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21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:15

Arrêtez de prendre les jeunes pour des cons, ils vont faire la Révolution

Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes


Tout commence avec la Génération perdue (Lost Generation), un courant littéraire américain. Ce terme a été créé par Gertrude Stein pour décrire un groupe d'auteurs américains expatriés à Paris durant l'entre-deux-guerres. Dans Paris est une fête (titre original : A Moveable Feast), Ernest Hemingway dévoile sous la forme d'une anecdote que le nom de « génération perdue » n'a aucune connotation tragique, au contraire de ce qui est souvent admis, même si tous ont vu et raconté la perte de transcendance d'une Amérique bouleversée par les mutations sociales et morales.

Par la suite, de retour de la guerre (pour certains), un nouveau courant littéraire se créé, blasé par la vacuité du pseudo rêve américain (tu as posé ton arme, maintenant reprend une vie pépère). Le terme de Beat Generation fut employé pour la première fois en 1948 par Jack Kerouac pour décrire son cercle d'amis au romancier John Clellon Holmes (qui publiera plus tard le premier roman sur la Beat Generation, intitulé Go, en 1952, en même temps qu'un manifeste dans le New York Times : « This is the Beat Generation »). L'adjectif Beat (proposé par Herbert Huncke) avait initialement le sens de « fatigué », « ramolli », mais Kerouac y ajouta la connotation paradoxale de upbeat et beatific.
Qualifier ce petit cercle d'aspirants écrivains, artistes, arnaqueurs et toxicomanes en tout genre de « génération » fut une façon de revendiquer leur importance, leur représentativité, et surtout le début d'un nouveau mouvement (sur les traces de la Génération perdue). C'était le genre de bravade qui n'aurait pu être qu'illusions de grandeur, mais l'histoire montre que la Beat Generation se permit d'être un véritable mouvement littéraire, social et culturel. Le nom précéda l'essence, renforçant la cristallisation des idées autour du concept.
Les membres de la Beat Generation furent des nouveaux bohémiens qui s'engagèrent dans une créativité vigoureuse et Libertaire. Les écrivains Beat produisirent un corpus d'œuvres dominées par la spontanéité, un quasi-automatisme dans l'écriture, pour provoquer une prosodie Libre et rythmée. Les œuvres majeures de ces auteurs fondateurs sont Sur la route de Kerouac, Howl de Ginsberg et Le Festin nu de Burroughs.
Le mot beatnik apparaît pour la première fois le 2 avril 1958 sous la plume de Herb Caen dans le journal San Francisco Chronicle. Le terme, forgé à partir du satellite russe Sputnik, était initialement péjoratif en cherchant à montrer que les Beats étaient une communauté de communistes illuminés. Le terme resta et devint l'emblème d'une génération de jeunes gens chevelus et débraillés. Les Beatniks rejetaient les tabous des squares (les personnes rigides qui ne profitent pas de la vie). Ils rejetaient la société organisée et corrompue et les valeurs traditionnelles; ils voulaient vivre simplement, à fond. Ils se Révoltaient contre le matérialisme, l'hypocrisie, l'uniformité, la superficialité. Ils voulaient créer une société de sentiments simples, sans préjugés. Ils étaient plutôt intellectuels, individualistes et aventuriers. Ils venaient plutôt des couches défavorisées du Peuple et militaient contre la pauvreté et la misère.

Le mouvement hippie s'enracine ainsi dans une tradition américaine qui prend naissance avec le courant transcendantaliste (Thoreau, Emerson) et la poésie de Walt Whitman, que vont remettre au goût du jour les individualités solaires du groupe Beat (Jack Kerouac, Allen Ginsberg, William S. Burroughs, Neal Cassady, Gary Snyder, Philip Whalen, Gregory Corso, Lawrence Ferlinghetti…). S'ils ne forment pas à proprement parler une école tant leur personnalité et leur œuvre diffèrent, les Beats sont l'expression première de la rupture avec la société de masse. Une vie « à la cool » faite de sexe, de musique et de route. Une évasion hors de l'Amérique post-nucléaire (après 1945) et consommatrice bien-pensante, principalement sous l'influence du Jazz et du mouvement surréaliste dont les membres ont trouvé refuge à New York pendant la guerre. Élève d'Alan Watts, introducteur de la pensée orientale à San Francisco, Gary Snyder, rejoint par Kerouac puis plus tard par Ginsberg, vont populariser la pratique de la méditation, et plus généralement du Tao et du bouddhisme zen.
Reprenant ce flambeau culturel, principalement sous ces aspects si fortement dionysiaques, les hippies naissent du baby-boom (en 1965, 50% de la population américaine est âgée de moins de 25 ans), et de la découverte en 1943 dans le laboratoire suisse Sandoz d'une substance qui va rester légale jusqu'en 1967 : le LSD. L'esthétique psychédélique est directement liée aux visions provoquées par l'acide (autre nom du LSD).

Dans le même registre que leurs prédécesseurs, les hippies (terme péjoratif inventé par les Beatniks pour se moquer de ces enfants de bourgeois, qui avaient honte de l’être, et se soignaient en profitant de la vie, par exemple en usant de drogues diverses ou en recherchant la spiritualité) avaient pour but un style de vie marginal, Communautaire ou nomade, renonçant au nationalisme corporatiste. Ceux-ci s'étaient opposés à la Guerre du Viêt Nam, avaient pour certains embrassé des aspects du bouddhisme, de l'hindouisme, et/ou de la culture religieuse américaine indigène, et étaient en désaccord avec les valeurs occidentales traditionnelles de la bourgeoisie. Ils virent dans l'autorité gouvernementale, le paternalisme et les mœurs qu'il prescrivait, l'industrie de corporation et les aspects sociaux traditionnels, autant d'éléments d'un establishment unifié auquel ils ne reconnaissaient aucune légitimité authentique.
Le mouvement hippie, bien que peu structuré, portait en lui les germes d'un renouvellement inventif de la culture et du mode de vie des années d'après-guerre, qui, par la réussite même de ses buts matérialistes arrivait à un essoufflement particulièrement perceptible par la jeunesse. Dans différents domaines des idées nouvelles perçaient : l'Autogestion, l'écologie, le rejet des religions traditionnelles.
Il faut noter que, durant les années soixante, en France, la majorité des jeunes étaient des yé-yé, c'est-à-dire qu'ils suivaient une certaine mode vestimentaire et musicale qui n’avait rien à voir avec les hippies. Par exemple, ils étaient fans de Sylvie Vartan, et pas de Janis Joplin. De même, ils n'arboraient pas de cheveux longs, mais plutôt des coupes courtes et originales. Bref, ils faisaient plutôt partie des jeunes « branchés », « dans le vent » (véritable origine du mot hippie, utilisé ensuite sous le vocable de hippe, synonyme de ce qui est tendance), alors que les hippies étaient contre le fait de suivre une mode.

En France, dès 1957, le mouvement situationniste avait jeté les bases revendicatives de Mai 68. Héritier de dada et des surréalistes, ce mouvement exigeait une remise en question violente de la culture et voulait combattre toutes les formes d’aliénation de la vie quotidienne (peu avant Mai 68, certains éditorialistes titraient que la « France s’ennuie »). Dépassant le cadre culturel, le mouvement considérait que le prolétariat devait s’organiser en conseils ouvriers. L’abolition du travail, du salariat, du capital et de la marchandise devait annoncer des temps nouveaux.
En France, le mouvement étudiant demandant une amélioration des conditions de vie des étudiants commence en novembre 1967. Ce mouvement rencontre peu d'écho. En 1968, le « mouvement du 22
mars », prenant le relais de la Contestation menée par de petits groupes tels les Anarchistes et les enragés de René Riesel, se fait connaître ce jour-là en occupant les locaux de l'université de Nanterre. L'une de ses principales revendications est le droit d'accès pour les garçons aux résidences universitaires des filles, en invoquant les mânes de Wilhelm Reich (1897-1957), un psychanalyste autrichien promoteur de la Libération sexuelle (la célèbre expression « Peace and Love », c'est à dire « Paix et Amour », signifie en d'autres termes : « Faites l'amour, pas la guerre! » ;elle devint l’emblème des hippies américains afin de choquer les puritains : finie la pudeur, bonjour le plaisir) !!!
L'affaire génère un climat de méfiance entre les étudiants et l'administration universitaire.
Une première grève classique de l'UNEF (Union nationale des étudiants de France) en novembre 1967 étant restée sans effet, différents groupuscules d'extrême-gauche au sein desquels apparaît un certain Daniel Cohn-Bendit entreprennent de harceler les professeurs et le doyen de la faculté de Nanterre. Ce jeune étudiant en sociologie (de parents français et allemand, de confession juive) devient le symbole de la remise en cause de l'autoritarisme.
Les causes de ce mouvement sont diverses selon les analystes, mais toutes tournent autour de l'idée qu'une grande rigidité cloisonnait les relations humaines et les mœurs dans toute la société.
Sur le plan sociologique, la dynamique de groupe s'est répandue pendant les années 1960 dans les formations des responsables de toutes les organisations et des entreprises. La mode est au débat. Mais les clivages sociaux sont encore extrêmement rigides. Le paternalisme autoritaire est omniprésent. On commence à ouvrir des lycées mixtes, mais beaucoup d'établissements scolaires sont encore réservés aux garçons ou aux filles (les filles ne sont pas autorisées à porter le pantalon). La France a autorisé l'usage de la pilule contraceptive dès 1967, mais elle est encore peu répandue et l'éducation n'a pas encore connu de réformes structurelles et le décalage est criant entre les aspirations d'une jeunesse et les cadres moraux qu'ils ressentent comme dépassés. Beaucoup de jeunes Français, prenant exemple sur leurs contemporains américains, méprisaient la plupart de leurs aînés, qu’ils fussent leurs parents (qui d’ailleurs n’appréciaient pas trop leurs goûts musicaux, leurs comportements ni leur look) ou certains politiciens, car ils n’étaient pas d’accord avec leurs idées capitalistes et traditionalistes. Les premiers à se Révolter faisaient en général partie de la classe bourgeoise (les fils d’ouvriers ne pensaient pas à cela). Leurs parents, qui avaient vécu la guerre, leurs donnaient tout (choses matérielles), sauf la Liberté. Les jeunes refusaient de devenir des adultes conformistes, autrement dit de « s’assagir » et de passer par certains rites, comme faire des études, travailler pour gagner un salaire, avoir une voiture, aller à l’armée, etc… Pour eux, tout cela faisait partie d’une société matérialiste qu’ils refusaient. Ils avaient envie d’être Indépendants, mais de manière alternative. Leur but était de remettre en cause toutes les valeurs sur lesquelles la société reposait depuis des décennies. Ils voulaient une société imaginative et plus Egalitaire. Leurs parents leur répétaient sans cesse les mêmes choses en croyant faire cela pour leur bien. En fait, c’était tout le contraire: à force d’obliger leurs enfants à être sages, raisonnables, modèles et à entrer dans le système, ceux-ci n’avaient qu’une seule envie, se Rebeller. Ils ne comprenaient pas l’acharnement de leurs aînés à vouloir toujours plus d’argent et de biens matériels. Eux, tous ce qu’ils demandaient, c’était profiter de leur jeunesse comme ils l’entendaient. Ce n’était pas forcément une preuve d’immaturité, mais plutôt une autre vision de la vie : « Cours camarade, ton vieux monde est derrière nous…».

Au plan économique, on arrive bientôt à l'apogée des « Trente Glorieuses », années de reconstructions après la seconde guerre mondiale. La société de consommation s'est installée sans qu'on prenne vraiment conscience de toutes ses implications et des déséquilibres mondiaux qui se développent.
Au plan politique, les Français viennent de découvrir le vote au suffrage universel pour élire le président de la république (1965) et les référendums pour que chacun donne son avis. La France vient de perdre ses colonies (défaite militaire en Indochine – futur Viêtnam – en 1954 après 8 ans d’un dur conflit, fin de la guerre d’Algérie en 1962 et perte de territoires en Afrique). Le climat international est accaparé par la guerre froide entre les tenants des modèles capitalistes et communistes (la troisième guerre mondiale, non officialisée mais bien réelle) et fait naître des idées anti-nucléaires. Ce contexte s'impose aux choix politiques dans tous les pays, carcan que les jeunes dénoncent face à leurs dirigeants, quel que soit leur système politique. On remarque notamment les comités Viêtnam, formés majoritairement de lycéens et étudiants dans les pays occidentaux, qui dénoncent « l'impérialisme américain » visible par la guerre du Viêtnam.
Le caractère international de ces mouvements relativise les causes purement françaises. Ainsi les gardes rouges de la Révolution culturelle chinoise, depuis 1965, ont rendu perceptible l'idée que les jeunes pouvaient avoir un pouvoir politique dans la société et remettre en cause l'autorité des adultes et des pouvoirs. En avril 1968 ce sont les incidents qui opposent les étudiants allemands et les autorités qui font l'actualité de l'époque.
Au plan religieux la France, encore très catholique, vient de suivre avec passion le Concile de Vatican II qui a profondément ébranlé le catholicisme et surtout les mouvements d'action catholique. En particulier les Scouts de France, représentant à l'époque une part non négligeable des jeunes chrétiens, ont modifié les rapports hiérarchiques dans leurs structures, remettant en cause à partir de 1964, un modèle de type militaire et introduisant la collégialité des décisions au sein des équipes.

La guerre américaine du Viêtnam (1964-1975) va devenir le catalyseur global du « mouvement » : les doux hippies (américains) vont trouver là matière à réflexion politique. Les yippies naissent alors, avec presque les mêmes idées que leurs prédécesseurs beatniks, mais de manière plus engagée politiquement. Ils voulaient continuer le combat contre la société et ses injustices. Ils étaient pour la plupart des jeunes de Gauche actifs, dressés contre la guerre au Viêtnam et le racisme. On ne les trouvait qu'aux Etats-Unis, à la fin des années soixante. Ils établirent un discours Contestataire structuré dont les conséquences auront des répercussions pour longtemps : Pacifisme (le slogan Flower Power – le pouvoir des fleurs – était le symbole de la non-violence, autant que de la défonce naturelle – même si ils tournaient plus au LSD qu’à l’ergot de seigle, son pendant bio), écologie, Internationalisme…
En France, le 22 mars 1968, suite à l'arrestation à Paris de six étudiants qui militaient contre la guerre du Viêtnam, 142 étudiants constituent un mouvement de soutien connu sous le nom de Mouvement du 22 mars. Les militants du mouvement occupent en soirée la salle du Conseil au sommet de la tour qui domine le campus de Nanterre. Ils commencent à parler politique et appellent à une journée de débats le 29 mars. En guise de riposte, le doyen ferme la faculté une première fois du 29 mars au 2 avril, mais sans réussir à empêcher l'organisation de plusieurs journées de débats politique parmi les étudiants.
Plusieurs étudiants, parmi lesquels Daniel Cohn-Bendit, sont traduits pour Agitation devant le Conseil de l'Université de Paris, dont la Commission des affaires contentieuses et disciplinaires doit siéger le
6 mai.

Le 1er mai, jour des travailleurs, une grande Manifestation de la Gauche de la république à Denfert-Rochereau signale l’état de Contestation estudiantine et sociale.
La rumeur court que les « fafs » (mouvement France aux français) vont attaquer Nanterre le 2 mai. Ils ont fait venir des renforts de province. Dès la nuit, avec l’aide des membres des Comités Viêtnam de base accourus en foule, la Faculté est mise en état d’autodéfense.
Tôt le matin, à la Sorbonne, Occident (mouvement fondé en avril 1964 par Pierre Sidos avec des étudiants, essentiellement parisiens, dont Patrick Devedjian – futur maire d'Antony et député des Hauts-de-Seine, conseiller politique et représentant de Nicolas Sarkozy –; Gérard Longuet – futur ministre de l'Industrie et président du Conseil régional de Lorraine –; Alain Madelin – futur ministre, député UDF, président de Démocratie libérale, puis député UMP –; William Abitbol – futur conseiller de Charles Pasqua –; Pierre-Philippe Pasqua – fils de Charles Pasqua, co-fondateur et vice-président du Service d’Action Civique, service de sécurité musclé à tendance paramilitaire du gaullisme, liée au Milieu et auteur de nombreux coups de main –; Claude
Goasguen – futur député de Paris) met le feu au bureau de la Fédération générale des étudiants en lettres, la FGEL. Les pompiers accourent sur les lieux dans les minutes qui suivent et maîtrisent le feu. Sur le mur on découvre un cercle barré d’une croix celtique, l’insigne d’Occident. Personne n’a vu ces incendiaires, dont le feu, vite étouffé dans ce local, va tout embraser. En signe de protestation, les Groupes d’études de lettres (FGEL) annoncent un meeting le lendemain vendredi 3 mai, dans la cour de la Sorbonne : « Nous ne laisserons pas les étudiants fascistes maîtres du Quartier latin. » Mais ils prennent aussi la défense de Cohn-Bendit : « Jamais les étudiants ne permettront que la répression policière s’abatte sur un des leurs par le biais d’un tribunal
universitaire ».

Dès le matin, la rumeur n’est plus mise en doute par personne (les preuves sont là, à la Sorbonne) et va déclencher la Révolte : le mouvement Occident, constitué de militants d’extrême droite et aidé pour l’occasion par d’anciens parachutistes, a fait savoir qu’il s’apprêtait, pour le lendemain, à attaquer Nanterre et à rétablir l'ordre. C’est le branle-bas de combat sur le campus : en prévision, on s’arme de gourdins, de boulons, on fabrique des cocktails Molotov et entasse des barres de fer. L’effectif du commando d’Occident, parachutistes compris, dépasse les 200 éléments.
Le meeting qu’Occident compte tenir n’est qu’un prétexte pour en découdre et l'avertissement est pris au sérieux. Les Pro-chinois de l’UJCml se préparent donc à recevoir dignement leurs visiteurs et transforment la faculté en camps retranché avec occupation « stratégique » des toits, lance-pierres, catapultes géantes pour projectiles géants (en l’occurrence des tables !), cocktails Molotov, caillasses, etc. Des guetteurs casqués ont pris place sur le toit munis des caisses de boulons et de cailloux. Des tranchées creusées sur le campus sont prévues pour enrayer la progression de l’adversaire et bloquer ses voitures. Des contacts ont même été pris avec des ouvriers qui travaillent dans un chantier voisin, pour que, si le besoin s’en faisait sentir, ils appuient les étudiants avec leurs bulldozers ! Les étudiants de l’université de Pékin servent de modèles : ils ont déjà eu recours à cette stratégie de défense qui prévoit de faire du campus un camp retranché. On se passe de main en main un tract d’Occident : « Nous montrerons demain que nous sommes capables de nous opposer à la terreur rouge et de rétablir l’ordre avec les moyens qui s’imposent ». Finalement, Occident ne viendra pas, mais la police si.
En fin de matinée, le doyen de Nanterre, M. Grappin, et le recteur Roche se rendent sur place pour constater la situation avec le directeur des enseignements supérieurs du ministère, M. Olmer. Ils sont inquiets. Grappin ne voit pas d’autre solution que de suspendre les cours, comme en mars. On est à quinze jours des examens, la faculté de Nanterre peut à la rigueur rester fermée jusque-là.
Un tract des « 22 mars » lance le mot d’ordre : « Hors de Nanterre les ratonneurs ! Les commandos fascistes seront exterminés ». Un communiqué de l’UNEF et du Mouvement du 22 mars appelle à une manifestation le 6 mai à 10 h à la Sorbonne pour s’opposer à la répression engagée contre certains étudiants.
Dans l’après-midi, 300 étudiants environ réquisitionnent le grand amphi de la faculté pour la projection de films sur la guerre du Viêt Nam et sur le Black Power. Devant la tournure prise par les évènements, le doyen Grappin, en accord avec le ministre Alain Pierrefitte et le recteur Roche, décide de suspendre les cours et les travaux pratiques à l’Université de Nanterre « jusqu’à nouvel ordre » à compter du lundi 6 mai à 9 heures. Le journal télévisé de 20 heures sur la première chaîne diffuse l’appel du doyen Grappin qui s’élève contre l’action de « petits groupes d’extrémistes ». Le départ pour l’Iran et l’Afghanistan du Premier ministre Georges Pompidou est également diffusé ce même soir.

Le soulèvement des étudiants de Nanterre gagne le quartier Latin à Paris. En accord avec plusieurs organisations d’extrême gauche (la JCR d’Alain Krivine, la FER de Stephane Berg), le Mouvement d’action universitaire, l’UNEF et le Mouvement du 22 mars s’associent au meeting dans la cour de la Sorbonne pour protester à la fois contre l’incendie des locaux de la FGEL par le groupe d’extrême droite « Occident » et contre la comparution de Daniel Cohn-Bendit et de ses camarades devant le conseil de discipline de l’Université le 6 mai.
Un trotskiste de la FER commence par invoquer la nécessaire alliance avec la classe ouvrière. Puis, un militant lit à haute voix l’éditorial de Georges Marchais dans L’Humanité : « Révolutionnaires [...] fils de grands bourgeois [...] [qui] rapidement mettront en veilleuse leur flamme Révolutionnaire pour aller diriger l’entreprise de papa et y exploiter les travailleurs » (avec quelques années d’avance, il avait pressenti la trahison idéologique des meneurs, qui allaient devenir ce qu’ils avaient rejeté).
Ensuite, Cohn-Bendit, harangue le public : « Que la Sorbonne devienne un nouveau Nanterre ! », lance-t-il. Tout ce beau monde attend, en outre, de pied ferme les nationalistes qui, après la fermeture de Nanterre, ont promis de leur faire rendre gorge.
Après la pause déjeuner, à nouveau, 300 étudiants se retrouvent dans la cour de la Sorbonne. Les orateurs s’y succèdent pour inviter à faire du lundi 6 mai, jour fixé pour la séance de la Commission, une grande journée de Protestation. Une heure se passe poussivement ; il faut que les services d’ordre de la Jeunesse communiste Révolutionnaire et de la FER occupent la scène en entonnant leurs hymnes guerriers et prolétariens pour que l’attention se maintienne. Des forces de police, sur requête du recteur soucieux d’assurer la « liberté des examens » quadrillent le quartier et se massent discrètement aux alentours de la Sorbonne. Tandis que la police s’apprête à pénétrer dans la Sorbonne, 45 enseignants de Nanterre se réunissent dans les locaux de leur faculté, désertée après la décision de suspendre les cours, afin de débattre du texte rappelant l’urgence d’une réforme universitaire, qu’Alain Touraine, Paul Ricoeur et Guy Michaud ont rendu public dans Le Monde du 2 mai. Soulignant que la perturbation des cours par l’extrême Gauche a été exagérée, ils estiment que l’Université et les universitaires sont, en partie, responsables de la vague de violence et d’Agitation.

Vers 15h, deux cents militants d’extrême droite du mouvement Occident, armés de matraques, menacent de pénétrer dans la Sorbonne. À leur tête, on reconnaît Alain Madelin et à ses côtés le jeune Alain Robert. Le groupe arrive de la faculté de droit de la rue d’Assas. Ce dernier a battu le rappel des troupes qui passées par l’Observatoire arpentent maintenant le boulevard Saint-Michel et se dirigent vers la Sorbonne aux cris de « Communistes assassins », « Occident vaincra », « Tuons tous les communistes » et « Occident au pouvoir ». Dans la cour de la Sorbonne, une estafette essoufflée apporte la nouvelle. Des observateurs vont et viennent, des sentinelles prennent place aux portes de la Sorbonne, le camp retranché à nouveau s’organise dans les fausses nouvelles, les bruits alarmistes, la confusion. Prochinois de l’UJCml et trotskistes de la JCR sortent les casques de leurs sacs de plastique, on arrache des pieds de chaise, on ramasse des pierres dans un couloir en travaux. Un petit état de siège bruyant et fébrile s’empare de la Sorbonne, où la plupart des étudiants sont en cours ou bien passent sereinement l’agrégation dans l’amphithéâtre tout proche.
Ces préparatifs stratégiques impressionnent le recteur Roche, qui craint la contagion nanterroise. Des responsables de l’UNEF, de la FER et de la JCR s’entretiennent avec le secrétaire général de l’Université, qui leur demande d’évacuer la Sorbonne. Les étudiants refusent. Roche commence alors par faire évacuer et fermer les amphithéâtres où l’on donne des cours, ce qui a pour effet de grossir la petite troupe qui transforme la cour en mini-camp retranché. Puis il appelle ses supérieurs. Tout d’abord, il discute avec le directeur de cabinet du ministre de l’Éducation nationale. Tous conviennent que les conditions d’une intervention policière sont réunies. Couvert par ses supérieurs, Roche appelle alors la préfecture (Jean Paoli, directeur de cabinet de Maurice Grimaud), laquelle, réticente, demande une réquisition écrite pour intervenir. Ensuite, à la demande du recteur Jean Roche qui craint des affrontements violents entre étudiants de Gauche et de droite, les forces de l’ordre bloquent les entrées et sorties de la Sorbonne. Sont visibles dans la cour environ 150 jeunes gens dont une vingtaine sont casqués et munis de barres en bois provenant de tables et de chaises qu'ils ont brisées auparavant. Le secrétaire général de la Sorbonne, Bourjac, est séquestré dans son bureau jusqu'à ce qu'il accorde les clés des amphithéâtres. Des voitures de service, qui se trouvent dans la cour, sont déplacées pour former une barricade devant la voûte d'entrée, et les Nanterrois, avec des pioches, commencent à dépaver la cour pour édifier des barricades.
Le groupe de militants d’Occident arrive rue des Écoles avant d’accélérer dans la foulée. Au même instant, un policier en civil revêtu d’un long manteau de cuir noir ordonne à ses policiers en tenue et casqués de charger le cortège, qui galope vers l’entrée de la Sorbonne et grimpe quelques marches avant de faire brusquement demi-tour. Ils s’éloignent, alors que les policiers qui les traquent ne semblent pas réellement chercher à les rattraper. Le commando d’extrême droite se désagrège et se disperse dans les rues avoisinantes.
A 15 h 35, le commissaire du Ve arrondissement reçoit une missive explosive de quatre lignes qui va entraîner les premiers affrontements du Quartier latin : « Le recteur de l'académie de Paris, président du conseil de l'université, soussigné, requiert les forces de police de rétablir l'ordre à l'intérieur de la Sorbonne en expulsant les perturbateurs. » L'inattendu suscite l'étonnement des plus radicaux : la police va pénétrer dans la Sorbonne, alors que les bâtiments universitaires lui sont interdits (les lieux d’enseignement sont dotés d’une extraterritorialité qui suspend les fonctions répressives de l’état : l’affrontement entre les étudiants et le gouvernement aura, pour une large part, objet de litige les limites de la souveraineté de l’état face à une problématique purement universitaire).
Les gardes mobiles bloquent les issues de la Sorbonne, la rue est évacuée. Une heure plus tard, le calme est revenu parmi les étudiants : il ne se passe rien. Un cri retentit : « Attention, ils arrivent ! » Le commandant Petit et ses hommes pénètrent en longue file dans la cour de la Sorbonne. Stupéfaits, les étudiants hésitent, discutent entre eux. Qu’ils se battent et ils prendront des coups sans espoir de s’échapper. Inutile et dangereux. Pendant ce temps, les quelques étudiants échappés par derrière cherchent des renforts dans le quartier Latin. L’afflux des forces de police, le bouclage de la rue de la Sorbonne et de la rue des Écoles ont attiré, en un clin d’œil, une petite foule. Ceux qui déambulent boulevard Saint-Michel, badauds ou militants arrivés en retard pour le meeting, s’arrêtent devant le spectacle. À 16 h 45, ils sont peut-être mille, mais, par un prompt renfort, ils seront plus de deux milles à 17 heures. Après quelques mots échangés avec le commissaire de police, les étudiants acceptent de sortir sans se défendre si la police les laisse filer. Les forces de l'ordre ne tiennent pas leur parole. Des gendarmes casqués et bâtons en mains font évacuer la Sorbonne. La routine policière veut que l’on contrôle l’identité des « Perturbateurs » désignés par le recteur. Ils sont trop nombreux pour qu’on puisse le faire sur place. Quelques 400 étudiants sont donc embarqués dans les cars qui attendent à l’extérieur.
Un premier convoi (trois cars) d'étudiants arrêtés quitte la Sorbonne sans difficulté. Par manque de « paniers à salade », l’embarquement durera plus de trois heures.
A 17h15 on compte trois mille personnes aux abords de la Sorbonne. Les incidents sérieux commencent à 17 h 15 place de la Sorbonne, lors du départ du second convoi. La place est dégagée à l’aide de grenades lacrymogènes. Des manifestants se regroupent boulevard Saint-Michel et appliquent une technique de harcèlement ponctuée de heurts sévères mais de courte durée envers les forces de l’ordre. Des cris s'élèvent, « Libérez nos camarades », « La Sorbonne aux étudiants », « Halte à la répression » et même « CRS SS » (« Compagnies de Répression Sanguinaire » crées en 1944 par le Régime de Vichy, formant un corps d'élite rompu aux techniques anti-Emeutes, pour mater les Rébellions face à la déroute nazie, et réorganisées en 1948 – après les Grèves de 1947 à la base du slogan ; en effectuant la surveillance et le blocage des manifestations, elles accomplissent la tâche du corps des gens d'armes, créé au Moyen Âge, à l'origine pour mater les Révoltes des pieds bleus – teinturiers dont elles récupèreront la couleur pour leurs uniformes) ; bientôt repris en chœur. La foule grandit, les cars de CRS ont du mal à se frayer un passage. Le préfet Grimaud est là en personne. La police reçoit l'ordre de « nettoyer » les abords. Pour dégager les deuxième et troisième cars de « détenus », secoués par la foule, et permettre le transbordement de certains d'entre eux, un pneu ayant été crevé par les manifestants, la police tire des grenades de gaz lacrymogène. Des manifestants, luttant contre l’asphyxie, brisent une grille d’arbre et descellent quelques pavés, les premiers. Cette fois tout commence de manière sérieuse. C'est ainsi que le conflit entre les étudiants et les autorités se déplace de la lointaine banlieue au cœur de la capitale.

A 17h30 sur le boulevard Saint-Michel, devant le lycée Saint-Louis, un premier pavé fuse. Il fracasse la vitre d'un car de CRS et fend le crâne du brigadier Christian Brunet qui s'écroule. La réponse est immédiate. Les policiers chargent, repoussent les manifestants en matraquant tout sur leur passage. Les rangs des Contestataires grossissent. Tout le monde goûte à la répression, les manifestants, les passants, les étudiants, les clients des cafés, commerçants, touristes, riverains, ceux qui veulent s'interposer... Henri Dacier, qui allait au cinéma, est matraqué au sol devant son amie. Ils se joignent tous deux aux Emeutiers. Au coin de la rue de l’École de médecine, Claude Frèche, arrête sa 404 et demande ce qui se passe à un agent. Pour toute réponse, il reçoit deux coups de matraque et rejoint les manifestants. Un camionneur descend de son véhicule boulevard Saint-Michel et fait tournoyer la grande manivelle qu’il tient à la main. Les policiers reculent.

Les policiers s’efforcent de repousser les manifestants sans cesse plus nombreux vers la place Saint-Michel et la Seine. Les arrestations se multiplient. Elles ont nécessité l'usage de grenades lacrymogènes. Pour la première fois, des jeunes occupent le pavé parisien et retrouvent les réflexes des Communards. Une explosion de violence qui stupéfie les policiers. A 20h00 le recteur Roche ordonne la fermeture de la Sorbonne et l'annexe de Censier, réservée au premier cycle, jusqu’au retour au calme. Le quartier Latin est en état de siège. Les manifestants se comptent par milliers. C’est une mini-guerilla urbaine qui commence. Le quartier Latin est un champ de bataille où s’affrontent des militants de Gauche organisés en petits groupes et des gardes mobiles souvent débordés. Henri Vacquin, ancien de l’UEC, voit un groupe de jeunes secouer un car de police comme un prunier : « Vous êtes fous !- Ta gueule, vieux con, t’es plus dans le coup ». Après de terribles combats, vers 21h00 l’Emeute est maîtrisée. Bien sûr, les leaders sont embarqués : Alain Krivine, dirigeant trotskiste de la Jeunesse communiste révolutionnaire, Jacques Sauvageot, nº 1 de l'UNEF, l'incontournable Daniel Cohn-Bendit et Henri Weber (aujourd'hui sénateur PS ; mais on trouve aussi Brice Lalonde, fiché comme président de la Fédération des groupes d'études de lettres) et José Rossi, futur ministre UDF d'Édouard Balladur, présenté comme « membre du bureau exécutif de l'Association nationale des jeunes du Centre démocrate » et le fils de l’écrivain gaulliste de gauche David Rousset, que de Gaulle avait reçu une semaine plus tôt en lui disant : « Il faut condamner le capitalisme, la société capitaliste. Il faut la condamner expressément. Il faut condamner le communisme totalitaire. Il faut trouver une voie nouvelle, la participation ».
A 22h00, le SNE Sup se réunit rue Monsieur-le-Prince, où siègera pendant plusieurs semaines l'état-major de la Révolte. Le secrétaire général du SNE-Sup, Alain Geismar (29 ans, maître-assistant au laboratoire de physique de la rue d’Ulm) a lancé dans la soirée un mot d’ordre de Grève Générale dans l’enseignement supérieur.
A 23h00, les étudiants arrêtés dans l’après-midi commencent à être relâchés dans les commissariats où ils ont été conduits pour des contrôles d’identité et où vingt-sept d’entre eux, trouvés porteurs d’armes prohibées, sont placés en garde à vue. A minuit, les meneurs étudiants, ceux dont l'arrestation a tout déclenché, sont Libérés.

Deux heures plus tard, une première réunion des représentants de l'Union nationale des étudiants de France (UNEF), du Mouvement du 22 mars, de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR, Alain Krivine et Henri Weber), du Comité de liaison des étudiants révolutionnaires (Cler), du Mouvement d’action universitaire (MAU, Jean-Marcel-Bouguereau et Jean-Louis Péninou) et de l'Union de la jeunesse communiste marxiste-léniniste (UJCml, Robert Linhart) se tient dans les locaux de l'École Normale Supérieure pour décider de la riposte. Les pro-Chinois se désolidarisent très tôt, pour eux, le mouvement est piégé ; il faut l'arrêter, déserter le quartier Latin et chercher le contact avec le Peuple. La jeune organisation maoïste invite ses militants à se détourner d’un mouvement dont elle ne contrôle pas la direction et lance un appel à constituer des « comités de défense contre la répression » afin d’éviter l’encerclement des étudiants au quartier Latin. Sans eux, sont décidées deux manifestations pour le lundi 6, une le matin pour soutenir les étudiants qui passent en conseil de discipline, une le soir à Denfert-Rochereau à 18 h 30.

Les manifestations reprennent ensuite à l'annonce de peines de prison pour les manifestants du 3 mai (jugés en comparution immédiate, les peines seront très lourdes, de l’aveu même de commissaires : l’état venait vraiment de prendre peur pour son ordre sur le déclin), pendant lesquelles commencent à fleurir les slogans Libertaires.
Alors que la police interdit les abords de la Sorbonne (que les étudiants veulent rejoindre) et que les forces de l’ordre (dépassé car bourgeois) bloque le Quartier Latin (CRS, police parisienne, gendarmes et gardes mobiles, et même brigade spéciale d’intervention), la Manifestation du matin se déroule dans un calme relatif. Les policiers chargent par vagues successives, les Manifestants font chaque fois front, mettant des obstacles en travers de la chaussée, obligeant ainsi leurs poursuivants à marquer des temps d’arrêt dont ils profitent pour lancer des pavés.
Dès 15h, les incidents éclatent vraiment : des étudiants tentent de remonter la rue Saint-Jacques pendant que la police les repousse (ou tente tant bien que mal devant la fougue de la jeunesse en Lutte). Les étudiants ne cessent de tourner autour du Quartier Latin, pour le reconquérir ou marquer leur territoire.
On voit apparaître, encore plus nettement que le 3 mai, des velléités de barricades : voitures déplacées, grilles d’arbres arrachées, chaussé dépavée en partie. Mais pour l’instant ce sont des « barrages » plutôt que des barricades.
La soirée et la nuit connaîtront les mêmes scènes que le vendredi (3 mai), à cette différence prêt que la police se fera de plus en plus violente (même si aucun coup de feu ne sera tiré durant toutes les journées de mai, alors que les crosses des fusils furent souvent utilisées contre les Insurgés) et les étudiants de plus en plus audacieux. C’est cette volonté d’attaque qui surprend les pouvoirs publics. Elle procède de la conscience que la Cause est juste, que la population ne la désapprouve pas, qu’ils n’ont rien à perdre, que cela ne peut pas durer, qu’à travers les Manifestations ils peuvent faire craquer cette société dans laquelle ils ne veulent pas entrer. Le mouvement s'étend en province : débats à Montpellier, Doléances Pacifiques à Aix-en-Provence, Grève totale à Clermont-Ferrand, affrontement avec les forces de l’ordre à Grenoble, appel à l’Union des étudiants, des ouvriers et des paysans à Nantes.
Le lendemain, mardi 7, l’UNEF organise une manifestation à partir de 18h : elle sera Pacifique (pour bien montrer que la violence ne vient pas de jeunes cons mais plutôt des gardiens de la paix, sociale mais avant tout bourgeoise), zigzaguant au gré des barrages policiers à travers Paris (rive gauche, rive droite puis à nouveau rive gauche), comme à la recherche de quelque chose ou de quelqu’un de mature à qui parler (sérieusement, pas en étant déconsidéré), en lançant des slogans tels que « nous sommes un groupuscule » (allusion aux mots de l’état pour qualifier un mouvement de masse qui le dépassait).
Vers 22h, cette marée humaine de plus de 60 000 personnes, drapeau rouge et/ou noir en tête, chante l’Internationale (perceptible soit comme hymne communiste, soit plus sûrement comme chant Révolutionnaire en hommage à la Commune Libertaire de 1871) devant la tombe du soldat inconnu sous l’arc de triomphe. Auparavant, aucun cri, aucun geste hostile ne furent observés au passage devant l’assemblée nationale (qui n’était alors pour les étudiants qu’un monument de plus, un musée des vieilleries, kitsch à souhait).
Passé minuit, des incidents se produiront rue de Rennes et boulevard Raspail (grand chimiste, ardent républicain, il se joignit au Peuple parisien Insurgé lors des journées d’Insurrection Révolutionnaire des Trois Glorieuses de 1830 ; au nom du prolétariat parisien en 1848, il ordonna au gouvernement provisoire du Printemps des Peuples de proclamer la république, déclarant que si cet ordre du Peuple n'était pas exécuté dans les deux heures, il reviendrait à la tête de 200 000 hommes; revenu d’exil après 1871, il demanda vainement l'amnistie des communards : comme quoi à un siècle de distance peu de choses changent).
Au cours de ces accrochages, de ces opérations de harcèlement (car les quelques milliers d’irréductibles, jusque vers 3h du matin, harcèlent littéralement les forces de l’ordre), des cafés du boulevard du Montparnasse seront saccagées par des jets de grenades lacrymogènes. Encore une fois, des Citoyens innocents seront blessés, interpellés et brutalisés. Des lettres de lecteurs paraîtront dans divers journaux pour souligner les excès avec lesquels la police « nettoya » les abords du boulevard Raspail (preuve si il en était besoin que le pouvoir perdait non seulement la face, mais aussi la raison).
Les journées du 7 et du 8 mai (mardi et mercredi) montrent clairement la prise de conscience de la teneur de ces évènements : le gros du corps enseignant, des étudiants, les partis politiques, les syndicats (timidement et hostilement) commencent à réfléchir, à prendre position et à faire des déclarations. Le président du SNE-Sup (syndicat des enseignants du supérieur), Alain Geismar, décide de soutenir les Manifestants. Les membres du Parti communiste et des organisations d'extrême Gauche sont d'abord pris de court (pour eux, la Révolution est censée venir des ouvriers, et non des étudiants ; de plus, les revendications du mouvement du 22 mars leur paraissent « puériles » et « petite-bourgeoises » et surtout « gauchistes »). Après un moment de flottement, ils essayent toutefois de gagner les ouvriers à cette « Révolte ». La CGT, pour sa part, ne les suit pas. Mais la base de ces organisations traditionnelles de Gauche dépasse leurs responsables (amorce de la crise de la représentativité, à tous les niveaux et dans toutes les organisations, gouvernementales ou non).

Le 10 mai, les étudiants manifestent en masse pour exiger la « Libération » de la Sorbonne, toujours encerclée par la police en armes. En soirée ont lieu les premiers heurts entre la police et les manifestants. Les premières barricades sont édifiées au Quartier Latin (encerclant bientôt tout le périmètre de la Sorbonne), à l’aide de grilles d’arbres et de panneaux publicitaires notamment, des voitures en stationnement et des arbres sont renversées pour faire barrage. Les affrontements avec la police font plus de mille blessés des deux côtés. Le pays tout entier est bouleversé par les images qui apparaissent sur les écrans de télévision (au-delà des photos vendus après la Commune, c’est la première Révolution visionnée en « direct »). Mais l'opposition parlementaire ne sait sur quel pied danser et se montre hésitante, voire maladroite, face à ces événements qui consacrent la rupture entre la classe dirigeante et... ses enfants. Les centrales syndicales et les partis de gauche commencent à soutenir le mouvement estudiantin : ils appellent dès le lendemain, un samedi, à une journée de Grève Générale pour le lundi suivant, le 13 mai.
La police est retirée du Quartier Latin. Le 13 des Manifestations Unitaires sont organisées à Paris et en province : ce sont les Manifestations Pacifiques les plus massives qu'on ait jamais connue, la Grève Générale étant largement suivie (contrairement à 1871, cette fois le pays, unanime, s’est levé). C'est la première fois qu'une Grève Générale paralyse un pays parvenu au stade de la société de consommation. Le défilé traverse Paris au milieu de la sympathie générale depuis la place de la République jusqu'à Denfert-Rochereau, puis au Champ de Mars. Chez les étudiants, l'ordre du jour est à la Solidarité entre les étudiants et les travailleurs. Le parti communiste dénonce les Manifestations étudiantes, où il voit une manipulation de l'extrême-Gauche. A la fin de la journée, la Sorbonne rouverte est occupée par les étudiants.
Le chef de l'état, le général de Gaulle, en voyage officiel en Roumanie au début des événements, n'accorde initialement pas beaucoup d'attention à ces Manifestations. Il laisse son premier ministre Georges Pompidou s'en occuper. Celui-ci interrompt un autre voyage officiel en Afghanistan pour faire face à la situation. Il exige que les forces de police quittent la Sorbonne, afin de calmer la situation. On croit alors qu'il tergiverse et cède mais en réalité ce mouvement est tactique : il renverse les responsabilités sur les étudiants dont les excès perdraient alors justification au regard de l'opinion. De Gaulle reste à l'écart en se réservant la possibilité d'intervenir si besoin. De retour de Roumanie, le 19 mai 1968, à son arrivée d'avion, le général aurait dit : « Alors, ces étudiants, toujours la chienlit ! » « La récréation est terminée ?» « C'est le bordel partout ». Il déclare devant les responsables des forces de l’ordre : « les réformes oui, la chienlit non (le terme – utilisé par Zola dans l’Assommoir – se voulait un propos fleuri dans la langue du président de la république signifiant la profusion désordonnée des événements, associés à la signification première du mot, à savoir un masque de carnaval) ! ».

Commence alors la plus grande Grève jamais vue en France (8 millions de grévistes).
Des Grèves et occupations d'usine ont lieu jusqu'à mi-mai. Ce sont des Grèves spontanées, la première a lieu à l'usine Sud aviation de Nantes le 14 mai. Le 22 mai, 10 millions de salariés ne travaillent pas (en Grève ou empêchés de travailler). Les revendications sont à la fois traditionnelles (augmentation des salaires, meilleures conditions de travail) et nouvelles. Il s'agit en effet de revendications qualitatives (pour plus d'Autonomie, responsabilité du salarié, forme de cogestion des entreprises...).
La Ve République, née dix ans plus tôt à la faveur du vrai-faux coup d'état d'Alger, vacille sur ses bases et l'on entend les cris de « Dix ans, ça suffit ! ». Une motion de censure déposée par la gauche est repoussée. La crise ne peut se dénouer par un changement de gouvernement.
De Gaulle annonce un référendum, mal accueillit par l’opinion. De nouvelles barricades sont dressées dans la nuit du 24 au 25 mai.
Au grand dam des étudiants, le lendemain, les syndicats vont négocier pour leur compte la sortie de crise sans se soucier de rejoindre dans son combat une jeunesse pour l'essentiel issue des classes privilégiées.
Les accords de Grenelle sont négociés par les représentants du gouvernement Pompidou, des syndicats et des organisations patronales. Parmi les négociateurs figurait Jacques Chirac, alors jeune secrétaire d'état aux Affaires Sociales. Ces accords, signés le 27 mai, aboutissent essentiellement à une augmentation de 25 % du SMIC et de 10 % en moyenne des salaires réels, ainsi qu'à une baisse du temps de travail
(44 h par semaine). Ils prévoient aussi la création de la section syndicale d’entreprise. Rejetés par la base des syndicats, ils ne résolvent pas immédiatement la crise sociale et la Grève continue.

Le 27 mai 1968, la Gauche non communiste organise un grand rassemblement Contestataire au stade Charlety à Paris (encore une fois non homologué par la CGT, à la solde du parti communiste et donc de Moscou). Vendant quelque peu la peau de l’ours avant de l’avoir tué, un certain Michel Rocard se déclara prêt à servir la France et à assumer un pouvoir qu’il pensait déjà à prendre. L’opération, où quelques milliers de supporters jouèrent, en fait, les dindons de la farce, tenta vainement de multiplier encore plus les contacts avec les ouvriers, tout en ne croyant pas, à ce moment-là, que la violence serait une arme efficace.
Le 28 mai François Mitterrand réclame un gouvernement provisoire. Le 29 mai la CGT organise une Manifestation qui demande un gouvernement populaire.
Au plus fort de la Contestation, de Gaulle disparaît pendant plusieurs heures, à la surprise générale. Cela plonge la majorité dans un certain désarroi. Il va en fait consulter le général Massu en Allemagne afin de s'assurer du soutien de l'armée [briseuse de (G)rêve], voire (s’il n’est pas suivi) réfléchir sur son éventuel retrait de la vie politique.
Le premier ministre Georges Pompidou propose de dissoudre l'assemblée nationale pour organiser de nouvelles élections législatives. Il estime avec justesse que le mouvement estudiantin, poursuivant la Grève en dépit de l'accession à ses revendications (plutôt surtout à celles des syndicats, non représentatifs de leur base, encore moins des attentes profondes des jeunes), s'est rendu impopulaire.
Le 30 mai, le président s'étant ressaisi, annonce à la radio la dissolution de l'assemblée nationale. Le jour même, une énorme manifestation de la droite (de même ampleur que la manifestation contestatrice du 13 mai) remonte les Champs-Élysées en signe de soutien enthousiaste au régime gaulliste.
Il provoque des élections qui verront le 30 juin le frisson rétrospectif amener à l'assemblée nationale une écrasante majorité de gaullistes de l'UDR (293 sièges sur 378) et mettront un terme à la crise politique.

Révolution Pacifique et sans résultat tangible, Mai 68 marquera profondément les années 70 avec son idéologie Contestataire, tiers-mondiste, anticapitaliste, anti-américaine et anti-productiviste.
D'une manière générale Mai 68 marque l'ouverture brutale de la culture française au dialogue social et médiatique, qui s'infiltrera dans tous les rouages de la société et de l'intimité familiale, et une étape importante de prise de conscience de la mondialisation de la société moderne (après les guerres « mondiales ») et de la remise en cause du modèle occidental de la « société de consommation ».
L'une des principales influences de la révolution de mai 68 se situe au niveau socioculturel.
De nouvelles valeurs apparaissent. Elles sont notamment centrées autour de l'Autonomie, la primauté de la réalisation personnelle, la créativité, la pluridisciplinarité et la valorisation de l'Individu impliquant le refus des règles traditionnelles de la société et la remise en cause de l'autorité. La redéfinition de nouvelles règles se construit autour de l'idée d'Autogestion et du communautarisme. Le concept d'Autogestion sera concurrencé par celui de Cogestion qui sera cher à Edgar Faure dans sa réforme de l'enseignement qui suivra et d'une manière générale très en vogue dans les organisations politiques inquiètes de cette évolution jugée « Anarchique » (sans chef, mais tous ensemble).
L'influence de Mai 68 est manifeste dans la pédagogie scolaire en France. De disciple, l'élève devient un sujet pouvant intervenir dans la pédagogie dont il est l'objet. La dimension de la parole libre, du débat, s'accroît. La discipline autoritaire fait place à la participation aux décisions. Les enseignants ont été parfois déstabilisés dans l'idée qu'ils se faisaient de leur métier. On critiquera ensuite cette évolution jugée souvent trop permissive. Elle a aussi été à l'origine de la participation des élèves et des parents aux conseils de classe et de la redéfinition des règlements scolaires dans les établissements dès juin 1968.
La libération sexuelle est l'un des grands thèmes de Mai 68, corrélativement à l'arrivée des contraceptifs modernes. Le féminisme aussi se développe, avec son mouvement le plus radical, le MLF, et joue un grand rôle dans l'implosion du militantisme traditionnel au profit de thèmes féministes comme l'autorisation de l'avortement, la remise en cause de la répartition des tâches dans le couple, la « naissance sans violence ».

On assiste à une désaffection des Français pour la sphère publique et politique et pour le militantisme en général. Ce sera sans doute le lit de la fin de la peur de la Gauche au pouvoir en 1981. La fin des années 1970 a été appelée par certains (comme Gilles Lipovetsky) « l'ère du vide ». L'élection de François Mitterrand en 1981, sur le thème très mai 68 « Changer la vie », apparut comme une flambée d'espoir ou une crise de panique catastrophique, selon les courants, dans cette évolution politique en France. Mais cette attitude désillusionnée sur la classe politique reprendra le dessus et est encore très présente de nos jours avec des prises de position critiques, mais une méfiance croissante vis-à-vis du militantisme politique.
Les événements de mai 1968 marquent une division politique qui a des répercussions dans la société française. On situe parfois les personnalités politiques selon le « côté » des barricades où elles se situaient. Le qualificatif péjoratif de « Gauchiste », créé par Lénine en 1920 (« La maladie infantile du communisme »), entre alors dans le langage courant.
La dénonciation des régimes communistes réformistes (l'Archipel du Goulag, le Cri des pierres) se confirme. Cette désillusion sur le communisme, juste après un engagement politique intense, notamment des maoïstes et de l'extrême Gauche qui apparurent un temps parmi les jeunes comme une alternative plus authentique, débouchera sur un pessimisme généralisé dans les milieux de Gauche, un autodénigrement systématique de tout ce qui a pu exister avant la Révolution de Mai. Mai 68 est le chant du cygne du conflit « droite-Gauche » qui n'existera plus que pour les partis politiques et les campagnes électorales.

Le prodigieux effort de redressement économique de l'après-guerre touche à sa fin. Le chômage ne touche guère que 2% de la population active mais il n'en suscite pas moins une critique virulente du système capitaliste dans la gauche marxiste et dans la jeunesse étudiante.
Dans ce domaine économique et social, le conflit de la société des montres « Lip », conduit par Charles Piaget du Syndicat CFDT, à Besançon en 1973, sera une illustration très médiatisée de cette évolution, avec une expérience de mise en œuvre de l'Autogestion de l'entreprise qui fera couler beaucoup d'encre. C'est aussi la période de la naissance de l'idée de « Halte à la croissance ? » (1972) titre d'une publication du Club de Rome fondé en 1968.
Curieusement, si l'on en croit le magazine L'Expansion, le rythme annuel d'augmentation de la productivité « s'accrut » pendant les trois années qui suivirent Mai 68. Il est clair qu'avec la victoire des gaullistes élus par les conservateurs le 30 mai 1968 pour réprimer le mouvement de mai 68 et casser le mouvement, l'objectif politique n'allait pas dans le sens des revendications des manifestants contre qui les gaullistes s'étaient livrés à un bras de fer.
Cette influence aura aussi des conséquences en 1973 dans des mouvements de remise en cause de l'armée et de la force de frappe nucléaire et d'une manière générale dans les mouvements écologiques (en 1967, l'échouage du pétrolier Torrey Canyon dans la Manche a révélé les dangers d'une croissance industrielle effrénée et lancé le mouvement écologique) et antimilitaristes (la lutte contre l'extension du camp militaire des jeunes paysans du Larzac, dont est issu José Bové, le courant de la Non-violence) et les fameuses ONG comme « Médecins Sans Frontières » (Bernard Kouchner), directement issus de la prise de conscience planétaire des mouvements de Mai 68.

L'année brûlante 1968 traduit un tournant dans les mentalités, en France comme dans le reste du monde occidental. Il s'est amorcé quelques années plus tôt avec la minijupe, les seins nus sur la plage et la pilule; les Beatles, les yéyé et Salut les Copains. Derrière la libération des mœurs, l'inquiétude affleure... La violence que les états comme les bien-pensants ont cru devoir déchaîner contre ces mouvements (à la base Pacifiste mais devenu violent par la force des choses, de l’ « ordre » en danger) démontre que l'on ne touche pas impunément au pouvoir, même au sein des « démocraties » avancées. Si ce vaste mouvement international a échoué en grande partie à « changer le monde », force est de constater qu'il a, à jamais, entrouvert pour chaque individu le champ du possible.

Pour toutes ces raisons et d'autres encore, en 1968, le monde entier bouillonne et frémit. L'offensive du Têt, en février 1968, au Viêt-Nam, constitue le moment le plus dur de la deuxième guerre d'Indochine. Elle relance dans tous les campus d'Occident les manifestations contre l'intervention des États-Unis dans cette guerre. En Tchécoslovaquie, Alexandre Dubcek a cru un moment qu'il était possible d'instaurer un « socialisme à visage humain ». Mais en août, les chars soviétiques mettent fin brutalement à sa tentative de Libéralisation du régime communiste. C’est la fin du Printemps de Prague. A Mexico, les Jeux Olympiques, ont été précédés par de sanglantes répressions policières. Ils donnent l'occasion à des athlètes noirs des États-Unis de signifier leur Révolte en levant le poing sur le podium. Les ghettos noirs des grandes villes américaines flambent.

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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