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21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:18

Peu avant la chute du communisme, le capitalisme remontre ses caprices perturbateurs

Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes


À la fin de 1979, le nouveau gouverneur de la banque centrale américaine, Paul Volcker, décide d'une violente remontée des taux d'intérêt pour combattre (avec succès) l'inflation. Le remède est sévère : pour une inflation moyenne de 13.5% en taux annuel en 1980, les taux d'intérêt à court terme montent jusqu'à 19%. Les taux d'intérêt réels atteignent des sommets sans précédent et, au prix d'une sévère récession, l'inflation disparaît : en 1983, elle n'est plus qu'à 3.2%. Ces taux d'intérêt réels provoquent un afflux de capitaux aux États-Unis, et le dollar s'apprécie pendant cinq ans, jusqu'à revenir, en mars 1985, au niveau qu'il avait lorsqu'il était, avant 1971, encore convertible en or. Compte tenu des déficits américains, cela est manifestement exagéré : les pouvoirs publics ne peuvent plus s'abstenir de réagir.

À l'Hôtel Plaza de New York, le 22 septembre 1985, les pays dits du G7 (moins le Canada et l'Italie) s'entendent publiquement pour intervenir sur le marché des changes et organiser un repli du dollar. 10 milliards de dollars sont ainsi dépensés, avec un effet immédiat et spectaculaire. En à peine quinze mois, le dollar efface tous ses gains par rapport au Deutschemark et, à la fin de 1986, il se retrouve à son plus bas niveau historique, celui de 1979.
Désireux de stopper le mécanisme qu'ils ont mis en route mais dont la maîtrise maintenant leur échappe, les pays du G7 (moins l'Italie), signent alors à Paris le 22 février 1987 les Accords du Louvre, destinés cette fois-ci à mettre fin à la baisse du dollar.
Seulement, l'économie américaine, dopée par cette dépréciation de près de 50% de sa devise, est en plein boom, les marchés d'actions s'envolent et ... les tensions inflationnistes deviennent inévitables, ce dont les gestionnaires de fonds sur le marché obligataire américain se préoccupent de plus en plus, car ces tensions entraîneront certainement la remontée des taux à court terme par la banque centrale américaine, la Fed.

Au printemps 1987, les marchés obligataires du monde entier commencent à vivre les yeux rivés sur le déficit commercial américain. Chaque publication de données statistiques montrant un accroissement du déficit, ce qui accroît la pression à terme sur le dollar, donne lieu à une plongée des cours des emprunts d'état, c'est-à-dire une remontée de leurs taux.
Si les gestionnaires obligataires sont un peu en avance sur le calendrier, ils n'ont absolument pas tort dans leur raisonnement, car le nouveau gouverneur de la Fed, Alan Greenspan, nommé le 11 août 1987, va effectivement, l'année suivante, remonter violemment les taux à court terme : de 6,50% à l'été 1988, ils passeront à 10,50% au printemps 1989.
Les positions que les gestionnaires obligataires ont constituées, depuis 1984-85, à la baisse des taux d'intérêt sont néanmoins tellement importantes qu'ils doivent réduire celles-ci sans attendre, et ce d'autant plus que les taux remontent en annulant une partie grandissante des gains déjà engrangés. Le mouvement s'accélère pendant l'été puis, au cours du mois d'octobre, il s'emballe carrément et les marchés à terme sur taux d'intérêt deviennent complètement erratiques, étant plusieurs fois limit down puis limit up. Souvent, sur les marchés financiers, un système destiné à diminuer le risque contribue en fait à l'augmenter quand trop de gens l'utilisent. La portfolio insurance, grâce à son adoption massive, s'est ainsi transformée en machine infernale (il s'agissait d'adjoindre à un investissement en actions un put, c'est-à-dire une option de vente, sur les mêmes actions : le rendement sera, compte tenu du coût de la prime du put, moins important en cas de hausse ou de stagnation des marchés d'actions, mais en cas de baisse du marché, les effets de celle-ci seront stoppés net au niveau du prix d'exercice du put).

Les marchés d'actions avaient dans un premier temps accueilli avec plaisir la hausse des taux d'intérêt à long terme, qui abondait dans leur sens et les confortait dans leur optimisme. En effet, cela indiquait que le marché obligataire partageait leur vision d'une économie en croissance.
Néanmoins, à partir d'un certain niveau, les taux d'intérêt deviennent, à un horizon de plus en plus rapproché, un frein à l'investissement et à la croissance économique et, surtout, sont immédiatement incompatibles avec les niveaux de valorisation des actions. Pourquoi détenir des actions, actif risqué, alors que les emprunts d'état qui, eux ne présentent aucun risque en capital, ont un rendement supérieur ? C'est un peu comme si le marché obligataire, tel un personnage de dessin animé, avait brusquement retiré le sol sur lequel se tenait le marché des actions.

Le vendredi 16 octobre le Dow Jones perd plus de 4% dans la journée et « casse » un support technique important. À la réouverture de la bourse le lundi, après le week-end, l'annonce d'un déficit commercial important des États-Unis et le relèvement des taux directeurs de la banque centrale allemande, la Bundesbank, causent un mouvement de panique.
C'est le 19 octobre que le krach, devenu inévitable, arrive sur les marchés d'actions, très agités depuis la mi-août : l'indice Dow Jones de la Bourse de New York, sous la pression de la remontée des taux, perdit 22.6%, la plus importante baisse jamais enregistrée en un jour sur un marché d'actions. Ce mouvement se produit dans un volume tout à fait significatif : en 2 jours, le 19 et le 20 octobre, 600 millions d'actions auront été échangées (ce qui représente plus de 3 fois l'activité du mois de septembre de la même année). C'est le lundi noir, en référence au jeudi noir, du 24 octobre 1929, première journée du long krach de 1929 de la bourse de New York, qui fit entrer les États-Unis dans la Grande dépression.
Cette chute est certes américaine à l'origine, mais mondiale dans ses effets.
Contrairement à 1929, ce krach n'a pas été suivi d'une crise économique, car les taux à long terme s'effondreront dès le lendemain et les marchés d'actions regagneront progressivement le terrain perdu. Les Banques Centrales ont réagi à l'inverse de 1929. Menées par la Réserve fédérale des États-Unis, ou Fed, elles ont assuré publiquement, avec force, qu'elles effectueraient le refinancement d'urgence des banques et maisons de titres qui en feraient la demande, et ainsi écarté le risque systémique qui menaçait l'ensemble des marchés financiers.

Parmi les conséquences de ce krach, on notera la mise en place de coupe-circuits, à la demande du Congrès américain, effectifs dès 1988, qui permettent de bloquer toute négociation sur des titres qui ont soit trop augmenté soit trop baissé. Ainsi, dans l'esprit des instigateurs de ces coupe-circuits, les crises de panique ou de frénésies boursières peuvent être mieux contenues. L'opinion des professionnels des marchés financiers est, elle, généralement radicalement opposée : toute interruption du marché ne sert qu'à augmenter l'inquiétude et donc la volatilité.
Le 19 octobre 1987 a démontré aux ministres des finances du G7 qu'il était dangereux de vouloir bloquer un mouvement du dollar. Celui-ci, resté quasi immobile depuis février et les accords du Louvre, retrouve sa liberté à l'occasion du krach et de l'ajout de liquidités effectué par la Fed pour y remédier.
Le 19 octobre 1987 montre de façon exemplaire l'interdépendance des trois principaux marchés financiers (changes, taux d'intérêt et actions) et comment un déséquilibre né sur l'un peut se propager aux autres.
Pendant dix ans, il va continuer, en tendance, à se déprécier, contrairement aux accords signés solennellement le 22 février 1987, montrant en fait au grand jour la faiblesse des gouvernements face aux marchés.

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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