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21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 20:05

La France [se] d(')élite
Télécharger le fichier : 08-Les matins du Grand Soir.pdf


• Esperanta : Juste après ton départ pour cause de quatrième guerre mondiale, il y eut un autre cataclysme, français celui-là !

• Moa : J’imagine que tu veux parler du 21 avril 2002 avec le choc de Le Pen au second tour ?

• E : Tout à fait Thierry ! Faut dire que les médias, TF1 bien sûr en tête, avaient joué à fond sur l’insécurité en nous faisant le coup de la peur. On voyait même des gens habiter des campagnes où rien ne se passe chez eux, avoir peur que la « racaille » débarque chez eux juste parce qu’ils avaient vu des images chocs au journal et encore plus dans les reportages de Droit de savoir.

• M : Et faut dire aussi que Jospin lui-même avait avoué qu’il n’avait pas pris toute la mesure de l’inquiétude des Français face aux incivilités quotidiennes, même si c’est son gouvernement qui avait mis en place la police de proximité, supprimée par la suite par Sarkozy en tant que sinistre de l’intérieur.

• E : D’autant plus qu’il n’y avait pas plus de délinquance qu’avant, c’est juste qu’on en parlait plus, donc elle se voyait davantage, ou du moins on en discutait plus au bistrot du coin et de « banales » fait divers étaient montées en épingle pour stigmatiser une frange de la population que la France n’écoutait pas depuis plus de quarante ans et se demandait pourquoi ils étaient comme ça (la réponse la plus « simple », mais bien évidemment fallacieuse, était de dire que ces gens là n’étaient pas comme eux, les Français de « souche », et que ça devait être génétique – réponse déjà apporté aux criminels avant l’immigration massive).

• M : « Rassure » moi, ce n’est quand même pas « que » ça qui a fait qu’on en arrive là ?

• E : Non bien sûr, mais ce fut la goutte d’eau qui fit virer à droite toute. Et puis il faut pas oublier non plus que les Français, depuis longtemps déjà (quasiment depuis 1789), n’avaient plus confiance en leurs « représentants » (faut le dire vite, vu qu’ils ne représentaient qu’eux-mêmes). L’exemple type en était Chirac, qui avait attendu trois candidatures avant de devenir enfin, en 1995, président de la république, tout ça pour continuer à couvrir ses magouilles (affaire des HLM de Paris et des valises pas que en carton de Méry, promoteur et financier occulte du RPR) et profiter de ses fonctions en se gavant aux frais de la princesse roturière Cendrillon/Marianne. Son bilan n’avait rien de réjouissant, même si il n’avait eu le pouvoir législatif que 2 ans : se faire élire sur un slogan publicitaire (réduire la fracture sociale) et mettre le pince sans rire Juppé pour flinguer les acquis et Droits sociaux, telle était sa « stratégie » (Chirac n’en a jamais eu, il a toujours fait au gré des courants dominants et de ses pulsions). En plus, il faisait semblant de ne pas savoir quand et si il allait rentrer en campagne, alors que les gens savaient très bien que c’était pour faire monter la sauce, et en avaient déjà marre de ces enfantillages. N’oublions pas aussi de taper sur Jospin, qui avait un bon bilan mais n’incarnait pas grand-chose d’un point de vue charisme aux yeux des Citoyens, autant qu’il n’avait pas un programme clairement différencié de celui de la droite.

• M : Oui, je me rappelle, il avait même honte de dire qu’il avait été jeune (qui l’eut cru) et trotskyste, alors que tout le monde a le droit de faire des « erreurs » de jeunesse (au moins ça voulait dire qu’il avait été Révolutionnaire à un moment de sa vie, ce qui aurait pu lui permettre de passer au second tour, vu que les Français n’attendaient que ça, ou du moins de vraies réformes en profondeur).

• E : C’est même pire que ça : alors que de grande multinationales faisaient à fond de bénéfs, qu’elles fermaient des usines (rentables mais pas « assez », notion floue qui reste à définir, même si ce ne sera jamais assez aux yeux des actionnaires boursiers), Jospin allait voir les grévistes juste pour leur dire que l’état ne pouvait pas tout et qu’en l’occurrence dans ces cas là il ne pouvait rien (alors que sa majorité réfléchissait à une loi contre les licenciements boursiers alors que l’entreprise va bien). Son seul argument de campagne était de dire que Chirac était un président vieux, usé et fatigué. Le coup de (dis)grâce fut apporté quand il confia au journal de 20h qu’il n’avait pas de programme socialiste en tant que tel, histoire de ne pas effrayer la classe moyenne (qui pour une large part, fait et défait les votes) qui était loin d’avoir peur d’un socialiste aussi mou du genou.

• M : Oui, enfin, à sa décharge, ça faisait partie de la recherche de la troisième voie initiée par Blair et Schröder pour « moderniser » l’idée même de socialisme. Alors que bien entendu, moderniser cette philosophie du Progrès ne veut sûrement pas dire admettre que le capitalisme a gagné et faire avec en amoindrissant ses maux et ses impacts trop violents.

• E : Entièrement d’accord ! En plus, le truc c’est que tous les deux pensaient déjà que la bataille était presque gagnée, alors que les Français ont horreur des jeux qui sont déjà faits et aiment bien mettre leur grain de sable pour gripper ces « belles » machines marketing/rhétoriques. Toujours est-il, qu’après une campagne à couteaux tirés entre le président et son premier ministre, Lionel Jospin fut éliminé dès le premier tour de l'élection présidentielle et se retira définitivement du monde politique (c’est ce qu’il avait de mieux à faire, pour éviter de plomber encore davantage les autres « socialistes »). Chirac n’avait pas de quoi pavoiser car c’est le score le plus nul d’un président sortant qui se re-présente. Par contre, signe de la déliquescence de la Vè république et de l’impatience des Citoyens, l’abstention et les extrêmes ont fait carton plein, car quand les rassembleurs modérés ne regroupent plus que leurs propres sympathisants et que la grosse partie du Peuple ne se sent pas écoutée ou mal-entendue, la crise de régime (voire la Révolution) n’est pas loin.

• M : Le côté « positif » de ce drame national, ça a quand même été cette forte mobilisation dans tout le pays, dès l’annonce du scrutin du premier tour. Ce sont surtout les jeunes, pour qui le slogan de la victoire à la coupe du monde de football de 1998 (Blacks-Blancs-Beurs, on est les meilleurs !!!) avaient tout son sens puisqu’ils avaient grandi avec ces autres ethnies, qui ont foulé le pavé pour clamer haut et fort que « première, deuxième, troisième génération, nous sommes tous des enfants d’immigrés » (on peut même remonter plus loin, vu que la France est un carrefour géostratégique, tout le monde lui ait passé dessus depuis des temps très reculés).

• E : Même si, comme plein d’autres, ça m’a fait chier de voter pour ce grand benêt de Chirac (quand la Démocratie est en danger, il faut aller au-delà de ses convictions personnelles, même concernant Chirac), je l’ai fait en étant fière d’être française (même si ce sentiment de grande cohésion nationale n’aura duré que peu de temps au final, retombant comme un soufflé sortant du four). Résultat, au second tour, face à Jean-Marie Le Pen, Chirac fut réélu avec un score de dictateur. Il a fait un joli discours plein de belles intentions mais vide de propositions comme il sait si bien le faire, en disant qu’il nous avait compris (comme De Gaulle aux Algériens). Du coup, il nomme à Matignon un illustre inconnu, Jean-Pierre Raffarin (ancien directeur marketing des cafés Jacques Vabre, el Gringo), histoire de changer de méthode en prenant quelqu’un qui n’avait pas fait l’ENA et qui ne venait pas d’une caste privilégiée (même si il se moquait ouvertement de la France d’en bas). Sarkozy, qui avait décidé depuis peu (en écrivant en 2001 avec un livre-programme, « Libre ») qu’il était temps de renouer avec le clan chiraquien, s'attendait à devenir premier ministre car il croyait encore et toujours que tout et tous devaient lui être acquis. Il sera un très médiatique ministre de l'intérieur, histoire de serrer les boulons à ceux qui croyaient que la proximité effrayante du FN allait détendre les relations entre Français de différentes provenances et l’état, même si c’était au final pour surfer sur cet électorat qui nauséabonde la vieille France vichyste.

• M : C’est sûr que la fracture n’était pas que sociale, elle était aussi éminemment ethnique parce qu’une certaine France passéiste ne voulait pas voir qu’elle avait pris des couleurs qui ne partiraient pas juste avec l’hiver et ses frimas. La preuve, certains énergumènes échappés de l’Histoire obscure de la France de Pétain/Laval, en voulaient à la vie de Chirac pour ne pas avoir permis que la peste brune prenne le pouvoir (si tel avait été le cas, la guerre civile aurait éclaté entre les quelques purs et durs frontistes et la grosse majorité française qui ne soutenait pas le personnage Le Pen, même si elle pouvait s’intéresser à ses idées). Pendant les traditionnelles cérémonies du 14-Juillet, Chirac échappe au tir d'un militant d'extrême droite, alors qu’il défilait dans une jeep militaire sur les Champs Elysées.

• E : Avec cet épisode et la montée de la grogne chez le Peuple de Gauche qui avait fait élire Chirac à contrecœur, plus que les électeurs de droite qui étaient restés en grande partie fidèles à Le Pen, le gouvernement a senti le vent tourner. En novembre 2002, l’UMP (Union pour la Majorité Présidentielle, changement de nom car le RPR avait trop été sali dans la presse avec toutes ses histoires de corruption et de blanchiment d’argent) est rebaptisé Union pour un Mouvement Populaire. Encore une fois, il faut le dire vite, car ce fut Alain Juppé qui fut réélu à la tête du parti lors du congrès fondateur. Ce « grand parti » de la droite avait été créé pour les élections présidentielle et législative afin de rassembler les forces politiques de droite, RPR, libéraux et centristes hors UDF.

• M : C’est clair que Union pour un Mouvement Populaire ça avait du mal à passer, d’autant plus que Raffarin se prenait pour une star car il venait du monde de l’entreprise et n’était donc pas un col blanc énarque comme les autres, lui il était censé savoir comment manager des humains (en tout cas des salariés, pas forcément des Citoyens). Même si ses petites phrases à deux balles sur la France d’en bas étaient clairement perçues comme méprisantes, surtout venant d’un bouseux de Chasseneuil-du-Poitou qui devait beaucoup au réseau politique et à l’entreprise de papa. Finalement, il est venu comme tous les autres arrivistes, la fleur au fusil mais le poignard entre les dents.

• E : Oui, il se rêvait en Thatcher, la dame de fer dans un gant de plomb ! Il pensait pouvoir, comme elle, imposer brutalement les terribles régressions sociales qui ont détruit au Royaume-Uni l'école, l'hôpital public, les transports en commun, les statuts et protections des salariés !

• M : Clair et net ! Il s'obstinait, tentant de passer en force. Il voulait d'un seul mouvement réduire massivement le montant des pensions, émietter les statuts, et en particulier celui des fonctionnaires de l'état (à bien des égards, le seul en France à conserver une solidité relative), accélérer le transfert au privé des missions de service public : c'était, en fin de compte, la seule raison d'être des mesures de décentralisation qu'il voulait à toute force imposer.

• E : Beh oui malheureusement ! Au final, c’était une tragique régression sociale, un véritable changement de civilisation, rien de moins : briser les solidarités, la mutualisation d'une partie du salaire qui permet de couvrir les situations de maladie, de chômage ou de retraite. Un projet se dessinait : une société où chacun se débrouille selon ses moyens, et malheur aux vaincus et aux plus faibles, à l’américaine quoi ! Brutal, son gouvernement ne reculait pas devant les provocations les plus extrémistes, prétendant ignorer la rue (« c’est pas la rue qui gouverne », ah bon, et c’est qui qui t’a fait avoir ce poste en élisant la mort dans l’âme ton patron ? , donc tu dois nous rendre des comptes, ne serait-ce que pour une question de Paix Sociale) et insultant les grévistes.

• M : Ah beh ça, c’est clairement les méthodes du capitalisme triomphant qui n’avait plus rien ni personne à craindre !

• E : Il n’allait pas se gêner : Raffarin estimait qu'il n'y avait plus dans ce pays d'alternance possible, au moins à court et à moyen terme, que l'opposition n'était plus en état de postuler aux « affaires », point sur lequel il avait raison car la gauche était amorphe depuis le 21 avril 2002. Il s'appuyait ouvertement sur le fait que les lois de décentralisation avaient été préparées par un rapport signé Pierre Mauroy, mais aussi sur les engagements du sommet de Barcelone, prévoyant, entre autres choses, que la durée du travail devait être prolongée en moyenne de cinq ans dans toute l'Europe, engagements souscrits par Chirac... et par Jospin. Il pensait pouvoir compter sur l'appui de la CFDT (et là encore, les faits lui donnèrent raison) et sur celui de la CGT qui, à EDF, avait élaboré et défendu un projet de réforme des retraites, et qui avait admis qu'une réforme globale s'imposait.

• M : Certes, sauf qu’il aurait voulu ne pas prendre en compte le fait que le projet avait été nettement repoussé par les salariés d'EDF-GDF. Il évitait aussi de se souvenir que le récent congrès de la CGT avait violemment contesté la ligne confédérale. Mais surtout, il devait faire face à un refus de plus en plus ferme de millions de grévistes et de manifestants, à une poussée de plus en plus résolue vers la Grève Générale, où les militants de la CGT tenaient toute leur place, où les opposants à François Chérèque dans la CFDT ne renonçaient pas à combattre. En somme, Raffarin ne voulait se souvenir du 21 avril 2002 que sous l'angle qui semblait l'arranger : le PS s'était effondré, le PCF avait pratiquement disparu même si il s’était senti pousser des ailes au premier tour (alors que c’est l’extrême-gauche toute entière qui avait gagné des points, mais le PC en ayant le moins profité, leçons de l’Histoire obligent).

• E : Bien sûr qu’il se trompait, le 21 avril 2002 avait signalé tout autre chose : 11 millions d'abstentionnistes, 3 millions de voix pour les candidats d'extrême gauche, des millions interdits de vote (immigrés et jeunes, pourtant les plus gravement frappés) car de toute façon ils n’y croyaient plus et ne s’étaient donc pas inscrits sur les listes. Un immense cri de souffrance sociale qui montait des millions de victimes de la politique imposée par les fonds de pension et l'avidité sans limite des (vrais) nantis. Un rejet de l'alternance des gouvernements de gauche et de droite, qui mettaient en œuvre la même politique. Jospin, Chevènement, Hue, Voynet mis en retraite. Et Chirac à 19 %.

• M : Vous étiez revenus au soir du 21 avril. Le « coup d'état médiatique », l'incroyable opération « union nationale » du 5 mai 2002, au nom de la supposée menace Le Pen (alors que c’était évident qu’il ne pouvait pas passer : logiquement, il aurait fallu revoter, avec l’ensemble des Citoyens habilités, inscrits ou non sur les listes électorales), tout ça n'avait figé les choses que pendant quelques mois ! Pas d'issue dans les urnes ? Ni par le dialogue social ? Donc c'est dans les entreprises, dans les écoles, dans les assemblées de quartiers que la chose allait se régler.

• E : De toute façon, c'était se tromper que de penser que la Grève qui se développait, les manifestations qui s'amplifiaient, étaient simplement porteuses de revendications ; qu'il suffirait de céder des miettes pour disloquer ce front en constitution ; que l'on pouvait séparer les enseignants des Atoss (personnels administratifs, techniques, ouvriers, de santé et de service) en promettant aux premiers qu'ils restent fonctionnaires d'état, ou que l'on pouvait calmer les cheminots en leur promettant de ne pas toucher aux régimes spéciaux de retraite. Ce qui se développait, ce qui tendait passionnément vers la Grève Générale, c'était un refus global du monde qui nous était promis par Raffarin, Fillon, Ferry et con-sorts. On voulait pas une alternance, mais des solutions alternatives !!!

• M : C’est clair et net que les acteurs qui s'invitaient ainsi dans le jeu, étaient les victimes, les souffrants du système. Et ils étaient des millions. On avait longtemps pu les maintenir en marge : des consultations électorales périodiques sans mandat précis (juste le bon vouloir puisque rien n’engageait un élu à respecter ses promesses électorales, qui restaient donc à l’état de paroles et paroles, encore des mots, toujours des maux !) ; une alternance gauche-droite « paisible ». Désormais ça ne marchait plus.

• E : On n’était pas des bœufs t’inquiètes, on avait bien compris. Chacun avait pu constater que cette apparente alternance masquait une parfaite continuité des politiques. Les plans de licenciements s’étaient succédés, et Jospin nous avait dit : « L'état ne peut pas tout faire ». Les privatisations s’étaient accélérées, et Jospin avait battu en la matière les records de Balladur et de Juppé. Le drainage des richesses avait continué en faveur des plus riches. L'avidité, la cupidité avaient continué leurs ravages. Le chômage et la précarité continuaient à détruire les vies.

• M : Signe de déclin des politiques autant que d’implosion de la France, ce qui donnait un espoir à Raffarin, l'absence d'alternance politique possible, se renversa progressivement en détermination à combattre. Il n'y avait pas de recours dans les urnes, ni en mobilisant en masse dans les rues, et les syndicats subissaient également de front la crise de la représentativité ? Qu’à cela ne tienne, il fallait que les Citoyens ne comptent que sur eux-mêmes !

• E : Pour ça, tu peux faire confiance aux Français ! Je me rappelle, pour avoir débattu avec eux, que la qualité des discussions parmi les Grévistes et les Citoyens marquait un changement saisissant : on réfléchissait aux retraites, et on en venait enfin sérieusement à parler partage des richesses ; on parlait décentralisation, et on en venait à se rendre compte que l'école, la santé, la vieillesse ne sont pas des marchandises ; on se souvenait d'Allègre et de Mélenchon (deux gros mammouths à dégraisser du PS), et on en arrivait à se dire qu'on ne forme pas des « agents économiques » mais des femmes et des hommes... !!!

• M : Et si l'on ne peut compter sur les prétendants habituels aux charges gouvernementales, qui nous ont tous abondamment trahis, on en viendra à se poser la question que se sont posée toutes les grandes périodes d'affrontement social : quel gouvernement pourra traduire la volonté du Peuple, la volonté de la Grève Générale ? Cahiers de doléances, Etats généraux, Commune : l'Histoire a toujours su trouver la traduction politique à cette question cruciale. Pour l'heure commençaient à se discuter, tandis que la Grève se renforçait, se durcissait, ne faiblissait pas, les questions qui sont au cœur de la politique : comment vivre ensemble ? Comment assurer à tous une vie digne ? Syndicats et partis savaient qu’ils seraient jugés à leur aptitude à aider ce mouvement, à l'aider en particulier à donner forme à ces exigences.

• E : Oui, c’était beau, c'était le retour du politique, dans son acception la plus noble. Mais le divorce d’avec les élites était consommé. Surtout que le Fonds monétaire international (FMI) saluait les réformes économiques engagées par le gouvernement français (retraites, assurance-maladie) qui levaient petit à petit les obstacles à une augmentation de la croissance à long terme, même si les experts estimaient qu'une fiscalité lourde et un taux d'emploi faible, auxquels venaient s'ajouter un déficit important et un choc démographique imminent, assombrissaient les perspectives de croissance. La France avait des points positifs, mais aussi de sérieux défis à relever (merci, mais ça fallait pas être un spécialiste pour le remarquer). A leurs yeux, la reprise, qui avait d'abord été due à un rebond des exportations avant d'être ensuite tirée par la demande intérieure privée, était suffisamment bien installée pour ne pas nécessiter de mesures de soutien. Pour autant, les experts mettaient en garde : « le respect de l'engagement d'assainissement budgétaire à moyen terme est une priorité ». Ils prévenaient néanmoins que les réformes des retraites et de l'assurance-maladie ne suffiraient pas à atteindre à elles seules les engagements de réduction des déficits.

• M : Oui, mais je me rappelle aussi que le FMI le disait sans ambages : il ne croyait pas vraiment aux objectifs de réduction des déficits publics affichés par la France : les bonnes surprises sur les recettes, liées à la croissance plus forte que prévu, ne devaient pas compenser les dépassements de dépenses. Certes, le FMI soulignait que pour 2005, l'engagement de réduire le déficit des administrations publiques en deçà de 3 % du PIB (conformément au pacte de stabilité européen pour l’euro, voulu et mis en place par la France elle-même) était cohérent mais il craignait cependant que la baisse programmée du déficit des administrations de Sécurité sociale ne se matérialise pas (ils connaissaient bien la sphère politique française !). Dans ce contexte, les experts du fonds incitaient le gouvernement à ne remplacer qu'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. Pour eux, bien que cela ne constituait pas une source d'économies immédiates, la vague actuelle de départs en retraite de la fonction publique devait être véritablement mise à profit pour favoriser la consolidation budgétaire à long terme. Ils se livraient également à une critique de la loi sur les 35 heures et du SMIC : des « mécanismes influant négativement sur les performances du marché du travail » (mais tellement utiles pour les Citoyens-travailleurs en galère). Le FMI pressait même la France de repenser en profondeur le SMIC.

• E : Ouais je sais, pfff !!! Pour ces gens là avec de beaux bureaux et une bonne paye, le niveau élevé du SMIC et son augmentation continue conduisaient finalement à exclure de l'emploi un nombre toujours plus important d'actifs potentiels, en expliquant qu'il convenait d'éviter des hausses supplémentaires en termes réels du SMIC (alors que c’est complètement con, car moins on est pauvre, et plus on peut se permettre de consommer, ce qui alimente la machine économique donc les augmentations potentielles des autres salaires – en tout cas sûrement les bénéfices des entreprises, après le reste ne suit pas forcément sous forme de redistribution, pour les patrons et les actionnaires si, pour les salariés rien n’est moins sûr). Même le plan de cohésion sociale élaboré par Jean-Louis Borloo (le gaucho qui s’est égaré à droite, donnant un alibi social au gouvernement, mais qui ne lui lâchait pas un euro pour ses projets si ambitieux et pourtant tellement nécessaire) présentait, pour le FMI, l'inconvénient de retomber dans le piège qui consiste à utiliser des ressources budgétaires pour encourager l'emploi non marchand (mais qui redonne envie aux Citoyens de s’en sortir et permet de financer des activités utiles et nécessaires que l’état avait délaissé durant si longtemps : tissu associatif, aide aux personnes âgées, incitation à la création d’activité par les chômeurs eux-mêmes).

• M : Même si c’était une organisation internationale, on sentait bien la main mise anglo-saxonne (américaine avant tout). C’était à leur tour de nous donner des leçons après qu’on les ait mouchés devant l’ONU.

• E : C’est clair que pour une fois, Chirac a bien agi en défendant des valeurs nobles de paix universelle. En mars 2003, il défendait le multilatéralisme en s'opposant à George W. Bush sur le dossier irakien et la notion de guerre préventive. Le bouseux texan aux mains noires de pétrole voulait finir le travail de son président de père (qui avait tout ce qu’il fallait pour le faire à l’issu de la victoire lors de la guerre du Golfe de 1991) en renversant Saddam Hussein, le fidèle allié pétroleur depuis toujours. Il se servait d’une excuse à deux balles en disant qu’après le 11 septembre 2001, l’Irak avait également en projet d’attaquer les States [alors qu’ils devaient déjà galérer pour se fournir des médocs et de la nourriture à cause de l’embargo imposé par les US (opération pétrole bon marché contre nourriture à chère, où tout le monde, sauf les Irakiens bien sûr, s’en est mis plein les poches !)]. Les Ricains sortaient des photos floues et invérifiables en beuglant qu’il s’agissait de complexes militaro-industriels servant à fabriquer en masse des armes chimiques et bactériologiques.

• M : Alors que c’était bien sûr complètement faux. Colin Powell alla même jusqu’à sortir de son chapeau un flacon de poudre blanche censé être de l’anthrax, devant le conseil de l’ONU. Quelle manipulation des esprits !!! Heureusement Chirac (par la voix de son disciple poète bellâtre De Villepin) affirma que la guerre était toujours la pire des solutions et brandi la menace d'un veto français à l'ONU contre une intervention militaire unilatérale des Etats-Unis. Même si cet épisode ternit pour longtemps les relations franco-américaines, Chirac et la France en général remontaient dans l’estime des Peuples (après avoir été bien bas, suite à la reprise, pour le cinquantenaire d’Hiroshima et Nagasaki, des essais nucléaires).

• E : Alors qu’ailleurs, le gouvernement espagnol et italien choisissaient de lécher les bottes des GIs contre l’avis unanime de leur Peuple, idem pour Blair (soit disant de gauche, mais ce n’est qu’une rumeur invérifiée et invérifiable). A cause de ne pas avoir écouté les aspirations de leurs Citoyens (comme d’hab), les Espagnols et les Anglais payèrent un lourd tribut aux œillères et boules quies de leurs dirigeants (on ne peut décemment pas parler de représentants dans ce contexte) lors d’attentats ignobles et meurtriers (alors que le Peuple s’était levé en masse contre cette barbarie, mais les terroristes sont des trouillards, c’est plus facile de plastiquer un métro qu’un bâtiment officiel – ils auraient dû prendre des cours chez les intégristes basques pour savoir comment faire des attentats médiatiques sans « tuer personne »). A contrario, Chirac n’avait pas trop le choix après son élection foireuse, il se devait de montrer l’exemple et ne pouvait politiquement pas risquer de donner un argument solide à tous ses détracteurs qui voulaient le faire tomber lui autant que le gouvernement !

• M : Certes, sauf que cet état de grâce (notamment mondial auprès de nos amis musulmans) fut de courte durée. En juillet 2003, la loi sur la laïcité et l’interdiction des signes religieux fut votée pour régler un problème qui n’en était presque pas un (mais qui fut véritablement révélé et exploité par cette loi, donc contre-productive). Alors qu’il n’y avait que quelques cas litigieux (des jeunes filles qui ne voulaient pas comprendre, soit parce qu’elles avaient peur des mâles de leur entourage, soit parce que le voile était un moyen d’être tranquille ou d’affirmer sa francité tout en étant fière de ses racines culturelles – alors que le Coran n’oblige pas les femmes à se voiler, c’est uniquement les coutumes du bled qui l’impose ; même si on voyait des Afghanes dans les années 60 en minijupe en pleine ville – mais c’était une toute autre époque).

• E : Je t’avouerai, même si j’étais plutôt Emancipée de ce côté-là, que la loi prohibant les signes d'appartenance religieuse et politique dans les établissements scolaires m’avait choquée. Je comprends bien que ce sont des convictions personnelles qui doivent rester dans la sphère privée, mais c’est surtout la stigmatisation d’une part de la population (toujours autant regardée de travers) que cette loi a fait naître qui m’a bouleversé. Comme tu le disais, beaucoup de femmes ne choisissent pas forcément leur façon de s’habiller (idem pour les blanches où môssieur est hyper jaloux et tilt dès que l’habillement est trop provoc’, définition à donner car tout est relatif aux personnes, au milieu, à l’époque), et je trouve ça plus que fort de café de priver d’enseignement et donc de reconnaissance et d’intégration sociale ces filles (plutôt bonnes à l’école) qui subissent la dictature morale de leurs hommes autant que celle de le société dans laquelle elles ont grandies mais qui ne les a pas complètement intégrées.

• M : Je te l’accorde. Dans le même registre de réactions mal adaptées, autant le gouvernement avait agi précipitamment concernant cette loi d’exclusion sociale et religieuse (privilégiant comme d’hab la loi au dialogue social, au moins on est sûr que ce qu’on veut passe plutôt que de discuter et d’arriver à un compromis mieux compris et donc mieux accepté), autant il resta atone devant l’ampleur de la catastrophe sanitaire et sociale de la vague de chaleur de l’été 2003 (en 15 jours, plusieurs milliers de victimes, pire qu’en Grèce qui connaît ça de manière régulière). Même si les personnes confrontées aux problèmes tiraient toutes les sonnettes d’alarme étatique, personne ne réagie à temps (les uns étant en vacances et tenant à en profiter un maximum après cette année gouvernementale éprouvante, les autres se contentant de lire des rapports). Après cela, ce connard de Chirac vient nous faire la morale comme quoi c’était de notre faute car on s’occupait pas assez de nos vieux (chose qui est vraie et on ne peut pas tout reporter sur l’état quand on ne peut ou ne veut plus s’occuper de quelqu’un ou de quelque chose), mais se prenant à son propre piège car il sous-entendait qu’il ne fallait pas faire confiance aux institutions garantes de ce genre de service, mais ne compter que sur nos propres moyens pour prendre en charge nos anciens qui nous ont donné la vie et ont fait leur possible pour que nous réussissions.

• E : Du coup les électeurs l’on bien entendu à ce sujet et ont voté en mars 2004 pour la défaite électorale de la droite.

• M : Hum, à une exception près, l'Alsace : décidemment, ce n’est pas la première fois que j’ai honte de mon chez moi !

• E : Oui, mais tu sais, on ne choisit ni sa famille ni son lieu de naissance. Mais c’est vrai que sinon, la gauche remporta les élections dans toutes les régions, outre-mer compris. Le Parti socialiste et ses alliés recueillaient la moitié des suffrages exprimés, loin devant les listes UMP-UDF. Malgré ce raz de marée rose, Chirac faisait encore et toujours la sourde oreille (normal à son âge, son sonotone – même si il avait honte de dire qu’il en était équipé, alors qu’ainsi va la vie – devait être mal réglé) et reconduisit Jean-Pierre Raffarin à former un nouveau gouvernement, dans lequel Nicolas Sarkozy serait ministre de l'économie (où il obtiendra moins de succès qu'au ministère de l'intérieur, son bilan étant jugé plutôt négatif au sein de la majorité comme dans la population) et Jean-Louis Borloo, ministre de la cohésion sociale (dans une société que le pouvoir rendait incohérente). Le bossu de Notre-Dame du Poitou en profita pour virer les ministres issus de la société civile !

• M : Je t’arrête de suite, je trouve ce terme insultant !!! Ça veut dire que les autres ministres étaient des warriors de la politique ; mais celle-ci n’est pas une guerre, même si c’est un combat idéologique, non pas pour imposer ses idées, mais plutôt pour faire « entendre raison » ou faire réfléchir les Citoyens sur des arguments solides et non pas sur des déclarations chocs et souvent choquantes car hors de propos. Par contre, c’est clair que Chirac avait voulu, au soir de son élection bidon, prendre pour une fois en considération les aspirations Citoyennes en nommant des PNG (Professionnels Non Gouvernementaux) pour prendre en charge des dossiers annexes. Mais il restait tellement sur ses positions (notamment budgétairement parlant en ne débloquant pas d’argent, que la France n’avait pas de toute façon, ou pas pour ces choses là, même si elles étaient importantes aux yeux du Peuple mais pas des puissants) que les nouveaux entrants se sont vite faits broyer par la système. Si Chirac avait voulu flinguer définitivement toute velléité des non-énarques en donnant leur « chance » à ces spécialistes non issus du microcosme politique, il n’aurait pas fait autrement ! Suite à cela, les professionnels du dirigisme étatique croyaient avoir « gagné » en « prouvant » que les « amateurs » de l’extérieur ne sauraient jamais conduire un pays, chose évidente quand on sait qu’on ne les laissait pas travailler à leur guise, histoire de protéger les nantis et de ne pas remettre en cause leurs privilèges.

• E : Oui mais justement, tout cela le Peuple l’avait bien vu, toutes ces magouilles politiciennes de bas étage alors que le pays partait sérieusement en couille ! Du coup, le 21 mars, c'est au sein des classes moyennes salariées que l'on trouvait à la fois les catégories ayant le plus voté FN (représentants de commerce, agents de maîtrise du BTP) et celles ayant le moins voté FN (enseignants, professionnels de la santé). Le vote des différentes fractions de la classe moyenne était déjà tout aussi hétérogène le 21 avril 2002 et reflétait déjà les mêmes profondes différences dans le rapport au travail et à l'avenir existant au sein des classes moyennes salariées. La France faisait le grand écart, ce qui a toujours été dangereux pour elle !

• M : Justement, une des raisons en est que les classes moyennes non salariées connaissaient depuis vingt ans une recomposition interne importante qui, à bien des égards, les rapprochait du salariat, avec le déclin de l'artisanat traditionnel et la montée des petites entreprises prestataires de services (nourrices, taxis, nettoyage, restauration à domicile). Ces nouvelles classes moyennes non salariées étaient plutôt moins diplômées que le non-salariat traditionnel, et leur situation professionnelle était souvent plus fragile encore. A l'image des ouvriers et employés de type artisanal travaillant avec eux (qu'ils avaient eux-mêmes souvent été), leur orientation idéologique restait très libérale et très méfiante à l'égard du rôle de l'état. Le 21 mars, c'est parmi les non-salariés que la droite au pouvoir avait le moins reculé et que l'extrême droite avait le mieux résisté. Cependant, les nouveaux non-salariés d'aujourd'hui n'avaient plus grand-chose à voir avec les artisans et commerçants - essentiellement ruraux - qui suivirent Robert Poujade dans les années 1950. Ils n'en constituaient pas moins aujourd'hui encore l'un des endroits de l'espace social où subsiste une forte compatibilité idéologique entre la droite et l'extrême droite. Considérées dans leur ensemble, les classes moyennes plus que toutes les autres grandes zones de l'espace social étaient traversées par les clivages entre salariat et non-salariat, petites et grandes entreprises, public et privé. Elles se distinguaient également par le métissage de leurs origines sociales et l'incertitude sur la destinée sociale de leurs enfants. Elles étaient davantage des zones de transit de l'espace social qu'un ensemble cohérent du point de vue de ses origines et de ses destinées. Souvent envisagées (et convoitées) sous le mode apaisé de noyau stable de la société, les classes moyennes étaient en réalité le lieu où s'exprimaient les aspirations les plus intenses à l'ascension sociale et les craintes les plus considérables de déclin et déclassement. L'addition des craintes devant l'avenir était alors supérieure à celle des espoirs : c'était sans doute ce qui expliquait que le rejet de l'exécutif n'avait guère été plus faible ici que parmi le salariat modeste.

• E : Oui, mais ça c’est concernant justement les salariés modestes, les cadres n’ont bien évidemment pas régis de la même manière. Les cadres avaient exprimé un rejet moins net de l'exécutif en place que les autres salariés, et notamment que les professions intermédiaires. Les cadres formaient par ailleurs le groupe social ayant accordé le moins de suffrages au FN. Cette catégorie sociale comptait le plus grand nombre de diplômés du supérieur, et le vote FN est traditionnellement assez limité parmi les franges les plus cultivées de la population. Le fait que le vote de droite ait beaucoup mieux résisté parmi les cadres qu'au sein du reste du salariat n'était pas vraiment une nouveauté : c'était déjà le cas lors de la dernière présidentielle. En revanche, leur relative désaffection vis-à-vis de la gauche de gouvernement était plus surprenante. A la dernière présidentielle, les cadres avaient accordé nettement plus de suffrages à la droite que le reste du salariat, mais également davantage de suffrages aux diverses composantes de la gauche au pouvoir que lors de ces législatives. Pris globalement, les cadres semblaient avoir été les moins convaincus par la stratégie d'opposition frontale du PS (vu qu’il n’avait rien de spécial à proposer, il ne pouvait que s’opposer bêtement, ce qui est plutôt contre-productif, car quand on n’a rien d’intelligent à dire, on se tait) et les moins rebutés par les réformes de l'exécutif en place.

• M : Oui, mais pour autant, cette relative infidélité à la gauche reflétait non pas la volatilité d'un électorat informé et difficile, mais l'existence de clivages profonds et persistants au sein de nos élites. D'une élection à l'autre, les changements de positionnement de la gauche et de la droite en faisaient miroiter les contours. De fait, la prise de distance vis-à-vis de la gauche oppositionnelle et la fidélité à un exécutif libéral étaient loin d'être des tendances partagées au sein de l'ensemble des catégories supérieures du salariat. Elles étaient plus particulièrement marquées parmi les cadres d'entreprises du privé, notamment ceux appartenant aux secteurs du BTP, de la distribution ou de l'agroalimentaire (alors que c’est eux qui étaient le plus confrontés à la sauvagerie capitalistique), ainsi qu'à un moindre degré ceux des services ou de l'industrie lourde. A l'opposé, les cadres du public avaient suivi la gauche dans sa stratégie d'opposition et avaient été parmi les plus hostiles à l'exécutif (normal vu qu’ils étaient dans la ligne de mire et qu’ils s’en prenaient plein la gueule depuis la chute du mur et l’avènement de la productivité/rentabilité triomphantes).

• E : Par contre, je sais que depuis plusieurs décennies, la catégorie des cadres était en pleine expansion et en pleine mutation. Le statut de cadre s'était banalisé et beaucoup de ceux qui travaillaient dans le privé n'échappaient plus aux risques du chômage, notamment dans les secteurs les moins concentrés comme le BTP, le commerce ou l'agroalimentaire. Pour ces catégories de cadres, s'opposer à une logique libérale revenait de plus en plus à s'opposer à ce qui faisait le quotidien de leur activité professionnelle (d’où une schizophrénie palpable).

• M : Surtout qu’ils avaient de moins en moins confiance en leur entreprise qui leur demandait des efforts surhumains, tout ça pour les virer dès que d’autres ont les dents plus longues qu’eux. Mais au-delà de la situation socioprofessionnelle, l'âge et le sexe demeuraient des facteurs déterminants de l'orientation idéologique de chacun. Le vote d'extrême droite était ainsi depuis plusieurs années maintenant un vote jeune et masculin, et le 21 mars 2004 ne dérogeait pas à cette réalité. L'abstention était également alors plus particulièrement répandue parmi les jeunes et les hommes. Les jeunes hommes employés (agents de sécurité) ou ouvriers dans le bâtiment ou les services (nettoyeurs) étaient dans leur très grande majorité eux-mêmes enfants d'ouvriers, mais vivaient leur situation comme un déclassement. Avec des taux de chômage de l'ordre de 25 % et des carrières scotchées au SMIC, ils affrontaient un déficit de perspective de promotion sociale que n'avaient pas connu les générations de leurs parents. Eux qui avaient grandi durant les années fastes des Trente Glorieuses, n’avaient pas autant de diplômes que leurs enfants, mais avaient eu plus de perspectives de réussites professionnelles et sociales que leur progéniture issue de la génération crise pétrolière. Enfin, n'ayant pas connu la gauche d'avant 1981, ces jeunes étaient particulièrement enclins à rejeter dos à dos la droite et la gauche.

• E : C’est vrai que la gauche comme la droite faisaient leurs moins bons scores auprès des jeunes, mais aussi la droite de gouvernement avait été pour sa part plus particulièrement désertée par les 40-60 ans, notamment les femmes. Le PS et ses alliés semblaient avoir en partie capté cet électorat puisque c'était dans cette tranche d'âge et pour les femmes qu'ils réalisaient leur meilleur score (même si le PS était tout aussi machiste et androcentré que les autres).

• M : Mais là où il y avait plusieurs France, c’était qu’à morphologie démographique et sociale donnée, le vote gardait également une dimension intrinsèquement régionale. De ce point de vue, le scrutin législatif confirmait surtout l'opposition entre un Sud-Ouest de gauche et un Nord-Est de droite : c'est en Aquitaine et en Midi-Pyrénées que la gauche avait fait ses meilleurs scores et en Champagne-Ardenne, Lorraine et Alsace que la droite avait le mieux résisté. S'agissant des bonnes performances de la gauche, la seule région à se porter - toutes choses égales par ailleurs - au niveau du Sud-Ouest et même à le dépasser était la région symbolique du Poitou-Charentes d’où était originaire et sénateur le premier ministre Raffarin. On pouvait lire ce résultat comme un signe supplémentaire de la dimension de rejet de l'exécutif de ce scrutin, mais aussi comme le signe d'une campagne particulièrement réussie de la liste d'union de gauche dans cette région (menée par Ségolène Royale, la copine de François Hollande – le nom explique pourquoi il est aussi mou et elle autant courtisane).

• E : En bref, c’est sûr et certain que la composition sociale d'une commune ou d'un territoire représentait encore un facteur explicatif majeur de la structure du vote qui s'y exprime. Simplement, il était alors nécessaire d'aller au-delà des catégorisations traditionnelles pour prendre la mesure du facteur social. Les métamorphoses du capitalisme et de la condition salariale obligeaient plus que jamais à distinguer, au sein des grandes catégories sociales, les fractions les plus exposées aux incertitudes du marché. Le marché comme facteur structurant les conditions sociales mais également comme horizon (ou repoussoir) idéologique était dans l’autre monde au cœur de nos divisions politiques.

• M : Claro que si, mais il y a toujours eu d'importants clivages idéologiques entre les salariés du public et ceux du privé et, au sein du secteur privé, entre les salariés des grandes entreprises de type industriel ou bureaucratique, d'une part, et ceux qui exercent leur activité dans des univers de type plus informel et artisanal, de l'autre. Ces derniers sont beaucoup moins enclins à concevoir l'action de l'état comme source de justice et, inversement, davantage portés à accueillir les sanctions du marché comme nécessaires et justes. Mais la désindustrialisation et le rétrécissement du périmètre de l'état, en cours depuis plusieurs années, tendaient à polariser encore davantage les différentes catégories, à durcir les oppositions. La désindustrialisation renforçait et exposait les secteurs les moins concentrés du privé, tandis que l'érosion de l'état était vécue comme une agression idéologique et sociale par les salariés du public. Tout le monde souffrait, chacun se sentait menacé, et personne n'était satisfait ni de l'état ni de son action vis-à-vis du marché. Cette double menace et la polarisation qui l'accompagne expliquaient la force des rejets et des divisions en présence. Le rejet était porté à la fois par les jeunes ouvriers et employés du privé et par les professions intermédiaires du secteur public. Le défi politique était de recoudre ces divisions et Arnaud de Montebourg était un des rares à proposer une véritable alternative en posant sincèrement la question de la définition d’une VIè république !

• E : Et y en a un qui a bien su profiter de toute cette pagaille. Sarkozy n'avait qu'une ambition (parmi tant d’autres), qu'il ne cherchait pas à dissimuler : l'élection présidentielle de 2007. Il y pensait, et pas seulement en se rasant. Il se lança alors à la conquête de l'UMP. Après le retrait d'Alain Juppé, condamné à un an d'inéligibilité dans l'affaire des emplois fictifs du RPR (en tant que fusible pour la justice, il s’est sacrifié pour son père spirituel Chirac, alors que ce dernier était nettement plus responsable et moins futé que lui), Nicolas Sarkozy fut élu lors d'un grand show à l'américaine et prit la tête du parti. Pressé par le président de la république de choisir entre le gouvernement et l'UMP, il quitta Bercy. Jacques Chirac perdait pour la première fois depuis 1976, date de la création du RPR, le contrôle du parti le plus puissant de la droite française, au profit de celui qui l’avait trahi en 1995 en roucoulant avec la couille molle et goitre pendant de Balladur. Dans sa route vers l'Elysée, son plus fidèle allié restait sûrement sa femme, Cécilia. Toujours à ses côtés depuis leur rencontre, elle était devenue chef de cabinet à l'UMP, après avoir été membre des différents cabinets ministériels. Mais ce couple qui gagne n'échappait pas toujours à la rumeur sur ses déboires conjugaux, et fit les frais de sa médiatisation.

• M : Il avait senti le vent tourner lui aussi ! Surtout que la France aime bien être « sauvée » (alors que très souvent ils ont plus foutu la merde qu’autre chose) du désordre (nécessaire si il débloque des situations crispées) par des gars comme lui, qui ont le discours et l’action durs, à la Robespierre, Napo I et III, Général Boulanger, Thiers, Pétain/Laval, Poujade, De Gaulle, Mitterrand !

• E : Oui, sauf que là, Sarko et ses potes politiques (même Hollande qui posera plus tard avec lui, sapé pareil, côte à côte dans Paris Match) allait avoir une grosse surprise. Début mars 2004, le président annonçait dans un simple communiqué (c’est un peu cheap quand même pour une décision si cruciale qui allait nous engager pour un bout de temps dans un choix civilisationnel) que le référendum sur la Constitution européenne aurait lieu le dimanche 29 mai. Il s'implique directement dans la campagne, intervenant à plusieurs reprises à la télévision. Tous les partis dits de gouvernement lui emboîtent le pas. Les socialistes font de même et ne comprennent pas qu’ils soient rejetés par le Peuple de Gauche alors qu’ils tiennent des stands dans des rassemblements type anti-G8 tout en appelant au suicide sociétal en votant pour une Constitution qui comprenait quelques avancées sociales (relativement négligeables vu le reste) mais dont l’arbre cachait la forêt du sanglier sauvage ultra-libéral qui détruit tout sur son passage.

• M : Quelques uns avaient cependant bien compris ce qui se tramait dans la tête et les aspirations Citoyennes des Français ! Même si c’était plus par calcul électoral, on vit des socio-traîtres tels que Fabius (celui du sang contaminé et des libéralisations mitterrandiennes) prendre le contre-pied, pour se positionner en vue des présidentielles de 2007, des choix de leur propres militants (qui avaient validé majoritairement le traité en décembre, puis en le lisant mieux c’étaient revus et corrigés). Ils créèrent un schisme politique au sein de leur parti, déjà méchamment émietté ! A contrario, les médias ont fait campagne pour le oui en toute désobjectivité, en dénigrant totalement les opposants malgré leurs arguments sérieux, retournés d’un geste de la main « propre » et avec la tête haute (comment dire les choses autrement qu’avec les mots de Le Pen, puisque les médias et les partis modérés agissaient de même que le borgne en n’envisageant même pas une seconde que d’autres solutions et aspirations Citoyennes étaient possibles ; c’était clairement la dictature de la minorité « intellectuelle »). Ainsi, face à la montée du non, Chirac répétait ne pas vouloir associer le sort du gouvernement au scrutin, alors que c’était justement pour ça (entres autres choses parmi l’autisme du gouvernement), en tant que mise en pratique des orientations de la Constitution ultra-libérale, que le non à ce choix d’une Europe basée sur le capitalisme sauvage, parce que dérégulé, progressait à tombeau ouvert.

• E : Et comme d’hab, ronchons qu’ils sont, les Français ont voté en leur âme et Conscience Citoyenne et ont rejeté la Constitution européenne le 29 mai 2005, malgré ou plutôt contre l’avis de ses « élites » qui n’arrivaient toujours pas à comprendre la France et son profond malaise révélé mais sous-jacent bien avant le 21 avril 2002 (enfin, ils ne sont pas cons non plus, ils avaient très bien analysé tout ça, mais ça les remettait tellement en cause qu’il fallait calmer les Français et leur faire descendre la pression Contestataire).

• M : C’est bien ce qu’a essayé de faire Chirac, alors que le résultat du scrutin était un revers pour le président tant sur le plan intérieur que sur le plan européen (puisqu’il avait lancé l’idée même d’une Constitution pour l’Europe afin d’être un contrepoids efficace aux Etats-Unis – terme qui ne pouvait s’appliquer à l’Europe à cause de ses divisions nombreuses). Après le rejet massif des Français du traité constitutionnel, le chef de l'état annonçait qu'il entendait répondre au vote par une impulsion nouvelle et forte à l'action gouvernementale. Il hésita : devait-il nommer Nicolas Sarkozy, favori dans les sondages, à la tête du gouvernement ? Afin d'afficher une reprise en main de la situation, Chirac choisit finalement, le 31 mai, un duo improbable pour incarner son futur gouvernement : Dominique de Villepin, fidèle parmi les fidèles (celui qui a pensé la dissolution de l’assemblée en 1997) qui n’a jamais été élu par les Français et qui passe pour un fou poétique, comme premier ministre ; et Nicolas Sarkozy, comme vice premier ministre (titre crée sur-mesure spécialement pour l’occasion) et ministre de l'intérieur. Le premier était appelé parce qu'il avait l'autorité, la compétence et l'expérience nécessaires (alors qu’il avait passé plus de temps à l’étranger qu’en France), expliqua le chef de l'état, le second revenait dans un esprit de rassemblement (là aussi, fallait le dire très vite).

• E : Le monde bougeait, l’Europe se divisait, la France tardait ! Villepin c’était donné cent jours pour redonner confiance aux Français (et oublier Raffarin et Chirac les boulets). Tout au long de l'été 2005, le gouvernement gouverne : le premier ministre décide notamment de légiférer par ordonnances en axant le tout sur la bataille pour l’emploi. La perte des JO ajoutait au désespoir et on se retournait plus vers la politique. Villepin récupérait une France désespérée et pouvait donc violer le parlement, contrairement à la loi Fillon qui mentionnait qu’on ne touche pas au code du travail sans dialogue social. Villepin fait le bonapartiste de base (qu’il vénère) car il y a urgence : la droite ne voulait pas être balayée en 2007, et les Français voulaient que les choses changent vite. Il en profite pour privatiser (voire brader les bijoux de familles, selon un bon mot de Bayrou) une partie des autoroutes en plein été, et instaure le Contrat Nouvelles Embauches (CDD de deux ans pour faciliter la flexibilité du travail pour les employeurs).

• M : Justement ! Les salariés de l'usine Nestlé de Marseille, en plein conflit social contre des licenciements boursiers, passeront leur été à interpeller Dominique de Villepin pour qu'il interfère en leur faveur, tandis que pour ses 100 ans, le PS est englué dans ses querelles internes, et que Bayrou devient l’opposition, de droite (au centre), au gouvernement. Le pays, lui, était agité des soubresauts de l'après-référendum avec les Non de gauche qui tentaient de capitaliser leur victoire. Il y eut de grandes protestations à la rentrée 2005 contre les coups portés au modèle social français. Villepin écoute sans bavardage, il va droit au but : c’est lui le chef du gouvernement. Avec un discours modeste, il met en place une politique rigoureuse. Villepin est un éditorialiste qui analyse de son bureau tel un Français cultivé : sa maxime est je travaille, je propose, j’engage (chef modeste, travailleur et moins poète). C’est un franco-français qui fait des mélanges socialo-libéraux à la Napoléon et De Gaulle.

• E : Oui, mais en face de lui, Sarkozy est un reporter : il va sur place et commente tel un fils d’immigré hongrois. C’est un libéral anglo-saxon. On peut même dire que Villepin est bonapartiste et Sarkozy est sarkozyste ! On est donc passé d’une crise de confiance par rapport à Raffarin à une crise de régime avec la guerre Sarkozy Villepin. Villepin était sur sa voie pour 2007, à savoir une promotion au sein de l’état, alors que Sarkozy visait le même poste mais via le parti.

• M : En parlant de ça, Chirac a bien flingué l’université d’été de l’UMP ! Sarkozy l’avait préparé à fond pour sa promotion présidentielle, mais, comme par hasard, Chirac est admis, le 2 septembre, à l'hôpital militaire du Val-de-Grâce à Paris, après un accident vasculaire correspondant à un hématome de petite taille, expliquant le caractère isolé et limité du trouble de la vision. Lui qui avait déjà besoin d’un sonotone, même si il le cachait, là c’était les yeux qui commençaient à lâcher. C’était un épisode marquant dans la carrière politique du président, qui faisait de son image de bon vivant dynamique un atout majeur dans sa stratégie de communication. Du coup, Dominique de Villepin endosse exceptionnellement à cette occasion le costume de président de la république (celui que Sarko a toujours rêvé de porter) à deux reprises : lors du conseil des ministres du 7 septembre et au conseil des Nations unies les 14 et 15. Le bellâtre retournait devant la salle où il avait fait de si beaux discours, mais il avait pris du grade entre-temps et il entendait bien le montrer au monde entier (et aussi à Sarkozy, bien sûr).

• E : C’est vrai que durant l’été et depuis qu’il était au gouvernement, Villepin avait fait beaucoup d’effort pour se rendre efficace alors qu’il était surtout connu jusqu’à présent pour être un beau parleur ! Alors que l’efficacité (ou au moins le brassage de vent), c’était plutôt la spécialité de Sarko (même si il aboie beaucoup, pour pas grand-chose) ! Mais le petit teigneux dérapa sévère en postillonnant des termes peu appropriés, propres à enflammer (par la stigmatisation et la diabolisation) le cœur du plus paisible banlieusard. Alors que ça faisait déjà un petit bout de temps qu’il matraquait les esprits avec le terme de racailles et autres gentillesses, il provoqua les jeunes en se rendant dans une cité à 23h, escorté par une kyrielle de flics et de journalistes. Bien devant les caméras, il prit à partie les habitants pour les rassurer sur le fait qu’il allait mettre fin, non plus aux zones de non droit, mais carrément à la « faune sauvageonne » qui habite ces cités, ensembles déshumanisant : les fameuses racailles qui sont la base de tous les problèmes (même si ce n’est pas sans elle que le travail reviendra dans les banlieues comme par enchantement). C’était plus qu’abuser de ça part ! Il s’est pris pour qui ce connard, alors que c’était lui qui avait arrêté les patrouilles et la police de proximité pour mettre davantage de CRS, qui avait suspendu les actions d’ouverture de la police pour ne faire que de la répression (et plus organiser des matchs de foot pour faire baisser les tensions, ou au moins essayer de les canaliser). Et là, il débarque en shérif avec ses cow-boys avec un attroupement de journalistes qui nous filment comme des bêtes dans un zoo ! C’est sûr que c’était pas comme ça qu’il allait régler les problèmes !!!

• M : Surtout que les problèmes d’intégration, pour ces Français, étaient une montagne infranchissable.

• E : Bin ouais, y avait ce putain de plafond de verre qui nous faisait miroiter la possibilité de grimper dans l’échelle sociale mais qui nous bloquait à un certain niveau (relativement bas en plus), et en face l’ascenseur social était toujours québlo. On était cerné, et même ceux qui s’étaient donné à fond avaient du mal à trouver un boulot correct, en adéquation avec leur niveau. Vive la France que disaient nos parents, à présent le mot d’ordre c’était plutôt nique la France !

• M : Tu vois, perso j’aurai plutôt pensé que ça péterait sévère dans les années 90. Les banlieues voulaient elles aussi faire tomber les murs de la dés-intégration. Quand tu voyais des films comme La Haine ou que tu écoutais Nique Ta Mère (au-delà du nom, c’était du pur son et des bonnes paroles), tu pouvais plus légitiment penser que ça allait péter. Oui, mais pas plus que ça. Il y avait bien des voitures brûlées, des bêtises dans le genre, mais pas une telle guérilla comme on l’a connu !

• E : J’aurai pas pensé non plus que ça irait aussi loin, pour « si peu » en tout cas. Je me rappelle pas qu’il y ait eu autant de barouf à la mort de Malik Oussekine (assassiné – tabassé à mort comme sait si bien le faire la police, de Vichy à nos jours en passant par l’Algérie – en 1986). Là c’était « juste » des jeunes, qui n’avaient rien fait de mal, qui se sont fait poursuivre par la police (qui voulait les contrôler pour la énième fois de la journée) et qui ont dû se cacher dans un transformateur EDF, provoquant la mort de deux enfants sur trois par électrocution.

• M : C’est clair que c’est grave, mais pas de quoi enflammer ainsi toutes les banlieues. Faut dire aussi que la police avait lancé quelques jours plus tard une grenade de CRS dans une mosquée et que Sarkozy voulait nettoyer les cités au Karcher ! Ça ça a déchaîné les passions.

• E : Tu m’étonnes, un super flic qui dit ça, en tant que ministre de l’intérieur c’était une honte de s’exprimer ainsi ! Dans son registre fasciste, il ne faisait pas moins bien en parole que les rappeurs. Du coup, y a pas de surprise à avoir que toutes les banlieues, avec leur lot de frustrations engendrées depuis deux générations, malgré les premiers rapports sur les crises de banlieues en 1982 (si ce n’est la création de SOS Racisme, mais bon, c’est bien gentil, ça nourrit pas son humain), se soient défoulées pendant deux semaines en brûlant tout et n’importe quoi ! C’était un énorme cri de désespoir pour être clairement considéré comme tout un chacun, tant au niveau de l’état que des entreprises et des autres Citoyens.

• M : Lassés des beaux discours de cohésion nationale mis à mal par les bavures verbales, tous ces Français avaient péter un câble, la plupart n’étant pas connu des services de police (contrairement à ce qu’avait pu en dire Sarko, toujours dans l’idée de faire peur et d’être appelé en « sauveur »). Même des structures qui leur étaient utiles, à eux ou leurs frères et sœurs, y passèrent. Mais la raison ne pouvait plus rien contre la haine de ne pas être écouté et d’être mis à la marge, sans jamais être considéré comme un vrai Français (sauf durant les finales de foot, et encore, seulement si ils gagnaient). Les étrangers, les vrais, nous regardaient hallucinés ! C’est qu’ils avaient peur que le phénomène, lié aux états et sociétés judéo-chrétienne européenne blanche pure sucre, se développe et déborde (ce qui fut un peu le cas en Belgique et en Allemagne). Il faut dire qu’ils ne faisaient pas beaucoup mieux que nous en matière d’intégration, mais eux au moins ne donnaient pas de leçon au monde entier sur le fameux modèle qui est mieux que tous les autres, même si ça fait plus de quarante ans qu’il ne fonctionne plus.

• E : C’est vrai que les Russes croyaient que c’était la Tchétchénie à Paris (histoire de justifier l’injustifiable en déclarant, faussement, que tous les musulmans ou les pas blancs-chrétiens foutent le bordel, à Grozny comme à Paris), et les Ricains se régalaient de pouvoir nous moucher après nos grands discours sur l’acceptation de l’autre !

• M : Oui, enfin chez eux, ça avait bien donné lors des émeutes de Los Angeles en 1992, suite à l’acquittement des flics qui avaient tabassé Rodney King : encore un qui n’avait rien fait, et encore une fois la police blanche se défoule (flics de tous les pays, matraquez vous mutuellement !). Et justement à ce moment-là, on disait que ça n’arriverait jamais chez nous (ou alors que le FN sera déjà arrivé au pouvoir avant que ça ne pète sévère, beurk).

• E : Enfin bon, alors que la crise dans les banlieues mobilisait l'attention de l'opinion publique, Chirac restait silencieux, laissant Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy monter en première ligne (surtout le deuxième pour qu’il répare ses écarts et abus de langage et qu’il en prenne plein la gueule). Sa première prise de parole officielle datait du 14 novembre (il disait qu’il interviendrait si il le jugeait nécessaire, après la fin des émeutes, le moment était plus opportun pour lui, pfff putain de communicante que sa fille) et était jugée plus qu’insuffisante au regard des événements. En plus, parmi ses mesures phares, il annonçait la création d'un service civil volontaire afin d'aider à l'intégration des jeunes en difficulté. Comme si les jeunes avaient besoin de faire l’armée pour être insérés (alors que la grande muette est tout sauf une machine d’intégration).

• M : C’est sûr qu’il était encore à côté de la plaque, le vieux usé et fatigué (d’ailleurs il portait des lunettes, de toute façon il n’avait plus rien à perdre, il était déjà catalogué comme grabataire politique). Il avait décidemment du mal à comprendre les jeunes, blancs et autres qui font la France. Au moins, un consensus s'était établit autour du rappel clair aux jeunes qu'ils étaient tous les filles et les fils de la France.

• E : Son agonie était bel et bien entamée. Quand il a fêté ses 73 ans, ça c’est senti que Chirac apparaissait affaibli aux yeux de nombreux Français qui le créditaient de peu d'influence sur les décisions tant sur le plan intérieur qu'extérieur. Alors que d’autres estimaient que Chirac préparait sa succession en fin tacticien. Mais c'était l'hiver qui s'installait à l'Elysée. L'hiver d'un règne. Car Chirac ne parvenait pas à regagner la confiance des Français (et pour cause) depuis l'échec du référendum du 29 mai sur l'Europe qu'il avait lui-même initié. Désormais, son affaiblissement physique paraissait souligner sa fragilisation politique. Il portait des lunettes, comme quinze ans auparavant. Toute la majorité, chiraquienne ou pas, a senti souffler un vent de panique. Personne ne s'était préparé à l'effacement brutal du chef de l'état (sauf Sarko en se rasant). Même « l'ennemi de l'intérieur », Nicolas Sarkozy, semblait décider de ne plus mener bataille contre ce président soudain malade. La discrimination positive, la rupture, c’étaient des combats politiques. Mais on ne tire pas sur une ambulance.

• M : T’inquiètes pas pour lui, Sarko mettra bien deux mois à reprendre ses attaques. Mais le temps paraissait cependant continuer sans Chirac. Et la majorité se déchirait comme si elle jouait déjà la succession. Aux uns et autres, Chirac avait pourtant donné l'ordre formel de se réconcilier, ou du moins de ne pas mettre sur la place publique les différends, qui exaspéraient l'opinion. Du débat politique, certes, puisqu'il est inévitable, mais pas de querelles d'hommes. Même Villepin et Sarkozy mettaient parfois une sourdine à leur rivalité.

• E : Ah, Villepin ! Depuis qu'il occupait Matignon, sa popularité ne cessait de grandir. Et Chirac, qui avait pourtant hésité si longtemps à le nommer, n'en finissait pas de chercher à l'aider. On ne comptait plus les dîners que M. Debré organisait à l'hôtel de Lassay, à la demande de l'Elysée, pour que les députés acceptent enfin ce premier ministre parachuté par le chef. Toute la chiraquie s'y était mise, d'ailleurs. Et même les ministres chiraquiens qui ne l'aimaient guère répètaient le mot d'ordre présidentiel : « Il faut aider Dominique » (à niquer l’autre arriviste, le petit nerveux).

• M : Chacun s'était bien aperçu que le pouvoir avait passé la Seine. De l'Elysée à Matignon. Chirac était mort en direct à la télévision, quand il était apparu si décalé vis-à-vis des jeunes, le 14 avril (lors du débat spécial référendum organisé sur TF1 entre le chef de l'état et 80 jeunes). A présent, la guerre des clans était, officieusement du moins, belle et bien ouverte entre la vieille garde et les jeunes pousses toi de là que je m’y mette ! Surtout à partir du moment où Villepin a voulu faire cavalier seul en imposant à tous le CPE.

• E : Oui, je me rappelle de ça aussi, d’autant plus que depuis 20 ans les politiques se cassaient régulièrement le nez sur le dossier épineux de l’emploi des jeunes … et ils proposaient toujours la même chose ! A croire que les jeunes étaient un poids mort pour l’économie, alors qu’ils en sont la force si on les emplois à bon usage.

• M : C’est évident, mais on préférait offrir au patronat des jeunes à pas cher, plutôt que de se poser la vraie question de leur formation, et de son adéquation avec les besoins de la société.

• E : Heureusement, encore une fois, les jeunes ne se sont pas laissés marcher sur les pieds et se sont battus contre la précarité imposée ! Villepin, qui surfait sur un a priori positif après Raffarin, voulait montrer qu’il était un président crédible même si il n’avait jamais eu d’autre mandat du Peuple : il fit passer en force une série de textes (incluant le retour en arrière en matière d’âge minimum de scolarisation), tout en ignorant superbement (comme ses successeurs) l’avis de ceux qui défilaient contre (lui n’entendait que ceux qui ne défilaient pas).

• M : Surtout que tout ceci faisait partie des nombreux cafouillages (comme sur la redevance de téléchargement Internet) révélés par les guéguerres claniques, où toutes les armes étaient affûtées pour préparer la grande bataille de 2007 (et où l’opposition, quel que soit le parti, était la majorité).

• E : Et dire que ça allait durer, normalement, encore un an et demi jusqu’aux élections de 2007 ! Pfffffffff ……………………

• M : Pendant ce temps-là, au PS, la pensée ni-ni était remplacée par la pensée neu-neu, les « camarades » (plutôt frères ennemis) se prenaient très au sérieux alors que le socialiste de base était lourdissime et amorphe dans ces volontés d’évolutions du parti. Là aussi la guerre des clans était déclarée, mais depuis plus longtemps, depuis l’annonce du référendum sur la Constitution européenne. Vu que la direction du PS n’avait ni de programme et encore moins d’idée, chacun essayait de tirer la couverture à soi !

• E : Ouais, on a même vu Fabius se positionner à gauche, décidément les élections font tourner les têtes autant que les vestes ! Au moins, en se disputant, les cadres du PS faisaient qu’on parlait du parti, sinon il n’y avait pas grand-chose à en dire, si ce n’est qu’il n’avait toujours ni compris ni rebondi sur sa claque du 21 avril 2002. On continuait à se crêper le chignon pour savoir qui l’emporterait lors de la nomination du candidat du parti (pour la première fois décidé directement par les militants). La mieux placée (en termes de sondages extérieurs) était Ségolène Royal, la compagne du boss. Enfin une femme était en bonne position pour emporter le morceau.

• M : Enfin, comme tu dis ! Depuis le temps que la gente féminine se débattait pour briser le carcan mâle imposé à elles pour que messieurs puissent vivre et gérer leurs affaires à leur convenance.

• E : Ce n’était plus l’heure de la revanche qui avait sonné, mais plutôt celle de la reconnaissance pleine et entière. Autant les salaires à travail égal que les fonctions proposés n’étaient à la hauteur de leurs capacités (ni meilleures ni moins bonnes que celles des hommes, juste plus ou moins différentes). Heureusement, une tendance profonde faisait confiance au sexe « faible » : des grandes patronnes étaient capitaines d’entreprises et organisaient des milliers d’humains, des politiciennes géraient des pays de millions de Citoyens (dont une présidente au Chili, pays plus que macho). Ségolène surfait sur cette vague déferlante. Mais pour une femme de gauche, elle jouait sur le même registre droitier et de rupture que Sarkozy, axant également tout plus sur la communication que sur un programme clair et détaillé (et surtout chiffré). Si bien que même Jospin se sentait incontournable et tenta de revenir en grâce après son exil volontaire sur l’île de Ré. En somme, les partis n’avaient rien concrétisé pour que les faits et les opinions s’arrangent depuis la date tragique du séisme fasciste. Au contraire, chacun guidé par sa lecture des évènements, la France s’enfonçait toujours un peu plus dans le purin, mais les distensions et la soif de vaincre faisaient toujours que les coqs politiques chantaient à une nouvelle aube après les élections de 2007.

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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