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19 juillet 2009 7 19 /07 /juillet /2009 16:14

Les prémices de la civilisation : la sédentarisation
Télécharger le fichier : 09-Les aubes des dogmes et leurs Contestations.pdf


Les profonds bouleversements quaternaires de la transition Pléistocène-Holocène (adoucissement du climat, recul brutal des glaciers nordiques, élévation du niveau des mers, extension des forêts aux dépens des steppes) transforment les environnements habituels.

Du -XIIIè au -IIIè millénaire, le Proche et le Moyen-Orient ont connu des changements qui représentent une inflexion décisive du destin de l’humanité, au travers d’un éventail de processus complexes indissolublement liés à de nouvelles et décisives interrogations, adaptations et créations.
C’est ainsi que, suivant les régions, l’Epipaléolithique prolonge les traditions anciennes tandis que le Mésolithique, notamment avec ses industries microlithiques originales et ses pièces géométriques, marque en quelque sorte une rupture. Toutefois, l’arc, largement utilisé comme arme à la fois de chasse et de guerre durant cette époque, est une invention du Paléolithique récent remontant au Gravettien (-26 000 à -19 000, dont la densité de population était importante dans les vallées des petites rivières de Charente, Charente-Maritime, Dordogne et Vienne, se retrouvant aussi en Belgique, en Espagne, en Italie et jusqu’en Moravie).

Ces changements ont conduit à un nouveau mode de vie (sédentarisation, agriculture, élevage, transformation de la matière par le feu – céramique puis métallurgie), à de nouvelles manières de penser et d’agir. Causes et effets se sont enchaînés avec les modifications successives du milieu naturel et social.
La vie sédentaire (déjà pratiquée de manière semi-nomade, avec des campements de quelques semaines ou mois selon la migration des troupeaux sauvages et la pousse de certaines flores), a été rendue possible au lendemain de l’épisode sec et froid du Dryas Récent, par un environnement proche de l’actuel : elle s’est développé là où le permettaient l’abondance et la permanence des ressources naturelles (la présence de blé sauvage et d’animaux domesticables a été en Orient un facteur essentiel de la réussite d’un processus de néolithisation qui s’est étalé sur des millénaires, favorisé par l’optimum climatique de -8 000 à -5 000). La production de subsistance a libéré l’humain de l’angoisse du lendemain. Le « bien-être subjectif » des personnes vivant sous des climats difficiles était bien inférieur à celui des personnes vivant en pays tempéré : rien d’étonnant puisque, dans ces conditions, les besoins physiologies sont aggravés et par conséquent plus difficiles à satisfaire.

Ce que recouvrent les concepts de Néolithique et, dans une dynamique, de processus de néolithisation, a pour fondement une autre relation entre l’humain et l’environnement, entraînant un phénomène capitale dans l’histoire de l’humanité : la sédentarisation.
De l’abandon progressif de l’habitat en campement provisoire, d’un nouveau dialogue nature-culture et d’une autre vision du monde et de l’univers dans le cadre d’un territoire différemment ordonné naissent les maisons, les villages pérennes plus ou moins fortifiés (fossés et palissades), les sanctuaires et les enceintes à caractère rituels et par-là même l’architecture.

Les premiers objets d’art de l’Orient ancien sont des figures de petits ruminants en os ou pierre d’époque natoufienne (wadi en-Natouf, en Israël), entre -12 000 et -10 000. La fin du pléistocène, donc des temps paléolithiques, vit l’adoucissement du climat et la diminution des précipitations.
C’est durant cette phase que commence l’aventure de la néolithisation. Cette évolution a conduit, d’un pas rapide, de modes de vie mobiles aux premiers villages, puis à l’émergence des cités, à l’apparition de l’écriture et à la naissance des états.
L’évolution technique qui menait de l’Âge de la Pierre taillée à celui de l’Âge de la Pierre polie, n’était qu’un aspect d’une mutation plus globale dont les fondements étaient l’apparition de l’agriculture et de l’élevage, c’est-à-dire le passage d’une économie de prédation (les chasseurs-collecteurs du Paléolithique) à une économie de production (les agriculteurs-éleveurs du Néolithique). Par-delà la modification des outils, il convient d’attribuer la place primordiale à l’évolution des comportements humains.

A Mallaha, un des sites les plus importants de la période natoufienne (-12 500, -10 000), on a découvert que le recours à l’agriculture n’était pas la première étape de la néolithisation.
Dans la haute vallée du Jourdain, sur la rive occidentale du lac Houleh, à côté d’une source abondante, on a trouvé des installations sédentaires antérieures aux plus anciennes expériences agricoles. Les habitants de Mallaha étaient des chasseurs-collecteurs qui surent profiter des conditions propices de la région où ils se fixèrent.
Vers -11 000, le lac, les marécages et les montagnes qui l’entourent constituaient un garde-manger : pêche, chasse et collecte assuraient l’existence tout au long de l’année sans trop de fatigue. Avec le radoucissement du climat, il y a abondance de céréales, qui ne pourrissent pas. Les graines les meilleures poussent sur l’humus des déchets organiques des humains.

Les habitations (cinq ou six maisons), à moitié enterrées et groupées sur quelques 2 000 m² étaient installées sur une pente. Un mur de grosses pierres contient la paroi des fosses à maison dont le diamètre peut atteindre neuf mètres.
On connaît ce type de village non seulement en Galilée, mais aussi dans le désert du Néguev, dans la région de Pétra, ou les bords de l’Euphrate syrien. Leurs habitants sont des chasseurs de gazelles, de chèvres sauvages, voire d’oiseaux.
A côté de cela, les Natoufiens collectent en abondance des céréales sauvages. Ils ne se doutent pas que là est l’avenir, ils ramassent ce qu’ils trouvent dans leur région. Il n’y a pas d’outillage agricole. Les meules servent à broyer aussi bien l’ocre que les céréales. Les herminettes en silex travaillent le bois et non la terre. Les faucilles ont pu cisailler joncs et roseaux.
Ces instruments ne deviendront agricoles que par une adaptation ou une spécialisation de leurs fonctions initiales. Tous les outils du néolithique existent en effet dès l’époque natoufienne, destinés à des fins variées, mais autres que l’agriculture.

La nouveauté de la culture natoufienne repose sur le fait qu’elle témoigne, pour la première fois en Orient, d’un mode de vie sédentaire. Ce processus ne concerne pas toute la culture natoufienne, mais quelques unités décidées à expérimenter un choix de vie Collective selon des règles partagées. La présence de tombes auprès des cabanes souligne le caractère fixe de ces installations.
Ces communautés de chasseurs-collecteurs, sédentarisées, vont rapidement générer des différences de statuts entre individus. De véritables nécropoles sont alors associées aux localités fixes en même temps que sont explorées diverses pratiques funéraires : certains défunts sont parés d’objets personnels de distinction et leur crâne préservé, à part.
A proximité du petit village de Mallaha ont été creusées des tombes individuelles ou collectives, groupées peut-être déjà par familles.
Une tombe renfermait le squelette d’une femme âgée, la main posée sur un chien ou un loup apprivoisé (déjà domestiqué vers le -XVIè millénaire : il est le résultat d’une évolution génétique du loup provoquée par l’humain, sélectionnant les individus les moins farouches qui venaient se nourrir sur les tas de déchets carnés des campements ; ses caractères sociables et son état de carnassier, utile à la chasse, en font un excellent compagnon pour les expéditions organisées à la poursuite du gibier, puis dans un second temps, comme gardien des troupeaux et du groupe humain). C’est la plus ancienne trace d’une relation spéciale entre l’humain et un autre animal (au-delà de la mythologie préhistorique). Avec le chien, la relation humain-animale n’est pas Egale, elle est hiérarchisée : l’humain exige que l’animal l’accompagne dans la mort comme un mobilier auquel il tient !
Les squelettes humains (souvent enduits d’ocre rouge) sont ornés de parures abondantes, bracelets, bandeaux de tête souvent faits de coquilles, le plus souvent des dentales provenant de la mer Méditerranée, de dents perforées ou de petits os de gazelle. Quelques parures sont en pierre polie, apparition précoce de la technique de polissage par abrasion, devenue ensuite le symbole du Néolithique mais qui ne semble pas répondre, ici, à une nécessité pratique ou fonctionnelle.
Cette société a donc tenté une sorte de synthèse entre la nécessaire cohésion communautaire et l’espace revendiqué par chaque individu. Comme à Kebara, la violence n’en était pas exclue !
Pourtant, le retour pendant une brève période, d’un froid sec (le Dryas récent) remet pour partie en cause certaines de ces « avancées ». Après cet épisode, le processus de sédentarisation va reprendre sur un large espace (de la Palestine au Zagros iranien).

M’lefaat, le plus ancien village mésopotamien connu (daté du début du -Xè millénaire, à 35 Km à l’est de Mossoul), se compose de cabanes en pisé ; l’une est construite en briques façonnées à la main, la plus ancienne attestation de la brique en Mésopotamie.
Entre les habitations, de grandes fosses servent de silos à grain, car les céréales se conservent relativement bien. C’est d’autant plus utile qu’il y a un brusque refroidissement du climat, entraînant moins de proies et de végétaux.

De -10 000 à -9 500, le Khiamien (Galilée : rive occidentale de la mer Morte, dans le désert de Judée) voit l’apparition d’un outil caractéristique du Néolithique, la pointe de flèche, témoin de l’invention de l’arc dans cette région. Elle est présente entre la côte méditerranéenne, la mer Morte, la vallée du Jourdain, mais aussi sur l’Euphrate, dans l’anti-Liban et jusqu’au Sinaï.

En Syrie du Nord (PPNA entre -9 100 et -8 700), les maisons semi-circulaires et semi-enterrées coexistent avec d’autres à murs droits aux angles arrondis. A la fin de l’occupation apparaissent des maisons à murs orthogonaux (comme les silos de Mureybet). On est passé du simple abri, purement fonctionnel, centre de certaines activités quotidiennes nécessitant la protection, à une véritable maison, centre de la vie familiale, chargée d’un sens symbolique. C’est la naissance archéologique de la « maisonnée ».

L’architecture quadrangulaire marque un progrès technique notable, car il est plus difficile d’assurer la cohésion d’un angle que de construire un abri rond. Autant l’espace intérieur d’un abri circulaire est indifférencié (quoique l’exemple de la yourte mongole indique qu’on peut hiérarchiser un espace rond), autant celui d’un abri quadrangulaire est susceptible d’affectations particulières, voire d’un début de hiérarchisation de l’espace, si l’on en ressent le besoin. On peut le comparer à celui d’une table, très Egalitaire quand elle est ronde, beaucoup moins quand elle est quadrangulaire et permet de distinguer un bas bout et un haut bout, une place d’honneur ou une symétrie.
Répond-elle à une nécessité sociale ? Le désir d’habiter un espace différencié conduit-il à construire des angles ?
Après s’être « enfoui dans la terre » à l’époque des fosses et des maisons rondes semi-enterrées du Natoufien, l’humain construit désormais sur le sol, selon des formes architecturales rectilignes dont la nature montre peu d’exemples : l’humain sédentaire a quitté le trou des origines et l’arrondi matriciel de son premier habitat !

A la surface d’un petit foyer, trois crânes ont été réunis en dépôt. Des pierres gravées de représentations figuratives et de symboles abstraits sont les témoins de l’utilisation très précoce de signes « aide-mémoire ».
Des figures humaines, en terre peu ou mal cuite, sont encore très schématiques. La tête est à peine indiquée, mais le sexe et la poitrine sont clairement reconnaissables. A côté de ces figurines anthropomorphes existent de nombreuses représentations animales, vivantes et réalistes (bêtes à cornes, sangliers, chiens). Mais de véritables sculptures font leur apparition, avec des traits soulignés au bitume, les joues fardées de pigment, les mains ramenées vers les seins en un geste de désignation, première attestation d’une posture qui sera souvent reprise par la suite.

L’orge recueillie est encore sauvage. Au sein de villages semblables vont se dérouler, durant l’étape suivante, les premiers pas de la domestication. Par la production contrôlée de nourriture grâce à la mise en culture des plantes et la domestication des animaux, les humains préhistoriques ont réussi à se protéger progressivement des aléas de la chasse et de la collecte.

Les descendants des Khiamiens vont commencer, vers -9 000, à poser les jalons d’une économie fondée sur l’agriculture.
Le blé amidonnier domestique est présent dans l’oasis de Damas, mais sa domestication a eut lieu ailleurs, probablement dans une zone du Sud ou Sud-Ouest du bassin de Damas. Dans la vallée du Jourdain, le lac Tibériade est asséché. Des terres fertiles apparaissent. Les humains plantent des graines pour gérer leur avenir.
L’orge suit rapidement. La chasse procure toujours la viande, la domestication des animaux viendra plus tard.
A Jéricho (où le Natoufien récent et le Khiamien ne sont pas attestés), on connaît quelques graines de céréales domestiques, blé amidonnier et orge, et ailleurs le seigle. La phase du Sultanien (entre -9 500 et -8 300) y est représentée par les vestiges d’un village s’étendant déjà sur plus de deux hectares. Les maisons sont toujours rondes et à demi enterrées, mais les murs sont désormais construits en grosses briques modelées en terre crue, liées entre elles au mortier.
A côté de ces maisons, se situait une énorme tour construite en pierres, haute de 8 m pour un diamètre à la base de 9 m, munie d’un escalier intérieur de 22 marches permettant d’accéder au sommet. Cette tour impressionnante s’appuie contre un mur de trois mètres de large. Les villageois ont été contraints de s’organiser pour mener à bien une telle entreprise. La tour est un monument religieux, un véritable exploit architectural, et le mur un soutènement de terrasse ou un dispositif de protection contre les crues brutales du wadi voisin : c’est l’architecture qui traduit le mieux l’évolution dans certaines communautés vers un esprit Collectif plus marqué. A côté de maisons « individuelles » sont désormais construits des bâtiments « hors normes », résultant de projets communautaires.

Ces transformations néolithiques ne se sont pas produites en même temps dans l’ensemble du Levant, mais seulement dans une étroite bande alluviale entre vallée du Jourdain et vallée de l’Euphrate : le corridor levantin.

Pourquoi certaines communautés humaines (mais pas toutes) s’étaient-elles « mise au travail » en passant de la simple collecte à l’exploitation besogneuse d’un champ et de la chasse au dressage patient d’un troupeau ? Pourquoi produire et stocker des céréales, ce qui en permettait la consommation différée ? Pourquoi élever des animaux, devenus ainsi plus précieux vivants que morts ?
L’assèchement du climat, après la fin du dernier épisode glaciaire, s’était produit bien avant les premières tentatives de production agricole. L’environnement n’était pas la cause de la domestication, mais le cadre dans lequel elle s’était produite pour d’autres raisons. En effet, il y a un retard de deux millénaires entre la mise en place spontanée de ces plantes sauvages dans les zones semi-arides, et leur domestication.

Les débuts de l’agriculture ne semblaient s’être effectués que dans la zone semi-aride à céréales sauvages qui s’étend sur le piedmont des montagnes qui entourent le désert central, Judée, Djézireh et piedmont du Zagros.
Expansion démographique conduisant à la recherche de ressources supplémentaires ? Mise en culture de zones marginales où les céréales sauvages ne poussaient pas spontanément ? Les humains étaient sans doute peu nombreux et les ressources naturelles loin d’être épuisées.
Les premières maisons natoufiennes datent des environs de -11 000, alors que les premières manipulations de céréales ne remontent au mieux (oasis de Damas) qu’au début du -IXè millénaire et les premières traces de domestication animale à la fin du même millénaire.
Aux environs de -8 700, ces villages sont les héritiers directs des petits groupements de cabanes du Natoufien et du Khiamien, et pratiquent les premières expériences agricoles.

Mais le travail agricole est plus astreignant que la chasse ou la collecte. On peut douter de l’existence, au Néolithique, de nouvelles contraintes extérieures. Mais il vaut mieux voir l’évolution mentale de petits groupes humains.

En ce qui concerne les débuts de la néolithisation en Asie antérieure, la recherche de témoignages ne mène pas à la Palestine ou, plus à l’ouest, dans la vallée du Nil voisine, pas plus qu’aux larges plaines de la Mésopotamie avec leurs civilisations urbaines anciennes, mais au paysage vallonné autour des cours supérieurs de l’Euphrate et du Tigre. Le début de la vie villageoise sédentaire dans les hautes terres anatoliennes du Sud-Est est au moins aussi ancien que dans les plaines du Sud (notamment dans le sud du Levant, en Syrie vers le -Xè millénaire), puisqu’il existait le site permanent d’Hallan Çeni déjà au -XIè millénaire.
Çayönü est situé dans une zone aux riches potentialités environnementales, et où le risque de sécheresse n’existe pas. En outre, le site se trouve au cœur de la zone d’habitat naturel des ancêtres sauvages des espèces domestiquées (tant de la faune que de la flore). Ainsi, les habitants pouvaient vivre dans la prospérité, tout en chassant. Les contraintes environnementales n’ont donc pas eu ce rôle stimulant dans le développement des domestications, alors que les hautes terres d’Anatolie se trouvaient au cœur même de la zone de néolithisation (et non un satellite secondaire du Levant ou de la Mésopotamie).

Voici 11 500 ans, les humains vivaient comme dans le jardin d’Eden!
Sur les rives de l’Euphrate, à l’est de la Turquie actuelle, des centaines d’hommes se sont rassemblés pour organiser une battue. Ils chassent d’immenses hardes de gazelles. Bien organisés, ils guettent les bêtes qui traversent les gués du fleuve, puis ils repoussent leurs proies vers des pièges aménagés en V. En une seule expédition, ils vont récolter des tonnes de viande. La collecte, faîte par les femmes et les enfants (quand ils n’aident pas à rabattre le gibier par leurs cris), elle-même est une partie de plaisir : les pentes des collines sont couvertes de céréales qui poussent à l’état sauvage sur de grandes étendues. Sans avoir rien semé, nos ancêtres remplissent sans fatigue leurs escarcelles.
Quoi de plus normal, puisque avec le réchauffement postglaciaire, les températures gagnent rapidement 9°C et le paysage se couvre de chênes, de genévriers et d’amandiers. Fini le temps où il fallait guetter, par des températures glaciales, le passage hypothétique d’un mammouth ou, à défaut, se contenter de charognes (les immenses canines du tigre à dents de sabre l’empêchaient de manger toute la carcasse de sa proie, laissant les restes aux hyènes, et … aux humains).
En ces temps anciens, l’organisation sociale de la plupart des groupes de chasseurs-collecteurs, dans laquelle l’unité de base est le groupe, était une petite bande nomade de 15 à 50 individus liés par des relations de parenté. La flexibilité et la fluidité de leur composition sociale étaient alors les points-clés de leur organisation sociale. De façon générale, la notion de territoire restait assez vague et renvoyait à une zone plus ou moins délimitée exploitée régulièrement au long de l’année par chaque groupe.
La logique économique qui prévalait dans ces sociétés de chasse-collecte était orientée vers la satisfaction des besoins minimaux de la famille, ce qui est facilement réalisable. Ces économies primordiales ne sont pas systématiquement orientées vers la production d’un surplus, ainsi lorsque les besoins sont satisfaits, le travail stoppe jusqu’à ce que les biens vivriers soient épuisés. Ainsi, la part du temps consacré à l’acquisition de la subsistance n’est pas très importante, une part significative de temps libre étant largement consacrée aux relations sociales. C’est en ce sens que ces sociétés connaissent un état d’abondance, dans un niveau de vie minimum et non de pauvreté. De cette définition, il ressort que la mobilité, le Partage, la Coopération entre groupes, le Partenariat et l’absence de production de surplus sont autant de facteurs susceptibles de limiter l’appropriation personnelle de ressources ou l’usage social de biens alimentaires, voire le contrôle d’un territoire.
Pour quelques siècles, dans ce corridor fertile entre Tigre et Euphrate, un vent chaud a fait cadeau à l’humain d’un vrai pays de cocagne.

Là, en haute Mésopotamie, le passage du chasseur et collecteur nomade de l’âge Paléolithique au paysan sédentaire du Néolithique se fait plus tôt que dans d’autres régions. Il est étonnant toutefois que ces évènements ne résultent pas d’une évolution graduelle à partir de débuts modestes. Le mode de vie sédentaire du paysan trouve ses origines dans des espaces construits, mégalithiques et monumentaux, de nature et de dimensions insoupçonnées. On imaginait nos ancêtres d’alors nomadisant dans une nature hostile par petits groupes de dix ou quinze, voici qu’on les découvre organisés en société puissante, maîtrisant les grands travaux ! Toutefois, ces constructions anciennes ne furent pas érigées pour la vie quotidienne, leur fonction étant plutôt à chercher au sein de la sphère spirituelle.

Ce sont les sites de l’Anatolie du Sud-Est qui ont livré pour l’ensemble de la Turquie les phases les plus anciennes de la néolithisation (en rapport à ses débuts avec celles du Proche-Orient, du Levant au nord de la Syrie et de l’Irak), entre -10 000 et -8 000.
Les premiers habitats sont de simples huttes circulaires à soubassements de pierre, auxquels se trouve associé un sanctuaire en rapport avec le culte de l’aurochs qu’accompagnent d’autres êtres vivants (carnassiers, capridés et serpents).

Göbekli Tepe (la Montagne du Nombril, vers le -Xè millénaire), dans la région d’Urfa (sud-est de la Turquie), est une colline imposante, haute de 15 m, qui ne se trouve pas (comme c’est le cas d’autres tells habités de cette époque) dans la plaine ou dans la partie inondable d’une vallée, mais au point le plus élevé d’une chaîne montagneuse dominant le paysage, à la quasi jonction du Tigre et de l’Euphrate. Ce centre cultuel, bien visible, et de loin, attirait alors les pèlerins à 100 ou 200 km à la ronde.

Les espaces circulaires mégalithiques avec piliers monolithiques, souvent ornés de reliefs et pouvant atteindre plus de 4 m de hauteur, sont les plus fréquents. Ces piliers sont, comme à Nevali Çori, en forme de T, ce qui suggère une figure anthropomorphe et leur donne une signification correspondante (de personnages stylisés). Souvent, les piliers sont pourvus de reliefs qui représentent des lions – animaux de domination, masculins, liés au soleil –, des taureaux – animaux reproducteurs, féminins, liés à la Lune –, des sangliers – animaux forts/courageux et savants –, des renards – la ruse négative -, des onagres (âne sauvage) – animaux humbles et doux, porteurs de la sagesse suprême –, des canards – animaux de couples, érotiques – et des grues – animaux vigilants qui ne se fatiguent jamais et qui exterminent les serpents – animaux du chaos originel, opposés en tout, jour/nuit, bien/mal, vie/mort, féminin/masculin. Ainsi, le symbolisme animal reflète non pas les animaux eux-mêmes, mais l’idée que s’en fait l’humain et, en définitive (clairement exprimé par la suite), l’idée qu’il se fait de lui-même ! La symbolique animale élève à un niveau initiatique où le symbolisme prend toute sa valeur et atteint sa réelle mission, poétique, créatrice. Ces animaux sauvages, souvent redoutables, sont enfermés dans un lieu clos, gravés dans la pierre, façon pour les proto-néolithiques de les « domestiquer », en tout cas de la assujettir !
L’humain, qui commencera bientôt à s’auto-figurer de manière récurrente et imposante, s’accorde déjà une place éminente, traduction d’une prise de conscience de sa capacité à dominer ce qui l’entoure
Des sculptures d’animaux et d’humains de grand format faisaient aussi partie de la décoration de ces espaces, témoignages d’image aussi importants que l’art européen de la période glaciaire. Mais, contrairement aux paléolithiques européens utilisant pour leur lieu de culte un espace naturel (également avec un bestiaire iconographique abondant), au Proche-Orient, le lieu cérémoniel est bâti de main d’humain !
Les pierres, à l’origine isolées, ont été reliées par un mur. Ces cercles de pierres immenses de 20 m, ont deux colonnes jumelles au centre. Elles représentent un couple conceptuel.
Petit à petit les architectes ajoutent d’autres murs d’enceinte avec des passages secrets et des espaces vides. Ce n’est plus un lieu pour les vivants mais pour les morts, d’où l’hermétisme des lieux. Il s’agit alors d’un cimetière colossal du Néolithique relativement sédentarisé, mais sans domestication, ni végétale ni animale.

L’érection de tels espaces nécessite un grand nombre de personnes : les piliers monolithiques pesant parfois plus de 50 tonnes ont été extraits de carrières situées autour du Göbekli Tepe et transportés sur une distance de 100 à 500 m jusqu’à leur emplacement au sien des espaces circulaires. Ils témoignent d’un pouvoir social capable d’exiger un tel rendement : pour ériger cette centaine de piliers, répartis dans une quinzaine d’enceintes, il a fallu des centaines d’humains pour le construire, et les travaux ont duré de trois à cinq siècles ! Cela ne put marcher que grâce à la collaboration de plusieurs tribus ou clans.
Les groupes ont initié une véritable division du travail entre sculpteurs et maçons (les artistes), chasseurs et récolteurs (les cantiniers pour assurer les repas après de grosses journées de travail laborieux : ils ont chassé et collecté à une échelle sans précédent les vastes étendues de céréales sauvages à proximité, pour la construction proprement dite, puis pour les grandes fêtes cérémonielles et leurs banquets).

Durant les phases les plus anciennes, la stratégie de subsistance des habitants du Göbekli Tepe reposait encore entièrement sur la chasse d’animaux sauvages et la collecte de plantes. A cette époque, la construction des espaces monumentaux était donc assurée par des groupes humains qui, vu le nombre de personnes nécessaires et les moyens de subsistance à leur disposition, étaient à peine en mesure de vivre de manière stable en ce lieu.
En prenant en considération les structures de pouvoir que l’on devine à travers ces constructions, il y avait là des rassemblements rituels de chasseurs, qui furent aussi une des causes de la naissance de nouvelles habitudes de vie basées sur la production d’aliments. Ainsi, le développement de la spiritualité (voire d’une forme plus organisée, de religiosité) a pu pousser les humains à se regrouper pour vivre et célébrer les rites en société. Ce qui entraînera le passage de la prédation à la production, pour nourrir tout ce grand monde. Pour l’instant, une partie du groupe se contente de collecter les fruits des pistachiers et des amandiers, tout en surveillant les champs de graminées sauvages, qu’ils protègent des ruminants sauvages en les clôturant : les humains collecteurs s’approprient l’espace en le délimitant pour leur propre survie alimentaire.
En effet le Göbekli Tepe, datant des -Xè et -IXè millénaires, se place sur le plan chronologique juste avant l’introduction des premières plantes utiles (diverses céréales surtout), c’est-à-dire avant les débuts de la paysannerie. Les groupes d’humains rassemblés sur le Göbekli Tepe pour leurs « réunions olympiennes », c’est-à-dire dans un même lieu et pour un certain laps de temps, commencèrent à exploiter, de manière plus intensive que d’habitude, une source alimentaire qu’ils connaissaient depuis longtemps, à savoir les céréales sauvages.

Ces sociétés évoluent et tirent parti d’une situation d’abondance des ressources et il y a intensification ou exploitation intensive des ressources. Dans ce cas la question de la production de surplus est à envisager : l’idéal serait de pouvoir préciser s’ils sont produits à certains moments de l’année, s’ils sont destinés à parer aux risques de soudure saisonniers, et à compenser ainsi des discontinuités d’approvisionnement, dans l’objectif de garantir ainsi la reproduction d’un type de système de subsistance. Ces surplus sont-ils encore destinés à être redistribués (et sous quelle forme ?) dans le but principal d’entretenir des réseaux de relations sociales, les donateurs s’assurant une sécurité pour l’avenir et d’un prestige social et politique dans le présent ? Il semble que ce soit ici le cas, avec la redistribution des surplus aux ouvriers constructeurs du Göbekli Tepe : la surproduction annuelle servit ici à ériger des monuments, en dur, pour marquer la capacité d’organisation et de gestion du milieu de quelques groupes, se Fédérant autant pour s’auto-glorifier et se créer une identité tribale (entité supérieure car surdimensionnée, au-delà de celle du groupe simple) que pour durablement marquer leur empreinte dans un paysage changeant.

La sédentarisation semble s’amorcer parmi des peuples prédateurs répartis sur les aires côtières, tandis que les plateaux voient, indépendamment, l’apparition des premiers agriculteurs, issus de l’est anatolien au -IXè millénaire.
Les humains, devant l’abondance crue inépuisable de céréales et de légumineuses sauvages, du gibier et du poisson, se sédentarisent. La population augmente vite, essaimant dans de nombreux petits campements.

La culture des variétés sauvages a pris des siècles. Elle est d’abord restée cantonnée sur les terrains proches des habitations, déjà défrichés et enrichis par les déchets domestiques. Pour cela, le vaste paysage vallonné autour du Göbekli Tepe offrait des conditions idéales qui permettaient aux céréales d’être semées et récoltées, c’est-à-dire cultivées de manière planifiée. Les établissements se multiplient encore. Ils sont devenus trop nombreux pour subsister uniquement grâce à la chasse (les grands troupeaux ont été décimés) et à la collecte (le milieu naturel s’est épuisé), ceci entraînant des tensions insolvables entre les groupes et leurs « propriétés » de survie (c’est ma chasse gardée, c’est mon espace de céréales).
Le territoire économiquement exploité par un groupe était donc rigoureusement limité. Chacun de ces territoires possédait de l’eau, du bois, du gibier et des fruits comestibles en abondance. Cependant, toutes ces richesses ne pouvaient assurer une vie séculaire étant donné les dimensions et l’isolation des territoires par rapport aux autres groupes. Ces communautés humaines ne pouvaient donc pas assurer leur existence en usant des ressources naturelles de manière élémentaire sans aucun contrôle, mais seulement en établissant un système économique et socioculturel nouveau.
Ce nouveau système se forma progressivement et avec lui une nouvelle culture.
Dans le plus ancien des sites, la communauté qui y vivait comportait trois à quatre familles biologiques, c’est-à-dire au plus une vingtaine de membres. Ce chiffre est en accord aussi bien avec les dimensions de l’espace habité qu’avec le mode de vie traditionnel. Cet accord a cependant provoqué un immobilisme économique et social qui fait que la phase la plus ancienne ne manifeste pas de phénomènes qui la différencieraient essentiellement des cultures mésolithiques contemporaines. En cela, Göbekli Tepe a servi de régulateur de conflits, en regroupant, autour de lui et d’une spiritualité identitaire organisée, des clans qui commençaient sérieusement à se disputer pour leur survie. Le concept d’un principe supérieur, surnaturel, transcendant, l’idée d’une entité/ « divinité » protectrice est le produit de sociétés complexes devant la nécessité d’assurer leur cohésion, et un temps encore sera marqué dans ces sociétés avant que le concept de la divinité y prenne forme humaine.

C’est une tout autre image de la vie économique et sociale que présente la phase suivante : il fut alors décidé, contraint et forcé, de changer de mode de vie, pas complètement dans un premier temps, mais la survie de groupes plus nombreux et denses allait pousser à la production « intensive ».
Devant les besoins croissant de la population, disposant depuis longtemps des outils et des savoirs nécessaires, cultiver pour récolter et élever pour abattre sont devenus plus avantageux que de cueillir/collecter et chasser : quand une population sédentaire augmente, alors même que le volume de nourriture qu’elle peut durablement extraire par prédation sur son territoire est limité, il arrive forcément un moment où le temps que l’on doit passer pour se procurer la nourriture nécessaire, pour soi-même ou ses dépendants, s’accroît ! Au-delà d’un certain seuil de population, ce temps de travail s’accroît même de manière exponentielle !!
Arrivée à ce point, la population est condamnée à la pénurie et à la stagnation sur place, ou bien à l’exode, à moins que toutes les conditions du développement de l’agriculture ne soient réunies : alors, la pratique des cultures et des élevages permet de réduire le temps de récolte des grains et de capture des animaux en dessous d’un seuil acceptable, même si cela se fait au prix d’un travail préalable assez important, voire d’un temps de travail total plus élevé sur l’ensemble de l’année !
Les humains se sédentarisent alors dans des vallées, plus abritées et favorables à l’agriculture. Les descendants des constructeurs de Göbekli Tepe se sont donc définitivement faits agriculteurs. La culture s’étend désormais sur les terrains alluvionnés par les crues des rivières, puis, beaucoup plus tard, les villages grossissant, elle fut poussée sur les terrains boisés, fertiles, préalablement défrichés par un abattis des arbres (rien ne se perd, ils servent à la construction de maisons et au chauffage) à la hache polie, suivi d’un brûlis.
Quand les populations d’agriculteurs, fortement croissantes, eurent mis en culture tous les terrains exploitables avec leur outillage dans les foyers d’origine, elles durent pousser plus loin leurs défrichements. Hors de ces foyers, les agriculteurs migrants ont rencontré deux types de formation végétale à peu près vierges : des formations boisées, dans lesquelles ils ont pratiqué surtout des cultures sur abattis-brûlis ; des formations herbeuses, difficiles à défricher avec l’outillage néolithique, dans lesquelles ils ont développé principalement des élevages pastoraux nomades.

Par l’introduction et la diffusion de l’agriculture puis de l’élevage d’animaux sauvages domestiqués, les conditions de vie se sont considérablement améliorées pour l’humain du Néolithique ancien. Elles vont lui permettre de s’installer, au sein de groupes plus importants, dans des lieux stables, dans des vallées inondables ou dans des plaines. Cette évolution s’affirme nettement avec l’installation de sites de plus en plus nombreux aux pieds du Taurus.
Mais en descendant de leur montagne sacrée, ils ont aussi découvert le monde du travail : leurs ancêtres ne consacraient qu’une poignée d’heures par jour à la recherche de la nourriture ; devenus cultivateurs, ils passeront leurs journées courbées dans les sillons.
L’univers des chasseurs, avec ses mœurs et ses contraintes, avait perdu tout son sens. Ainsi, la fin des espaces cultuels du Göbekli Tepe, qui se place avant la phase la plus ancienne des villages néolithiques et le déplacement des sites de montagne vers la plaine dont témoigne de manière exemplaire le Gürcü Tepe, doit être interprétée comme une
« Révolution néolithique » (mais pas tout à fait dans le sens qu’on lui donne habituellement).
Des endroits comme le Göbekli Tepe, qui doit être compris non comme un site habité de manière durable, mais comme le lieu central d’une amphictyonie, d’une communauté spirituelle (qui vivait dans le voisinage d’un sanctuaire, dont elle avait aussi la responsabilité), ne sont plus fréquentés.
L’établissement dans la vallée, c’est-à-dire le village néolithique, décide désormais du cours ultérieur de l’histoire de l’humanité, car sans le village néolithique, la ville mésopotamienne des temps historiques serait inconcevable.

Avec le début de la Néolithisation, apparaît toute une série de mythes, créateurs d’un nouvel ordre social. Pour un groupe domestique disposant d’un toit, d’un foyer et d’un silo, la plus grande difficulté était de préserver la récolte issue de ses propres semis du « droit de
cueillette » des autres groupes, de soustraire ses animaux d’élevage à leur « droit de chasse », puis de répartir les fruits des travaux agricoles entre les membres du groupe, non seulement au quotidien mais encore lors de la disparition des aînés, du mariage des jeunes et de la subdivision du groupe.
Les changements intervenus dans l’habitat, le mobilier, les sépultures et l’art témoignent de l’importance des transformations qui eurent lieu dans l’organisation (accroissement de la population, agrandissement des villages, extension des zones cultivées) et la culture de ces sociétés (domestication d’autres êtres vivants, nouvelles technologies, transformation de l’habitat, culte des ancêtres et du concept de Grande Mère / terre nourricière qui assure la fertilité et donc de bonnes récoltes et assez de proies). Les groupes sédentaires devenus agriculteurs obéissaient, encore plus qu’avant, à de nouvelles règles sociales permettant leur propre reproduction, ainsi que la reproduction proportionnée des lignées de plantes cultivées et d’animaux domestiques dont dépendait leur survie.

Un étonnant bestiaire se met en place, à travers la sculpture architecturale monumentale, la gravure sur vases en pierre ou le modelage de figurines en argile : la femme, l’homme, le taureau, le félin, le sanglier, le renard, le serpent et d’autres reptiles, l’oiseau migrateur (grue), l’oiseau de proie. Pendant ce temps-là, des pétroglyphes au sud du lac de Van (Arménie) renouvellent les peintures paléolithiques des grottes cantabriques (la Cantabrie est une région du Nord-centre espagnol, entourée par le Pays basque et les Asturies, bordée par la mer Cantabrique dans le golfe de Gascogne) et celles de l’Oural, décrivant des scènes de chasse aux capridés, cervidés et renards.

Par rapport au site de montagne de Göbekli Tepe, Nevali Çori (l’autre établissement majeur de la région d’Urfa), représente un type d’établissement fondamentalement transformé, dans lequel les étapes vers les nouvelles formes de vie néolithiques ont déjà été franchies.
Le site comporte une vingtaine d’habitations et compte au moins une centaine d’habitants. Le nombre ne correspond plus aux dimensions du terrain habité et dépasse considérablement celui des membres de communautés traditionnelles de chasseurs-collecteurs.
Cette augmentation du volume de la communauté primitive est suivie de toute une série de phénomènes nouveaux. Les habitations ne sont plus érigées arbitrairement, mais selon un schéma établi. Leurs bases sont mesurées avec précision et elles ont toujours la forme d’un cercle. Le centre de l’agglomération consiste en une vaste place avec une grande maison autour de laquelle les habitations sont disposées en rang.
La période à laquelle ce lieu (qui comprend cinq phases d’occupation) se rattache, couvre le Néolithique PréCéramique B qui se place entre -8 600 et -8 000. Les premières agglomérations rurales se sont développées dans le même environnement, et leurs habitants ont continué l’économie traditionnelle, celle de la chasse à la gazelle, à l’aurochs et au sanglier, et de la pêche, parallèlement à une culture de la terre très limitée et l’exploitation de pâturages sur base de l’élevage du mouton et de la chèvre. La continuité se reflète non seulement sur les plans économiques et démographiques, mais aussi dans la production des outils en pierre, en os ou en corne, tandis que sur le plan des rapports sociaux, de la création artistique et de la spiritualité, on peut noter des différences considérables.

Nevali Çori offre l’image d’un établissement ordonné, dans lequel des édifices rectangulaires, disposés parallèlement l’un à côté de l’autre, servaient à l’avant d’espace habitable et à l’arrière, qui était plus grand, au stockage des réserves. Ces entrepôts habités à pièces multiples sont érigés en pierre et possèdent un podium massif parcouru par des canaux d’aération. Avec ce nouveau type de construction apparaît pour la première fois la ferme anatolienne traditionnelle.
Outre ces entrepôts, il existe deux autres types de constructions à l’intérieur de l’établissement qui peuvent être rattachées à d’autres fonctions. Une maison offrant plus d’espace habitable en raison de la présence de pièces plus grandes contenant des foyers, comprenait également un atelier de fabrication d’outils en silex, et même de sculptures en calcaire.
Une gestion des réserves, donc, totalement décentralisée, même s’il existe déjà une structure de contrôle, se manifeste par ce bâtiment de réunion. Le mode de production n’est pas encore suffisamment évolué pour entraîner la réorganisation de toute la structure socioculturelle.

Comme à Çayönü, l’autre grand établissement du Néolithique Ancien situé sur le cours supérieur du Tigre, un édifice carré à pièce unique se détache nettement des autres constructions plus modestes. Par sa structure massive et ses éléments de décors impressionnants se présentant sous forme de piliers monolithiques ornés de reliefs, et qui peuvent être interprétés comme des figurations humaines, cet édifice avait un aspect monumental. Dans la paroi orientale de l’édifice (là où se lève le soleil, revenant du royaume des morts) étaient emmurés plusieurs fragments de grandes sculptures figurées en calcaire, ce qui peut être interprété comme une sorte d’enterrement de ces figures. L’iconographie reflète une conception du monde dans laquelle les représentations presque surréalistes de l’animal et de l’humain marquent le caractère rituel de l’espace.
Les grandes œuvres sculptées de Nevali Çori poursuivent la tradition iconographique déjà connu à Göbekli Tepe, mais s’en détachent parce que la représentation de l’être humain, qui exprime une nouvelle conscience et une modification de la conception spirituelle du monde, passe au premier plan. En commençant à maîtriser la Nature, l’humain découvre son devenir supra psychique, considérant qu’il possède une conscience ontologique (étude de l’être en tant qu’être, c’est-à-dire étude des propriétés générales de ce qui existe) qui ne se dévoilera parfaitement qu’à la condition d’assujettir nos fonctions d’esprit. Ces fonctions ainsi domptées perdront l’animalité qui en faisait des ennemis (lutte entre l’animal qui est en nous et l’humain « supérieur » : subconscient Vs inconscient) et gagneront des qualités initiatiques qui les ennobliront à l’état d’alliées spirituelles (l’inconscient d’une humanité Collective, épuré des bas instincts du subconscient, guidera la conscience individuelle vers des jours toujours meilleurs). A la lumière du mythe, les animaux créateur du monde nous éclairent de leur symbolisme spirituel : lorsque le serpent est enroulé autour de l’œuf primordial, il n’est plus question de lui broyer la tête sous le talon, lorsque le vautour accompagne l’âme du défunt, il n’est plus question de le traiter de charognard.

Une manière particulière de gestion économique est accompagnée d’une pratique magicienne et spirituelle, qui se répercutent dans l’art. Les mythes, figurés par l’art, représentent pour tous les membres de la communauté des supports susceptibles de leur révéler les grandes vérités sur le monde tout en déterminant leur comportement dans la vie quotidienne. Les principaux éléments du mythe sont en même temps les symboles des éléments de base de l’économie sans production.
Ainsi, ces évocations figurées assuraient durablement les biens de la communauté, sociaux et économiques, tout en prévenant des perturbations de son équilibre ou des utilisations arbitraires.
A l’époque où la spiritualité et l’art atteignent leur sommet, deux exploits sont réalisés en économie : certaines espèces de céréales sauvages sont définitivement domestiquées et certains animaux sont sélectionnés. Ces acquis ne sont pas dus au hasard : ils résultent d’une observation précise de la nature, de connaissances systématisées, d’une sélection rigoureuse de certaines espèces végétales et animales, et de soins prolongés. De nombreux objets sont ornés de représentations et de marques gravées qui reproduisent des observations données.
L’uniformité de tous les sanctuaires et toutes les sculptures en pierre dans la phase plus récente de la culture, démontre que les connaissances des ancêtres avaient été réunies en un système accompli. Ainsi, ces sanctuaires sont comme une espèce de laboratoire scientifique où les connaissances et les arts de l’époque suivante, le Néolithique, ont déjà été expérimentés.
La gestion de ces bâtiments cérémoniels et la transmission des codes symboliques a engendré une forme de pouvoir intellectuel chez les détenteurs du savoir. La taille de certaine agglomération, de type à place centrale, a favorisé l’émergence de personnages en vue.

De -9 000 à -7 000, à Çayönü et Nevali Çori, une architecture originale, dissociant le profane du sacré, place en ordre lâche, suivant un plan pré-établi, des bâtiments cellulaires rectangulaires et un sanctuaire de plan particulier le long de grands espaces libres pavés.
L’édifice à colonnes de Nevali Çori (-8 550/-8 350) préfigure les temples orientaux et occidentaux des époques historiques. Ainsi, les origines des « temples » mésopotamiens sont aussi anciennes que le Néolithique PréCéramique.
A chaque phase d’existence de Çayönü, on retrouve au moins un bâtiment particulier, à la fois dans son plan que dans la technique employée dans sa construction, et qui se différencie des structures domestiques : il s’agit d’une vaste cour ouverte entourée de bancs, réservés à des spectateurs assistant aux cérémonies, avec un sol soigneusement travaillé pour le rendre imperméable (dalles de calcaire polies, chaux brûlée avec du mortier). Les murs de ces édifices sont toujours faits de pierres verticales décorées de niches et de contreforts. Certains, à l’arrière de la cour, possèdent une crypte construite avec de larges dalles de pierre.
Le bâtiment dit « aux crânes » possède une rangée de crypte qui ont été fermées lorsque l’édifice a été abandonné (Jéricho, à cette époque, a livré de nombreuses sépultures en fosse et on note également l’existence de la coutume d’enterrer à part des groupes de crânes ; à Mallaha
déjà – -XIIè millénaire –, le crâne de certains squelettes manquait : c’est le début d’une pratique qui va devenir, au cours du -VIIIè millénaire, beaucoup plus générale). Ces pratiques funéraires témoignent d’une moindre peur de la mort. La relation avec les disparus est alors empreinte d’une vénération, d’un respect dans lequel entre désormais plus d’affection que de craintes.

A cette époque, les agglomérations permanentes sont accompagnées de camps saisonniers. Ainsi, cette culture développe une économie qui combine vie sédentaire et mobile : cela mène inévitablement au partage des tâches et à la spécialisation.
La complexité des rites funéraires démontre qu’il y a dans la société des individus qui jouissent de privilèges particuliers de leur vivant et du respect durable après leur mort. Un armement fondé sur de belles armatures pédonculées (déjà en gestation auparavant dans le Levant nord) se développe fortement. Bien que la chasse demeurât une activité importante, ces instruments ont parallèlement joué un rôle dans la construction de rapports sociaux : rôle des mâles, affichage de la différence, parade.
La complexité définie comme « qui est composée de multiples interrelations » est devenue un facteur social majeur à partir du début du Paléolithique supérieur européen (soit vers -35 000 ans, en même temps que l’essor de l’art rupestre) et encore plus lors de la transition Mésolithique-Néolithique au Proche-Orient, synonyme de révolution sociale. Les critères généralement retenus pour caractériser cette complexité sont d’abord : une exploitation intensive de ressources abondantes et prédictibles impliquant l’utilisation d’outillages spécialisés, d’équipement spécifiques et de technologies investies, des stratégies spécifiques (des pratiques représentaient des formes de contrôle des ressources, telle que la manipulation intentionnelle, visant à modifier l’environnement en favorisant par exemple la croissance des plantes sauvages), une mobilité réduite des groupes et des densités de population significativement plus élevées.
Ces mêmes caractéristiques sont autant de facteurs favorisant l’émergence d’une compétition pour l’accès à un statut individuel pouvant s’accompagner d’une différenciation socio-économique. Cette complexité est susceptible de s’exprimer également dans la culture matérielle au niveau des sites, du mobilier funéraire ou de l’art.
Ce sont les différentes qualités de perception, d’appréciation et d’invention des individus (ou de regroupements d’individus) qui, sur le long terme, garantissent à une société son potentiel adaptatif et, au-delà, sa réussite ou son échec. C’est probablement parce que les sociétés d’Homo sapiens sapiens ont su se structurer en donnant socialement à chacun de leurs segments une fonction et une importance équivalentes (en d’autres termes, une Egalité d’expression) qu’elles ont pu, au fil des millénaires, tirer profit du potentiel de la diversité de leurs composantes (voire de leurs individus), et s’assurer la postérité qu’on leur connaît.
Mais ce n’est pas parce que les sociétés humaines ont primitivement et durablement fonctionné selon ce principe d’équilibre et d’équivalence que le maintien du principe d’Egalité et sa préséance sur la stratification sociale sont dans la nature des choses : l’Egalité est en effet une règle sociale, et ce n’est que socialement qu’elle a pu et qu’elle peut être mise en œuvre. Sachant, par ailleurs, que les différences individuelles sont inhérentes à l’humanité (à la vie au sens large) et que le destin des sociétés est de devenir et non pas de se maintenir, notre questionnement principal devrait autant concerner le maintien durable et récurrent du principe Egalitaire que l’apparition des inégalités sociales et de la hiérarchisation. Deux questions essentielles se posent alors : au moyen de quelles règles sociales et normes culturelles la diversité a-t-elle été si durablement « aplanie » et contrainte ? Et au moyen de quelles dynamiques et représentations collectives les systèmes sociaux ont-ils donné aux individus une liberté d’ « agissements » suffisante pour que l’adaptabilité liée à la diversité des humains ait été opérante ? Les deux questions ne sont pas contradictoires et s’éclairent l’une l’autre, car les individus ne s’opposent pas de manière frontale et solitaire à la société, et la société ne se réduit pas à la loi. Égalité et différenciation sont deux logiques d’une même réalité et d’une même cohérence : la société.
Parler d’Egalité sociale est donc une convention analytique, nullement exclusive des différences individuelles ou de statut qu’elle contient.
Une telle hiérarchie ne peut reposer que sur la possession de connaissances et de capacités qui sont d’un intérêt vital pour la communauté. Un sens particulier de travaux précis, la connaissance des secrets de la nature ou la capacité à découvrir de nouvelles sources de nourriture ou de matières premières conféraient de l’autorité à certains individus en leur assurant une position privilégiée dans la société.
Il y a donc des conditions tant écologiques que sociales (une exploitation intensive des ressources, avec stockage éventuel, et une territorialité plus stable) qui créent les conditions d’une différenciation économique et politique et favorisent ainsi des formes de gestion des ressources.
Pour autant, il existe une persistance, dans ces sociétés, de facteurs agissant comme un frein à l’émergence d’une telle gestion des ressources et aux conséquences sociales induites. L’Altruisme, la Solidarité, le Partage Equitable constituent des parades socialement efficaces, lors des graves crises d’approvisionnement générant des risques ou des situations de crises. Ces alternatives ne sont d’ailleurs pas une exclusivité de ces sociétés : même les plus complexes et hiérarchisées des formations sociales adoptées par l’humanité ont laissé un large champ d’expression à diverses formes de Coopération. Autrement dit, la primauté de la Coopération interindividuelle ou intergroupe, particulièrement essentielle dans les sociétés de chasse-collecte, est un facteur limitant l’émergence de stratégies de pouvoir.
Cette complexité des rapports dans le cadre d’une petite communauté, compliquée par ses relations avec des populations qui habitent et exercent le contrôle économique du territoire voisin, sous-entend l’instauration de nombreux tabous imposés à ses membres par des cérémonies rituelles ou expliqués par des mythes adéquats.

Dans la phase de construction la plus récente de l’édifice cultuel, une tête plus grande que nature, dont l’occiput (os participant à la formation du crâne, partie postérieure et inférieure de la tête, à l’endroit de jointure avec le cou) chauve est entouré d’un serpent, était emmurée dans une niche de la paroi du fond (ce fragment appartenait à une statue masculine qui, dans l’édifice le plus ancien, avait été placée dans une niche pour servir d’image de culte). Une statue ithyphallique (qui a un phallus – pénis – en érection, signe de fertilité et de fécondité) ainsi que des représentations, probablement contemporaines de la phase d’occupation la plus récente de Nevali Çori, se retrouvent là ainsi que déjà à Göbekli Tepe. D’autres exemples de grandes sculptures apparaissent sous forme d’un torse humain et d’un oiseau debout, dont la tête montre un visage humain. La sculpture d’un oiseau, par comparaison avec une statuette similaire de Göbekli Tepe, montre un vautour (animal prophétique, anticipateur des violences entre humains, conducteur des âmes vers le ciel en dévorant les corps).
Ce lien ancien avec le monde animalier se manifeste clairement non seulement à travers la représentation d’êtres hybrides, mais surtout dans une figure composite étonnante qui forme la partie supérieure d’une colonne figurée. Elle se compose de deux figures féminines accroupies, en position antithétique (qui forme une antithèse), qui sont couronnées par un vautour. La longue chevelure retombant au-dessus des épaules, semble être retenue par un filet. L’œuvre toute entière peut être reconstituée sous forme d’une colonne figurée monolithique, semblable à un pilier totémique : se reflète en elle des visions de fertilité, de vie et de mort à l’intérieur desquelles le vautour symbolise le lien entre ce monde et l’au-delà.
Sur un autre pilier apparaît à nouveau un vautour, qui semble attraper une tête humaine (à nouveau une représentation féminine). Le motif rappelle une peinture murale réalisée plus de 1 000 ans plus tard et qui orne la maison des vautours à Çatal Höyük. Cette peinture macabre montre des vautours qui planent au-dessus de corps humains sans têtes. Ainsi, le culte des crânes attesté à Nevali Çori et dans toute l’Asie Antérieure du Néolithique Ancien est en rapport avec ces représentations.
Les premiers succès de la culture de céréales et de la domestication des animaux n’ont pas menés immédiatement à l’agriculture et à l’élevage : il a fallu plusieurs siècles pour arriver à l’exploitation utile de ces découvertes, même si les habitants ne sont jamais devenus complètement des agriculteurs et des éleveurs. La situation établie préalablement dans les rapports sociaux, dans la gestion économique et la pratique spirituelle, ne changea pas essentiellement durant des siècles.
Cette culture figée est précisément la conséquence d’un nombre croissant de normes restrictives, d’une discipline rigoureuse et d’un enseignement rituel : autant de mesures dont le but est l’instauration d’une attitude psychologique nouvelle et le renforcement du rapport autodiscipliné envers certaines espèces de plantes et d’animaux.
Autrement dit, toute cette « modernité » c’est bien, mais en abuser ça craint ! Continuons la chasse et la collecte, mais avec en plus ce genre de compléments, produits par nos soins grâce à nos connaissances.

Cette conscience nouvelle de l’humain néolithique (symbolisation de la fertilité, de la vie et de la mort) se manifeste dans d’autres petits objets d’art. Les nouveautés par rapport à la culture mésolithique locale précédente ne résident pas tellement dans les formes mais plutôt dans les matériaux employés puisque c’est désormais la terre qui est principalement utilisée et non plus la pierre. C’est dans la terre qu’on jette des semences dont dépend la vie et qu’on ensevelit les morts en position fœtale, avec l’espoir de les voir renaître de son sein maternel ; c’est avec de la terre qu’on revêt les cabanes ou qu’on modèle des objets les plus divers et c’est à la terre que se rattachent les pâturages, les forêts et les minéraux, bref tout ce qui fait la vie d’un paysan.
Autant de raisons qui font de la terre un grand symbole aux significations multiples.
L’apparition des premiers agriculteurs se rattache en premier lieu au modelage de la terre, et c’est en terre que tous les objets cultuels sont désormais faits.
La source de la vie, personnifiée en pierre (matière durable) dans la culture mésolithique, est incarnée par des vases de terre dans la culture des premiers agriculteurs.

Parmi les 700 figurines en argile, seuls 30 exemplaires sont de nature zoomorphes, tandis que les 670 autres sont anthropomorphes (une moitié représente des femmes nues, l’autre des figures masculines parfois vêtues d’un pagne).
La domestication des plantes puis des animaux s’étendit progressivement : l’humain devint alors l’égal des esprits naturels. Il commença alors par leur donner sa propre image, et ceci bouleversa toutes les données historiques, artistiques et sociales, puis il s’aventura grâce à cette nouvelle assurance dans la maîtrise absolu des milieux naturels : flore, faune, bientôt astres et saisons eux-mêmes seront mis au service de la survie humaine selon une action toujours plus conquérante, poussée par un besoin démiurgique (concurrencer les esprits). Chez les humains, la spiritualité, cette « maladie de l’esprit », impose la recherche perpétuelle de causes à un univers qui ne cesse de lui échapper.
Comme toute invention, à ses débuts, l’agriculture n’avait d’autre objectif que la réalisation d’un rêve : maîtriser sa fourniture alimentaire. Ce nouveau mode économique apporta de profonds bouleversements au niveau social et spirituel : de chasseurs-collecteurs (« passifs » envers la nature), les humains devenaient agriculteurs-éleveurs (actifs en tant que producteurs) !
La mythologie néolithique sera donc anthropomorphe et le reste des forces naturelles précédentes en fourniront les « attributs » jusqu’aux ères classiques.
L’une des constantes de ses manifestations symboliques tient au défi spectaculaire, perpétuellement renouvelé, entre la nature et l’humain (la tauromachie, déjà présente en Anatolie/Turquie vers le -VIIè millénaire, nous a laissé un témoignage éloquent de cette domination de l’humain sur la nature, tout comme lorsque sur des peintures l’humain fait face à des rapaces, félins ou serpents). L’emprise sur la vie, garantie par l’image, confirme et prolonge celle acquise quotidiennement par l’esprit. Dans ce défi, les forces spirituelles ne peuvent avoir que des aspects humains : les concepts spirituels puis les dieux sont créés, à notre image !
Les statuettes de « Vénus » stéatopyges (« qui a les fesses grasses ») soigneusement modelées du Néolithique Récent, n’ont pas encore leur place parmi les petits objets du Néolithique Ancien.
L’autre groupe de figurines, de petites sculptures en calcaire, offre encore une autre image. La faune du début de l’Holocène sur le cours moyen de l’Euphrate, est représentée par la panthère, le lion, le sanglier, l’ours, le cheval sauvage et le vautour. Ces images d’animaux soulignent encore la grande importance de la chasse dans l’alimentation des habitants de Nevali Çori. A côté de représentations où les traits du visage sont réduits à seulement quelques détails, apparaissent des sculptures naturalistes tout à fait uniques qui peuvent être considérées comme des chefs-d’œuvres du Néolithique Ancien. Les formes artistiques du Néolithique ancien et moyen ne sont que des symboles aux significations diverses, sans liens avec des mythes précis ou des idées spirituelles définies : seule la pratique magique et spirituelle leur prêtait un sans. Une telle situation ne pouvait stimuler ni la création artistique ni celle d’une spiritualité cohérente.
En conséquence, au Néolithique ancien et moyen, l’art reste un art populaire, artisanal, tandis que la spiritualité est réduite au respect d’un grand nombre de forces élémentaires.

Pour éviter de perdre son identité de chasseurs-collecteurs fondamentalement prédateurs, le renforcement du rapport autodiscipliné envers certaines espèces de plantes et d’animaux est la condition indispensable pour ne pas tomber dans l’agriculture et l’élevage, c’est-à-dire dans une économie de production qui sera à la base de la culture de l’époque suivante, le Néolithique.
Dans les sites de la haute Mésopotamie de la fin du -IXè et du -VIIIè millénaires, comme par exemple sur le Gürcü Tepe qui, visible du Göbekli Tepe, se trouve dans la plaine de Harran-Urfa, le passage au Néolithique est accompli. Les premières communautés d’agriculteurs et d’éleveurs se sont formées au moment même où les succès déjà réalisés dans la domestication d’animaux et la culture de plantes sortent du contexte rituel.
Au moment où ils deviennent des biens communs accessibles à tous, les rapports sociaux traditionnels sont abolis, l’art monumental disparaît, le vieux mythe s’écroule et avec lui cette culture : les constructions et les images qui caractérisent le Göbekli Tepe et Nevali Çori sont absentes et, finalement, vers -8 000, les derniers gardiens de Göbekli Tepe font disparaître leurs sanctuaires en les enterrant.
La stabilisation du climat chaud et humide y a été d’une grande importance. A l’époque, la vie florissait aussi bien dans les plaines que sur les collines, des clairières alternaient avec des forêts mixtes. C’est la foi en la générosité de la terre qui a incité les communautés locales à développer la production de nourriture et à instaurer la culture agricole néolithique.
Les vases à la panse accentuée ou bombée rappellent ainsi le corps de la femme enceinte ou bien l’outre trop pleine, ce qui permet de penser qu’ils expriment l’idée de fertilité universelle, qu’ils établissent le lien magique corps en gestation – terre, et indiquent les richesses inépuisables de la principale source de la vie.
Les motifs et les techniques de décoration indiquent deux aspects de la fertilité : l’épi de blé et la terre labourée. D’autre part, les motifs décoratifs des vases peints (triangle, lignes en zigzag, entrelacs, spirales) symbolisent l’eau qui alimente la terre, des corps astraux et le renouvellement cyclique de la vie. A cette époque, on devine l’importance du principe masculin dans la vie et dans la Nature, ce qui se manifeste par des figurines en colonnette à l’aspect phallique.

De son côté et parallèlement, le Khiamien du Levant ne serait que la phase finale du Natoufien si des traits nouveaux n’apparaissaient à cette époque, ces statuettes anthropomorphes en pierre ou en terre cuite, moins schématiques et plus nombreuses que les quelques représentations natoufiennes, presque toutes zoomorphes.
Les sites khiamiens, en revanche, qui n’ont restitué aucune figure animale, ont livré plusieurs statuettes féminines dont les caractères sexuels sont soulignés avec netteté. Huit figurines en pierre et en terre cuite de la phase suivante (-9 500 à -9 000) ont un caractère féminin encore plus explicite. On y a vu les ancêtres des « déesses-mères », dont les représentations, dans les styles les plus divers, jalonneront ensuite l’histoire des productions artistiques de l’Orient ancien jusqu’aux versions hellénisées.
Les statuettes khiamiennes sont assez analogues, avec leurs traits sexuels accentués, aux « Vénus » du Paléolithique occidental. Sur certains sites khiamiens apparaît également une autre pratique : des crânes d’aurochs (de bœufs sauvages) sont enfouis dans les maisons au sein de banquettes de pisé courant le long des murs. Durant tout le -IXè millénaire, les habitants de Mureybet ont enfouis des cornes d’aurochs dans les murs de leur maison.

Ces deux personnages (Terre-Mère nourricière et taureau/aurochs fertiliseur), véritable couple spirituel, apparaissent aux environs de -9 500 au sein des villages préagricoles khiamiens, les derniers chasseurs-collecteurs du Levant.
Ce bouleversement mental est sans rapport avec les nouveautés techniques postérieures, apparition de l’agriculture et de l’élevage. La maîtrise de son milieu naturel par l’humain aurait une cause cultuelle : pour autant, la « déesse » ne saurait être une divinité agricole, puisque l’agriculture n’existe pas encore.
Ces figurines témoignent seulement de l’apparition de l’humain au sein d’un répertoire qui était, auparavant, presque exclusivement animalier. Ces statuettes, dépourvues de tout attribut spécifique, n’indiquent qu’à peine le visage, stylisé de façon vigoureuse, mais peu reconnaissable. Cet humain est assez déshumanisé. Il évite une représentation réaliste du visage, régulièrement simplifié.
Il n’en demeure pas moins que la femme entre définitivement dans le répertoire artistique de l’Orient ancien, avant toute représentation masculine. Il reste aussi que ces nouveautés ne sont nullement accompagnées de bouleversements des modes de subsistance (en tout cas pas de suite) et que le spirituel semble évoluer indépendamment du technique ou de l’économique. Pour autant, cette nouveauté est assez radicale dans l’évolution des comportements humains au début du -IXè millénaire.

L’époque n’était pas encore pleinement néolithique, mais ce sera le cas de la phase suivante avec le PPNB, qui couvre les environs de -8 700 à -7 000.
Durant le PPNB, l’économie agricole devient la règle et l’élevage apparaît : après des phases plus ou moins longues, suivant les endroits, les biotopes et niches écologiques de manipulation, d’échecs ou d’expériences réussies, d’échanges, à l’économie de prédation succède l’économie de production.
C’est l’âge de la domestication (longtemps après celle du loup ou du chacal, devenus chien à la fin du Paléolithique, vers le -XVIè millénaire), né de la sélection de certains animaux (égagre – chèvre sauvage –, mouflon, sanglier, aurochs) et plantes sauvages (engrain et blé amidonnier, orge spontanée, légumineuses), d’origines locales ou orientales.
Les constructions sont désormais rectangulaires (susceptibles d’agrandissements selon les besoins, contrairement à une cabane ronde) et leur sol est recouvert d’un enduit à la chaux.
Vers -8 000, les vallées fertiles autorisèrent des densités humaines inégalées et la production d’un surplus suffisant pour alimenter une population de non-producteurs, pratiquant des spécialités naissantes : ceux qui travaillent la pierre savent produire des vases soigneusement polis ou des bracelets. La poterie (balbutiement de la céramique) décorée fait l’objet d’intenses échanges de site en site, et même d’un commencement de spécialisation.

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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