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20 juillet 2009 1 20 /07 /juillet /2009 10:05

Des micro-états aux royaumes, puis à l'empire
Télécharger le fichier : 09-Les aubes des dogmes et leurs Contestations.pdf



Au niveau de l’Egypte, deux pôles distincts se développent pendant la première moitié du -IVè millénaire : au nord, les cultures de Basse-Egypte, très faiblement hiérarchisées, où les nécropoles font figure de parent pauvre ; au sud, la culture de Nagada, avec une population marquée par des inégalités sociales, et leurs nécropoles qui déploient sur les rives du Nil leurs richesses opulentes.
A une néolithisation tardive de la vallée du Nil, succède en moins d’un millénaire une mutation extrêmement rapide des sociétés nilotiques qui inventent leurs élites et conduisent vers la civilisation des pharaons.
Parler de Nagada, c’est évoquer l’Egypte du -IVè millénaire, mais dire de la civilisation égyptienne qu’elle est nagadienne, c’est-à-dire originaire du Sud, ce serait oublier que les espèces domestiques adoptées dans la vallée viennent d’Orient (sauf le bœuf), ce serait ne pas prendre en compte le rôle joué par les cultures de la Basse-Egypte dans la construction de la pensée égyptienne du -IIIè millénaire naissant.

Concernant les cultures de Basse-Egypte, Bouto et Maadi, contemporains de Nagada I (-3 800) en Haute-Egypte, sont les sites les plus anciens. Ces localités sont en relation plus étroite avec le Levant qu’avec la Haute-Egypte, leur origine venant indubitablement d’une tradition locale : cette culture s’étend depuis le delta et la partie nord de la vallée du Nil, en direction du Fayoum, voire jusqu’en Moyenne-Egypte. A Bouto, outre les traces d’agriculture et d’élevage qui constituaient la majeure partie de l’économie de subsistance, on trouvait quelques chiens, mais surtout des ânes, première trace de cet animal en Egypte, utilisés comme moyen de transport et non pas simplement pour la consommation (ailleurs, le premier animal affectée à cette tâche, le cheval, est domestiqué vers la même période, en Europe de l’Est). Cette découverte confirme toute l’importance du commerce pour les habitants du delta à cette époque : les arêtes de poissons nilotiques retrouvées sur les sites de Palestine méridionale mettent en évidence l’exportation de denrées depuis la Basse-Egypte vers le Levant.
A Maadi, des habitations à demi enterrées s’apparentent aux abris chalcolithiques semi-souterrains de la région de Beersheba, au sud de la Palestine. Ces structures ont été réalisées par de nouveaux arrivants levantins, établis temporairement à Maadi : en effet, il y a un regroupement de ce type d’aménagements ainsi que de nombreux puits et des pithoi enterrés (grands vases de stockage), au caractère clairement économique.
La Palestine est le lieu d’origine d’un grand groupe de vases à pied, à bec, utilisés comme emballage des produits importés, tels que l’huile d’olive ou le vin.
Cette culture de Basse-Egypte pratiquait également le brassage de bière, dans des cuves et brasseries spécialement aménagées à cet effet. Preuve des contacts avec la Haute-Egypte, des céramiques importées de cette provenance ont été collectés dans les brasseries.

Le cuivre semble être d’une importance particulière à Maadi. Il n’y a pas que des éléments de parure, mais aussi des outils. Les cultures plus anciennes du nord de l’Egypte ne connaissaient pas du tout ce matériau (contrairement à celles du sud). Son apparition soudaine et sa relative abondance ainsi que des techniques de production très avancées posent de nombreuses questions. Dans la Palestine voisine, à la même époque, les haches en pierre polie disparaissent presque complètement, et sont remplacées par des outils en cuivre. Pour autant, les sources d’approvisionnement des habitants de Maadi se trouvaient dans le Ouadi Arabah, au Sinaï, et ce progrès technique à Maadi ne reflète pas exclusivement une influence palestinienne et une forte symbiose entre les deux régions. Par contre, des objets suggèrent des relations plus étroites entre la population de Basse-Egypte et les communautés levantines. Ainsi, le cuivre et ses techniques ont été diffusés grâce à ces contacts commerciaux, mais les formes d’outils étaient une invention originale des habitants du Delta.

Le commerce (notamment avec le Levant et la Haute-Egypte) avait donc un rôle important pour les habitants du Delta, même si l’intensité des échanges était faible (alors que les imitations de la céramique nagadienne témoignent d’une certaine popularité de ces modèles).
En Moyenne-Egypte, sur une région de près de 250 km le long du Nil, il n’y a presque pas de lieu d’habitation, ce qui pouvait limiter les contacts entre le Nord et le Sud. Il était plus facile aux Nagadiens d’établir des contacts avec les habitants de l’actuelle Nubie ou du Désert oriental, à distances plus courtes et avec des marchandises plus attractives. En outre, les habitants de la vallée du Nil à l’époque badarienne devaient déjà avoir lié des relations fréquentes. Les rares importations en provenance du Sinaï, de Canaan ou du Delta lui-même, pouvaient être transportées plus rapidement en traversant le désert oriental, depuis les rivages de la mer Rouge, que le long du Nil.
Ainsi, les populations du Nord dépensèrent la plus grande part de leur énergie dans les contacts avec le Levant pour importer : poteries, vases en basalte, cuivre, rognons de silex et lames cananéennes, coquillages de la mer Rouge, pigments, résines, huiles, bois de cèdre, bitume. En retour, de la poterie, des vases en pierre, des objets en silex, des coquillages du Nil et du poisson étaient exportés, ainsi que du porc.
La route commerciale courait du delta central à travers le Sinaï septentrional jusqu’au sud de la Palestine.
Cependant, au fur et à mesure, la quantité d’importations du Sud s’accroît visiblement à la fin des cultures de la Basse-Egypte, la culture nagadienne s’étendant de manière lente et pacifique jusqu’au delta. La poterie du sud commence à dominer au moment même où s’introduisent les constructions faites de briques crues, où la plus grande d’entre elles indique la résidence d’un personnage impliqué dans le commerce palestinien.

Les défunts étaient inhumés dans des cimetières distincts des habitats, bien que l’on trouve à Maadi des ossements humains dispersés sur toute la zone d’habitation et que cela puisse suggérer des pratiques liées à un groupe de défunts particuliers (qui prennent alors possession symboliquement de tout le village en tant que grands Ancêtres qui veillent au grain).
Alors que, contrairement aux cultures du Sud, ici au Nord les tombes sont modestes en mobilier funéraire, il existe un grand nombre de tombes d’animaux (chèvres – tombes les plus riches –, chiens – aucun traitement exceptionnel –, et moutons, groupés dans le secteur le plus ancien du cimetière).
Dans la phase ancienne, il n’y a pas d’architecture funéraire et les défunts sont inhumés sans aucune règle. Dans la phase plus récente, les têtes des défunts sont orientées au sud, le visage vers l’Est (direction du lever du soleil, « ressuscitant » du royaume obscur des morts) : cette pratique est en contradiction flagrante avec celle de Haute-Egypte où les défunts sont orientés vers l’Ouest (direction du coucher du soleil, plongeant dans le royaume des morts).


Les humains installés au Sud sur les rives du Nil, regroupent leurs habitations sur des hauteurs pour échapper à la crue du fleuve. Le limon déposé alors par les flots rend la terre très fertile. Mais comment, après la décrue, régler l’attribution à chacun des terres qu’il pourra cultiver ? Et comment organiser la gestion collective du drainage des terres, les retenues d’eau, l’irrigation ? Grâce à la mise en place d’un pouvoir fort, qui s’approprie toutes les terres, organise et redistribue la production. Ce chef s’entoure d’une élite, une administration capable d’arpenter les champs quand l’eau s’est retirée puis de calculer les répartitions. Les premières cités naissent de cette nécessité d’organisation. D’abord appliqué à l’agriculture, ce communisme autoritaire s’étendra à tous les secteurs : commerce, artisanat, construction. Le pouvoir absolu du futur pharaon est en germe.

C’est bien dans ces communautés de Haute-Egypte que se sont développées très tôt des inégalités sociales, phénomènes propres à générer des formes sociales plus complexes au sein desquelles un ou plusieurs individus sont amenés à exercer un pouvoir sur un ou plusieurs groupes. Or, l’état archaïque qui émerge au début du -IIIè millénaire s’inscrit dans une relation étroite entre les élites, les biens de prestige, l’artisanat spécialisé et les échanges à longues distances, ce qui a pour conséquence une compétitivité accrue et l’expansion territoriale. Cet état est fondé sur une royauté sacrée dont les racines plongent au cœur même des cultures nagadiennes.

A Nagada, à une vingtaine de kilomètres au nord de Louxor, des milliers de tombes ne rappellent en rien les traditions pharaoniques : de simples fosses où les défunts ont été enterrés en position fœtale, accompagnés de vases rouges à bord noir et de poteries décorées.
A partir de -3 800, la première culture de Nagada annonce une stratification toujours plus marquée de la société égyptienne : des offrandes funéraires témoignent d’une société capable de production luxueuse, manifestement réservée à certains. Le désert ne leur était pas inconnu, notamment le désert oriental, entre Nil et mer Rouge, qu’ils traversaient en quête de coquillages marins et dont ils exploitèrent très tôt les richesses pétrographiques : la grauwacke (pierre gris foncé, aux cristaux très fins et brillants, était exploitée dans le désert oriental de la vallée du Nil) pour les palettes à fard, la stéatite pour les perles, la malachite broyée pour obtenir le fard vert.

Vers -3 800, l’aire occupée s’agrandit vers le sud et gagne toutes les régions traversées par le Nil, jusqu’à la première cataracte. Nous sommes alors au cœur de la culture et de la période nagadiennes : tout au long du Nil s’échelonnent en véritable chapelet des petits villages, où l’on pêche, l’on élève des bœufs, des chèvres, des moutons et des porcs, où l’on chasse encore, mais où l’agriculture marque une nette avancée, comme l’atteste l’importance croissante des silos enterrés.
La diversité des modes d’inhumations s’accentue : peu à peu, un fossé se creuse entre des sépultures de plus en plus grandes, où le matériel s’accumule tout à la fois en nombre et en quantité. On repère, à travers leurs tombes, les élites des villages, ces notables qui, parfois à l’écart du commun, n’ont pas rechigné à la dépense et ont payé au prix fort la cérémonie funéraire.
Mais c’est dans les premières cités, telle la « Cité du Faucon », à Hiérakonpolis, dans les premiers haut lieux de ce qui peut correspondre à une aristocratie naissante, que l’on rencontre les marques les plus évidentes d’inégalité sociale : dans des tombes à présent maçonnées de briques crues et compartimentées, les pots de stockage s’entassent par dizaines, voire par centaines, à côté de la vaisselle de qualité, des armes, des bijoux, des métaux précieux et des pierres venues de contrées lointaines. L’agriculture, et particulièrement la céréalière, domine à présent l’économie, fixant davantage au sol les tout premiers fellahs (paysan, laboureur : travailleur agricole du Moyen-Orient, en Égypte et en Syrie en particulier) de l’Antiquité.

Hiérakonpolis a joué un rôle éminent bien avant l’époque prédynastique. Occupé sans interruption depuis la période badarienne (vers -4 500), le site a connu une histoire mouvementée. Son apogée se situe vers -3 800/-3 500, au moment où la localité ne se limitait pas seulement à la plaine d’inondation, mais au contraire jusqu’à l’actuelle limite désertique, où se trouvait le plus grand établissement que l’Egypte prédynastique ait connu (plus de 2,5 km le long de la bordure du désert, remontant sur près de 3,5 km dans le grand ouadi qui divise le site), avec ses habitations, cimetières, zones artisanales, centres cultuels.
Les premiers témoignages d’urbanisation dans la vallée du Nil sont contemporains du début de l’unification des principautés qui sont à l’origine de l’état égyptien. Vers -3 700, Hiérakonpolis a été l’un, voire même le seul, des plus grands foyers urbains des bords du Nil : un centre régional de pouvoir et la capitale d’un futur royaume. Auparavant, les agglomérations du -Vè ou du -IVè millénaire ne comportent pas les caractéristiques de véritables villes. Ainsi, Mérimdé, qui couvrait 24 ha, était essentiellement formée de huttes ovales espacées.
Peu à peu, des quartiers spécialisés, réservés par exemple au stockage des céréales, commencent à rendre compte d’une gestion communautaire des biens de production et de consommation.
La « palette des villes », découverte à Hiérakonpolis et contemporaine de la fin de cette période de transition, est considérée comme un témoignage de la volonté politique d’urbanisation des souverains de la dynastie « 0 » qui précède immédiatement la réunion du Sud et du Nord en un seul pays. L’émergence de l’état contribue considérablement à la constitution de véritables villes pourvues d’édifices importants, aux quartiers bien différenciés, et dotées d’enceintes.
Le site de Hiérakonpolis, en Haute-Egypte, permet de suivre cette évolution rapide du village à la ville. Celle-ci se manifeste par le regroupement progressif de l’habitat dans la plaine alluviale de la vallée du Nil au détriment des collines (qui subissent une nette désertification), mais également par l’apparition d’une architecture monumentale palatiale, défensive, religieuse et funéraire en brique crue. Les nécropoles de certaines de ces villes renferment des cimetières royaux dont les superstructures monumentales sont destinées à les distinguer et à souligner ainsi le caractère divin de la monarchie. Ces nouveaux chantiers de construction nécessitent une main-d’œuvre croissante, qui a provoqué un exil rural. Des témoignages de rezzou (razzias), destinés à compenser une main-d’œuvre insuffisante, existent dès l’époque thinite (Iè et IIè dynastie).

Des ateliers, des maîtres, des élèves. Seule une société fortement structurée, déjà hiérarchisée, pouvait soutenir l’existence de tels groupes, car les artisans de l’Egypte n’étaient pas fondamentalement plus habiles que les autres, ils répondaient à une demande, à des commandes d’aristocrates capables d’élaborer des règles, de monopoliser les produits, d’acheminer les matières premières, de s’attacher les services des « meilleurs en leur art ». Ce n’est pas un hasard si les plus grandes œuvres sont issues des ateliers royaux.
L’émergence puis l’essor pris par les artisans sont ainsi étroitement liés au pouvoir. Parce qu’ils possédaient la faculté de modeler la matière, parce qu’ils pouvaient élaborer les objets capables de refléter le prestige et le rôle social de ceux qui les avaient commandés, les artisans sont devenus indispensables aux humains de pouvoir, puis humains de pouvoir eux-mêmes.
Artisans ou artistes ? L’objet issu de la main humaine ne devient « œuvre d’art » que par rapport et en fonction du contexte social de celui qui la définit comme tel. Ainsi, l’art est un phénomène social plus qu’individuel. Si l’on se limite au sens restreint que l’Occident donne au mot « art », il n’existe ni en Egypte ni dans aucune société traditionnelle.
Toutefois, la maîtrise de la matière (le savoir-faire) est reconnue, établie et honorée, non parce qu’elle produit du « beau », mais parce que celui-ci représente le groupe social qui le contrôle. Le clivage pourrait s’opérer à ce niveau : l’artisan produisant des biens de consommation (paniers, pots à cuire, outillage de base), le « spécialiste » étant producteur idéologique. Et la frontière entre les deux, d’inexistante à subtile au départ, s’est dessinée de plus en plus nette au fur et à mesure que prenait son envol une élite politique, qui légitimait et justifiait son pouvoir par la possession de ces objets symboliques.
La fabrication de céramique a été une activité grandissante au cours de la période prédynastique. Il existe un changement plutôt rapide des poteries, depuis les productions domestiques des périodes les plus anciennes, jusqu’aux productions de masse, plus récentes, réalisées à l’apogée du développement de la ville.
Si les capacités et les investissements technologiques étaient assez réduits pour ces productions, les compétences requises étaient totalement différentes pour obtenir ces vases rouges à bord noir, l’une des céramiques les plus fines produites en Egypte, très difficile à fabriquer. Les fours employés pour cuire ce type de poterie étaient situés très loin dans les falaises pour garder leur mode de fabrication secret. En effet, une grande habileté était nécessaire pour monter, sécher et cuire ces vases élégants aux parois fines, et cette maîtrise (autant que son usage) n’était pas l’apanage de tous.
Le double phénomène d’accumulation et d’ostentation caractérise le milieu du -IVè millénaire (-3 600), quand, trop à l’étroit dans leurs 500 km de vallée, les Nagadiens s’étendirent au nord jusqu’aux marges de la Palestine, et au sud jusqu’à la seconde cataracte. C’est en effet à un phénomène d’expansion et d’unification culturelles qu’on assiste alors, un phénomène qui submerge tout le tronçon égyptien de la vallée du Nil.
On parla de guerre de conquête des princes du Sud, guerre qui aurait abouti à la conquête du Nord par le Sud et dont la Palette de Narmer glorifierait la victoire ultime. Si les traits culturels de Nagada marquent en effet le pas sur ceux qui caractérisent les cultures de la Basse-Egypte vers -3 500, les modalités du processus et les phénomènes d’acculturation sont évidemment plus compliqués qu’il n’y paraît.
Néanmoins, on peut considérer que, tout comme sa voisine et contemporaine Uruk, en Mésopotamie, Nagada est expansionniste « par nécessité » : pour assurer leur prestige, pour faire face aux besoins que leur statut impose, il convient que les élites nagadiennes s’assurent l’accès aux ressources essentielles. Le long du Nil, des chefferies s’établissent qui commerce entre elles, s’affrontent, s’allient. Le fleuve est l’unique axe d’extension pour les cités les plus actives. Pour gagner un meilleur accès aux ressources naturelles, un roitelet attaque la ville voisine et progresse de quelques kilomètres le long du Nil. Et ainsi de suite.
On peut comparer ce processus de concentration à une partie de Monopoly : chacun profite d’opportunités (bonne récolte, bénéfices commerciaux, découverte de nouvelles ressources, etc.) pour pousser plus loin son avantage. Comme dans le jeu de société, tout gain de territoire équivaut à un nouvel avantage compétitif. La gestion même du fleuve devient plus efficace lorsqu’elle s’applique sur un tronçon plus long de la vallée.
Hiérakonpolis, profitant de sa position de verrou vers le sud du pays, a progressivement conquis et dominé ses rivales : la « cité du Faucon » répand le culte d’Horus d’un bout à l’autre de la vallée et ses seigneurs ouvrent la voie des premiers pharaons. La conquête de la vallée permet aux premiers seigneurs de contrôler la Route d’Horus. Cette voie commerciale qui suivait le Nil, voyait transiter le cuivre du Sinaï, les vins, huiles et résines d’Orient, l’ivoire, l’or, les peaux et les éléments d’autruches (plumes, coquilles d’œuf) de Nubie.
C’est l’époque où se développe un artisanat de haut niveau impliquant des ateliers, des maîtres, des élèves et des gens assez puissants et riches pour les entretenir : c’est bien de pouvoir dont il s’agit ici ! Acheminer la matière première en toute sécurité jusqu’aux lieux de transformation, s’assurer les services des meilleurs artisans, les libérer de toute contrainte (notamment la production alimentaire), afin qu’ils puissent donner le meilleur au seul profit d’une personne ou d’un groupe, tout cela implique la mise en place de rouages, de structures à caractères administratif : tout cela indique l’émergence d’un pouvoir politique !

Parmi tous les fours (quinze ensembles), certains étaient associés à une autre activité artisanale de Hiérakonpolis que la céramique : la bière. Huit grandes cuves en céramique constituent les plus anciennes traces d’une production de bière à cette échelle en Egypte. D’une capacité de plus de 1 000 litres de bière par jour, le dispositif pouvait fournir leur ration quotidienne à plus de 500 personnes.
L’existence de cette brasserie (plus une, peut-être davantage consacrée aux libations – offrandes liquides – pour les morts) suggère que la prééminence de Hiérakonpolis peut provenir d’une organisation de type « économie de redistribution » connue à l’époque pharaonique, dans laquelle les productions agricoles étaient centralisées puis redistribuées, sous forme de salaire.
Comme toutes les civilisations anciennes, la civilisation égyptienne est agricole. L’introduction de l’agriculture en Egypte est relativement tardive, compare aux régions voisines du Proche-Orient. L’adoption, entre le -VIè et le Vè millénaire, des espèces domestiques venues du Proche-Orient (blé, orge) s’est d’abord opérée comme un complément, un appoint aux ressources habituelles de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Ce n’est que vers -3 500 que l’agriculture s’impose comme base de l’économie dans des groupes sociaux fortement structurés, déjà hiérarchisés, en marche vers l’état. Ce contrôle d’approvisionnement en nourriture est une étape clé dans le processus de concentration du pouvoir aux mains d’un petit groupe, et il n’y a pas de meilleure façon de consolider ce pouvoir qu’en faisant appel aux dieux.

La vie même du pays dépendait des « respirations » du grand fleuve qui le constitue et dont les débordements, de juillet à octobre, permettaient à la végétation de croître au milieu du désert. De tout temps et en tout point de la planète, les cycles de la Nature, très vite liés aux mouvements des astres, ont exercé sur les groupes humains une fascination, située au fondement de toute pensée, de toute science. Mais peut-être ici plus qu’ailleurs, dans cette étroite vallée, au carrefour de l’Asie et de l’Afrique, le renouveau végétal, surgi du limon imbibé du lent retrait des eaux, a marqué plus profondément la représentation que les humains se sont faits du monde et d’eux-mêmes. Le rôle central du mythe d’Osiris, dieu de la végétation, de l’éternelle naissance, de l’agriculture et du pouvoir royal, est là pour le prouver. Interférer sur les forces naturelles, les détourner en quelque sorte à son profit, ne peut être que l’œuvre d’un dieu, et Osiris ouvrira aux humains la voie de la domestication et de la royauté. La domestication des végétaux et des animaux participe de la même mise en ordre que celle des êtres humains, du même équilibre essentiel et précaire. Ainsi, les humains se sont-ils insérés dans les grands cycles de la Nature, dont ils ont commencé, imperceptiblement, à modifier les règles. La responsabilité du chef ne se situe alors plus dans sa valeur propre (chef de chasse), mais dans sa capacité à intercéder entre les humains et les puissances divines : il devient le garant indispensable de l’inondation et du succès des récoltes.
Outre le dieu local d’Hiérakonpolis, le faucon Horus, intimement lié à la royauté divine, les premiers rois d’Egypte avait un intérêt particulier pour la localité. La palette de Narmer, icône de la naissance de la civilisation égyptienne, représente une bataille décisive de la guerre d’unification (et non de conquête puisque l’influence du sud était déjà omniprésente dans le nord depuis peu) qui opposa la Haute et la Basse Egypte, menée par Narmer, roi de la Ière dynastie vers -3 100. Les Âmes de Nekhen, dieux à tête de chacal, honorés comme les compagnons du pharaon régnant, étaient généralement considérés comme les représentants des rois défunts de la Haute-Egypte, dont la capitale avant l’unification était Hiérakonpolis.
La preuve la plus évidente du rôle si important joué par la localité au cours de la période prédynastique se trouve dans les dimensions et la complexité des vestiges qui couvrent ce site immense.

Un complexe cérémonial impressionnant, l’un des plus anciens temples d’Egypte, dominait le centre de la ville prédynastique : une grande cour ovale, située devant un sanctuaire monumentale, était entourée d’un mur de 40 m de long.
On utilisait dans le temple des vases aux formes singulières : un type de jarre noire lissée, en forme d’œuf, et un type de bouteille, rouge mat. Le contraste entre les surfaces rouge terne et noir brillant avait une certaine signification, et l’on peut y voir une association avec l’événement le plus important de l’année, la crue du Nil : les bouteilles rouges symbolisent la terre rouge et sèche avant l’inondation, les œufs (symbole suprême de fécondité) noirs représentent le résultat espéré, la renaissance d’un pays humide et noir !
Avec une inondation du Nil sur six tantôt trop haute tantôt trop basse, et une fertilité des sols reposant uniquement sur elle, la crue est aussi l’événement le plus chaotique de tous les temps. Le contrôle symbolique de ce chaos naturel est représenté par des animaux sauvages et dangereux (crocodiles, hippopotames, gazelles et chèvres sauvages) spécialement capturés pour des sacrifices censés faire plaisir aux dieux et éviter les catastrophes.

Une poterie du temple illustre le thème de la fertilité et du pouvoir. Sur l’un des côtés se trouve une image de Bat, la déesse de la fertilité, tandis que le revers montre une femme stylisée tenue captive par un symbole ancien de l’autorité royale, la tête de taureau sur un poteau. Le temple proclame et renforce l’autorité du roi. Dans le royaume égyptien, les souverains avaient un rôle religieux, supposé déterminant, dans l’obtention de belles récoltes. D’autant plus, que les élites sociales (d’où le roi tenait une partie de sa légitimité, du moins de ses fidélités étatiques) étaient les seules à posséder des terres agricoles et que le financement du pouvoir politique reposait principalement sur les tributs/impôts. La propriété de la ressource la plus vitale, la terre, donc ses fruits, était monopolisée par les potentats nobles. Un contrôle effectif apparaît, également, dans le domaine des matériaux rares et des biens de prestige (mais son poids économique demeurait forcément limité). Le contrôle des ressources était donc autant « terre à terre »
qu’ « éthéré » (purement symbolique) : le pouvoir royal relevait de ces deux dimensions fondamentales à la fois, matérielles et idéelles.

L’ordre social établi s’exprimait également par le biais des tombes.
En effet, Hiérakonpolis est l’un des rares sites où l’on a des cimetières distincts, représentant plusieurs classes de la société. On y voit notamment, pour certains, une préoccupation grandissante pour la conservation du corps, ce qui témoigne des premières étapes du développement de la momification artificielle.
D’autres, comme le dieu Osiris, ont eu droit à un rituel funéraire post-mortem de démembrement et de recréation. On définit peut-être alors le mythe, plus tardif, d’Osiris, le dieu qui fut tué et démembré par son frère Seth, reconstitué par son épouse Isis, puis enveloppé et momifié par le dieu Anubis avant d’atteindre l’au-delà en tant que souverain du monde inférieur.
L’histoire du cimetière des élites (situé à 2 km du premier, au cœur du ouadi qui traverse le site) est plus compliquée et plus fascinante encore, avec pour preuves la richesse, la puissance et la créativité des premiers dirigeants de la cité, le tout donnant de la substance au mythe des âmes de Nekhen. L’élite n’exprimait pas seulement son statut élevé par de beaux objets en ivoire et en pierre, de grandes quantités de vases en céramique (certains portant un décor peint complexe), des bijoux, des palettes et des rames en silex très habilement façonnées. Certains défunts étaient enveloppés d’épaisses couches de lin et portaient un masque funéraire sur le visage. Les préparatifs pour accéder à l’éternité ont pris là une échelle beaucoup plus monumentale.
Une tombe remarquable par ses dimensions est la plus grande sépulture de cette période (avec une chambre funéraire rectangulaire) et le plus ancien des monuments funéraires égyptiens avec une superstructure (au-dessus du trou).
A l’est du tombeau existait une structure de surface séparée (une chapelle de culte) avec tout autour une enceinte funéraire de 16 m de long et 9 m de large, avec une entrée sur le côté nord-est. Daté d’environ -3 700, il s’agit d’un exemple précurseur des complexes funéraires en brique crue qui furent construits pendant la première dynastie, près de 500 ans plus tard. Il s’agit aussi de l’ancêtre lointain du grand complexe en pierre entourant la pyramide à degrés de Djeser à Saqqarah. La tombe contenait des objets précieux et uniques qui convenaient à un propriétaire de statut seigneurial. Le rôle du propriétaire dans le maintien du cycle naturel de l’univers est également attesté par plusieurs de ces vases particuliers noir brillant et rouge mat, qui n’ont de parallèles que dans le temple : cela exprime que la renaissance du seigneur exigeait des rituels semblables à ceux qui présidaient à la renaissance de la terre. Ce processus de sacralisation est à l’œuvre dans la formation de sociétés très hiérarchisées comme celles des castes, où les prêtres sont chargés de sacrifier aux dieux, jouissant d’une position privilégiée et de revenus liés à leur fonction. Ils dépendent pour leur existence matérielle du travail des basses castes, paysannes et autres, et pour leur défense, de la caste des guerriers, qui leur est immédiatement inférieure dans l’échelle de la pureté. Enfin, la consécration, au sommet de la société, d’un monarque divin comme le pharaon d’Egypte représentera d’ici peu l’aboutissement de ce processus avec la sacralisation de l’état.
Outre de magnifiques animaux patiemment et soigneusement taillés dans du silex, le propriétaire de la tombe a emporté avec lui des compagnons pour l’au-delà. Le plus impressionnant d’entre eux est un jeune éléphant de 10 ans qui a été inhumé près de l’enclos funéraire, comme s’il s’agissait d’un être humain (enveloppé dans de grandes quantités de lin et doté de belles offrandes funéraires). La possession et l’entretien d’un tel animal, à la fois dans cette vie et dans l’autre, étaient un témoignage éloquent du pouvoir et de la richesse du propriétaire.
Le cimetière des élites de Hiérakonpolis est unique par le nombre de tombes d’animaux exotiques et singuliers qui y sont enterrés. Ces enterrements d’animaux représentent une partie de la ménagerie seigneuriale ou des manifestations de la puissance naturelle que leurs maîtres souhaitaient contrôler.

Le site d’Adaïma, en Haute-Egypte, se trouve sur la rive ouest du Nil, au cœur de la culture nagadienne. Il comprend deux cimetières séparés par le lit d’un ouadi. Sur la rive occidentale, le cimetière de l’Ouest occupe une butte sableuse qui domine le site. Il s’est développé depuis la fin de la première période de Nagada (vers -3 700) jusqu’au début de la troisième époque de Nagada (vers -3 200). Sur la rive orientale, le cimetière de l’Est est divisé en deux zones : l’une au sud, datée du début de la troisième époque de Nagada, et l’autre au nord, datée de la fin de cette période (entre -3 000 et -2 800 environ), ce qui correspond aux premières dynasties égyptiennes. Ces ensembles funéraires diffèrent dans leur organisation, leur recrutement (ou composition de la population) et aussi dans leurs pratiques funéraires, reflets de la mise en place d’une société hiérarchisée et, de manière plus générale, de l’émergence de l’état au cours du -IVè millénaire.
Le cimetière de l’Ouest est dans un premier temps un lieu d’inhumation privilégié. L’implantation, au sommet de la butte, d’une sépulture multiple contenant six sujets, représente l’acte de fondation de cette nécropole. Viennent ensuite des tombes doubles, datées du début de la deuxième période de Nagada (vers -3 700) et situées à distance de la première tombe. Les individus qui y ont été inhumés sont des personnages de haut rang comme le prouve le mobilier associé.
Un ensemble de tombes, datées de la phase suivante (-3 500), s’implante alors à proximité de la toute première sépulture. Il s’agit d’un groupe familial que l’on peut appeler notable en raison de l’inhumation en coffres de bois et du mobilier.


A Hiérakonpolis, ancienne Nekhen, capitale de l’Egypte prédynastique, on trouva la palette de Narmer. Celle-ci précise le domaine du divin, du rituel et de la guerre : un véritable « traité » égyptien sur la royauté !
Pour autant, si avec Narmer le processus étatique atteint son apothéose, sa genèse en revanche se situe un demi-millénaire auparavant.

Quelle était la situation avant les conflits entre communautés de Haute-Egypte d’où émergent les premiers éléments de la société étatique ?
La scène sociopolitique de la vallée du Nil durant les phases Nagada Ia-IIb (-3 900 à -3 600) est dominée par une pluralité de communautés villageoises organisées selon des liens de parenté, où l’on perçoit l’existence d’une certaine différenciation sociale et la présence de quelques figures de dirigeants : c’est l’âge des chefferies.
Il existe alors des critères d’organisation de l’espace mortuaire associés à la parenté, et en même temps, les pratiques funéraires montrent des différences sociales entre les parties intégrantes des communautés, dans la mesure où une minorité de sépultures détient la plus grande quantité et la plus grande qualité de biens, et ont tendance à se regrouper en nécropoles spécifiques.

Dans quelles circonstances ces transformations se sont-elles produites ?
D’un côté, une quantité importante d’objets et de matériaux provenant de régions lointaines (depuis l’Afrique subsaharienne jusqu’à la Mésopotamie et même plus loin) constituait des biens de prestige pour les élites méridionales.
De l’autre, il existait des conflits entre les différentes communautés de Haute-Egypte (luttes liées aux disputes intercommunautaires pour les biens de prestige convoités par les élites). Dans le cadre de ces luttes, les communautés triomphantes ont décidé de maintenir leur domination sur les vaincus, cherchant ainsi à éviter que les communautés défaites, la guerre finie, ne reprennent la compétition pour les biens de prestige convoités.
On assiste alors à l’apparition d’un premier type de liens sociaux permanents soutenus par le monopole de la coercition (le pouvoir de la force, d’un seul groupe/individu, sur les autres), ce qui caractérise les liens sociaux de nature étatique.

Or, vers -3 600/-3 300, le tableau change à nouveau. La situation dans le Nord présente une hétérogénéité sensible. D’un côté, certains sites comme Bouto ou Maadi offrent des caractéristiques qui indiquent l’existence, dans la région du Delta, d’une culture différente de celle qui se constitue dans la vallée. Les niveaux contemporains de Bouto, l’équivalent de Hiérakonpolis dans le delta, ne peuvent être directement comparés à ceux de la métropole méridionale. Mais des éléments décoratifs en forme de clous d’argile colorés et de briques plano-convexes établissent l’existence de liens entre Bouto et Uruk.
De l’autre, la présence d’un site comme Minshat Abou Omar dans l’angle nord-est du Delta, avec une culture matérielle tôt compatible avec celle de la Haute-Egypte, indique la stratégie des élites méridionales pour obtenir les biens de prestige provenant de l’Asie et suggère, par là, que le dynamisme social et économique du Sud était déjà en plein essor pendant la phase Nagada II (-3 400).
En Haute-Egypte, tous les ingrédients de l’idéologie pharaonique sont réunis (notamment un saut qualitatif par rapport aux pratiques funéraires préexistantes). Ces variations se produisent dans le cadre d’une implantation qui accuse une importante expansion démographique, accentuant le processus de différenciation sociale en cours, de spécialisation du travail (existence de sites spécifiques pour la production de pain, de bière et de céramique), et qui coïncide aussi avec l’époque où se construit une impressionnante enceinte de briques crues et de bois (de plus de 40 m de long), définie comme un grand complexe cérémoniel.
Dans un tel contexte, il existe un monarque prédynastique, et la Hiérakonpolis de l’époque est le noyau central d’un proto-état étendu dans une petite région de la vallée du Nil.
Parallèlement, le cimetière des élites situé dans le ouadi d’Hiérakonpolis (resté en activité de -3 800 à -3 600), fut abandonné pendant 300 ans, lorsque le cimetière seigneurial s’est déplacé vers la partie sud du site (-3 300 : début de la dynastie 0). Ce déplacement vers le sud ne s’est pas déroulé pacifiquement : la grande tombe a été brûlée, peu de temps après sa construction, et la statue qui devait s’élever fièrement dans la chapelle de culte ne fut pas simplement cassé mais intentionnellement détruite par des coups qui l’ont transformée en petits morceaux.

Vers -3 400, le cimetière d’Adaïma (au cœur de la culture nagadienne, à 50 km au sud d’Hiérakonpolis) commence à accueillir les gens du « commun », plus à l’est sur le plateau, et ce phénomène ira croissant jusqu’à la fin de l’utilisation de la nécropole, vers -3 200.
Le cimetière de l’est, au Sud, ne comprend que des tombes d’enfants (datant de -3 300), alors que le nord (daté des premières dynasties égyptiennes, accueille toute la population du village d’alors.
Des cérémonies parfois complexes attestent de la présence d’officiants spécialisés, le clergé commence à naître. Trois sujets dans le cimetière de l’Ouest et un à l’est, présentent des traces d’égorgement, suivies parfois de mutilations destinées à décoller l’extrémité céphalique. Dans la mesure où ces sujets appartiennent à des tombes multiples dans lesquelles les autres individus ne présentent pas ces stigmates, il s’agit d’un « sacrifié » (plus ou moins volontaire). De plus, ce sujet, déposé dans la tombe quelques temps après que le sujet principal a été inhumé, fut mêlé aux vases d’offrandes.
Le sacrifice humain, bien attesté sous la Ière dynastie, est à mettre en relation avec les monarchies naissantes, au paroxysme de l’affirmation du pouvoir. Les mises à mort sont rituelles dans les grands bouleversements qui secouent, en cette fin du -IVè millénaire, l’émergence d’une forme nouvelle de rapports entre les humains : l’état.
Il existe aussi des manipulations de cadavres dès le Prédynastique. Le fait que tous les corps ne subissaient pas le même traitement traduit une diversité dans les pratiques funéraires. Peu attestées dans le cimetière de l’Ouest (celui initialement des élites), où ces manipulations se limitent à des prélèvements crâniens (vers -3 500, pour le culte des Ancêtres), elles se développent au début des temps pharaoniques et correspondent alors à cet état de « crise » de la fin du Prédynastique. On a par exemple affaire à un adolescent inhumé dans un coffre de terre crue. Ici, le membre supérieur droit a été sectionné au milieu du bras et à l’extrémité de l’avant-bras lorsque l’os était encore frais (à l’aide d’un objet tranchant et contondant), puis a été reconstitué dans la tombe. L’attestation de telles pratiques reste énigmatique car elles ne renvoient pas à l’image traditionnelle de l’Egypte ancienne où l’intégrité du corps était recherchée. Cependant, les rites de démembrement et de rassemblement des parties de cadavres en un même endroit (sépulture secondaire, après pourrissement des chairs) rappellent le mythe d’Osiris, mort puis dépecé, reconstitué et ressuscité, mythe fort du pouvoir royal. L’abandon de ces rites va de pair avec le soin particulier apporté au traitement du cadavre (embaumements), au moins pour les personnages importants.
La diversité des pratiques funéraires reflète la complexité croissante d’une société qui se diversifie en même temps qu’elle se hiérarchise. Par ailleurs, elle met en évidence l’existence de traditions funéraires opposées et complémentaires, où le sens même du dépôt funéraire a évolué au cours du -IVè millénaire, précédant la formation de l’état, autour de -3 000.

Or, à l’époque où Hiérakonpolis subissait ces changements sociaux, deux autres localités de Haute-Egypte connaissaient des transformations similaires. A Nagada, les pratiques funéraires correspondant à la fin de la phase Nagada II suggèrent une différenciation sociale accentuée, aussi bien dans la taille spécifique des aires sépulcrales réservées à l’élite (plus gros cimetière), que par la présence d’une série de tombes gigantesques.
Un mur de 2 m d’épaisseur, une série de constructions résidentielles et des empreintes de sceaux sur argile révèlent une activité de type administratif.
Le mode d’organisation proto-étatique est apparu de manière plus ou moins simultanée à Hiérakonpolis, Nagada et Abydos durant cette époque (-3 300/-3 200). En effet, dans des conditions sociopolitiques génériquement similaires, les changements survenus dans l’un de ces centres ont pu très vite intervenir dans les autres. La mise en application des nouveautés dans les centres « émulateurs » pourrait avoir eu à son tour des répercussions dans le noyau où s’étaient introduits les premiers changements.

Or, vers -3 300/-3 200, le tableau change encore, sensiblement.
Vers -3 300, les processus de hiérarchisation sociale entamés au début du millénaire connaissent une accélération nouvelle. Des formes anciennes s’éteignent, l’architecture de briques crues se développe (pareil qu’en Mésopotamie), la poterie décorée disparaît en même temps que les premiers signes d’écriture surgissent d’un univers mental déjà fortement structuré (encore une fois, comme en Mésopotamie), les palettes à fard deviennent de simples rectangles ou bien, sous la forme de large écus, offriront leurs faces lisses et brunes aux premières iconographies royales (toujours tout pareil, comme en Mésopotamie).
L’écriture égyptienne est le résultat d’un long processus de formation, impliquant des influences mésopotamiennes. C’est au cours de la période de Nagada I à la fin de Nagada II (qui couvre presque entièrement le -IVè millénaire, donc quasiment en même temps qu’émerge l’écriture sumérienne) que les Egyptiens ont créé des images présentant des valeurs symboliques que l’on peut qualifier de protoécriture ou de prééciture. Pour comprendre la signification de ces signes, il faut l’avoir apprise auparavant.
Toutefois, les plus anciens exemples indéniables d’écriture hiéroglyphique proviennent du début de la période de la culture de Nagada III (aux environs de -3 300/-3 200) qui couvre la totalité du territoire égyptien et qui voit l’apparition de la royauté.

Il faudra encore attendre environ cinq siècles de tâtonnements pour constater enfin, au début de l’Ancien empire (vers -2 700), l’achèvement de la normalisation des signes. Ces points sont contemporains d’une évolution notable de la société (réorganisation de l’état sous Djeser), de la sculpture et de l’architecture (chantiers colossaux des complexes pyramidaux et des nécropoles, architecture de pierre de taille).
Il est à noté que c’est à la IIIè dynastie aussi qu’apparaissent les premiers véritable textes (plutôt énoncés), comme les premiers éléments de biographie ajoutés à la suite des titres de défunts dans leur tombe. On constate alors que l’égyptien présente une structure proche des langues sémitiques (donc qui n’a rien à voir avec le sumérien).
En Egypte, parce qu’ils proviennent des dieux, les hiéroglyphes n’évoluent pas (alors qu’à Sumer, l’écriture est un acquis de l’humanité).

Ces modifications prennent place dans des espaces géographiques qui s’étaient progressivement dessinés et qu’on identifie comme de réels centres de pouvoir : en Haute-Egypte, on perçoit la présence de deux grands centres, autour d’Abydos et de Hiérakonpolis.
Le premier abritait un ensemble de tombes exceptionnelles, avec des offrandes funéraires composées d’une grande quantité et d’une grande diversité de biens. Une tombe se démarque par la quantité et la qualité du mobilier, permettant de l’interpréter comme le tombeau d’un important monarque de l’époque, le roi « Scorpion ».
Les tombes d’élites, bien connues ailleurs pour cette période, sont absentes d’Adaïma. Les personnages importants ont plutôt choisi d’être inhumés ailleurs, dans les haut-lieux de l’époque, comme Abydos ou Hiérakonpolis. Sur le second centre, à Hiérakonpolis, la présence d’une ville d’importance se perçoit aussi bien par les caractéristiques complexes des structures d’habitat que par les dimensions de certaines tombes.
La taille des tombes, le nombre et la qualité des offrandes traduisent la réalité sociale, mettant en évidence très clairement le double phénomène d’accumulation et d’ostentation, qui exprime un processus de hiérarchisation.
Le mobilier lié directement au défunt (associé au corps, pas à la tombe) renvoie à son identité, son intimité et à sa fonction dans le monde des vivants. Les autres objets (placés à proximité du corps, pas sur lui, mais dans le reste de la tombe) relèvent de la vie publique et évoquent une activité ou le statut social (comme des sandales en stuc qui évoquent un statut social élevé, puisqu’en Egypte, seuls les personnages importants portaient des sandales, les autres allant pieds nus).
Dans les tombes des élites, on trouve des offrandes en grand nombre, notamment des pots de stockage et des objets de prestige.
La conjonction des divers mobiliers renvoie donc plus à une dimension identitaire qu’au milieu dont le défunt était issu car ils conjuguent à la fois son activité, son portait et son statut social.

Vers -3 300, c’est le début la dynastie 0, avec des souverains aux noms d’animaux : Faucon, Lion, Scorpion, Eléphant, Taureau.
La coexistence de ces deux grands centres au début de Nagada III (-3 200) laisse perplexe. Compte tenu du fait que les deux entités se renforcent de façon simultanée lors de la crise du noyau intermédiaire de Nagada, les deux centres pourraient avoir conflué face à un ennemi commun, pour constituer ultérieurement un proto-état unique à l’échelle de la Haute-Egypte au début de la phase Nagada III.
A la même époque, la Basse-Egypte est au cœur d’un processus d’homogénéisation sous l’influence de la culture de Nagada, beaucoup plus dynamique et expansive avec ses structures sociopolitiques d’ordre étatique déjà anciennes.
Du point de vue spécifiquement politique, dans le cadre du flux culturel venant du sud, les élites locales de la Basse-Egypte ont tenté d’adopter également les pratiques politiques méridionales : il existe alors de petits proto-états locaux, finalement subordonnés au proto-état de Haute-Egypte, dans le processus d’expansion qui atteint son point culminant avec le roi Narmer.

Le cimetière des élites du ouadi de Hiérakonpolis fut ainsi réutilisé dès le début de la première dynastie (vers -3 100), lorsqu’on construisit de grandes tombes en briques crues. Elles furent construites directement au-dessus, et même à l’intérieur des monuments de la période antérieure, reflétant ainsi un désir conscient entretenu par les élites postérieures d’être étroitement associées à leurs lointains ancêtres (et au prestige qu’ils avaient encore en ces temps reculés).
Cela suggère, alors même que la civilisation pharaonique était en train de naître, que les Egyptiens s’inspiraient déjà du passé pour justifier leur pouvoir, comme ils le feront encore et toujours au cours de leur longue histoire, dans toutes les époques de désordres !
Pour le roi comme pour les particuliers, la référence aux modèles du passé est essentielle. Dans ces sociétés patriarcales, même si les femmes y tiennent un rôle important, les Anciens sont puissants et Respectés : ils détiennent le pouvoir politique, au travers d’assemblées formées de ceux qui ont passé l’âge de combattre. Car la guerre est la grande affaire des ces peuples, qui doivent lutter pour se développer.
Les Anciens en général sont des êtres soignés et consultés de leur vivant, honorés après leur mort : on honore en effet ici-bas les défunts pour vivre soi-même dans l’éternité de l’au-delà. Les rois ancêtres reçoivent un culte à travers leurs effigies. Ils cautionnent en retour le règne de leurs descendants ou successeurs qui entretiennent ainsi leur souvenir et assurent par là même la continuité indéfectible de la monarchie. Dès l’Ancien empire, les vivants communiquent par écrit avec les morts, auxquels ils demandent protection en échange d’un culte funéraire consistant à prononcer le nom du défunt (afin qu’il reste vivant, au moins dans les mémoires) et à lui assurer des offrandes quotidiennes.
En bordure des terres cultivées, dans la nouvelle partie sud, une tombe prédynastique était peinte. Ses murs en brique conservaient une peinture funéraire unique avec des bateaux, une scène de chasse, une scène de combat et de victoire, bref, toute une iconographie qui sera utilisé par la suite pour identifier le roi.

Que se passait-il dans la vallée du Nil vers l’an -3 000 ? Lorsque vers la fin de Nagada III (vers -3 000), la société se développe vers un modèle de plus en plus pyramidal, l’élite s’octroie la palette à fard (symbole magico-spirituel) parce qu’elle est un objet de prestige connu de tous et respecté.
La fondation de Memphis, la construction de tombes et d’enclos funéraires aux dimensions monumentales à Abydos et Saqqarah, l’édification de temples, l’installation de centres de contrôle dans le milieu rural, l’existence d’un corps de fonctionnaires et d’un système d’écriture, tout indique qu’à l’époque l’état égyptien disposait déjà d’une puissance suffisante pour tenir sous contrôle le vaste territoire qui s’étend de la première cataracte du Nil jusqu’au Delta, et même pour intervenir au-delà, tout particulièrement dans les régions voisines de la Nubie et de la Palestine (où il existe des postes avancés, disposés par l’état pour obtenir des biens asiatiques et les envoyer dans la vallée du Nil).
Certes, ce vaste territoire ne s’était pas subordonné à l’état de manière soudaine : la Haute-Egypte se trouvait déjà organisée selon des modalités étatiques (notamment via des nomes, sortes de province avec un gouverneur nommé par le roi) depuis quelques siècles ; la Basse-Egypte en revanche ne devait s’incorporer à l’orbite de l’état qu’à une époque relativement récente, au cours d’un processus qui pourrait même s’être terminé à l’époque de Narmer lui-même ou de ses prédécesseurs immédiats.

On n’a plus de tombes, mais de véritables cimetières d’élites : deux nécropoles mais aussi une tombe gigantesque. Point d’orgue de la dépense funéraire, c’est à Abydos que, vers -3 000, les souverains des deux premières dynasties ont choisi de se faire enterrer : Umm el-Qaab, lieu privilégié d’inhumation des personnes de haut rang, depuis près de 800 ans.
La tombe devient complexe funéraire et se déploie sur plus d’une centaine de mètres, espace encore jamais dévolu à un seul homme. Ces tombeaux en briques crues appartiennent aux premiers rois de l’Egypte ancienne.
Qu’est ce qui différencie un chef de communauté d’un roi étatique ? Il ne s’agit pas seulement d’une question de quantité, à savoir que le roi a davantage de pouvoir que le chef. Il s’agit d’une question de qualité. Dans la mesure où les sociétés non-étatiques sont des sociétés organisées par liens de parenté, le chef est aussi un parent : il se trouve par là subordonné aux règles de la réciprocité propres à la parenté et ne peut imposer ses décisions de manière coercitive. C’est bien cela qui caractérise spécifiquement le roi d’une société étatique : sa capacité à établir sa volonté au-delà de la logique de parenté, dans le cadre d’une autre logique d’organisation sociale, sur le monopole légitime de la coercition.
Les seigneurs sont des dirigeants anonymes qui ont été un temps chef dans le cadre de leur communauté de parenté et qui ont réussi à s’imposer au-delà de ce cadre, puis ils sont devenus rois et ont ouvert la voie à la monarchie.
Pendant plus de trois millénaires, l’Egypte a été dominée par une personnalité prestigieuse : le pharaon, intermédiaire par excellence entre le monde des dieux et la société terrestre, il a concentré en lui tous les pouvoirs. A en croire la tradition, les premiers rois d’Egypte auraient été les dieux eux-mêmes.
Soudain, un peu avant -3 000, la civilisation égyptienne naît d’un coup. Dès lors apparaissent tout à la fois l’écriture, une irrigation concertée et l’institution pharaonique.
L’unification de la vallée du Nil et du Delta est l’acte constitutif de l’Egypte pharaonique, dénommée les « Deux Terres », car la dualité du pays restera affirmée : pharaon est « roi de Haute et Basse-Egypte ». Sur d’innombrables scènes, la plante du sud, le lis, et celle du nord, le papyrus, sont liées selon un des rites majeurs de la monarchie pharaonique. Celle-ci se réclame des deux maîtresses qui veillent sur chacune des moitiés du pays : la déesse-vautour d’El-Kab (Sud, non loin d’Hiérakonpolis et d’Adaïma) et la déesse-cobra de Bouto (Nord).
Le polythéisme apparent des anciens Egyptiens, les « plus religieux des humains », est réglé par un principe suprême, celui de Maât, la « Vérité-Justice (ou Justesse) », ordonnatrice de l’univers et plus particulièrement de la société des humains, en maintenant perpétuellement l’ordre et en chassant le chaos. Le rôle essentiel de pharaon est d’assurer le triomphe de Maât, elle-même fille de Rê, le tout-puissant dieu-soleil. Le souverain doit agir en conformité avec l’ordre cosmique dont il est le support permanent. Pharaon apporte vers les dieux les offrandes de l’Egypte et ses prières. Des dieux, il reçoit bénédictions et bienfaits.
Pour une société où le sacré constitue la dimension suprême, pharaon est le prêtre par excellence. Il est – lui seul – le « maître des rites du culte ». Garant de la prospérité du pays, pharaon assure son bien-être matériel, obtenant des dieux une bonne crue. Plus généralement, il veille à ce que fonctionne avec régularité la grande machinerie du monde tant stellaire, solaire que terrestre. Il institue les lois, fait régner la justice. Face aux désordres éventuels des peuples de l’extérieur, il assure une paix vigoureuse : ses armées ne peuvent qu’être invincibles.
Fils des dieux, Rê le soleil en particulier, pharaon est lui-même un Horus, le faucon maître du ciel, et le fils d’Osiris, qui a su reconquérir contre le méchant Seth l’héritage de son père. A sa mort, il devient lui-même Osiris, régnant sur le monde des défunts, auquel succède sur le trône des vivants un nouvel Horus. Ainsi pourrait-on dire que c’est un seul et même personnage, Pharaon-Horus, qui a dominé l’Egypte au cours de plus de trois millénaires. Le schéma père-fils, associant deux principes (l’un, vivant et dynamique, l’autre, mort et éternel), fonde la permanence de l’idéologie pharaonique. Le début de chaque règne marque le recommencement d’une nouvelle phase du monde.
A ce schéma glorieux, on pourrait certes apporter quelques nuances. Il ne peut qu’y avoir un décalage entre la fonction monarchique, sacrée – voire divine –, et le détenteur du pouvoir, un mortel qu’on peut après tout brocarder. Les Contes ne cachent pas les aspects humains, trop humains parfois, du souverain. Au cours d’une très longue histoire, il y eut aussi une évolution, une sorte de lente dégradation. Cependant, n’a jamais été remis en question ce qu’on peut considérer comme le « dogme royal », conférant à un être privilégié d’assurer l’ordre divin, tant sur les humains que dans l’ensemble du cosmos.

Le clergé a principalement un rôle de substitut du roi, seul officiant des rites. Pharaon était, en même temps que prêtre, dieu lui-même, et donc prêtre de son propre culte.
Les prêtres ne sont pas des guides spirituels du Peuple, mais des « serviteurs du dieu ». La divinité présente dans les temples, sous forme de statue, a besoin d’être entretenue.
L’administration des biens du temple représente une des plus importantes activités du clergé. L’hérédité des charges est fréquente dans les classes sacerdotales, il existe ainsi de véritables dynasties de prêtres. On peut également acquérir une charge sacerdotale par achat ou par faveur royale. Cette dernière technique demeure le meilleur atout du souverain pour contrôler la puissance parfois inquiétante du clergé. Ses membres, qui officient aussi bien pour le culte de la divinité que pour celui du roi vivant ou mort, sont multiples.
Sous l’Ancien empire, la classe sacerdotale la plus nombreuse est constituée par les « prophètes », titre attesté dès l’époque thinite.
Les clergés de Rê (dieu-soleil suprême), de Thot (dieu inventeur de l’écriture et du langage, incarnation de l’intelligence et de la parole, il capte la lumière de la Lune, dont il régit les cycles, à tel point qu’il fut surnommé « le seigneur du temps ») et de Ptah (dieu des artisans et des architectes, il est le patron de la construction, de la métallurgie et de la sculpture ; c’est le dieu créateur par excellence, le dieu impérial avec Rê sous l’Ancien empire), sont parmi les plus anciens de l’Egypte pharaonique.
Sous l’Ancien empire, presque toutes les personnes d’un certain rang exercent une ou plusieurs charges sacerdotales, parallèlement à celles qu’elles occupent dans l’administration civile.

Dès la période thinite (de -3 150 à -2 700 : Ière et IIè dynastie ; Ménès unifie la Haute et la Basse Egypte et fonde la capitale Memphis), l’existence d’un culte funéraire destiné à permettre au corps du souverain de poursuivre sa vie dans l’au-delà est attestée par la mention de fondations et de prêtres spécifiques, par la construction d’aménagements associés aux tombes royales d’Abydos et de Saqqarah. Le culte funéraire royal se développe sur une grande échelle sous la IIIè dynastie avec le complexe de Djoser à Saqqarah, qui comprend un temple d’accueil dans la vallée, une chaussée et un temple funéraire accolé à la pyramide. Parallèlement, se met en place une organisation économique d’envergure pour alimenter ces temples en personnel et en offrandes. Des domaines funéraires royaux sont exploités dans l’ensemble du pays et un système de redistribution des denrées permet d’entretenir non seulement le culte du dernier souverain défunt, mais également celui de ses prédécesseurs.

Deux éléments constituent le tombeau : la tombe elle-même, qui comprend plusieurs vastes chambres, et plus loin, une aire rectangulaire destinée à la célébration des cérémonies. Séparés sous les deux premières dynasties, ces deux éléments fusionneront au début de la IIIè dynastie dans le complexe royal de Djeser, à Saqqarah. Des tombes subsidiaires viennent s’annexer à ces deux composantes (on en compte jusqu’à 600, arrangées en deux groupes autour de la tombe du roi Djer, dévolues à l’entourage royal : des dames du harem, des prêtres, des nains et même des chiens).
On a alors émis l’hypothèse qu’il put s’agir de courtisans « sacrifiés » au cours des funérailles. Dans le complexe de Aha, premier roi de la Ière dynastie, il y avait de très nombreux restes osseux d’hommes de 20 ans environ, ainsi que les ossements groupés de sept lions manifestement gradés en captivité : les uns et les autres furent tués à l’occasion des funérailles royales. Les tombes subsidiaires ont-elles toutes abrité des « compagnons » du royal défunt, tués et embarqués avec lui dans son voyage nocturne ? La pratique n’est pas inconnue et l’accompagnement de défunt de haut rang par tout un personnel mis à son service dans l’au-delà se retrouve en des époques et des lieux divers du monde entier comme l’expression suprême du pouvoir !

L’état est l’expression d’un monopole, celui de la violence, de la force de coercition qui encadre, oblige et puni si besoin est (dans la vallée et le delta, des gendarmes ruraux administrent la bastonnade aux contribuables récalcitrants). La pratique des morts d’accompagnement est l’expression d’une relation de dépendance personnelle, très étroite et très forte : si vous ne pouvez pas survivre à un maître, c’est bien que vous en dépendez totalement (comme les veuves qui se suicident à la mort de leur mari). Il ne s’agit pas d’un acte religieux, mais politique : c’est l’affirmation de la persistance au-delà de la mort d’un lien qui a existé dans la vie.
En Egypte, cette pratique disparaîtra à la fin de la Ière dynastie, et cette disparition même est le témoignage des bouleversements profonds qui se sont opérés au sein de la société égyptienne lors de la mise en place de la monarchie en tant qu’institution. Forme du paroxysme du pouvoir en pleine émergence, la mise à mort d’êtres humains ne sera plus jamais au programme des funérailles royales durant les quelques 3 000 ans d’existence de la civilisation pharaonique : une fois que les fidélités personnelles ont donné naissance à l’état, et lorsqu’il se réorganise sur une base plus bureaucratique, on n’a plus besoin de ces formes de dépendance personnelle. Elles deviennent même embarrassantes parce que, si elles ont donné naissance au pouvoir d’un souverain, elles risquent pareillement de donner naissance au pouvoir d’un grand du royaume qui pourrait s’opposer au pouvoir central.
Il est plus viable pour un état de développer l’idée de fidélité à un principe, de service de fonction, et de faire disparaître l’idée de service et de fidélité personnels.
Dès lors qu’un état développe une structure bureaucratique, les liens personnels deviennent superflus et contraires au bon fonctionnement de l’état.


Des sites du nord du Sinaï illustrent une présence égyptienne, peut-être pastorale, déjà présente dès le milieu du -IVè millénaire (-3 500). Les contacts entre l’Egypte et la Palestine sont contemporains de l’émergence, en Egypte, du système pharaonique et de la montée parallèle d’une élite sociale : les tombes de la dynastie 0 et du début de la Ière dynastie renferment des dizaines de jarres palestiniennes. On constate ainsi, sinon une conquête, du moins une influence de l’Egypte sur la Palestine à cette époque.
Depuis la Préhistoire, les Egyptiens entretiennent des rapports, tantôt Pacifiques, tantôt belliqueux, avec les pays limitrophes de la vallée du Nil et ceux qui sont situés en amont sur le fleuve. L’Egypte connut des époque guerrières à l’époque thinite, mais c’est à l’Ancien empire qu’apparaît une organisation militaire structurée, aux ordres de
« généraux », comprenant un noyau de forces permanentes – corps d’élite de recrues, corps d’auxiliaires nubiens ou libyens, encadrés par des officiers égyptiens – et des contingents provenant des milices ou levés dans les campagnes, avec leurs chefs locaux, pour participer à une expédition commerciale ou à une razzia.
Dans les régions désertiques, les chasseurs et les maîtres-chiens assurent la surveillance des frontières et la couverture des expéditions minières face aux nomades.

Dans une région aujourd’hui semi-désertique, Arad jouissait au début du -IIIè millénaire d’un climat plus favorable, mais son importance est due à la proximité du cuivre de la vallée de la Arabah, sans oublier la présence du bitume de la mer Morte (connu à cette époque pour l’étanchéité dans le bâtiment ou le génie civil – mélangé avec des éléments fins comme le sable –, sous le nom de « bitume de Judée » notamment des Égyptiens, Hébreux et Sumériens ; il avait déjà de multiples emplois : liant, produit pharmaceutique – servant notamment à la conservation des momies égyptiennes – et cosmétologique, mais surtout, et ce dans tout le bassin méditerranéen, pour le calfatage des navires).
En Palestine, au Bronze ancien I (-3 500 à -3 100) des centaines de villages témoignent d’un déplacement de l’habitat en direction des collines et des montagnes centrales où règnent le climat et la végétation méditerranéens.
Ces villages nouveaux indiquent une intensification de l’agriculture : c’est la naissance d’une économie méditerranéenne marquée par l’introduction de la culture de la vigne, de l’olivier et du figuier, qui marginalise les zones où se pratique un pastoralisme toujours présent mais plus discret.
Ces petites bourgades qui se développèrent, restèrent en marge de l’Histoire, car elles ne ressentirent nullement le besoin de recourir à une forme quelconque de comptabilité, encore moins d’écriture. Nous sommes ici loin des modèles mésopotamiens ou égyptiens.
Cette urbanisation modeste ne s’accélèrera qu’à l’époque du Bronze ancien II-III (-3 100/-2 700 à -2 700/-2 300) quand certaines agglomérations se transforment en cités (Meggido, Aï ou Tell el Farah). Pour autant, dès le Bronze ancien I, Meggido renferme de grandes constructions qui ne sont pas de simples habitats, alors qu’en Palestine l’influence mésopotamienne est quasi inexistante.
Beaucoup plus nette est la marque du monde égyptien, plus proche de la Palestine que le pays de Sumer. L’Egypte a toujours été attirée par les terres palestiniennes et ces contacts ne datent pas du Bronze ancien I. Ils s’accentuent alors et l’existence des gisements métalliques de Feinan joue un rôle important : l’Egypte a importé des objets fabriqués avec le cuivre de Feinan, notamment à partir de sa Ière dynastie, marquée par le roi Narmer.
Au point de contact des deux régions, dans le nord du Néguev, le village d’Arad, fondé dès la fin du Chalcolithique, ne tarde pas à devenir une petite ville fortifiée.

La Palestine, riche d’une agriculture originale, est-elle alors entrée dans le monde de la révolution urbaine ? Elle en est plutôt au stade d’ébauche : le monde palestinien ne connaît ni l’écriture ni aucune structure politique contraignante. On remarquera l’absence de tout art figuratif, de la moindre iconographie complexe et en particulier d’un « réalisme » iconographique, cet humanisme narratif qui caractérise la Mésopotamie du Sud dès l’époque de l’Uruk récent (celle des premières cités) et l’Egypte contemporaine. Cet art humanisé fait ici défaut et ce n’est sûrement pas un hasard.
Le Levant pré-urbain de la fin du -IVè millénaire et du début du -IIIè en est encore au stade de la chefferie complexe, auquel était parvenu le monde mésopotamien dès les -VIè et -Vè millénaires, alors que la Mésopotamie et récemment l’Egypte en sont déjà (tant pis pour elles) au stade du micro-état, voire déjà de l’état territorial dans le cas de l’Egypte (Narmer est le nom d’un roi égyptien de la période prédynastique qui passe pour être l’unificateur des deux royaumes d’Égypte – le Nord et le Sud – à la fin du -IVè millénaire : très proche chronologiquement du roi Scorpion, il était originaire de Hiérakonpolis, la capitale du royaume du Sud).

Le -IIIè millénaire est l’Age du Bronze ancien, bien que le cuivre soit encore beaucoup plus employé au sens métallurgique du terme.
En Anatolie, avec le début de l’âge du Bronze tout va changer : le village va se transformer en cité et le territoire en principauté. Le développement du pouvoir royal semble s’accompagner d’un abandon progressif des anciens rites de fertilité, au profit d’un nouveau culte rendu à la puissance physique (les représentations de la femme sont désormais quasi inexistantes).
Succèdent alors aux grandes stèles anthropomorphe celles du guerrier : une forme d’organisation (aberrante pour les Anciens) va se fonder, une personnalité armée, avec ses tendances agressives, imposant ses aspirations à l’ensemble de la communauté. Le mythe de la force, stérile, ennemi même de la vie, allait s’imposer.


En Mésopotamie, les villes structurent désormais complètement un paysage dont elles sont l’élément dominant. Le fondement de ces sociétés urbaines demeure l’agriculture, les villes ne survivant que grâce aux terroirs cultivés et aux steppes qui les entourent, qu’elles contrôlent et dont elles tirent leur subsistance.
Les champs et les troupeaux sont probablement encore l’objet d’une possession Collective. Les sociétés de la première moitié du -IIIè millénaire reposent sur l’appartenance à un groupe cimenté par les liens de la parenté. En leur sein, des élites de plus en plus marquées contrôlent une main-d’œuvre abondante et dépendante. L’ensemble est hiérarchisé selon une pyramide sociale soulignée par des signes extérieurs. La Mésopotamie est alors constituée d’une mosaïque d’entités semblables, les micro-états, qui sont beaucoup plus des cités que des états : on est encore loin d’un état au sens moderne du terme, doté d’une organisation politique et administrative s’imposant à tous (il faudra attendre le milieu du -IIIè millénaire et l’apparition des premières dynasties pour entrer dans une ère nouvelle, celle de l’état fondé sur un pouvoir héréditaire, quand les textes transmettront des lignées de « rois »).
Les villes sumériennes, installées le long des deux fleuves de la plaine mésopotamienne, se multiplient. Une quinzaine de villes, d’Ur et Uruk au sud à Nippur et Kish au nord, sans oublier les cités de la Diyala, se partagent le pays de Sumer. Le monde sumérien marque aussi fortement de son empreinte les villes de Suse, dans le Khuzistan, et de Mari, sur le cours moyen de l’Euphrate, autant qu’à Ebla en Syrie occidentale. Pour autant, l’Anatolie, si diverse, ne dépasse pas le stade de la chefferie ou de principautés autonomes (des seigneuries) : la richesse en minerais de toute nature suffit-elle à expliquer l’aspect particulier de ce développement (n’ayant pas besoin d’importations, la région vit toujours en semi autarcie, mais clairement sans état comme en Mésopotamie) ? Pour le plateau iranien, quelques grands sites sont les pièces d’un puzzle qui s’étend du désert du Karakoum à l’océan Indien. Entre la Mésopotamie sumérienne, la civilisation de l’Indus et la vallée de l’Amou Daria (fleuve d’Asie centrale, anciennement Oxus, qui naît dans les montagnes du Pamir – chaîne de hautes montagnes centrée sur le Tadjikistan –, traverse l’Hindu-Kush puis le désert du Karakoum, avant de former un delta qui se jette dans la mer d’Aral – mer intérieure d’Asie centrale, partagée entre le Kazakhstan au nord et l’Ouzbékistan au sud), le plateau iranien, riche en pierres et en minerais, joue un rôle d’intermédiaire, dont les oasis d’Asie centrale sont une pièce importante.


Les origines de la civilisation sumérienne (Dynastique Archaïque I, -2 900 à -2 800) s’enracinent dans la période d’Uruk, uniquement dans le sud du pays. Plusieurs grands centres se développent. Les rois mythiques d’avant le Déluge auraient régné à cette époque. La royauté s’installe d’abord à Kish, avec Etana (de la Ière dynastie) qui se rendit chez les dieux pour en rapporter la « plante d’enfantement ». Au cours de la période dite du dynastique archaïque, les villes de Kish, Lagash, d’Ur et d’Uruk dominent à tour de rôle le pays de Sumer. La Ière dynastie d’Uruk, en partie contemporaine de celle de Kish, compte d’autres rois mythiques comme Emmerkar, qui serait l’inventeur de l’écriture, ou Gilgamesh qui partit à la rencontre d’Uta-Napishtim, seul survivant du Déluge, en quête du secret de l’éternité.
Bien que les inscriptions royales mésopotamiennes, ainsi que l’iconographie officielle, insistent sur le caractère absolu du pouvoir royal dans le cadre des micro-états et des états proche-orientaux, d’autres textes permettent de voir qu’au niveau local les Assemblées des Anciens, chefs des familles ou des clans les plus importants de la région, pouvaient jouer un rôle important dans la gestion de la ville, du village et de leurs territoires. Les membres de ce type d’assemblée pouvaient d’ailleurs représenter la population dans ses relations avec le gouvernement et l’administration centrale. Plus fréquemment attestées dans les régions de la Mésopotamie du Nord (Akkadiennes donc, Sémites), l’organisation politique était caractérisée par la présence des populations sédentaires, rurales ou urbaines, et des populations semi-nomades.
A la cour royale, par exemple dans la cité syrienne d’Ebla au -IIIè millénaire, l’assemblée des Anciens réunissait de fait les hauts fonctionnaires et les gouverneurs du royaume (au début du -IIè millénaire, l’assemblée de la ville d’Assur a une réelle importance politique, dans une situation où les pouvoirs de la royauté sont très faibles).

Dès le Dynastique Archaïque II (-2 800 à -2 600), cette civilisation gagne la franche septentrionale (nord) de la plaine où elle efface assez rapidement les particularismes locaux et l’emploi de l’écriture se développe. L’écriture demeure rudimentaire, mais la variété augmente (textes administratifs, littéraires et scolaires, contrats, listes lexicales), toutefois, les signes sont de plus en plus linéaires et se rapprochent du vrai cunéiforme (ou écriture en forme de clou, effectuée avec un calame en roseau sur des tablettes d’argile) ; les sceaux-cylindres sont souvent inscrits au nom de leur propriétaire.
A partir du Dynastique Archaïque III (-2 600 à -2 400), l’écriture est clairement cunéiforme et se répand, servant notamment, à titre de propagande, à retracer l’histoire d’une cité ou de son roi en vantant ses victoires. Le dernier roi de cette dynastie, Akka, fut l’adversaire du célèbre roi d’Uruk, Gilgamesh (vers -2 650).
Vers -2 400, certains micro-états sumériens esquissent des alliances et des regroupements politiques : le royaume était organisé en régions dirigées par des chefs de lignée. Le système social était fondé sur la position sociale du père, qui est représentative de la position sociale de la lignée, et sur l’âge. Tous les 5, 12 ou 18 ans, une nouvelle génération accédait au pouvoir.
Mais ces tentatives prématurées furent sans lendemain : on ne voit naître un véritable état territorial que vers -2 350. Cet état, appelé Agadé ou Akkad, fut créé par Sargon. Il regroupa sous son autorité des territoires de plus en plus éloignés du centre de la Mésopotamie, jusqu’à former un royaume qui s’étendait du Golfe à la Méditerranée. Cet état militaire et conquérant est prédateur : il s’est appuyé sur une armée et un renouvellement idéologique complet. Avec Sargon, l’état, qui intègre de manière contraignante les territoires qu’il contrôle, s’impose. La fin du -IIIè millénaire vit s’accélérer les mutations, tout au moins en Mésopotamie.
Quel parcours en quelques centaines d’années : les structures néolithiques, si profondément enracinées dans la Préhistoire, s’effacent, l’état apparaissant progressivement. Les clivages fondés sur des patrimoines particuliers creusent des lignes de fracture visibles (voir les tombes royales d’Ur ou d’Alaca, les trésors de Troie).


Le fondement de la civilisation sumérienne est l’agriculture : le pays de Sumer, dépourvu de matières premières importantes et particulièrement de ressources minérales, est un monde de paysans, dont les seules ressources sont la terre et l’eau. La basse Mésopotamie, longue oasis irriguée par les cours inférieurs du Tigre et de l’Euphrate, a toujours eu la réputation d’une terre extraordinairement féconde. Cependant, la fertilité naturelle est médiocre et les sols, de faible teneur en azote, sont souvent durcis, peu perméable et salés (anciens marais asséchés, naturellement ou par drainage humain). Le climat de l’époque sumérienne était à peu près le même que celui d’aujourd’hui. Cela imposait le recours à l’irrigation, ne tenant pas compte de précipitations faibles et irrégulières. Les terres peuvent être productives lorsqu’elles sont irriguées (condition indispensable), offrant alors une superficie continue de terres arables. L’eau nécessaire provient surtout de l’Euphrate, où la pente, très faible, permet un drainage naturel des champs et l’irrigation par gravité sans nécessité de travaux gigantesques. Le contrôle de l’eau exige seulement de creuser et d’entretenir des canaux, d’élever des digues pour contenir les crues. Les champs, cultivés à l’aide de la houe (un des plus anciens outils utilisé depuis le néolithique, sorte de pioche mais plate, utilisé pour le travail superficiel du sol dans les champs et les jardins, indispensable pour effectuer de nombreux travaux, notamment pour remuer et émietter la terre après bêchage, désherber et creuser le sol pour les plantations) et de l’araire (instrument du -IVe millénaire tracté par un animal, considéré à tort comme l’ancêtre de la charrue alors que ces deux équipements aratoires ont coexisté au fil des siècles, chacun ayant ses propres spécificités : l’araire effectue un travail en surface, rejetant sur les deux côtés la terre émiettée et déplacée par le soc, c’est l’instrument typique de l’assolement biennal, adapté aux sols légers, et ne nécessite qu’une bête de trait peu puissante – un âne – ; avec la charrue, la terre est travaillée en profondeur, mais rejetée d’un seul côté, elle est donc plus adaptée aux terres lourdes – notamment des plaines du Nord –, mais demande un attelage plus puissant pour être pleinement efficace – bœufs ou chevaux – ; autrement dit, l’araire scarifie le sol et permet un labour superficiel, tandis que la charrue est utilisée pour les labours profonds), produisaient essentiellement des céréales. En dehors des champs de blé et d’orge, mieux adaptés à ces sols, le paysan cultivait des légumes, complément indispensable à une alimentation à base de céréales, de fruits et de dattes.
Malgré les dangers d’une salinisation excessive (à cause de l’irrigation qui fait remonter le sel par capillarité, donc par la faute même des humains), les rendements étaient très honorables (ni fabuleux ni désastreux). Les agriculteurs sumériens, confrontés à un milieu difficile, à des terroirs peu fertiles et à un climat excessif, sont des paysans habiles qui ont tiré le maximum possible de leur terre, autant qu’ils savent, de longue date, élever bovins et porcins (-VIIè millénaire, un millénaire après les chèvres et moutons). Ils possédaient même des laiteries, témoignant, au milieu du -IIIè millénaire, de la préparation de beurre clarifié destiné à la vente, et donc d’une économie rurale, centrée autour d’une communauté paysanne exploitant les ressources de troupeaux de bovins.
Il n’y a pas de ville sans agriculture, c’est-à-dire sans excédents agricoles susceptibles d’être consommés par les citadins (pour permettre les artisans mais surtout les inactifs, les chefs religieux/politiques). L’agriculture sumérienne et la pêche pouvaient supporter un accroissement notable de population. En ce sens, si la basse Mésopotamie de la première moitié du -IIIè millénaire est bien le pays des villes, c’est parce qu’elle est d’abord le pays des champs agricoles : sans agriculture performante, les micro-états sumériennes n’auraient jamais vu le jour !
Elle ne suffit pas à rendre compte de leur développement : ces villes sont le reflet d’un changement du fonctionnement économique et social plus profond. A partir du -IIIè millénaire, les habitants de la Mésopotamie ne sont plus répartis en petites communautés rurales identiques, mais s’organisent au sein d’une société plus complexe et plus hiérarchisée. Autour de chaque ville se développe un réseau de bourgades grandes et petites et de villages. Chaque micro-état, dirigé par une élite sociale marquée, regroupe, à côtés des agriculteurs, ces spécialistes nouveaux que sont les scribes, les artisans et les soldats, tous plus ou moins retirés du champ de la production agricole.
Quels sont les fondements du système économique ? Quel rôle joue la redistribution des productions (sûrement pas des richesses, accaparées comme biens de prestige par les nantis) ? Quel est le statut familial et le régime des terres ?
Roi et prêtres se sont-ils opposés et l’un a-t-il donné naissance à l’autre ? Les Modernes ont tendance à séparer de manière trop drastique un pouvoir séculier d’un pouvoir spirituel ou religieux, selon des catégories inconnues des Sumériens. Le pouvoir politique, qui garantit l’ordre social, s’est sûrement servi du monde religieux pour assurer son autorité. Dès le Protodynastique II, les villes sumériennes possèdent des temples : la société sumérienne se structure autour de divinités poliades (protectrices d’une ville) multiples, qu’on organisera bientôt en un véritable panthéon. Au Protodynastique III, de grandes tombes pourvues avec une magnificence inouïe d’objets précieux, sont la dernière demeure de hauts personnages (qu’on peut appeler « rois », si l’on veut). Une cosmologie rudimentaire se créée autour de chaque dieu patron de cité : la religiosité sumérienne s’oriente ainsi vers une conception monarchique !

Au Dynastique archaïque III (-2 600/-2 400), le palais et le temple constituent les principales institutions du pays. Le temple gère les terres du royaume où s’activent de nombreux travailleurs rémunérés par un système de rations (une forme d’esclavage « acceptable », pas très éloigné du salariat moderne, où l’on produit beaucoup pour les autres, en récupérant le strict nécessaire à la survie pour soi-même).
L’activité économique est fortement placée sous l’emprise de la religion. Le sacré s’organise dans le cadre palatial autour de la production agricole. La concentration en un même lieu de vastes quantités de denrées indique l’existence d’une centralisation économique sous l’égide de la divinité plus encore que sous le contrôle du roi.
Si le long de l’Euphrate et du Tigre les plaines sont fertiles, la basse Mésopotamie doit sa richesse agricole à l’irrigation. Pour la période historique, il existait ainsi des aménagements de systèmes d’irrigation par la création de canaux ou la modification du cours naturel des fleuves.
L’outillage diffère peu du -IVè au début du -Ier millénaire : il est essentiellement fait de pierres et de bois (comme les faucilles), il faudra attendre le -Ier millénaire pour voir la diffusion du fer et son utilisation dans l’agriculture. Les céréales étaient de loin la culture dominante (essentiellement blé, orge et épeautre), élément de base de l’alimentation des humains, elle était également utilisée pour celle des animaux. Le palmier-dattier tint un rôle important (un palmier artificiel au milieu de la cour du palais représentait l’abondance du royaume) puisque de son fruit peuvent être tirés de l’huile, du miel, etc. Ces aliments sont faciles à conserver : l’entreposage des céréales se faisait dans des silos de pierre aussi bien que dans des jarres. La région du Khabour joua un rôle important dans la production et l’exportation des céréales aux -IIIè et -IIè millénaires : des importations de céréales en basse Mésopotamie depuis cette région sont bien attestées.
Ces petites surfaces agricoles faisaient l’objet d’une économie familiale où les fruits de l’exploitation étaient consommés par la famille et le surplus revendu. C’est le noyau familial qui assure la cohésion de la société, la femme en étant la pièce maîtresse.
Pendant la période des dynasties archaïques (-IIIè millénaire), les terres et leur exploitation se divisaient entre le roi et le temple ; peu à peu, à partir du -IIIè millénaire, c’est le palais royal qui géra cette économie à travers une politique de fermage où le roi s’attachait des personnages importants qui se voyaient attribuer des terres.

Les maisons des artisans ne comportent pas d’atelier proprement dit. Les artisans qui demeuraient dans ces maisons familiales dépendaient des « maîtres » des grands édifices.
Ils s’inscrivent en effet dans un système de « redistribution » : le commanditaire fournit aux artisans matières premières et outils, ceux-ci remettent le produit de leur travail et reçoivent en échange leurs moyens de subsistance, rations alimentaires essentiellement. Bref, nous sommes un peu dans le système prolétaire du XIXè siècle, où le patron ne rémunère ses employés qu’au « juste » niveau, se contentant d’assurer leur survie mais nullement leur développement matériel et de confort, réservés à l’élite !

Pour autant, il existait des artisans privés, installés dans la ville, travaillant pour les besoins généraux de la communauté. Il s’agit surtout d’artisans itinérants qui circulent de place en place, avec leur outillage et leurs matières premières.
Les trois principaux domaines dans la production artisanale sont la poterie, le travail de la pierre et celui du métal.
Il existe des ateliers multiples, spécialistes de céramique fine travaillant pour satisfaire la demande de l’élite au pouvoir et artisans produisant en séries standardisées la céramique commune (amphores, cruches, jarres, marmites).
Il existe une spécialisation très poussée des artisans comme des ouvriers : fabricants d’outils en pierre taillée ou polie, bâtisseurs et carriers, graveurs de sceaux, tailleurs de vases de pierre (objets d’usage courant ou de prestige, ils servaient aussi d’offrandes dans les nécropoles). Ce travail de la pierre était maîtrisé par la plupart des artisans. Ceux-ci étaient intégrés dans un système de travail à la commande, où ils produisent en fonction des besoins des personnes ou des groupes dont ils dépendent.
Le travail du métal était l’une des activités les plus importantes dans l’économie palatiale : le développement de l’outillage de métal a transformé les conditions de travail des agriculteurs et des divers artisans, après avoir été monopolisé pour le plaisir des yeux de l’élite.

Les activités des artisans prennent place dans un ensemble complexe de réseaux d’échanges, relations s’étendant de la Syrie à l’Indus, de l’Anatolie à l’Egypte. Ces artisans, entre traditions et innovations, s’adaptent progressivement aux nouveaux outils et aux nouvelles techniques et modes.
Les palais disposaient, sur leur propre territoire, d’une partie des matériaux nécessaires à l’activité des artisans, mais d’autres devaient être importés. Les matières semi-précieuses de provenance étrangère et plus ou moins lointaine, n’entraient pas dans le cadre de courants commerciaux réguliers.

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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