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20 juillet 2009 1 20 /07 /juillet /2009 10:11

Des micro-états aux royaumes, puis à l'empire
Télécharger le fichier : 09-Les aubes des dogmes et leurs Contestations.pdf


La contrepartie de cette splendeur matérielle est peut-être l’invention de la guerre régulière. Entre des cités voisines et indépendantes les unes des autres ne pouvaient que naître des conflits. Les cités sumériennes ont pratiqué, pour la première fois, la guerre à l’aide d’armées régulières (aucune trace antérieure ne nous est parvenue de combats entre des troupes organisées ayant cette finalité spécifique). Il faut dire aussi que la guerre est un moyen pour le roi d’institutionnaliser sa fonction, s’affichant comme vainqueur et conquérant.
Avant les Sumériens, point d’armée ni de tactique (même si la violence a toujours existé, déjà dans la Préhistoire lointaine). Or, leurs villes, qui partageaient une culture identique et un même niveau de développement, ne cessèrent de se jeter les unes contre les autres.
Vers -2 500, la stèle des Vautours (au Louvre) offre un bon exemple de propagande guerrière : elle illustre le conflit qui opposa deux villes, Lagash et Umma, distantes de 25 km, en précisant bien les causes économiques de ces empoignades.
Par le texte et l’image, le conflit des rois terrestres est transposé dans le monde des dieux, les divinités tutélaires des deux états étant les véritables protagonistes de cette opposition, s’appuyant chacune sur leur bras armé, leur roi. Sur ce monument, le roi Eannatum, souverain de Lagash, est représenté brandissant les symboles du dieu Ningirsu (notamment l’aigle tenant des animaux dans ses serres), dont il est le conquérant. Une fusion est ainsi opérée par le texte et l’image entre les mondes terrestres et divins, et l’action guerrière de l’état se trouve justifiée. Eannatum est le bras armé de Ningirsu, engagé dans une lutte contre le dieu d’Umma, Shara.
Malgré un arbitrage ancien, Umma s’était emparée d’un territoire appartenant à Lagash. Le prince Eannatum de Lagash récupéra la région controversée et creusa un canal d’irrigation parallèlement à la frontière. Les gens d’Umma reprirent l’offensive, asséchèrent le canal, mais perdirent la bataille. Toutefois, ils réitérèrent la tentative. Cette fois, ils s’emparèrent des troupeaux de l’ennemi et asséchèrent à nouveau le canal.
La stèle monument célèbre la victoire de Lagash (et surtout de son roi). Le préambule de l’inscription rappelle les raisons de la guerre et résume les opérations militaires, plusieurs registres représentent les épisodes marquants de la lutte. L’ensemble est placé sous la protection du dieu de Lagash, Ningirsu. Au sommet de la stèle, le prince de Lagash s’avance à la tête de ses troupes. Les soldats, disposés en une phalange serrée, accompagnés de chars, écrasent leurs ennemis sous leurs pas ou roues. Dans le champ planent des vautours. Il s’agit d’un défilé de troupes victorieuses après la victoire, plutôt que d’un combat. Les corps des vaincus sont empilés A côté, on prépare un sacrifice.
Le texte conclut en appelant la malédiction divine sur les contractants qui enfreindraient les clauses du traité.

L’infanterie s’est transformée en une lourde phalange blindée, assez proche des hoplites des phalanges grecques : une troupe qui combat pique en avant maniée à deux mains, la seule différence morphologique avec les guerriers d’Ur ou de Lagash résidant dans l’armement défensif, la traditionnelle armure de bronze occidentale, contrastant avec l’équipement maladroit et encombrant des Sumériens. On peut alors se demander si l’on n’avait pas affaire à des batailles rangées de citoyens, peut-être dans des champs clos réservés à cet effet, c’est-à-dire à une forme très policée de la guerre.
Les effectifs des soldats ne devaient pas être très nombreux, tout au plus quelques centaines d’hommes dans chaque cité. Les territoires sont petits et les ressources mobilisables modestes. Ce n’est qu’au cours du -IIè millénaire que le nombre des combattants augmentera considérablement.
Le combat en rase campagne ou en champ clos ne sont pas les seules actions militaires, l’assaut des villes devait tenir une place importante : les cités sont ceintes de remparts, avec des tours et des bastions en saillie. Ces murailles datent souvent du Protodynastique I.
Tout cela ne suffit pas à faire de la société sumérienne une société militaire, mais il existe des armées dotées d’un équipement spécial, marchant au combat selon un certain ordre, le prince s’avançant à leur tête. La guerre sévit de façon endémique car, sur un territoire restreint, les rivalités ne peuvent plus, comme jadis, se résoudre par la segmentation et le départ, mais par le conflit. Cette société a inventé l’armée et sur ce point comme sur beaucoup d’autres, l’époque sumérienne marquer un tournant décisif.


Déjà, la culture sémitique émerge, ce sera les Akkadiens (les Sumériens, issus de la culture d’Obeid – -6 500 à -3 700 –, ne sont pas sémites ; on ne connaît pas la raison de leur présence dans la région sud mésopotamienne ni leur date précise d’arrivée).

L’avènement de Sargon, fondateur de l’état d’Akkad (-2 340/-2 280), marque une étape importante dans l’évolution de la Mésopotamie. Ses armées abattirent le royaume d’Ebla, envahirent la Syrie du Nord, poussèrent jusqu’aux vallées du Taurus (Anatolie/Turquie du Sud) et lancèrent des expéditions vers les rivages du Golfe. Par ses conquêtes, le roi Sargon fera disparaître les cités indépendantes sumériennes au profit d’un état centralisé traversé par des conflits permanents.

Durant l’époque d’Akkad, une succession de rois a su réunir une mosaïque de cités en un seul ensemble. Un tel évènement a eu un retentissement considérable et l’histoire de l’état akkadien comme celle de sa chute ont marqué de façon profonde la mémoire mésopotamienne.
Cette expansion rapide s’appuie sur un changement de l’organisation politique : la Mésopotamie est unifiée en un véritable état. Il ne s’agit pas d’un empire, si l’on compare cette entité modeste aux grands empires « universels » du -Ier millénaire, mais plutôt d’un état primitif, conquérant, guerroyant sans cesse aux marges de son territoire. Mais la logique qui structure l’état akkadien est territoriale et non fondée sur le contrôle de liens personnels unissant lignages et parentés, comme c’était le cas à l’époque des Dynasties Archaïques : désormais on fait parti d’un état parce qu’on y réside ! Il a donc tendance à s’agrandir parce qu’il n’est pas la propriété d’un seul lignage. Il existe entre l’avant et l’après Sargon des différences dans tous les domaines, qu’il s’agisse de l’organisation politique désormais centralisée, de l’organisation sociale, de la religion et de la production artistique : à une idéologie royale affirmée et une religion plus élaborée correspond une individualisation des représentations royales et des figures divines.
En principe, le roi mésopotamien n’est pas considéré comme un dieu, ni de son vivant ni après sa mort, même si le culte des ancêtres royaux avait une grande importance dans les rites du palais. Si des rois de l’époque de la formation de l’empire d’Akkad, et encore au moment de la restauration néosumérienne, ont revendiqué une nature divine, l’opération avait pour but de renforcer l’institution même de la royauté dans des situations de grande crise et de tensions idéologiques.

Sargon, chef de guerre sémite originaire de Kish, prit le nom de Sharrukin, signifiant « roi légitime », sans doute parce qu’il ne l’était pas (on peut traduire plus exactement par « que le dieu affermisse le roi »). Il fonda une nouvelle capitale, Akkad (ou Agadé), dans la région de Kish. Sargon d’Akkad, qui fut d’abord soumis au roi de Kish, s’est lui aussi placé sous le patronage d’Inanna, introduisant son culte dans sa nouvelle capitale. En effet, il doit son ascension politique à la déesse qui, s’étant éprise de lui, lui a toujours accordé son aide. Inanna, choisissant de s’établir à Akkad, y bâtissant son temple, elle attire toutes sortes de prospérité sur la ville.
Son règne très long (environ soixante ans : -2 300 à -2 240) devint légendaire : il fut décrit comme Moïse, mis au monde en secret et abandonné dans une corbeille de jonc au fil d’un fleuve. Sur les stèles, il ne différencie guère des dynastes sumériens (non sémites) : stylistiquement, Sargon est un roi protodynastique.
La composition et les thèmes reprennent également les représentations guerrières sumériennes. Mais si le combat est identique, le champ de bataille a changé : l’état fondé par Sargon se voulait universel. Lui et ses successeurs ont cherché à contrôler, à la périphérie du monde sumérien, les routes qui menaient aux produits exotiques indispensables, biens de première nécessité et de prestige (nettement moins nécessaire, sauf pour les rois pour marquer leur autorité).
Les solutions apportées au vieux problème du monde mésopotamien dépourvu de la plupart de ces richesses, furent nouvelles. Sur la route des hautes terres boisées et minières d’Anatolie, le royaume d’Ebla fut détruit (pour casser son monopole sur ce transit de matériaux) et l’Anatolie atteinte, tout le nord de la Syrie fut conquis, Suse (porte du monde iranien) fut annexée, les rives du Golfe furent contrôlées, la péninsule d’Oman abordée. Dans toutes ces directions, Sargon et ses successeurs livrèrent des guerres incessantes.
Cette volonté expansionniste fut formalisée par le petit-fils de Sargon, Naram-Sin, quatrième roi de la dynastie (vers -2 210 à -2 175), où il adopta le titre nouveau de « roi d’Akkad et des quatre régions (du monde) », affirmant ainsi une prétention à gérer la terre entière, ce titre étant un manifeste politique : il rappelle que les quatre régions s’étaient levées contre lui et qu’il en avait triomphé neuf fois en une seule année par la force des armes.

Lors de l’époque d’Akkad, à cette construction territoriale centralisée correspond un nouvel idéal du pouvoir, dont la vocation universelle est affirmée. Cette nouvelle échelle de la royauté aboutit à l’instauration d’une distance supplémentaire entre la société et le souverain, lequel se rapproche de la majesté surnaturelle des dieux.
Roi des 4 régions : avec la prétention universelle qu’elle exprime, cette titulature aboutit à la divinisation du roi, de son vivant. L’iconographie du pouvoir révèle le caractère sacré de la royauté, le souverain s’identifiant au dieu. La stèle de Naram-Sîn illustre cette nouvelle option de la royauté : le roi propose une assimilation multiforme de sa personne au monde divin. En se plaçant sur la montagne, qu’il gravit et où il précipite ses ennemis en rejoignant les astres des grands dieux, il fait référence au dieu Nergal, dieu des Enfers qui bouscule vers le séjour des morts, la montagne, tout ce qu’il détruit pour que la vie puisse reprendre. La référence est également implicite à la puissance du dieu Shamash, le soleil qui dissipe les ombres, image de la justice et qui procède chaque matin de l’est en gravissant les montagnes qui bordent l’horizon oriental de la Mésopotamie. Un texte de son grand-père, Sargon, relate d’ailleurs comment ce dernier sut gravir la montagne et fait référence aux anciens rois disparus dans la mer (à l’ouest) pour gravir ensuite la montagne (à l’est), évoquant la course de l’astre solaire.
Enfin, la montagne, qui est souvent considérée comme le séjour divin par excellence, est également une épithète d’Enlil, dit « Grande Montagne », rappelant son temple de Nippur, l’ « é-kur » (maison-montagne). Le roi et sa victoire juste s’inscrivent dans la résidence divine par excellence, celle du dieu monarque.
Au cours de son règne, il finit par faire précéder son nom du déterminatif divin : l’époque témoigne donc d’un renforcement du pouvoir royal, même si l’on peut hésiter entre une réelle divinisation du roi ou une assimilation symbolique. Le concept de domination de l’univers qui avait été l’apanage des seuls dieux est désormais appliqué au roi ! Le roi devient le thème presque unique de la statuaire comme du relief (la diorite, des rives du Golfe, est une pierre assez dure et difficile à travailler, mais elle devint la pierre royale par excellence : peut-être existait-il un atelier officiel exécutant des monuments en série ?), sa fille étant faite grande prêtresse du dieu Sin d’Ur (tradition mise en place par Sargon et poursuivit après lui).

C’est avec la reconstruction de Mari (vers -2 300), comme ville refondée après l’intervention brutale de Naram-Sîn, qu’une innovation nouvelle et essentielle affecte le palais, témoignant d’une nouvelle idéologie : c’est le premier et le seul exemple de symbiose temple/palais. Le pouvoir, victorieux, remit sans attendre le palais en état. Ainsi apparaît pour la première fois un édifice tout imprégné de sacralité, qui s’adjoint rapidement une salle dont la fonction royale prévaut.
Or, c’est au même moment que l’on voit apparaître, pour la première fois également, une représentation royale pourvue des signes de la divinité : Naram-Sîn, sur sa stèle, ne se contente pas de gravir la montagne en conduisant l’assaut de ses troupes contre les ennemis : coiffé de la tiare à cornes, attribut divin, non seulement il dépasse par la taille les autres humains (là ne réside pas la nouveauté), mais encore il les surpasse tous puisque, en progressant le regard dirigé vers le sommet, il vise le monde céleste. Aucune représentation antérieure n’avait donné au roi une telle envergure : le choix de la verticalité des stèles au lieu de l’horizontalité du déroulement des cylindres est bien évidemment dominé par la volonté de montrer la nouvelle dimension du personnage royale.

Les grands mythes ne reçurent leur forme définitive qu’au cours du -Ier millénaire, à Babylone, alors qu’à l’époque d’Akkad, l’iconographie était indépendante des textes. Durant la période akkadienne, les graveurs représentent des mythes, où dans cette iconographie foisonnante des dieux bien personnalisés sont enfin présentés comme gouvernant le monde. C’est une étape décisive de l’élaboration de concepts véritablement religieux, tandis que la grande statuaire et le relief restent accaparés par la louange du roi et de ses victoires : sur ce plan, l’époque d’Akkad est une époque théologique !
Cependant, la créativité iconographique de la période d’Akkad s’est épuisée assez vite pour laisser place, aux époques postérieures, à des illustrations répétitives de cérémonies cultuelles. Le texte était alors capable d’exprimer, bien mieux que l’image, la subtilité des thèmes.

La capitale Akkad n’ayant pas été retrouvée, il est difficile de décrire l’organisation de son état, même si on entrevoit l’existence d’une centralisation administrative. L’écriture fut uniformisée, comme le calendrier, même si les résistances furent vives (notamment de la part des gouverneurs de province). Il y eut aussi probablement centralisation économique. Sargon se vante d’avoir fait accoster aux quais de sa capitale les bateaux provenant de la côte indienne, de la péninsule d’Oman et de la côte d’Arabie et de Bahreïn.

Il fallut d’abord soumettre les cités sumériennes du sud, Ur, Uruk, Umma ou Lagash. Contre Sargon, Rimush, son successeur immédiat, mais aussi Naram-Sin (vers la fin de son règne, il doit faire face à une Insurrection générale, fomentée à l’intérieur de son empire) et Shar-kali-sharri, les Révoltes furent nombreuses (c’était la première Lutte contre l’impérialisme). Rimush vint à bout d’une Révolte du pays de Sumer (rassemblant Ur, Uruk, Umma et Lagash, cités ennemis coalisées contre plus fort qu’elles) en faisant preuve d’une férocité exceptionnelle. Dès lors, le pays de Sumer fut contrôlé de manière stricte, permettant à Rimush de guerroyer en Iran. Les stèles montrent l’aspect conquérant du roi, où les dieux sont témoins de la victoire, voire les garants du succès royal. Les monuments marquent une prétention nouvelle de la monarchie d’Akkad à l’empire universel, en exaltant comme jamais l’image royale, franchement présentée comme divine. L’initiative prise par Naram-Sin de se faire déifier de son vivant est à l’origine directe de cette présentation nouvelle de la victoire.

On a souvent décrit Akkad comme un état militaire, l’armée étant, équipée de piquiers et d’archers, plus souple que la lourde phalange sumérienne.
Les sculptures témoignent d’une idéologie royale à base militaire : des inscriptions triomphales énumèrent les victoires, les statues royales prennent une ampleur nouvelle et sont empreintes d’une grande majesté. On voit apparaître un art officiel, outil de propagande indiquant que nous sommes en face d’un véritable état qui tient en main les moyens de sa propre existence. La guerre devient le support de l’activité économique. Le très lointain successeur de Sargon, le roi d’Assyrie Sargon II (fin du -VIIIè siècle), en sera bien conscient, qui reprendra pour son compte ce nom illustre.
Les listes de butin sont impressionnantes et les pays voisins sont mis au pillage : à l’époque d’Akkad, l’étranger est devenu une proie !

La tentative d’organisation et d’unification du monde mésopotamien par la dynastie d’Akkad sur les plans politiques et religieux fut de courte durée (deux siècles). Les cités relevèrent bientôt la tête : le règne d’un des derniers rois akkadiens, Shar-kali-sharri (environ de -2 175 à
-2 150), fut ponctué d’inscriptions relatant des succès militaires remportés sur les Elamites du Sud-Est, les Guti du Zagros, ou les Amorites de l’Ouest. L’état était-il désormais menacé de toutes parts ? Les Guti du Zagros, en particulier, semblent rôder jusque dans les environs d’Umma ou de Lagash.
La mort de Shar-kali-sharri ouvre une période de troubles internes : certains princes se prétendent ses successeurs, d’autres bénéficient d’une totale indépendance (la Liste Royale Sumérienne résume la situation : « Qui était roi ? Qui n’était pas roi ?). Des hordes Guti, peuple montagnard mal vu des citadins et des paysans, ont-elles dévasté les terres d’Akkad ? Il n’y a pas de trace de destruction massive, mais au contraire, il semble qu’une certaine stabilité ait persisté jusqu’à la fin de l’époque paléo-babylonienne, au début du -IIè millénaire. Toujours est-il que la mémoire d’Akkad ne se perdit jamais : on en fit le modèle de l’état universel, une sorte d’âge d’or fondé par un Sargon légendaire et largement mythique.


Akkad ne fut pas une entreprise durable, des princes tentèrent un retour en arrière. La IIIè dynastie d’Ur retint de l’expérience l’intérêt de la centralisation, mais elle se perdit dans la bureaucratie. Lorsque les difficultés extérieures surgirent, l’état d’Ur ne survécut pas. Avec lui, le vieux monde sumérien sombra définitivement et les contemporains en étaient conscients.
Dans le désordre qui suivit l’écroulement d’Akkad, nombreux furent les princes qui voulurent restaurer la gloire des antiques cités.
Dès les derniers temps de la dynastie akkadienne, un prince local, Ur-Bau, rendit à Lagash son indépendance politique. Vers -2 150, à la chute d’Akkad, son gendre Gudea en fit un état qui combattit jusqu’en Elam. La place prise par la statuaire officielle relégua les figurations populaires dans le champ de la terre cuite moulée, moins coûteuse, les princes monopolisant les grands blocs de pierre dans lesquels ils font sculpter leur effigie. Il existe un véritable engouement pour la diorite, qui connut son apogée sous Gudea : la statuaire est devenue l’apanage des rois, soulignant l’importance des souverains (malgré un archaïsme du style volontaire), alors qu’aucune statue ne semble être celle d’un dieu. Pour autant, Gudea entrepris la réfection de nombreux temples : Gudea reçoit les instructions divines durant des songes, la déesse Nanshe fournissant le programme, le prince l’exécute et en rend compte sur des cylindres.
Cela se fit dans une atmosphère religieuse, marquant l’absence de glorification militaire et belliqueuse : le prince fort est désormais le prince pieux, représenté en prière et non plus à la tête de ses troupes.


Après la période troublée qui suit la disparition d’Akkad, un état unitaire se reconstitue autour de la ville d’Ur (IIIè dynastie d’Ur, vers -2 100/-2 000), dans une atmosphère de retour plus ou moins factice à la culture sumérienne. Avec Ur pour capitale, le roi Ur-Nammu recueille l’héritage des Sargonides, restaure l’unité du pays et met en place pour la première fois un véritable appareil d’état. Expérience unique d’une bureaucratie hypertrophiée, l’état d’Ur III disparaît en une catastrophe générale aux causes multiples, qui marqua longtemps la conscience collective mésopotamienne !

Dans le domaine religieux, la divinité n’apparaît sous la forme humaine que tardivement, dans la seconde moitié du -IIIè millénaire (à partir de -2 500), la tiare à cornes (couronne haute, souvent de forme cylindrique, rétrécie vers son sommet, faite de tissu ou de cuir et richement ornementée d’une paire de corne de buffle comme décoration et symbole d’autorité, ainsi que d’un cercle de courtes plumes entourant le sommet) étant son signe de reconnaissance.
L’anthropomorphisme n’est pas un progrès, il répond seulement à un besoin de l’humain de tout ramener à son image.
Au cours du processus de formation du micro-état, les rapports du groupe social avec la divinité (un panthéon principal, mais une divinité marraine de la ville) vont se trouver institutionnalisés avec l’invention d’un système inséparable du social et du politique, qui déterminera ce que l’on considérera comme sacré en référence aux croyances et à l’idéologie du groupe, ce système contribuant lui-même à structurer la société : c’est le véritable début de la religion. L’alliance du sabre (l’état) et du goupillon (la religion) était née !
Ainsi, les dieux eux-mêmes sont organisés : un « roi des dieux » n’est pas, par rapport aux autres, dieu comme un roi par rapport à ses sujets, mais comme un roi par rapport à ses ministres. Les fonctions traditionnelles attribuées aux différents dieux, en dehors du dieu souverain, ressemblent en effet à ceux d’un gouvernement. Ce panthéon assure la marche du monde, comme la maison royale assure la marche de l’état. Les dieux principaux étaient considérés comme de hautes autorités, dont An était le souverain, fondateur de la dynastie tant divine que royale. Détenteur des insignes royaux, il jouissait d’une préséance, auréolé de prestige, d’expérience et de sagesse. An (sumérien) / Anu (akkadien) est le dieu suprême du panthéon. Maître du ciel, il est le père de tous les dieux, de la végétation ainsi que de la pluie. Uruk est son lieu de culte principal. Très rarement représentés dans l’art, la tiare à cornes le représente de manière symbolique.
Son fils aîné, Enlil, était aussi un monarque. C’est lui qui exerçait véritablement le pouvoir et devant qui se prosternait l’assemblée des dieux, conformément à un schéma reflétant le modèle du pouvoir temporel, rassemblant un souverain et son assemblée, placés ensemble sous la bienveillance d’un ancêtre fondateur. Enlil (Ellil en akkadien), le « Seigneur-souffle », règne sur l’air et l’atmosphère, et est le créateur de la terre. C’est le dieu souverain par excellence, celui qui exécute les décisions des assemblées divines. Enlil est également symbolisé par la tiare à cornes et son lieu de culte principal est Nippur. Il fait partie de la triade divine suprême, composée en outre d’An et d’Enki. Enki (Ea en akkadien), fils d’An, le « Seigneur de la terre », incarne les eaux douces primordiales. Dieu de la sagesse, il est celui qui connaît toute chose et qui protège les humains. Il patronne les arts et les métiers. Sa ville est Eridu, où il est souvent associé à l’homme-oiseau ou au démon-lion.
Il existe également Utu (Shamash en akkadien), le dieu du soleil. Frère d’Inanna-Ishtar, comme il dispense la lumière, il est rapidement vu comme le dieu de la vérité, du droit et de la justice. Il règle aussi le cours des saisons. Il tend au souverain les emblèmes du pouvoir, le bâton et le cercle. Honoré à Sippar et à Larsa, il est symbolisé par un astre.

Créée par les dieux, la royauté avait pour mission de leur garantir que l’ordre du monde soit conforme à leurs objectifs : le souverain était donc placé dans une relation de dépendance, et aussi de délégation de pouvoir.
Dans une société ou civilisation bureaucratique, cet aspect est encore plus accentué puisque la religion admet que certains humains puissent à leur mort être immortalisés pour remplir certaines fonctions divines. Pour autant, tous les rois n’ont pas été dieux de leur vivant, certains ne l’ont été qu’après leur mort, et d’autres encore ne l’ont jamais été ni avant ni après.
Ainsi, les dieux peuvent être envisagés comme des fonctionnaires : comme eux, ils peuvent être démis de leurs fonctions et ils obtiennent leurs positions en fonction de leurs mérites (un humain dont la vie a été exemplaire peut remplacer un dieu dans un poste qu’il a tenu trop longtemps et sans éclat).
Pour certains, cette religiosité aurait été l’instrument d’une vaste politique de légitimation et de propagande, permettant de justifier le pouvoir civil et ses abus éventuels par l’affirmation qu’une volonté divine le sous-tendrait.
Si la mobilisation du monde divin a pu rentrer dans la stratégie politique des souverains de l’époque, on ne saurait cependant prétendre qu’elle fût l’unique composante, cynique, d’une religiosité royale qui aurait été dénuée de sincérité. Il semble plutôt que la religion du roi ait permis de mêler croyance et utilisation politique des croyances.
Au vu de ses liens avec le monde des dieux, le roi est investi d’une fonction sacerdotale de premier plan, qui engage sa responsabilité envers l’état, l’entretien des dieux conditionnant l’ordre général du monde.
Cette obligation passe avant tout par la construction des demeures divines. Le roi est le bâtisseur des temples, le soin qu’il apporte à leur construction témoigne de l’importance accordée à cette charge.
Cependant, en dépit de l’intérêt supérieur de cette charge, la fonction sacerdotale du souverain n’a pas toujours été facile à exercer : les tensions entre palais et temple laissent supposer que le roi n’a pas toujours gardé la mainmise sur le domaine du dieu de l’état.

Au sein des villes sumériennes se dressent de vastes constructions qui sont, pour la première fois, des bâtiments religieux spécifiques. Durant la IIIè dynasties d’Ur, le pouvoir s’identifie à des monuments mystérieux (pour nous), les ziggurats ou tours à étage, qui demeurèrent durant près de deux mille ans les édifices mésopotamiens par excellence. Une véritable religion, avec des personnages divins individualisés, se met en place, desservie par des spécialistes du culte. Sur les sceaux-cylindres, des personnages de nature divine témoignent d’une théologie et d’un panthéon. Le répertoire de la glyptique, renouvelé, est centré sur l’identification de multiples dieux garants de la société (même si il existe un seul dieu patron par cité). Cette imagerie n’a que peu de rapports avec l’iconographie stéréotypée des époques précédentes. Là aussi, le -IIIè millénaire marque une rupture, illustrant un univers conceptuel nouveau. L’iconographie occupe alors une grande place au sein des sociétés étatiques qui ont recours à ce moyen pour marquer leur unité ou renforcer leur cohérence.
Des constructions qui ne sont pas de simples maisons d’habitation émergent du tissu urbain (encore plus qu’aux périodes précédentes). Palais « royaux » ou bâtiments aux multiples usages, elles sont de dimensions imposantes, suivant un plan compliqué et comprenant un étage réservé à l’habitation proprement dite.
A côté de l’habitat privé du Peuple, ces édifices religieux et civils témoignent de l’existence d’une élite sociale qui s’accapare le pouvoir au sein de la cité. Ils posent toutefois le problème très ardu de la naissance des fonctions royales et sacerdotales et de leurs rapports mutuels.

Dès la fin du -IIIè millénaire, le centre des villes mésopotamiennes sera marqué par d’imposants bâtiments religieux, des temples incontestables existant dès le milieu de ce millénaire. Il s’agit alors de constructions spécifiques destinées à l’exercice d’un culte envers une, et presque toujours plusieurs, divinités. Ces temples sont construits selon des plans caractéristiques, et leur fonction est proclamée sur les briques dont ils sont faits.
Reconnaissables sur les sceaux (attributs, tiare à cornes, rameaux, armes jaillissant du corps ; leurs pieds reposent sur des animaux qui leur servent d’escabeau), les dieux sumériens anthropomorphes trouvent naturellement leur place, c’est-à-dire leur résidence, au cœur de la ville des humains : ils reçoivent des offrandes et des libations (rituel religieux consistant en la présentation d’une boisson en offrande à un dieu), participent à des banquets ou à des scènes de guerre. Garants de l’ordre des choses (comme les rois, eux au niveau social) qui tiennent du bon fonctionnement du monde conceptuel, ils sont présents dans le paysage urbain, qu’ils écrasent de la masse imposante des bâtiments qu’ils occupent (on visualise leur temple de tous les coins de la cité et même d’en-dehors sur des kilomètres). Mais tous ceux qui le voient n’y entrent pas, sauf les spécialistes du culte formant désormais un clergé qui connaît, pour les avoir établis, les rites. Chaque société s’adresse différemment aux puissances surnaturelles qu’elle reconnaît, mais partout elle s’adresse à elles comme aux plus élevées des pouvoirs politiques qu’elle connaît.
Les dieux régnèrent dans leurs temples comme les rois en leurs palais. Comme les rois, les dieux ne furent jamais que ceux d’une ville, ou d’une ville dominante, ou d’une région organisée en royaume ; pareillement, tous deux régnèrent loin de la foule. Les dieux s’honorent de se voir attribuer des titres qui, s’ils ne sont pas ceux des rois, sont toujours ceux d’une instance politique suprême : partout ils s’honorent de titres empruntés au vocabulaire profane de la société (concernant le dieu Baal, son nom n’est qu’un terme courant pour désigner le maître). On appelle aussi bien un dieu suprême qu’un homme riche et puissant (capable d’organiser des fêtes et de mobiliser des travailleurs à son service).
Ce parallèle se décèle non seulement dans les titres, mais également dans les attitudes. Attitudes des humains d’abord envers les dieux. Ils leur font des cadeaux, car les offrandes en tous genres (dont les sacrifices), sont des formes de dons. La raison de donner à un plus puisant que soit est de donner pour obtenir une faveur. Celui à qui on offre ainsi ce que l’on peut appeler des dons de sollicitation détient un pouvoir dont le solliciteur est dépourvu. L’offrande n’est en rien comparable à un échange ou à un monnayage : celui qui offre ne fait que solliciter, est certain de ce qu’il perd en donnant et ne l’est jamais de ce qu’il espère seulement obtenir en retour, tandis que celui qui échange est certain de récupérer d’une main ce qu’il donne de l’autre. L’échangiste peut exiger de son partenaire qu’il lui donne la contrepartie ; le donateur ne peut jamais rien exiger, se contentant de solliciter.
Ce caractère convient aux rois : comment pourrait-on exiger d’eux ? Et ce caractère convient aussi aux dieux. Dieux et rois peuvent exiger, tandis que les humains – le commun des humains – ne peuvent que leur adresser modestement des requêtes sous forme de sollicitations ou de prières.

Il y a ainsi un décalage de plusieurs siècles entre l’apparition des premiers palais et l’existence des premiers temples. Les édifices religieux apparaissent dans les sociétés qui en ont besoin.
A l’époque sumérienne (de -2 900 à -2 350), la rigueur des parcelles, la similitude des habitations (grandes ou petites), expriment qu’à cette époque il n’y a pas de véritable propriété privée : les habitants ne sont que les usufruitiers de la parcelle qu’ils occupent, le sol urbain, comme les domaines ruraux, appartenant encore au groupe. Cependant, même dans un contexte très marqué par la Collectivité, les patrimoines Collectifs commencent à s’effriter. Les inégalités s’accroissent et certaines maisons témoignent de l’accentuation des inégalités sociales, encore plus qu’avant.
Une hiérarchie encore plus marquée existe, et permet à une classe de nobles de disposer d’un pouvoir absolu sur les biens et les personnes qui vivent sur leurs terres. Ils tirent leur noblesse de leur proximité avec le chef suprême marié à la déesse (ou descendant du dieu dans d’autres cultures), et sont libérés de tout travail autre que la guerre et l’accomplissement des rites. Le maintien de la cohésion de groupes humains de plus en plus nombreux, pousse la classe dirigeante, les chefs, à renforcer leur autorité et surtout à la légitimer en se réclamant d’un principe supérieur, transcendant et unificateur. La vie en commun et l’équilibre du groupe social passent alors par une régulation des pratiques rituelles et des croyances.
A l’époque d’Uruk, ce n’était pas encore le cas : le temple spécialisé et le clergé qui le dessert sont le résultat d’une évolution lente, qui ne naîtront que bien plus tard.
Les sociétés qui construisent des temples, c’est-à-dire des résidences spéciales pour les dieux, accordent à ces derniers des attentions particulières (un culte) et ont recours à des spécialistes (un clergé) observant des règles (un rituel). Cette complexité n’est pas encore atteinte à l’époque d’Uruk : on construira des temples quand on représentera des dieux et des fidèles, voire des prêtres, selon une iconographie reconnaissable.
Des figures divines commencent peut-être à se préciser à l’époque d’Uruk. Le personnage qui accueille le roi au sommet du vase d’Uruk est-il déjà la déesse Inanna elle-même ? Le roi et la déesse, en se rencontrant au sommet de ce vase, préfigure peut-être déjà le mariage sacré, garantie de la prospérité du pays, dont le rituel est bien connu, mais mille plus tard. Le roi exerce peut-être des fonctions religieuses, mais parmi d’autres et de manière non séparée (alors qu’un prêtre ne fait que ça). Pour autant, ce serait les premières ébauches d’une théologie où les dieux sont représentés à l’image des humains. Ce sera clairement le cas des dieux cosmiques du monde sumérien. Comment échapper à l’absurdité, sinon en concevant peu à peu le monde des dieux sur le modèle de celui des humains ? Ce point de départ obligatoire de toute élaboration religieuse peut alors effectivement remonter à l’époque d’Uruk. De l’invention de l’écriture, les Mésopotamiens ont gardé le sentiment que le monde lui-même peut se déchiffrer à la façon d’une écriture, et que l’on peut donc tout interpréter. Ils ignorent le concept et les lois abstraites, universelles, dont les Grecs se feront les virtuoses, mais ils ont mis au point un système d’interprétation sans lequel le savoir grec n’aurait pu s’organiser. Les savants cherchent à extrapoler, à définir des règles de probabilité, soumises à une rationalité universelle. Le monde, pensent-ils, a été modelé par les dieux à partir d’une matière préexistante unique. Les dieux assurent en quelque sorte la gestion de ce grand corps. Ils décident, par le fait même, de notre destin. Ce destin, les sages de Mésopotamie le lisent et le déchiffrent dans les « signes » des choses. Les dieux, visiblement, se manifestent ou se trahissent ainsi par des idéogrammes matériels (anomalie à la naissance, éclipse, évènement naturel) qu’il importe de décoder, et qui attestent une sorte de langage divin, de logique divine. Les rêves y tiennent une place éminente.
Il existe une longue tradition orientale de communication préférentielle établie entre roi et dieux, lesquels s’adressent aux premiers dans leurs songes. La plupart du temps, ces adresses n’étaient pas directes et réclamaient que le souverain fasse procéder à l’interprétation de ses rêves. Cependant, si les dieux communiquaient avec eux, les rois n’étaient pas des prophètes (interprète des paroles d’un dieu ou d’un oracle; devin ; le terme désigne aussi, ici par rapport au rôle royal, une personne considérée comme l’envoyé, le messager d’une divinité, venu pour prévenir, mettre en garde ou révéler la « vérité »). Ces derniers, les interprètes, demeurèrent une classe, certes proche du pouvoir, mais distincte de lui et par l’entremise de qui les dieux s’adressaient aux souverains.

En basse Mésopotamie, la fin du -IIIè millénaire est marquée par la naissance d’un nouvel état, la IIIè dynastie d’Ur. Cette ville réussit à rétablir un état centralisé, le dernier du monde sumérien, entre -2 100 et -2 000. Au -XXIè siècle, les souverains d’Ur, dont la dynastie est originaire d’Uruk, reprennent la thématique du roi aimé et même amant de la déesse.
Les scribes produisent alors une quantité stupéfiante de textes de toute nature en sumérien, traduisant un recours massif à l’écrit, véritable délire. C’est la trace du rêve d’un contrôle administratif minutieux au-delà du raisonnable, qui fut l’une des causes de l’écroulement du système. Il s’agit essentiellement de pièces comptables de la gestion des grands domaines, et, à côté de ces textes administratifs, de quelques textes juridiques (dont un « code » de Ur-Nammu), d’inscriptions royales et de textes mythologiques, épiques ou historiques.

Après les tentatives de Gudea et de sa lignée de ressusciter le modèle du micro-état, cette nouvelle dynastie, qui établit sa capitale à Ur, représente la dernière tentative (néo) sumérienne. Ses rois se veulent les héritiers de l’époque archaïque, tout en intégrant les innovations akkadiennes : l’état d’Ur sera donc sumérien, mais moderne. Il est centralisé sur le plan économique comme sur le plan administratif. En deux générations, les rois d’Ur, appuyés sur une armée et des bureaucrates à leur service, étendirent leur influence sur une grande partie de la Mésopotamie (Babylonie centrale et méridionale, vallée de la Diyala) et sur une petite partie des terres iraniennes, en Elam.
Le fondateur Ur-Nammu, installa un homme à lui à Lagash et pacifia le pays. Il reprit le titre de roi de Sumer et d’Akkad et contrôla la terre mésopotamienne de Nippur à Eridu. Ses inscriptions glorifient ses entreprises de reconstructeur : sanctuaires, remparts et canaux sont l’objet de son attention. Au cours d’un long règne de 48 ans, son fils Shulgi poursuivit et amplifia son œuvre. Ur connaît une expansion territoriale rapide. Shulgi construit en même temps un état centralisé dans tous les domaines : création d’une armée régulière, réforme de l’écriture et du système des poids et mesures, tentative d’instaurer un calendrier unique à travers un état que parcourent les messagers royaux. L’état prend également le contrôle des propriétés qui appartenaient jadis aux temples. Dès l’an XXIII de son règne, à l’imitation de Naram-Sin, Shulgi est divinisé et reprend le titre akkadien de « roi des quatre régions ».

Un tel état ne peut être qu’expansionniste. On voit Shulgi guerroyer à l’est. Des tentatives diplomatiques (Shulgi marie une fille au roi d’Anshan/Elam) n’empêchent pas les confrontations de reprendre avec les pays d’Iran. En réalité, les armées sumériennes ne réussirent jamais à établir leur contrôle au-delà des cols du Zagros.
Pendant le règne d’Amarsin (fils de Shulgi), de son successeur Shusin et le début du règne du dernier roi Ibbisin, Ur Contrôle la plaine mésopotamienne et les contreforts du Zagros. Sur l’Euphrate, les bonnes relations sont assurées avec Mari et Ebla par des alliances matrimoniales.
Cet état centralisé et bureaucratique ne dura guère. Après la mort de Shulgi, ses trois fils lui succédèrent l’un après l’autre. La pression croissante de populations nomades occidentales (les Amorites) finit par désorganiser l’état. Les Amorites, des éleveurs originaires du désert, prirent le contrôle des grandes villes (Isin, Larsa, Babylone, Mari), y instaurant des états cousins et rivaux, dont les luttes fratricides occuperont tout le début du -IIè millénaire.

Le caractère le plus frappant de l’état d’Ur est la centralisation politique, administrative et économique qu’ont réussi à imposer Shulgi et ses successeurs. La bureaucratie atteint alors un degré nouveau. L’état est géré par une organisation qui distingue le cœur suméro-akkadien du pays et sa périphérie, plus exposée aux menaces. Dans les régions de Sumer et de Babylonie centrale, le pays est divisé en provinces correspondant aux anciennes cités-états sumériennes.
C’est le cas de la région d’Ur (la capitale), d’Uruk (berceau de la dynastie), de la vieille cité religieuse de Nippur, de Lagash et d’Umma. Mais ces villes ont perdu toute indépendance politique et sont administrées par des gouverneurs (ensi) nommés par le roi, choisis parmi les grandes familles locales. Ils devinrent, à la fin de l’époque, une menace envers le pouvoir royal. A la périphérie, les gouverneurs militaires (shagin) sont fréquemment des fonctionnaires d’origine élamite, akkadienne ou amorite plutôt que sumérienne (rien ne vaut un traître pour se battre à mort, sachant qu’il et déjà perdu pour les « vrais » siens, et défendre les intérêts de sa nouvelle patrie). Souvent mutés d’une province à l’autre, ils dépendent entièrement du roi ou d’un « grand vizir » (sukkalmah) chargé du contrôle de ces territoires.

Les temples, au sein desquels se dressent de hautes tours, les ziggurats, sont des unités de production économique autonomes. Le roi lui-même gère également des ateliers ou de grands troupeaux. Parallèlement, un secteur privé se développe rapidement.
Une des nouveautés de l’époque est l’existence de mécanismes originaux d’accumulation et de redistribution des biens, instaurés par Shulgi. Ils reposent sur des centres de rassemblement et de redistribution des biens agricoles ou animaliers.
Chaque province devait approvisionner à tour de rôle les centres, selon ses capacités. En contrepartie, elle recevait de l’état les biens qu’elle ne produisait pas. Cette tentative de nationalisation d’une partie de la production agro-pastorale (et non artisanale, réservée aux élites) ne fonctionna qu’au cœur de l’état.
Ce système semble n’avoir fonctionné que pendant une trentaine d’années à partir de la fin du règne. La lourdeur d’un tel système n’a pas été étrangère à l’écroulement de l’état : lorsque la mort d’un seul mouton est mentionnée trois fois dans les archives gouvernementales sur trois tablettes différentes, on a peine à croire que cet idéal bureaucratique n’est pas devenu un obstacle. La Babylonie ne réussira plus à échapper à ce culte de l’écrit administratif. Lorsque la machine économique se remettra en route en Babylonie, après l’effondrement de l’état d’Ur, les secteurs « contrôlés » joueront un rôle bien moins important que le secteur privé. Ce dernier existe dès l’époque d’Ur, prouvé par des tablettes qui enregistrent des ventes de maisons, de vergers ou de bétail, ou les archives personnelles d’homme d’affaires (même si ces acteurs privés écrivent peu).

De nombreuses personnes sont entretenues par l’état selon un système de rations : un texte enregistre la distribution, à Ur, de rations annuelles à quelques 20 000 personnes (le nombre d’individus ainsi entretenus a pu atteindre le demi-million).
C’est une force de travail impressionnante qui est ainsi au service du roi. On comprend dans ces conditions que la dynastie ait pu engager des travaux d’ampleur considérable. Nulle part la trace n’en est aussi évidente que dans le domaine de l’architecture religieuse. Ur-Nammu et ses successeurs entreprirent la construction de temples dans les grandes villes du pays, à Ur et Uruk, Eridu et Nippur. Chaque sanctuaire est pourvu d’un monument nouveau, qui devint le symbole de la Mésopotamie et que les Modernes appellent une ziggurat (la pointe) : il s’agit d’une terrasse haute d’une dizaine de mètres portant au moins un étage de hauteur moindre. Cette « tour à étage », qui est en réalité un empilement de terrasses, construites en brique crues, se dresse à l’intérieur d’une cour ou de plusieurs cours adjacentes.
A Ur, la capitale de l’état, cet imposant monument mesurait 60 m de haut et 40 m à la base. La construction d’une telle masse (on estime à 7,5 millions le nombre de briques, crues et cuites, nécessaires) ne peut se concevoir sans une planification et une surveillance extrêmement développées. Il faut reconnaître aux bureaucrates néo-sumériens une certaine efficacité. L’architecture est soignée : des orifices permettent d’évacuer l’humidité interne, des « drain gouttières » verticaux évacuent les eaux de pluie provenant des étages.
Pour autant, les textes contemporains sont très discrets (pour ne pas dire muets), sur la fonction de ces édifices. On sait seulement que ces constructions ne sont pas un tombeau, ni un simple observatoire astronomique, même si elles ont pu en tenir lieu accessoirement. Il n’existe qu’une ziggurat dans chaque ville, dédiée au dieu poliade (protecteur et patron/parrain de la cité). A Ur, le Giparu, au sud de la ziggurat, est la résidence d’une grande prêtresse.

Le mythe sumérien « Inanna et Enki », qui traite des « modèles » de société, confirme que l’artisanat comprend les techniciens du bois, du métal, de la fonderie, du cuir, des étoffes, de l’architecture, de la vannerie.
A l’époque de la IIIè dynastie d’Ur, les artisans travaillent dans des ateliers dépendants du roi ou des temples : les ateliers des fondeurs, des orfèvres, des corroyeurs (ouvriers qui apprêtaient le cuir manuellement), et d’autres sont contrôlés par les autorités. Ils ont d’abord vécu par le luxe qu’exige le train de vie du seigneur/roi et de sa cour (meubles, bijoux), les notables ont suivi, puis le clergé car le culte dans les temples implique la fabrication de statues, de vases, d’ornements de toutes sortes.
La matière première est fournie, son emploi est surveillé et l’objet fabriqué sévèrement examiné.
Pour autant, les ateliers ne fonctionnaient pas à l’intérieur des palais, sauf exception (des petits travaux, notamment de prestige, comme ceux de bijouterie, ont pu y être exécutés).
Les particuliers aussi font travailler les artisans. Les rémunérations consistent soit en rations alimentaires (comme pour les autres travailleurs), soit en un salaire (pour les plus experts, car eux seuls pouvaient « exiger » un vrai paiement, non pas en nourriture de singe).

Les ateliers de sculpteurs et de graveurs se montrèrent timides et académiques. Dans ces domaines, l’art néo-sumérien mérite bien son nom : il exprime un retour aux sources et transcrit l’héritage dans un vocabulaire peu inventif.
Ur-Nammu a fait représenter son activité de constructeur, et se présente devant le dieu Nanna et, en symétrie, devant sa parèdre (littéralement « qui est assis à côté de », s’emploie pour qualifier une divinité souvent inférieure habituellement associée, dans le culte, à un dieu ou une déesse plus puissant ; cependant l’usage actuel tend à appeler parèdre le ou la consort d’une déité, et peut lui être égale, ou complémentaire).
La même religiosité imprègne la glyptique (sceaux-cylindres notamment, souvent en chlorite). La banalité de la glyptique néo-sumérienne, dont l’inspiration est presque toujours religieuse, atteste d’un fait plus général. La glyptique n’est plus le support privilégié de l’expression d’une pensée cosmologique ou religieuse : la littérature y supplée désormais d’une manière plus subtile, l’expression figurée de la pensée a perdu son importance.

Dès le début de son règne, Shusin construisit une ligne de défense entre l’Euphrate et le Tigre, pour contenir des bandes amorites. Sous son fils Ibbisin, la situation s’aggrava : la ville d’Eshnunna se Révolte, Suse également. Le roi perd le contrôle d’Umma, Gursa et Nippur. L’un des gouverneurs militaires entre lui-même en dissidence et fonde, à Isin, une nouvelle dynastie.
En -2 004, Ur capitule devant des troupes élamites et Ibbisin est emmené en captivité à Anshan par le roi de Suse Kindattu.
Les princes sumériens ne retrouvèrent jamais le pouvoir en Mésopotamie. Un siècle après ces évènements, des « lamentations » (ce genre littéraire si particulier préfigure le livre biblique – lui sémitique, pas sumérien – des Lamentations, qui déplorera la destruction du temple de Jérusalem par les troupes babyloniennes) sur le sort d’Ur, Nippur, Uruk et Eridu, décrivent la destruction de ces villes et le ravage de leur arrière-pays. Abandonnées des dieux, les cités se vident de leurs habitants.


Depuis la sédentarisation de certains groupes (vers le -XIIIè millénaire), des premiers villages (-Xè au -VIè millénaire) et l’apparition des chefferies (-VIè au -IVè millénaire), le Proche-Orient a vécu une évolution extraordinaire (mais pas toujours heureuse), et extrêmement rapide (en considérant la durée des temps préhistoriques qui ont précédé). Les pesanteurs paléolithiques devaient être énormes et le Néolithique proche-oriental, voire même l’époque des premiers villages, en sont encore très imprégnés.
A partir du -Vè millénaire, dans certaines régions plutôt que dans d’autres, s’ébauche une évolution qui conduira, d’un pas rapide, à l’apparition des premières villes puis des premières organisations étatiques.
Cette évolution correspond à l’émergence de l’humain (dans l’iconographie) et donc de l’historique plus ou moins linéaire, par opposition à des temps où le cyclique et le permanent semblaient être la règle. L’apparition d’une figure humaine beaucoup plus réaliste que les représentations préhistoriques (où quasiment seule la femme était montrée, en tant que concept maternel : reproduction – humaine –, et fertilité – de la descendance pour la survie du groupe, autant qu’abondance à la chasse et dans la collecte), coïncide avec celle de l’écriture et de la vie en ville.
La naissance historique correspond donc à l’apparition du temps de l’humain actif, non plus « passif » face à son monde qu’il subit.
Vers -2 000, en quelques endroits, on a vu apparaître des structures de type étatique. En Mésopotamie, à l’époque de la troisième dynastie d’Ur, l’état est bien là, sur un territoire, avec une administration – déjà envahissante –, une armée, une lignée de princes à sa tête. Au début du -IIè millénaire, l’urbanisme est quadrillé avec une séparation (matérialisée par un mur d’enceinte) entre la population de statut social élevé et les familles modestes. Une enceinte fut construite pour protéger les zones résidentielle et administrative, quartiers d’habitation des dirigeants, élite privilégiée qui était responsable de l’organisation socio-économique des habitants, et de leur famille.

De même, dans certaines autres régions (Indus et Syrie notamment), les organismes artificiels que sont les villes font partie du paysage et ne le quitteront plus, même si l’urbanisation est un phénomène réversible. On verra par la suite naître des monstres qui mériteront le nom d’empire et dont le choc avec une multitude d’états nationaux plus petits, remplira du bruit des armes le Proche-Orient du premier millénaire (ogres remplacés par la suite par des Méditerranéens ou des Asiatiques, chacun à son tour voulant conquérir et contrôler le monde et ses richesses matérielles autant qu’humaines).

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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