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21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 21:27

14 - Le paradis terrestre, pas né des derniers Déluges
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• Moa : Mais tu sais, tout ce que j'ai pu te dire jusqu'ici sur notre nouveau monde merveilleux (mais imparfait car la perfection, surtout avec les humains, n'existe pas) n'est que l'aboutissement final de longues Luttes mais aussi d'expériences originales.

• Esperanta : Ca me paraît assez clair qu'Utopia n'est pas sortie de nulle part ! Mais encore ? Y a-t-il eu des essais concluant qui s'en approchaient fortement ?

• M : Oui bien sûr, mais ils furent plus ou moins de longues durées, selon les troubles que cela pouvait provoquer auprès d'ordres établis que ce genre d'exemple dérangeait, surtout car cela leur faisait de l'ombre et montrait que l'on n'avait pas un besoin vital des structures habituelles de domination et de pouvoir ! Tu veux que je t'explique un peu plus ce qu'il en fut ?

• E : Ah oui, ça je veux bien, car tu m'as expliqué la naissance des dogmes, mais pas trop la vie avant, ni comment certains ont vécu autrement !

• M : En plus, tu verras, ça pourrait prêter à « sourire » (jaune) si il n'y avait pas eu autant de morts, de vies brisées et de civilisations rétrogradantes pour l'Humanité.

• E : Hein ? Des civilisations comme la Mésopotamie (le berceau de la civilisation), l'Indus, l'Egypte ? Nous leur devons tout !

• M : Oui, mais elles furent rétrogradantes dans le sens où quand tu vois ce que des Esclaves, des exploités du système (où une ration de survie et deux mètres carrés suffisait comme subsistance), arrivèrent à faire, imagines un peu si nous avions été Utopiens sans interruption (tout est, ou aurait du moins du être, dans l'évolution) à quel degré de Bien-Vivre et de Bonheur nous serions aujourd'hui. Et je ne te parle même pas de la pire catastrophe que l'Humanité ait connu, l'alliance néfaste de la religion institutionnalisée (pouvoir spirituel) et de l'autorité décisionnelle (pouvoir temporel). Ces deux là ont toujours tout fait pour maintenir les Humains dans l'ignorance, pour ainsi créer le besoin de gouvernance dans la compréhension de soi (la religion c'est l'opium du Peuple, disait Marx) et dans la vie avec les autres (soi-disant nous étions trop bêtes pour savoir nous organiser). Si il n'y avait pas eu d'Esclave, si tout le monde avait été également pourvu (non pas par les hasards de la vie, ça on n'y peut rien) en terme de facilité d'autonomie (une terre, une maison, des activités), si l'Humanité avait Collaboré et Mutualisé (plutôt que de jouer aux petits soldats et piller les autres)…

• E : On mettrait Paris en bouteille !

• M : Aussi, c'est sûr qu'avec des si on pourrait refaire le monde, mais ce que je veux dire c'est que chacun (Libre, Egal et Frère) aurait alors d'autant Participé au Progrès (le vrai, l'utile et bénéfique, pas gadget) et à l'Emancipation Artistique, Intellectuel, Technologique de l'Humanité !

• E : Vu sous cet angle je suis bien d'accord avec toi.

• M : Rien qu'entre l'Antiquité et la Renaissance, nous avons « perdu » milles ans (en terme de confort pour tous), exception faite des Arabes et Orientaux en général qui ont préservés et développés les connaissances des Grands Anciens. Malheureusement pour l'Occident, l'église de Rome a privé les populations de l'érudition, et du confort, préparation sine qua non pour accepter une vie de repentir (« bien fait pour nous » depuis qu'Eve a croqué le fruit de la connaissance du Bien et du Ma[â]l[e] et que les Humains furent chassés du Paradis pour atterrir dans la dure réalité) et approuver de dépendre d'autorités, tant religieuses pour le salut de notre âme (seuls les prêtres sachant comment rester, ou redevenir, pur dans se monde de brute - qu'ils entretiennent), que dirigeantes pour supporter de vivoter avant (peut-être, seulement si l'on était resté bien sage, et encore) le Grand Pardon (de quoi ? d'avoir survécu comme on le pouvait dans ce monde sans foi ni loi ???).

• E : D'accord, j'ai compris, ne t'emballes pas trop Moa non plus. Et dis moi alors comment c'était !

• M : La Terre et l'Humanité, c'était mieux avant !

• E : Je reconnais bien là la grand-mère à moustache, ok c'était nickel avant (dans tous les sens du terme, les pollutions de toutes sortes étant limitées), mais encore ?

• M : Pour commencer, de Homo Habilis à Homo Sapiens Sapiens, deux millions d'années d'évolution biologique et culturelle se sont écoulées. La calotte glacière avançait et reculait depuis 2,5 millions d'années : les instincts de survie et d'adaptation sont donc passés dans nos gènes car nous sommes les enfants de la glace. De nombreuses Révolutions Humaines primitives furent dues aux changements climatiques et donc environnementaux. Notre naissance en tant qu'Humain est d'ailleurs du au froid qui sévissait jusqu'à l'Afrique : les forêts devinrent alors des savanes car la glace éponge l'eau marine donc il y eu moins de pluie. Nos aïeux singes n'eurent plus d'arbre pour être protégés (car nous n'avons pas de grosses dents et nous sommes faibles par rapport aux autres animaux) : il nous fallait donc être plus réactif en nous adaptant (car nous étions à découvert et visible par tous) et en développant une véritable intelligence Collective de la peur des prédateurs mais du courage de la force du groupe.

• E : C'est sûr que face aux lions, guépards et autres carnassiers nous ne faisions pas le poids.

• M : Ni auprès de nos proies ! Il ne faut pas oublier que l'Humain était charognard avant d'avoir le courage et la force de chasser (utilisation de pierres). Lorsqu'il se nourrissait de viande, cela amenait beaucoup de protéines donc le cerveau commença à se développer. Celui-ci est proportionnellement 7 fois plus gros que d'autres mammifères, mais presque autant que le chimpanzé et les babouins (eux s'en servent surtout dans l'organisation de leur société et leurs rapports individuels).

• E : Oui, enfin, on n'a plus rien à voir avec eux non plus !

• M : Que si ! Nous ne sommes pas des cousins éloignés des singes, nous sommes les derniers d'une grande famille, celle des singes sans queue. Bref, pour en revenir à nos modes de vie d'avant sédentarisation, quand il faisait chaud et qu'il y avait donc beaucoup de fruits et de gibiers, les hommes chassaient et les femmes cueillaient : il n'y avait pas de stock, car l'on n'en avait pas besoin pour des communautés réduites d'une trentaine d'individus, et cela fonctionna pendant 100 000 ans (certains le pratiquent encore aujourd'hui, les veinards). Le sauvage est un type qui ne saccage pas. Il prend dans la nature ce dont il a besoin. Lorsque le sauvage estime que ses besoins sont satisfaits, il s'arrête d'avoir une activité de production. Par conséquent, il ne va pas couper inutilement des branches d'arbres, ni flécher pour rien un gibier : c'est ce qu'on appelle être maître de ses besoins et Respectueux de la nature.

• E : C'était l'Age d'Or cette époque : tu manges quand tu as faim, mais tu cueilles ou chasses juste ce qu'il te faut, après c'est la sieste pour digérer.

• M : Et oui, la société primitive contrôlait absolument son milieu ! Mais elle ne le contrôlait pas pour construire le capitalisme, c'est-à-dire pour accumuler, pour produire au-delà des besoins, elle produisait jusqu'aux besoins et elle n'allait pas au-delà : c'était des sociétés sans surplus.

• E : D'accord, chacun se débrouillait pour se nourrir et ça marchait plutôt bien. Mais quels étaient les rapports entre les individus ? Il y avait des obligations genre sur l'exemple, la nécessité de donner et de recevoir ?

• M : La base était l'échange et la réciprocité ! Il y avait une obligation d'échanger, des biens ou des services, comme celle d'échanger les femmes pour respecter les règles matrimoniales (et d'abord la prohibition de l'inceste). Mais l'échange des biens qui se passait tous les jours, c'est celui de la nourriture principalement (d'ailleurs on ne voit pas très bien ce qui pourrait circuler d'autre). Quelles sont les personnes englobées dans ce réseau de circulation des biens ? Ce sont principalement les parents et la parenté, ce qui implique non seulement les consanguins mais aussi les alliés, les beaux-frères... En effet, c'est le réseau qui définit ce qu'on pourrait appeler les assurances sociales. Sur qui un individu d'une société primitive peut-il d'abord compter ? C'est sur sa parenté. La manière de montrer qu'on escompte, éventuellement, en cas de besoin, l'aide des parents et des alliés, c'est de leur offrir de la nourriture, c'est un circuit permanent de petits cadeaux. Ce n'est pas compliqué; il suffit d'envoyer porter une petite quantité d'aliment (quasiment symbolique, ça ne constitue pas un repas) à telles personnes. Ce sont presque toujours des parents ou des alliés, parce qu'on sait qu'eux-mêmes feront la même chose, on pourra compter sur ces gens là, en cas de besoin, de catastrophe... ce sont les assurances, la sécurité sociale. C'est une sécurité sociale qui n'est pas d'état, elle est de parenté. Mais il ne viendrait jamais à l'idée d'un sauvage d'offrir quoi que ce soit à quelqu'un dont il n'a rien à attendre. Ca ne lui viendrait pas même à l'esprit ! C'est pour cela que le champ des échanges est rabattu, pas exclusivement mais principalement, sur les réseaux d'alliance et de parenté.

• E : Mais comment chaque unité de production se socialisait avec les autres ?

• M : Les sociétés primitives étaient des sociétés indivisées (et pour cela, chacune se voulait totalité une) : société sans classes – pas de riches exploiteurs des pauvres –, sociétés sans division en dominants et dominés. Il n'y avait pas d'organe séparé du pouvoir.

• E : C'est-à-dire ? Il n'y avait pas de chef ?

• M : C'est même plus profond que ça ! Les sociétés primitives n'ont pas d'état parce qu'elles le refusent, parce qu'elles ne veulent pas de division du corps social en dominants et dominés. La politique des « Sauvages » (va savoir qui l'était le plus entre eux et les proto-Emancipés), c'est bien en effet de faire sans cesse obstacle à l'apparition d'un organe séparé du pouvoir, d'empêcher la rencontre d'avance fatale entre institution de la chefferie et exercice du pouvoir. Dans la société primitive, il n'y a pas d'organe séparé du pouvoir parce que le pouvoir n'est pas séparé de la société, parce que c'est elle qui le détient, comme totalité une, en vue de maintenir son être indivisé, en vue de conjurer l'apparition en son sein de l'inégalité entre maîtres et sujets, entre le chef et la tribu. Détenir le pouvoir, c'est l'exercer ; l'exercer, c'est dominer ceux sur qui il s'exerce : voilà très précisément ce dont ne voulaient pas les sociétés primordiales, voilà pourquoi les chefs y sont sans pouvoir, pourquoi le pouvoir ne se détache pas du corps un de la société. Refus de l'inégalité, refus du pouvoir séparé : même et constant souci des sociétés primitives. Elles savaient fort bien qu'à renoncer à cette Lutte, qu'à cesser d'endiguer ces forces souterraines qui se nomment désir de pouvoir et désir de soumission et sans la Libération desquelles ne saurait se comprendre l'irruption de la domination et de la servitude, elles savaient qu'elles y perdraient leur Liberté.

• E : Je comprends pas ton truc ! Comment pouvaient-ils avoir un chef sans pour autant qu'il abuse du pouvoir qui lui était donné ?

• M : Il n'y a pas de chef, c'est plutôt un leader d'opinion, quelqu'un que l'on écoute et que l'on Respecte. La chefferie n'est, dans la société primitive, que le lieu supposé, apparent du pouvoir. En réalité, c'est le corps social lui-même qui le détient et l'exerce comme unité indivisée. Ce pouvoir non séparé de la société s'exerce en un seul sens. Il anime un seul projet : maintenir dans l'indivision l'être de la société, empêcher que l'inégalité naturelle entre les Humains installe la division dans la société. Il s'ensuit que ce pouvoir s'exerce sur tout ce qui est susceptible d'aliéner la société, d'y introduire l'inégalité. Il s'exerce, entre autres, sur l'institution d'où pourrait surgir la captation du pouvoir, la chefferie. Le leader est, dans la tribu, sous surveillance : la société veille à ne pas laisser le goût du prestige se transformer en désir de pouvoir. Si le désir de pouvoir du leader devient trop évident, la procédure mise en jeu est simple : on l'abandonne, voire même on le tue. Le spectre de la division hantait peut-être la société primitive, mais elle possédait les moyens de l'exorciser.

• E : Mais à quoi est-ce qu'il pouvait bien servir alors ce meneur, si il n'avait pas de pouvoir ?

• M : La particularité des sociétés primitives c'est que la chefferie s'institue à l'extérieur de l'exercice du pouvoir politique. En réalité, que le leader primordial ne détienne pas le pouvoir de commander ne signifie pas pour autant qu'il ne sert à rien. Il est au contraire investi par la société d'un certain nombre de tâches et l'on pourrait à ce titre voir en lui une sorte de fonctionnaire (non rémunéré) de la société. Que fait un leader sans pouvoir ? Il est, pour l'essentiel, commis à prendre en charge et à assumer la volonté de la société d'apparaître comme une totalité une, c'est-à-dire l'effort concerté, délibéré de la Communauté en vue d'affirmer sa spécificité, son Autonomie, son Indépendance par rapport aux autres communautés.

• E : C'est même pas un meneur à ce moment-là !

• M : Non, en effet ! La société primitive code, c'est-à-dire contrôle, tient bien en main tous les flux, tous les organes. Elle tient bien en main ce qu'on pourrait appeler le flux du pouvoir; elle le tient en elle, elle ne le laisse pas sortir ; car si elle le laisse sortir, là, il y a conjonction entre leader et pouvoir ; et là, on est dans la figure minimale de l'état c'est-à-dire la première division de la société (entre celui qui commande et ceux qui obéissent). Cela elle ne le laisse pas faire ; la société primitive contrôle cet organe qui s'appelle la chefferie.

• E : C'est plutôt un bon petit gars que tout le monde aime bien alors !

• M : Il va de soi que si la communauté le reconnaît comme leader (plutôt comme porte-parole) lorsqu'elle affirme son unité par rapport aux autres unités, elle le crédite d'un minimum de confiance garantie par les qualités qu'il déploie précisément au service de sa société. C'est ce que l'on nomme le prestige, très généralement confondu, à tort bien entendu, avec le pouvoir. Evidemment, au sein de sa propre société, l'opinion du leader, étayée par le prestige dont il jouit, était entendue avec plus de considération que celle des autres individus. Mais l'attention particulière dont on honore (pas toujours d'ailleurs) la parole du leader ne va jamais jusqu'à la laisser se transformer en parole de commandement, en discours de pouvoir : le point de vue du leader ne sera écouté qu'autant qu'il exprime le point de vue de la société comme totalité une. Il en résulte que non seulement le meneur ne formule pas d'ordres, dont il sait d'avance que personne n'y obéirait, mais qu'il ne peut même pas (c'est-à-dire qu'il n'en détient pas le pouvoir) arbitrer lorsque se présente par exemple un conflit entre deux Individus ou deux familles. Il tentera non pas de régler le litige au nom d'une loi absente dont il serait l'organe, mais de l'apaiser en faisant appel, au sens propre, aux bons sentiments des parties opposées, en se référant sans cesse à la tradition de bonne entente léguée, depuis toujours, par les ancêtres. De la bouche du leader jaillissent non pas les mots qui sanctionneraient la relation de commandement-obéïssance, mais le discours de la société elle-même sur elle-même, discours au travers duquel elle se proclame elle-même communauté indivisée avec la volonté de persévérer en cet être indivisé.

• E : Mouais, en fait c'était un beau parleur, voila tout !

• M : Tout juste ! Je dirais même qu'il était entre le crieur public et le vendeur à la sauvette !

• E : Hein ? Un blablateur ?

• M : On ne peut pas être reconnu comme leader si l'on n'est pas un bon orateur. La Communauté, qui reconnaît untel comme son leader, le piège dans le langage. Elle piège le leader dans le langage, dans les discours et les mots qu'il prononce. Il ne s'agit pas simplement du plaisir d'entendre un beau discours. Mais à un niveau plus profond et naturellement peu conscient, cela relève de la philosophie politique qui est impliquée dans le fonctionnement même de la société primitive. Le leader, le chef, c'est-à-dire celui qui pourrait être le détenteur du pouvoir, le commandant, celui qui donne des ordres, il ne peut pas le devenir, parce qu'il est piégé dans le langage, piégé au sens où son obligation, c'est de parler. Tant que le leader est dans le discours et dans ce qu'on pourrait appeler un « discours édifiant », qui est un discours qui pousse à la réflexion et non directement à l'action, il n'a pas le pouvoir !

• E : Je suis un peu perdue, c'est difficile d'imaginer comment ça pouvait fonctionner.

• M : Une société qui n'aurait pas de leader, de type qui parle, serait incomplète, au sens où il faut que la figure du pouvoir possible (c'est-à-dire ce que la société veut empêcher), le lieu du pouvoir, ne soit pas perdu. Il faut que ce lieu soit défini. Il faut quelqu'un dont on puisse dire : « Voilà, le leader c'est lui, et c'est précisément lui qu'on empêchera d'être le chef ». Si on ne peut pas s'adresser à lui pour lui demander des choses, s'il n'y a pas cette figure-là qui occupe ce lieu du pouvoir possible, on ne peut pas empêcher que ce pouvoir devienne réel. Pour empêcher que ce pouvoir devienne réel, il faut piéger ce lieu, il faut y mettre quelqu'un, et ce quelqu'un c'est le leader. Quand il est leader, on lui dit : « A partir de maintenant, tu es celui qui va être le porte-parole, celui qui va faire des discours, celui qui va remplir correctement son obligation de générosité, tu vas travailler un peu plus que les autres, tu vas être celui qui est au service de la Communauté ». S'il n'y avait pas ce lieu-là, le lieu de l'apparente négation de la société primitive en tant que société sans pouvoir, elle serait incomplète.

• E : En fait, quand le lieu du pouvoir est occupé, quand l'espace de la chefferie est rempli, il n'y a pas d'erreur possible, la société ne se trompera pas sur ce dont elle doit se méfier, puisque c'est là devant elle ?

• M : Exactement ! Le danger visible, perceptible, est facile à conjurer, puisqu'on l'a sous les yeux. Quand la place est vide (et elle ne l'est jamais très longtemps), n'importe quoi est possible. Si la société primitive fonctionne comme machine anti-pouvoir, elle fonctionnera d'autant mieux que le lieu du pouvoir possible est occupé. Donc, au-delà des fonctions quotidiennes que remplit le leader, qui sont ses fonctions presque professionnelles (faire des discours, servir de porte-parole dans les relations avec les autres groupes, organiser des fêtes, lancer des invitations), il y a une fonction structurale, au sens où cela fait partie de la structure même de la machine sociale, qui est qu'il faut que ce lieu-là existe et soit occupé, pour que la société comme machine contre l'état ait constamment sous les yeux le lieu à partir duquel sa destruction est possible : c'est le lieu de la chefferie, du pouvoir, qu'elle a à rendre inexistant (et elle y réussit parfaitement). Preuve ultime s'il en est, dès que les Primordiaux sentent que le groupe devient trop grand et donc plus difficile à gérer, il se scinde pour alléger la structure de la chefferie et limiter les tensions dues au nombre, autant que cela permet de développer de nouveaux territoires et créer de nouvelles opportunités.

• E : Et dans notre triste monde tragique et réel, un peu plus d'actualité, tu as aussi des exemples ?

• M : Je peux déjà te citer le cas de l'Indus, une civilisation très avancée, technologiquement et humainement !

• E : Vas-y oui, ce qui concerne les Indes m'intéresse toujours !

• M : La qualité des techniques artisanales, révélatrices du raffinement de la civilisation de l'Indus, va permettre de développer, dès le VIIe millénaire, un réseau d'échanges de plus en plus important, favorisant l'enrichissement et l'épanouissement des grands centres urbains de Harappa et Mohenjo Daro. Au IIIe millénaire, le commerce est très actif dans la vallée de l'Indus et s'effectue sur de longues distances. Pour parvenir à échanger leurs produits à une échelle internationale, les commerçants de la vallée de l'Indus développent la navigation fluviale sur l'Indus et maritime sur la mer d'Oman. Les transactions se font sur le cuivre, l'étain, l'argent, les pierres semi-précieuses (les lapis-lazuli et les turquoises) et bien d'autres matériaux. Dans les cités, de nombreuses boutiques et entrepôts, dans lesquels on a retrouvé des poids en calcaire poli ou en stéatite, attestent de l'importance de cette activité. Et en Mésopotamie, il n'est pas rare de trouver des objets originaires de l'Indus. La diffusion sur un vaste territoire de l'artisanat de l'Indus, notamment en Afghanistan et en Iran, a mis en évidence l'habileté de ses artisans. Leur art s'exprime dans la fabrication d'une céramique peinte d'une grande finesse ; le travail du métal, surtout le cuivre, pour concevoir des armes (uniquement de défense); mais aussi des miroirs, des rasoirs, des pots à fard et divers récipients. Mais le plus spectaculaire reste, sans aucun doute, les prouesses des tailleurs de pierre et des orfèvres qui fabriquent des parures en or, sur lesquelles sont montées des lapis-lazuli, des turquoises, des cornalines et de l'ivoire.

• E : Jusqu'ici, il n'y a rien d'extraordinaire, ça à l'air d'être une civilisation comme les autres.

• M : Presque, sauf que c'était une culture extrêmement raffinée, avec des objets d'une grande finesse : ici, un peigne en ivoire ; là, un miroir ; plus loin, un diadème de bronze ; plus loin encore, des bracelets en faïence. Les hommes et les femmes qui vivaient là accordaient apparemment une importance majeure à la beauté et aux soins du corps. Surtout, les citadins de l'Indus avaient découverts bien avant nous la civilisation des loisirs. Les artisans des villes produisaient en grande quantité des figurines en pierre, des jeux et des jouets (spirale où l'on doit guider une boule vers le centre, comme un labyrinthe). Le cuivre et le bronze étaient également utilisés, ainsi que les pierres précieuses ou des coquillages. Cette tradition locale a été source d'inspiration partout dans le monde.

• E : Effectivement, comme quoi on peut faire du business (en tout cas des échanges) sans perdre sa vie à la gagner, mais en s'amusant.

• M : Mais attention ! Là-bas ce sont les femmes qui tiennent les cordons de la bourse (comme finalement partout) mais surtout qui gèrent le commerce. La civilisation de l'Indus (et plus loin des oasis, entre le Pakistan et l'Afghanistan) est basée sur le matriarcat, le pouvoir est aux femmes. Contrairement à quasiment toutes les autres civilisations de l'époque, dont les leaders fascinés par les biens de prestige sont devenus des chefs avides de trésors, il n'y a pas de monarchie, le pouvoir est entre les mains des marchands. On y pratique plutôt un véritable culte à la beauté, avec des soins et du maquillage et des objets précieux en ivoire et or. On y porte des amulettes figurant un aigle (animal céleste représentant la spiritualité et les dieux) ainsi qu'un serpent (animal terrestre représentant le matérialisme, la vie et la fertilité), que l'on retrouve aussi en Elam et en Mésopotamie. C'est une civilisation d'agriculture et de commerce, pas de conquête. La preuve en est qu'on ne trouva aucune arme (d'attaque) sur place, mais que des jouets abandonnés par des enfants. Ce peuple avait la réputation d'être sociable et peu agressif.

• E : Vraiment très intéressant tout ça !

• M : Bien sûr, je ne peux pas ne pas évoquer la Démocratie athénienne, la seule qui mérite vraiment ce titre ! A Athènes, la religion jouait un rôle prépondérant dans la vie quotidienne. Au coeur de l'Athènes Démocratique, il n'y avait pas de prêtres. Les Athéniens s'adressaient directement à leurs dieux. Le Parthénon qui surplombe toute la ville en est la preuve. Des artisans venus de toute la Grèce ont travaillé à sa construction, mais également des milliers d'esclaves. Sur les chantiers, ils étaient tous Egaux et recevaient le même salaire. Mais dans la Démocratie athénienne, c'était loin d'être le cas : à Athènes, seul un homme né Libre pouvait prétendre à des Droits civiques. Esclaves et étrangers étaient exclus de toute participation politique (les métèques, c'est-à-dire les étrangers venus des autres cités [du grec meto, qui a changé, et oikos, maison], doivent avoir un Citoyen athénien comme répondant d'eux et se trouvent alors sous la protection de l'état). De même que les femmes.

• E : Sacrés misogynes ces Grecs ! Et les mâles alors ?

• M : À la base de la Démocratie athénienne, figurent les Citoyens. C'est l'ensemble des hommes Libres de plus de 18 ans qui sont nés de père et mère athéniens et ont fait un service militaire de deux ans (l'éphébie). Ils ont seuls le droit de Participer au culte public, de siéger aux assemblées et d'y prendre la parole, de voter, d'être magistrat, de contracter un mariage légal, de posséder des immeubles. En contrepartie, ils doivent avoir fait leur service militaire, payer l'impôt et remplir bénévolement certaines charges publiques.

• E : Mais d'où ça sort ce système ? puisque le peu que je me souvienne de mes cours d'Histoire, c'est bien que la monarchie (voire l'aristocratie, le pouvoir aux mains des seuls nobles, lignées de grands guerriers ayant été récompensés en terres que d'autres travaillent pour eux) était seule maîtresse en ses pays !

• M : Au - VIe siècle les cités du monde grec furent confrontées à une grave crise politique, résultant de deux phénomènes concomitants. D'une part l'esclavage pour dette (touchant principalement les paysans non propriétaires terriens), fit croître entre les Citoyens l'inégalité politique, la liant à l'inégalité sociale : le commerce se développant, la concurrence fit des ravages. La Grande-grèce fait concurrence aux paysans grecs, car elle peut produire des céréales peu cher (terrain mieux adapté pour l'agriculture, plaines plates..). Les paysans grecs travaillent mais ils ne peuvent gagner assez pour vivre. Ainsi ils s'endettent, finissent par être expropriés et deviennent des esclaves. Dans les villes, cette main d'oeuvre servile fait concurrence aux artisans ce qui déclenche également une vague de chômage.

• E : Comme tu aimes si bien à me le montrer, le monde moderne n'a rien inventé en terme de tensions sociales !

• M : Malheureusement non, mais encore une fois, ce qui est navrant c'est qu'on a pas (jusqu'à Utopia du moins) tiré les enseignements des leçons du passé puisque bien évidemment, les mêmes causes ont les mêmes effets. D'autre part le développement de la monnaie et des échanges commerciaux fit émerger les artisans et armateurs qui formèrent une nouvelle classe sociale aisée, revendiquant la fin du monopole des nobles sur la sphère politique (tout comme au Moyen-Age avec le début des Communes contre les fiefs féodaux). Ces graves crises sociales sont suivies par des révolutions. Les oligarques répriment ces révolutions par des exécutions et des exils.

• E : Pff, comme d'hab la seule solution aux problèmes structurels entre riches/puissants et dominés (qui pouvaient aussi être riches) fut d'extirper la force de la vapeur sans toucher au feu qui couvait sous la cocote minute et qui donc se rechargerait vite !

• M : Presque ! Pour répondre à cette double crise, de nombreuses cités modifièrent radicalement leur organisation politique. À Athènes un ensemble de réformes furent prises, ce qui amorça un processus débouchant au - Ve siècle sur l'apparition d'un régime politique inédit : la Démocratie.

• E : Pour une fois, les vraies réponses (celles courageuses en discutant et en remettant à plat les bases mêmes de la défiance/déchéance civilisationnelle) ne naquirent pas d'insurrections populaires mais de l'engagement de politiciens pour assurer l'unité de la cité ?

• M : Et oui comme quoi ! Mais faut pas se leurrer, ce n'était pas un geste gratuit, de bonté, envers le Peuple : il s'agissait plus cyniquement pour les nobles de diluer le pouvoir avec le concours du Peuple pour contrer le besoin de reconnaissance et de pouvoir des bourgeois. Artisans et commerçants de toutes les Cités unissez-vous ? Qu'à cela ne tienne : votre pouvoir sera partagé avec l'ensemble du Peuple, où vous êtes sous-représentés, et nous manipulerons les pauvres pour vous discréditer (ce sera notre « moralité » contre vos richesses exploitantes des Citoyens) !

• E : En tout cas c'était finement joué de leur part. Même si l'on peut regretter que ce soit pour des questions de luttes intestines entre factions, on ne peut qu'applaudir au résultat. Mais comment ça fonctionnait au jour le jour ?

• M : L'Assemblée populaire détient l'essentiel des pouvoirs, prend toutes les décisions et nomme les magistrats chargés des fonctions exécutives. Ces dernières sont collégiales, normalement de durée limitée, et soumise à la reddition des comptes. Les débats de l'Assemblée sont préparés par un Conseil (la Boulè) et ses décisions sont exécutées par les magistrats. Ceux-ci subissent le contrôle constant de la Boulè et de l'Ecclésia. Cette dernière, Assemblée Citoyenne, vote les lois et n'importe quel Citoyen peut prendre la parole (isegoria) et proposer une motion. C'est le propre de la Démocratie Directe. Une fois votée, la loi est exposée au public sur l'Agora.

• E : Et comment elle est appliquée, contrôlée ? Et surtout par qui ?

• M : La dokimasia est l'examen préliminaire que subissent les futurs magistrats pour limiter les effets malheureux du tirage au sort. Cet examen permet de vérifier que le candidat est bien Citoyen, qu'il a bien l'âge minimum requis, qu'il n'a jamais occupé le poste et qu'il en est digne. Les magistrats doivent exercer leur pouvoir de manière collégiale et jamais de manière individuelle. Les magistrats et les ambassadeurs sont contrôlés à la fin de leur mandat. Les Citoyens se réunissent sur l'Agora une fois par an afin d'évaluer le travail des magistrats et punir ceux qui abuseraient de leur pouvoir : c'est la reddition de comptes. Cela permet aux Athéniens de contrôler efficacement les magistrats et d'éviter par la même occasion les dérives tyranniques. Ils votent au moyen d'ostracas (tessons de poterie... ou coquilles d'huîtres). Tout vote positif en entraîne un second deux mois plus tard afin de laisser le temps au Citoyen de s'amender. Un deuxième vote positif (au moins 6.000 voix sont nécessaires) entraîne l'exil pendant dix ans (d'où notre mot ostracisme, synonyme de mise à l'écart).

• E : Je comprendrai jamais qu'on ait perdu ce système et qu'il ait fallu attendre Utopia, plus de 2000 ans plus tard, pour revenir à ce bon sens !

• M : L'humain et le système étaient ainsi, c'est bien pour ça que les Révolutions s'enchaînaient à des rythmes fréquents ! Plus près de nous, il y a aussi l'exemple de Novgorod la Grande !

• E : C'est quoi et où ça ?

• M : Au nord-ouest de la Russie, Novgorod incarne, entre le XIe et le XVe siècle, le prestige et la prospérité d'une cité située au carrefour de l'Orient et de l'Occident. Unique en son genre, elle fonctionne comme une république indépendante. L'emplacement de Novgorod à un croisement fluvial, qui lui donnait accès aux mers Baltique, Noire et Caspienne, lui permit à partir du XIe siècle de développer une économie florissante. Echappant au pouvoir féodal de Kiev, elle développa un système de république indépendante.

• E : J'adore toutes ces cités rebelles au pouvoir central !

• M : Les maîtres féodaux refusent la mainmise du pouvoir centrale de Kiev (Ukraine). Une contre-société se développe où les boyards (les meneurs) sont élus et décident devant une Assemblée Générale de tous les Citoyens. Pour être élus à l'assemblée populaire des Citoyens, les riches propriétaires terriens doivent être installés en ville. Afin de continuer à traiter leurs affaires à la campagne, l'écriture devient le moyen de communication essentiel. Paysans, artisans, marchands... hommes, femmes et enfants s'échangent des lettres. Tout le monde sait lire et écrire car il y a de nombreuses écoles, alors qu'en Europe occidentale, seules les moines et les rares lettrés sont instruits.

• E : Bien sûr, vu que le savoir est une force, c'était trop dangereux de le laisser à n'importe qui (la preuve ensuite avec Gutenberg).

• M : La ville est riche grâce à son commerce avec Byzance : elle va en Mer Baltique pour les transactions avec l'Europe du Nord, en Mer Caspienne pour les échanges avec les Arabes, le long du fleuve Dniepr pour le commerce avec l'Europe Centrale, et en Mer Noire pour distribuer auprès de Byzance. Elle est déjà l'équivalent de la future ligue hanséatique (la Hanse, qui signifie s'associer en vieil allemand, ou Ligue hanséatique prit naissance en 1241 par le traité formé entre Hambourg et Lubeck dans le but de protéger leur commerce contre les pirates de la Baltique et de défendre leurs franchises contre les princes voisins) car elle tient toute l'Europe du Nord. Au XIIIè siècle, Kiev tombe aux mains des Moghols mais Novgorod garde sa Liberté car d'elle dépendait le commerce. Du coup, enfin en paix avec Kiev, les habitants de Novgorod ont du temps pour s'occuper d'eux.

• E : Décidément, le commerce pouvait encore créer à l'époque des sociétés différentes, Libres car riches !

• M : Tu as tout compris. Jusqu'au XVè siècle, la ville se développe en construisant des maisons en bois, structurées par des rues avec des trottoirs en bois contre la boue mais permettant le passage des charettes. La ville prend alors rapidement plusieurs dizaines de milliers d'habitants supplémentaires. Le mariage y est Libre : tu veux de moi ? je veux de toi ! Marions-nous devant témoins !!! Mais là, c'est le drame. En 1478, Ivan III, le Terrible, roi de Moscou, veut faire tomber la république Indépendante de Novgorod. Cette dernière est riche et Indépendante, elle est opposée et pire elle est un frein à l'unification du royaume russe de Moscou. Il bloque alors le commerce donc la ligue hanséatique s'effondre car les navires ne circulent plus. La cloche de l'appel des Citoyens pour l'Assemblée Générale est prise en symbole et amenée à Moscou pour célébrer la victoire d'Ivan III.

• E : Pfff, les rois ont toujours eu le chic pour casser ce qui marchait bien !

• M : Bien sûr, tu penses bien que ça lui faisait de l'ombre, ce n'était pas vivable pour le système royal, à terme. C'est d'ailleurs l'occasion pour que je te parle d'autres sociétés alternatives, celles des pirates !

• E : Ah ouais, les pirates des Caraïbes. J'adore Johnny Depp, mais j'espère que dans ce cas-là il n'y aura pas de morts-vivants !

• M : Non, t'inquiètes, là c'est les vrais de vrais. On ne connaît pas grand-chose de leur vie quotidienne. Mais on en connaît suffisamment sur leurs îles repaires (où ils jouissaient d'une existence Libre et peu austère), pour comprendre que des zones d'autonomie temporaires existaient dès le XVème siècle.

• E : Nos fameuses TAZ d'avant !

• M : Exactement, celles des ravers. Ces enclaves pirates cherchaient essentiellement à échapper à toutes formes de contrôle et d'autorité étatiques, et pour y parvenir à long terme, les individus qui s'y installèrent créèrent de nouvelles formes expérimentales de société. Des endroits (régions entières, citadelles, îles, ports...) se trouvèrent ainsi dénués de toutes contraintes hiérarchiques, et beaucoup adoptèrent même des fonctionnements relativement Démocratiques, voire quasi Libertaire, en tout cas pour l'époque. Grâce à une relative clandestinité, les pirates réussirent à établir au fil des siècles un réseau d'échanges totalement mouvant et (plus ou moins) Solidaire, dont les multiples enclaves servaient aussi bien de lieux de repos et de plaisirs que de lieux de troc/commerce, ou même de port de réparation pour les bateaux. Ainsi, entre le XVème et le XIXème siècle, la piraterie connue une période d'apogée. Principalement, parce que la navigation s'était considérablement développée, tout comme les cartes et les instruments de navigation, l'armement, les conquêtes coloniales.

• E : Ouahou, dis m'en plus, j'ai toujours adoré ce genre de récits !

• M : Leurs équipages se soustrayant à l'autorité royale par leurs actes, ceux-ci savaient pertinemment que s'ils étaient vaincus par des équipages corsaires ou royaux, ils risquaient la pendaison, les galères, les culs de basses fosses ou autres délices du genre, et avaient donc tous intérêts à s'organiser de manière efficace. Pour la plupart des pirates, l'organisation se différenciait justement de celles des corsaires (ces mercenaires mandatés, grâce à une « lettre de course », par les états et royaumes pour piller les autres nations sur les mers plutôt que de déclarer une guerre sur terre). En effet, il semble qu'au sein de l'organisation pirate (qui était évidemment spécifique à chaque équipage ou « bastion pirate »), régnait un minimum d'Egalité. Certains « capitaines » d'ailleurs, comme Misson, fondateur de Libertalia, proposait aux équipages des bateaux abordés de le rejoindre dans la piraterie ou d'être déposés sur une île avec des vivres, dans l'attente du passage - hypothétique - d'un navire (il va sans dire que beaucoup de marins les rejoignaient). L'absence de châtiments corporels à bord de nombreux bateaux est également un fait notable pour l'époque. Mais l'aspect non négligeable pour ces aventuriers restait le partage du butin. Les capitaines pirates touchaient généralement jusqu'à deux parts, les hommes d'équipages, une part, et tout non-combattant (cuisinier, musicien…) une demie part ou trois quarts de parts. A titre indicatif, un capitaine corsaire pouvait percevoir 40 fois la part d'un homme d'équipage. Les principales enclaves étaient soit tenues par des pirates musulmans et des renegados (ainsi nommait-on les chrétiens européens convertis à l'islam, de gré [aventuriers, marins, anciens corsaires...] ou de force [esclave Affranchis, enfants ou adultes rançonnés, marins captifs] (Tunis, Alger, Tripoli), soit par des marins de toutes nationalités et religions (la Tortue, Hispaniola, Libertalia). Mais un seul état pirate fut recensé, la république du Bou Regreg dont l'apogée s'acheva au XVIIème siècle. Ce port marocain s'appelait aussi Salé (ou Rabat-Salé). Il était morcelé en trois zones de tensions et de commerces distinctes, et ne constituait pas à proprement dit une enclave pirate, mais bel et bien un « état pirate ». Ce qui implique que la flotte appartenait au divan (gouvernement qui prélevait environ 10% du butin), mais n'empêchait nullement l'équipage de percevoir 45% du butin à se partager. Les impôts prélevés à Salé restaient dans la ville, alors que ceux prélevés à Alger par exemple, étaient destinés aux caisses de l'Empire Ottoman. Autre point intéressant, le divan et le gouverneur-amiral étaient élus, et pouvaient être révoqués chaque année dès qu'ils cessaient de défendre les intérêts du Peuple. Quelque chose d'inimaginable en Europe à la même époque.

• E : C'est dingue jusqu'où ils sont allé. Utopia est vraiment la somme de toutes ces expériences passées ! Et les femmes dans tout ça, mais j'imagine qu'il devait pas y en avoir sur les bateaux.

• M : Hormis Mary Read ou Anne Bonny, il y eut semble-t-il assez peu de femmes pirates. D'une part dans les enclaves musulmanes cela était absolument impossible, d'autre part en Europe catholique cela ne l'était guère plus. A cette période les femmes constituaient surtout une « marchandise » très enrichissante en tant qu'esclave, de prostituée.

• E : Pfff, d'autant plus qu'ils devaient être grave en rute, ces marins après de longs mois en mer.

• M : Pour autant, il y a des contre-exemples, comme toujours ! Il y avait beaucoup d'enclaves autonomes et particulièrement Libertalia, rendue célèbre par Daniel Defoe, l'auteur de Robinson Crusoé. Bien sûr Libertalia, comme d'autres enclaves pirates, est entourée de mystère et de doute. L'enclave Libertalia aurait pourtant vraisemblablement existé, quelque part vers l'île de Madagascar, durant quelques années avant que ses habitantEs ne finissent exterminés par les indigènes. Et son fonctionnement, axé autour de la personnalité du capitaine français Misson et de celle de son acolyte, le prêtre défroqué, Carracoli, reposait sur l'Egalité entre individu, le Partage du butin, la mise en Commun des biens et l'abolition de la propriété comme le précise cet extrait : « Le lendemain, tout le monde se rassembla et les trois capitaines proposèrent d'instituer une espèce de gouvernement, comme l'exigeait leur sécurité. Où il n'existe pas de lois coercitives, les plus faibles sont toujours les victimes et tout tend nécessairement à la confusion. Les hommes sont les jouets de passions qui leur cachent la justice et les rendent toujours partiaux en faveur de leurs intérêts : il leur fallait soumettre les conflits possibles à des personnes calmes et indépendantes capables d'examiner avec sang-froid et de juger selon la raison et l'équité ; ils avaient en vue un régime Démocratique : quand le Peuple édicte et juge à la fois ses propres lois, on a affaire au régime le plus convenable. En conséquence, ils demandaient aux hommes de se répartir par dix et d'élire, par groupe, un représentant à l'assemblée constituante chargée de voter des lois saines dans l'intérêt public ; le trésor et le bétail qu'ils détenaient devaient être équitablement répartis et les terres annexées dorénavant seraient tenues pour propriété inaliénable, sinon aux clauses et conditions d'une vente ».

• E : Ah ouais, c'est du pur Utopien avant l'heure !

• M : Autre façon de faire, celle des kibboutz juifs, parfaite démonstration qu'on peut vivre Libre sans se couper du monde et bénéficier de ses bienfaits. Les kibboutzim (en hébreu, « assemblée » ou « ensemble ») sont des communautés de volontaires, localisées dans tout Israël, dans lesquelles vivent des gens venus de tous les pays, souvent issus de la diaspora juive. Il y a un siècle environ, un petit groupe de jeunes immigrants juifs originaires d'Europe de l'Est, mus par les idéaux sioniste et socialiste, fondaient sur les rives du lac de Tibériade la première kvoutza (groupe en hébreu, groupement auquel fut ultérieurement donné le nom de kibboutz, communauté basée sur l'adhésion à un même mode de vie rural). Ils appelèrent ce kibboutz Degania, qui est depuis considéré comme la mère des kibboutzim. Leur kvoutza, ils la voulaient cohérente et Egalitaire, fondée sur la propriété Collective des moyens de production et de consommation. Un cadre de vie où tous les membres prenaient les décisions de concert et à la majorité, et se Partageaient équitablement Droits et Devoirs.

• E : C'est vrai qu'ils ont fait fort sur ce coup là. Mais ils ne sont pas partis en couille comme tant d'autres ?

• M : Non. En dépit de ses revers économiques et du déclin de ses grands idéaux, l'institution du kibboutz demeure, de nos jours encore, le plus grand mouvement communautaire au monde. A l'heure actuelle, près de 120 000 personnes vivent dans les 269 kibboutzim d'Israël disséminés depuis le plateau du Golan au nord jusqu'à la mer Rouge au sud. Leurs effectifs varient entre moins de 100 membres à plus de 1000 pour certains, la majorité recensant une population de quelques centaines de membres.

• E : Mais ça fonctionne comment, concrètement ?

• M : Physiquement parlant, la plupart des kibboutzim sont conçus sur le même modèle : au centre se déploient les édifices communs tels que réfectoire, auditorium, bureaux et bibliothèque, entourés par des jardins et les maisons de leurs membres ; légèrement décentrés sont les bâtiments et les équipements sportifs ; les champs, vergers et bâtiments industriels enfin se trouvent à la périphérie. Le kibboutz est, par définition : une communauté délibérément formée par ses membres, à vocation essentiellement agricole, où il n'existe pas de propriété privée et qui est censée pourvoir à tous les besoins de ses membres et de leurs familles. Ensuite, c'est une unité de peuplement dont les membres sont organisés en Collectivité sur la base de la propriété commune des biens, préconisant le travail individuel, l'Egalité entre tous et la Coopération de tous les membres dans tous les domaines de la production, de la consommation et de l'éducation. Sa principale force vient de l'engagement individuel de tous les membres. Les facteurs de la dimension et du profil économique jouent également dans la comparaison. L'esprit d'entreprise Collectif compte pour beaucoup, contribue à la création et à la maturation de Communautés qui réussissent sur le marché Libre.

• E : Tout ça c'est des bons débuts, mais il y a l'exemple qui tue : la Suisse ! Eux ça fait un bout de temps que ça dure et y a pas plus stable et prospère comme pays !!!

• M : Certes, j'allais y venir, t'inquiètes. On ne peut pas parler des systèmes pré-Utopiens sans louer le fonctionnement suisse qui nous a beaucoup appris et aidé au début ! La Suisse s'est formée au cours du temps grâce à la formation de réseau d'alliances, de pactes qui, au départ, avaient davantage un but de défense commune et de sécurité intérieure. Ces accords englobèrent de plus en plus de cantons suisses et de plus en plus de domaines au cours du temps. Selon le principe de « un pour tous, tous pour un » (qui est encore aujourd'hui la devise nationale suisse), les cantons commencèrent à traiter ensemble les accords avec de grande nations européennes. Cependant, les différents cantons présents étaient totalement souverains et il n'existait pas d'organe supra-étatique. Avec le temps, les Communes se sont regroupées en cantons qui se sont eux-mêmes réunis en une Confédération. L'adoption par la Suisse du système Fédéraliste changea profondément le fonctionnement des cantons. Leur souveraineté repose sur le principe que tout ce qui n'est pas du ressort de la Confédération est du ressort des cantons. Les cantons sont Autonomes constitutionnellement (chacun ayant sa propre constitution), aussi bien du point de vue législatif, judiciaire et fiscal qu'administratif. Toutefois, il leur est interdit d'adopter une forme de constitution qui ne correspondrait pas aux règles de la Démocratie, à savoir qu'elle doit être accepté par le Peuple et qu'il existe une possibilité de la modifier si le corps électoral du canton le demande. Enfin, au dernier niveau (mais premier, de base, de la pyramide helvète inversée), toutes les Communes suisses ne jouissent pas des mêmes compétences ou de la même Autonomie du fait du système Fédéral suisse. Les cantons possédant, en effet, une totale souveraineté dans ce domaine, ils sont Libres de désigner les tâches et le niveau de Liberté qu'ils souhaitent soit dans leur constitution cantonale ou alors directement dans les lois cantonale.

• E : Ca m'a toujours fait rêver autant qu'halluciner de voir ce genre de système si exemplaire ne pas être appliqué ailleurs, notamment dans nos républiques dites modernes, mais si éloignées de vraies Démocraties comme peut l'être l'helvète. Mais c'est pas trop le désordre en étant organisé comme ça (désolé c'est une question idiote, sachant que la Suisse est le paradis de l'ordre, mais juste) ?

• M : Non, mais tu as bien raison de poser ce genre de question. Le Conseil fédéral fonctionne selon le principe de collégialité, ce qui signifie que les décisions sont prises le plus possible par consensus. Si tel n'est pas le cas, un vote a lieu parmi les 7 conseillers Fédéraux. Selon ce principe, ceux qui s'opposent à une mesure qui est adoptée par le collège doivent tout de même défendre le projet au nom de celui-ci. Le Conseil Fédéral doit également représenter équitablement les diverses régions et communautés linguistiques. La Suisse est davantage une démocratie de concordance, voire de consociationalisme : contrairement à un système qui prend uniquement ces décisions sur le principe de la majorité, la Suisse favorise d'avantage le système du consensus et la recherche de solution à l'amiable entre les différents grands partis politiques.

• E : Exactement ce qu'on arrivait jamais à faire en France, chaque parti venant avec ses solutions toutes faîtes, souvent plus idéologiques (positionnement de principe) que clairement pratiques et surtout pragmatiques.

• M : C'est justement une autre force du système suisse : il n'y a pas de pro de la politique. On peut définir le système de milice (mais pas connotée comme en France) comme « la prise en charge bénévole, extraprofessionnelle et honorifique d'une charge ou d'une fonction publique, peu ou pas dédommagée ». Il convient donc de noter que les députés Fédéraux n'exercent pas leur mandat comme une activité professionnelle. A ce titre, ils ne perçoivent pas un salaire mais une indemnité pour leur présence et ils ont à leur disposition, sans frais, l'accès aux transports publics. En terme d'avantage, les arguments cités en faveur du système de milice sont l'absence de forme de caste politique, le lien direct avec la population et des politiciens aux horizons professionnels divers. On peut aussi noter le faible coût d'un tel système qui représente environ 0,2% des dépenses de la Confédération mais qui est des plus efficaces car ce sont « de vrais gens » qui savent de quoi ils parlent qui co-gèrent, avec les Citoyens, le pays.

• E : C'est énorme ça quand même ! Et après, comment se répartissent et se jouent les rôles à chaque niveau ?

• M : La politique suisse se subdivise en une politique Fédérale, une politique cantonale (régionale) et une politique Communale. Successivement au cours du temps, les cantons transférèrent la gestion de la monnaie, des timbres, de l'armée ou encore la législation pénale et civile au pouvoir Fédéral. Cette sédation d'une partie des tâches cantonales (parce qu'ils le voulaient bien, non par obligation de centralisation imposée par qui que ce soit) avait pour objectif une uniformisation des normes au sein du pays mais aussi une réponse au développement économique au niveau national. Pour autant, un certain (et même grand) nombre de domaines sont gérés uniquement au niveau cantonal comme l'éducation (sauf les universités Fédérales), la gestion des hôpitaux (sauf les hôpitaux Communaux et privés), la construction et l'entretien de la majorité des routes (sauf les autoroutes et routes nationales) et la police (contrairement à l'armée), d'autres charges sociales ou encore le contrôle de la fiscalité. Il en découle que chaque canton possède son propre parlement et leur gouvernement, mais aussi son propre système judiciaire dont les tribunaux statuent, en règle générale, dans tous les domaines.

• E : Mais y a pas de risque d'émiettement de la prise de décision avec ce genre de système, car aucune structure ne peut fonctionner correctement si elle seule, isolée comme une île au milieu d'un océan plus ou moins Pacifique ?

• M : Certes, surtout que l'Union fait la Force ! Au fils du temps l'apparition de tâches de plus en plus complexes (qui exigent de nouveaux moyens financiers) a poussé plusieurs communes, dès les années 1990, à se restructurer ou fusionner par mesure d'économie. Certains cantons ou régions sont regroupés dans des espaces (Espace Mitteland, Espace BEJUNE, etc.) qui leur permettent de défendre des intérêts communs, et notamment économique; mais ces espaces ne sont pas des entités politiques en tant que telles. Si au départ les Communes n'avaient pour rôle uniquement la gestion des biens communaux et un devoir d'assistance publique, la société moderne exigea de leur part d'avantage de préoccupations qui ont forcément un coût (gestion de la population, approvisionnement de l'eau, loisir et gestion des déchets entre autre). Les principales solutions choisies ont été le partage des tâches entre les Communes voisines ou éventuellement faire appel à des entreprises privées. Environs 85% d'entres elles font d'ailleurs partie d'un groupement régional à l'heure actuelle.

• E : Je trouve que c'est vraiment top tous ces fonctionnements clairement Anarchistes. Mais le meilleur reste à venir avec la véritable Participation Citoyenne à la gestion des Cités (la version originale du mot politique).

• M : Bien sûr j'ai gardé le meilleur pour la fin, histoire de ne pas rester sur sa faim, héhé ! La Démocratie Participative permet au Peuple de choisir ses élus aux différents conseils (Commune, Cantons et Confédération) et donne également la possibilité de donner son avis sur les textes législatifs ou constitutionnels décidés par ces conseils ou d'en proposer selon une réglementation précise. Une particularité de la Démocratie suisse est que le Peuple (tout Citoyen suisse majeur et capable de discernement) garde en permanence un contrôle sur ses élus en intervenant directement dans la prise de décision, car la Suisse est une Démocratie que l'on peut qualifier de Directe ou semi-directe, dans le sens où elle a des éléments d'une Démocratie représentative (élection des membres des parlements ainsi que des exécutifs cantonaux) et d'une Démocratie Directe. En effet, en Suisse, le corps électoral dispose de 2 instruments qui lui permettent d'agir sur un acte décidé par l'État : il s'agit du référendum, qui peut être facultatif ou obligatoire, et de l'initiative populaire qui est le droit d'une fraction du corps électoral de déclencher une procédure permettant l'adoption, la révision, ou l'abrogation d'une disposition constitutionnelle ou légale.

• E : Malheureusement, on nous disait que ce qui est possible et effectif en Suisse depuis bien longtemps, était impossible ailleurs, avec de fausses excuses de taille du pays et de culture politique. Mais la culture ça s'apprend et ça s'approprie par la pratique ! Et pour la taille du pays, faut arrêter de déconner : c'est sûrement plus facile d'organiser des référendums ou des initiatives populaires dans un « petit » pays (par la taille), mais avec l'informatique et Internet il n'y a rien de plus simple !!!

• M : Bien sûr. Et même si on voyait mal les Français se déplacer trop souvent pour s'exprimer (mais surtout parce que les questions exceptionnellement posées appelaient des réponses assez évidentes et « massives », l'abstention étant dans ce cas la réponse à la non-consultation Citoyenne sur des sujets importants, où l'on ne demande jamais l'avis du Peuple !), il suffisait tout simplement de faire une opération tout les x, mais en posant toute une série de question pour faire le point. Sinon, c'est aussi con que de convoquer une assemblée je ne sais combien de fois, tout simplement parce que rien n'est structuré et qu'on oublie tel ou tel point qui nécessite la présence du plus grand nombre.

• E : Y a pas à dire en tout cas, la Suisse c'est clairement l'autre pays de la Démocratie ! D'autant plus que leurs idées reposent sur deux piliers qui au premier abord semblent contradictoires : un système politique libéral, favorisant les Libertés aussi bien Individuelles qu'économiques, et un système de solidarité pour une intégration de tous les Citoyens, issus de tous les courants politiques et sociaux, au sein de la Communauté. Ces deux principes constituent toujours à l'heure actuelle une base importante de la Suisse et un facteur de stabilité et de cohésion intérieure.

• M : Tout ce que la France a toujours prôné dans les textes, sans jamais avoir osé le mettre en pratique. Exactement le contraire de ce qu'Utopia a eu le courage de faire, suivie en cela par de nombreux pays !!!

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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