Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

T'es qui là ???

Logo du Collectif des 12 Singes


Ce blog sert de brouillon Collectif pour faire avancer le schmilblick grâce à vos commentaires !

Nous publierons ici régulièrement le résultat des pages que nous avons écrites.
Aidez-nous, en nous critiquant, à nous améliorer, et COMMANDEZ NOS LIVRES A PRIX PAS CHERS !


Nous sommes un Collectif d'auteurs-écriveurs qui cherche à véhiculer des informations sérieuses et surprenantes mais sur un ton décalé : vaste programme, mais nous tentons de tailler des shorts comme Coluche avec la gouaille de Desproges

Abonnez-vous à notre Newsletter pour avoir les derniers articles.

 

Collectif des 12 Singes (Al LU-SINON)


Follow Al_LuSinon on Twitter

 

 

Follow this blog
Paperblog

http://www.wikio.fr

Rechercher

21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 19:55

L'Elysée, un lieu propice à la ressouvenance
Télécharger le fichier : 05-Ressouvenances et Grand Soir.pdf


• M : Ça te branche d'aller faire un tour, à moins que tu veuilles voir d'autres trucs ?

• E : Non, je suis bien motivée pour bouger. Vas-y, tu es mon « guide ». Je follow the leader !

• M : Alors qui m'aime me suive !

• E : T'arrêtes ! De toute façon j'ai pas trop le choix, il faut que je te suive, mais voilou.

• M : J'déconnes ! Aucun sens de l'humour. Tchuss Uttanka !

• E : Salut Uttanka, merci encore pour tout.

• Uttanka : Merci à vous d'être passés. Vous savez où j'habite si besoin est ! Bonne soirée.

• M : J'en ai un peu marre de marcher. Tu ne veux pas prendre l'aspi, ça ira plus vite ?

• E : Faut que je trouve un dico du parler Utopien, c'est quoi encore ce nouveau terme d' « aspi » ?

• M : C'est un tube dans lequel un aimant supraconducteur produit de l'anti-gravité. Du coup tu flottes dans l'air et un courant atmosphérique généré te propulse jusqu'à ta destination. Arrivée, il s'estompe doucement et l'anti-gravité diminuant, tu te poses délicatement sur le sol.

• E : Royal de luxe ton truc ! C'est clair qu'il faut que j'essaie ça. Et on va où avec ?

• M : Surprise ça ma chère [Moa à lui-même : en espérant que le lieu produise son électrochoc].

• E : C'est tipar ! Allons chevaucher le vent !

• M : Tiens bien ma main, ça envoi grave !

Après quelques minutes d'entubage, Esperanta et Moa arrivent au lieu dit. L'ambiance est entre chien et loup, quand tombe la nuit.

• E : Ça fait combien de temps qu'on a pris les champis ? Je commence à avoir un peu mal au ventre. Je me sens toute chose, un peu flagada Jones !

• M : T'inquiète, c'est normal et c'est bon signe : ça veut dire que le produit est en montée. Après environ 1 heure, ton corps réagit à l'intoxication alimentaire provoquée par les hawaïens. Ton estomac est perturbé par les substances du champi qui est digéré et les molécules qui se sont décomposées. C'est pour ça qu'il est important d'avoir le ventre vide, pour éviter de se sentir encore plus mal. No soucailles pour toi, ça va vite passer, c'est l'histoire de quelques minutes.

• E : Fatch !!! C'est chelou mais c'est plutôt sympa, je suis envahie de bouffées de chaleurs.

• M : Ça y est alors, tu commences à décoller ! Est-ce que tu ressens d'autres sensations spéciales ?

• E : Ouuuuaaaiiiiisss !!!! Je suis irrésistiblement attirée par les effets lumineux autour du bâtiment, je me sens toute légère.

• M : Je suis rassuré : vu le sourire jusqu'aux oreilles que tu arbores, ton voyage intersidéral est plutôt bien engagé. Et ma navette psychédélique est aussi sur la rampe de lancement ;-))))

• E : Arrive vite, c'est trop bon là-haut ! Mais ici-bas, on est où ?

• M : Ça ne te dit rien ?

• E : Beh, le lieu ne m'est pas inconnu, mais je serai incapable de le replacer dans son contexte, et encore moins dans le mien.

• M : C'est le Palais de l'Elysée.

• E : Comme les Champs ?

• M : Euh… oui, tout pareil d'une certaine façon. Elysée pour les anciens grecs, était le séjour des héros et des humains vertueux après leur mort (autant dire que dans l'autre monde, peu nombreux de ses résidents aurait pu y séjourner). II y régnait un printemps éternel.

• E : Pour sûr, c'est sympa comme résidence à vie, ou mort. Ce jardin à la française, avec son allée centrale dans l'axe de l'hôtel, ses parterres de broderies et ses allées de marronniers bordées de charmilles, complète plaisamment le palais. Ces splendeurs m'emplissent de joie, une profonde jouissance s'empare de moi, comme si j'avais le droit de goûter au Paradis. Cette plénitude de l'être, ce mielleux de Liberté acquis de hautes Révolutions, ce vinaigre de la servitude volontaire alchimié en Grand Cru de l'Egalité recherchée, ce bonheur de la communion Fraternelle avec l'autre, les autres.

• M : Ah la poésie sous champis, j'adore. C'est tellement beau de voir une individu s'orgasmer par la pensée, imaginant l'Emancipation de l'Humanité, si émue que tu en verses ta petite larme.

• E : Si je suis bouleversifiée par cette vague d'émotions, c'est parce que je crois bien que ce n'est pas ma psyché qui hallucine mais plutôt ma mémoire à long terme qui semble se réveiller.

• M : Tu crois que tu es déjà venue en ce lieu ?

• E : Ça me paraît de plus en plus clair : ces terrasses, bosquets, allées sinueuses et rivières aboutissant à un petit lac ; je crois pouvoir dire que j'y suis venue, que j'ai vue et que j'ai vaincue ! Mais qui, quand, quoi et comment ? pfut, lo no say, pas la moindre idée, mais je compte sur toi pour m'aider à me tirer les vers mémoriels du nez.

• M : Tu crois que je t'ai amené ici pour quoi ? Je pensais bien que tu devais du moins connaître ce lieu, mais si en plus tu y as vécu des évènements forts en émotions, ça ne peut qu'être plus rafraîchissant pour tes mémoires.

• E : T'es un malin toi !! Merci pour tout ce que tu fais pour moi Moa, ça m'aide vraiment. Et tes champis c'est pas des girolles ! C'est trop puissant comme ambroisie de l'esprit, au-delà de découvrir au fur et à mesure mes souvenirs, j'appréhende complètement différemment ma personnalité, je fais abstraction de bien des choses qui encombrent inutilement ou négativement ma pensée pour aller droit au but, à l'essentiel présent en chaque être. C'est trop bon de faire le vide en soi, même si ce n'est pas le néant, mais plutôt une notion de béance, un gouffre de plénitude, à l'abri dans un corps en harmonie, en communion avec l'extérieur via des sens ultra récepteurs qui amplifient le moindre stimuli pour en faire une source émotionnelle d'osmose absolue entre le Moi, le Sur-Moi non plus contre le reste du monde, mais avec et en lui.

• M : Je t'avais bien dit que c'était une expérience au-delà du réel ! C'est bien pour ça que les champis faut les Respecter, autant que soi-même !

• E : Certes, on se sent tellement extralucide (vision plus approfondie des choses), extrahumain (des sensations que le commun des mortels ne connaîtra jamais, sauf sous drogue), extraverti (empathie et symbiose avec toute l'Humanité), que la tentation est forte de vouloir remonter au 8ème ciel (le 7ème étant celui de l'orgasme sexuel, le niveau supérieur est la jouissance de toute sa machinerie humaine, en harmonie avec celle des autres et notre environnement).

• M : T'as tout compris, je suis épaté que tu tires de toi-même des conclusions de ce genre. Tu devais être une tox dans ta vie antérieure !

• E : Qui sait ? En tout cas, pas moi. Mais je sens vraiment que je suis sur la bonne voie pour me retrouver. J'ai pleins de flash étranges en regardant le jardin de l'Elysée, avec un grand benêt dégarni face à des journalistes qui lui posent des questions un peu « dérangeantes » (pas trop non plus, ce sont des journalistes tout de même, ils font parti du plan média de la pègre de la Correza Nostra).

• M : Tu dois sûrement parler de ce fourbe de Chirac, un arriviste de première.

• E : Quel pommier desséché. J'ai un flash où justement ici dans ce jardin, lors d'une garden party du 14 juillet 1998, un des présentateurs télé (celui à sa solde en plus, un gars des bétonneurs et laveurs de cerveau de TF1), avait demandé à quoi pouvait bien servir le président de la république, suite à sa dissolution ratée de 1997 et l’arrivée des socialistes au gouvernement. Un silence pesant s'installa durant de longues secondes d'embarras, puis Chichi balbutia quelques explications à deux euros sur sa nécessité en tant que garant des institutions (lui, le plus grand escroc qui devait être en prison, l'opposé d'Arsène Lupin le gentleman cambrioleur, lui qui prend aux pauvres pour se le redonner à lui-même, déjà riche : vraiment du foutage de gueule). Il se devait de valoriser le président, pour donner une certaine image : une grandeur … de roi (la Vè étant une république monarchique avec sa cour et ses courtisans).

• M : Ça fait plaisir à entendre, tes souvenirs se mêlent à ta fougue, j'aperçois tout doucement la véritable Esperanta.

• E : Oui, je sais pas pourquoi, mais je sens que je tiens le bon bout avec ce grand guignol de Chichi la Malice. Il me semble même que c'est « grâce » (ou plutôt à cause de lui) que les Citoyens se sont (enfin) véritablement pris en main. Notre président de la république était indubitablement le plus indigne des Citoyens (et pourtant ses potes de la Chi'Rac Ademy – faut que le Peuple en chie et qu'il raque, tout en fermant sa gueule, on est là pour 5 ans et on tiendra coûte que coûte jusqu'au bout – n'y allaient pas avec le dos de la cuillère en argent), mais tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse (ou nous la brisons) !

• M : Mouais, c'est clair qu'avec Chirac le système montrait bien qu'il était incapable de s'occuper concrètement des problèmes des petites gens. Et quand enfin il s'attelait à la tâche, c'était pour casser le peu de droits sociaux restant pour finaliser la bascule entre une Vème république (de sortie de guerres de décolonisation et de parachutage despotique d'un certain général en 1958) post-industrielle moribonde, et un capitalisme sauvage où les frêles règles de protection des véritables moteurs de l'économie, ceux qui produisent et non les dirigeants, ne servaient qu'à assurer leur survie (et non leur développement et épanouissement).

• E : Tiens moi la main, je sens que ça vient !!! YYeeess, je retrouve la plénitude jouissive du Grand Soir ! Je me souviens maintenant que tu m'as dit tout ça !

• M : Très bien ça, pour une bonne nouvelle, c'est une bonne nouvelle. Mais encore ?

• E : Je revois la scène, la veille du Grand Soir : Super Menteur était passé le mardi au journal de 20 heures, en diffusion sur toutes les chaînes françaises et analysé par tous les habitants du village planétaire (tout se sait très vite), toujours curieux et espérant des Révolutions Françaises, de ce pays de la Liberté et des Droits des Humains. Je me rappelle qu'il nous avait fait un discours à la Castro, sermon d'une heure – qui en paraissait trois – sur la nécessité que certains cessent la Grève et reprennent le travail, dans l'intérêt de tous les Français (mais bien sûr ; surtout de certains, les gros possédants). Il disait « Françaises, Français, je vous ai compris ! », sauf qu'à nous on nous l'a fait pas 3 fois (on peut tromper 1 fois 1000 personnes mais pas 1000 fois 1 personne, ni 1000 fois 1000 personnes) : notre beau parleur / gaffeur national nous avait déjà fait le coup en 1995 avec la fracture sociale, après le séisme du 21 avril 2002 où il se voulait fédérateur et impulseur d'une nouvelle forme de politique (on a bien vu laquelle, celle de nous la mettre encore plus profond et en étant bâillonnés !) puis après la claque des élections régionales de 2004 (seule une région à droite, qui préfère rester anonyme).

• M : Pour sûr, le vieux usé et fatigué avait l'art de la sémantique et d'embobiner les foules (même si c'est surtout sa fille / sa conseillère, Claude, qui lui marketingait ses discours évocateurs). Et j'imagine que les médias lui avaient préparés le terrain, qu'ils donnaient les informations qu'ils voulaient bien dévoiler, tout en les présentant sous un jour favorable ou en mentant par omission.

• E : Oui, on avait droit aux mêmes discours politico-médiatiques, qui passaient en boucle, appelant à la raison et stigmatisant les très rares écarts (il y a des cons partout, mais là ils étaient très surveillés et empêchés par les Révolutionnaires eux-mêmes).

• M : Putain de médias de masse ! Ils jouaient toujours sur la division pour mieux régner, stigmatisant Paris la Cité Rebelle (qui a toujours le vent de la Liberté en poupe !), lui jetant l'opprobre pour valoriser la vraie France, celle qui travaillait ? (France rurale, France de la honte, dixit Gambetta)

• E : Non, là où c'était magnifique, contrairement à bon nombre d'autres Révoltes et Révolutions que le pays ait connue, c'est que toute la France s'est levée à l'unisson du ras-le-bol général. Enfin, les divisions culturelles et régionales, que l'état avait crée et / ou entretenu pour mieux régner, tombèrent (sans pour autant renoncer au juste droit à la différence) tels des murs de Berlin intérieurs.

• M : Il disait quoi dans son allocution Chirac pour se mettre comme ça tout le monde à dos ?

• E : La même rengaine éternelle en temps de crises profondes en France : que des éléments agités, violents, manipulés par des agents extérieurs, se livraient à des orgies et s'enivraient puis volaient et pillaient tout ce qu'ils pouvaient, et brûlaient le reste. Toujours cette peur irrationnelle du spectre noir (le rouge étant lorsque les Révolutionnaires croyaient encore changer de vie « juste » en rasant les bases politiques mais au profit d'une nouvelle classe oligarchique économique), hérité de la sanglante Révolution bourgeoise de 1789 (faîte grâce et avec le petit Peuple, puis ce dernier fut muselé dans le sang).

• M : Ça avait malheureusement sauvé l'ordre (bourgeois, mais pas le Populaire, bien au contraire) en Mai 68 lorsque De Gaulle fit ce genre de discours et dissout l'assemblée nationale, la contre-révolution déferla dans les urnes. Cela engendra une contre-réaction toute aussi radicale. J'espère que cette fois-là le Peuple n'était pas aussi bêtement tombé dans ce panneau très simpliste des choses !

• E : Aucune chance, nous avions atteint le point de rupture, de non-retour : trop de foutage de gueule tue le foutage de gueule !!! Même les attentistes qui travaillaient encore, malgré la désinformation constante sur les motivations profondes des Révolutionnaires et leur nombre (60% d'acteurs et de sympathisants au sein de la population ; 20% ne s'exprimant pas mais n'en pensant pas moins, 20% de gros possédants qui se terraient et préparaient la contre-attaque dès que possible) furent choqués par le discours apocalyptique mais sans arguments solides du président : ils descendirent dans la rue du moins pour discuter avec ces Révolutionnaires si « dangereux » (pour le pouvoir, pas pour les personnes et les biens) et voir ce qu'il en était réellement, si ce n'est pour carrément venir grossir la masse des Contestataires. Les chiens de garde, médias de tous types de support, aboyaient désormais dans le vide, plus personne n'y accordait le moindre crédit, puisqu'il n'y avait plus de téléspectateur devant le poste. Nous prîmes donc les choses en main, nous rendant maîtres des structures de communication et de (dés)information : la manipulation propagandiste du système capitaliste bourgeois fut éradiquée, aux intérêts de la Conscience Citoyenne. Alors que la télévision (comme nous le confirme Patrick Le Lay, boss de TF1) servait à lobotomiser le public pour qu'il con – somme (soit con, consomme et tais-toi), pour la première fois, les Citoyens ont pus avoir accès à de vrais programmes de réflexion, de développement, d'analyse. Le Peuple évoluait de la passivité consommatrice (encéphalogramme plat, mort intellectuelle), à l'activité réflexive et constructive (donc Subversive) !

• M : Et comment avez-vous achevé la bête immonde, l'état, source de tous vos malheurs ?

• E : Aussi loin que je me rappelle, après le spot publicitaire de Chirac pour la république bourgeoise que nous rejetions, des affiches ont été placardées dans toute la France : « Démobilisation Générale ! Mercredi, personne ne va à son travail (sauf services prioritaires genre pompiers et hôpitaux bien sûr), on s'immobilise, on regarde autour de soi, on parle avec les autres. On discute, sous un angle pratique, de la possibilité de tout arrêter en ne gardant que les activités vitales. On élabore le programme d'études et de réflexions destiné à remplacer les activités stériles, on fixe la date de l'exercice suivant. » C'était fin avril, entre les deux tours de la présidentielle, il faisait beau, les gens débattaient dans les rues, c'était la Grève Générale.

• M : Mais les forces de l' « ordre » (plutôt les forces du capital et de la bourgeoisie) ne sont pas intervenues ? Parce qu'en mai 68 les Révolutionnaires étaient dans la même logique d'idées que vous, et nos représentants n'avaient pas hésités à envoyer les robocops (les CRS, crées sous le régime de Vichy pour empêcher la chute du gouvernement en même temps que celle de son protecteur allemand, mais préservées par la suite, tout comme les renseignements généraux). De Gaulle s'était même tâté pour envoyer l'armée, même si son rôle institutionnel est la défense du territoire, pas l'attaque de civils en milieu urbain.

• E : Officiellement du moins, car les CRS étaient déjà à mi-chemin entre le soldat et le flic bavuriste. Depuis 2002 et les désastres de l'armée russe à Grozny (Tchétchénie), le commandement de la doctrine et de l'enseignement militaire supérieur (CDES) avait défini de nouveaux modes opératoires, testé des équipements spécifiques et édité des manuels à destination des différentes forces interarmes (infanterie, « génie », blindée) afin d'être opérationnel lors de guerre civile à caractère urbain.

• M : Ça me donne envie de vomir. Professionnalisation des armées et changement stratégique d'objectif : finie la guerre conventionnelle (à l'extérieur), place à la guerre civile (à l'intérieur). Et comment ça s'est passé ?

• E : La France étant le pays des guerres civiles et des Révoltes plus ou moins Révolutionnaires (Jacquerie paysanne de 1358, Fronde parlementaire de 1648, Révolution bourgeoise de 1789, Commune Insurrectionnelle de Paris de 1792, Trois Glorieuses de 1830, Révolte des Canuts de 1831, Révolution Sociale Démocratique et Universelle de 1848 – Printemps des Peuples, LA Sociale de la Commune de Paris de 1871, Grève Générale de 1936, Révolution des mœurs de 1968 – à défaut d'être achevée au moins sous la forme de VIème république), les forces de répression étaient bien préparées et suréquipées. Sauf que nous n'avons pas marché dans leur jeu !

• M : Vas-y, enchaîne Kool Shen, qu'est ce que vous avez fait alors ?

• E : Les gens en débattant eurent l'idée (pour protéger le mouvement Contestataire) de faire des pique-niques partout dans le pays devant les casernes des forces d'oppression et les représentations du pouvoir (centralisé ou non). Il y avait des centaines de personnes mangeant devant les grilles des commissariats et autres gendarmeries, les préfectures, les mairies, sans oublier (on ne sait jamais) les casernes militaires. Des tours de garde et de surveillance des côtés obscures de la force furent organisés. Du coup, la plupart des manifestations du mercredi se sont passées dans le calme vu qu'il n'y avait pas de provocation policière. Des services de sérénité s'étaient auto-organisés pour protéger les manifestants et les biens publics et privés. Nous étions là pour montrer notre désaccord et notre volonté de changement, pas pour piller des magasins ou détruire pour le « plaisir ».

• M : Et comment vous avez eu la tête de l'état, puisque c'était votre objectif ? Puisqu'à l'Elysée, il y a une protection permanente du pouvoir.

• E : Certes. Dans le cas de Paris, après avoir prit possession des bâtiments publics institutionnels comme l'assemblée nationale, l'Hôtel de Ville, le sénat, la préfecture de police de la Seine et autres ministères, nous avons conduit les personnalités administratives à Notre-Dame.

• M : Pourquoi Notre-Dame ?

• E : Car cette église est énorme, bien située en plein cœur de Paris sur l'île de la Cité, donc difficile (même pour des troupes d'élites) d'y faire une opération coup de poing pour récupérer les « otages du Peuple ». Pour Chichi c'est sûr que c'était différent.

• M : Pour sûr, je t'écoute, je suis tout ouïe !

• E : Comme tu le penses bien, l'Elysée était le seul endroit où nous n'avions pas pu bloquer les forces de l'ordre. Comme toutes nos manifestations, celle qui arriva devant ce cordon immense de tous les uniformes coercitifs que la république peut avoir à sa solde pour matraquer les Révoltes justifiées, était Pacifique, se déroulait dans la bonne humeur aux sons des trompettes et autres tambours, composée de toutes les différences qui font la diversité de la France (femmes, hommes, familles, jeunes, vieux, blacks, blancs, beurs et autres). Arrivée 200 mètres devant ce barrage, un général nous indiqua par mégaphone que si nous avancions encore il ferait feu avec des gaz lacrymogènes puis avec une artillerie plus lourde genre jets haute pression.

• M : « Normal » ! ou plutôt il fallait s'y attendre !

• E : Pour bien montrer que nous faisions une manifestation pacifique et que nous ne voulions que nous en prendre aux institutions, pas aux personnes, le million de Révolutionnaires que nous étions fit une holà inversée en s'asseyant dans un silence absolu. Démonstration était faite que nous étions non-violents, que nous entendions bien rester là tant que l'état ne serait pas déchu (représenté par la mise sous scellés du président de la république – que nous ne voulions plus – Jacques Chirac), mais surtout que nous n'avions aucune peur de la force, étant donné notre union Pacifique et Fraternelle.

• M : C'est fort ça, c'est sûr que ça en impose ! Les gorilles allaient-ils succombés au respect que cela peut et doit inspirer ?

• E : Tu le sauras à la fin de mon histoire ! Une femme, les mains en l'air avec un mouchoir blanc (signe de trêve), s'avança tout doucement vers le cordon. Filmée par un pote à elle, elle brandit un mégaphone et s'arrêta à 50 mètres des soldats :
« Chers frères, nous sommes ici en tant que Citoyens Démocrates, tout comme vous l'êtes à n'en pas douter (en dehors de votre travail, dès que la matraque est au vestiaire). Notre manifestation Pacifique a pour seul objectif de faire appliquer la Constitution, selon l'article 25 des Droits de l'Humain qui stipule que la souveraineté réside dans le Peuple; elle est une et indivisible, imprescriptible et inaliénable. Las de ne pas être écoutés par nos représentants politiques, déçus que rien ne change par souci de préserver les intérêts particuliers de quelques uns au détriment du bien général, nous sommes ici pour récupérer notre pouvoir trop longtemps délégué. Notre Constitution indique : un Peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa Constitution. Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures. La Résistance à l'oppression est la conséquence des autres Droits (articles 28 et 33) ; nous comptons bien faire valoir notre légitimité : quand le gouvernement viole les Droits du Peuple, l'Insurrection est pour le Peuple, et pour chaque portion du Peuple, le plus sacré des Droits et le plus indispensable des Devoirs (article 35 de la Constitution de 1793, inappliquée car la plus Libertaire).
Les chars communistes chinois se sont arrêtés devant un seul homme à Tien An Men en 1989, l'armée portugaise à fait sans aucun coup de feu la Révolution des Œillets en 1974 (dépose du dictateur Suarez) : les défenseurs du Pays de la Liberté et des Droits de l'Humain oseraient-ils tirer sur une Révolution Pacifique et avant tout Légale/Constitutionnelle ??? Personne ici ne veut s'accaparer le pouvoir, nous savons trop bien les désastres et sinistres qui peuvent en découler. Nous sommes tous des Citoyens Responsables et allons remettre l'autorité étatique aux mains, non d'une nouvelle forme de dictature, mais de tous les résidents français selon le droit du sol.
Nous n'avons aucune haine ou esprit de vengeance envers vous, vous avez obéit aux ordres jusqu'ici (même si on peut justement vous le reprocher). Ne commettez pas l'irréparable, ne soyez pas anticonstitutionnels et fratricides, ne prenez pas le risque de lancer une guerre civile. Comme vos illustres aïeux qui lors de la Commune de 1871 ont su écouter leur fort intérieur quand leurs commandants leur ordonnaient de tirer sur la foule qui défendait ses droits : CROSSE EN L'AIR NOS FRERES !!!
Notre désir le plus cher est de donner l'exemple en faisant la première Révolution Constitutionnelle et vierge de tout sang de l'Histoire ! Ne parjurez pas votre fidélité envers le Peuple Français et le monde entier qui vous regarde.
Rengainez vos armes, cadenassez les : ni vous ni nous, n'en auront besoin !!! »

• M : Belle preuve de courage Révolutionnaire !

• E : Absolument pas. Nous étions dans notre droit, il n'y a pas de notion de courage quand on veut faire appliquer la loi, seulement la détermination de ce que Justice soit rendue.

• M : Dis moi, ce ne serait pas toi la femme qui s'est avancée par hasard ?

• E : P't-être bin qu'oui, P't-être bin qu'non !

• M : Et beh, l'arabe a bien adoptée la Normand'touch.

• E : Bien sûr, nous sommes tous des fruits multiculturels !

• M : Ce n'est pas moi qui dirai le contraire. Et finalement, comment ça s'est terminé cette histoire ?

• E : Les soldats se sont un peu tâtés, les généraux (pas généreux pour un sou) continuaient de gueuler « A mon commandement, armes à l'épaule ». Pour être un peu plus « sûr » que tout se passerait pour le mieux (c'est-à-dire sans effusion de sang), spontanément, un groupe d'une trentaine de femmes avança également avec les mains en l'air (comme pour montrer qu'elles étaient otages de la force, de l' « ordre »). Elles avaient dans leurs mains des fleurs : chrysanthèmes blanches si ça tournait mal, rose rouge de la passion si les robocops restaient sages. Les premiers à « fléchir », ou plutôt à réfléchir (chose rare dans leur métier), furent les jeunes recrues : elles ne voulaient pas être mêlés à un éventuel et tragique bain de sang, alors que le Peuple leur semblait plus responsable que ses dirigeants (comme bien souvent, mais avant ils se trahissaient en faisant appliquer des lois inadaptées). Eux aussi en avaient marre d'être les protecteurs d'un état qui les regardait de haut : même eux, tout autant que les gendarmes qui n'ont aucun droit de grève et d'expression car militaires, se rebellèrent en 2001 contre le gouvernement pour avoir une meilleure reconnaissance de leur employeur, l'état.
Lorsque les premiers eurent cédés (la raison l'emportant heureusement sur l'ordre hiérarchique), les femmes leur jetèrent des roses agrémentées de vigoureux baisers, puis la foule les acclama. Les derniers à plier furent évidemment les moustachus qui voulaient casser du rouge (puisque eux, le rouge, ils le préfèrent en bouteille). Devant la liesse des femmes, les roses qui pleuvaient et les hourras de la foule pour les gentils robocops, le côté obscur de la force ne pouvait plus que s'incliner devant la puissance de la Volonté Populaire. Les femmes se précipitèrent pour alors mettre des roses au bout de leurs fusils à pompe, leur titillant la moustache pour finalement leur claquer la bise à eux aussi, ils étaient un peu bourrus mais pas si méchant que ça, au fond, bien au fond.

• M : Le Peuple avait regagné sa Liberté ! Enfin, après moult Révolutions, vous aviez réalisé le Grand Soir, celui où l'état tomberait pour qu'émerge une nouvelle société, réellement basée sur la Liberté, l'Egalité et la Fraternité.

• E : Ouaip sieur, on s'est pas dégonflés et surtout on s'est pas laissés impressionner par les Dark Warriors de tout crin, protecteurs du système. Nous avons marqué la chute finale de cet état décadent en prenant Chichi en « otage du Peuple ». Ses anciens miliciens, retournés à la Lumière de leurs Sœurs et Frères Citoyens, entourés de la foule calme, sortirent Chirac du palais de l'Elysée avec les menottes aux mains.

• M : C'est un symbole fort ! Enfin, celui qui devait être en taule depuis au moins 2001 (date où sa corruption était la plus flag', même si depuis qu'il était maire de Paris – 1977, le premier maire de Paris depuis la Commune de 1871 – il s'en était mis pleins les poches), l'état (et les socialos qui n'ont rien fait pour appliquer la loi) ayant montrer son injustice évidente (tous égaux mais certains plus que d'autres), le Peuple prit cette Justice en main, de façon impartiale et digne.

• E : Les seules agressions envers Chirac furent des oranges et des pommes jetées, pour agrémenter son incarcération.

• M : Ça partait plutôt d'un bon sentiment alors, hihi ;-)

• E : Nous nous adressions aussi au monde pour lui montrer qu'une république pouvait, et se devait, de déclarer son propre système étatique aboli et interdit (une des rares choses qu'il ne soit pas interdit d'interdire, bien au contraire !) : l'état était désormais persona non grata, système non bienvenue !

• M : Pour que souffle un vent de Liberté sur le village planétaire. Ça devait être magnifique de participer à cet élan Révolutionnaire qui venait couronner de succès 5 000 ans de Luttes contre le système dogmatique de la tragique trinité : religion, état, monnaie.

• E : C'est clair, j'en tremble encore à cette simple évocation. Tu ne peux pas imaginer le feu d'artifice de liesse populaire, le sentiment étrange mais jouissif de la communion parfaite des êtres, l'Harmonie de tous les esprits avec tous les corps dans cette fête orgiaque (façon de parler, même si tout le monde s'aimait ce soir là, ça n'a pas fini en partouze non plus, du moins pas pour tous). Le Grand Soir est incontestablement la meilleure soirée de toute ma modeste vie.
Cette extase orgasmique de la Révolution, cette espérance … TEMPS MORT : c'est énooorme, cet espoir des lendemains qui chantent, mais c'est bien sûr !!!

• M : Quoi, qu'est ce qu'il dit mon marin ???

• E : NADIA, je m'appelle Nadia !!!

• M : Joli prénom. Beaucoup de gens ont pris ce prénom à Utopia, en souvenir d'une légende urbaine.

• E : Merci, ça veut dire « Espoir », en arabe, slave, russe, allemand, italien.

• M : (petit clin d'œil avec gros sourire) Voilà une pierre angulaire à ta personnalité que je suis heureux que tu ais retrouvé.

• E : Je suis trop contente, c'est un gros poids en moins. Toutes ces ressouvenances et good vibes, c'est grâce à ce good trip aux champis. Merci de m'avoir permit de vivre ça avec moi-même et encore plus avec toi, sans qui je ne serai pas allée aussi loin dans mon exploration fabuleuse de mes Mois.

• M : Je t'en prie, c'est toi qui as fait tout le travail pour retrouver tes mémoires.

• E : Oui mais sans le guide et fil d'Ariane que tu as été pour moi durant ce voyage psychédélique, je n'aurai pas pu triper aussi à l'aise avec moi-même et ma psyché. Et je tiens à t'en remercier ! un point c'est tout.

• M : Ok boss !

• E : Et toi, ton vol intersidéral ? Heureux ?

• M : Mouais.

• E : Ouh, c'est un petit oui ça. Tu veux qu'on en parle Bob ?

• M : Beh en fait j'ai un peu bad tripé en repensant à ce que c'était…. à comment devait être la vie là-bas, dans ce monde-là en ce temps-là. Je n'aime pas trop remuer la merde du passé.

• E : Je comprends, ça ne doit pas être gai pour toi d'entendre les misères du monde d'avant. Surtout quand on voit comme c'est … l'Elysée des vivants ici !!!

• M : Et oui Miss, c'est un autre monde ici, c'est pour ça que je m'y sens si bien.

• E : Mais qu'est ce qui a fait qu'on en arrive là, à cet état de saturation par rapport au vieux monde, justement à ce moment-là, je n'arrive toujours pas à m'en rappeler.

• M : Ah ça, je crois bien que je peux t'aider !

• E : Encore une fois !!! Envoi la sauce alors !

Partager cet article
Repost0
21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 19:46

 

05 - Ressouvenances et Grand Soir
Télécharger le fichier : 05-Ressouvenances et Grand Soir.pdf


• Esperanta : C'est excellent ça comme idée, les gens qui habitent ici ont fait un mini jardin à la place du dallage du trottoir. C'est cool de pouvoir grignoter une tomate cerise cueillie comme ça dans la rue.

• Moa : Tu en veux une ? Bien évidemment c'est à la disposition de tous !

• E : Ah oui ? … Bien sûr, suis-je bête ! ….

• M : Il ne manque qu'un « cacahouètier » et une tireuse à bière.

• E : Mais personne n'abuse de ce genre de situation ? Il ne doit plus leur rester beaucoup de fruits à récolter à la fin.

• M : C'est un choix de mettre ça à disposition des autres, sinon, tu fais ton jardin à l'écart. Mais tu sais, ici les gens ne feront jamais à autrui ce qu'ils ne souhaiteraient pas qu'on leur fasse, ce serait même plutôt l'inverse. Donc, par exemple, personne ne prendra les derniers fruits, afin d'en laisser un minimum à ceux qui ont mis leur végétation en partage. A Utopia nous préférons faire à autrui (si consentant) ce que l'on souhaiterait que l'on nous fasse : quelqu'un a eu la bonne initiative de faire un jardin-trottoir et plutôt que de garder ça pour soi, il l'a mis à disposition d'autrui pour que cette idée germe et soit semée ailleurs.

• E : Ils sont vraiment bien ces Utopiens !

• M : A qui le dis-tu ! Absolument rien à voir avec les proto-Emancipés !!

• E : Nous sommes tous victime de notre époque et de notre culture. C'est hallucinant en tout cas comme façon de vivre, on se croirait dans un festival underground sur-vitaminé par la créativité, les expériences pratiques et culturelles… mais avec un public nettement plus large et investi (dynamiquement partie prenante), qui plus est au niveau global d'une Cité.

• M : Comme à Kristiana.

• E : Pardon ?

• M : Kristiana : ancienne caserne militaire au cœur de Copenhague (capitale du Danemark). Le site, énorme mais jugé vétuste, ayant été déserté par l'armée (héhé) en 1972, des artistes et des jeunes vinrent investir les lieux. Ils ne l'ont pas seulement investi, ils y ont crée une microsociété de leurs rêves : une pure FAZ [Free Autonomic Zone : Libre et Autonome dans tous les sens du terme – Autogérée (pas de gouvernement extérieur imposant sa loi, ni de chef intérieur), Liberté de chaque individu générant la vraie Paix et Harmonie Sociale, Participation plutôt que travail, heures de production (im)matérielles par opposition à l'argent]. Et là où ce n'est pas seulement un quartier, c'est que le gouvernement l'a reconnu en tant que communauté à part entière.

• E : Trop de la balle, ça claque grave ça ! C'est ééénnoooomme d'avoir un Eden comme ça avec pleins de gens, en plein cœur urbain. C'est enfin le Paradis sur Terre !

• M : Au moins ils ont assuré celui-là, car pour le céleste nul ne sait si il existe vraiment, sauf les morts qui ne peuvent, par définition, plus témoigner. Selon les mêmes idéaux, plusieurs générations fondèrent des communautés, plus ou moins heureuses : les beatniks après l'horreur absolu de la seconde guerre mondiale et la déception du « rêve américain » (fuite de la dure réalité via les drogues), les hippies – leurs petits frères – par réaction à la guerre du Vietnam et la consommation de masse (communautés de contre-culture), les punks (les petits frères devenus grands et très remontés contre la société : la force haineuse du cadet après la créativité pacifique de l'aîné ; après les « rêveries », place à l'action), les métalleux du hard-rock, les rappeurs des années fric / 80 puis les technoïdes des années 90. Chacun recréait un monde à part, à sa convenance, et surtout très éloigné voire aux antipodes de la dure réalité de leurs sociétés dites modernes et civilisées mais tellement inharmonieuses et traumatisantes au quotidien, quoi qu'on en pensait, ainsi que fondamentalement injustes.

• E : Sympa comme grande famille : ils sont révoltés et créatifs de pères en fils !

• M : ATTENTION !!! Si la masse, et encore plus les moteurs de demain, déjà bien Révoltés de par leur condition de jeun's, a bu au Graal de l'Autogestion Libertaire Egalitaire et Fraternelle (personne ne se connaît mais tout le monde partage les mêmes valeurs, sans bien sûr pour autant avoir des approches et conceptions identiques), alors ce nectar a posé sur ses lèvres un parfum envoûtant, voire obsédant, de Grand Soir. Par transmission de ce savoir « occulte » par les Anarchistes et Libertaires de tout crin [les communistes aussi, mais pour devenir chef à la place du chef : « contrôler l'autonomie » (la base de l'incohérence coco) du Peuple et de chaque Citoyen à la place de l'état], le 21è siècle agrandit la brèche avec les TAZ : (Temporary Autonomic Zone : tout pareil que la FAZ mais en moins bien, … temporaire, mais plus répandue). Les forces de l' « ordre » (pas n'importe qui : les CRS, la gendarmerie mobile avec moult cars : les participants étaient bien protégés / surveillés, il ne manquait plus que les chars de l'armée, car il y avait déjà les hélicos) acceptèrent devant le fait établi et surtout la masse (foule nombreuse aux raves sauvages à l'arrache dans la forêt, festivaux [soyons logique : un cheval, des chevaux donc festival ça devrait être pareil, non ???] bien roots / underground, rassemblements divers et très variés) de rendre aux gens leur responsabilité et Liberté et autorisèrent ces adulescents (pas tous très adulte justement) à s'Autogérer !

• E : Tout ce que tu me dis là est captivant, j'imagine carrément bien ce que ça pouvait être … trop bien d'ailleurs pour que ce ne soit que mon imagination. Cause toujours, tu m'intéresses !

• M : Après 1989 et la chute du communisme (autoritaire), les technoïdes électronifiés (blasés de cette dure réalité sous contrôle économico-politique, du choix entre chômage ou travail à la con) élaborèrent différentes formes de collectivités TAZées (merci de ni voir aucune allusion, non, ils n'étaient pas tous des drogués, moins radicaux – pour la plupart – que ne pouvaient l'être les hippies ou fans de rock comme les Rolling Stones – comme son nom l'indique [les stones qui roulent] – ou les Beatles – poètes lyriques ayant pour muse le LSD, cf Lucy in the Sky with Diamonds). Puisque le marxisme des aïeux n'avait pas aussi bien marché que prévu (c'est le moins qu'on puisse dire), autant essayer son frère ennemi (même si le gentil c'est lui :-), le proudhonisme : l'Anarchie Autogérée de la Collectivité (on n'est jamais mieux servi que par soi-même). Les Communautés (moule standardisant) étaient mortes, que vivent les Collectivités (bouillon de cultures dans un cadre Librement accepté) !

• E : FLASH : j'ai en visu des scènes technoïdes avec du pur son qui claque, des gens tout happy et qui aiment la Terre entière, une ambiance d'Harmonie parfaite entre individus et de communion avec le son, … et des Robocop derrière, mais ils sont cools [ils ne font « que » (?) protéger les personnes et les biens (voire l'inverse selon les « priorités ») des risques inhérents à toute foule] et je crois même que je discute avec quelques-uns. Ils ont l'air hébété de voir autant de jeunes tourner à l'eau, mais pour autant, ils ne font que jeter par terre les produits stupéfiants que les gens allaient se mettre dans les neurones (de toute façon ils ne pouvaient pas arrêter tout le monde, au risque de créer une émeute). Pince moi, Moa, je dois rêver, c'est pas possible autrement. Aïe !! Pas si fort, t'es un grand malade toi !

• M : Désolé, ma douce, haha. T'es sûr que tu te sens ready pour prendre des champis ? Tu sais ce que je t'ai dit concernant le danger psychique si tu n'es pas prête et bien dans ta tête ! Il n'y a que toi qui connaisse tes prédispositions et tes limites et donc peut juger sereinement si y a bon ou pas moy' (moy'en, langage jeun's) !

• E : Oui, c'est bon, tu vas pas me refaire la morale, j'ai compris. Franchement ça va super bien, je suis toute turbo-boostée. J'ai d'autant plus envie maintenant d'essayer les champis, en espérant que ça marche tes girolles pour voyager dans mes consciences !

• M : Bon, si tu le dis. Voici justement Soma, le smart-shop de mon pote indien Uttanka.

• E : Ça c'est de la vitrine psychédélique !

       
Partager cet article
Repost0
21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:24

04 - La pause s'impose
Télécharger le fichier : 04 - La pause s'impose


• Esperanta : Fatch, j'ai la tête comme une pastèque !

• Moa : Tu m'étonnes vu la quantité d'information à assimiler.

• E : Oui mais bon, parce que je le voulais bien ! C'était vraiment très très intéressant. Il fallait de toute façon que je plonge dans l'autre monde pour essayer de comprendre ce monde-ci : j'avais besoin d'un autre référant pour pouvoir comparer et me faire ma propre idée des choses. Mais c'est sûr que ça calme bien : le vinaigre de là-bas était bougrement acide au regard du miel délectable d'ici.

• M : Je ne te le fais pas dire ! Ça te branche d'aller faire un tour pour se détendre un peu ?

• E : Ah ouais, carrément, bonne initiative ! Ça me fera le plus grand bien. J'ai besoin de m'aérer les neurones !!!

• M : T'inquiètes, je vais arranger ça (dit-il avec un sourire qui remonte jusqu'aux oreilles).

Esperanta et Moa quittent donc l'Hôtel de Commune. Ils marchent tranquillement pendant que Esperanta s'émerveille à chaque pas et que Moa fait le guide :

• E : C'est hallucinant comme Paris est silencieux, on peut traverser sans crainte les rues, ce qui n'était pas le cas dans mon rêve avec toute cette circulation motorisée.

• M : Et oui, c'était une des premières priorités de rendre la ville à ses habitants pédestres.

• E : Mais comment avez-vous fait ? Il me semble que dans mon rêve les gens se souciaient aussi de ça, mais que les solutions n'étaient pas convaincantes.

• M : Comme je crois te l'avoir vaguement expliqué lorsque nous nous sommes rencontrés la première fois, les véhicules fonctionnent bien évidemment à l'hydrogène (on utilise plus le pétrole depuis bien longtemps maintenant) mais aussi à l'alcool, ainsi qu'à l'énergie solaire (toute la carrosserie est un panneau photovoltaïque). Non seulement les engins ne font pas de bruit, mais en plus ils ne rejettent que de l'eau sous forme de vapeur. Mais le plus important est que toutes ces machines de déplacement sont guidées.

• E : Hein ? elles sont téléguidées ?

• M : Non, toute la circulation se fait via les bandes blanches peintes au sol. Des programmes gèrent la densité du trafic, les vitesses des appareils, les distances de sécurité. Les passagers d'un véhicule n'ont qu'à indiquer leur destination et le système se charge de les y conduire, sans danger de la circulation ni du stress au volant : on peut boire son café tranquille en allant à son activité ou faire l'amour comme des bêtes pendant qu'on se fait conduire en rentrant de chez des amis.

• E : Et pourquoi il y a si peu de voie de circulation ? C'est pour que les engins motorisés restent à leur place sans trop empiéter sur les voies pédestres ?

• M : Exactement, du coup nous avons optimisé les logiciels et les infrastructures pour que les pointes de trafic soient mieux réparties dans le temps et l'espace. Ceci étant déjà nettement facilité par le fait qu'il n'y a plus d'horaires de bureaux proprement dits, comme là-bas où tout le monde devait s'enfermer avant 9h et ne pouvait enfin se libérer qu'après 18h.

• E : En tout cas c'est nettement plus agréable comme ça, tout le monde circule à pied, vélo, trottinette, roller,…et pour les fatigués il y a même des trottoirs roulants. Il y a aussi vachement plus de verdure, d'arbres qui « empiètent » sur la « chaussée ».

• M : Et les programmes sont même capables de réagir si quelqu'un vient à être en danger avec la circulation. Ainsi la sécurité de tous est assurée, on n'est plus obligé de surveiller sans arrêt le flot incessant pour savoir si on peut traverser. Nous avons remis, par rapport à l'autre monde, les transports à leur place, à savoir nous servir et pas nous polluer la vie, dans tous les sens du terme (le bruit et l'odeur, les particules dangereuses, le stress des bouchons, les accidents…).

• E : C'est clair et net, toutes mes félicitations d'ailleurs. Dans mon rêve c'était loin de rouler comme sur du velours : des embouteillages à gaver, une atmosphère irrespirable (hiver comme été, ce n'est pas qu'une question de chaleur et d'absence de vent), des cons qui conduisent n'importe comment – de vrais irresponsables qui ont eu leur permis, si ils en ont un, dans un paquet surprise pour leur 18 ans – des accidents par milliers et tout le cortège de malheurs qui s'en suit, et toujours cette peur au ventre quand on se déplace car on ne sait jamais, tout peut arriver, et ça n'arrive pas qu'aux autres !

• M : Enfin bon, ici les transports ne sont plus un problème, mais plutôt une possibilité : de bouger, s'évader, voir ailleurs comment ça se passe (sans limite ni frontière). On peut même se bourrer la gueule, se péter la ruche au-delà du convenable (où il est lui d'ailleurs ?), en bref se retourner le cerveau d'une manière générale, sans aucun risque pour les autres ni même pour soi-même (hormis bien entendu la cirrhose du foie, les neurones morts sur le champ de bataille, en somme tous les « petits inconvénients » inhérents aux paradis artificiels en tout genre). Tiens d'ailleurs en parlant de ça.

Moa amène Esperanta vers une petite charrette ambulante, à proximité d'un des très nombreux parcs de la cité.

• M : Bonjour Sieur.

• Bonjour, que la Paix soit avec toi Citoyen.

• M : Merci, que la Sérénité soit en toi. Je souhaiterais 3 grammes de ta meilleure herbe, c'est pour fumer un calumet de bienvenue.

• Héhé, je vois le genre. Tiens prends ça mon gars, tu m'en diras des nouvelles, c'est de la pure Indica, pas le truc qui te scotch avec un sourire benêt, mais plutôt qui te donne bien la parlotte et ouvre tous tes chakras.

• M : Merci bien (clin d'œil), je pense effectivement que ça ira nickel-chrome.

• Par contre, plutôt que le calumet, je te conseille le chilum indien avec un chiffon mouillé dans ta main et ledit accélérateur de particules euphorisantes tenu après ce filtre. Tiens, je te donne celui-là, un gars me l'avait laissé car il n'en avait plus l'utilité. Je n'en ai pas trop besoin pour d'autres Citoyens donc je t'en cède volontiers l'usage.

• M : C'est bien aimable de ta part. Merci et à charge de revanche.

• Amusez-vous bien en tout cas.

Esperanta a l'air sur le cul ! Non pas par rapport à la drogue.

• M : Qu'est ce qui t'arrive, tu es toute interloquée ?

• E : Je te rassure c'est pas la beuh, bien au contraire, quand j'ai vu ça je me suis dit quelle bonne idée car dans mon rêve j'avais fumée à toc mais ce n'était que du vent, j'avais le son et l'image mais pas les sensations de plénitude de mon être, de légèreté et d'harmonie.

• M : Beh c'est quoi alors, c'est le chilum qui te choque ? Je peux aller le reposer et faire un joint normal, mais je voulais marquer le coup avec un « calumet » de bienvenue.

• E : C'est trop mignon de ta part. T'inquiètes, j'ai bien l'intention de partager le chilum de l'amitié avec toi, il ne pourrait en aller autrement d'ailleurs (hihi). Non, ce qui me turlupine c'est déjà qu'un commerçant te file son chilum comme ça, et qu'en plus tu partes sans payer sans que ça ait l'air de le déranger plus que ça. Tant mieux, c'est cool pour toi tu me diras, mais perso je comprends pas là.

• M : Encore une fois tes réactions et annonces sont fracassantes, mais tes questions sont d'une candeur. On dirait un enfant tout inquiet de ses découvertes et qui demande d'une voix timide des explications. J'adore ça, c'est à craquer.

• E : Nanani, nanana,… ouais ben reste tranquille, tu ne me connais pas et je ne te connais pas non plus (qui plus est, je ne me connais même pas moi-même, pffff putain d'amnésie !).

• M : Aïe aïe aïe, et de nouveau tu montes sur tes grands chevaux. Apprend à rester zen en toute occasion et tu verras la vie autrement. Pour répondre à ta question, d'une il n'y a plus d'argent ici (et en plus dans ce cas là, il y a vraiment rien, hormis du soleil et de l'eau pour que le cannabis pousse) et de deux, la propriété privée a disparu, laissant place au droit d'usage : si il n'utilise pas son chilum, après avoir demandé, je peux le prendre.

• E : Comment ça il n'y a plus d'argent ? Mais comment ça fonctionne votre truc alors ? C'est pas possible, le troc c'est bien gentil, mais c'est très limité.

• M : C'est simple : au lieu de travailler pour un salaire (miette du bénéfice produit par le salarié) qui permet (autant que faire se peut) de (sur)vivre en payant des choses, ici les gens ont tous une activité, matérielle ou non, et celle-ci leur donne accès à tout ce que les autres ont produit. En fonction de la difficulté et des compétences requises pour chaque tâche, la Commune définit un quota d'heures à effectuer en échange de la totale gratuité des biens et services. Ici on ne travaille plus, on Participe !

• E : Genre ?

• M : Les médecins, qui doivent beaucoup et longtemps étudier, Participent 3 heures par jour ou 15 heures par semaine (selon leur organisation personnelle), les tâches ingrates ou difficiles nécessitent les mêmes rythmes (sinon personne ne veut les faire), les autres fournissent au maximum 20 heures de Participation hebdomadaire, réparties en fonction des impératifs de la Collectivité et des envies de chacun.

• E : Et les tire au flan ?

• M : Diantre !! Il n'y en a pas ! Car qui abuse des autres, ne peut espérer d'aide en retour. Le système n'est pas basé sur la contrainte, mais sur l'acceptation volontaire de règles Collectives. Si tu veux profiter des bienfaits de la société, notamment au niveau de sa production matérielle (nourriture, produits élémentaires et « superflus »), il faut faire comme tout le monde : donner de son temps et de ses compétences pour recevoir de quoi vivre décemment et se développer individuellement. Même si c'est archaïque, un des rares objets que nous ayons gardé de l'autre monde n'est autre que la pointeuse, mais il n'y a pas de notion de flicage derrière. C'est même plutôt les gens qui la demandent pour mieux organiser leur timing et être sûr de ne pas avoir lésé la société toute entière d'une heure. Vu que les règles ont étés Collectivement débattues et adoptées, comme dans un groupe d'amis où il y aurait des profiteurs de la gentillesse des autres (trop bon, trop con !), ceux qui ne Respectent pas leurs engagements et le style de vie Collectif sont rappelés à l'ordre par les autres (au bout de trois croix c'est le jugement populaire), ceux qui jouent le jeu. Tout comme la base-line de l'Internationale le stipulait (la 1ère, avant le coup d'état des communistes autoritaire en 1871, juste après la Commune de Paris et l'exclusion de l'anarchiste russe Bakounine, pote de Proudhon, ennemi de Marx) : Pas de Droits sans Devoirs, pas de Devoirs sans Droits !

• E : Alors ça ! Si on m'avait dit que le travail serait aboli un jour, je ne l'aurai pas crû.

• M : Les humains en ont rêvés, les Utopiens l'ont fait. Mais c'est pas la fête du slip non plus : il n'y a plus le travail sous sa forme de torture, mais il y a toujours l'activité (Participation au système productif, matériel ou non) ; il ne faut jamais oublier que l'oisiveté est la mère de tous les vices et qu'on ne peut pas vivre sans rien faire.

• E : Et l'histoire de la propriété privée alors ?

• M : Le droit d'usage, comment ça marche ? Et bien c'est aussi très simple : rien n'appartient à personne, tout appartient à tout le monde !

• E : Ouais d'accord, c'est bien joli tout ça, mais concrètement ?

• M : En fait, tant que tu utilises un objet, une maison ou n'importe quoi d'autre, tu en as l'usage. Mais contrairement à la propriété privée, si tu ne l'utilises plus, cette chose n'est plus considérée comme la « tienne ». C'est comme un gamin avec un jouet : si il le laisse de côté et fait autre chose, qu'un autre gamin veut s'amuser avec « son » objet, il fera chier tout le monde parce que l'autre lui a « prit », alors qu'il ne s'en servait pas de toute façon. Ça c'est la propriété privée : c'est bien con hein ? C'est du plus pur enfantillage. Alors qu'avec le droit d'usage, les gamins ne se prennent pas la tête parce que ce que tu n'utilises pas, n'est plus « à toi » (même si il faut continuer à demander avant de prendre quoi que ce soit : on n'est pas des voleurs, mais plutôt des emprunteurs).

• E : Oui mais c'est comme le chasseur qui part à la chasse et qui perd sa place, c'est trop injuste.

• M : Beh non Calimero, parce que quand il revient, il ne chasse pas le « coquin », mais il demande si son remplaçant utilise toujours la place, si celui-ci peut aller se satisfaire ailleurs, ou alors il occupe une autre place pendant qu'un autre chasseur est parti à la chasse.

• E : T'es chiant, t'as réponse à tout.

• M : Loin de là, c'est juste que c'est un système très basique finalement et éprouvé depuis « moult » temps.

• E : Donc du coup, avec ces systèmes de gratuité, moyennant Participation, et de droit d'usage, les gens mangent à leur faim, ont un logement digne, ont tous une activité socialisante, peuvent avoir un bon présent et préparer un bon avenir pour leurs enfants et leurs vieux jours. Justement, c'est un des premiers trucs qui m'a marqué ici, c'est qu'il n'y a personne qui dorme dans les rues, personne qui ne demande la charité, il n'y a plus autant de différence entre les « riches » et les « pauvres ».

• M : Et oui, tu crois quoi toi ? Ici cette notion n'existe pas, mais le distinguo se fait plutôt par rapport aux signes ostentatoires de « richesse intérieure ». Utopia est une société moderne, … vraiment, pas comme celles de l'autre monde.

• E : C'est de la balle ! Bon, on se le fume ce chilum ou tu te le mets sur l'oreille et on l'allumera la semaine prochaine ? Discutons aussi de choses plus légères, mon cerveau bout.

• M : Certes, allons-y gaiement de ce pas alerte. Tu veux te poser tranquille dans le parc ou taper un peu la marche pour découvrir cette nouvelle vie et ville en t'amusant ?

• E : Je suis bien partante pour découvrir la ville, avec un guide comme toi ça ne peut qu'être passionnant.

• M : Et avec un peu de chance tu auras de nouveaux flash-backs.

• E : J'espère bien, chaque ressouvenance est une pièce de plus dans mon puzzle mental.

Esperanta et Moa marchent tranquillement en bavardant, riant de tout et de rien. Esperanta resplendit de beauté et de joie, elle est comme un poisson dans l'eau de la fontaine de jouvence. Elle s'extasie comme une pitchounette devant le pays des merveilles, foudroyée au cœur par cette cité de la joie. Cela devait faire bien longtemps qu'elle n'avait autant ri ni joui de la vie.

• M : On se pose là, sur l'herbe du Jardin des Tuileries ?

• E : Oui pourquoi pas, c'est vrai que c'est sympa comme coin ici.

• M : Ouaip dame, en plus c'est un beau symbole de venir fumer le chilum de bienvenue en ces lieux.

• E : A bon ? Pourquoi ça ?

• M : Parce que, vois-tu, nous sommes au cœur même de l'ancien pouvoir royal, depuis 1564. A chaque Révolution, le Peuple a pris possession du palais pour indiquer la chute du régime et de ses « représentants ». Il fut incendié lors de la Semaine Sanglante de fin mai 1871 (massacre de 20 000 Communards par les versaillais), par les Pétroleuses en application de la technique ultime de protection des civils : la tactique de la terre brûlée. Le gouvernement ultraconservateur (toute Révolution qui échoue engendre une contre-révolution ultra-réac) se tâta longtemps pour savoir s'il fallait reconstruire les Tuileries, mais ils décidèrent que ce serait une trop grosse provocation. La Commune eut le prestige de ruiner à jamais ce palais de l'oppression étatique.

• E : Ah la force des symboles !

• M : Pour ta bienvenue, quel plus bel endroit que celui-ci, siège de tous les dictates, abattu par la courageuse Commune de Paris de 1871, exemple et initiateur de la chute de tous les établissements d'avilissement. Bienvenue donc à toi, ô Esperanta, dans ce havre de paix de la Révolution Permanente. Dame de cœur, à toi l'honneur d'allumer le shilum de bienvenue.

• E : Merci (sniff, une belle larme coule délicatement le long de sa joue). Tu es un poète toi !

Esperanta, toute tremblante d'émotion, éclate, à grosses bouffées, le shilum : une fumée épaisse se dissipe au-dessus de nos amis.

• E : Hummm, c'est trop bon de prendre une bonne vieille claque, old-school, à l'ancienne. Je suis toute défoncée, mais en bien : un pur smile, je suis super aware avec les cuicuis des oiseaux, la douce chaleur du soleil, cet air si pur et parfumé aux roses. Tiens !

• M : Pfffffffffff, touftouf, ça arrache bien quand même.

• E : 22 il y a les flics. Fais gaffe, planque ça, nos amis les bêtes sont là.

• M : Et ?? T'inquiètes, ils marchent avec nous à présent.

• E : Euh, c'est vrai, j'imagine que si tu peux acheter de la beuh comme ça, la police ne peut rien te dire.

• M : Certes, sauf que là, ce n'est pas la police, il n'y en a plus d'ailleurs.

• E : Ah bon ? Et c'est qui alors ces gens là ? Parce que normalement la société ne donne des uniformes qu'aux cons, pour mieux les reconnaître.

• M : C'est malin ça, t'as rien compris. Ça c'est des équipes de Sérénité, ils sont plus là pour t'aider qu'autre chose : leur devise est Protéger et Servir {slogan US à la base}. De toute façon Utopia étant Libertaire, Egalitaire et Fraternelle, où tout est gratuit moyennant Participation, tu penses bien qu'il n'y a pas beaucoup de crimes et délits. Les rares cas sont surtout liés à des accès de folie non maîtrisés et aux excès de la passion.

• E : Autant pour moi, c'était une réaction réflexe. J'ai horreur des uniformes, quels qu'ils soient (sauf bien sûr ceux des infirmiers et médecins, nus sous leur blouse).

• M : Je comprends bien. Mais là, c'est complètement différent : une équipe de Sérénité se compose d'un grand costaud pour faire peur, d'un moyen intelligent qui négocie et fait le médiateur, d'un petit formé à l'écoute de l'émotif. Un qui comprend le fonctionnement de la personne, l'autre qui parlemente pour trouver des accords satisfaisants pour tous, le dernier qui impressionne ou cogne si nécessaire.

• E : Mouais, en tout cas, tu m'enlèveras pas de l'idée qu'un flic reste un pauvre type qui applique connement la loi, même si il ne la trouve pas juste – ou ne la comprend pas – et qu'avec une arme il se croit le maître du monde.

• M : T'es têtue toi, mais à têtue, têtu et demi. Ce n'est pas des flics, c'est des Citoyens lambda qui tournent régulièrement, ils n'ont pas d'arme car elles ont toutes été détruites en l'An 01. Ils n'ont que des filets et faisceaux électriques ainsi que des émetteurs d'ultra aigus : ça tétanise sur place la personne. Mais ils ne les utilisent vraiment pas souvent.

• E : Quoi ? C'est pas des professionnels de la bavure ?

• M : T'es lourde avec ta conception sécuritaire / autoritaire de la chose, même si je peux le comprendre.

• E : Ben ouais, si tu veux je crois que mes rares souvenirs d'enfance sont en défaveur de tous ces caïds homologués, pour de bonnes raisons.

• M : Peut-être, tu m'en diras plus quand tu t'en souviendras. Mais ici, comme avant 1871 (décidemment c'est une date charnière si tu n'avais pas encore remarqué), il y a l'équivalent de la Garde Nationale, composée de Citoyens triés et mandatés par le Peuple pour le protéger. Cette forme de protection, mise en place en 1789 par les bourgeois (avec une assiette financière élevée pour intégrer la Garde) apeurés par les ouvriers qui voulaient pousser plus loin la Révolution, fut abolie suite à la Commune et à la désobéissance de la Garde envers l'armée qui engendra la « décadence » (point de vue versaillais, sinon le « calme » était là, autant que faire se peut en étant encerclé par l'armée « régulière » et les Prussiens, qui devaient bien se marrer de voir une telle guerre civile se dérouler sous les yeux de l'ennemi). Le Peuple ne fut plus jamais en arme, c'était la fin des grandes Révolutions.

• E : Et il n'y a pas de problèmes de vengeance ou coups bas entre Citoyens ?

• M : Non, un membre change chaque mois, l'équipe est formée au secours, à l'intervention, à l'Ethique Collective, et bien entendu il n'y a pas de « chef de brigade » inamovible donc les membres peuvent refuser un ordre s'il est stupide. Et t'inquiètes, nous les surveillons plus qu'ils ne nous surveillent : on a toujours peur qu'ils abusent de leur pouvoir, même si ils sont vraiment et pleinement formés à gérer leur « stress ». Mais bon, c'est quand même plutôt les « gen(sans)[d']armes de St-Tropez » : sans les crimes et délits de la convoitise ni de la cupidité, liés à l'argent et à la propriété privée, heureusement tous deux abolis, les débordements et actes indélicats sont rares.
Mais surtout la notion de base à bien se rappeler, c'est qu'Utopia fonde toute sa civilisation sur l'apprentissage et le Respect des cultures et Différences des Autres. Du coup les velléités sont moins exacerbées et les coups de colère canalisés.

• E : C'est clair, c'est carrément tranquille ici. Et puis dans mon rêve, les rnouches {shérifs en arabe} étaient loin d'avoir tous une conduite exemplaire. Y en avait des ripous en ce temps là ! Et ils étaient à des années lumière de représenter l'ordre, les gens n'avaient déjà plus peur des chiens de garde de l'état.

• M : Et oui, c'est souvent plus facile de pouvoir parler avec un voisin ou avec un habitant du quartier, qui peuvent mieux comprendre et calmer une personne : la remettre dans le droit chemin en douceur.

• E : Encore une fois merci à toi : grâce à ton shilum magique je suis bien zen, et notre discut' m'a pas mal éclairée.

• M : Je t'en prie, you are welcome ! Mais je te vois soucieuse à nouveau. Un petit coup de moins bien ?

• E : Non, super, je flotte toujours sur mon petit nuage. Mais…..

• M : Oui ? Développes step' !

• E : La piqûre annuelle de rappel de vinaigre, notre conversation là, tout cela me rappelle pleins de choses mais je suis toujours incapable de faire le lien et de retrouver toute ma tête, c'est frustrant. En plus tu m'as répondu qu'à moitié avant.

• M : Sur ?

• E : Qui suis-je, où cours-je, dans quel état j'erre ?

• M : Qui tu es, si toi tu ne le sais pas, je ne vois pas trop comment moi je peux t'aider ; tu cours nul part mais je t'escorte vers ton épanouissement ; tu erres dans un état (proche de l'Ohio, non je déconne) d'amnésie espérons passagère.

• E : Justement, ça me saoule grave cette putain d'amnésie, je veux….souhaiterais pardon, savoir qui j'étais avant mon rêve, comment je me suis retrouvée dans cette boîte dans une cave et surtout pourquoi je me retrouve ici, à Utopia, même si c'est très sympa mais ça ne répond pas à la question.

• M : Malheureusement à ce sujet, je ne peux pas faire grand-chose pour toi. Avec un peu de chance, ton amnésie ne fait qu'empêcher d'accéder aux informations stockées dans ton cerveau.

• E : Et t'appelle ça de la chance ? T'es gonflé quand même, c'est pas à toi que ça arrive !

• M : Oui bien sûr, mais ce que je veux dire c'est que du coup, on peut éventuellement essayer de rafraîchir ta mémoire à long terme, peut-être qu'elle n'est pas détruite.

• E : Et comment tu veux faire ça ?

• M : Il y a 3 possibilités : la manipulation mentale, genre hypnose (ça marche nickel mais c'est très intrusif dans l(a)- [in/sub] conscience comme méthode).

• E : Hors de question, personne ne trifouille dans mes pensées !

• M : Les sérums de vérité (chimiques quoi).

• E : Non, je veux pouvoir gérer moi-même mes émotions et remontées d'infos.

• M : …et enfin, last but not least (loin de là héhé), les champignons magiques (que du bio, la nature est vraiment bien faite pour nous).

• E : Euh, et ça marche comment ça ?

• M : Héhé, dame est une connaisseuse, choix très judicieux. En fait, les risques physiques sont minimes car les champis font décoller par indigestion alimentaire. Il faut être très prudent par contre, car le champi doit être respecté et pas consommé n'importe comment, si tu ne veux pas que ce soit lui qui gère ton trip et qu'il t'amène là où tu ne voudrais pas aller dans ta psyché. De même, ce genre de jeu avec la boîte de Pandore de tes esprits, où tu boost tes sens et tes consciences, peut t'amener à vivre des expériences trop fortes en émotions et peut-être alors traumatisantes. Bien sûr les champis ne sont pas tes ennemis, mais il faut que toi aussi tu sois ton propre ami (prendre des psychotropes quand on n'est pas en phase avec soi-même, ou qu'on supporte mal la vie, c'est un suicide mental). Mais t'inquiètes pas outre mesure, les champis étaient utilisés par les fidèles qui allaient voir la pythie des Mystères d'Eleusis dans le cadre d'un rite initiatique et de purification, les chamanes pour communiquer avec les dieux et plus tard par les psys pour traiter les schizophrènes (afin qu'ils accèdent tout seul à leurs consciences profondes et trouvent eux-mêmes les solutions à leurs angoisses).

• E : Euh, ok d'accord, je sais pas trop comment je dois le prendre…

• M : Juste en le mangeant. Plus sérieusement, si ça peut te rassurer, les champis n'étaient pas interdits en l'autre temps autre monde.

• E : Arrête de déconner !

• M : Non, sérieux : on ne peut pas empêcher les gens de manger une « plante » (même si c'en n'est pas une), un champignon dans ce cas n'est jamais qu'une « moisissure » qui fait un fruit pour se reproduire via des spores. Seul était puni le fait de transformer le produit, en le séchant notamment. En fait, on avait le droit d'en consommer mais l'état imposait une date de péremption limitée aux champis frais, ce qui est bizarre car les effets sont plus puissants car la psilocybine (substance active et « défoncante ») se dissipe avec le temps.

• E : Merci pour les infos en tout cas. Pour ton diagnostic pré-toxatoire, je t'avouerai que je suis un peu perdue ici c'est sûr, mais que ta présence me rassure (en plus t'as l'air de connaître donc voilà). Sinon je suis plutôt bien dans ma tête, heureuse d'être ici. Donc je pense que ça peut le faire, … grave même !

• M : Bon, alors ça va, sinon il n'y aurait pas eu moyen : je ne voudrais pas que tu restes perchée par ma faute et mon manque d'information.

• E : T'inquiètes, je suis grande !

• M : Ouais, beh fait pas trop la maline non plus, les champis ce n'est pas un jouet et encore moins un médicament (quoique, mais au moins encadré alors). C'est surpuissant, c'est pour cela que tu dois toujours te surveiller pendant ton voyage et essayer de détecter le moindre départ en couille. Je serai là aussi pour veiller au grain. Au pire, tu prendras du sucre si tu veux arrêter ton voyage intérieur, ça casse rapidement l'effet des champis. Et bien sûr, on ne boira que de l'eau, comme tous les toxs qui se respectent un tant soit peu.

• E : Ok chef ! On part équipé et organisé avec toi ! C'est toute une logistique et des règles pour « bien » se toxer.

• M : Normal, bon vivant rime avec prévoyant et qui souhaite aller loin ménage sa monture ! Si tu joues avec le feu, il faut connaître tes limites et les réactions de ton partenaire/adversaire ! Tu viens, on va aller chercher tout ça !

• E : On est parti. Et tu veux trouver ça où ? Faut aller les cueillir sur des bouses de vaches ?

• M : Mais non, dans une droguerie bien sûr. Enfin là c'est plutôt dans un smart-shop.

• E : Bien sûr ! Suis-je bête ! Hum, et c'est quoi un smart-shop ?

• M : Un endroit où il y a pleins de sortes de champis, de peyotl, d'ergot de seigle et autres produits toxico-bios.

• E : Ça marche, je te suis.

• M : Tu verras, on n'est pas très loin. Tiens attends, il y a un gars qui se fait un pète.

Moa : Tiens, je te file mon shilum, je n'en ais plus besoin.
Le gars : Cool, merci.
Moa : De rien, je t'en prie. Bonne journée !
Le gars : Merci de même, mes amitiés à dame.

• Esperanta : T'es vraiment un mec bien toi !

• Moa : Non pourquoi ? C'est juste que si je n'ai pas l'utilité d'une chose, autant que ça serve à autrui. Bon, allé hop, on est parti !

Partager cet article
Repost0
21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:19

La chute du Mur, le début d'une nouvelle Histoire

Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes


Pour les Allemands, le 9 novembre rappelle tout à la fois l'avènement de la république (1918), le pitoyable « putsch de la Brasserie » (1923), la sinistre « Nuit de Cristal » (1938) et l'heureuse chute du Mur en 1989 (soit 200 ans après la Révolution française, également centralisée et à tournure dictatoriale : Robespierre et Lénine/Staline, même combat).
Cette nuit-là, devant les caméras du monde entier, de jeunes Allemands de l'Est et de l'Ouest brisent le Mur de la honte qui divise Berlin depuis le 13 août 1961.
Les jeunes gens prennent de court les dirigeants des deux bords qui ne s'attendaient pas à un enchaînement aussi rapide des événements.

Réceptifs à la politique de glasnost (transparence) initiée trois ans plus tôt par le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev, les dirigeants hongrois ont été les premiers à soulever la chape de plomb communiste. Le 2 mai 1989, ils annoncent leur intention d'entrouvrir leur frontière avec l'Autriche.
Des centaines d'Allemands de l'Est se précipitent alors en Hongrie dans l'espoir de bientôt passer à l'Ouest. En septembre, ils sont plusieurs milliers à s'enfuir de la sorte. En République Démocratique Allemande (RDA), à Leipzig puis dans les autres villes du pays, les opposants au communisme quittent le secret des temples luthériens et manifestent au grand jour.
Le pouvoir vacille. Erich Honecker laisse la place à Egon Krenz. Mais rien n'arrête plus l'Histoire. Un million de manifestants à Berlin-Est entraînent la démission collective du gouvernement communiste le 7 novembre.
Deux jours plus tard, Günter Schabowski, membre du bureau politique, annonce la décision du gouvernement de RDA vis-à-vis des Allemands de l'Est : « les voyages privés à destination de l'étranger peuvent désormais être demandés sans aucune condition particulière ». Quelques heures plus tard, les douaniers de Berlin ne parviennent plus à faire face à la demande et laissent simplement passer.
Le soir même, à 22h15, des milliers de Berlinois massés près du Mur ouvrent un à un les postes frontière sous le nez des redoutables garde-frontières est-allemands, les « vopos ». En près de 30 ans, ces derniers ont tué 239 personnes qui tentaient de franchir le Mur. Cette fois, ils gardent l'arme au pied.
Face à la politique d'ouverture engagée depuis 1986 par Mikhaïl Gorbatchev et à la désintégration de leur propre gouvernement, ils comprennent que leur temps est révolu.
La chute du Mur (3,60 mètres de haut, 160 kilomètres de long et 300 miradors) met fin à cinquante ans de séparation et d'antagonismes entre les deux parties de l'Allemagne, la République Fédérale Allemande (RFA), sous influence occidentale, et la République Démocratique Allemande (RDA), sous domination soviétique.
Les idéologies chavirent dans un enthousiasme débridé. Personne ne s'inquiète encore des lendemains difficiles de la réunification. Sans perdre de temps, le chancelier fédéral Helmut Kohl impose une unification monétaire puis politique des deux parties de l'Allemagne. L'unité est officielle le 3 octobre 1990. Ce jour est depuis lors fête nationale en Allemagne.
En 1999, le chancelier Kohl laissera à son successeur l'honneur d'inaugurer l'installation des pouvoirs publics à Berlin, qui fut déjà la capitale de l'Allemagne de 1871 à 1945.

1989 apparaît a posteriori comme l'année clé de la fin du XXe siècle. La chute du Mur liquide les séquelles de la Seconde Guerre mondiale. Elle annonce en même temps la mort prochaine de l'URSS et du communisme.
Le 3 novembre 1989 (6 jours avant la chute du Mur), dans une conférence de presse donnée en Allemagne, le président français Mitterrand (« socialiste » de droite manœuvrant à gauche) déclarait : « Je n'ai rien contre la réunification ». Mais, comme tout un chacun, il songeait alors à une réunification très progressive. Après la chute du Mur, François Mitterrand cache mal son irritation et ne donne aucun signe d'encouragement à son ami Helmut Kohl. Il craint que l'avènement d'une Allemagne unie et puissante au cœur de l'Europe ne marginalise la France.
Début décembre, il rencontre Mikhaïl Gorbatchev à Kiev. Il échoue, semble-t-il, à le convaincre de freiner les ardeurs du chancelier ouest-allemand. Le 19 décembre, comme si de rien n'était, le président français effectue auprès du gouvernement moribond de Berlin-Est un voyage officiel qui était prévu de longue date. Non content de cette maladresse, François Mitterrand exige du chancelier ouest-allemand, en préalable à la réunification, une reconnaissance formelle de la frontière germano-polonaise issue de la dernière guerre. Pour les Allemands de l'Ouest en général, et Helmut Kohl en particulier, cette attitude qui met en doute leur Pacifisme est ressentie comme une provocation.
Ces nuages sur les relations franco-allemandes ne ralentissent en rien la course à la réunification. Ils témoignent simplement du décalage entre la réalité et la diplomatie française, qu'incarnent à ce moment-là François Mitterrand et son ministre Roland Dumas. Le président français, prenant acte plus tard du caractère inéluctable de la réunification, va négocier en contrepartie le sacrifice du deutsche Mark sur l'autel de l'union monétaire européenne. Ce projet débouchera sur la signature du traité de Maastricht le 7 février 1992.

Cependant que s'écroulent les régimes communistes d'Europe les uns après les autres, au Kossovo, un certain Milosevic fait un discours retentissant devant une foule de Serbes en délire. De nouvelles guerres se préparent cette année-là, à l'insu de l'opinion mondiale, qui vont opposer des ethnies et des religions les unes aux autres.

Partager cet article
Repost0
21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:18

Peu avant la chute du communisme, le capitalisme remontre ses caprices perturbateurs

Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes


À la fin de 1979, le nouveau gouverneur de la banque centrale américaine, Paul Volcker, décide d'une violente remontée des taux d'intérêt pour combattre (avec succès) l'inflation. Le remède est sévère : pour une inflation moyenne de 13.5% en taux annuel en 1980, les taux d'intérêt à court terme montent jusqu'à 19%. Les taux d'intérêt réels atteignent des sommets sans précédent et, au prix d'une sévère récession, l'inflation disparaît : en 1983, elle n'est plus qu'à 3.2%. Ces taux d'intérêt réels provoquent un afflux de capitaux aux États-Unis, et le dollar s'apprécie pendant cinq ans, jusqu'à revenir, en mars 1985, au niveau qu'il avait lorsqu'il était, avant 1971, encore convertible en or. Compte tenu des déficits américains, cela est manifestement exagéré : les pouvoirs publics ne peuvent plus s'abstenir de réagir.

À l'Hôtel Plaza de New York, le 22 septembre 1985, les pays dits du G7 (moins le Canada et l'Italie) s'entendent publiquement pour intervenir sur le marché des changes et organiser un repli du dollar. 10 milliards de dollars sont ainsi dépensés, avec un effet immédiat et spectaculaire. En à peine quinze mois, le dollar efface tous ses gains par rapport au Deutschemark et, à la fin de 1986, il se retrouve à son plus bas niveau historique, celui de 1979.
Désireux de stopper le mécanisme qu'ils ont mis en route mais dont la maîtrise maintenant leur échappe, les pays du G7 (moins l'Italie), signent alors à Paris le 22 février 1987 les Accords du Louvre, destinés cette fois-ci à mettre fin à la baisse du dollar.
Seulement, l'économie américaine, dopée par cette dépréciation de près de 50% de sa devise, est en plein boom, les marchés d'actions s'envolent et ... les tensions inflationnistes deviennent inévitables, ce dont les gestionnaires de fonds sur le marché obligataire américain se préoccupent de plus en plus, car ces tensions entraîneront certainement la remontée des taux à court terme par la banque centrale américaine, la Fed.

Au printemps 1987, les marchés obligataires du monde entier commencent à vivre les yeux rivés sur le déficit commercial américain. Chaque publication de données statistiques montrant un accroissement du déficit, ce qui accroît la pression à terme sur le dollar, donne lieu à une plongée des cours des emprunts d'état, c'est-à-dire une remontée de leurs taux.
Si les gestionnaires obligataires sont un peu en avance sur le calendrier, ils n'ont absolument pas tort dans leur raisonnement, car le nouveau gouverneur de la Fed, Alan Greenspan, nommé le 11 août 1987, va effectivement, l'année suivante, remonter violemment les taux à court terme : de 6,50% à l'été 1988, ils passeront à 10,50% au printemps 1989.
Les positions que les gestionnaires obligataires ont constituées, depuis 1984-85, à la baisse des taux d'intérêt sont néanmoins tellement importantes qu'ils doivent réduire celles-ci sans attendre, et ce d'autant plus que les taux remontent en annulant une partie grandissante des gains déjà engrangés. Le mouvement s'accélère pendant l'été puis, au cours du mois d'octobre, il s'emballe carrément et les marchés à terme sur taux d'intérêt deviennent complètement erratiques, étant plusieurs fois limit down puis limit up. Souvent, sur les marchés financiers, un système destiné à diminuer le risque contribue en fait à l'augmenter quand trop de gens l'utilisent. La portfolio insurance, grâce à son adoption massive, s'est ainsi transformée en machine infernale (il s'agissait d'adjoindre à un investissement en actions un put, c'est-à-dire une option de vente, sur les mêmes actions : le rendement sera, compte tenu du coût de la prime du put, moins important en cas de hausse ou de stagnation des marchés d'actions, mais en cas de baisse du marché, les effets de celle-ci seront stoppés net au niveau du prix d'exercice du put).

Les marchés d'actions avaient dans un premier temps accueilli avec plaisir la hausse des taux d'intérêt à long terme, qui abondait dans leur sens et les confortait dans leur optimisme. En effet, cela indiquait que le marché obligataire partageait leur vision d'une économie en croissance.
Néanmoins, à partir d'un certain niveau, les taux d'intérêt deviennent, à un horizon de plus en plus rapproché, un frein à l'investissement et à la croissance économique et, surtout, sont immédiatement incompatibles avec les niveaux de valorisation des actions. Pourquoi détenir des actions, actif risqué, alors que les emprunts d'état qui, eux ne présentent aucun risque en capital, ont un rendement supérieur ? C'est un peu comme si le marché obligataire, tel un personnage de dessin animé, avait brusquement retiré le sol sur lequel se tenait le marché des actions.

Le vendredi 16 octobre le Dow Jones perd plus de 4% dans la journée et « casse » un support technique important. À la réouverture de la bourse le lundi, après le week-end, l'annonce d'un déficit commercial important des États-Unis et le relèvement des taux directeurs de la banque centrale allemande, la Bundesbank, causent un mouvement de panique.
C'est le 19 octobre que le krach, devenu inévitable, arrive sur les marchés d'actions, très agités depuis la mi-août : l'indice Dow Jones de la Bourse de New York, sous la pression de la remontée des taux, perdit 22.6%, la plus importante baisse jamais enregistrée en un jour sur un marché d'actions. Ce mouvement se produit dans un volume tout à fait significatif : en 2 jours, le 19 et le 20 octobre, 600 millions d'actions auront été échangées (ce qui représente plus de 3 fois l'activité du mois de septembre de la même année). C'est le lundi noir, en référence au jeudi noir, du 24 octobre 1929, première journée du long krach de 1929 de la bourse de New York, qui fit entrer les États-Unis dans la Grande dépression.
Cette chute est certes américaine à l'origine, mais mondiale dans ses effets.
Contrairement à 1929, ce krach n'a pas été suivi d'une crise économique, car les taux à long terme s'effondreront dès le lendemain et les marchés d'actions regagneront progressivement le terrain perdu. Les Banques Centrales ont réagi à l'inverse de 1929. Menées par la Réserve fédérale des États-Unis, ou Fed, elles ont assuré publiquement, avec force, qu'elles effectueraient le refinancement d'urgence des banques et maisons de titres qui en feraient la demande, et ainsi écarté le risque systémique qui menaçait l'ensemble des marchés financiers.

Parmi les conséquences de ce krach, on notera la mise en place de coupe-circuits, à la demande du Congrès américain, effectifs dès 1988, qui permettent de bloquer toute négociation sur des titres qui ont soit trop augmenté soit trop baissé. Ainsi, dans l'esprit des instigateurs de ces coupe-circuits, les crises de panique ou de frénésies boursières peuvent être mieux contenues. L'opinion des professionnels des marchés financiers est, elle, généralement radicalement opposée : toute interruption du marché ne sert qu'à augmenter l'inquiétude et donc la volatilité.
Le 19 octobre 1987 a démontré aux ministres des finances du G7 qu'il était dangereux de vouloir bloquer un mouvement du dollar. Celui-ci, resté quasi immobile depuis février et les accords du Louvre, retrouve sa liberté à l'occasion du krach et de l'ajout de liquidités effectué par la Fed pour y remédier.
Le 19 octobre 1987 montre de façon exemplaire l'interdépendance des trois principaux marchés financiers (changes, taux d'intérêt et actions) et comment un déséquilibre né sur l'un peut se propager aux autres.
Pendant dix ans, il va continuer, en tendance, à se déprécier, contrairement aux accords signés solennellement le 22 février 1987, montrant en fait au grand jour la faiblesse des gouvernements face aux marchés.

Partager cet article
Repost0
21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:17

Les crises pétrolières, avertissements à l'économie mondiale

Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes


Le premier choc pétrolier s'est produit en 1973. L’Arabie saoudite réalise alors 21 % des exportations mondiales de brut. Le roi Fayçal, pourtant ami des Américains, déplore leur soutien inconditionnel à Israël qui met en danger les régimes arabes modérés, entre autre celui de Sadate en Egypte. Lors de la guerre du Kippour, Richard Nixon approvisionne en armement l’état hébreu réduit à la défensive, face à l’attaque égypto-syrienne ravitaillée par les Soviétiques. En réponse, les pays du Golfe augmentent unilatéralement, sans l’accord des compagnies, de 70 % le prix affiché du baril de brut.

Le 17 octobre 1973, les représentants des pays arabes pétroliers (OPAEP), réunit à Koweït, mais pas l’Iran, décident une réduction mensuelle de 5% de la production pétrolière jusqu’à évacuation des territoires occupés et reconnaissance des droits des Palestiniens. Le 20 octobre, Fayçal décide un embargo total sur les livraisons destinées aux États-Unis, puis aux Pays-Bas. Le prix du baril sur le marché libre passe de 3$ à 18$ en quelques semaines. Fin décembre, les pays de l’OPEP réunifient le prix du baril à 11,65$. Entre le mois d'octobre 1973 et le mois de janvier 1974, le prix du baril du brut de référence qu'est l'Arabe léger, est quadruplé, passant de 2,32 USD à 9,00 USD. Dans ce prix,
l'« état producteur » prélève, en 1973, 2,09 USD/baril et 8,7 USD/baril en janvier 1974 soit plus de 4 fois plus.
Leurs revendications portent sur l'augmentation spectaculaire du prix du brut et plus précisément la quote-part de ce prix revenant aux « états producteurs », le contrôle absolu des niveaux de la production afin de maintenir un prix « artificiellement » élevé du brut, la participation croissante, de la part de ces pays, aux opérations de production entraînant la disparition progressive du brut revenant aux sociétés concessionnaires (dit « brut de concession ») au profit du brut qui revient à l'« état hôte » (dit « brut de participation »)

La pénurie suscite une sorte de panique ; les prix poursuivent leur ascension vertigineuse : ils quadruplent à la suite des augmentations d’octobre et de décembre. Les pays consommateurs réagissent d’une manière désordonnée, cherchant à tirer leur épingle du jeu. L’Agence internationale de l'énergie (AIE), créée à cette occasion, n’est pas en mesure d’établir un certain ordre et ce sont les grandes compagnies elles-mêmes qui sont chargées de répartir le rationnement d’une manière égale en jouant sur les sources d’approvisionnement arabes et non arabes.

Certains pays arabes souhaitent une nouvelle réduction de la production pour maintenir les prix à la hausse. Mais les États-Unis refusent cette perspective. Ils tentent de constituer un cartel international de consommateurs face à l’OPEP mais échouent en raison de l’opposition de la France. Pour s’opposer à toute diminution de la production, les États-Unis sont prêts à intervenir militairement dans la péninsule arabique pour prendre le contrôle des principaux champs pétrolifères. A défaut d’une intervention, ils sont disposés à faire de l’Iran le gendarme du Golfe persique.
Après le VIe sommet arabe d’Alger (26-28 novembre 1973), les États-Unis doivent infléchir leur politique jugée trop favorable à Israël, tout comme l’Europe occidentale et le Japon. Le 18 mars 1974, Sadate obtient la levée de l’embargo mais les effets de la crise se feront sentir jusqu'en 1978.

A peine cette crise passée, qu’une nouvelle voit le jour. Le 8 septembre 1978 ont lieu à Téhéran des Emeutes qui sont violemment réprimées. C'est le début de la période active de la révolution iranienne, qui s'achèvera par la fuite du Shah le 16 janvier 1979, et c'est donc aussi le début du deuxième choc pétrolier.
Parallèlement, le 22 septembre 1980 commence la guerre Iran-Irak. Le prix du baril de pétrole atteint 39 dollars soit, en tenant compte de l'inflation, l'équivalent de 92,50 dollars de septembre 2005.

À cette époque, l'arrêt des exportations iraniennes provoque presque instantanément l'annonce de nouvelles hausses de prix officiels, tout d'abord modérées. Avec tous ces bouleversements, les circuits de commercialisation du pétrole sont complètement désorganisés à l'échelle mondiale.
Une psychose s'empare des pays consommateurs du monde entier et chacun tente à « tout prix » de reconstituer ses stocks. Certains gouvernements contingentent les consommations et d'autres, comme les États-Unis, allouent des subventions aux importations tandis que les « traders » profitent de la situation pour jouer la hausse sur les marchés « spot » (données de marché avec pour date de valeur l'instant présent), ceci malgré l'augmentation de la production saoudienne et la reprise partielle des exportations de bruts iraniens.

Devant cet affolement des prix « spot » sur tous les marchés du monde entier, les prix «officiels» s'emballent à leur tour. C'est devenu une spirale ascendante de hausses de prix sans fin. Les hausses des « prix spot » qui, en principe sont « réversibles » entraînent des hausses qui sont « irréversibles » celles-là, des «prix officiels», à partir desquels se développent de nouvelles hausses de « prix spot » et ainsi de suite.
Dans ce contexte, l'échelle de prix n'a plus aucun sens économique et n'a donc aucun rapport avec celle des valorisations véritables basée sur la qualité. Il en résulte que les résultats des sociétés de raffinage dépendent largement de leurs sources d'approvisionnement.
Devant cette cherté, les pays consommateurs cherchent tout d'abord des économies d'énergie et ensuite d'autres sources d'énergie, ce qui entraîne un ralentissement très marqué de la consommation de l'or noir. Ce ralentissement de la consommation de la part des pays industrialisés à partir de 1980 devait fatalement entraîner un retournement de la conjoncture pétrolière, qui est devenue très nette à partir du printemps 1981. Ces nouveaux différentiels de prix mettaient définitivement un terme à la distorsion considérable et erratique imposée par les pays intransigeants et gourmands. C'est ainsi que se terminent les avantages de certaines sources d'approvisionnements aux détriments d'autres sources.

Avec du recul, on voit que cette crise pétrolière a des conséquences considérables, non seulement pour les pays industrialisés, mais aussi pour les pays en voie de développement qui n'ont pas de ressources énergétiques propres. On constate pour les pays industrialisés un renchérissement du coût de l'énergie qui les oblige à investir prématurément dans certaines énergies de substitution, une mise en veilleuse des investissements hautement rentables dans d'autres branches de l'industrie, une politique plus ou moins déflationniste et protectionniste, chacun pour son compte, afin de limiter et contrebalancer le déséquilibre de leurs balances de paiements. Après la crise de 1973 mettant fin aux Trente Glorieuses, celle-ci lance les pays industrialisés dans une crise économique durable. Pour les pays en voie de développement, aux handicaps naturels qui sont déjà très difficiles à franchir, s'ajoute l'absence de ressource énergétique bon marché.
Tous ces faits entraînent une « désoptimisation globale » de l'économie au niveau mondial pour de longues années et la freinent bien au-delà de ce qu'aurait, en toute hypothèse, exigé une gestion prévoyante des ressources énergétiques de la planète.

Partager cet article
Repost0
21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:16

Viva L'Imagination au Pouvoir (slogan de mai 68, acronyme des montres LIP)

Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes


En 1971, Fred Lip est débarqué par le conseil d’administration. Il est remplacé par Jacques Saint-Esprit. En 1973, LIP fabrique les premières montres à quartz françaises. Mais les difficultés s'accentuent : la concurrence américaine et japonaise met déjà l'entreprise en péril. Le 17 avril 1973, Jacques Saint-Esprit démissionne, Lip dépose le bilan.
Au départ, en avril 1973, quand Lip annonce aux quelque 1 300 salariés que des licenciements vont intervenir dans l’entreprise d’horlogerie, le syndicaliste ouvrier Charles Piaget se montre hostile à la Grève. Il préfère que ses camarades freinent le rythme des machines et celui des mains ; mais « ils avaient tellement les cadences dans la peau que c’était pas possible de ralentir ». Ils arrêtèrent de travailler dix minutes par heure. Ainsi commença la longue aventure des « Lip » qui, comme souvent dans l’histoire des mouvements ouvriers, partit de revendications très « raisonnables » (ne pas perdre son travail à une époque où le chômage reste cependant modeste) et, chemin faisant, découvre que (presque) tout est possible. En mai 68, les étudiants des Beaux-Arts n’ont-ils pas imprimé des affiches où on lit : « Ton patron a besoin de toi, tu n’as pas besoin de lui » ? Justement, mai 1968, c’est hier en avril 1973. Lip, ce sera un peu cette histoire qui recommence, mais sur son versant ouvrier et Autogestionnaire.

Dans les semaines qui suivent, l'usine Lip devient alors le théâtre d'une Grève qui va connaître une audience nationale et européenne. C'est le point de départ d'un conflit emblématique de l'après 68, qui va durer plusieurs années.
Courant mai 1973, un comité d'action (CA), hérité du mouvement de Mai 68, se constitue.
Le 12 juin, lors d'un comité d’entreprise extraordinaire, des ouvriers ouvrent la serviette de l'un des administrateurs, et découvrent les décisions de restructuration et de licenciements qu'on leur cachait. « 480 à larguer : la phrase a choqué. On n’était pas encore à une période où on larguait les hommes comme des bêtes. » Les administrateurs de l’entreprise sont séquestrés : on entend les monnayer pour des renseignements plus précis sur le sort de l’entreprise en difficulté. L'usine de Palente est occupée sur le champ. Dans le quartier de Palente, à Besançon, les cars de CRS encerclent l’usine. Puis c’est l’assaut, les portes défoncées : « Ça nous a choqués, nous qui avions été si attentifs au cours des Grèves précédentes à ne pas rayer un mur. » Les administrateurs sont libérés. Alors, parmi les ouvriers, l’un d’eux dit : et si on prenait les montres ? Soit, mais qu’en faire. Et est-ce un vol ? un péché ? (la tradition chrétienne imprègne la région). Plutôt maoïste, un ouvrier dominicain absout d’avance les « paroissiens de Palente ». Des voitures sont chargées de montres et partent « les planquer ». Mais les ouvriers ont garde d’oublier de s’emparer des fichiers et des plans, car ceux-ci ne doivent pas tomber entre les mains des concurrents de la marque horlogère.
Que faire de toutes ces montres ? On décide de les vendre. La vente est un énorme succès, y compris sur les plages. En six semaines, le chiffre d’affaires ainsi réalisé correspond à 50 % du total d’une année ordinaire. « Le plus grand moment d’exaltation, se rappelle une ouvrière, ça a été notre paie sauvage. On a touché du doigt le fait que c’était possible. »

Le 15 juin, une manifestation rassemble 12.000 personnes dans les rues de Besançon.
Le 18 juin, une assemblée générale décide la remise en route de la production, sous contrôle des travailleurs, pour assurer « un salaire de survie ».
La lutte des Lip est alors popularisée avec le slogan : C'est possible : on fabrique, on vend, on se paie (c’est la base même de l’Autogestion).
L’intersyndicale CGT-CFDT demande à la revue Les Cahiers de Mai de les aider à faire un journal de Grève : « Lip-Unité », qui participera à la médiatisation du mouvement. « Plus le vent soufflera fort, mieux ça vaudra », estime M. Piaget, délégué exemplaire d’une CFDT alors très militante et pleine d’imagination. « La réussite, résume M. Piaget, qui jamais ne succomba aux sirènes du pouvoir, c’est de ne plus avoir besoin des leaders. Leurs voix ne compte que pour un ».

Le 2 Août, le Ministre du Développement industriel, Jean Charbonnel, nomme un médiateur : Henri Giraud. Le 11 août, début des négociations entre les syndicats, le Comité d'action et Henri Giraud. Le pouvoir fait évacuer l’usine, propose un nouveau plan, avec à la clé 159 licenciements. La majorité des ouvriers le refuse. Le 15 août, les gardes mobiles investissent l'usine (ils y resteront jusqu'en février 1974) et chassent les ouvriers. A l'annonce de cette nouvelle, de nombreuses entreprises de Besançon et de la région (d’origine de Proudhon, grand manitou de l’Anarchisme) se mettent en Grève et les ouvriers viennent en découdre avec les forces de l’ordre. Des syndicalistes s'interposent pour empêcher l'affrontement. Ceci n'empêchera pas des arrestations et des condamnations lors des manifestations qui se dérouleront les jours suivants.
Le 29 septembre, une grande marche nationale sur Besançon est organisée. 100.000 personnes manifestent sous une pluie battante.

Entre la CFDT et la CGT, les tensions s'amplifient. Le 15 octobre, le Premier Ministre Pierre Messmer, annonce : « Lip, c'est fini ! » C'est loin d'être le cas.
En coulisse, quelques chefs d'entreprises « modernistes » du CNPF (patronat français : Antoine Riboud, Renaud Gillet et José Bidegain) s'activent pour trouver une solution. Et c'est finalement Claude Neuschwander, alors numéro deux du groupe Publicis et membre du PSU (Parti socialiste unifié), qui accepte de prendre les rênes de Lip.
Le 29 janvier 1974, la délégation de Lip signe les accords de Dôle. La « Compagnie européenne d’horlogerie », dirigée par Neuschwander reprend alors les activités horlogerie de Lip. 850 ouvriers doivent être réembauchés. C'est la fin de la Grève.

Au cours des 2 années qui suivront, la nouvelle équipe de direction doit faire face à des difficultés imprévues : des fournisseurs n'honorent pas les commandes passées (notamment l’état, ayant pris peur qu’une telle bravade démontrant que l’Autogestion fonctionne ne fasse tâche d’huile auprès d’autres entreprises), Renault (entreprise nationalisée) retire ses commandes, le tribunal de commerce demande à LIP d’honorer 6 millions de dettes de l’ancienne entreprise auprès des fournisseurs (contrairement à ce que stipulaient les accords de Dôle), le ministère de l’industrie supprime un versement promis : le robinet à capitaux se tarit d’un coup.
Tout s’explique quand on sait qu’en mai 1974, Giscard d’Estaing a été élu à l’Elysée. Pour lui et pour son premier ministre Jacques Chirac, c’est surtout le second point qui pose problème, ce bras de fer remporté par les syndicats contre le chômage alors que les plans de licenciement essaiment un peu partout en France. Ministre de l’industrie en 1973, Jean Charbonnel confie que Giscard d’Estaing estimait, en substance :
« Il faut les punir. Qu’ils soient chômeurs et qu’ils le restent. Ils vont véroler tout le corps social ». En somme, le patronat et le gouvernement Chirac auraient, délibérément, « assassiné Lip ».
Claude Neuschwander démissionne le 8 février 1976 et la Compagnie européenne d’horlogerie dépose le bilan en avril 1976. Neuschwander en tirera plus tard la leçon que jusqu’à Lip, le capitalisme était dominé par l’entreprise. Après cela, la finance l’emporta.

La mobilisation reprend. Le 5 mai, les Lip entament une nouvelle occupation de l'usine et relancent la production de montre. Libération titre « Lip, c’est reparti ! ».
Face à l’absence de repreneurs, Lip est définitivement liquidée le 12 septembre 1977. Le 28 novembre 1977, après de longs débats, les Lip créent des Coopératives : Les Industries de Palente, des initiales qui sonnent toujours « LIP ».
En 1984, la marque est rachetée par Kiplé. Mais le secteur se porte décidément mal. Six ans plus tard, Kiplé est en liquidation.

Partager cet article
Repost0
21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:15

Arrêtez de prendre les jeunes pour des cons, ils vont faire la Révolution

Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes


Tout commence avec la Génération perdue (Lost Generation), un courant littéraire américain. Ce terme a été créé par Gertrude Stein pour décrire un groupe d'auteurs américains expatriés à Paris durant l'entre-deux-guerres. Dans Paris est une fête (titre original : A Moveable Feast), Ernest Hemingway dévoile sous la forme d'une anecdote que le nom de « génération perdue » n'a aucune connotation tragique, au contraire de ce qui est souvent admis, même si tous ont vu et raconté la perte de transcendance d'une Amérique bouleversée par les mutations sociales et morales.

Par la suite, de retour de la guerre (pour certains), un nouveau courant littéraire se créé, blasé par la vacuité du pseudo rêve américain (tu as posé ton arme, maintenant reprend une vie pépère). Le terme de Beat Generation fut employé pour la première fois en 1948 par Jack Kerouac pour décrire son cercle d'amis au romancier John Clellon Holmes (qui publiera plus tard le premier roman sur la Beat Generation, intitulé Go, en 1952, en même temps qu'un manifeste dans le New York Times : « This is the Beat Generation »). L'adjectif Beat (proposé par Herbert Huncke) avait initialement le sens de « fatigué », « ramolli », mais Kerouac y ajouta la connotation paradoxale de upbeat et beatific.
Qualifier ce petit cercle d'aspirants écrivains, artistes, arnaqueurs et toxicomanes en tout genre de « génération » fut une façon de revendiquer leur importance, leur représentativité, et surtout le début d'un nouveau mouvement (sur les traces de la Génération perdue). C'était le genre de bravade qui n'aurait pu être qu'illusions de grandeur, mais l'histoire montre que la Beat Generation se permit d'être un véritable mouvement littéraire, social et culturel. Le nom précéda l'essence, renforçant la cristallisation des idées autour du concept.
Les membres de la Beat Generation furent des nouveaux bohémiens qui s'engagèrent dans une créativité vigoureuse et Libertaire. Les écrivains Beat produisirent un corpus d'œuvres dominées par la spontanéité, un quasi-automatisme dans l'écriture, pour provoquer une prosodie Libre et rythmée. Les œuvres majeures de ces auteurs fondateurs sont Sur la route de Kerouac, Howl de Ginsberg et Le Festin nu de Burroughs.
Le mot beatnik apparaît pour la première fois le 2 avril 1958 sous la plume de Herb Caen dans le journal San Francisco Chronicle. Le terme, forgé à partir du satellite russe Sputnik, était initialement péjoratif en cherchant à montrer que les Beats étaient une communauté de communistes illuminés. Le terme resta et devint l'emblème d'une génération de jeunes gens chevelus et débraillés. Les Beatniks rejetaient les tabous des squares (les personnes rigides qui ne profitent pas de la vie). Ils rejetaient la société organisée et corrompue et les valeurs traditionnelles; ils voulaient vivre simplement, à fond. Ils se Révoltaient contre le matérialisme, l'hypocrisie, l'uniformité, la superficialité. Ils voulaient créer une société de sentiments simples, sans préjugés. Ils étaient plutôt intellectuels, individualistes et aventuriers. Ils venaient plutôt des couches défavorisées du Peuple et militaient contre la pauvreté et la misère.

Le mouvement hippie s'enracine ainsi dans une tradition américaine qui prend naissance avec le courant transcendantaliste (Thoreau, Emerson) et la poésie de Walt Whitman, que vont remettre au goût du jour les individualités solaires du groupe Beat (Jack Kerouac, Allen Ginsberg, William S. Burroughs, Neal Cassady, Gary Snyder, Philip Whalen, Gregory Corso, Lawrence Ferlinghetti…). S'ils ne forment pas à proprement parler une école tant leur personnalité et leur œuvre diffèrent, les Beats sont l'expression première de la rupture avec la société de masse. Une vie « à la cool » faite de sexe, de musique et de route. Une évasion hors de l'Amérique post-nucléaire (après 1945) et consommatrice bien-pensante, principalement sous l'influence du Jazz et du mouvement surréaliste dont les membres ont trouvé refuge à New York pendant la guerre. Élève d'Alan Watts, introducteur de la pensée orientale à San Francisco, Gary Snyder, rejoint par Kerouac puis plus tard par Ginsberg, vont populariser la pratique de la méditation, et plus généralement du Tao et du bouddhisme zen.
Reprenant ce flambeau culturel, principalement sous ces aspects si fortement dionysiaques, les hippies naissent du baby-boom (en 1965, 50% de la population américaine est âgée de moins de 25 ans), et de la découverte en 1943 dans le laboratoire suisse Sandoz d'une substance qui va rester légale jusqu'en 1967 : le LSD. L'esthétique psychédélique est directement liée aux visions provoquées par l'acide (autre nom du LSD).

Dans le même registre que leurs prédécesseurs, les hippies (terme péjoratif inventé par les Beatniks pour se moquer de ces enfants de bourgeois, qui avaient honte de l’être, et se soignaient en profitant de la vie, par exemple en usant de drogues diverses ou en recherchant la spiritualité) avaient pour but un style de vie marginal, Communautaire ou nomade, renonçant au nationalisme corporatiste. Ceux-ci s'étaient opposés à la Guerre du Viêt Nam, avaient pour certains embrassé des aspects du bouddhisme, de l'hindouisme, et/ou de la culture religieuse américaine indigène, et étaient en désaccord avec les valeurs occidentales traditionnelles de la bourgeoisie. Ils virent dans l'autorité gouvernementale, le paternalisme et les mœurs qu'il prescrivait, l'industrie de corporation et les aspects sociaux traditionnels, autant d'éléments d'un establishment unifié auquel ils ne reconnaissaient aucune légitimité authentique.
Le mouvement hippie, bien que peu structuré, portait en lui les germes d'un renouvellement inventif de la culture et du mode de vie des années d'après-guerre, qui, par la réussite même de ses buts matérialistes arrivait à un essoufflement particulièrement perceptible par la jeunesse. Dans différents domaines des idées nouvelles perçaient : l'Autogestion, l'écologie, le rejet des religions traditionnelles.
Il faut noter que, durant les années soixante, en France, la majorité des jeunes étaient des yé-yé, c'est-à-dire qu'ils suivaient une certaine mode vestimentaire et musicale qui n’avait rien à voir avec les hippies. Par exemple, ils étaient fans de Sylvie Vartan, et pas de Janis Joplin. De même, ils n'arboraient pas de cheveux longs, mais plutôt des coupes courtes et originales. Bref, ils faisaient plutôt partie des jeunes « branchés », « dans le vent » (véritable origine du mot hippie, utilisé ensuite sous le vocable de hippe, synonyme de ce qui est tendance), alors que les hippies étaient contre le fait de suivre une mode.

En France, dès 1957, le mouvement situationniste avait jeté les bases revendicatives de Mai 68. Héritier de dada et des surréalistes, ce mouvement exigeait une remise en question violente de la culture et voulait combattre toutes les formes d’aliénation de la vie quotidienne (peu avant Mai 68, certains éditorialistes titraient que la « France s’ennuie »). Dépassant le cadre culturel, le mouvement considérait que le prolétariat devait s’organiser en conseils ouvriers. L’abolition du travail, du salariat, du capital et de la marchandise devait annoncer des temps nouveaux.
En France, le mouvement étudiant demandant une amélioration des conditions de vie des étudiants commence en novembre 1967. Ce mouvement rencontre peu d'écho. En 1968, le « mouvement du 22
mars », prenant le relais de la Contestation menée par de petits groupes tels les Anarchistes et les enragés de René Riesel, se fait connaître ce jour-là en occupant les locaux de l'université de Nanterre. L'une de ses principales revendications est le droit d'accès pour les garçons aux résidences universitaires des filles, en invoquant les mânes de Wilhelm Reich (1897-1957), un psychanalyste autrichien promoteur de la Libération sexuelle (la célèbre expression « Peace and Love », c'est à dire « Paix et Amour », signifie en d'autres termes : « Faites l'amour, pas la guerre! » ;elle devint l’emblème des hippies américains afin de choquer les puritains : finie la pudeur, bonjour le plaisir) !!!
L'affaire génère un climat de méfiance entre les étudiants et l'administration universitaire.
Une première grève classique de l'UNEF (Union nationale des étudiants de France) en novembre 1967 étant restée sans effet, différents groupuscules d'extrême-gauche au sein desquels apparaît un certain Daniel Cohn-Bendit entreprennent de harceler les professeurs et le doyen de la faculté de Nanterre. Ce jeune étudiant en sociologie (de parents français et allemand, de confession juive) devient le symbole de la remise en cause de l'autoritarisme.
Les causes de ce mouvement sont diverses selon les analystes, mais toutes tournent autour de l'idée qu'une grande rigidité cloisonnait les relations humaines et les mœurs dans toute la société.
Sur le plan sociologique, la dynamique de groupe s'est répandue pendant les années 1960 dans les formations des responsables de toutes les organisations et des entreprises. La mode est au débat. Mais les clivages sociaux sont encore extrêmement rigides. Le paternalisme autoritaire est omniprésent. On commence à ouvrir des lycées mixtes, mais beaucoup d'établissements scolaires sont encore réservés aux garçons ou aux filles (les filles ne sont pas autorisées à porter le pantalon). La France a autorisé l'usage de la pilule contraceptive dès 1967, mais elle est encore peu répandue et l'éducation n'a pas encore connu de réformes structurelles et le décalage est criant entre les aspirations d'une jeunesse et les cadres moraux qu'ils ressentent comme dépassés. Beaucoup de jeunes Français, prenant exemple sur leurs contemporains américains, méprisaient la plupart de leurs aînés, qu’ils fussent leurs parents (qui d’ailleurs n’appréciaient pas trop leurs goûts musicaux, leurs comportements ni leur look) ou certains politiciens, car ils n’étaient pas d’accord avec leurs idées capitalistes et traditionalistes. Les premiers à se Révolter faisaient en général partie de la classe bourgeoise (les fils d’ouvriers ne pensaient pas à cela). Leurs parents, qui avaient vécu la guerre, leurs donnaient tout (choses matérielles), sauf la Liberté. Les jeunes refusaient de devenir des adultes conformistes, autrement dit de « s’assagir » et de passer par certains rites, comme faire des études, travailler pour gagner un salaire, avoir une voiture, aller à l’armée, etc… Pour eux, tout cela faisait partie d’une société matérialiste qu’ils refusaient. Ils avaient envie d’être Indépendants, mais de manière alternative. Leur but était de remettre en cause toutes les valeurs sur lesquelles la société reposait depuis des décennies. Ils voulaient une société imaginative et plus Egalitaire. Leurs parents leur répétaient sans cesse les mêmes choses en croyant faire cela pour leur bien. En fait, c’était tout le contraire: à force d’obliger leurs enfants à être sages, raisonnables, modèles et à entrer dans le système, ceux-ci n’avaient qu’une seule envie, se Rebeller. Ils ne comprenaient pas l’acharnement de leurs aînés à vouloir toujours plus d’argent et de biens matériels. Eux, tous ce qu’ils demandaient, c’était profiter de leur jeunesse comme ils l’entendaient. Ce n’était pas forcément une preuve d’immaturité, mais plutôt une autre vision de la vie : « Cours camarade, ton vieux monde est derrière nous…».

Au plan économique, on arrive bientôt à l'apogée des « Trente Glorieuses », années de reconstructions après la seconde guerre mondiale. La société de consommation s'est installée sans qu'on prenne vraiment conscience de toutes ses implications et des déséquilibres mondiaux qui se développent.
Au plan politique, les Français viennent de découvrir le vote au suffrage universel pour élire le président de la république (1965) et les référendums pour que chacun donne son avis. La France vient de perdre ses colonies (défaite militaire en Indochine – futur Viêtnam – en 1954 après 8 ans d’un dur conflit, fin de la guerre d’Algérie en 1962 et perte de territoires en Afrique). Le climat international est accaparé par la guerre froide entre les tenants des modèles capitalistes et communistes (la troisième guerre mondiale, non officialisée mais bien réelle) et fait naître des idées anti-nucléaires. Ce contexte s'impose aux choix politiques dans tous les pays, carcan que les jeunes dénoncent face à leurs dirigeants, quel que soit leur système politique. On remarque notamment les comités Viêtnam, formés majoritairement de lycéens et étudiants dans les pays occidentaux, qui dénoncent « l'impérialisme américain » visible par la guerre du Viêtnam.
Le caractère international de ces mouvements relativise les causes purement françaises. Ainsi les gardes rouges de la Révolution culturelle chinoise, depuis 1965, ont rendu perceptible l'idée que les jeunes pouvaient avoir un pouvoir politique dans la société et remettre en cause l'autorité des adultes et des pouvoirs. En avril 1968 ce sont les incidents qui opposent les étudiants allemands et les autorités qui font l'actualité de l'époque.
Au plan religieux la France, encore très catholique, vient de suivre avec passion le Concile de Vatican II qui a profondément ébranlé le catholicisme et surtout les mouvements d'action catholique. En particulier les Scouts de France, représentant à l'époque une part non négligeable des jeunes chrétiens, ont modifié les rapports hiérarchiques dans leurs structures, remettant en cause à partir de 1964, un modèle de type militaire et introduisant la collégialité des décisions au sein des équipes.

La guerre américaine du Viêtnam (1964-1975) va devenir le catalyseur global du « mouvement » : les doux hippies (américains) vont trouver là matière à réflexion politique. Les yippies naissent alors, avec presque les mêmes idées que leurs prédécesseurs beatniks, mais de manière plus engagée politiquement. Ils voulaient continuer le combat contre la société et ses injustices. Ils étaient pour la plupart des jeunes de Gauche actifs, dressés contre la guerre au Viêtnam et le racisme. On ne les trouvait qu'aux Etats-Unis, à la fin des années soixante. Ils établirent un discours Contestataire structuré dont les conséquences auront des répercussions pour longtemps : Pacifisme (le slogan Flower Power – le pouvoir des fleurs – était le symbole de la non-violence, autant que de la défonce naturelle – même si ils tournaient plus au LSD qu’à l’ergot de seigle, son pendant bio), écologie, Internationalisme…
En France, le 22 mars 1968, suite à l'arrestation à Paris de six étudiants qui militaient contre la guerre du Viêtnam, 142 étudiants constituent un mouvement de soutien connu sous le nom de Mouvement du 22 mars. Les militants du mouvement occupent en soirée la salle du Conseil au sommet de la tour qui domine le campus de Nanterre. Ils commencent à parler politique et appellent à une journée de débats le 29 mars. En guise de riposte, le doyen ferme la faculté une première fois du 29 mars au 2 avril, mais sans réussir à empêcher l'organisation de plusieurs journées de débats politique parmi les étudiants.
Plusieurs étudiants, parmi lesquels Daniel Cohn-Bendit, sont traduits pour Agitation devant le Conseil de l'Université de Paris, dont la Commission des affaires contentieuses et disciplinaires doit siéger le
6 mai.

Le 1er mai, jour des travailleurs, une grande Manifestation de la Gauche de la république à Denfert-Rochereau signale l’état de Contestation estudiantine et sociale.
La rumeur court que les « fafs » (mouvement France aux français) vont attaquer Nanterre le 2 mai. Ils ont fait venir des renforts de province. Dès la nuit, avec l’aide des membres des Comités Viêtnam de base accourus en foule, la Faculté est mise en état d’autodéfense.
Tôt le matin, à la Sorbonne, Occident (mouvement fondé en avril 1964 par Pierre Sidos avec des étudiants, essentiellement parisiens, dont Patrick Devedjian – futur maire d'Antony et député des Hauts-de-Seine, conseiller politique et représentant de Nicolas Sarkozy –; Gérard Longuet – futur ministre de l'Industrie et président du Conseil régional de Lorraine –; Alain Madelin – futur ministre, député UDF, président de Démocratie libérale, puis député UMP –; William Abitbol – futur conseiller de Charles Pasqua –; Pierre-Philippe Pasqua – fils de Charles Pasqua, co-fondateur et vice-président du Service d’Action Civique, service de sécurité musclé à tendance paramilitaire du gaullisme, liée au Milieu et auteur de nombreux coups de main –; Claude
Goasguen – futur député de Paris) met le feu au bureau de la Fédération générale des étudiants en lettres, la FGEL. Les pompiers accourent sur les lieux dans les minutes qui suivent et maîtrisent le feu. Sur le mur on découvre un cercle barré d’une croix celtique, l’insigne d’Occident. Personne n’a vu ces incendiaires, dont le feu, vite étouffé dans ce local, va tout embraser. En signe de protestation, les Groupes d’études de lettres (FGEL) annoncent un meeting le lendemain vendredi 3 mai, dans la cour de la Sorbonne : « Nous ne laisserons pas les étudiants fascistes maîtres du Quartier latin. » Mais ils prennent aussi la défense de Cohn-Bendit : « Jamais les étudiants ne permettront que la répression policière s’abatte sur un des leurs par le biais d’un tribunal
universitaire ».

Dès le matin, la rumeur n’est plus mise en doute par personne (les preuves sont là, à la Sorbonne) et va déclencher la Révolte : le mouvement Occident, constitué de militants d’extrême droite et aidé pour l’occasion par d’anciens parachutistes, a fait savoir qu’il s’apprêtait, pour le lendemain, à attaquer Nanterre et à rétablir l'ordre. C’est le branle-bas de combat sur le campus : en prévision, on s’arme de gourdins, de boulons, on fabrique des cocktails Molotov et entasse des barres de fer. L’effectif du commando d’Occident, parachutistes compris, dépasse les 200 éléments.
Le meeting qu’Occident compte tenir n’est qu’un prétexte pour en découdre et l'avertissement est pris au sérieux. Les Pro-chinois de l’UJCml se préparent donc à recevoir dignement leurs visiteurs et transforment la faculté en camps retranché avec occupation « stratégique » des toits, lance-pierres, catapultes géantes pour projectiles géants (en l’occurrence des tables !), cocktails Molotov, caillasses, etc. Des guetteurs casqués ont pris place sur le toit munis des caisses de boulons et de cailloux. Des tranchées creusées sur le campus sont prévues pour enrayer la progression de l’adversaire et bloquer ses voitures. Des contacts ont même été pris avec des ouvriers qui travaillent dans un chantier voisin, pour que, si le besoin s’en faisait sentir, ils appuient les étudiants avec leurs bulldozers ! Les étudiants de l’université de Pékin servent de modèles : ils ont déjà eu recours à cette stratégie de défense qui prévoit de faire du campus un camp retranché. On se passe de main en main un tract d’Occident : « Nous montrerons demain que nous sommes capables de nous opposer à la terreur rouge et de rétablir l’ordre avec les moyens qui s’imposent ». Finalement, Occident ne viendra pas, mais la police si.
En fin de matinée, le doyen de Nanterre, M. Grappin, et le recteur Roche se rendent sur place pour constater la situation avec le directeur des enseignements supérieurs du ministère, M. Olmer. Ils sont inquiets. Grappin ne voit pas d’autre solution que de suspendre les cours, comme en mars. On est à quinze jours des examens, la faculté de Nanterre peut à la rigueur rester fermée jusque-là.
Un tract des « 22 mars » lance le mot d’ordre : « Hors de Nanterre les ratonneurs ! Les commandos fascistes seront exterminés ». Un communiqué de l’UNEF et du Mouvement du 22 mars appelle à une manifestation le 6 mai à 10 h à la Sorbonne pour s’opposer à la répression engagée contre certains étudiants.
Dans l’après-midi, 300 étudiants environ réquisitionnent le grand amphi de la faculté pour la projection de films sur la guerre du Viêt Nam et sur le Black Power. Devant la tournure prise par les évènements, le doyen Grappin, en accord avec le ministre Alain Pierrefitte et le recteur Roche, décide de suspendre les cours et les travaux pratiques à l’Université de Nanterre « jusqu’à nouvel ordre » à compter du lundi 6 mai à 9 heures. Le journal télévisé de 20 heures sur la première chaîne diffuse l’appel du doyen Grappin qui s’élève contre l’action de « petits groupes d’extrémistes ». Le départ pour l’Iran et l’Afghanistan du Premier ministre Georges Pompidou est également diffusé ce même soir.

Le soulèvement des étudiants de Nanterre gagne le quartier Latin à Paris. En accord avec plusieurs organisations d’extrême gauche (la JCR d’Alain Krivine, la FER de Stephane Berg), le Mouvement d’action universitaire, l’UNEF et le Mouvement du 22 mars s’associent au meeting dans la cour de la Sorbonne pour protester à la fois contre l’incendie des locaux de la FGEL par le groupe d’extrême droite « Occident » et contre la comparution de Daniel Cohn-Bendit et de ses camarades devant le conseil de discipline de l’Université le 6 mai.
Un trotskiste de la FER commence par invoquer la nécessaire alliance avec la classe ouvrière. Puis, un militant lit à haute voix l’éditorial de Georges Marchais dans L’Humanité : « Révolutionnaires [...] fils de grands bourgeois [...] [qui] rapidement mettront en veilleuse leur flamme Révolutionnaire pour aller diriger l’entreprise de papa et y exploiter les travailleurs » (avec quelques années d’avance, il avait pressenti la trahison idéologique des meneurs, qui allaient devenir ce qu’ils avaient rejeté).
Ensuite, Cohn-Bendit, harangue le public : « Que la Sorbonne devienne un nouveau Nanterre ! », lance-t-il. Tout ce beau monde attend, en outre, de pied ferme les nationalistes qui, après la fermeture de Nanterre, ont promis de leur faire rendre gorge.
Après la pause déjeuner, à nouveau, 300 étudiants se retrouvent dans la cour de la Sorbonne. Les orateurs s’y succèdent pour inviter à faire du lundi 6 mai, jour fixé pour la séance de la Commission, une grande journée de Protestation. Une heure se passe poussivement ; il faut que les services d’ordre de la Jeunesse communiste Révolutionnaire et de la FER occupent la scène en entonnant leurs hymnes guerriers et prolétariens pour que l’attention se maintienne. Des forces de police, sur requête du recteur soucieux d’assurer la « liberté des examens » quadrillent le quartier et se massent discrètement aux alentours de la Sorbonne. Tandis que la police s’apprête à pénétrer dans la Sorbonne, 45 enseignants de Nanterre se réunissent dans les locaux de leur faculté, désertée après la décision de suspendre les cours, afin de débattre du texte rappelant l’urgence d’une réforme universitaire, qu’Alain Touraine, Paul Ricoeur et Guy Michaud ont rendu public dans Le Monde du 2 mai. Soulignant que la perturbation des cours par l’extrême Gauche a été exagérée, ils estiment que l’Université et les universitaires sont, en partie, responsables de la vague de violence et d’Agitation.

Vers 15h, deux cents militants d’extrême droite du mouvement Occident, armés de matraques, menacent de pénétrer dans la Sorbonne. À leur tête, on reconnaît Alain Madelin et à ses côtés le jeune Alain Robert. Le groupe arrive de la faculté de droit de la rue d’Assas. Ce dernier a battu le rappel des troupes qui passées par l’Observatoire arpentent maintenant le boulevard Saint-Michel et se dirigent vers la Sorbonne aux cris de « Communistes assassins », « Occident vaincra », « Tuons tous les communistes » et « Occident au pouvoir ». Dans la cour de la Sorbonne, une estafette essoufflée apporte la nouvelle. Des observateurs vont et viennent, des sentinelles prennent place aux portes de la Sorbonne, le camp retranché à nouveau s’organise dans les fausses nouvelles, les bruits alarmistes, la confusion. Prochinois de l’UJCml et trotskistes de la JCR sortent les casques de leurs sacs de plastique, on arrache des pieds de chaise, on ramasse des pierres dans un couloir en travaux. Un petit état de siège bruyant et fébrile s’empare de la Sorbonne, où la plupart des étudiants sont en cours ou bien passent sereinement l’agrégation dans l’amphithéâtre tout proche.
Ces préparatifs stratégiques impressionnent le recteur Roche, qui craint la contagion nanterroise. Des responsables de l’UNEF, de la FER et de la JCR s’entretiennent avec le secrétaire général de l’Université, qui leur demande d’évacuer la Sorbonne. Les étudiants refusent. Roche commence alors par faire évacuer et fermer les amphithéâtres où l’on donne des cours, ce qui a pour effet de grossir la petite troupe qui transforme la cour en mini-camp retranché. Puis il appelle ses supérieurs. Tout d’abord, il discute avec le directeur de cabinet du ministre de l’Éducation nationale. Tous conviennent que les conditions d’une intervention policière sont réunies. Couvert par ses supérieurs, Roche appelle alors la préfecture (Jean Paoli, directeur de cabinet de Maurice Grimaud), laquelle, réticente, demande une réquisition écrite pour intervenir. Ensuite, à la demande du recteur Jean Roche qui craint des affrontements violents entre étudiants de Gauche et de droite, les forces de l’ordre bloquent les entrées et sorties de la Sorbonne. Sont visibles dans la cour environ 150 jeunes gens dont une vingtaine sont casqués et munis de barres en bois provenant de tables et de chaises qu'ils ont brisées auparavant. Le secrétaire général de la Sorbonne, Bourjac, est séquestré dans son bureau jusqu'à ce qu'il accorde les clés des amphithéâtres. Des voitures de service, qui se trouvent dans la cour, sont déplacées pour former une barricade devant la voûte d'entrée, et les Nanterrois, avec des pioches, commencent à dépaver la cour pour édifier des barricades.
Le groupe de militants d’Occident arrive rue des Écoles avant d’accélérer dans la foulée. Au même instant, un policier en civil revêtu d’un long manteau de cuir noir ordonne à ses policiers en tenue et casqués de charger le cortège, qui galope vers l’entrée de la Sorbonne et grimpe quelques marches avant de faire brusquement demi-tour. Ils s’éloignent, alors que les policiers qui les traquent ne semblent pas réellement chercher à les rattraper. Le commando d’extrême droite se désagrège et se disperse dans les rues avoisinantes.
A 15 h 35, le commissaire du Ve arrondissement reçoit une missive explosive de quatre lignes qui va entraîner les premiers affrontements du Quartier latin : « Le recteur de l'académie de Paris, président du conseil de l'université, soussigné, requiert les forces de police de rétablir l'ordre à l'intérieur de la Sorbonne en expulsant les perturbateurs. » L'inattendu suscite l'étonnement des plus radicaux : la police va pénétrer dans la Sorbonne, alors que les bâtiments universitaires lui sont interdits (les lieux d’enseignement sont dotés d’une extraterritorialité qui suspend les fonctions répressives de l’état : l’affrontement entre les étudiants et le gouvernement aura, pour une large part, objet de litige les limites de la souveraineté de l’état face à une problématique purement universitaire).
Les gardes mobiles bloquent les issues de la Sorbonne, la rue est évacuée. Une heure plus tard, le calme est revenu parmi les étudiants : il ne se passe rien. Un cri retentit : « Attention, ils arrivent ! » Le commandant Petit et ses hommes pénètrent en longue file dans la cour de la Sorbonne. Stupéfaits, les étudiants hésitent, discutent entre eux. Qu’ils se battent et ils prendront des coups sans espoir de s’échapper. Inutile et dangereux. Pendant ce temps, les quelques étudiants échappés par derrière cherchent des renforts dans le quartier Latin. L’afflux des forces de police, le bouclage de la rue de la Sorbonne et de la rue des Écoles ont attiré, en un clin d’œil, une petite foule. Ceux qui déambulent boulevard Saint-Michel, badauds ou militants arrivés en retard pour le meeting, s’arrêtent devant le spectacle. À 16 h 45, ils sont peut-être mille, mais, par un prompt renfort, ils seront plus de deux milles à 17 heures. Après quelques mots échangés avec le commissaire de police, les étudiants acceptent de sortir sans se défendre si la police les laisse filer. Les forces de l'ordre ne tiennent pas leur parole. Des gendarmes casqués et bâtons en mains font évacuer la Sorbonne. La routine policière veut que l’on contrôle l’identité des « Perturbateurs » désignés par le recteur. Ils sont trop nombreux pour qu’on puisse le faire sur place. Quelques 400 étudiants sont donc embarqués dans les cars qui attendent à l’extérieur.
Un premier convoi (trois cars) d'étudiants arrêtés quitte la Sorbonne sans difficulté. Par manque de « paniers à salade », l’embarquement durera plus de trois heures.
A 17h15 on compte trois mille personnes aux abords de la Sorbonne. Les incidents sérieux commencent à 17 h 15 place de la Sorbonne, lors du départ du second convoi. La place est dégagée à l’aide de grenades lacrymogènes. Des manifestants se regroupent boulevard Saint-Michel et appliquent une technique de harcèlement ponctuée de heurts sévères mais de courte durée envers les forces de l’ordre. Des cris s'élèvent, « Libérez nos camarades », « La Sorbonne aux étudiants », « Halte à la répression » et même « CRS SS » (« Compagnies de Répression Sanguinaire » crées en 1944 par le Régime de Vichy, formant un corps d'élite rompu aux techniques anti-Emeutes, pour mater les Rébellions face à la déroute nazie, et réorganisées en 1948 – après les Grèves de 1947 à la base du slogan ; en effectuant la surveillance et le blocage des manifestations, elles accomplissent la tâche du corps des gens d'armes, créé au Moyen Âge, à l'origine pour mater les Révoltes des pieds bleus – teinturiers dont elles récupèreront la couleur pour leurs uniformes) ; bientôt repris en chœur. La foule grandit, les cars de CRS ont du mal à se frayer un passage. Le préfet Grimaud est là en personne. La police reçoit l'ordre de « nettoyer » les abords. Pour dégager les deuxième et troisième cars de « détenus », secoués par la foule, et permettre le transbordement de certains d'entre eux, un pneu ayant été crevé par les manifestants, la police tire des grenades de gaz lacrymogène. Des manifestants, luttant contre l’asphyxie, brisent une grille d’arbre et descellent quelques pavés, les premiers. Cette fois tout commence de manière sérieuse. C'est ainsi que le conflit entre les étudiants et les autorités se déplace de la lointaine banlieue au cœur de la capitale.

A 17h30 sur le boulevard Saint-Michel, devant le lycée Saint-Louis, un premier pavé fuse. Il fracasse la vitre d'un car de CRS et fend le crâne du brigadier Christian Brunet qui s'écroule. La réponse est immédiate. Les policiers chargent, repoussent les manifestants en matraquant tout sur leur passage. Les rangs des Contestataires grossissent. Tout le monde goûte à la répression, les manifestants, les passants, les étudiants, les clients des cafés, commerçants, touristes, riverains, ceux qui veulent s'interposer... Henri Dacier, qui allait au cinéma, est matraqué au sol devant son amie. Ils se joignent tous deux aux Emeutiers. Au coin de la rue de l’École de médecine, Claude Frèche, arrête sa 404 et demande ce qui se passe à un agent. Pour toute réponse, il reçoit deux coups de matraque et rejoint les manifestants. Un camionneur descend de son véhicule boulevard Saint-Michel et fait tournoyer la grande manivelle qu’il tient à la main. Les policiers reculent.

Les policiers s’efforcent de repousser les manifestants sans cesse plus nombreux vers la place Saint-Michel et la Seine. Les arrestations se multiplient. Elles ont nécessité l'usage de grenades lacrymogènes. Pour la première fois, des jeunes occupent le pavé parisien et retrouvent les réflexes des Communards. Une explosion de violence qui stupéfie les policiers. A 20h00 le recteur Roche ordonne la fermeture de la Sorbonne et l'annexe de Censier, réservée au premier cycle, jusqu’au retour au calme. Le quartier Latin est en état de siège. Les manifestants se comptent par milliers. C’est une mini-guerilla urbaine qui commence. Le quartier Latin est un champ de bataille où s’affrontent des militants de Gauche organisés en petits groupes et des gardes mobiles souvent débordés. Henri Vacquin, ancien de l’UEC, voit un groupe de jeunes secouer un car de police comme un prunier : « Vous êtes fous !- Ta gueule, vieux con, t’es plus dans le coup ». Après de terribles combats, vers 21h00 l’Emeute est maîtrisée. Bien sûr, les leaders sont embarqués : Alain Krivine, dirigeant trotskiste de la Jeunesse communiste révolutionnaire, Jacques Sauvageot, nº 1 de l'UNEF, l'incontournable Daniel Cohn-Bendit et Henri Weber (aujourd'hui sénateur PS ; mais on trouve aussi Brice Lalonde, fiché comme président de la Fédération des groupes d'études de lettres) et José Rossi, futur ministre UDF d'Édouard Balladur, présenté comme « membre du bureau exécutif de l'Association nationale des jeunes du Centre démocrate » et le fils de l’écrivain gaulliste de gauche David Rousset, que de Gaulle avait reçu une semaine plus tôt en lui disant : « Il faut condamner le capitalisme, la société capitaliste. Il faut la condamner expressément. Il faut condamner le communisme totalitaire. Il faut trouver une voie nouvelle, la participation ».
A 22h00, le SNE Sup se réunit rue Monsieur-le-Prince, où siègera pendant plusieurs semaines l'état-major de la Révolte. Le secrétaire général du SNE-Sup, Alain Geismar (29 ans, maître-assistant au laboratoire de physique de la rue d’Ulm) a lancé dans la soirée un mot d’ordre de Grève Générale dans l’enseignement supérieur.
A 23h00, les étudiants arrêtés dans l’après-midi commencent à être relâchés dans les commissariats où ils ont été conduits pour des contrôles d’identité et où vingt-sept d’entre eux, trouvés porteurs d’armes prohibées, sont placés en garde à vue. A minuit, les meneurs étudiants, ceux dont l'arrestation a tout déclenché, sont Libérés.

Deux heures plus tard, une première réunion des représentants de l'Union nationale des étudiants de France (UNEF), du Mouvement du 22 mars, de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR, Alain Krivine et Henri Weber), du Comité de liaison des étudiants révolutionnaires (Cler), du Mouvement d’action universitaire (MAU, Jean-Marcel-Bouguereau et Jean-Louis Péninou) et de l'Union de la jeunesse communiste marxiste-léniniste (UJCml, Robert Linhart) se tient dans les locaux de l'École Normale Supérieure pour décider de la riposte. Les pro-Chinois se désolidarisent très tôt, pour eux, le mouvement est piégé ; il faut l'arrêter, déserter le quartier Latin et chercher le contact avec le Peuple. La jeune organisation maoïste invite ses militants à se détourner d’un mouvement dont elle ne contrôle pas la direction et lance un appel à constituer des « comités de défense contre la répression » afin d’éviter l’encerclement des étudiants au quartier Latin. Sans eux, sont décidées deux manifestations pour le lundi 6, une le matin pour soutenir les étudiants qui passent en conseil de discipline, une le soir à Denfert-Rochereau à 18 h 30.

Les manifestations reprennent ensuite à l'annonce de peines de prison pour les manifestants du 3 mai (jugés en comparution immédiate, les peines seront très lourdes, de l’aveu même de commissaires : l’état venait vraiment de prendre peur pour son ordre sur le déclin), pendant lesquelles commencent à fleurir les slogans Libertaires.
Alors que la police interdit les abords de la Sorbonne (que les étudiants veulent rejoindre) et que les forces de l’ordre (dépassé car bourgeois) bloque le Quartier Latin (CRS, police parisienne, gendarmes et gardes mobiles, et même brigade spéciale d’intervention), la Manifestation du matin se déroule dans un calme relatif. Les policiers chargent par vagues successives, les Manifestants font chaque fois front, mettant des obstacles en travers de la chaussée, obligeant ainsi leurs poursuivants à marquer des temps d’arrêt dont ils profitent pour lancer des pavés.
Dès 15h, les incidents éclatent vraiment : des étudiants tentent de remonter la rue Saint-Jacques pendant que la police les repousse (ou tente tant bien que mal devant la fougue de la jeunesse en Lutte). Les étudiants ne cessent de tourner autour du Quartier Latin, pour le reconquérir ou marquer leur territoire.
On voit apparaître, encore plus nettement que le 3 mai, des velléités de barricades : voitures déplacées, grilles d’arbres arrachées, chaussé dépavée en partie. Mais pour l’instant ce sont des « barrages » plutôt que des barricades.
La soirée et la nuit connaîtront les mêmes scènes que le vendredi (3 mai), à cette différence prêt que la police se fera de plus en plus violente (même si aucun coup de feu ne sera tiré durant toutes les journées de mai, alors que les crosses des fusils furent souvent utilisées contre les Insurgés) et les étudiants de plus en plus audacieux. C’est cette volonté d’attaque qui surprend les pouvoirs publics. Elle procède de la conscience que la Cause est juste, que la population ne la désapprouve pas, qu’ils n’ont rien à perdre, que cela ne peut pas durer, qu’à travers les Manifestations ils peuvent faire craquer cette société dans laquelle ils ne veulent pas entrer. Le mouvement s'étend en province : débats à Montpellier, Doléances Pacifiques à Aix-en-Provence, Grève totale à Clermont-Ferrand, affrontement avec les forces de l’ordre à Grenoble, appel à l’Union des étudiants, des ouvriers et des paysans à Nantes.
Le lendemain, mardi 7, l’UNEF organise une manifestation à partir de 18h : elle sera Pacifique (pour bien montrer que la violence ne vient pas de jeunes cons mais plutôt des gardiens de la paix, sociale mais avant tout bourgeoise), zigzaguant au gré des barrages policiers à travers Paris (rive gauche, rive droite puis à nouveau rive gauche), comme à la recherche de quelque chose ou de quelqu’un de mature à qui parler (sérieusement, pas en étant déconsidéré), en lançant des slogans tels que « nous sommes un groupuscule » (allusion aux mots de l’état pour qualifier un mouvement de masse qui le dépassait).
Vers 22h, cette marée humaine de plus de 60 000 personnes, drapeau rouge et/ou noir en tête, chante l’Internationale (perceptible soit comme hymne communiste, soit plus sûrement comme chant Révolutionnaire en hommage à la Commune Libertaire de 1871) devant la tombe du soldat inconnu sous l’arc de triomphe. Auparavant, aucun cri, aucun geste hostile ne furent observés au passage devant l’assemblée nationale (qui n’était alors pour les étudiants qu’un monument de plus, un musée des vieilleries, kitsch à souhait).
Passé minuit, des incidents se produiront rue de Rennes et boulevard Raspail (grand chimiste, ardent républicain, il se joignit au Peuple parisien Insurgé lors des journées d’Insurrection Révolutionnaire des Trois Glorieuses de 1830 ; au nom du prolétariat parisien en 1848, il ordonna au gouvernement provisoire du Printemps des Peuples de proclamer la république, déclarant que si cet ordre du Peuple n'était pas exécuté dans les deux heures, il reviendrait à la tête de 200 000 hommes; revenu d’exil après 1871, il demanda vainement l'amnistie des communards : comme quoi à un siècle de distance peu de choses changent).
Au cours de ces accrochages, de ces opérations de harcèlement (car les quelques milliers d’irréductibles, jusque vers 3h du matin, harcèlent littéralement les forces de l’ordre), des cafés du boulevard du Montparnasse seront saccagées par des jets de grenades lacrymogènes. Encore une fois, des Citoyens innocents seront blessés, interpellés et brutalisés. Des lettres de lecteurs paraîtront dans divers journaux pour souligner les excès avec lesquels la police « nettoya » les abords du boulevard Raspail (preuve si il en était besoin que le pouvoir perdait non seulement la face, mais aussi la raison).
Les journées du 7 et du 8 mai (mardi et mercredi) montrent clairement la prise de conscience de la teneur de ces évènements : le gros du corps enseignant, des étudiants, les partis politiques, les syndicats (timidement et hostilement) commencent à réfléchir, à prendre position et à faire des déclarations. Le président du SNE-Sup (syndicat des enseignants du supérieur), Alain Geismar, décide de soutenir les Manifestants. Les membres du Parti communiste et des organisations d'extrême Gauche sont d'abord pris de court (pour eux, la Révolution est censée venir des ouvriers, et non des étudiants ; de plus, les revendications du mouvement du 22 mars leur paraissent « puériles » et « petite-bourgeoises » et surtout « gauchistes »). Après un moment de flottement, ils essayent toutefois de gagner les ouvriers à cette « Révolte ». La CGT, pour sa part, ne les suit pas. Mais la base de ces organisations traditionnelles de Gauche dépasse leurs responsables (amorce de la crise de la représentativité, à tous les niveaux et dans toutes les organisations, gouvernementales ou non).

Le 10 mai, les étudiants manifestent en masse pour exiger la « Libération » de la Sorbonne, toujours encerclée par la police en armes. En soirée ont lieu les premiers heurts entre la police et les manifestants. Les premières barricades sont édifiées au Quartier Latin (encerclant bientôt tout le périmètre de la Sorbonne), à l’aide de grilles d’arbres et de panneaux publicitaires notamment, des voitures en stationnement et des arbres sont renversées pour faire barrage. Les affrontements avec la police font plus de mille blessés des deux côtés. Le pays tout entier est bouleversé par les images qui apparaissent sur les écrans de télévision (au-delà des photos vendus après la Commune, c’est la première Révolution visionnée en « direct »). Mais l'opposition parlementaire ne sait sur quel pied danser et se montre hésitante, voire maladroite, face à ces événements qui consacrent la rupture entre la classe dirigeante et... ses enfants. Les centrales syndicales et les partis de gauche commencent à soutenir le mouvement estudiantin : ils appellent dès le lendemain, un samedi, à une journée de Grève Générale pour le lundi suivant, le 13 mai.
La police est retirée du Quartier Latin. Le 13 des Manifestations Unitaires sont organisées à Paris et en province : ce sont les Manifestations Pacifiques les plus massives qu'on ait jamais connue, la Grève Générale étant largement suivie (contrairement à 1871, cette fois le pays, unanime, s’est levé). C'est la première fois qu'une Grève Générale paralyse un pays parvenu au stade de la société de consommation. Le défilé traverse Paris au milieu de la sympathie générale depuis la place de la République jusqu'à Denfert-Rochereau, puis au Champ de Mars. Chez les étudiants, l'ordre du jour est à la Solidarité entre les étudiants et les travailleurs. Le parti communiste dénonce les Manifestations étudiantes, où il voit une manipulation de l'extrême-Gauche. A la fin de la journée, la Sorbonne rouverte est occupée par les étudiants.
Le chef de l'état, le général de Gaulle, en voyage officiel en Roumanie au début des événements, n'accorde initialement pas beaucoup d'attention à ces Manifestations. Il laisse son premier ministre Georges Pompidou s'en occuper. Celui-ci interrompt un autre voyage officiel en Afghanistan pour faire face à la situation. Il exige que les forces de police quittent la Sorbonne, afin de calmer la situation. On croit alors qu'il tergiverse et cède mais en réalité ce mouvement est tactique : il renverse les responsabilités sur les étudiants dont les excès perdraient alors justification au regard de l'opinion. De Gaulle reste à l'écart en se réservant la possibilité d'intervenir si besoin. De retour de Roumanie, le 19 mai 1968, à son arrivée d'avion, le général aurait dit : « Alors, ces étudiants, toujours la chienlit ! » « La récréation est terminée ?» « C'est le bordel partout ». Il déclare devant les responsables des forces de l’ordre : « les réformes oui, la chienlit non (le terme – utilisé par Zola dans l’Assommoir – se voulait un propos fleuri dans la langue du président de la république signifiant la profusion désordonnée des événements, associés à la signification première du mot, à savoir un masque de carnaval) ! ».

Commence alors la plus grande Grève jamais vue en France (8 millions de grévistes).
Des Grèves et occupations d'usine ont lieu jusqu'à mi-mai. Ce sont des Grèves spontanées, la première a lieu à l'usine Sud aviation de Nantes le 14 mai. Le 22 mai, 10 millions de salariés ne travaillent pas (en Grève ou empêchés de travailler). Les revendications sont à la fois traditionnelles (augmentation des salaires, meilleures conditions de travail) et nouvelles. Il s'agit en effet de revendications qualitatives (pour plus d'Autonomie, responsabilité du salarié, forme de cogestion des entreprises...).
La Ve République, née dix ans plus tôt à la faveur du vrai-faux coup d'état d'Alger, vacille sur ses bases et l'on entend les cris de « Dix ans, ça suffit ! ». Une motion de censure déposée par la gauche est repoussée. La crise ne peut se dénouer par un changement de gouvernement.
De Gaulle annonce un référendum, mal accueillit par l’opinion. De nouvelles barricades sont dressées dans la nuit du 24 au 25 mai.
Au grand dam des étudiants, le lendemain, les syndicats vont négocier pour leur compte la sortie de crise sans se soucier de rejoindre dans son combat une jeunesse pour l'essentiel issue des classes privilégiées.
Les accords de Grenelle sont négociés par les représentants du gouvernement Pompidou, des syndicats et des organisations patronales. Parmi les négociateurs figurait Jacques Chirac, alors jeune secrétaire d'état aux Affaires Sociales. Ces accords, signés le 27 mai, aboutissent essentiellement à une augmentation de 25 % du SMIC et de 10 % en moyenne des salaires réels, ainsi qu'à une baisse du temps de travail
(44 h par semaine). Ils prévoient aussi la création de la section syndicale d’entreprise. Rejetés par la base des syndicats, ils ne résolvent pas immédiatement la crise sociale et la Grève continue.

Le 27 mai 1968, la Gauche non communiste organise un grand rassemblement Contestataire au stade Charlety à Paris (encore une fois non homologué par la CGT, à la solde du parti communiste et donc de Moscou). Vendant quelque peu la peau de l’ours avant de l’avoir tué, un certain Michel Rocard se déclara prêt à servir la France et à assumer un pouvoir qu’il pensait déjà à prendre. L’opération, où quelques milliers de supporters jouèrent, en fait, les dindons de la farce, tenta vainement de multiplier encore plus les contacts avec les ouvriers, tout en ne croyant pas, à ce moment-là, que la violence serait une arme efficace.
Le 28 mai François Mitterrand réclame un gouvernement provisoire. Le 29 mai la CGT organise une Manifestation qui demande un gouvernement populaire.
Au plus fort de la Contestation, de Gaulle disparaît pendant plusieurs heures, à la surprise générale. Cela plonge la majorité dans un certain désarroi. Il va en fait consulter le général Massu en Allemagne afin de s'assurer du soutien de l'armée [briseuse de (G)rêve], voire (s’il n’est pas suivi) réfléchir sur son éventuel retrait de la vie politique.
Le premier ministre Georges Pompidou propose de dissoudre l'assemblée nationale pour organiser de nouvelles élections législatives. Il estime avec justesse que le mouvement estudiantin, poursuivant la Grève en dépit de l'accession à ses revendications (plutôt surtout à celles des syndicats, non représentatifs de leur base, encore moins des attentes profondes des jeunes), s'est rendu impopulaire.
Le 30 mai, le président s'étant ressaisi, annonce à la radio la dissolution de l'assemblée nationale. Le jour même, une énorme manifestation de la droite (de même ampleur que la manifestation contestatrice du 13 mai) remonte les Champs-Élysées en signe de soutien enthousiaste au régime gaulliste.
Il provoque des élections qui verront le 30 juin le frisson rétrospectif amener à l'assemblée nationale une écrasante majorité de gaullistes de l'UDR (293 sièges sur 378) et mettront un terme à la crise politique.

Révolution Pacifique et sans résultat tangible, Mai 68 marquera profondément les années 70 avec son idéologie Contestataire, tiers-mondiste, anticapitaliste, anti-américaine et anti-productiviste.
D'une manière générale Mai 68 marque l'ouverture brutale de la culture française au dialogue social et médiatique, qui s'infiltrera dans tous les rouages de la société et de l'intimité familiale, et une étape importante de prise de conscience de la mondialisation de la société moderne (après les guerres « mondiales ») et de la remise en cause du modèle occidental de la « société de consommation ».
L'une des principales influences de la révolution de mai 68 se situe au niveau socioculturel.
De nouvelles valeurs apparaissent. Elles sont notamment centrées autour de l'Autonomie, la primauté de la réalisation personnelle, la créativité, la pluridisciplinarité et la valorisation de l'Individu impliquant le refus des règles traditionnelles de la société et la remise en cause de l'autorité. La redéfinition de nouvelles règles se construit autour de l'idée d'Autogestion et du communautarisme. Le concept d'Autogestion sera concurrencé par celui de Cogestion qui sera cher à Edgar Faure dans sa réforme de l'enseignement qui suivra et d'une manière générale très en vogue dans les organisations politiques inquiètes de cette évolution jugée « Anarchique » (sans chef, mais tous ensemble).
L'influence de Mai 68 est manifeste dans la pédagogie scolaire en France. De disciple, l'élève devient un sujet pouvant intervenir dans la pédagogie dont il est l'objet. La dimension de la parole libre, du débat, s'accroît. La discipline autoritaire fait place à la participation aux décisions. Les enseignants ont été parfois déstabilisés dans l'idée qu'ils se faisaient de leur métier. On critiquera ensuite cette évolution jugée souvent trop permissive. Elle a aussi été à l'origine de la participation des élèves et des parents aux conseils de classe et de la redéfinition des règlements scolaires dans les établissements dès juin 1968.
La libération sexuelle est l'un des grands thèmes de Mai 68, corrélativement à l'arrivée des contraceptifs modernes. Le féminisme aussi se développe, avec son mouvement le plus radical, le MLF, et joue un grand rôle dans l'implosion du militantisme traditionnel au profit de thèmes féministes comme l'autorisation de l'avortement, la remise en cause de la répartition des tâches dans le couple, la « naissance sans violence ».

On assiste à une désaffection des Français pour la sphère publique et politique et pour le militantisme en général. Ce sera sans doute le lit de la fin de la peur de la Gauche au pouvoir en 1981. La fin des années 1970 a été appelée par certains (comme Gilles Lipovetsky) « l'ère du vide ». L'élection de François Mitterrand en 1981, sur le thème très mai 68 « Changer la vie », apparut comme une flambée d'espoir ou une crise de panique catastrophique, selon les courants, dans cette évolution politique en France. Mais cette attitude désillusionnée sur la classe politique reprendra le dessus et est encore très présente de nos jours avec des prises de position critiques, mais une méfiance croissante vis-à-vis du militantisme politique.
Les événements de mai 1968 marquent une division politique qui a des répercussions dans la société française. On situe parfois les personnalités politiques selon le « côté » des barricades où elles se situaient. Le qualificatif péjoratif de « Gauchiste », créé par Lénine en 1920 (« La maladie infantile du communisme »), entre alors dans le langage courant.
La dénonciation des régimes communistes réformistes (l'Archipel du Goulag, le Cri des pierres) se confirme. Cette désillusion sur le communisme, juste après un engagement politique intense, notamment des maoïstes et de l'extrême Gauche qui apparurent un temps parmi les jeunes comme une alternative plus authentique, débouchera sur un pessimisme généralisé dans les milieux de Gauche, un autodénigrement systématique de tout ce qui a pu exister avant la Révolution de Mai. Mai 68 est le chant du cygne du conflit « droite-Gauche » qui n'existera plus que pour les partis politiques et les campagnes électorales.

Le prodigieux effort de redressement économique de l'après-guerre touche à sa fin. Le chômage ne touche guère que 2% de la population active mais il n'en suscite pas moins une critique virulente du système capitaliste dans la gauche marxiste et dans la jeunesse étudiante.
Dans ce domaine économique et social, le conflit de la société des montres « Lip », conduit par Charles Piaget du Syndicat CFDT, à Besançon en 1973, sera une illustration très médiatisée de cette évolution, avec une expérience de mise en œuvre de l'Autogestion de l'entreprise qui fera couler beaucoup d'encre. C'est aussi la période de la naissance de l'idée de « Halte à la croissance ? » (1972) titre d'une publication du Club de Rome fondé en 1968.
Curieusement, si l'on en croit le magazine L'Expansion, le rythme annuel d'augmentation de la productivité « s'accrut » pendant les trois années qui suivirent Mai 68. Il est clair qu'avec la victoire des gaullistes élus par les conservateurs le 30 mai 1968 pour réprimer le mouvement de mai 68 et casser le mouvement, l'objectif politique n'allait pas dans le sens des revendications des manifestants contre qui les gaullistes s'étaient livrés à un bras de fer.
Cette influence aura aussi des conséquences en 1973 dans des mouvements de remise en cause de l'armée et de la force de frappe nucléaire et d'une manière générale dans les mouvements écologiques (en 1967, l'échouage du pétrolier Torrey Canyon dans la Manche a révélé les dangers d'une croissance industrielle effrénée et lancé le mouvement écologique) et antimilitaristes (la lutte contre l'extension du camp militaire des jeunes paysans du Larzac, dont est issu José Bové, le courant de la Non-violence) et les fameuses ONG comme « Médecins Sans Frontières » (Bernard Kouchner), directement issus de la prise de conscience planétaire des mouvements de Mai 68.

L'année brûlante 1968 traduit un tournant dans les mentalités, en France comme dans le reste du monde occidental. Il s'est amorcé quelques années plus tôt avec la minijupe, les seins nus sur la plage et la pilule; les Beatles, les yéyé et Salut les Copains. Derrière la libération des mœurs, l'inquiétude affleure... La violence que les états comme les bien-pensants ont cru devoir déchaîner contre ces mouvements (à la base Pacifiste mais devenu violent par la force des choses, de l’ « ordre » en danger) démontre que l'on ne touche pas impunément au pouvoir, même au sein des « démocraties » avancées. Si ce vaste mouvement international a échoué en grande partie à « changer le monde », force est de constater qu'il a, à jamais, entrouvert pour chaque individu le champ du possible.

Pour toutes ces raisons et d'autres encore, en 1968, le monde entier bouillonne et frémit. L'offensive du Têt, en février 1968, au Viêt-Nam, constitue le moment le plus dur de la deuxième guerre d'Indochine. Elle relance dans tous les campus d'Occident les manifestations contre l'intervention des États-Unis dans cette guerre. En Tchécoslovaquie, Alexandre Dubcek a cru un moment qu'il était possible d'instaurer un « socialisme à visage humain ». Mais en août, les chars soviétiques mettent fin brutalement à sa tentative de Libéralisation du régime communiste. C’est la fin du Printemps de Prague. A Mexico, les Jeux Olympiques, ont été précédés par de sanglantes répressions policières. Ils donnent l'occasion à des athlètes noirs des États-Unis de signifier leur Révolte en levant le poing sur le podium. Les ghettos noirs des grandes villes américaines flambent.

Partager cet article
Repost0
21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:05

Leclerc dépoussière le commerce à papy

Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes


Au sortir de la guerre, il y a des tickets de rationnement et de longues files d’attentes devant les magasins.
Il y avait toutefois peu de clients en-dehors des rationnements car les prix étaient élevés pour que les commerçants survivent, même si il y avait moins de clients (mais ils étaient plus riche).

Fils d'une famille nombreuse de la bourgeoisie catholique bretonne, Edouard Leclerc fut séminariste avant de s'orienter vers la deuxième mamelle de la famille : les affaires. Avec talent et audace. Sa règle du jeu est simple : vendre moins cher et limiter sa marge (10% juste pour faire tourner la boutique), donc il vend plus (de par son idéologie chrétienne, il préfère vendre 100 fois à 10 F que 10 fois à 100 F, histoire qu’un plus grand nombre en profite). Les paysans sont d’accord car les prix d’achat sont meilleurs (moins de marge du distributeur) et ils vendent en gros.
Le phénomène Leclerc est né et révolutionne le monde de la consommation. Peu à peu se dégage l'image d'un homme d'action, profondément croyant, féroce en négociation, un visionnaire qui comprit qu'il fallait se grouper pour acheter moins cher, tout en formant un réseau d'indépendants. Quitte à octroyer gratuitement l'utilisation de son nom aux propriétaires des nouveaux supermarchés. Edouard Leclerc ne possédera d'ailleurs jamais plus de deux magasins et ne touchera aucun pourcentage sur le chiffre d'affaires du groupe.
Edouard Leclerc, lui, a toujours mis en avant sa volonté de servir l'intérêt du consommateur. Un souci pour son prochain qu'il n'hésitait pas au début de sa carrière à revendiquer au nom de ses convictions religieuses. Sans hésiter à se comparer parfois à l'abbé Pierre de l'alimentation ! C’est la preuve que l’Anarchie Coopérative fonctionne, car l’humain n’est motivé que par son propre intérêt.

Huit ans plus tard, son épicerie installée dans un hangar de Landerneau fait l'objet d'un reportage de Cinq Colonnes à la une.
En 1961, 175 magasins portent son enseigne. Le système Leclerc fait des émules, mais soulève aussi la révolte. Car l'avènement de la grande distribution a marqué aussi pour beaucoup la fin du petit commerce.
La fronde des petits commerçants menée par Pierre Poujade aboutit au refus de certains fabricants d'approvisionner les centres Leclerc. Une grosse guerre des petits commerçants se met en place car les grandes surfaces bouleversent les règles économiques habituelles, où même les grands magasins sont touchés.

Mais Edouard a su trouver l'appui des hommes politiques, notamment de De Gaulle qui veut moderniser la France. Une circulaire ministérielle interdira bientôt le refus de vente et la fixation d'un prix de vente minimum.
C’est le début de la société de consommation car on favorise les grandes séries en automatisant les productions, vu que les prix sont bas et que les foyers ont de gros besoins d’équipement. Alors qu’auparavant la production était du quasi sur-mesure ou de petites séries, donc relativement chères.

Avec les années 70 viennent les crises. La scission d'abord avec le directeur adjoint qui entraîne une partie des adhérents pour fonder Intermarché. Leclerc ne voulait pas privilégier l’appareil sur l’humain, donc de nombreux franchisés « communistes » d’Intermarché font scission pour centraliser la gestion (puis partager le bénéfice, du moins officiellement) et pour faire pression sur les fournisseurs.
Leurs pressions sur les industriels ont pour but de faire baisser les prix pour avoir plus de marge. Comme d’habitude, les répercussions se feront sur les dindons de la farce, à savoir les agriculteurs qui verront leurs prix d’achats fortement amputés, avec le prétexte fallacieux de limiter l’inflation (alors qu’en fait c’est juste pour dégager d’avantage de marge).

Groupement d'Indépendants, l'enseigne E. Leclerc est cogérée via des structures communes originales :
* l'ACDlec, l'Association des centres distributeurs E. Leclerc, coprésidée par Edouard et Michel-Edouard Leclerc et en charge des grandes orientations du mouvement, définit la politique de l'enseigne et veille à son respect par chaque adhérent, notamment en matière de prix ;
* le Galec, le Groupement d'achat des centres E. Leclerc, est l'outil commercial des centres E. Leclerc et négocie auprès de chaque fournisseur les conditions commerciales pour l'ensemble des magasins ;
* les SCA, les centrales d'achat régionales, au nombre de seize, prennent le relais du Galec en négociant les achats au niveau régional, et assurent 60 % des approvisionnements des magasins, ainsi que le stockage, la répartition et le transport des marchandises ;
* Lucie, l'Union des coopérateurs indépendants européens, est l'organe commercial de l'alliance E. Leclerc/Système U.

Partager cet article
Repost0
21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:03

Les Fronts Populaires contre les nationalismes meurtriers

Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes


Le « Cartel des Gauches », victorieux (car la droite est divisée : la Gauche obtient 48,3% et la droite 51,7% mais le Cartel obtient une majorité de sièges – 327 contre 254) aux élections de mai 1924 (puis plus tard en 1932), est la coalition française des radicaux qui dominent alors la gauche (jusqu'en 1936) et des socialistes. Les premiers députés communistes qui sont élus en 1924 siègent dans l'opposition. Les socialistes ne participent pas au gouvernement de peur de se faire taxer de trahison sociale par les communistes qui verraient en cette alliance une collaboration avec un régime bourgeois.

Le Cartel met en place un réseau de comités dans tout le pays. Cependant le Cartel échoue lamentablement dans la politique financière. En effet les socialistes voudraient remédier à la dette par l'adoption d'un impôt sur le capital ce qui effraye les détenteurs de capitaux tandis que les radicaux ne veulent pas prendre de mesure sévère. Tandis que Herriot a recours à de nombreuses avances auprès de banques, ces dernières le dénoncent en avril 1925 provoquant dès lors la chute de son gouvernement. Se succèdent alors les gouvernements de Painlevé puis de Briand. En juillet 1926, Herriot tente de reformé un gouvernement mais une véritable crise dans le milieu financier provoque la chute finale du cartel : la spéculation provoque la chute du franc. Chute à laquelle seul le retour de Poincaré y remédiera, victorieux de son « Verdun financier » de la fin du bloc national.
Ainsi le Cartel des gauches est mort en 1926 de ne pas avoir su affronter le mur de l'argent qui indique le poids de l'économie dans la politique de l'entre deux guerres.
Edouard Herriot, ayant compris les leçons de son bref retour de 1926, s'oblige à laisser les hommes du centre droit prendre la direction de l'économie honorant ainsi leur politique de déflation qu'ils mènent depuis le début de la crise de 1931. Il s'agit alors pour eux de diminuer les dépenses de l'état par une réduction du traitement des fonctionnaires espérant ainsi provoquer une réduction du déficit budgétaire et une baisse des prix. Cette politique offerte par le radical Herriot ne convient pas aux socialistes qui veulent une augmentation du pouvoir d'achat. Il y a donc un blocage des réformes économiques qui provoquent une fois de plus sous la troisième république la valse des ministères : cette période de grande instabilité aboutit à la crise du 6 février 1934.

C'est en réaction à la journée du 6 février 1934 que les partis de Gauche décidèrent de s'unir contre le danger fasciste, afin d'éviter à la France une situation à l'Allemande. Au cours de cette journée, les ligues françaises comme Les Croix de feu (qui n'avaient pas participé aux violences) ou les Jeunesses patriotes manifestant contre l'investiture de Daladier provoquèrent de graves troubles avec la police (plus de 15 morts et 1500 blessés). Le 12 février, une manifestation commune SFIO et PC a lieu. Elle est le premier acte du Front populaire qui naît officiellement le 14 juillet 1935.

Le Front Populaire est une coalition rassemblant les partis de gauche suivants : le parti socialiste (SFIO à l'époque), les Communistes (PC) et les radicaux dans l'opposition de la république parlementaire de l'époque. C'est le dirigeant communiste Maurice Thorez qui, en 1934, par des articles dans le journal L'Humanité, appela pour la première fois en France à la formation d'un « Front populaire » (l'expression est d’Eugen Fried). Il présenta d'ailleurs son projet quelques semaines plus tard devant la Chambre des députés.
Les accords du Front Populaire permirent la victoire aux élections législatives le 3 mai 1936 et débouchèrent sur le premier gouvernement à dominante socialiste de la IIIe république.
Les causes de la victoire du Front Populaire sont multiples : crise économique, montée d'Adolf Hitler causant un revirement de la doctrine extérieure de Staline qui abandonne le sectarisme contre la social-démocratie (tactique dite « classe contre classe ») et permet aux partis communistes d'entrer dans des alliances gouvernementales, scandales financiers, instabilité du gouvernement de la législature de 1932, existence des ligues d'extrême-droite, armées de plus en plus nombreuses, émeute antiparlementaire du 6 février 1934.
Le gouvernement était alors composé seulement de 20 socialistes, 13 radicaux et deux républicains socialistes, les communistes le soutenant de l'extérieur. Ce gouvernement de Front Populaire fut le premier à accueillir trois femmes ministres (Suzanne Lacore, Irène Joliot-Curie et Cécile Brunschwig) alors que celles-ci n'avaient toujours pas le droit de vote. Un sous-secrétariat d'état aux sports et aux loisirs fut créé (il fut tourné en dérision par la droite et l'extrême-droite qui le qualifiaient de « ministère de la paresse »).

Avant la formation du nouveau gouvernement, des premières Grèves éclatent dans des usines d’aviation, au Havre, à Toulouse et à Courbevoie. Le 11 mai, 600 ouvriers et 250 employés des usines Breguet arrêtent le travail pour demander la réintégration de deux militants licenciés pour avoir fait Grève le 1er mai. L’usine est occupée et les tentatives de la police de déloger les Grévistes échouent, les dockers se solidarisant avec les Grévistes. En deux jours les Grévistes obtiennent satisfaction.
Le 24 mai le rassemblement en souvenir de la Commune de Paris rassemble 600 000 participants, brandissant des drapeaux rouges et chantant des hymnes Révolutionnaires.
Le lendemain de nombreuses Grèves débutent en région parisienne, qui obtiennent généralement rapidement satisfaction. Le 28, les 30 000 ouvriers de Renault à Billancourt entrent dans la Grève. Un compromis est trouvé avec la CGT, mais la lame de fond continue, et à partir du 2 juin des corporations entières entrent en Grève : la chimie, l’alimentation, le textile, l’ameublement, le pétrole, la métallurgie, quelques mines, etc. À partir du 5, les vendeurs de journaux, les tenanciers de kiosques, les employés des salles de spectacles, les commis, les garçons de café, les coiffeurs, des ouvriers agricoles etc. font Grève, souvent pour la première fois.
Pour la première fois également les entreprises sont occupées par les Grévistes, qui organisent des comités de Grève. Se trouve remis en cause le principe de la propriété privée des moyens de production. Des bals sont donnés dans les usines ou les grands magasins, des compagnies de théâtre (comme celle de Jacques Prévert) jouent des pièces. On compte 12 000 Grèves, dont 9 000 avec occupation, entraînant environ 2 millions de Grévistes.
Le patronat hésite à employer la force pour évacuer les usines et préfère la négociation. Le gouvernement Blum formé le 4 juin cherche à faire cesser le mouvement de Grève. Les accords de Matignon sont signés dans la nuit du 7 au 8 en échange de l’évacuation des usines.

Les accords de Matignon furent signés par la CGT et le patronat, à l'initiative du gouvernement. Ces accords mettaient en place entre autres le droit syndical et prévoyaient une hausse des salaires de plus de 7 à 15 % selon les branches soit environ 12% de moyenne sur toute la France. Quelques jours plus tard, bien que ces mesures ne figuraient pas dans le programme du Front Populaire, par deux lois votées par le parlement, les premiers congés payés (2 semaines) furent instaurés, et la semaine de travail passa de 48 à 40 heures. Pour les ouvriers et employés partant en vacances, Léo Lagrange créa des billets de train avec 40 % de réduction.
Ces accords n'empêchèrent pas les Grèves et les occupations de se poursuivre, souvent jusqu'en juillet : bien des délégués des usines en Grève souhaitent continuer le mouvement. À partir du 11 juin, le PC milite pour l’arrêt des Grèves, Maurice Thorez déclarant « il faut savoir arrêter une Grève dès que satisfaction a été obtenue » (ce n’est pas comme ça que la Révolution arrivera à ses fins, mais ça permet aux communistes de garder le contrôle du mouvement et de marquer sa « puissance »). Le mouvement Gréviste reflue peu à peu.
Le 29 juillet, fut votée la retraite des mineurs et, le 28 août, une loi sur les allocations chômage. Une politique de nationalisations fut mise sur pied, dans l'industrie aéronautique, d'armement (7 août), puis dans les chemins de fer (naissance de la SNCF en 1937). La Banque de France ne fut pas nationalisée, mais la tutelle de l'état s'accrut et le droit de vote s'étendit à tous les actionnaires (il était jusqu'alors réservé aux 200 plus gros).
Malgré tous les problèmes auxquels a dû faire face le Front Populaire, il a marqué les mémoires, et suscitera bien des passions. Surtout, on retiendra de cette période ces Grèves joyeuses, et les premiers congés payés qui permirent pour la première fois aux travailleurs de partir en vacances, cette « embellie dans les vies difficiles », comme le dit Léon Blum.

En février 1936, le Frente Popular, une coalition de Gauche comprenant des socialistes, des radicaux, des communistes, des partisans du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, opposé à Staline) et des syndicalistes, remporte les élections et prend le pouvoir. Les Anarchistes ne participent pas directement au gouvernement mais le soutiennent – fait rarissime pour des anti-étatistes, quelle que soit la forme du gouvernement – en appelant à voter pour lui.
Face à la crise économique et politique (montée des protectionnismes financiers et nationalistes), l’Espagne ouvrit le bal par une exemplaire Révolution Libertaire conduite par les travailleurs espagnols dans les zones où ils mirent en échec le pronunciamiento (coup d’état) des généraux contre la république en 1936. « Nous, les Anarchistes, n’étions pas partis faire la guerre pour le plaisir de défendre la république bourgeoise. Non, si nous avions pris les armes, c’était pour mettre en pratique la Révolution Sociale ».
La Collectivisation de très larges secteurs de l’industrie, des services et de l’agriculture constitua en effet l’un des traits les plus saillants de cette Révolution. Ce choix prenait racine dans la forte politisation de la classe ouvrière, organisée principalement au sein de la Confédération nationale du travail (CNT, anarcho-syndicaliste) et de l’Union générale des travailleurs (UGT, socialiste).
Dans une Espagne qui comptait alors vingt-quatre millions d’habitants, le syndicat Anarchiste avait plus d’un million d’adhérents et (fait unique dans l’histoire du syndicalisme) un seul permanent rémunéré au plan national. Quelques mois avant le coup d’état militaire de 1936, le congrès de Saragosse (mai 1936) de la CNT avait adopté une motion ne laissant aucun doute sur sa conception de l’action syndicale : « Une fois conclue la phase violente de la Révolution, seront déclarés abolis la propriété privée, l’état, le principe d’autorité et par conséquent les classes qui divisent les hommes en exploiteurs et exploités, oppresseurs et opprimés. Une fois la richesse socialisée, les organisations de producteurs enfin Libres se chargeront de l’administration directe de la production et de la consommation ».
Un tel programme fut mis en œuvre par les travailleurs eux-mêmes, sans attendre aucune sorte de commandement de leurs « chefs ». La chronologie des événements en Catalogne en offre un bon exemple. A Barcelone, les comités dirigeants de la CNT avaient lancé l’appel à la Grève Générale le 18 juillet 1936, mais sans donner la consigne de Collectivisation. Or, dès le 21 juillet, les cheminots catalans Collectivisaient les chemins de fer. Le 25, ce fut le tour des transports urbains (tramways, métro et autobus) puis, le 26, celui de l’électricité et, le 27, des agences maritimes. L’industrie métallurgique fut immédiatement reconvertie dans la fabrication de véhicules blindés et de grenades pour les milices qui partaient combattre sur le front d’Aragon. Bref, en quelques jours, 70 % des entreprises industrielles et commerciales étaient devenues la propriété des travailleurs, dans cette Catalogne qui concentrait à elle seule les deux tiers de l’industrie du pays. Le mouvement des Collectivisations aurait concerné, au total, entre un million et demi et deux millions et demi de travailleurs.
Dans les entreprises Collectivisées, le directeur était remplacé par un comité élu, composé de membres des syndicats. Il pouvait continuer à travailler dans son ancienne entreprise, mais avec un salaire égal à celui des autres employés. L’activité de certaines branches, comme le bois, fut unifiée et réorganisée, de la production à la distribution, sous l’égide du syndicat. Dans la plupart des entreprises à capitaux étrangers (comme le téléphone et certaines grosses usines métallurgiques, textiles ou agroalimentaires), si le propriétaire (américain, britannique, français, allemand ou belge) demeura officiellement en place pour ménager les « républiques » occidentales, un comité ouvrier prit en main la gestion. Seules les banques échappèrent au « raz de marée » Collectiviste et passèrent sous le contrôle du gouvernement. Celui-ci disposait ainsi d’un important moyen de pression sur les Collectivités connaissant des difficultés de trésorerie.
Le mode d’organisation du syndicat inspira celui des branches socialisées : comité d’usine élu par l’assemblée des travailleurs, comité local réunissant les délégués des comités d’usine de la localité, comité de zone, comité régional, comité national. En cas de conflit à l’échelon local, l’assemblée plénière des travailleurs tranchait ; en cas de conflit à un niveau plus élevé, les assemblées de délégués ou les congrès le faisaient. Mais, du fait de sa présence et de sa puissance, la CNT détenait de facto le pouvoir en Catalogne.

Les conflits majeurs de l'Espagne du XIX et du début du XXe siècle (Lutte autour de la Constitution, montée de l'agitation ouvrière et de l'anticléricalisme, guerres coloniales et Régionalismes), se sont renforcés durant la IIe république et sont à l'origine de la guerre civile. Elle commence les 17 et 18 juillet 1936 par un coup d'état militaire organisé par le général Mola avec pour chef désigné le général Sanjurjo. Franco n'a pas participé à sa préparation et ne s'y rallie qu'au dernier moment. Le soulèvement militaire et le déchaînement de violences qui l'accompagne ou qui le suit ne sont donc pas surprenants. Ce qui étonne, ce qui est nouveau, c'est la capacité de Résistance des forces populaires, et surtout la durée de cette Résistance, encouragée par tous ceux qui, au-delà des frontières (les fameuses Brigades Internationales, venues se faire la main contre les franquistes en espérant calmer les autres velléités nationalistes allemandes ou italiennes), voient en elle le symbole de la défense et du maintien des Libertés.
Le coup d'état de juillet 1936 provoque l'effondrement de l'état républicain. Mais l'ampleur même du conflit et du mouvement Révolutionnaire qu'il entraîne lui donnent des dimensions imprévisibles. Les putschistes ne veulent pas renverser la république, mais le gouvernement du Front populaire, élu en février 1936. Le coup d'état échoue : les insurgés n'arrivent pas à dominer l'ensemble du territoire. Il provoque cependant l'effondrement du pouvoir central. Dès le 19 juillet les organisations ouvrières armées des partis socialistes, communistes et des Anarchistes, ainsi que les Autonomistes basques et catalans, exercent la réalité du pouvoir et assument la défense du Front populaire. Dès lors commence réellement la guerre civile qui juxtapose un conflit militaire entre deux camps et des conflits internes dans le camp républicain.

La situation se dégrada au fil des mois, malgré tous les efforts des Collectivités pour moderniser la production. Dans le domaine économique comme dans les autres, la guerre dévorait la Révolution. Les matières premières manquaient et les débouchés devenaient de plus en plus rares, du fait de la progression territoriale des militaires insurgés. Par ailleurs, l’effort se concentrant sur l’industrie militaire, la production s’effondra dans les autres secteurs, entraînant avec elle une flambée du chômage technique, une pénurie de biens de consommation, un manque de devises et une inflation galopante.
Face à cette situation, toutes les Collectivités n’étaient pas égales. Fin décembre 1936, une déclaration du syndicat du bois s’en indigna, réclamant « une caisse commune et unique entre toutes les industries, pour arriver à un partage Equitable. Ce que nous n’acceptons pas, c’est qu’il y ait des Collectivités pauvres et d’autres riches ». Ces inégalités allaient conduire certains Révolutionnaires à évoquer la menace d’un « néocapitalisme ouvrier ».
En octobre 1936, la Generalitat (gouvernement catalan) entérina par décret l’existence des Collectivités et tenta d’en planifier l’activité. Elle décida de nommer des « contrôleurs » gouvernementaux dans les entreprises Collectivisées. Avec l’affaiblissement politique des Anarchistes, ces derniers allaient bientôt servir au rétablissement du contrôle de l’état sur l’économie.
Sans que « personne, aucun parti, aucune organisation ne donne de consignes pour procéder dans ce sens », des Collectivités agraires se formèrent également. La Collectivisation concerna surtout les grands domaines, dont les propriétaires avaient fui en zone franquiste ou avaient été sommairement exécutés. En Aragon, où les miliciens de la colonne Durruti, dès la fin juillet 1936, impulsèrent le mouvement, ce dernier toucha presque tous les villages : la Fédération des Collectivités regroupait un demi-million de paysans.
Rassemblés sur la place du village, les actes de propriété foncière étaient brûlés. Les paysans apportaient tout ce qu’ils possédaient à la Collectivité : terres, instruments de travail, bêtes de labour ou autres. Dans certains villages, l’argent fut aboli et remplacé par des bons. Ces bons ne constituaient pas une monnaie : ils permettaient l’acquisition, non de moyens de production, mais seulement de biens de consommation - et encore en quantité limitée.
L’argent qui avait été stocké par le comité était utilisé pour acheter, à l’extérieur, les produits qui faisaient défaut et qui ne pouvaient être troqués. Visitant la Collectivité d’Alcora, un gros bourg de cinq mille habitants, l’historien et journaliste Kaminski remarque : « Ils détestent l’argent, ils veulent le bannir par la force et par l’anathème [mais c’est] un pis-aller, valable tant que le reste du monde n’aura pas encore suivi l’exemple d’Alcora. »

Contrairement au modèle étatique soviétique, l’entrée dans la Collectivité, perçue comme un moyen de vaincre l’ennemi, était volontaire. Ceux qui préféraient la formule de l’exploitation familiale continuaient à travailler leur terre, mais ne pouvaient plus ni exploiter le travail d’autrui ni bénéficier des services Collectifs. D’ailleurs, les deux formes de production coexistèrent souvent, non sans conflits, comme en Catalogne, où les métayers devinrent propriétaires de leurs lopins. La mise en commun permettait d’éviter le morcellement des terres et de moderniser l’exploitation de celles-ci.
Les ouvriers agricoles qui, quelques années plus tôt, cassaient les machines pour protester contre le chômage et la baisse des salaires les utilisèrent volontiers pour alléger leur tâche. On développa l’utilisation d’engrais et l’aviculture, les systèmes d’irrigation, les fermes pilotes et les voies de communication. Dans la région de Valence, on réorganisa, sous l’égide des syndicats, la commercialisation des oranges, dont l’exportation fournissait une appréciable source de devises.
L’assemblée générale des paysans élisait un comité d’administration, dont les membres ne recevaient aucun avantage matériel. Le travail s’effectuait en équipes, sans chef, cette fonction ayant été supprimée. Les conseils municipaux se confondaient fréquemment avec les comités, qui constituaient de fait les organes du pouvoir local. Généralement, le mode de rémunération était le salaire familial, sous forme de bons là où l’argent avait été aboli.

Les églises qui n’avaient pas été brûlées furent transformées en bâtiments civils : entrepôts, salles de réunion, théâtres ou hôpitaux. Et, puisque le credo Anarchiste faisait de l’éducation et de la culture les fondements de l’Emancipation, des écoles, des bibliothèques et des clubs culturels apparurent dans les villages les plus reculés.
La Collectivité rémunérait à la fois l’instituteur, l’ingénieur et le médecin, dont les soins étaient gratuits.
Les Collectivités allaient se heurter aux forces politiques hostiles à la Révolution, y compris à l’intérieur du camp républicain. Faible en juillet 1936, le Parti communiste d’Espagne (PCE) vit croître son importance avec l’aide soviétique. Il appliqua la stratégie, prônée par Moscou, d’alliance avec la petite et moyenne bourgeoisie contre le fascisme. Ainsi, dans le Levant, le ministre communiste de l’agriculture, Vicente Uribe, n’hésita pas à confier la commercialisation des oranges à un organisme à la fois rival du comité syndical et lié, avant guerre, à la droite catholique, régionaliste et conservatrice.
Après les journées de mai 1937, durant lesquelles les communistes staliniens tentèrent, en déclenchant des affrontements sanglants à Barcelone, de s’emparer des positions stratégiques occupées par les Anarchistes et par le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM, antistalinien), le gouvernement central annula le décret d’octobre 1936 sur les Collectivisations et prit directement en main la défense et la police en Catalogne. En août 1937, les mines et les industries métallurgiques passèrent sous contrôle exclusif de l’état. Au même moment, les troupes communistes, conduites par le général Lister, essayèrent de démanteler par la terreur les Collectivités en Aragon. Réduites et assiégées de toutes parts, elles survivront néanmoins jusqu’à l’arrivée des troupes franquistes.
Au moment de l’entrée de ministres Anarchistes dans le gouvernement républicain, Kaminski s’interrogeait sur les risques de « l’éternelle trahison de l’esprit par la vie ».

La victoire du général Franco coupa court à ces interrogations. Dans le camp des nationalistes, Franco est élu le 1er octobre 1936 « chef du gouvernement de l'état espagnol » par une junte qui, cherchant un successeur à Sanjurjo, mort dans un accident d'avion dès le début du soulèvement, le choisit notamment parce qu'il n'est pas trop marqué par ses affinités avec l'un ou l'autre des clans en présence.
L'Espagne devient le lieu d'affrontement des grandes puissances et le terrain de manœuvre des grandes armées européennes. La dictature militaire née de la guerre reste marquée pendant des années par ses alliances, même si elle ne participe pas directement à la conflagration mondiale.
La mort accidentelle de Mola donnera ensuite à Franco une pleine autorité. Aidé par l'Allemagne et l'Italie, il parvient à opérer en septembre 1936 la jonction des deux secteurs pris dès juillet par la rébellion, le sud de l'Andalousie et une partie du nord-ouest, séparant ainsi le Pays Basque du reste du territoire républicain. Échouant à prendre Madrid en 1936-1937, il conquiert le Pays Basque en octobre 1937. La guerre se concentre ensuite sur l'Aragon et la Catalogne. Barcelone tombe le 26 janvier 1939 et Madrid le 28 mars. La fin de la guerre est proclamée le 1er avril.
Drapée de rouge et noir, l’Espagne Libertaire est entrée dans l’Histoire, rescapée des désillusions de ce siècle. Un jour, un Peuple sans dieu ni maître a fait des feux de joie avec les billets de banque.

Partager cet article
Repost0