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21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:02

La république Radicale d'Espagne : à Gauche toute quand d'autres virent mal, à droite extrême

Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes


Le général Primo de Rivera, pris le pouvoir le 15 septembre 1923 par un décret royal suite au pronunciamiento (coup d’état militaire) du 13 au matin en Catalogne; ce n'est qu'en janvier 1930 suite à la crise économique survenant après cinq ans de relative prospérité économique et sociale, que le roi Alphonse XIII lui demande sa démission.
L'Assemblée nationale consultative nommée par Primo de Rivera, avait mit sur pied un nouveau projet de Constitution, alliant les composantes élue et corporative. La première dérangeait la droite, et la seconde fut rejetée par les libéraux et par la Gauche. Le roi lui non plus n'appréciait guère un système qui prévoyait de lui faire partager ses pouvoirs de destitution avec une copie espagnole du Grand Conseil Fasciste de Mussolini. Ce projet n'ouvrit donc pas la voie du retour à la « normalité » comme le dictateur l'escomptait.

Les sentiments républicains se propagent dans tout le pays. Dès le mois d'août 1930, un Comité associant des républicains de diverses tendances, militants syndicaux de l'UGT (Union Général des Travailleur), des socialistes tel Indalecio Prieto, des nationalistes catalans et même d'anciens monarchistes avaient conclu le « Pacte de San Sebastian », qui envisageait l'installation prochaine d'une république et allait jusqu'à dresser une liste d'éventuels ministres. Les premiers accorderont leur autonomie aux Catalans qui, en échange, s'engagèrent à soutenir une éventuelle Révolution républicaine. À Madrid, trois intellectuels, le docteur Gregorio Marañón , Ortega y Gasset et le romancier Ramón Pérez de Ayala, forment un « Mouvement au service de la république ». Ortega (dont les critiques bien tournées à l'encontre du parlement avaient servi Primo de Rivera, affirmant que le problème essentiel était de donner au Peuple la culture que la monarchie avait complètement négligée et d'européaniser la nation), lance cette célèbre phrase : « Espagnols! Votre état n'est plus! Reconstruisez-le! Delenda est monarchia! » (la monarchie doit être détruite).
Mais, plus important, de nombreux officiers mécontents soutiennent les Rebelles, et même les Anarchistes, débordés, apportent une sympathie agacée aux opposants bourgeois du roi.
Un jeune capitaine de l'armée de l'Air, Ramón Franco (jeune frère du futur Caudillo, il était devenu un héros national, en traversant l'Atlantique Sud à bord de l'hydravion Plus Ultra) décolla de l'aérodrome des Cuatro Caminos à Madrid, avec l'intention de bombarder le Palais Royal, hésita et finalement largua des tracts, avant de s'enfuir au Portugal. L'armée n'était plus un bloc monarchiste. Il n'est donc pas surprenant que la Guardia Civil et une bonne partie de l'armée se soient mises sans difficulté aux ordres du nouveau régime.
Après des pourparlers infructueux avec les politiciens, Alphonse XIII, nomma premier ministre un autre officier, l'amiral Aznar. Le roi et lui, décidèrent de sonder l'opinion en organisant des élections municipales, et non pas générales, prévues pour le mois d'avril 1931.
Le 14 avril, la république est proclamée en Espagne, deux jours après les élections municipales du dimanche 12 avril 1931 qui ont été interprétées comme une défaite du régime monarchiste, même si, avec 40%, la coalition antimonarchiste n'obtient pas la majorité. Celle-ci est seulement obtenue dans les grandes villes, les zones rurales votant davantage pour la monarchie.

L'Espagne de la première moitié de la décade des années 30 est un pays très en retard et pauvre, avec un grand taux d'analphabétisme et d'importantes divisions sociales et idéologiques. Les conflits se succèdent pendant cette période et les positions politiques souffrent d'une radicalisation très accusée.
Les socialistes et les républicains pensaient que le moment était venu. Le 13 avril ils décrètent l'expulsion de la monarchie. Ils sont maintenant les responsables du gouvernement du pays et forment aussitôt un Gouvernement provisoire, présidé par Niceto Alcalá Zamora.

Les élections municipales n'avaient pas pour vocation de changer la forme politique de l'état. La Constitution de 1876, alors en vigueur, ne prévoyait évidemment pas qu'une telle consultation pût entraîner la chute de la monarchie. C'est la raison pour laquelle un certain nombre d'analystes politiques, généralement hostiles à la république, ont considéré que sa proclamation dès le 14 avril 1931, qui plus est sous la pression de la rue madrilène, fut une forme de « coup d'état » et une « Subversion de l'ordre constitutionnel ».
Une heure avant la proclamation de la république à Madrid, Francesc Macià proclamait à Barcelone la république catalane, dont les dirigeants n'avaient pas obtenu satisfaction auprès du premier gouvernement, qui avait du arriver à une transaction avec les ministres de Macià, transformant la république catalane, réintégrée au sein de l'état espagnol, en une Generalitat [députation permanente créée pour assurer l'administration entre les réunions des Corts - « Cours » - dans les différents territoires sous son autorité : les Corts, pendant le règne de Jacques Ier le Conquérant (1208-1276), étaient convoquées par le roi, comme représentatives des états sociaux de l'époque, sous Pierre II le Grand (1276-1285) elles prirent forme institutionnelle ; le roi s'engagea à les réunir chaque année, ce que d'ailleurs il ne fit pas].

Le roi Alphonse XIII, dépourvu de clairvoyance politique, mais qui n'avait rien d'un tyran, craignait des troubles : il ne souhaitait pas (selon ses propres paroles) conserver son trône au prix d'un bain de sang. Poussé par cette vague antimonarchiste et sous les recommandations de ses plus proches collaborateurs, il part volontairement en exil, mais « oublie » d'abdiquer.

La république s'attaque dès le début à plusieurs réformes importantes, portant sur : la répartition des terres (avec son corollaire la reconnaissance de la propriété privée, bien que l'état se soit réservé le droit de l'annuler si le bien commun l'exigerait, ce qui selon la formule de Proudhon était le cas puisque la propriété privée c’est le vol), les nationalismes (notamment par l'octroi du droit de solliciter un statut d'Autonomie, quoique la république n'ait pas été conçue initialement comme Fédéraliste), les relations entre l'église et l'état (dans un pays extrêmement catholique), la réorganisation de l'armée, le monocaméralisme (une seule chambre législative, sans « Sénat » qui bloque tout), l'extension du suffrage universel aux femmes (en retard par rapport aux atres pays, mais 15 ans avant la France) et aux soldats, la renonciation à la guerre et l'adhésion à la Société des Nations. Le 28 juin 1931 ont eu lieu des élections aux Cortès Constituantes, qui donnent le triomphe à une majorité des républicains et à des socialistes. Les Cortès font rédiger une Constitution Démocratique et Autonomiste, inspirée de la Constitution de Weimar ; la nouvelle constitution fait de l'Espagne une république des travailleurs de toutes les classes, un état intégral, compatible avec l'Autonomie des Municipalités et des Régions.

L'avènement d'une république avait réveillé tellement d'espoir chez les ouvriers et les paysans, qu'il ne fallait pas les décevoir sous peine de dissocier à nouveau une communauté aussi difficilement formée. En s'attaquant au plus urgent, le gouvernement se donne pour mission de répartir équitablement les terres et entreprend la reforme agraire. Elle se heurte à un mur; les républicains – communistes, socialistes, et libéraux – ne sont pas d'accord sur les principes. « A qui appartiennent les terres? A ceux qui les travaillent? A l'état? A la famille? » Des Commissions spéciales procèdent à l'étude du problème, ou des problèmes, classifient les terres, proposent des solutions. On créa l'Institut de Reforme Agraire. Mais les réformes vont trop lentement et les paysans grondent. La Constitution républicaine précise que la richesse du pays, quel que soit le propriétaire, est subordonnée aux intérêts de l'économie nationale et pourra être nationalisée, si le besoin social l'exige. En vertu de ce texte, la loi fondamentale de la réforme agraire ordonne l'expropriation des terres (quelques-uns de ces propriétaires se sont expatriés avec la chute de la monarchie), pour y installer cinquante mille paysans chaque année. Alors, l'état va concéder des crédits aux laboureurs, qui vont pouvoir s'organiser en Collectivités ou en syndicats de producteurs. Cette réforme ne s'applique qu'aux latifundiums [à l’origine, grande ferme, avec une importante équipe d'esclaves (familia) qui fournissait une abondante main d'œuvre à bon marché, puis quand le travail servile cessa d'être bon marché (ou d’être autorisé), la familia fut remplacée par des fermiers gérants, les coloni].
En deux ans on avait installé en peu de mois cinq mille familles sur 90 000 hectares de terres expropriées. Le résultat ne répond pas aux objectifs des Constituants. D'autre part, les salaires agricoles sont en augmentation et parallèlement le chômage aussi. L'état devient propriétaire et le colon ne fait que changer de patron. Le caciquisme (réseau de pouvoir et de clientèles locales dont dispose un « homme fort », le cacique) est substitué par le dirigisme. La réforme ouvrière continue avec les mêmes méthodes. L'état intervient dans la production, l'augmentation du coût de la vie (résultat de la crise économique mondiale), annule l'effet des augmentations des salaires. Les syndicats et l'ordre public sont en collision constante. Des Grèves répétées s'aggravent. Ouvriers et laboureurs, mécontents et déçus, dérivent chaque fois vers l'Anarcho-syndicalisme et écoutent avec complaisance les exhortations bolcheviques.
La droite, qui avait été prise de court par la chute de la monarchie, se ressaisit et s'organise en 1933, quand José Maria Gil Robles parvint à rassembler dans la CEDA (Confederación Española de Derechas Autónomas), autour de l'Acción Española, plusieurs autres formations (droite régionale valencienne, agrariens, parti républicain conservateur, etc.). Il mit ainsi sur pied une coalition électorale qui manquait d'homogénéité et la participation des agrariens, parti de classe, hypothéquait tout engagement authentique de la CEDA en faveur de la réforme agraire.
Toutefois, le retrait des socialistes du gouvernement Azaña et la non-participation aux cabinets de transition formés à l'appel du président de la république porteront un coup fatal à la Gauche républicaine. La première dissolution des Cortes, en octobre 1933, fut en effet suivie d'une large victoire de la droite aux élections du 19 novembre, amplifiée par l'effet pervers de la loi électorale. Les consignes d'abstentions des Anarchistes, tenant de la politique du pire au motif qu'un gouvernement « réactionnaire » rendrait plus facile l'appel à la Révolution, avaient aussi exercé une influence notable.
Á partir de ce scrutin, le système politique de la république espagnole se dérégla complètement et va donner le nom de bienio negro (la biennale noire) à la période dès 1933 à1935.

Sur le terrain social, les conflits du travail furent nombreux et importants en 1934, année où un grand nombre de journées de travail furent perdues. Pourtant la production était partie à la hausse, avec en prime, l'excellente récolte céréalière de 1934, égale à celle de 1932, et un léger recul du chômage. Pour sa part l'extrême gauche multipliait proclamations, fracassantes et incidents.
D'autres signes inquiétants étaient perceptibles. Plusieurs formations d'extrême droite de création récente affirmaient leur volonté de renverser la république par la violence; le plus important fut la fusion entre le groupe de Ledesma Ramos et celui d'Onesimo Redondo qui donna naissance aux JONS (Juntes Offensives National-Syndicalistes), dont l'influence demeura cependant limitée à la Vieille-Castille et à Madrid. Enfin surtout, le 29 octobre 1933, au théâtre de la Comédie, à Madrid José Antonio Primo de Rivera définit les aspirations de la Phalange espagnole, mouvement qu'il venait fonder en compagnie de José Ruiz de Alda, et qui fusionne avec les JONS en février 1934 pour former le FE-JONS. Le fils du dictateur prônait la suppression des partis politiques et, sous l'influence du fascisme italien, l'établissement d'un régime corporatiste. La Phalange, qui chercha d'emblée à pénétrer le monde du travail et l'Université, était à l'évidence un mouvement anti-républicain. Primo de Rivera et José Calvo Sotelo (chef du Bloc National) marquent bien, par leurs options et leurs comportements, la distance qui les sépare de la république.
En septembre et octobre 1934, des Insurrections socialistes et Anarchistes planifiées comme coup d'état par leurs chefs, ont lieu en plus de 20 provinces, entre autre en Catalogne, à Madrid et dans les mines des Asturies. Cette dernière est matée dans le sang par les troupes d'Afrique commandées par Franco. L'entente entre Gauche et droite semble de plus en plus impossible : ces événements polarisent les positions et on assiste à une montée fulgurante des extrêmes.
En janvier 1936, quand José María Gil-Robles, le chef du parti majoritaire, CEDA, demande au Président de la République de l'appeler pour former un nouveau gouvernement, le président Niceto Alcalá Zamora préfère dissoudre les Cortès. La situation débouchera sur les dernières élections d'un parlement au bord du précipice vers la guerre civile.

De ces élections le président de la république espère donc, en jouant sur le système majoritaire, dégager une majorité de centre droit. Les conditions dans lesquelles vont se dérouler le scrutin vont au contraire favoriser la Gauche. Celle-ci a été battue en 1933 parce qu'elle était divisée, et que les voix Libertaires lui ont manqué. La montée des fascismes, la renonciation de l'Internationale communiste à une stricte application du principe de la Lutte des classes favorisent partout en Europe un regroupement des Gauches. En Espagne comme en France, l'année 1935 est marquée par un rapprochement des forces « antifascistes ». Le 20 octobre 1935 est formé un Front populaire, qui regroupe les socialistes et les communistes, les groupes républicains de Gauche (Gauche républicaine et Union républicaine), l'Esquerra catalane, et l'ORGA, parti Autonomiste galicien : c'est une coalition quelque peu hétéroclite, mais dont les dirigeants acceptent également de jouer le jeu « Démocratique ». Le programme ainsi annoncé le 15 janvier 1936, reste extrêmement vague dans ses principes : redressement économique, baisse des impôts, Autonomie régionale. Mais il introduit en toute priorité des mesures de réparation à l'égard des victimes de la répression, amnistie des délits politiques, réintégration dans leurs postes de fonctionnaires « épurés » à la suite de l'Insurrection, indemnisations accordées aux familles des victimes. Ces mesures de circonstance sont importantes. Le programme réformiste du Front Populaire était peu fait pour attirer les foules; les promesses d'amnistie ne peuvent laisser indifférente une population sensibilisée à l'extrême par les affrontements de 1934. Les Anarchistes ne peuvent faire abstraction de ces engagements, et, quelles que soient leurs réserves à l'égard de la coalition de Gauche, ils vont lever leur consigne d'abstention. Même des Libertaires aussi intransigeants que Durruti préconisent ouvertement la participation aux élections (trop souvent pièges à cons).
La droite ne semble pas avoir conscience du danger qui la menace. La CEDA s'est sans doute crue trop forte, et son expérience récente montre les difficultés qu'elle a encore à imposer sa politique dans un contexte qui lui est pourtant favorable. Il y a certes des alliances à droite comme à Gauche, mais ces coalitions du premier moment ne sont pas toujours convaincantes, et cachent mal l'opposition qui existe entre les partisans d'une solution parlementaire et d'un régime autoritaire, monarchie ou dictature. Les Basques, malgré leurs positions conservatrices, se refusent à rejoindre une majorité qui vient de leur refuser toute forme d'Autonomie. Cet excès de confiance de la droite espagnole lui fut fatal. On peut tout de même admettre que les abstentions (33 %) diminuent considérablement par rapport aux chiffres de 1933.
Le résultat des élections du 6 février assure au Front populaire une victoire étriquée et, une fois de plus, difficile à mesurer avec précision. Les divers calculs lui attribuent une avance de 15 000 voix au minimum et de 840 000 au maximum, avec des estimations intermédiaires. La fraude, qui avait bénéficié à la droite dans la plupart des consultations antérieures, profita cette fois à la Gauche.
La Gauche et l'extrême Gauche disposaient, avec l'appoint de la formation catalane, de 278 sièges sur 473 aux Cortès, majorité confortable qui donnait à ses détenteurs l'impression trompeuse d'être maîtres du pays. Il n'existe pas de « danger marxiste » imminent, en dépit des prises de position théoriques du PSOE en faveur de cette idéologie. Et, dans le pays, les Anarchistes constituaient une force au moins égale à celle des socialistes. A Droite (137 sièges), la CEDA restait la force principale avec 88 députés, et la Phalange de José Antonio, n'ayant recueilli que 40 000 voix, n'obtenait pas un seul siège.
Dès le 19 février, Manuel Azaña , tenu à nouveau pour l'homme indispensable, forma le nouveau gouvernement. Cette fois encore, le PSOE, parti de la majorité arrivé en tête, ne participe pas au cabinet. En mai, Azaña, élu président de la république, en remplacement de Niceto Alcalá Zamora (destitué par les Cortès constitutionnelles), propose à Indalecio Prieto la direction du gouvernement, il accepte immédiatement, car il était convaincu qu'une alliance avec les républicains de Gauche permettrait aux socialistes d'imposer une législation profitable aux travailleurs par le biais d'une économie planifiée, alors qu'une Révolution sociale trop rapide ne produirait qu'une « socialisation de la misère », tout en précipitant l'étroite classe moyenne espagnole vers le fascisme.
La dernière chance, à supposer qu'elle existait, d'éviter la guerre civile disparaissait du fait de la non-participation du PSOE au gouvernement. Manuel Azaña avait tiré, au moins pour une part, les leçons de son échec précédent. Á peine en place, il prit un décret d'amnistie au bénéfice des condamnés de 1934, puis rétablit le statut de la Catalogne et donna un coup d'accélérateur à la réforme agraire.

Ni le régime installé par Primo de Rivera, ni la IIe république ne sont allés jusqu'au bout de leur logique. Le premier entend maintenir la domination de la classe oligarchique, mais sans briser totalement les Résistances à sa domination; la seconde entame seulement des réformes de structures, qu'elle n'a ni les moyens, ni sans doute le désir d'achever.
La classe dominante garde donc son pouvoir, et la Contestation sociale, qui ne peut s'exprimer dans les institutions traditionnelles liées à un caciquisme toujours vivace, se traduit par la violence. Les dirigeants des syndicats et des partis politiques sont souvent débordés par leurs troupes. L'état républicain, rejeté à la fois par les forces conservatrices (église, armée, oligarchie), qui la jugent impuissant à maintenir l'unité de la Nation, et par les forces populaires, qui ne voient en lui que le dernier avatar d'un état oppressif, doit faire face au terrorisme : aux affrontements armés, aux Emeutes Révolutionnaires. La Révolte asturienne de 1934 et la répression qui y met fin sont des témoignages du recours à la contrainte comme seul moyen de faire triompher les revendications sociales, ou d'assurer l'ordre.

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21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:02

Revoilà la Grande Dépression, le Jeudi noir du 24 octobre 1929

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Les années 1920 marquent une période de forte croissance aux États-Unis. Ainsi, entre 1921 et 1929, la production industrielle augmente de 50 %. Le « boom » boursier n'apparaît donc pas ex nihilo. Toutefois, la hausse annuelle des cours sur la même période est de 18 %, soit une hausse totale de 300 % : le cours des titres augmente plus que les profits des entreprises, qui eux-mêmes augmentent plus que la production, la productivité, et enfin plus que les salaires, bons derniers dans cette course.

Le krach de 1929 est consécutif à une bulle spéculative, qui commence vers 1927. La bulle est amplifiée par le nouveau système d'achat à crédit d'actions, qui depuis 1926 est permis à Wall Street. Les investisseurs peuvent ainsi acheter des titres avec une couverture de seulement 10 %. Le taux d'emprunt dépend du taux d'intérêt à court terme, et la pérennité de ce système dépend donc de la différence entre le taux d'appréciation des actions et ce taux d'emprunt.
Un élément spéculatif se développe, puis devient prépondérant à partir de 1928, date où le cabinet Charles Merrill (aujourd'hui Merrill Lynch) recommande de ne plus s'endetter davantage pour acheter des actions, et indique : « sans que cela constitue une recommandation de vente, le moment est opportun pour se libérer de ses crédits ». Ce ne sont en effet plus les dividendes qui attirent les investisseurs, mais la possibilité de revendre avec une importante plus-value : beaucoup de titres sont achetés à crédit à cette fin.
L'économie, elle, montre des signes de faiblesse dès le début 1929 : ainsi, la production automobile chute de 622 000 véhicules à 416 000 entre mars et septembre. La production industrielle, elle, recule de 7 % entre mai et octobre. Ce ralentissement est en partie dû à un phénomène d'asphyxie : les capitaux disponibles accourent à la Bourse plutôt que vers l'économie « réelle ».
Suite à la hausse des taux d'intérêt en avril 1929, à la première stagnation des cours, le remboursement des intérêts va devenir supérieur aux gains boursiers et de nombreux investisseurs seront alors contraints de vendre leurs titres pour couvrir leurs emprunts (appels de marge), ce qui va pousser les cours à la baisse et déclencher une réaction en chaîne.

Quelques jours avant le krach (les 18, 19 et 23 octobre), les premières ventes massives ont lieu. Ce sont encore des prises de bénéfices, mais elles commencent à entraîner les cours à la baisse.
Le jeudi 24 octobre (Jeudi noir ou Black Thursday) marque la première vraie panique. Le matin, il ne se trouve presque pas d'acheteurs, quel que soit le prix, et les cours s'effondrent. À midi, l'indice Dow Jones a perdu 22,6 %. Une Emeute éclate à l'extérieur du New York Stock Exchange, après que les gardes du bâtiment et la police ont empêché des actionnaires d'entrer. La galerie des visiteurs est fermée. Les rumeurs les plus folles circulent : onze spéculateurs se seraient suicidés, les Bourses de Chicago et Buffalo auraient déjà fermé, celle de New York serait sur le point de le faire. Une réunion d'urgence entre cinq des principaux banquiers de New York se tient au siège de J.P. Morgan & Co. pendant une vingtaine de minutes. À son issue, Thomas Lamont, un des dirigeants de J.P. Morgan, déclare : « il y a eu une petite quantité de vente à perte à la Bourse en raison de conditions techniques sur le marché. Le consensus de notre groupe est que la plupart des cotations de la Bourse ne représentent pas fidèlement la situation. [La situation est] susceptible de s'améliorer. » Le marché rebondit légèrement à la nouvelle que les banques vont intervenir pour soutenir les cours. En effet, vers 13h30, des investisseurs institutionnels menés par Richard Whitney, vice-président du NYSE, interviennent directement : Whitney s'approche du poste de cotation de U.S. Steel, demande le cours en vigueur (195), et annonce « j'achète 25 000 parts à 205 ». Dès que les premiers titres s'échangent, il recommence l'opération pour une autre action, et fait ainsi le tour d'une douzaine de postes. Les cours se redressent rapidement, et la baisse pour la journée est limitée à 2,1% (indice Dow Jones : 299,47). Les volumes échangés atteignent 12,9 millions d'actions pour la journée (un record, le volume normal étant de 2-3 millions et le précédent record de seulement 8,3 millions). Les téléimprimeurs ont jusqu'à une heure et demie de retard sur les cours ; ainsi les vendeurs paniqués ne savent pas encore à quel prix ils ont cédé leurs titres.
Les nombreux investisseurs qui ont emprunté pour spéculer sont contraints de liquider leurs positions (appels de marge ou margin calls) à partir du lendemain. Les cours restent stables le vendredi 25. Le cycle s'emballe le lundi 28 (Lundi noir ou Black Monday), où 9,25 millions de titres sont échangés. Les banques n'interviennent pas, contrairement au jeudi précédent. L'indice Dow Jones perd 13 % (260,64), un record qui ne sera battu que par le lundi noir de 1987. Certains titres sont massacrés : General Electric, -48 points ; Eastman Kodak, -42 ; AT&T et Westinghouse, -34 ; U.S. Steel, -18.
Le 29 octobre (Mardi noir ou Black Tuesday), le volume échangé atteint 16,4 millions de titres. Les téléimprimeurs ont jusqu'à deux heures et demie de retard sur les cours. L'indice Dow Jones perd encore 12 % (230,07) et les gains d'une année de hausse disparaissent. John Kenneth Galbraith écrit qu'il s'agit du « jour le plus dévastateur dans l'histoire de la Bourse de New York, et peut-être aussi dans toute l'histoire des Bourses ». Entre le 22 octobre et le 13 novembre, l'indice Dow Jones passe de 326,51 à 198,69 (-39 %), ce qui correspond à une perte virtuelle de 30 milliards de dollars.
Par un effet de dominos, c'est l'ensemble de la Bourse qui s'effondre, et la chute de 1930 à 1932 est supérieure à celle de l'année 1929. Le 8 juillet 1932, l'indice Dow Jones tombe à 41,22, son plus bas niveau depuis sa création en 1896.

La perte de confiance due à la crise boursière affecte la consommation et les investissements lors des mois suivant le krach. Les investisseurs qui ont spéculé en empruntant ne peuvent plus rembourser et causent des pertes sèches, ce qui conduit les banques à restreindre leur crédit. Les grandes entreprises connaissent alors des difficultés de trésorerie croissantes. Les plus faibles font faillite, ce qui accroît la fragilité des banques. Les épargnants paniquent et se précipitent auprès de leur banque pour retirer leur argent. Sans mécanismes de stabilisation, les banques les plus faibles sont dévastées par l'hémorragie de fonds et doivent faire faillite à leur tour : la crise devient alors une crise bancaire à partir de 1930. Un autre problème fut qu'il n'y avait eu aucune surveillance des marchés boursiers, et qu'au moment de l'effondrement des cours, beaucoup d'actions et plans d'investissements se sont avérés insolvables, voire frauduleux. Malheureusement, de nombreuses banques avaient misé leurs capitaux dans ces affaires douteuses. Avec la déconfiture du système bancaire, et la population s'accrochant au peu de monnaie qu'elle possédait encore, il ne resta pas assez de liquidités sur le marché pour qu'une quelconque activité économique puisse inverser la tendance.
Les crédits se tarissent, la consommation, l'investissement et la production continuent de chuter, le chômage explose (de 1,5 millions à 15 millions en 1933), et la crise bancaire devient une crise économique en 1931.
L'instabilité financière et les mesures protectionnistes (telles que la loi Hawley-Smoot de 1930 sur les droits de douane) favorisent la propagation de la crise à toutes les économies occidentales à partir de 1931. De plus, comme les banques américaines avaient des intérêts dans de nombreuses banques européennes et qu'elles rapatrient d'urgence leurs avoirs aux États-Unis, par un phénomène de cascade, la crise se propage dans toute l'Europe, plus tardivement semble t-il en France. En Allemagne, le taux de chômage atteindra des sommets (plus de 25 % de la population active en 1932), alimentant la désillusion et la colère de la population, et c'est en promettant de régler le problème de la crise qu'Adolf Hitler parvint au pouvoir (30 janvier 1933).
Une tentative de redressement de l'économie américaine sera amorcée par le New Deal et en particulier le National Industrial Recovery Act de 1933, mais une rechute se produit en 1937. Ce n'est qu'avec l'entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale fin 1941 que le pays se redresse durablement.
Les indices boursiers ne reprendront des valeurs comparables à celles précédant la crise de 1929 que vingt-cinq ans plus tard (le pic du 3 septembre 1929 est dépassé le 23 novembre 1954).

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21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:00

On aurait pu éviter Hitler (voire Staline) grâce à la Révolution Allemande

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En 1918, lors du VIIème congrès du PCUS (Parti communiste de l'Union soviétique), Lénine expliquait que « la vérité est que, sans Révolution en Allemagne, nous périrons ». En effet, la Révolution en Allemagne semblait imminente mais surtout indispensable pour les dirigeants russes : imminente de part la force tant numérique qu'organisationnelle de son prolétariat, indispensable, car selon le schéma marxiste, la Révolution socialiste succède à la révolution industrielle et l'Allemagne était un modèle de développement en la matière (contrairement à la Russie). La Révolution russe ne devait donc être qu'une étape dans le processus de la Révolution mondiale, le centre de la Révolution devant rapidement se déplacer de Moscou à Berlin. Le mouvement ouvrier allemand revêt donc une importance particulière au niveau international.

Depuis 1916, l'empire allemand de 1871 est gouverné par les militaires de Oberste Heeresleitung (OHL, commandement suprême de l'armée), avec comme chef d'état-major Paul von Hindenburg.
En Allemagne, le parti social-démocrate, le SPD, est extrêmement puissant. Ce parti de masse regroupant plus d'un million d'adhérents organise la classe ouvrière par des syndicats, des associations de femmes, de jeunes, par des universités populaires, des bibliothèques, des organisations de loisirs, des journaux, etc... Pourtant, c'est ce même parti qui, le 4 août 1914, vote au Reichstag les crédits de guerre, reniant ainsi le principe d'Internationalisme prolétarien. A ce propos, Lénine écrit le 1er novembre 1914 : « La Deuxième Internationale est morte : Vive la Troisième Internationale ! »
Ce vote, qui consacre le ralliement du SPD à la mobilisation générale et à l'Union sacrée, va précipiter la montée de l'opposition interne. Celle-ci est double : d'une part, les « centristes » qui s'abstiennent lors des votes des crédits de guerre ; d'autre part, les « Internationalistes » regroupés autour de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, qui votent contre et qui publient, à partir de 1916, la lettre de Spartakus. Ce courant issu du mouvement ouvrier allemand, marxiste et Révolutionnaire, s'est caractérisé par son refus total de la guerre en 1914, sa défense de la politique communiste, son attachement à la Démocratie ouvrière (notamment contre la vision « militarisée » du parti selon Lénine). Il défend notamment la conception de Karl Marx disant que « l'Emancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes » (et non de petits bourgeois théoriciens, comme c’est souvent le cas en Révolution). Luxemburg écrit alors : « La Révolution prolétarienne n'a nul besoin de la terreur pour réaliser ses objectifs. Elle hait et abhorre l'assassinat. Elle n'a pas besoin de recourir à ces moyens de Lutte parce qu'elle ne combat pas des individus, mais des institutions, parce qu'elle n'entre pas dans l'arène avec des illusions naïves qui, déçues, entraîneraient une vengeance sanglante ». Ce courant est essentiellement basé sur une certaine spontanéité Révolutionnaire du prolétariat, l'attachement à la Démocratie ouvrière et à la Démocratie interne, la critique de la question nationale, la Lutte Collective pour l'abolition du capitalisme et du salariat.

Le 16 janvier 1917, le SPD déclare que « l'opposition s'est elle-même mise en dehors du parti ». Dès lors, et malgré le fait qu'elles n'y soient préparées, la scission est imposée aux oppositions. Rapidement, les spartakistes et les centristes fondent, en avril 1917, un nouveau parti, le parti social-démocrate Indépendant (USPD). Dès sa fondation, ce parti revendique 120 000 adhérents, regroupant les dirigeants les plus connus de toutes les tendances d'avant-guerre. Malgré l'opposition de Lénine, les spartakistes entrent donc dans un parti « centriste » par peur de se couper des masses ouvrières et avec l'espoir d'en redresser la ligne politique. Pourtant, le groupe Spartakus, s'il demeure réel au sein de l'USPD, est peu structuré et sans réels moyens.

La Révolution en Allemagne débute dès avril 1917 par la multiplication des mouvements de Grèves ouvrières. En effet, d'une part, la guerre et le terrible hiver de 1916 accroissent les difficultés des ouvriers et des paysans, et d'autre part, la Révolution en Russie (celle de février) a un énorme retentissement en Allemagne comme dans toute l'Europe. Alors que la Révolution allemande s'amorce, le mouvement ouvrier est divisé, et surtout, il n'existe pas de parti Révolutionnaire d'avant-garde, mais tout juste une tendance encore faible, dans un parti centriste.
Les Grévistes réclament la hausse des rations alimentaires et de charbon, mais aussi la Paix sans annexion, la fin de la censure et de l'état de siège, l'abolition de la loi sur la mobilisation de la main-d’œuvre, la Libération des détenus politique et le suffrage universel à tous les niveaux. En juin 1917, les marins se Soulèvent et forment la ligue des soldats et des marins. En janvier 1918, les Grèves ouvrières reprennent.
Durant le printemps 1918, l'agitation enfle et, dans toute l'Allemagne, se forment des conseils d'ouvriers, de marins et de soldats, refusant d'être sacrifiés pour que l'Allemagne sorte « honorablement » de la guerre.
Lorsqu'il devint évident que la guerre était perdue, l'OHL demanda qu'un gouvernement civil soit formé : afin de désamorcer l'agitation ouvrière, les chefs de l'armée soutiennent la constitution d'un nouveau gouvernement le 4 octobre, comprenant deux ministres socialistes, le gouvernement de Max de Bade, qui ouvre les discussions sur l'armistice, tentant de convaincre l'opinion de la tendance à la Démocratisation du pouvoir.
Le 28 octobre 1918, la constitution de 1871 fut amendée pour faire du Reich une république parlementaire, ce qui avait été refusé depuis un demi-siècle. Le Chancelier serait désormais responsable devant le parlement et non plus devant l'empereur. Le plan originel de transformer l'Allemagne en une monarchie constitutionnelle devint rapidement obsolète alors que le pays grondait de Révolte. La violence était omniprésente, des combats se produisaient entre groupes rivaux de Gauche et de droite.
La Rébellion survint le 29 octobre, lorsque le commandement militaire, sans consultation du gouvernement, ordonna une ultime sortie à la flotte allemande. Une manœuvre presque sans espoir d'un point de vue militaire, et qui risquait de mettre fin aux négociations de Paix. Les équipages de deux navires de Wilhelmshaven se Mutinèrent. Lorsque les militaires arrêtèrent environ 1000 marins, et les transportèrent à Kiel, cette Révolte locale se transforma rapidement en une Rébellion généralisée qui s'étendit rapidement à toute l'Allemagne. Des marins, des soldats ainsi que des ouvriers se solidarisèrent avec les Mutins. Ceux-ci commencèrent à élire des conseils ouvriers qui regroupaient ouvriers et soldats sur le modèle des soviets de la Révolution russe. Ceux-ci prennent alors le pouvoir civil et militaire dans de nombreuses villes.
À l'origine, la demande des conseils d'ouvriers était modeste, ils voulaient obtenir la Libération des marins détenus. À l'opposé de la Russie une année auparavant, ces conseils n'étaient pas contrôlés par le parti communiste (qui n'était pas fondé). Toutefois, avec l'émergence de l'Union soviétique, cette Rébellion provoqua une grande inquiétude dans les classes supérieures et moyennes. Le pays semblait à la veille de devenir une république socialiste. Le 5 novembre, le gouvernement de Max de Bade rompt ses relations diplomatiques avec l'URSS et expulse son ambassadeur marquant ainsi symboliquement sa volonté d'isoler l'Allemagne de la Russie Révolutionnaire. Le mouvement ne s'arrête pas pour autant. Le 7 novembre, la Révolution atteint Munich, provoquant la fuite du dernier souverain allemand, Louis III de Bavière.

Les représentants de la classe ouvrière étaient eux-mêmes divisés. Les Sociaux Démocrates Indépendants (USPD) tendaient à l'instauration d'un système socialiste et se séparèrent des Sociaux-Démocrates. Le reste des Sociaux-Démocrates (MSPD, qui soutenaient un système parlementaire) décidèrent de prendre la tête du mouvement. Le parti social-démocrate majoritaire pose un ultimatum à l'empereur : il doit abdiquer le 8, pour éviter le pire, le SPD « ne [répondant] plus de rien ». Durant cette période, nous pouvons en effet mesurer combien la social-démocratie constitue le principal allié de la bourgeoisie lorsque celle-ci doit affronter une Révolution.
Car la Révolution dans l'Allemagne de 1918 est à l'ordre du jour, et la question de la prise du pouvoir par une Insurrection populaire est posée. Celle-ci est prévue pour le 9 novembre. Cette journée est un énorme succès : manifestations, Grèves, occupations de bâtiments publics, se multiplient. Il se pose alors la question du débouché politique à apporter au mouvement populaire. Le soir même, Max de Bade remet la chancellerie à Friedrich Ebert (SPD). Le parti social-démocrate majoritaire propose à l'USPD la formation d'un gouvernement commun qui devient effectif dès le lendemain, malgré l'opposition des spartakistes : la république est proclamée par Philipp Scheidemann au Reichstag à Berlin, deux heures avant la république Socialiste de Karl Liebknecht.
Toujours le 9 novembre, dans un acte litigieux, le Reichkanzler, le Prince Max von Baden, transféra tous ses pouvoirs à Friedrich Ebert, le dirigeant du MSPD. Il était clair que cet acte ne suffirait pas en lui-même à satisfaire les masses.

Le lendemain, l'assemblée des conseils de la capitale se réunit afin d'élire son comité exécutif : un gouvernement Révolutionnaire appelé Conseil des députés du Peuple fut créé. Il comprenait trois membres du MDSP et trois membres l'USPD, dirigé respectivement par Ebert pour le MSPD et Hugo Haase pour l’USPD. Bien que ce gouvernement fût confirmé par le conseil ouvrier des travailleurs de Berlin, les Spartakistes, qui composaient l'aile gauche de l'USPD (dirigés par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht), s'y opposèrent.
Cette élection menace les positions du gouvernement bourgeois et du SPD. Sous prétexte d'unité, invoquée par le SPD (minoritaire dans cette Assemblée), le vote est annulé et les deux partis sociaux-démocrates se partagent paritairement le pouvoir. Désormais Ebert est donc le chancelier du Reich et commissaire du Peuple, c'est à dire chef du gouvernement légal et chef du gouvernement Révolutionnaire. C'est ainsi que le SPD dirige la pyramide des conseils dans toute l'Allemagne, son influence augmentant de la base vers le sommet.
Le même jour, le 10 novembre, Max de Bade et Ebert s'étaient mis d'accord sur la question de l'élection d'une assemblée constituante. Selon le gouvernement d'Ebert, le pouvoir doit émaner du Peuple entier, et pas seulement des ouvriers et des soldats. Par ailleurs, Ebert avait accepté l'installation d'une ligne directe avec le maréchal Hindenburg afin de pouvoir rétablir l'ordre et l'autorité de l'état. L'élection d'une assemblée constituante constitue une entreprise visant à délégitimer les conseils des ouvriers et des soldats et ainsi à rétablir le pouvoir de la république bourgeoise. Pourtant, le comité exécutif des conseils, malgré les efforts des spartakistes, choisit de ne pas dénoncer ces élections, mais d'y participer afin d'obtenir une Constitution la plus Démocratique possible.
Les jeux semblent faits. Les élections de l'Assemblée Constituante sont fixées au 19 janvier 1919, cette date marquant la fin de la dualité des pouvoirs.
Afin de s'assurer un nouveau gouvernement capable de conserver le contrôle du pays, Ebert s'allia avec l'OHL, dirigé par le successeur de Ludendorff, le général Wilhelm Groener. Ce pacte Ebert-Groener stipulait que le gouvernement ne réformerait pas l'armée tant que celle-ci jurait de protéger le gouvernement. D'un côté, cet arrangement symbolisait l'acceptation de ce gouvernement par l'armée et rassurait les classes moyennes, mais d'un autre côté, l'aile gauche considérait cet accord comme une trahison des intérêts des travailleurs, et faisait de l'armée un groupe conservateur qui aura une grande influence sur le destin de la république de Weimar. Ceci marqua aussi une des étapes du partage de la classe ouvrière entre le SPD et le Parti communiste (KPD).

La rupture devient définitive le 23 novembre 1918 lorsqu'Ebert fait appel à l'OHL pour mater une Mutinerie à Berlin lors de laquelle des soldats Mutins avaient pris le contrôle de la ville et bloqué la Reichskanzlei. L'intervention brutale fit de nombreux morts et blessés, provoquant l'appel de l'aile gauche à la sécession avec le MSPD, qui de leur point de vue avait pactisé avec les militaires contre-révolutionnaires afin de supprimer la Révolution. L'USPD quitte alors le Conseil des députés du Peuple après seulement quelques semaines. La scission devient encore plus profonde lorsqu'en décembre, le Parti communiste allemand (KPD) est fondé par le mouvement spartakiste et d'autres groupes se réclamant du marxisme Révolutionnaire.

Dans une situation Révolutionnaire, les contradictions d'intérêts de classes, mais aussi les clivages partisans se font de plus en plus criants et de façon extrêmement rapide. Ainsi, les spartakistes se rendent-ils compte qu'il ne leur est plus possible, à moyen terme, de militer dans le parti centriste qu'est l'USPD (certains militants de ce parti tel Kautsky affirmant être « pour la Démocratie, contre le bolchevisme »). Malgré l'opposition de Rosa Luxemburg, qui juge cette décision prématurée, et grâce à l'influence et aux interventions répétées d'émissaires du PCUS, les Révolutionnaires décident de fonder un parti communiste en Allemagne (le congrès fondateur du KPD(S) se déroule du 30 décembre 1918 au 1er janvier 1919 à Berlin).
Ebert appela alors à un congrès des « conseils ouvriers », qui eut lieu du 16 au 20 décembre 1918, et dans lequel le MSPD obtint la majorité. Ebert réussit à faire tenir rapidement des élections pour former l'assemblée nationale afin de mettre en place au plus vite une constitution parlementaire, marginalisant ainsi le mouvement pour l'instauration d'une république socialiste.

Le 16 décembre 1918 le congrès des conseils adopte un certain nombre de mesures concernant l'armée, dont l'abolition des insignes de grades, du port de l'uniforme, de la discipline en dehors du service, des marques extérieurs de respect, et la mise en place d'élections des officiers par les conseils de soldats. Rapidement, le maréchal Hindenburg fait savoir que cette décision, signifiant la mise à mort de l'armée traditionnelle, ne sera pas appliquée. L'agitation grandit dans Berlin, où courent des rumeurs de coup d'état militaire en préparation. En effet, depuis le 6 décembre, le général Maercker organise un corps franc de chasseurs volontaires antibolchéviques. En janvier, ils sont 80 000 autour de Berlin, prêts à frapper toute tentative de déstabilisation du régime. Par ailleurs, les ministres indépendants démissionnent du gouvernement le 29 décembre 1918. Le SPD, appuyé par l'armée, est donc le seul maître aux commandes.
D'autre part, le mouvement s'essouffle. Les Berlinois semblent prêts à la Grève, aux manifestations, mais pas à la lutte armée alors que les corps francs préparent la contre-offensive. La situation est explosive. Faut-il se préparer à l'attaque des corps francs et ainsi protéger les conseils Révolutionnaires ou faut-il tenter de négocier avec le SPD pour éviter le massacre ?

Une nouvelle tentative d'établir un régime socialiste par les travailleurs dans les rues de Berlin est lancée. Le 6 janvier débutent les tentatives de négociations. Au même moment, Noske, un social-démocrate proche du corps des officiers, prépare l'intervention des corps francs (Freikorps, groupe paramilitaire composé de volontaires) et confie les pouvoirs de police au général von Lüttwitz. Dès son entrée au gouvernement, il déclarait que « l'un de [nous] doit faire office de bourreau » afin de rétablir l'ordre. Le 8 janvier les négociations sont interrompues, alors que Noske, devenu commandant en chef, lance ses troupes qui reprennent les gares, les imprimeries du Reich, et tous les bâtiments occupés par les ouvriers. La répression est féroce. Les corps francs sont non seulement décidés à déstructurer et démoraliser le mouvement ouvrier, mais aussi à frapper à sa tête. Le point de non retour est atteint le 15 janvier avec l'assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht. À la demande d'Ebert, les meurtriers ne sont pas jugés par une cour civile, mais par un tribunal militaire qui rend des sentences très légères.

Les élections pour l'Assemblée nationale eurent lieu le 19 janvier 1919. À ce moment là les partis de Gauche, y compris l'USPD, n'étaient pas vraiment organisés, et le KPD avait refusé de se présenter aux élections, ce qui mena à une solide majorité en sièges pour les mouvements modérés. Pour éviter les Emeutes en cours à Berlin, l'assemblée nationale se réunit dans la ville de Weimar, lui donnant ainsi son nom non officiel.
Durant les débats à Weimar, les combats continuaient. Une république soviétique fut même déclarée à Munich. En avril, la république des conseils de Bavière, proclamée par des représentants d’organisations Révolutionnaires et par des Libertaires, est écrasée par le Freikorps et des unités de l'armée régulière, provoquant la poursuite des combats dans le pays. De nombreux dirigeants Révolutionnaires sont assassinés. En quelques mois la Révolution allemande est écrasée, ses organisations désorganisées, ses meilleurs militants supprimés.
Des combats eurent aussi lieu dans les provinces orientales qui restaient fidèles à l'empereur et ne voulaient pas d'une république.
Après l'échec de la Révolution de janvier, le KPD est totalement désorganisé, ses principaux dirigeants sont morts. La prise en main du KPD par les bolcheviks entraînera plusieurs séries d'exclusions et de scissions : celle du KAPD en 1919-1920 avec Herman Gorter, les exclus critiquant l'autoritarisme de Lénine et le parlementarisme, puis celle de Paul Levi en 1921, exclu sur décision de la direction de l'Internationale (Levi défendait une Révolution menée par le prolétariat, la nouvelle direction du KPD et celle de l'Internationale voulant une Révolution menée par un parti).
Le parti est déclaré hors la loi. La moindre manifestation ou Grève est systématiquement brisée par les corps francs de Noske. Il n'y a presque plus de parti communiste en Allemagne. Il ne reste que quelques militants éparpillés, découragés, sans direction. La social-démocratie, qui porte pourtant sur les mains le sang de Karl et Rosa, conserve son emprise hégémonique sur la classe ouvrière.

Pendant ce temps, la délégation aux pourparlers de paix signa le désastreux Traité de Versailles, acceptant d'importantes réductions dans l'armée allemande, le payement d'importants dommages de guerre, et une clause de responsabilité de la guerre. Ainsi se créa le mythe du coup de poignard dans le dos qui connut un grand succès. Adolf Hitler reprochera plus tard à la république la signature de ce traité.
Dès le début, la république fut sous la pression des extrémistes de tous bords. La Gauche accusait les démocrates sociaux de trahir l'idéal du mouvement ouvrier en s'alliant aux forces de l'ancien régime, au lieu de poursuivre une Révolution communiste. La droite était opposée au système démocratique et préférait conserver l'état autoritaire qu'était l'empire de 1871.
Le 13 mars 1920 a lieu le coup d’état de Kapp. Des troupes du Freikorps occupèrent Berlin et installèrent Wolfgang Kapp, un journaliste de droite, au poste de chancelier du nouveau gouvernement. Ebert se retira avec le parlement de Berlin et s'installa à Dresde. La riposte fut immédiate, un appel à la Grève Générale fut lancé. Celle-ci fut totale et dura 4 jours, bloquant toute l'économie, ce qui obligea Kapp et le Freikorps à se retirer dès le 17 mars.
Inspiré par le succès de la Grève Générale, une Révolte communiste se produisit dans la Ruhr en 1920 lorsque 50 000 personnes formèrent une armée rouge et prirent le contrôle de la province. L'armée régulière et le Freikorps mirent fin à celle-ci sans avoir reçu d'ordre du gouvernement. D'autres Rébellions communistes furent aussi arrêtées en mars 1921 dans la Saxe et à Hambourg.

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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 23:59

 

Les Révolutions russes de 1905 puis 1917, toujours la Lutte entre les Libertaires et les autoritaires
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Avant 1905, la Russie était sous la direction d’un régime tsariste, autocratique et répressif, en place depuis des siècles. Au début du XXè siècle, la Russie connut un essor industriel spectaculaire, entraînant un essor urbain et une grande effervescence culturelle : le vieil ordre social était ébranlé, aggravant les difficultés des plus pauvres. Les industries florissaient, la classe ouvrière était concentrée principalement dans les grandes villes. Cependant, cette prospérité du pays n'avait pas profité à la population.

La Révolution russe de 1905 faillit être le tournant décisif faisant entrer la Russie tsariste de Nicolas II dans la Démocratie. L'agitation était entretenue par la crise économique que traversait le pays et aggravée par les désastres militaires, en Extrême-Orient, face aux armées japonaises.
La Révolution commença en janvier 1905, par le Dimanche Rouge et aboutit, dix mois plus tard, à l'octroi d'une constitution : le Manifeste d'Octobre. Celui-ci aurait pu entraîner de grands changements politiques qui auraient transformé l'autocratie au point de la faire disparaître.
L'évolution économique et sociale du pays avait fait monter les oppositions libérales, Démocrates, socialistes et Révolutionnaires au régime tsariste. Il suffisait d'une étincelle pour déclencher une Révolution. Ce fut la fusillade du Dimanche Rouge, ou Dimanche Sanglant qui mit le feu aux poudres : le 22 janvier 1905, près de 30 000 personnes, pour la plupart ouvriers, participèrent à une marche Pacifique organisée par le prêtre orthodoxe Gapon en direction du palais d'hiver, lieu de résidence du tsar Nicolas II à Saint Petersbourg. Les manifestants réclamaient la Libération de tous les Révolutionnaires emprisonnés, de meilleures conditions de travail, la cession des terres aux paysans, la suppression de la censure. Ils demandaient en outre la création d'un parlement. Ceci ne constituait pas alors un acte de Révolution à proprement parler, puisque la manifestation se déroulait de façon Pacifique (certains manifestants étaient accompagnés par leur famille, et des portraits du tsar avaient été hissés au milieu de la manifestation).
Si le régime réussit à survivre à cette première attaque, le mécontentement grandit et l'opposition se radicalisa. Après ce « dimanche rouge » (sanguinaire), les ouvriers de Saint Petersbourg se mettent en Grève. Celle-ci atteint rapidement son apogée avec 150.000 Grévistes. Dés lors, de multiples Grèves tant politiques qu'économiques éclatent un peu partout en Russie, qui vont en se radicalisant jusqu'à l'explosion d'octobre 1905. Commencèrent alors des actes de protestation plus durs, des Soulèvements Révolutionnaires (comme la mutinerie à bord du navire de guerre, le Cuirassé Potemkine ou la fusillade de l'Escalier Richelieu à Odessa), des Emeutes ou encore des meurtres d'industriels. Une vague de protestation se souleva contre la politique du tsar. Une Grève Générale d'ouvriers de tendance socialiste paralysa le pays. Devant la crise, le tsar recula.
Sous la pression de la rue, il accepta le manifeste du 17 octobre, qui accède notamment à une des revendications principales des manifestants, la création d'une Douma d'état, un parlement, sur la base du suffrage universel.

À l'annonce du manifeste, la population laissa éclater sa joie, pavoisa dans les rues et chanta la Marseillaise, nouvelle preuve de l'importance du modèle français dans la vie politique russe d'alors. Mais, si pour les libéraux la victoire était complète, pour les socialistes et les ouvriers, le Manifeste n'était qu'un premier pas. La pression des ouvriers s'accentua. Les soviets ouvriers se multiplièrent. Il y eut même des soviets de soldats parmi les troupes revenant du front. Il y eut des Insurrections de marins : à Cronstadt (à ne pas confondre avec l'Insurrection de 1921) et à Sébastopol en novembre. À l'initiative des Socialistes Révolutionnaires, des soviets de paysans se constituèrent. Des Révoltes rurales avaient toujours lieu : 219 Soulèvements en octobre, 796 en novembre et 575 en décembre. L'Union paysanne panrusse réclamait la nationalisation du sol, donc la suppression de la propriété privée du sol. Les modérés parmi les Socialistes Révolutionnaires créèrent en janvier 1906 le Parti social du Peuple qui joua le jeu de la Démocratie et de la Douma.

Cependant, cette concession n'améliora pas la situation, puisque le tsar décida de dissoudre par la suite l'assemblée de façon répétitive au gré de ses besoins. Les tensions politiques ne s'apaisèrent donc pas. Dans les deux ans qui suivirent, la contre-attaque de Nicolas II réduisit à néant tous les espoirs soulevés par cette Révolution de 1905. Nicolas II avait octroyé une constitution garantissant les Libertés fondamentales et une Douma élue. Apparemment, la Russie prenait la voie de la Démocratie et de la Liberté. Mais, la première Douma, dominée par les KD (libéraux) fut impuissante. Le tsar refusait de nommer un gouvernement correspondant à la majorité à la chambre. Celle-ci refusait toutes les mesures gouvernementales et le gouvernement refusait toutes les mesures proposées par la Douma. Elle fut dissoute deux fois successivement, jusqu'à l'élection d'une majorité docile et favorable au tsar. Il avait fallu pour cela procéder à des modifications des modalités électorales. La Douma dite « des Seigneurs » fut alors docile et on revint à un fonctionnement de type autocratique.
L'élément essentiel de cette période fut l'apparition du premier soviet (en russe conseil : littéralement un conseil d'ouvriers, de paysans et de soldats acquis aux idées de gauche dans la Russie tsariste, qui prit le pouvoir dans une organisation locale (une usine, une ville, une province...), né à la mi-mai 1905 dans le centre textile d'Ivanovo Voznessennk.

La Révolution de 1917 n’est que l’aboutissement d’une longue succession de petites Révoltes. Les réformes nécessaires que ni les Révoltes paysannes, ni les attentats politiques, ni l'activité parlementaire de la douma n'avaient réussi à imposer viendront finalement d'une Révolution impulsée par le prolétariat.
La Première Guerre mondiale, à laquelle la Russie tsariste participe aux côtés de la France et du Royaume-Uni, prépare le terrain aux deux Révolutions de 1917 (février et octobre). Désorganisé et ruiné, le plus ancien empire européen éclate en quelques mois, en proie aux troubles populaires et aux menées d’une poignée de Révolutionnaires marxistes : les bolcheviques.
Dès le début de la guerre, la confrontation avec l’Allemagne, puissante et fortement industrialisée, révèle toutes les faiblesses de la Russie des Romanov : le pays est immense mais ses structures sociales restent archaïques : 85 % de la population russe vit de l’agriculture, et le servage n’a été officiellement aboli qu’en 1861. L’industrie, malgré un essor spectaculaire à la fin du XIXe siècle, reste inégalement répartie sur le territoire. Coupée de ses fournisseurs occidentaux, l’économie russe ne peut répondre aux besoins énormes créés par la guerre.

Les pénuries s’installent au front, où l’on manque parfois de munitions, comme dans les villes, où le pain se fait rare. Mal équipées, mal ravitaillées, mal organisées, les troupes russes essuient d’importantes défaites (Tannenberg, lacs Mazures) : les pertes battirent tous les records (1 700 000 morts et 5 950 000 blessés) et des mutineries éclatèrent, le moral des troupes se trouvant au plus bas. Les soldats supportaient de moins en moins l'incapacité des officiers (on a ainsi vu des unités monter au combat avec des balles ne correspondant pas au calibre de leur fusil), les brimades et punitions corporelles en usages dans l'armée. Au printemps 1917, l’armée se désagrège et la situation dans les grandes villes, surtout Petrograd (l’actuelle Saint-Pétersbourg), devient explosive.
La famine grondait, les marchandises se faisaient rares. L’économie russe, qui venait de connaître le taux de croissance le plus élevé d’Europe était à présent coupée du marché européen. La Chambre basse du Parlement russe (la Douma), constituée de partis libéraux progressistes, mit en garde le tsar Nicolas II et lui conseilla de former une nouvelle sorte de gouvernement constitutionnel. Mais le tsar ignora l’avis de la Douma.
Le mois de février 1917 rassemblait toutes les caractéristiques pour une révolte populaire : hiver rude, pénurie alimentaire, lassitude face à la guerre… Tout commença par des Grèves spontanées, début février, des ouvriers des usines de la capitale Petrograd. Pendant ces Grèves, les participants n’ont pas encore de revendications politiques. Ils réclament seulement du pain.
Les jours suivants, les Grèves se généralisèrent dans tout Petrograd et la tension monta. Les slogans jusque-là plutôt discrets se politisèrent : « À bas la guerre ! », « À bas l’autocratie ! ». Cette fois, les affrontements avec la police firent des victimes des deux côtés. Les manifestants s’armèrent en pillant les postes de police. On compte 200 000 Grévistes dans la capitale russe.

Après trois jours de manifestations, le tsar mobilisa les troupes de la garnison de la ville pour mater la Rébellion. Les soldats résistèrent aux premières tentatives de Fraternisation et tuèrent de nombreux manifestants. Toutefois, les manifestants parvinrent à rallier à leur cause les cosaques, et l’armée : durant les nuits, des troupiers rejoignirent le camp des Insurgés, qui purent ainsi s’armer plus convenablement. Non loin de Petrograd, sur l’île de Kronstadt, le corps d’élite de la marine russe, informé du déroulement de ces événements, se débarrasse de sa hiérarchie qui l’opprime depuis trop longtemps.
Le 27 février la garnison de Petrograd Fraternise avec la foule. Ouvriers et soldats s’emparent de la ville. Le tsar, désemparé, n'ayant plus les moyens de gouverner, avait dissout la Douma et un gouvernement provisoire est formé. C'est le triomphe de la Révolution. De retour du front et devant l’ampleur de la Contestation, le tsar Nicolas II abdique le 2 mars. Tous les régiments de la garnison de Petrograd se joignirent aux Révoltés. Emmenés par le populaire avocat Alexandre Kerenski, les députés socialistes de la Douma se rallient au Soviet de Petrograd. Le 15 mars, ils confient le gouvernement à un noble libéral, le prince Lvov. Bientôt les premières élections au soviet des ouvriers de Petrograd auront lieu.

De Mars à Avril 1917, c’est « la lune de miel de la Révolution » : le pouvoir tsariste déchu, un vent de Liberté souffle sur la Russie, qui pour la première fois fait l’expérience de la Démocratie. A Kronstadt, les marins instaurent un mini état, avec la mise en place d'un corps législatif. Ici plus qu’ailleurs les soviets plébiscitent les débats d’idées et la Démocratie Directe. Une soif de savoir et de connaissance enivre les marins à travers l’apprentissage de la lecture et la découverte de la culture. Chacun se sent maître de son destin et précurseur d’un nouveau monde de Liberté et d’Autodétermination.
Cependant, un gouvernement provisoire élu par la Douma, dirigé par Michel Rodzianko, ancien officier du tsar, monarchiste et riche propriétaire de Terres, s'installe. Ainsi, officiellement, même s'il est issu d'une Révolution des ouvriers et soldats, le pouvoir est aux mains d'un gouvernement provisoire, dirigé par des politiciens libéraux (principalement du parti Kadet, le parti de la bourgeoisie libérale). Mais en réalité, il doit composer avec les soviets. En effet, les ouvriers de Petrograd recréent spontanément les conseils (soviet en Russe) de représentant élus des ouvriers, paysans et soldats, expérimentés en 1905. Dès début mars, des soviets existent dans les principales villes du pays, ils surgiront dans les campagnes en avril et mai.

La période suivant l'abdication du tsar est donc confuse, et les gouvernements provisoires se succèdent rapidement au fur et à mesure que la révolution gagne en profondeur et que la masse des ouvriers et paysans se politise. Une question anime tous les débats politiques : le pays doit-il continuer la guerre ou négocier une Paix honorable avec l’Allemagne ? Le gouvernement provisoire reste fidèle à l’alliance passée avec la France et le Royaume-Uni. Les représentants des soviets exigent au contraire un arrêt des combats et une Paix immédiate, ainsi que la terre aux paysans, la journée de 8 heures et une république Démocratique. Cette revendication est aussi celles des militants bolcheviques qui, à la faveur de la Révolution de février, quittent leur exil pour revenir à Petrograd. Ils organisent une agitation permanente avec pour slogan « Le pain, la Paix, la terre ».
Mais ce programme est bien évidemment inapplicable par la bourgeoisie libérale qui a pris le pouvoir à la suite de la Révolution, et qui ne veut ni rompre avec ses alliés, ni toucher à la propriété des terres par la noblesse féodale, ni accorder la journée de 8 heures. Mais le gouvernement provisoire ne peut gouverner sans l'appui incertain des soviets, qui ont le soutien et la confiance de la grande masse des travailleurs. Le soviet est donc à la fois un club dans lequel les ouvriers se rendent pour discuter de la situation, et un organe de gouvernement.
La Révolution s'étend dans tout le pays: dans les villes et les villages, à l'annonce de la Révolution dans la capitale, des soviets se forment et les notables qui dirigeaient au nom du tsar sont destitués. Les soviets sont alors dominés par des partis socialistes, Mencheviks, et Socialistes-Révolutionnaires, les Bolcheviks qui, malgré leur nom, sont minoritaires (alors que dans un premier temps ils étaient la fraction majoritaire du Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie, en opposition aux Mencheviks – de menchinstvo, « minorité » ; ils étaient vivement critiquée dans l'Internationale, notamment par Rosa Luxembourg, qui dénonçait le « danger bureaucratique de l'ultra-centralisme », bref Lénine était un nouveau Robespierre enclin à se faire accepter par la force).

Malgré la volonté populaire d'en finir avec la guerre, l'implication dans la première guerre mondiale n'est pas remise en cause. En avril, la publication d'une note secrète du gouvernement à ses alliés, indiquant qu'il ne remettra pas en cause les traités tsaristes et continuera la guerre, provoque la colère des soldats et ouvriers. Des manifestations pour et contre le gouvernement causent les premiers véritables affrontements armés de la Révolution. Les socialistes modérés (Mencheviks) entrent au gouvernement, soutenus par la majorité des ouvriers qui pensent qu'ils pourront faire pression pour arrêter la guerre.
Malgré la poursuite de la guerre, la Russie va vivre dans les mois suivants dans une très grande euphorie Démocratique, mais celle-ci sera minée par les agissements des bolcheviques, les partisans de Lénine. Il parvient à s’arroger l’appui des marins de Kronstadt, bien que leurs objectifs soient sensiblement divergents, les uns prônant la Démocratie des soviets, l’autre une dictature bolchevique.
Peu après son retour en Russie, Lénine fait paraître ses Thèses d'avril, dans lesquelles il s'oppose au gouvernement provisoire et explique que seul le plein pouvoir aux soviets (noyauté par son clan) est à même de sauvegarder les acquis de la Révolution. Il prône la confiscation et le partage des terres par les paysans, le passage immédiat à une république des soviets et le boycott du gouvernement provisoire. Avec l'effondrement économique et la poursuite de la guerre, les idées du parti bolchevik, dirigé par Lénine et Trotsky gagnent de l'influence. Début juin, les bolcheviks sont majoritaires dans le soviet ouvrier de Petrograd.

Le 29 juin, une manifestation violente téléguidée par Lénine sert de prétexte à Kerenski (socialiste dirigeant le gouvernement) pour réprimer les extrémistes qui menacent la Démocratie. En juillet, le gouvernement provisoire ordonne une nouvelle offensive sur le front de la Grande Guerre, provoquant ainsi la Révolte de l’armée, qui ne souhaite plus attaquer, mais uniquement se défendre contre les Allemands. Le 4 juillet à Kronstadt, plus de 10.000 marins s’apprêtent à embarquer pour Petrograd, afin de renverser le gouvernement au profit des bolcheviques. Lénine voit d’un mauvais oeil ce mouvement spontané, Démocratique, qu’il juge incontrôlable et dangereux (car même si ce mouvement lui semble favorable, il pourrait très bien se retourner contre lui et son ambition dictatoriale). Il estime que lui seul pourra mettre en place un nouveau régime. Privé du chef qu’ils souhaitent porter au pouvoir, les marins de Kronstadt manifestent dans les rues de Petrograd, rejoints par la population pour réclamer un nouveau gouvernement. Ce dernier fait tirer sur la foule depuis les toits et parvient à mater la Révolte. Les bolcheviques sont alors poursuivis et réduits à la clandestinité. Lénine abandonne ses partisans et s'enfuit sous un déguisement en Finlande. Tout semble perdu pour les bolcheviques, ainsi écartés du jeu politique.

Les manifestations du 4 juillet provoquent le durcissement de la position du gouvernement provisoire en faveur de la poursuite de la guerre. Mais l’armée se Révolte une nouvelle fois et avance sur la capitale, poussant le gouvernement à armer les bolcheviques pour défendre la ville. Ceux-ci parviennent à convaincre les soldats de ne pas se battre, l’Insurrection est évitée.
Pour autant, de plus en plus d'ouvriers et soldats pensent qu'il ne saurait y avoir de conciliation entre l'ancienne société défendue par Kornilov et la nouvelle. Le putsch et l'effondrement du gouvernement provisoire, en donnant aux soviets la direction de la Résistance renforce leur autorité et accroît l'audience des bolcheviks. Leur prestige se trouve grandi : aiguillonnées par la contre-révolution, les masses se radicalisent, des soviets, des syndicats se rangent du côté des bolcheviks. Le 31 août, le soviet de Petrograd et 126 soviets de province votent une résolution en faveur du pouvoir des soviets. Petrograd accorde la majorité aux bolcheviks, et élit Trotsky à sa présidence le 30 septembre.
La Révolution se poursuit, les paysans s'emparent des terres des seigneurs sans attendre la réforme agraire promise et constamment retardée par le gouvernement provisoire. Les soldats désertent en masse les tranchées, qui se vident peu à peu.
Ainsi, les bolcheviks, qu'on qualifiait encore en juillet d'une « insignifiante poignée de démagogues » contrôlent la majorité du pays.

Sortis de la clandestinité et armés, les bolcheviques décident le recours à la force pour prendre le pouvoir, sous l’influence de Lénine rentré d’exil le 10 octobre.

Néanmoins, une assemblée constituante est élue Démocratiquement après les premières élections auxquelles participe tout le pays. Mais les bolcheviques n’obtiennent qu’un quart des suffrages et manœuvrent pour dissoudre l’assemblée au profit de « la dictature du prolétariat » (plutôt le despotisme d’eux-mêmes).

En octobre, Lénine et Trotski considèrent que le moment est venu d'en finir avec la situation de double pouvoir (gouvernement et soviets). Les débats au sein du Comité central du Parti bolchevik afin que celui-ci organise une Insurrection armée et prenne le pouvoir sont vifs, certains considérant qu'il faut encore attendre et agir en accord avec d'autres formations Révolutionnaires. Mais Lénine et Trotski l'emportent et après avoir résisté, le Comité approuve et organise l’Insurrection, qui doit se tenir juste avant l'ouverture du IIe congrès des soviets, lequel doit se réunir le 25 octobre (dans l'ancien calendrier tsariste, ce qui correspond au 7 novembre).
Dans la nuit du 6 au 7 novembre 1917, les bolcheviques s'emparent, par la force (sans véritable soutien populaire), des principaux centres de décision de la capitale russe, Petrograd (anciennement Saint-Pétersbourg). Les évènements à Petrograd se déroulèrent presque sans effusion de sang : les bolcheviks parvinrent à prendre les symboles gouvernementaux sans résistance avant de lancer un assaut final sur le Palais d'hiver. Ce dernier, défendu par des bataillons féminins, céda au prix limité de six morts : les marins de Kronstadt s’introduisent au sein de l’assemblée (au Palais d’Hiver) et demandent à ses occupants de sortir pour ne plus les laisser rentrer. Il est à noter que parmi les troupes cantonnées dans la capitale, seuls quelques bataillons d'élèves officiers (« junkers ») soutiennent le gouvernement provisoire, l'immense majorité des régiments se prononçant pour le Soulèvement ou se déclarant neutres dans le conflit entre les soviets et le gouvernement provisoire.

Ce dernier coup d’état (le troisième en quelques mois !) permet à Lénine d’obtenir les pleins pouvoirs. Alors que Lénine déclare au congrès « Tout le pouvoir aux soviets », ceux-ci perçoivent déjà les ambitions dictatoriales des bolcheviques au détriment de la Démocratie.
Sitôt après sa prise de pouvoir, Lénine met en place les instruments de la dictature. La presse « bourgeoise » est étouffée. La police politique (Tchéka, ancêtre du KGB, en charge de traquer toute Contestation ou critique du pouvoir bolchevique) est créée le 7 décembre, la Grève interdite le 20 décembre !...
Le parti K-D (constitutionnel-Démocrate), ancré dans la Gauche Démocratique est interdit dès décembre. Reste l'opposition du principal parti de Gauche, les S-R (Socialistes-Révolutionnaires). Ces derniers recueillent une écrasante majorité aux élections à l'Assemblée constituante, que les bolcheviques n'ont pas osé annuler.
Lénine ne se démonte pas. Il proclame que le pouvoir des Soviets (les conseils populaires, solidement tenus en main par les bolcheviques) est supérieur à celui de l'Assemblée et le 19 janvier 1918, dès le lendemain de l'entrée en fonction de celle-ci, il ordonne sa dissolution.
Ne craignant plus la contradiction, le gouvernement entame à marches forcées la réforme des institutions.

Ayant porté Lénine et les bolcheviques au pouvoir, les marins de Kronstadt ne peuvent que constater les divergences qui opposent leur rêve de Démocratie des soviets et l’exercice d’un pouvoir fort et sans concessions. Bien décidés à poursuivre leur idéal de Liberté, les marins de Kronstadt s’engagent dans une guerre civile fratricide et sanglante qui durera plusieurs années.
Suite à l’avènement des bolcheviques à la tête de l’état, un fossé se creuse entre le pouvoir politique et la population. Les marins de Kronstadt se trouvent pris dans cet antagonisme, qui va à l’encontre de leurs convictions.

C’est dès le 9 janvier 1918 que le transfert du gouvernement à Moscou est envisagé, alors que les négociations sont en cours à Brest-Litovsk, et que l'armistice avec l'Allemagne tient toujours. Le 30 mars 1918, Lénine échappe à un attentat lors de la visite d’une usine, ce qui provoque chez lui une véritable paranoïa contre-révolutionnaire.
La translation du gouvernement vers Moscou, effective en mars, n'est donc pas due aux offensives allemandes et blanches, mais à une peur que les quartiers ouvriers de Petrograd, toujours affamés et exaspérés, se soulèvent à nouveau, mais cette fois contre le pouvoir né d'Octobre. Il s'agit aussi de démontrer spectaculairement aux opposants de toute sorte que le pouvoir bolchevik peut subsister même hors de son foyer d'origine petrogradois. Lénine fait alors régner une « terreur rouge », prenant pour cible les cosaques, les prêtres, les hommes d’affaires et les intellectuels.
Le 11-12 avril, une vague de répression anti-Anarchiste frappe Moscou. Désormais, les Anarchistes sont qualifiés officiellement de « bandits », un mot qui aura de la postérité. Dzerjinski prévient que cette opération n’est qu’un début. Une recrudescence des SR (Socialistes Révolutionnaires) et des Anarchistes inquiète en effet alors le pouvoir. Leur net regain d'audience se lit aux résultats : là où se tiennent encore des élections locales Libres, ils en remportent plus de la moitié. En réaction, en mai-juin 1918, 205 journaux socialistes sont fermés, et la Tchéka dissout l’arme au poing des dizaines de soviets SR ou mencheviks, alors que ceux-ci viennent d'être élus légalement. Le 14 juin 1918, les mencheviks et les SR de gauche sont expulsés du comité exécutif panrusse des soviets, qui ne comprend alors plus d’autre parti que le parti bolchevik. Le 16 juillet, le journal de Maxime Gorki, La Vie Nouvelle, est interdit par la Tcheka. C'était le dernier journal indépendant encore en activité en Russie.

Dans les villes, la situation alimentaire demeure explosive. Pas plus que Kerensky, Lénine n'a de solution toute prête face à la rupture des échanges villes/campagnes, et au retour des paysans à l'autoconsommation. Les bolcheviks ne peuvent que reprendre la méthode des prélèvements obligatoires effectués par des détachements armés de citadins, ce qui soude les campagnes contre leur pouvoir urbain, et aliène au parti les paysans que le décret sur la terre lui avaient gagné. 150 Révoltes paysannes sont réprimées à travers la Russie pour le seul mois de juillet 1918, sans susciter une amélioration notable du ravitaillement urbain. Au contraire, les rations s’effondrent. Dans des dizaines de villes, la Tcheka et certains Gardes Rouges tirent alors sur des marches de la faim, fusillent des Grévistes, brisent les meetings populaires.
Une nouvelle pratique est même inaugurée : le lock-out des usines… nationalisées ! Un autre moyen de réprimer les Grèves. Le 20 juin 1918, en représailles à l’assassinat d’un responsable bolchevik, 800 meneurs ouvriers sont arrêtés à Petrograd en deux jours, et leur soviet dissout. Le 2 juillet, les ouvriers répliquent par une Grève Générale à travers Petrograd, en vain.

Refusant ces actes mais aussi le traité de Brest-Litovsk qu'ils interprètent comme une capitulation face à l'impérialisme allemand, les SR de gauche rompent à leur tour avec le gouvernement bolchevik. Le 6 juillet 1918, ils tentent de relancer la guerre contre l'Allemagne en assassinant l'ambassadeur du Reich, Von Mirbach. Le même jour, ils tentent de prendre d'assaut le siège de la Tcheka à Moscou. Virtuellement, la guerre civile opposant les bolcheviks à toutes les autres forces est commencée. A la fin de l’année 1918, plus de 6.000 opposants sont assassinés.
Un régiment tchèque composé majoritairement de déserteurs de l’armée allemande se rebelle, de peur d’être livré aux Allemands si la Russie capitulait. Rejoint par des mécontents du régime, ils constituent très vite l’armée blanche forte de 40.000 hommes et s’apprêtent à occuper la ville de Kazan, où la famille impériale est tenue prisonnière. Le 16 juillet 1918, les Romanov sont exécutés par leurs geôliers pour éviter à tout prix le retour de l’ancien régime.
Pour faire face à cette véritable menace, le gouvernement bolchevique envoie les marins de Kronstadt reprendre la ville. Une fois de plus ils font preuve de grand courage et de détermination en remportant cette bataille décisive lors de combats acharnés.
Le 11 novembre 1918 marque la fin de la 1ère guerre mondiale et permet à l’armée rouge de concentrer ses forces à combattre les rebelles blancs. Mais ces derniers reçoivent l’aide des troupes alliées, opérant un véritable blocus du pays.
Nestor Makhno (1889-1939) symbolise à lui seul le courage et la détermination des Anarchistes, opposés au pouvoir des bolcheviks. En 1918, il forme une armée destinée à combattre à la fois l’envahisseur austro-allemand, les propriétaires terriens et les nationalistes ukrainiens.
En pleine guerre civile, l’armée Insurrectionnelle de Makhno aide l’armée rouge des bolcheviks à combattre les troupes blanches antirévolutionnaires.
Mais dès les premiers mois de la Révolution russe de 1917, les bolcheviks ne supportaient pas l’influence des Anarchistes dans certaines régions du pays. Devant le refus de Makhno de se soumettre aux ordres de Moscou et de mettre son armée sous le commandement de Léon Trotski (chef de l’armée rouge), les bolcheviks décident de mater l’armée makhnoviste. Ils l’écraseront après de longs mois de combat. Pour autant, les makhnovistes ont eu le temps d’instaurer en Ukraine ce qui restera certainement la première société Libertaire fondée sur l’AutoGestion : les terres furent cultivées en commun par les paysans, groupés en « Communes Libres » ou en « soviets de travail Libres ». Durant plusieurs mois, les paysans ukrainiens eurent le sentiment de vivre sans aucun pouvoir politique.
Alors que Petrograd est cernée par les blancs, les marins de Kronstadt défendent une nouvelle fois la ville avec succès. Après deux années de guerre civile les rouges l’emportent, mais à quel prix ?
En 1920, on estime à 10 millions le nombre de tués en seulement deux ans : 3 millions de soldats, 2 millions de civils morts des suites des nombreuses maladies, et 5 millions de morts dans la population du fait des famines provoquées par les réquisitions et les exactions de la Tcheka.

Alors que le pays ruiné par l’économie de guerre doit faire face à un hiver difficile et à de multiples épidémies, une intelligentsia de privilégiés autour de Lénine se constitue, en total décalage avec les difficultés du peuple russe. Les marins de Kronstadt, issus de milieux modestes, de familles de paysans, partagent les difficultés de leurs proches à travers lettres et visites. Alors que les ouvriers se mettent en grève à Petrograd, les marins de Kronstadt prennent conscience de l’échec de la Démocratie des soviets et refusent d’appuyer plus longtemps un pouvoir centralisateur et dictatorial que ni la grande guerre ni la guerre civile ne justifient.
Après avoir largement contribué au succès de la Révolution, ils se sentent trahis et réclament « le pouvoir au Peuple » et un système Démocratique décentralisé. En 1921, des milliers de marins quittent le parti ou brûlent leur carte, dénonçant les abus de la Tcheka, le parti unique, et exigeant Liberté d’expression et Libération des prisonniers politiques.
En mars 1921, les marins de Kronstadt forment un Comité Révolutionnaire Provisoire, rédigent un programme de revendications et élisent un chef issu de la base. Comme en 1917 ils font de l’île Kronstadt un territoire Indépendant du pouvoir de Moscou. Ils revendiquent une Démocratie de soviets multipartite, des élections Libres, l’abolition des privilèges et l’Egalité. Ils reprennent les slogans de 1917 et les retournent contre les bolcheviques.
Vétérans des précédentes Révolutions de février et octobre 1917, ils sont déterminés à poursuivre une troisième Révolution qui tendrait à restituer les acquis de la première Révolution de février, trois ans plus tôt. A cette provocation le pouvoir bolchevique réplique par une première offensive le 8 mars 1921. Mais l’efficacité défensive de la forteresse de Kronstadt et l’inexpérience du contingent de l’armée rouge stationné à Petrograd aboutissent à un cuisant échec des attaquants.
Lénine adopte alors une autre stratégie. Il approvisionne en nourriture Petrograd et Moscou, cherche à discréditer les marins de Kronstadt, et surtout envoie à Petrograd 45.000 soldats bien équipés. Les deux camps s’affrontent pendant une nuit et une journée, donnant lieu à des combats féroces. Les marins de Kronstadt sont finalement vaincus le 17 mars 1921.
La Démocratie Directe des soviets imaginée par de simples marins, corps d’élite de l’armée russe, qui ont pourtant tout fait pour être « maîtres de leur destin », restera ainsi lettre morte.
Si une partie des marins de Kronstadt parvient à fuir vers la Finlande, d’autres préfèrent rester et seront soit fusillés aux abords de Petrograd, soit envoyés dans les premiers camps de concentration russe.

       
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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 23:58

Dieu est mort, vive la Laïcité

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Le coup de grâce final (ou de disgrâce plutôt dans ce cas) fut donné à dieu par Nietzsche (Allemagne, 1844-1900). Le principe de sa philosophie est l’enthousiasme de la vie et sa morale une critique des idées chrétiennes de pitié et de résignation. Pour Nietzsche, la « morale d’esclaves » chrétienne place l’humain dans un état d’infériorité, et en fait une vertu ; cette morale doit céder sa place à la « morale des maîtres » (Par delà le bien et le mal, 1886). En déclarant « dieu est mort » dans « Ainsi parlait Zarathoustra » (1883), il considère la religion comme un alibi devant la faiblesse humaine et le malheur. Il fustige la morale ascétique des églises et rejette dieu que l’humain a inventé pour se contraindre à la résignation. Mais dieu étant mort, l’humain aliéné se libère du fardeau de la transcendance divine et de ses exigences morales et métaphysiques. Nietzsche constate cependant que l’humain, qui a tué dieu, n’en a pas tiré toutes les conséquences en se contentant de transformer le christianisme en humanisme ou en se tournant vers un athéisme religieux.
Son œuvre est une lutte pour la sauvegarde de l’humain devant le danger de la faiblesse et du nihilisme de la culture occidentale, produit par le christianisme qui détruit la vie en voulant la sauver. L’effort permanent pour surmonter le pessimisme doit transformer l’humain en « surhumain », être exceptionnel, Libre de toute servitude, qui saura assumer sa finitude. Après sa mort, ses propos, notamment dans « La Volonté de puissance », seront déformés par sa sœur, qui voudra y faire apparaître, à tort (Nietzsche se déclarait anti-antisémite), des prémices aux idées du national-socialisme, nazisme qui prendra le pouvoir à peine 30 ans après la mort de Nietzsche, suite à la honte infligée aux vaincus de la 1ère guerre mondiale par les vainqueurs.

En fait, Nietzsche puis Freud et consort, permirent aux humains d’envisager dieu autrement que comme avait pu l’enseigner à certain le catéchisme. Grâce à de nombreux intellectuels de cette acabit, les humains comprirent enfin que ce n’est pas dieu qui avait créé l’humain à son image (parce que sinon, voilà la dramatique personnalité de dieu), mais bien l’inverse. Ce que nous appelions dieu depuis la préhistoire (quelles que soient ses formes), n’était en fait que la résultante de la Conscience Collective, plus ou moins matinée de préceptes et obligations propres aux religieux. Les humains avaient créés de toute pièce dieu pour donner des explications « logiques » (en fonction des connaissances des époques) sur nos origines, nos buts et notre devenir. Ce concept permis aussi, et surtout, de définir les grandes orientations et règles de vie propres à toute société humaine. Ainsi, dieu n’était ni bon ni mauvais, mais humain. C’est pourquoi, même des dieux « civilisés » tels que Yahweh-dieu-Allah (le même avec différents noms), étaient particulièrement cruels ou s’en fichaient de nous, pauvres humains abandonnés à notre triste sort. Du coup, il était même plus facile pour les croyants de vivre en ce bas monde, car ils n’avaient plus à considérer que le grand Satan avait gagné la bataille (voire la guerre après la mort de Jésus ou Mahomet) contre les prophètes de dieu et qu’il nous avait définitivement laissé tomber comme des merdes. De fait, pour que l’apocalypse se réalise (jugement dernier des humains, avec avènement de la Jérusalem céleste sur Terre et son corollaire de nouveau Paradis : autrement dit le Grand Soir), il fallait que nous ne comptions que sur nous-mêmes. Processus lancé par la séparation de l’église et de l’état (pour avoir les mains libres de tout dogme) puis par la prise en charge directe des affaires sociales (d’où l’application de la Responsabilité Individuelle et Collective) par la chute de la gouvernance.

En cette fin de XIXè siècle, époque du progrès comme source de bonheur, la France, fille aînée de l’église (car l’ayant protégée depuis Clovis et Charlemagne), brise définitivement un tabou absolu et combattu de longue date : celui de la séparation de l’église et de l’état, de la différenciation du pouvoir temporel (politique : autorité sur les corps des serfs, détenue par le roi ou le gouvernement) sur le pouvoir spirituel (religieux : autorité sur les âmes, détenue par le pape). Depuis la Révolution Française de 1789, l’église était déjà bien mise à mal par les nouveaux concepts philosophique et « sociaux » : soit les prêtres se soumettaient au nouveau pouvoir du Peuple et adaptaient leurs prêches, soit ils seraient pourchassés. Le 12 juillet 1790, l’Assemblée Constituante vota la Constitution civile du clergé : cela institua une église nationale (privée de ses biens) avec des évêques et des prêtres élus par les fidèles, rémunérés par l’état et tenus de prêter un serment de fidélité « à la nation, à la loi, au roi». Ce régime avait été condamné par le Saint-Siège de sorte que s’opposaient depuis lors en France le clergé assermenté ou constitutionnel et le clergé insermenté ou réfractaire, fidèle à Rome.

Dès 1800, Napoléon Bonaparte, Premier Consul, manifesta le désir d’un rapprochement. Il en avait besoin pour consolider son régime. A la différence des Révolutionnaires qui avaient tenté d’exclure les religions de la sphère publique, lui voulut mettre l’église catholique, encore très influente, à son service. C’était le but de son Concordat de 1802 : il apporta au Premier Consul le soutien des catholiques et de certains monarchistes, tout en mettant fin aux guerres civiles et religieuses qui avaient divisé les Français tout au long de la Révolution.
Il fallut cependant attendre jusqu’en 1905 pour voir enfin entérinée la séparation de l’église et de l’état (loi Aristide Briant), après plusieurs lois Révolutionnaires en ce sens (1790 puis par la Commune de Paris en 1871). Cette loi sera avant tout l’achèvement d’un affrontement violent qui aura duré 115 ans et qui aura opposé deux visions de la France : la France catholique royaliste et la France républicaine et laïque. Pour information, en l’an 2000, il n’y avait que deux pays véritablement laïcs dans leur Constitution : la France et la Turquie (laïcité votée en 1928 sous l’impulsion de Mustafa Kemal, dit Atatürk ; il copia/adapta nombres d’institutions et pensées européennes, en rupture avec l’empire ottoman, « l’homme malade de l’Europe »).
L’alliance du sabre et du goupillon avait vécue !

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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 23:56

L'humain remis à sa place : un animal comme les autres, qui a évolué comme les autres

Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes


Après s’être attaqué aux dogmes de la physique, les scientifiques s’attèlent à comprendre les origines de l’Humanité et des (autres) animaux : ils cherchent à expliquer la Nature et ainsi, définir la place de l’humain.

Longtemps la question fut réglée par la bible. Dieu avait créé l’Univers en 6 jours, et consacré le dernier (il devait être fatigué le pauvre vieux barbu, c’est pour cela qu’il ne nous aurait pas complètement réussi) à façonner un être humain. Mais avec les voyages lointains, les découvertes de plantes et d’animaux se multiplient. Les catalogues naturalistes s’allongent. On y trouve, pêle-mêle, des données observées et des éléments de légendes. Au XVIIIè siècle, le suédois Charles Von Linné décide de mettre de l’ordre dans ce fatras, en inventant la systématique, cette classification des êtres vivants en classe, ordres, genres et espèces (nulle part n’apparaît le terme de race, terme plus politique que scientifique). En premier, il place les humains – qu’il baptise Homo Sapiens (qui sait) – dans l’ordre des primates, à côté des grands singes supérieurs – qu’il nomme Homo Sylvestris (de la forêt) – à cause de leurs ressemblances corporelles. C’est le premier pas vers la reconnaissance d’une parenté entre l’humain et les autres singes, voire les animaux en règle générale.

Jusqu’au XIXè siècle, en accord avec l’épisode du Déluge dans la bible, la théorie courante sur l’extinction des espèces avait pour nom Catastrophisme, selon laquelle les espèces s’éteignaient à cause de catastrophes (brusques changements environnementaux), suivies par la formation de nouvelles espèces ex nihilo (sorties de rien). Les espèces éteintes étaient retrouvées sous la forme de fossiles. Les espèces nouvelles étaient considérées comme immuables.
Le premier à jeter un pavé dans la mare du Catastrophisme, fut Charles Lyell (Angleterre, 1797-1875) qui démontra que la Terre avait subi des évolutions lentes et non des changements radicaux (évolution environnementale).
Par la suite, le second coup assené contre les phénomènes spontanés, fut donné par Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829) qui observa que toute nouvelle génération héritait des caractéristiques de ses ancêtres (il n’y avait donc pas de génération spontanée, comme on le cru également pour les bactéries). Il suggéra que les caractéristiques et les organes étaient améliorés par un usage répété et au contraire étaient amoindries ou supprimés par la non-utilisation chez chaque individu, qui transmettait ces améliorations et suppressions directement à ses descendants (hérédité génétique : évolution biologique).
C’est ensuite que Charles Darwin (Angleterre, 1809-1882), en voyage sur les îles Galapagos et surpris par certaines ressemblances entre des fossiles très anciens d’animaux pétrifiés et les bêtes bien vivantes qu’il aperçoit dans la forêt, formule ses pensées sur les modifications et le développement des espèces dans son Carnet sur la Transmutation des Espèces, en accord avec les Principes de Géologie de Charles Lyell. Il lit l’Essai sur le Principe de Peuplement de Thomas Malthus, lequel prédisait que la taille d’une population était limitée par la quantité de nourriture disponible, ce qui le fait réfléchir au problème de lutte pour la survie.
En 1859, Darwin établit dans son De l’origine des espèces que tous les individus d’une population sont différents l’un de l’autre. Certains d’entre eux sont mieux adaptés à leur environnement que les autres et ont de ce fait de meilleures chances de survivre et de se reproduire. Ces caractéristiques avantageuses sont héritées par les générations suivantes, et avec le temps deviennent dominantes dans la population. Ce processus progressif et continu résulte en l’évolution des espèces. Il osa démontrer, à la fin de sa vie dans le livre Filiation de l’humain, une parenté entre le singe et l’humain. Cela provoque un énorme scandale et toute la « bonne » société voulut l’abattre.

La religion ne pouvait décemment laisser passer une théorie affirmant que l’humain descendait du singe et non de l’argile, alors que dieu était censé avoir créé l’humain à son image. Darwin fut accusé de dénier l’existence de dieu en redéfinissant l’humain comme le résultat d’un processus naturel plutôt que comme la création de la volonté divine. Darwin, pourtant fils de pasteur, avait alors déjà cessé de croire à l’existence d’un dieu bienveillant lorsqu’il avait découvert le mécanisme de reproduction de la guêpe, dont les larves se développent en dévorant leur proie de l’intérieur en respectant scrupuleusement les organes vitaux !
Cependant, une découverte allait lui donner raison et ouvrir les yeux des plus sceptiques. Au mois d'août 1856, dans le cadre de l'exploitation d'une carrière, des ouvriers vidèrent une petite cavité de la vallée Neandertal (qui signifie « vallée de l'homme nouveau »), la grotte de Feldhofer. Ils y découvrirent des ossements et un fragment de crâne. Certains amateurs se rendirent compte qu'il s'agissait d'ossements anciens mais surtout incroyablement primitifs, correspondant à un homme nouveau, d'une « conformation naturelle jusqu'ici inconnue ». L'Homme de Neandertal est effectivement le premier humain fossile distinct d'Homo sapiens qui ait été découvert (même si non : un crâne d'enfant avait déjà été mis au jour à Engis en Belgique en 1830 – crâne de jeune individu sur lequel les traits caractéristiques des Néandertaliens étaient moins évidents –, puis un crâne d'adulte avait été trouvé à Gibraltar en 1848, mais sans doute était-il trop tôt, comme le prouvent d'ailleurs les difficultés pour faire admettre que les os recueillis à Neandertal correspondaient bien à un homme fossile). L'idée même qu'une espèce d'humain distincte de la nôtre ait existé par le passé (et ait disparu) fut d'ailleurs particulièrement difficile à admettre.
Malgré des différences importantes avec les os d’humains modernes, on estimait que les ossements dataient d'une période antérieure aux Celtes et aux Germains, et étaient ceux d'un individu appartenant à l'une des races sauvages du nord-ouest de l'Europe dont parlent les auteurs latins. Tous les chercheurs n'acceptent pas cette interprétation : pour certains, les os ont appartenu à un genre différent du nôtre, sans doute plus proche du singe, pour d'autres ils renvoient à un individu pathologique ou frappé d'idiotisme. Certains évoquent même un cosaque ayant déserté les armées russes en 1814.
Mais peu à peu les découvertes vont se multiplier, d'abord celles d'Homo sapiens fossiles associés à des vestiges lithiques et à des animaux disparus (dont l'Homme de Cro-Magnon en 1868, accompagné de mammouths), puis d'autres Homo neanderthalensis, encore en place dans les sédiments, complets et présentant les mêmes spécificités anatomiques : parmi les plus spectaculaires, il faut citer les deux squelettes de la Grotte de Spy en 1886 puis la sépulture de l'Homme de la Chapelle-aux-Saints en 1908. Elles contribuèrent à faire définitivement accepter l'existence d'une nouvelle espèce d'humain par la communauté scientifique.

Alors que son œuvre précisait bien que les fossiles et les animaux étaient de la même origine et appartenaient aux mêmes familles mais que le temps les avait fait différents selon les pressions de l’environnement, certaines interprétations hors contexte de la théorie de Darwin, ni voulues ni prévues par celui-ci, ont eu des effets dérivés graves. Deux se sont révélées socialement catastrophiques : le darwinisme social a interprété des phrases de Darwin exprimant une probabilité (« les organismes plus adaptés doivent éliminer à long terme les moins adaptés ») comme des impératifs catégoriques, c’est l’eugénisme.
Mais plus grave, la doctrine du nazisme provenait aussi d’un darwinisme mal compris, et peut-être également du traumatisme psychologique provoqué par cette théorie dans beaucoup d’esprits (si de nombreuses lignées étaient condamnées à ne pas survivre, certains préféraient que leur lignée ne soit pas de celles-là). Ainsi, dans le contexte d’un catholicisme (du déisme en général) à bout de souffle et d’une crise politico-économique, les nazis s’appuieront sur la haine viscérale des chrétiens envers les juifs (jugés être déicides pour avoir participé, du moins passivement, à la mort de Jésus, juif lui même). Pour renforcer la chrétienté agonisante (en assurant les bons chrétiens de leur origine « pure »), fortement ébranlée par l’origine primate de l’humain, elle utilisa les théories de Darwin qu’elle ne pouvait combattre, en les retournant contre les ennemis de Rome. La théorie de l’évolution servit malheureusement à « justifier » le concept de races (alors qu’il n’y a qu’une race, c’est la race humaine – Homo Sapiens–, avec différentes ethnies / sous-espèces), qui fut la base de l’extermination des juifs. Les « forts » (« les chrétiens ») pour survivre, pouvaient éliminer les « faibles » (toutes minorités ethniques, culturelles, sexuelles, …) car de toute façon, l’évolution, la Nature, le ferait. Et le pape Pie XII donna en plus son aval (qui ne dit mot consent), laissant faire un massacre à l’échelle industrielle (Hitler aurait dit pour justifier son crime contre l’Humanité que personne n’avait réagi ni ne se souvenait du génocide arménien, alors que dès 301 l’Arménie devint le premier pays où le christianisme fut religion d’état, donc pour sûr que le pape n’allait pas lever le petit doigt pour les juifs « tueurs de prophète »).
Les nazis exterminèrent également les Gitans (censés être les descendants de Caïn, le frère meurtrier d’Abel), car ils furent maudits à vagabonder sur la Terre et à être un peuple d’artistes (« ils vivent sous des tentes, sont pasteurs et jouent de la harpe et de l’orgue » selon la bible).
Darwin, finalement, tombe bien a propos : sa théorie permet d’expliquer le concept de « race maudite », celle des enfants de Cham. La Genèse nous explique que Noé commença à cultiver la terre, et planta de la vigne. Un jour il but du vin, s’enivra, et se découvrit. Il était nu, au milieu de sa tente. Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père, et il le raconta à ses deux frères. Alors Sem et Japhet prirent le manteau, le mirent sur leurs épaules, marchèrent à reculons, et couvrirent la nudité de leur père; comme leur visage était détourné, ils ne virent point la nudité de leur père. Lorsque Noé se réveilla de son vin, il apprit ce que lui avait fait son fils cadet Cham. Il bénit Sem et Japhet tout en maudissant Canaan (allez savoir pourquoi c’est le fils qui prend pour son père, ce dieu est cruel par nature) : « Que tu sois l’esclave des esclaves de tes frères! ». Cham est à l’origine des Chamites qui sont considérés par la tradition juive comme les ancêtres des Noirs (au sens Africains). Il eut pour fils Koush (Nubie au sud de l’Égypte), Misraïm (Égypte : même origine en arabe, autre langue sémitique, où Égypte se dit « Misr »), Pout (Pount situé sur la rive occidentale de la mer Rouge à la hauteur de l’Érythrée actuelle : Ethiopiens, anciennes tribus d’Arabie du Sud, Yéménites) et Canaan (Canaanites de Palestine et du Liban).
Alors que l’esclavage tendait à être aboli (tout d’abord en 1794, puis remis par Napoléon en 1802, définitivement aboli en 1848 en France, grâce à Victor Schœlcher, Alsace), la religion catholique (majoritaire dans les pays colonisateurs) utilisa Darwin pour justifier l’envoi de missionnaires évangélisateurs en Afrique et surtout continuer l’esclavage (les Chamites étant une « race maudite » destinée à être des serfs).

Dans le contexte de Darwin et de contestation scientifique de fin de XIXè siècle, d’autres découvertes (archéologiques cette fois-ci) vinrent durablement ébranler une foi déjà vacillante. En 1872, suite aux fouilles de la bibliothèque de Ninive (Irak actuel), on découvrit des tablettes d’argile relatant l’épopée de Gilgamesh, faisant reculer les plus anciennes civilisations orientales de 2000 ans par rapport à ce qu’enseignaient les auteurs antiques. La beauté et la richesse symbolique du récit firent d'autant plus sensation lors de leur révélation devant la Société d'Archéologie Biblique de Londres, que d’autres textes relatant le déluge ressemblait beaucoup, mais en plus étoffé, à l’épisode de Noé dans la Bible.
De plus, on découvrit par la suite de nouvelles preuves que la bible n’était qu’une compilation remaniée et édulcorée vers le -VIè siècle (à des fins politiques et nationalistes) de nombreux textes antiques provenant des grandes civilisations de l’Orient.

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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 23:53

La Grande Dépression de 1873 à 1896

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La Grande Dépression débute le vendredi 9 mai 1873 à Vienne où la Bourse s’effondre en réaction à la faillite du Kreditanstalt, krach qui affecte peu de temps ensuite la Bourse de New York. La période de crise rompt avec le développement relativement continu de l’activité économique depuis le début du XIXe siècle en remettant en cause les mécanismes du marché. Ceux ci étaient rendus possibles jusqu’alors par la multitude des structures de petites et moyennes tailles et l’absence d’organisation salariales. La naissance des syndicats et le développement des très grandes firmes ont compromis cet équilibre en rigidifiant les variables du marché : les prix et les salaires. Les grandes banques d’affaire venaient de connaître un développement sans antécédent, leur inexpérience contribuant à l’irrationalité financière et à l’apparition de bulles spéculatives à l’origine des krachs. Un premier black Friday le 11 mai 1866 avait déjà secoué la Bourse de Londres.
La crise affecte en particulier le secteur sidérurgique en Europe et les chemins de fer aux États-Unis, où plusieurs grandes compagnies comme la Northern Pacific font faillite. La crise se renforce ensuite au début des années 1880. La spéculation sur les chemins de fer en France et aux États-Unis provoque des krachs, respectivement en 1882 et 1884, entraînant de nouveau la disparition de certaines banques d’affaires. Enfin en 1890, une des plus célèbres banques britanniques, la Baring (qui ne disparaît pas pour autant), dépose le bilan du fait de mauvaises spéculations à l’étranger.

La dépression économique durera jusqu’au milieu des années 1890 : 1893 ou 1896 selon les références. Cette longue stagnation - il ne s’agit pas ici d’une chute de la production comme dans les années 1930, mais d’un marasme économique - s’accompagne de crises plus brèves liées en partie aux détournements des banques vers les placements de court terme. Face à la crise, les grandes entreprises se concentrent afin de maintenir leurs profits, formant des cartels en Allemagne, des trusts aux États-Unis. Cette stratégie est fortement encouragée en Allemagne, pays connaissant une certaine prospérité et comblant son retard, dépassant la France et rattrapant le Royaume-Uni au plan industriel. Aux États-Unis la constitution de ces trusts sera combattue dès la fin de la crise par la législation du Sherman Anti-trust Act (1890).
À part la concentration, l’autre conséquence majeure de la crise est l’arrêt soudain de la première expérience de libéralisation des échanges internationaux. Depuis le traité de libre-échange de 1860 entre le Royaume-Uni et la France, les pays industrialisés d’Europe occidentale multipliaient les traités de libre-échange bilatéraux, tout en s’accordant la clause de la nation la plus favorisée (qui rendait finalement les traités multilatéraux). Pour protéger leurs entreprises dans un contexte de crise, les états relèvent leurs tarifs douaniers : les tarifs Méline en France calment les agriculteurs ; le tarif Mac Kinley élève les tarifs américains à 49% (57% en 1897). Seul le Royaume-Uni, terre promise du libéralisme, conserve unilatéralement le libre-échange. Pour trouver de nouveaux débouchés, les nations européennes se lancent dans une nouvelle vague de colonisation. Jules Ferry l’explique à la Chambre des députés, « la politique coloniale est fille de la politique industrielle ».

La crise de 1873-1896 s’inscrit par ailleurs dans le mouvement des cycles économiques longs décrits par Kondratiev et expliqués par Joseph Schumpeter en 1911 dans sa Théorie de l’évolution économique : des cycles courts de 6 à 11 ans, imbriqués dans des cycles plus longs de 20 à 25 ans, généralement marqués par deux phases, une phase de croissance puis de récession.
Les innovations de la précédente période de croissance, dans la métallurgie, les chemins de fer ou la chimie, ne suffisent plus à assurer les profits des entrepreneurs. Toutefois de nombreuses inventions sont porteuses d’espoir d’innovation pour une future période de croissance : électricité, automobile, pétrole, premiers essais de l’aviation.

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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 23:51

La montée du Fédéralisme

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La candidature le 21 juin 1870 du prince allemand Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen au trône d'Espagne, vacant depuis la Révolution de septembre 1868 est l'élément déclencheur de la guerre. Le 6 juillet le duc de Gramont, ministre des Affaires étrangères, annonce que la France s'oppose à cette candidature (pour que la France ne soit pas prise en étau à l’Est et au Sud). Le 12 juillet Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen retire sa candidature, ce qui est annoncé par son père le prince Antoine. Le 13 juillet, alors que la France lui demande, par l'intermédiaire de son ambassadeur Benedetti envoyé auprès de lui dans la ville d'eaux d'Ems, de garantir le retrait de Léopold, le roi Guillaume de Prusse, agacé, fait confirmer la renonciation du prince, en ajoutant qu'il « n'a plus rien d'autre à dire à l'ambassadeur ».
Cependant son télégramme (la dépêche d'Ems) relatant son entretien avec l'ambassadeur de France est réécrit par le premier ministre de Prusse Bismarck (même si Léopold s'est bien retiré), pour laisser croire à un congédiement humiliant de l'ambassadeur de manière à provoquer l'indignation des Français. Le premier ministre cherche en effet à abaisser une France arrogante, dont la position diplomatique est un obstacle pour souder les états allemands et ouvrir la voie à l'unité allemande (volonté prussienne de dominer toute l'Allemagne, qui n'était alors qu'une Fédération d'états quasi-Indépendants). Même s'il ne cherche pas forcément la guerre, le premier ministre Bismarck est bien informé des réalités de l'armée française, vieillissante et non préparée à une guerre européenne, démoralisée par le désastre de l'expédition au Mexique, soldats mal équipés, mauvais positionnement des dispositifs, aucun chef de valeur. Il sait en conséquence qu'une guerre pourrait servir les objectifs allemands de la Prusse.
La presse parisienne dénonce l'affront. La mobilisation, arrêtée secrètement le 13 juillet, est signée le 14. Le 15, elle est approuvée par le Corps législatif. Malgré les ultimes avertissements d'Adolphe Thiers, le Corps législatif français vote aussi les crédits de guerre.

Mal préparés, très inférieurs en nombre et très mal commandés, les Français sont sévèrement battus dans plusieurs batailles, où ils font cependant quelque fois preuve de panache, le plus souvent héroïque, notamment lors de la bataille de Reichshoffen.

Dès le lendemain de la défaite de Forbach, une grande agitation se manifeste à Marseille. 40000 personnes ayant à leur tête Gaston Crémieux, Naquet et quelques autres manifestent devant la préfecture. L'arrestation d'Alfred Naquet provoque une recrudescence de colère et aussitôt se forme un Comité central d'action Révolutionnaire : la foule occupe bientôt la mairie et les membres du Comité sont portés au pouvoir sous les acclamations populaires. Ce Comité, comprenant surtout des membres de l'Internationale (en l'absence de Bastelica, la section marseillaise reçut très vraisemblablement les ordres directs de Bakounine) et quelques républicains radicaux, et présidé par Gaston Crémieux, se trouve ainsi à la tête d'un pouvoir Révolutionnaire issu du Peuple. Malheureusement, ses délibérations sont de courte durée, car une escouade de policiers, dispersant la foule aussi prompte à s'enthousiasmer qu'à devenir d'une passivité extrême, bloque les Insurgés dans la mairie et capture les membres du Comité. Les prisonniers, au nombre d'une trentaine environ, sont enfermés au Fort Saint-Jean et entassés dans un cachot puant. Le 10 août, sur ordre de l'impératrice régente, l'état de siège est proclamé et le 27 ils sont jugés.

Le 2 septembre, à la bataille de Sedan, l'empereur français Napoléon III est fait prisonnier avec 100 000 soldats. Cela entraîne deux jours plus tard une Révolution sans violence à Paris : les socialistes d'Auguste Blanqui tentèrent d'organiser une Insurrection, mais l'opposition parlementaire, surtout républicaine, menée par Léon Gambetta parvint à mettre en place un gouvernement provisoire, dit de la Défense Nationale. Ils proclamèrent la république le 4 septembre, au balcon de l'Hôtel de Ville de Paris. Le 28 septembre, le leader Anarchiste russe Bakounine, vient de Genève pour soulever la ville de Lyon, en proclamant l'abolition de l'état. Il échoua, mais les principes furent plus tard donnés en exemple par la Commune de Paris.

Le 7 octobre Gambetta quitta Paris en ballon pour tenter de réorganiser la défense à partir de la province (les départements du Midi de la France et du Sud-Est, crée la « Ligue du Midi pour la défense de la République »). En effet, avec Paris assiégé à partir du 18 septembre (après la bataille de Sedan, la IIe armée prussienne du Kronprinz de Prusse, entreprend le siège de Paris – qu’ils ne sont pas en mesure d’attaquer de front–, avec 2 armées allemandes, représentant 400 000 soldats prussiens, les troupes du maréchal Von Molke commencent d'importants travaux de terrassement et de fortification pour empêcher toute sortie des assiégés, ils occupent les hauteurs autour de la capitale et y installent leur artillerie, jusqu'au 28 janvier 1871), c'est toute la France qui était bloquée du fait de son organisation en étoile.
Le 27 octobre, la capitulation précipitée de Bazaine et de l'armée de Metz (150 000 hommes) porta un grave coup à la France, provoquant une nouvelle manifestation de masse : les semaines passant, la méfiance et l'hostilité des travailleurs envers le gouvernement augmentaient. Des rumeurs persistantes se répandirent au sujet des négociations avec Bismarck. Le 31 octobre, avec la capitulation de Metz et de la perte du Bourget, plusieurs contingents de la Garde Nationale, conduits par Flourens (le courageux commandant du bataillon de Belleville), attaquèrent et occupèrent temporairement l'Hôtel de Ville, la foule gronde contre le général Trochu (gouverneur militaire de Paris) et l'armistice. Un bataillon pactise avec les manifestants, mais l'énergique Jules Ferry réussit à rétablir l'ordre. A ce stade, cependant, la majorité des travailleurs n'était pas encore prête à agir de manière décisive contre le gouvernement. Isolée, l'Insurrection s'est rapidement essoufflée. Blanqui s'est enfui et Flourens a été emprisonné.

Le 1er novembre 1870, le préfet Esquiros de la région marseillaise s'oppose à Gambetta et au gouvernement provisoire. Au Conseil municipal un affrontement se produit entre les modérés et les Révolutionnaires et très vite, la Garde nationale (bourgeoise) va s'opposer à la Garde civique et l'Internationale. La réaction populaire est immédiate et spontanée : l'hôtel de ville, défendu par les gardes nationaux est occupé et la Commune Révolutionnaire est proclamée aussitôt. Un comité d'une vingtaine de membres est formé qui représente toutes les nuances de l'opposition radicale et socialiste parmi lesquels plusieurs membres de l'Internationale. Le général Cluseret qui vient d'arriver à Marseille après l'échec de la Commune de Lyon se joint bientôt à eux, et la Commune prend l'héritage de la Ligue du Midi. Mais Esquiros qui jouit de l'estime populaire se retire (son fils atteint de typhoïde meurt et ce deuil l'abat profondément); il est remplacé par Alphonse Gent qui, à la faveur des circonstances (un attentat manqué contre lui qui soulève la réprobation générale) va reprendre le pouvoir en main pour le compte du gouvernement et écarter tous ceux qui pouvaient raffermir la volonté populaire. Le 13 novembre, le préfet télégraphie à Gambetta que l'ordre tout entier règne à Marseille. Du 5 au 8 novembre, les élections municipales amenèrent au niveau national à une importante avancée des radicaux, partisans des Libertés municipales, mais adversaires de l'Insurrection.

La capitulation de Metz intervenait au moment où le gouvernement, parti s'établir à Tours, était parvenu à organiser une Armée de la Loire. Les Prussiens, libérés de la pression de Bazaine, pouvaient alors concentrer leurs forces sur l'armée de la Loire, ce qui obligea le gouvernement à se replier sur Bordeaux.
Le 3 novembre, le député républicain breton Emile de Kératry, nommé commandant des forces de Bretagne, regroupe à Conlie près du Mans, 25 000 hommes soldats et volontaires bretons, pour y former une « armée de Bretagne », au statut avancé, puisqu'il prévoyait même l'élection des chefs par la base. En fait, le gouvernement spéculait sur ce qu'il appelait « l'esprit de clocher breton » et sur l'ardeur au combat que susciterait pour des combattants peu francisés le fait de monter au feu tous ensemble, groupés derrière leurs propres drapeaux. Gambetta douta de la fiabilité de ces troupes, et le comte de Kératry fut soupçonné d'intentions séparatistes. Cette armée est abandonnée par le gouvernement, dans des conditions sanitaires épouvantables : pénurie de tentes, de couvertures, de chaussures, tentes inondées, boue jusqu'à mi-jambe, etc. Des dizaines de soldat meurent de faim, de froid et de maladie dans ce que certains surnommaient « Kerfank », la ville de boue en breton. Il est prévu d'armer ces hommes avec les surplus de la guerre de Sécession américaine, mais ces armes promises par Gambetta n'arrivent pas.
Le 22 novembre, cette « mauvaise » troupe (désillusionnée en tout cas) reçoit l'ordre de s'opposer à la poursuite de l'invasion prussienne. Léon Gambetta (re)promet des armes au général de Kératry, mais le lendemain, il interdit la livraison des armes et des munitions aux 80 000 Bretons par peur d'un réveil chouan.
Le gouvernement de la défense nationale a renoncé depuis longtemps à la Lutte, les armées de province ne peuvent secourir les défenseurs de Paris. A partir du 5 janvier des pièces de gros calibre bombardent Paris, 10 000 obus sont tirés, faisant 395 morts et détruisant près de 200 immeubles. Les gardes nationaux, à l’instigation des comités de vigilance, demandent la déchéance du gouvernement du 4 septembre aux cris de « Vive la Commune ! ».
Le 7 janvier, l’affiche rouge, rédigée en partie par Jules Vallès au nom du comité des vingt arrondissements, réclame une attaque en masse, la réquisition générale, le rationnement gratuit, et le gouvernement du Peuple.

L’armée de la Loire est vaincue au Mans le 11 janvier 1871, l’armée du nord le 19 à Saint-Quentin et celle de l’est s’échappe en Suisse !
Le 18 janvier, l'Unité allemande étant réalisée, les souverains allemands réunis au château de Versailles proclamèrent le roi Guillaume de Prusse empereur.

Dans Paris, la famine et la pauvreté provoquées par le siège avaient des conséquences désastreuses, et l'urgence de briser ce siège se faisait sentir toujours plus vivement. Après l'échec de la sortie en direction du village de Buzenval (imaginée pour « calmer » les Parisiens les plus bellicistes), le 19 janvier 1871, le général Trochu, complètement discrédité, n'eut d'autre choix que de démissionner. Il fut remplacé par Vinoy, qui, déclara immédiatement que les Parisiens ne devaient se faire « aucune illusion » sur la possibilité de vaincre les Prussiens. Il était devenu clair que le gouvernement comptait capituler. Les clubs politiques et les comités de vigilance appelèrent les gardes nationaux à s'armer et à marcher sur l'Hôtel de Ville. D'autres détachements se rendirent aux prisons pour chercher et libérer Flourens. Sous la pression croissante de la population, la classe moyenne Démocrate de l'Alliance Républicaine réclama un « gouvernement populaire » pour organiser une Résistance effective contre les Prussiens. Mais lorsque les gardes nationaux arrivèrent devant l'Hôtel de Ville, le 22 janvier, un dénommé Chaudry, représentant le gouvernement, a violemment crié sa colère contre les délégués de l'Alliance. Il n'en fallait pas plus pour convaincre les républicains de se disperser immédiatement. Les gardes bretons chargés de défendre le gouvernement ont ouvert le feu sur les gardes nationaux et sur les manifestants qui tentaient de s'opposer à la trahison des républicains. Les gardes nationaux ont tiré quelques salves à leur tour, mais ont dû finalement se replier.

A la suite de ce premier conflit armé avec le gouvernement, le mouvement populaire s'est temporairement affaibli. Le républicanisme petit-bourgeois, représenté par l'Alliance Républicaine, s'était montré complètement incapable de faire face à la Résistance de la classe dominante. Il ne pouvait plus, par conséquent, prétendre à un quelconque rôle dirigeant. L'accalmie apparente a renforcé la confiance du Gouvernement de Défense Nationale. Le 28 janvier 1871, Paris à bout de vivres, il procéda à la capitulation qu'il avait secrètement préparée depuis le début du siège (après 132 jours de siège particulièrement difficiles pour la population : famine et maladies, aggravées par un climat glacial) : Jules Favre, ministre des Affaires étrangères du gouvernement de la Défense nationale, signe un armistice avec Bismarck. Celui-ci prévoit, une indemnité de guerre importante (6 milliards de francs - réduits après négociation à 5 milliards), l’abandon de l'Alsace et une partie de la Lorraine (Belfort, qui avait été défendu avec acharnement, sous le commandement du colonel Pierre Denfert-Rochereau, reste française), un défilé des troupes allemandes sur les Champs-Élysées (histoire de bien enfoncer et retourner le couteau dans la plaie).
Outre la fin des hostilités pour une période de quinze jours renouvelables, les préliminaires de « paix » (faut le dire vite vu la tension qu’ils engendraient, comme plus tard avec le traité de Versailles – la vengeance de première guerre mondiale) la convocation d'une Assemblée nationale, chargée de décider de la poursuite de la guerre ou de la paix. Opposé à la trêve, Gambetta démissionna (comme tant d’autres – les futurs Communards en premier – humiliés par les cinglantes défaites et le siège de Paris, il prônait la guerre à outrance).

Les Français, lassés de la guerre ou inquiets de la voir se rapprocher de leur région, toujours méfiants vis-à-vis des troubles parisiens, préférèrent voter pour les tenants de la paix sans condition, c'est-à-dire les listes conservatrices dans lesquelles les notables figuraient en bonne place. Toutefois l'Est occupé, la région lyonnaise menacée, le Midi, les Alpes et bien sûr Paris renouvelèrent leur attachement à la république.
Les élections du 8 février envoient une forte proportion de monarchistes à l'Assemblée nationale. Tous les élus de Paris sont des républicains, souvent extrémistes. Le gouvernement de la République se réunit d'abord à Bordeaux, puis à Versailles, pour ne pas tomber sous les Révoltes parisiennes comme cela a failli se produire pendant le gouvernement de la Défense nationale (31 octobre notamment).
Les monarchistes triomphants furent pourtant incapables de rétablir immédiatement la royauté. La république ne les inquiétait
plus : persuadés qu'une république ne durait jamais bien longtemps, ils étaient ravis de la voir assumer la défaite et rétablir l'autorité à Paris. Ils chargèrent Adolphe Thiers de ces tâches ingrates.

Depuis le 17 février, le gouvernement de la république est dirigé par Adolphe Thiers (chef du pouvoir exécutif) ; il cherche à conclure un traité de paix avec la Prusse. Les Parisiens, qui ont supporté un siège très dur, veulent protéger Paris des Prussiens et ouvrir une nouvelle ère politique et sociale. Ils refusent de se laisser désarmer.
Le 24, 2 000 délégués de la Garde nationale se réunissent au Vauxhall et des Manifestations ont lieu place de la Bastille. Le 26, les gardes nationaux, devant le fait que les Prussiens devaient défilés sur les Champs-Élysées (ils le feront le 1er mars, dans une ville morte aux fenêtres drapées de noir), enlevèrent 234 canons et les répartirent sur Montmartre et Belleville. Le Comité central fit saisir les dépôts de munitions et 450 000 fusils : l’armée de la Révolution était ainsi en état de combattre !
C'est donc l'épreuve de force entre les royalistes, grands bourgeois et conservateurs provinciaux, tous favorables à une paix rapide avec l'Allemagne, retirés à Versailles et la population parisienne (essentiellement celle des quartiers de l'est parisien soumise aux très dures conditions salariales et sociales de l'époque et principale victime de la famine due au siège de Paris par les Allemands). Un conflit entre Paris et l'Assemblée « rurale » était désormais inévitable. Le danger contre-révolutionnaire, en relevant la tête, a donnée une nouvelle et puissante impulsion à la Révolution parisienne. Les soldats prussiens devaient bientôt entrer dans la capitale. L'accalmie du mouvement fit place à une nouvelle et bien plus puissante vague de protestation. Des manifestations armées de la Garde Nationale se multipliaient, massivement soutenues par les travailleurs et par les couches les plus pauvres et affamées de la population parisienne. Les travailleurs en armes dénoncèrent Thiers et les monarchistes comme des traîtres et en appelèrent à la « guerre à outrance » pour la défense de la république. Les événements du 31 octobre et du 22 janvier avaient été une anticipation de cette nouvelle flambée Révolutionnaire. Mais cette fois-ci, les éléments les plus Révolutionnaires n'étaient plus
isolés : l'ensemble de la classe ouvrière parisienne était en pleine Révolte.

À Paris, la mixité sociale dans les quartiers, de règle depuis le Moyen-Âge, a presque disparue avec les transformations urbanistiques du Second Empire. Les quartiers de l'ouest (VIIeme, VIIIeme, XVIeme et XVIIeme arrondissements) concentrent les plus riches des Parisiens (notamment pour éviter que le vent de l’océan ne leur amène de mauvaises odeurs, des industries et de la populace). Les quartiers centraux conservent encore des personnes aisées. Mais les classes populaires ont été regroupées à l'Est (XIeme, XIIeme, XIIIeme, Xeme, XVIIIeme, XIXeme et XXeme arrondissements). Les ouvriers sont très nombreux : 442 000 sur 1,8 millions d'habitants selon le recensement de 1866. S'y ajoutent de très nombreux artisans (près de 70 000, la plupart travaillant seuls ou avec un unique ouvrier) et de très petits commerçants dont la situation sociale est assez proche de celle des ouvriers. Ces classes populaires ont commencé à s'organiser. Le droit de grève qui a été accordé en 1864, a été très utilisé dans les dernières années du Second Empire. A l'occasion d'élections législatives de février 1864, des ouvriers publient le Manifeste des Soixante, qui réclame la Liberté du travail, l'accès au crédit et la Solidarité. Depuis septembre 1864, il existe une Internationale ouvrière, qui a des représentants à Paris (en 1868, le gouvernement impérial dissout la section française de l'Internationale dont les membres ont participé à des manifestations républicaines). La loi sur la liberté de la presse de 1868, permet l'émergence publique de revendications économiques anticapitalistes : la « nationalisation » des banques, des assurances, des mines, des chemins de fer (programme de Malon et Varlin pour les élections législatives de 1869)... Les blanquistes, qui prônent l'Insurrection, se manifestent de plus en plus.

Il n'est donc pas étonnant que les classes populaires parisiennes craignent de se voir une nouvelle fois frustrées des bénéfices de « leur » Révolution de septembre 1870 (renversement du Second empire). Déjà, après les journées Révolutionnaires parisiennes de juillet 1830 et après celle de février 1848, et les élections de mai 1848, les classes aisées avaient confisqué le pouvoir politique à leur profit, en installant la monarchie de juillet et le Second Empire. En 1871, les Parisiens sont méfiants envers l'assemblée nouvellement élue en février 1871, où les deux-tiers des députés sont des monarchistes de diverses tendances (ceux-ci militent d'ailleurs pour un rétablissement de la monarchie !) ou des bonapartistes.
Le 3 mars (juste après le départ des troupes prussiennes de la ville), devant la capitulation du gouvernement et la menace d'une restauration monarchiste, une profonde transformation de la Garde Nationale est menée. Un « Comité Central de la Fédération de la Garde Nationale » fut élu, représentant 215 bataillons. De nouveaux statuts furent adoptés, stipulant « le droit absolu des gardes nationaux d'élire leurs dirigeants et de les révoquer aussitôt qu'ils perdraient la confiance de leurs électeurs » (dans leur essence, le Comité Central et les structures correspondantes au niveau des bataillons préfiguraient les soviets de travailleurs et de soldats qui firent leur apparition, en Russie, aux cours des Révolutions de 1905 et de 1917).
Du 22 au 26 mars, dans plusieurs autres villes de France (Marseille, Lyon, Saint-Étienne, Toulouse, Narbonne, Grenoble, Limoges) des Communes sont proclamées, mais elles furent toutes rapidement réprimées.

Le Comité central s’installa à l’Hôtel de Ville, revendiquant pour le prolétariat le Droit absolu de prendre en main ses destinées, et fit procéder à l’élection d’un conseil général de la Commune de Paris élu par le Peuple.
La Commune, déclarant alors son Autonomie, afficha ses ambitions en se constituant en gouvernement régulier, désignant des ministres (délégués plutôt), en rendant des décrets applicables à toute la France, dont elle voulait transformer l’organisation centralisée en une Fédération de Communes Autonomes Libres et Egales, en adoptant un nouveau drapeau (le drapeau rouge refusé par Lamartine en 1848, le tricolore étant jugé signe de trahison à la patrie par les fautes des « représentants »).
L'assemblée, méfiante du Paris populaire toujours prêt à s'enflammer, décide, le 10 mars, de siéger à Versailles (sous contrôle des Allemands et dans la ville qui est le symbole de la monarchie absolue !). Paris est privé de son statut de capitale de France en faveur de Versailles.
L'Assemblée Nationale réactionnaire provoquait constamment les Parisiens, les décrivant comme des égorgeurs et des criminels. L'assemblée mène une politique sociale qui va mettre en difficultés une partie des Parisiens. Le siège avait mis de nombreux travailleurs au chômage, et les indemnités versées aux gardes nationaux étaient tout ce qui les séparait de la famine.

Le 10 mars, l’assemblée décide la suppression du moratoire des effets de commerce, des loyers et des dettes (les versements étaient suspendus pendant la guerre). De nombreux ouvriers, artisans et commerçants se voient menacés dans leurs moyens de vivre (on estime à près de 150 000 les personnes ainsi menacées de faillite ou de poursuites judiciaires).
Le gouvernement supprime la solde quotidienne de 1,50 franc des soldats de la Garde nationale, qui ne pouvaient prouver qu'ils étaient incapables de travailler, privant ainsi une partie des classes pauvres de Paris d'une source de revenus. Cette politique rappelle, aux plus vieux des Parisiens, celle menée au printemps 1848, par l'Assemblée dominée par le Parti de l'Ordre dont un des chefs était Thiers (fermeture des Ateliers nationaux).
Il décréta également que les arriérés de loyer et toutes les créances devaient être réglés dans les 48 heures. Ceci menaçait tous les petits entrepreneurs de banqueroute immédiate. Ces mesures, et bien d'autres encore, frappèrent de plein fouet les sections les plus pauvres de la société, mais aboutirent aussi à une radicalisation des classes moyennes parisiennes, dont le seul espoir de salut résidait désormais dans le renversement révolutionnaire de Thiers et de l'Assemblée Nationale.

Quand le gouvernement décide de désarmer les Parisiens ceux-ci se sentent directement menacés. Il s'agit de soustraire aux Parisiens les 227 canons entreposés à Belleville et à Montmartre. Les Parisiens considèrent ces canons comme leur propriété (puisqu’ils les ont financés sur leurs maigres ressources). Ils se voient sans défense vis à vis d'éventuelles attaques des troupes gouvernementales (comme en juin 1848). Thiers avait commandé la construction des fortifications qui entouraient Paris, alors qu'il était ministre de Louis-Philippe. Il avait conçu cette enceinte pour défendre la ville contre des ennemis, mais avait aussi déjà calculé à l'époque que, pour mettre un terme aux Insurrections populaires, il suffisait d'enfermer les Insurgés dans la ville, puis de les réprimer. En février 1848, Thiers avait vainement proposé ce plan au roi Louis-Philippe, pour briser la Révolution parisienne. Cependant les Parisiens disposent de près de 500 000 fusils.

Le 17 mars 1871, Thiers et son gouvernement, évaluant mal l'état d'esprit des Parisiens, envoient la troupe au cours de la nuit s'emparer des canons de la butte Montmartre. Ce même jour, Thiers prend soin de faire arrêter Auguste Blanqui (républicain Révolutionnaire Insurrectionnaliste surnommé « l'Enfermé » parce qu'il avait passé plus de la moitié de sa vie dans les prisons des rois et de l'empereur) qui se reposait chez un ami médecin à Bretenoux (Lot). De là, il le fait transférer en Bretagne, sous surveillance militaire, avec ordre de tirer en cas d'évasion.
Le 18 mars, à Montmartre, au matin, le Peuple parisien entend les bruits de bottes de l’armée marchant au pas cadencé et s'oppose à la troupe venue chercher les canons (ils n’avaient même pas assez de chevaux pour mener correctement l’opération), puis, rapidement, celle-ci Fraternise – crosse en l’air – avec lui. Un peu partout dans Paris la population s'en prend aux représentants supposés du gouvernement, élève des barricades et Fraternise avec la troupe, elle aussi complètement désabusé par ce gouvernement. Deux généraux, Claude Martin Lecomte qui avait donné ordre de tirer sur la foule et Clément Thomas (responsable de massacres en juin 1848), sont fusillés rue des Rosiers. C'est le début de l'Insurrection. Thiers gagne Versailles et environ 100 000 Parisiens, surtout provenant des quartiers chics de l'ouest parisien et des fonctionnaires, l'y suivent.

Dans les huit jours qui séparent le 18 mars 1871 de l'élection à la Commune, le Comité Central de la Garde Nationale, émanation du Peuple en armes, fait fonctionner les services publics laissés à l'abandon. Dans ses proclamations pour la préparation aux élections de la Commune, le Comité Central définit clairement les conditions de l'exercice d'une véritable Démocratie Directe : « Les membres de l'assemblée municipale, sans cesse contrôlés, surveillés, discutés par l'opinion, sont révocables, comptables et responsables. Quand nous pourrons avoir les yeux partout où se trouvent nos affaires, partout où se préparent nos destinées, alors, mais seulement alors, on ne pourra plus étrangler la république ». La veille du scrutin, les membres du Comité Central prodiguent leurs ultimes conseils aux électeurs parisiens : « Ne perdez pas de vue que les hommes qui vous serviront le mieux sont ceux que vous choisissez parmi vous, vivant de votre propre vie, souffrant des mêmes maux. Défiez-vous autant des ambitieux que des parvenus ; les uns comme les autres ne consultent que leur propre intérêt et finissent toujours par se considérer comme indispensables. Nous sommes convaincus que, si vous tenez compte de ces observations, vous aurez enfin inauguré la véritable représentation populaire, vous aurez trouvé des mandataires qui ne se considèreront jamais comme vous maîtres ».
Les élections sont organisées le 26 mars pour désigner les 92 membres du Conseil de la Commune. Compte tenu des départs de Parisiens avant et après le siège de Paris par les Allemands, et de ceux qui suivent Thiers à Versailles (100 000 selon les dires de Thiers) les abstentions sont d'environ 25 pour cent, nombre normal pour l'époque. L'élection d'une vingtaine de candidats « modérés », représentant les classes aisées, montre que les élections furent relativement Libres. Les arrondissements de l'Est et du Nord (XVIIIe, XIXe, XXe, Xe, XIe), le XIIe et le XIIIe dans le sud ont voté massivement pour les candidats Communards. Les Ier, IIe, VIIIe, IXe et XVIe ont quant à eux voté massivement pour les candidats présentés par les maires du Parti de l'Ordre (environ 40 000 voix) et les abstentions y ont été très importantes. En fait 70 siègeront, du fait de la démission rapide d'élus modérés et de l'impossibilité pour certains d'être présents à Paris (par exemple Blanqui) et des doubles élections. Le Conseil est représentatif des classes populaires et de la petite bourgeoisie parisienne. On y trouve 25 ouvriers, 12 artisans, 4 employés, 6 commerçants, 3 avocats, 3 médecins, 1 pharmacien, 1 vétérinaire, 1 ingénieur, 1 architecte, 2 artistes peintres, 12 journalistes.

Toutes les tendances politiques républicaines et socialistes sont représentées : une vingtaine de « jacobins », admirateurs de la Révolution de 1789 et plutôt centralisateurs, à peine plus nombreux les « radicaux », partisans de l'Autonomie municipale et d'une république Démocratique et Sociale, une dizaine de « blanquistes », adeptes de l'Insurrection avant-gardistes (mais pour faire quoi après ???), quelques « proudhoniens », partisans de Réformes Sociales siègent, enfin des « Indépendants » ont été élus, tels Jules Vallès et Gustave Courbet. En somme, les élus sont loin d’être tous des suppôts de l’Internationale, même si celle-ci, de Londres, exerce une certaine influence (dans le sens où ses membres, internationaux comme son nom l’indique, posent avec leurs Différences culturelles les vraies questions de base, mais leurs réponses ne sont pas forcément acceptées tel quel – ce serait même plutôt l’inverse, notamment de par la mainmise des communistes autoritaires sur ce groupement).
Rapidement le Conseil de la Commune se divise en « majorité » et
« minorité ». Les majoritaires sont les « jacobins », les « blanquistes » et les « Indépendants ». Pour eux le politique l'emporte sur le social. Se voulant les continuateurs de l'action des Montagnards de 1793, ils ne sont pas hostiles aux mesures centralisatrices voire autoritaires ; cependant ils voteront toutes les mesures sociales de la Commune. Les minoritaires sont les « Radicaux » et les « Internationalistes » Proudhoniens, ils s'attachent à promouvoir des mesures sociales et antiautoritaires, ils sont les partisans de la république Démocratique et Sociale à tendance Fédéraliste.
À côté de ces personnalités, il ne faut pas oublier l'extraordinaire effervescence politique que manifestent les classes populaires de Paris. La tension politique est maintenue par les élections à répétition, le 26 mars pour le Conseil de la Commune et le 16 avril pour des élections complémentaires. Les cérémonies officielles permettent aussi les rassemblements: l'installation du Conseil de la Commune à l'Hôtel de ville le 28 mars, les obsèques du socialiste Pierre Leroux à la mi-avril, la destruction de l'hôtel particulier de Thiers, la démolition de la Colonne Vendôme le 16 mai (symbole des guerres impériales). Mais surtout la population peut se retrouver dans de nombreux clubs pour y discuter de la situation, proposer des solutions voire faire pression sur les élus ou aider l'administration Communale. Réunis dans les lieux les plus divers, ils permettent à des orateurs réguliers ou occasionnels de faire entendre les aspirations de la population, en particulier la mise sur pied d'un nouvel ordre social favorable aux classes populaires. S'ajoutant aux titres déjà existants, plus de 70 journaux sont créés pendant les 70 jours de la Commune.

Dès le 29 mars, le Conseil de la Commune forme en son sein dix commissions : Exécutive, militaire, subsistance, finances, justice, sûreté générale, travail, industrie et échanges, services publics et enseignement.
Face à ce gouvernement parallèle, le 1er avril (ceci n’est pas une blague, ou alors de très mauvais goût), Thiers annonce à l’assemblée nationale qu’il est en train de constituer l’une des « plus belles armées » que la France ait jamais eues (et qui n’était en tout cas pas là ni au début de la guerre, ni lors de la défense nationale). Sous les yeux des Allemands, maîtres des forts du Nord en vertu de l’armistice, Thiers entreprend un second siège de Paris (donc par les ennemis de l’intérieur, sous les regards médusés de ceux de l’extérieur … ach, Franzosen …) avec les troupes de l’Est rentrant de Suisse et les prisonniers ramenés d’Allemagne (environ 150 000 hommes).
Le 2, la Commune vota le décret de séparation de l’église et de l’état (en 1790 le sabre surveille le goupillon, en 1802 le concordat de Napoléon amalgame les deux en fonctionnarisant les curés, mais loi officiellement adopté en 1905). Militairement parée, l’armée de Versailles déclenche la guerre civile en attaquant Courbevoie.
Le 3, les forces de la Commune lancent une attaque en direction de Versailles pour en chasser l’assemblée nationale. La tentative échoua, et les chefs des soldats de la Commune (les Fédérés ou Communards) qui furent faits prisonniers furent fusillés sur le champ.
En riposte, le 6 la Commune ordonna l’arrestation d’otages, parmi lesquels l’archevêque de Paris (Darboy), le premier président de la cour de cassation, des séminaristes, des gendarmes et des gardiens de la paix.
Darboy écrit à Thiers pour protester contre les exécutions sommaires de Communards prisonniers et proposer son échange contre Auguste Blanqui prisonnier à Morlaix sur ordre de Thiers. Conscient de l’importance de ce prisonnier, Thiers refusera de le libérer, même en échange des 74 otages de la Commune. Une majorité de Communards se reconnaissaient en Blanqui. Celui-ci aurait-il modifié le cours de l'histoire s'il avait été à Paris ? Karl Marx est convaincu que Blanqui était le chef qui a fait défaut à la Commune.

La question du ravitaillement est moins cruciale que pendant le siège hivernal de Paris par les Allemands. Sauf le pain qui est taxé, les autres aliments se trouvent suffisamment grâce aux stocks accumulés après le siège, aux arrivages des terres agricoles et jardins compris entre les fortifications et les lignes allemandes. Pourtant, par sa circulaire du 21 avril, le gouvernement Thiers impose le blocus ferroviaire de la capitale. Des ventes publiques de pommes de terre, des boucheries municipales sont créées (22 avril) pour alléger le budget des familles (à l'époque essentiellement constitué du poste alimentation). Des cantines municipales, des distributions de repas (comme les Marmites de Varlin, ancêtre des Resto du Cœur) fonctionnent, des bons de pain sont distribués.
Au-delà des aspects pratiques et logistiques, l’action législatrice est considérable, de nombreuses mesures sont prises et appliquées à Paris pendant les 70 jours qu'elle dura. La plupart furent abolies après la destruction de la Commune. Sont décrétées des mesures d'avant-garde que la république n'a repris que plusieurs décennies plus tard : Édouard Vaillant tente de mettre en place un enseignement laïc, gratuit et obligatoire ! Jules Ferry pourra bientôt s’arroger la paternité de l’initiative (1884). Il y a d’autres exemples : la Liberté de réunion (qui sera la loi du 30 juin 1881), la Liberté d’association (qui sera celle du 1er juillet 1901) non seulement le vote, mais aussi l’éligibilité des étrangers.
D’autres décisions, plus que salutaires, se firent beaucoup plus longtemps attendre (jusqu’au Grand Soir). Au nom de la souveraineté populaire et dans le droit fil de la Constitution de 1793, la Commune engendre une vraie Démocratie. Les élus de la Commune, révocables, corsetés par un mandat impératif, demeurent sous la férule d’un véritable « ministère des masses » : chambres syndicales, clubs, comités de femmes, presse maintiennent une forte pression, à laquelle convie le club Nicolas-des-Champs : « Peuple, gouverne-toi toi-même par tes réunions publiques, par ta presse ; pèse sur ceux qui te représentent ; ils n’iront jamais trop loin dans la voie Révolutionnaire ». Lorsque les ouvriers boulangers, obtenant la suppression du travail de nuit, se rendent à l’Hôtel de Ville remercier la Commune, ils sont vertement tancés par le journal Le prolétaire : « Le Peuple n’a pas à remercier ses mandataires d’avoir fait leur devoir. Car les délégués du Peuple accomplissent un devoir et ne rendent pas de services ».
Tout ceci est donc une véritable Démocratie au sens étymologique du terme (démo = peuple ; kratos = pouvoir), le gouvernement du Peuple par le Peuple et pour le Peuple, la Démocratie la plus authentique qui ait jamais existé à travers l’histoire, une Démocratie Directe reposant sur une Citoyenneté active, à l’échelle, il est vrai d’une ville et durant une soixantaine de jours. Mais quelle remise en cause de la délégation du pouvoir et de la bureaucratie !
Par effet tâche d’huile, en prémisse de l’Autogestion, la Démocratie s’étend à l’entreprise. L’atelier de réparation d’armes du Louvre se dote d’un règlement Autogestionnaire : chaque atelier élit, pour quinze jours, au conseil de direction, un ouvrier chargé de transmettre les réclamations et d’informer ses camarades des décisions prises. Dans l’orbite des chambres syndicales ou de comités de l’Union des Femmes surgissent de nombreux ateliers Coopératifs. Cette pratique inspire le décret du 16 avril, prévoyant la remise en marche par les ouvriers Associés des ateliers que leurs patrons ont désertés.
Bien que bornée par le temps et absorbée par les impératifs militaires, l’œuvre de la Commune est d’une richesse foisonnante. La Commune entend réaliser l’aspiration du mouvement ouvrier français du XIXe siècle : « l’Emancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes ». Fidèle à la Constitution de 1793, qui assignait à la société politique l’objectif d’établir « le bonheur commun », la Commune se veut « la Sociale ». Répondant aux aspirations populaires, elle abolit le travail de nuit, interdit les amendes et retenues sur les salaires, combat le chômage, interdit l’expulsion des locataires (par ailleurs exonérés des termes encore dus), exerce un droit de réquisition sur les logements vacants. L’armée est remplacée par la Garde nationale, c’est-à-dire le Peuple en armes, élisant ses officiers et sous-officiers. Il s'agit aussi de changer l'état d'esprit de ces agents publics recrutés sous le Second Empire. La Commune décide l'élection (et la révocabilité si l’ordre de mission n’est pas Respecté) au suffrage universel des fonctionnaires (y compris dans la justice et dans l'enseignement), le traitement maximum sera de 6 000 francs annuels (l'équivalent du salaire d'un ouvrier) et le cumul des mandats est interdit.
La Commune établit la gratuité de la justice, la Liberté de la défense, supprime le serment politique des fonctionnaires et magistrats.
La Commune crée un enseignement professionnel, y compris pour les filles, et entame une réforme de l’enseignement. Pour en débattre Démocratiquement, se réunissent dans plusieurs écoles instituteurs, parents d’élèves et membres de la Société pour l’Education nouvelle (soucieuse de rénover l’enseignement). La Commune est aussi pionnière de l’éducation populaire. Elle instaure des cours publics, que Louise Michel (la Vierge Rouge) évoquera avec enthousiasme : « Partout les cours étaient ouverts, répondant à l’ardeur de la jeunesse. On y voulait tout à la fois, arts, sciences, littérature, découvertes, la vie flamboyait. On avait hâte de s’échapper du vieux monde ».
Folies issues d’un régime qui s’effondre ? Non. Vérités à venir d’un autre qui s’installe.

Après des siècles de phallocratie, balayant son dernier avatar en date, le proudhonisme (adepte de la femme au foyer), dont plusieurs de ses membres pourtant se réclament, la Commune ouvre une brèche vers la Libération des femmes. Constituant vital de cette Démocratie Directe, les femmes. Elles sont sur le devant de la scène depuis le 18 mars (Louise Michel à Montmartre). Jules Vallès, dans Le Vengeur du 12 avril 1871, décrit avec enthousiasme : « J’ai vu trois Révolutions, et, pour la première fois j’ai vu les femmes s’en mêler avec résolution, les femmes et les enfants. Il semble que cette Révolution est précisément la leur et qu’en la défendant, ils défendent leur propre avenir ». Est alors créé le premier mouvement féminin de masse, l’Union des Femmes, qu’animent Elisabeth Dmitrieff, aristocrate Révolutionnaire russe de 20 ans, et Nathalie Le Mel, une bretonne de 45 ans, ouvrière relieuse. Les projets d’instruction pour les filles visent à affranchir les femmes des superstitions et de l’emprise de l’Eglise, considérée comme l’âme de la contre-révolution. Les femmes obtiennent à travail égal, salaire égal, et créent de nombreux ateliers Autogérés. Dans quelques quartiers les élus appartenant à l’Internationale associent des femmes à la gestion municipale. En cette époque où règne, étouffant, « l’ordre moral », la Commune officialise l’union Libre, conférant à la famille constituée hors mariage (concubins, enfants naturels) sa première reconnaissance légale. Des orphelinats sont créés avec l'aide en fourniture des familles parisiennes. Enfin, la Commune bannit la prostitution considérée comme une forme de « l’exploitation commerciale de créatures humaines par d’autres créatures humaines ».

Face à la guerre à outrance (des Versaillais face aux « Partageux »), les néo-jacobins imposeront la création du Comité de Salut public le 1er mai par 45 voix contre 23, organisme que les minoritaires refusent car il leur semble contraire à l'aspiration Démocratique et Autonomiste de la Commune (et ils ne voulaient absolument pas retomber dans les travers de la Terreur sourde et aveugle). Les clubs se Fédérèrent le 7 mai afin d'avoir des contacts plus efficaces avec le Conseil de la Commune (et surveiller le Comité de Salut public pour éviter ses dérives, quasi inscrites dans ses gènes).
Si ces luttes d'influence sont incomprises d'une grande partie des Parisiens, les deux tendances feront combat commun dès l'entrée des troupes versaillaises dans Paris.
La Commune fut finalement vaincue durant la Semaine sanglante, qui débuta avec l'entrée des troupes versaillaises dans Paris le 21 mai pour s'achever avec les derniers combats au Cimetière du Père-Lachaise le 28 mai au Mur des Fédérés. Les témoins évoquent tous de nombreuses exécutions sommaires de la part des troupes versaillaises. On évoque, selon les sources, de 10 000 à 25 000 exécutions sommaires, viols, meurtres d'ouvriers communards durant la semaine sanglante.
La répression des Communards fut féroce : près de 10 000 condamnations à mort, 4 000 déportations au bagne de Nouvelle-Calédonie, etc. Les lois d'amnistie n'interviendront qu'en 1880, à l’initiative notamment de Gambetta.
La Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre à Paris, fut construite à partir de 1873 par l'église et l'état pour, entre autre, « expier les crimes des Communards ». Thiers avait réussi pour un sacré temps à faire « passer à la canaille l’envie de changer le monde », cela allait servir d'exemple pour les générations futures, leur donner une sainte peur de la répression gouvernementale.

Premier pouvoir Révolutionnaire prolétarien, la Commune de Paris a depuis été revendiquée comme modèle — mais avec des points de vue différents — par la Gauche, l'extrême-Gauche et les Anarchistes ; elle inspira de nombreux mouvements Révolutionnaires qui en tirèrent des leçons leur permettant d'entreprendre d'autres Révolutions. Comme la Révolution française, la Commune constitue un événement
fondateur : elle inspire le mouvement ouvrier international, de la Commune de Carthagène en 1873 à la Révolution russe de 1917, à la Révolution spartakiste, à la Commune de Canton de 1927. Elle marque en profondeur tout le mouvement ouvrier français de la fin du XIXè et du XXè siècle, élément de ses spécificités. Elle hante encore la genèse du Front populaire, la Résistance et mai 1968.

Le socialisme utopique a décliné après 1870 lorsque le marxisme s'est imposé comme l'idéologie majeure du socialisme.
Le Conseil Général de Londres va tenter d'éviter l'affrontement direct et se borne à rappeler aux bakouninistes que les statuts considèrent l'action politique comme un moyen d'Emancipation. Mais, rapidement, ce conflit va déborder les frontières suisses. Les bakouninistes, désormais appelés « jurassiens », vont rencontrer d'actives sympathies en France, en Espagne et en Belgique. Des tentatives de conciliation au sein des sections romandes, puis à la conférence de Londres en 1871, vont échouer. Le Conseil Général de Londres enjoint alors aux jurassiens de se fondre dans la Fédération agréée de Genève. Au nom du principe statutaire d'Autonomie, les jurassiens s'obstinent, se Révoltent. La scission est alors inévitable entre des bakouninistes déjà anarcho-syndicalistes, et les « marxistes ».

Dès le 6 septembre 1871, les jurassiens se mettent en marge de l'A.I.T. en adoptant des statuts antiautoritaires et en contestant le pouvoir de décision d'un conseil général « hiérarchique et autoritaire ». La scission aura lieu début septembre 1872 lors du VIIIe congrès de La Haye.
Le lieu du congrès suscite déjà des oppositions. Nombre de Fédérations pensaient qu'il se tiendrait en Suisse. Les « nordistes » se justifient par la crainte d’« influences locales néfastes ». Pour protester, les Italiens appellent à la tenue d'un congrès international antiautoritaire à Neuchâtel. Les jurassiens, eux mandatent impérativement James Guillaume et A. Schwitzguebel pour présenter leur motion antiautoritaire au congrès officiel et se retirer en cas de vote négatif. Ce sont l'hostilité et la méfiance qui vont alors régner parmi les 65 délégués d'une dizaine de pays.
Bakounine et Guillaume sont exclus, le conseil général se transfère à New York. Des militants et des Fédérations se solidarisent avec les exclus et quittent alors l'AIT. La Première Internationale va s'éteindre progressivement. L'Internationale antiautoritaire va naître et s'engager sur une autre voie.

La Fédération jurassienne sera le point de regroupement des Fédérations hostiles au conseil général. C'est autour d'elle que va mûrir l'idéologie Libertaire qui porte alors le nom de « Collectivisme Révolutionnaire » qui se veut le promoteur d'un système économique Autogéré en dehors de toute autorité, de toute centralisation, de tout état. La constitution de cette nouvelle internationale a lieu à Saint-Imier le 15 septembre 1872. Y sont représentées les Fédérations espagnoles, italiennes et jurassiennes dans leur totalité, plusieurs sections françaises et deux sections d'Amérique. Ce congrès se donne comme objectif « la destruction de tout pouvoir politique par la Grève Révolutionnaire ».
L'Internationale « officielle » envoie lettre de défiance sur ultimatum, mais le mouvement fait tache d'huile. La Fédération anglaise, elle-même, s'agite. En quelques semaines toutes les Fédérations nationales vont désavouer le conseil général. Ces derniers auront un ultime sursaut, la convocation d'un congrès général le 8 septembre 1873. Les trente délégués qui y assistent ne représentent presque qu'eux-mêmes, à savoir la vieille garde genevoise. Les décisions n'en seront pas publiées. Le 15 juillet 1876, le conseil général s'auto-dissout.

De fait, c'est dès 1873 que le mouvement ouvrier réel est ailleurs. Le 27 avril 1873 est convoqué à Neuchâtel le VIe congrès de l'A.I.T. auquel assistent des délégués représentant les Fédérations d'Angleterre, de Belgique, de Hollande, de Suisse, d'Espagne, d'Italie et de France. Le congrès se prononce pour l'abolition complète de tout conseil général et, a contrario, pour l'Autonomie des Fédérations. Pour compléter la structure organisationnelle de l'association, il est décidé qu'en dehors des congrès, les tâches de coordination seront confiées au bureau d'une Fédération.

La première république espagnole est le régime qu'a connu l'Espagne de 1873 à 1874, ou 1875 si l'on rattache le gouvernement provisoire de Francisco Serrano.
La république est la conséquence directe des difficultés que connaissait l'Espagne depuis le règne mouvementé d'Isabelle II et de son mari le roi consort François Ier. Après leur fuite en France en 1868, il a fallu quelque temps pour trouver une personne à qui confier le trône d'Espagne. Le choix s'est finalement porté sur Amédée de Savoie mais ce dernier, en butte à de grandes difficultés, finit par abdiquer le 10 février 1873. Le lendemain, le 11 février 1873, une partie de la population madrilène, à l'instigation de militants républicains, proclame la république.
Des élections sont alors organisées pour élire des Cortes destinées à élaborer une Constitution. Néanmoins, l'unité n'existe pas parmi les républicains et l'Espagne est partagée entre deux tendances, une tendance favorable à la décentralisation mais résolument unitaire, et une tendance Fédéraliste. Un peu partout, des régions, des provinces voire de simples villages proclament leur Indépendance ou du moins leur Autonomie au sein de l'état, créant une situation proche de l'Insurrection.
La Révolution Cantonale fut un mouvement politique qui eut lieu durant la Première république espagnole. Elle commença par une Grève Révolutionnaire déclenchée à Alcoy quelques jours avant le 12 juillet 1873, quand éclata l’Insurrection à Carthagène sous le nom de Revolución Cantonal. Elle s’étendit les jours suivants dans de nombreuses zones des régions de Valence, Murcie, Andalousie et dans la province de Salamanque. Dans tous ces lieux, on réussit à organiser des cantons (états indépendants volontairement Fédérés dans la Federación española, un peu sur le modèle suisse). En Extrémadure, on essaya de constituer des cantons à Coria, Hervás et Plasencia. Ce mouvement était partisan d’un Fédéralisme de caractère radical et a essayé d’établir une série de villes ou de confédérations de villes (cantons) Indépendantes qui se Fédèreraient Librement. L’idéologie cantonale eut une grande influence sur le mouvement ouvrier naissant, et surtout sur l’Anarchisme. La majorité des cantons ont supprimé les monopoles, ont reconnu le droit au travail, la journée de huit heures et supprimé les impôts sur la consommation (droits d’octroi). Les tendances socialistes et Anarchistes non cependant pas réussi à s’imposer et c’est seulement à Cadix, Séville et Grenade que les internationalistes ont eu le plus d’influence. Notons pour leurs initiatives et la durée de leur existence les cantons de Almansa, Loja, Séville, Málaga, Cadix, Tarifa et, surtout, Carthagène, qui a été celui qui a eu la résistance la plus forte jusqu’au 13 janvier 1874, quand Martínez Campos et Manuel Pavía l’ont occupé militairement. Une des conséquences les plus immédiates de la Revolución Cantonal à été la démission de Francisco Pi i Margall comme président de la république.
Le pouvoir central hésita devant cette situation, avant de décider un mouvement de répression.

La république fut marquée par une forte instabilité et la démission de plusieurs présidents successifs. L'armée prit alors un pouvoir grandissant. C'est d'ailleurs un coup d'état, organisé par des partisans de la monarchie, qui met fin à la république Démocratique dès janvier 1874. Commence alors le gouvernement provisoire du général Francisco Serrano, qui gouverne de manière autoritaire, sans les Cortes qui ont été dissoutes, jusqu'en décembre 1874.
La restauration de la dynastie des Bourbons prit du retard car Serrano chercha à gagner du temps, dans l'espoir de conserver un régime républicain à son profit. Finalement, en janvier 1875, la monarchie est restaurée au profit d'Alphonse XII, qui met en place une monarchie constitutionnelle.

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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 22:14

Après la Révolution politique, place à la question sociale

Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes


Les bourgeois ont chassé les pères des « soldats » de l’ « armée du général Ludd » des terres sur lesquelles ils vivaient. Ils devinrent ouvriers tisserands, puis arriva l’outil, le métier à tisser mécanique. En 1811, dans les campagnes d’Angleterre, durant trois mois, ils frappent les fabriques, détruisent les métiers à tisser, se jouant des gardes et des connétables : c’est la Révolte des luddistes, briseurs de machines. Le gouvernement envoya contre eux des dizaines de milliers de soldats et de civils en armes. Une loi infâme établit que les machines comptaient plus que les personnes et que quiconque les détruisait serait pendu. Lord Byron mit en garde : « N’y a-t-il pas assez de sang dans votre code pénal, qu’il se doive en verser encore pour qu’il monte au ciel et témoigne contre vous ? Comment appliquerez-vous cette loi ? Enfermerez-vous un pays entier dans ses prisons ? Dresserez-vous un échafaud dans chaque champ pour y pendre des hommes comme des épouvantails à corbeaux ? Ou simplement mettrez-vous en œuvre une extermination ? Est-ce cela les remèdes pour une population affamée et désespérée ? »

La révolution industrielle bouleverse l'Angleterre du début du XIXè siècle. Dans le milieu du textile, trois professions sont particulièrement menacées par l'apparition de métiers mécaniques : les tondeurs de drap, les tisserands sur coton et les tricoteurs sur métier. Ceux qui les pratiquent sont des artisans assez puissants, bien organisés malgré les lois de 1799 interdisant toute association en Angleterre (Combination Acts), et mieux lotis que les ouvriers qui travaillent dans les usines. Ces métiers très techniques sont déterminants pour la qualité des draps ou des tissus : selon le travail d'un tondeur de drap, par exemple, le prix du produit fini peut varier de 20%.
Les années 1811-1812 cristallisent les rancœurs des couches populaires anglaises et spécialement celles de ces artisans. C'est que, outre la crise économique, les mauvaises récoltes et la famine, ces années marquent la fin des politiques paternalistes qui protégeaient les artisans et le lancement en grande pompe de la politique du « laissez-faire » (on parlerait aujourd'hui de libéralisme économique). Les anciens droits des tondeurs et tisserands leur sont donc enlevés, et ils se trouvent démunis pour se battre contre des manufactures et des usines utilisant des machines plus performantes et pratiquant des méthodes de gestion du personnel proches de l'esclavage.
Les salaires des tondeurs chutent, les commandes aussi, et leur cri contre l'industrialisation d'un savoir-faire ancestral et la destruction d'un métier rencontre un écho désespéré dans la classe populaire écrasée par une paupérisation du travail.
* Mars 1811 : à Nottingham, une manifestation syndicale de tondeurs sur drap est sévèrement réprimée par les militaires. Dans la nuit, 60 métiers à tisser sont détruits par un groupe issu des manifestants. Il s'agit d'un mouvement spontané.
* Novembre 1811 : le mouvement s'est organisé et certains leaders commencent à répandre la Contestation, notamment au Yorkshire. De nombreuses fabriques font l'objet de destructions « ciblées » puisque seuls les métiers des patrons ayant pratiqué des baisses de prix sont disloquées.
* Hiver 1811-1812 : le mouvement s'étend encore et devient Insurrectionnel. Les attaques de fabriques deviennent planifiées et méthodiques. Les luddistes attaquent en petits groupes, ils sont armés et masqués.
* Avril 1812 : dans le Yorkshire, où c'est presque la Révolution, une attaque de luddistes contre une fabrique à Rawfolds échoue, de nombreux ouvriers sont tués. Le mouvement se radicalise.
* Mai 1812 (le 11) : le Premier Ministre Spencer Perceval est assassiné.
* Été 1812 : les actions armées se poursuivent, des collectes d'argent s'organisent. Une vraie conspiration prend naissance, avec pour objectif de renverser le gouvernement.
* Fin 1812 : le mouvement se poursuit dans le Lancashire, mais la Révolte y est plus spontanée et moins organisée. La répression du gouvernement britannique se fait plus dure.

Des actions dans des fabriques se poursuivront sporadiquement jusqu'en 1817. Si des luddistes sont actifs jusqu'en 1817, leurs destructions deviennent de plus en plus désespérées. En fait, les trois métiers mentionnés vont quasiment disparaître à l'aube des années 1820.
Le mouvement s'est rapidement diffusé dans toute l'Angleterre et une véritable guerre s'est engagée entre les luddites et le gouvernement britannique. On estime qu'à une certaine période, l'Angleterre avait mobilisé plus d'hommes pour combattre les luddites que pour combattre Napoléon.
En 1812, les artisans du textile essaient d'emprunter la voie constitutionnelle : ils proposent au parlement d'adopter une loi pour protéger leur métier. Ils paient au prix fort des avocats, font un vrai travail de lobbying, mais la loi n'est pas adoptée. Pendant ce temps, les luddistes ont obtenu une satisfaction partielle : les salaires ont augmenté, la pression économique s'est un peu relâchée. Et dans le même temps, les arrestations ont affaibli le mouvement.
En 1813, une loi instaurant la peine capitale pour le bris de machine est entérinée, malgré les protestations et les pamphlets de Lord Byron, entre autres. Treize luddistes sont pendus.
Si les luddistes disparaissent en tant que tels, ils vont cependant aller nourrir d'autres mouvements ouvriers du début du XIXè siècle. La Contestation deviendra souterraine ou légale avant de ressurgir en force quelques années plus tard et mener au Chartisme (mouvement politique issu des malaises sociaux que connaît le Royaume-Uni victorien de 1837 à 1848).

Le socialisme utopique qui se met en place, va tirer ses racines des différentes utopies sociales écrites au cours des siècles, dont la plus célèbre, mais pas la première est celle de Thomas More.
Le roi Henri VIII le prend comme maître des requêtes, puis à son Conseil privé, et l'envoie en missions diplomatiques et commerciales aux Pays-Bas (1515), où il rédige L'Utopie.
Ce livre portait un titre construit d'après une double racine grecque signifiant « lieu qui n'est nulle part » (ou-topos en grec), mais aussi
« lieu de bonheur » (eu-topos en grec). Utopie est régie par les mathématiques, pure manifestation de l'intelligible. Dans l'île, tout est mesurable parce que le nombre seul garantit l'égalité. Par exemple, toutes les rues de la ville d'Amaurote mesurent 6,5 m de largeur. Sur l'île, la propriété privée est inconnue, les Utopistes travaillent 6 heures par jour et prennent leur repas en commun. Le temps libre est consacré aux loisirs comme les échecs ou l'apprentissage des belles lettres.
Il accède en 1529 à la plus haute charge, celle de chancelier du Royaume, premier laïc nommé à ce poste. Thomas More a été béatifié en 1886 et canonisé en 1935. Le calendrier liturgique a étendu à partir de 1970 sa fête à l'Église universelle. Le pape Jean-Paul II l'a fait patron des responsables de gouvernement et des hommes politiques en l'an 2000.

On classe souvent classiquement et un peu rapidement l'ensemble des premiers socialistes parmi les socialistes utopiques. Parmi eux :
* Saint-Simon (1760-1835), suivi par la branche socialiste des saint-simoniens représentés par Saint-Amand Bazard. Il a également influencé le socialisme réformiste et le capitalisme positiviste ;
* Robert Owen (1771-1837) au Royaume-Uni, entrepreneur considéré comme le premier à mettre en pratique ses idées avec la création d'une communauté de travail, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, dans les années 1810-1820. Il est considéré comme le pionnier du mouvement syndical et Coopératif en Grande-Bretagne ; il connut sa plus grande réussite dans l'éducation de la jeunesse, étant le créateur de l'école primaire en Angleterre. Malgré l'essor et les succès commerciaux des filatures, la mise en pratique de certains projets d'Owen impliquaient d'énormes dépenses ; ce qui n'était pas sans déplaire à ses associés. Lassé par ces gens qui ne cherchaient que le profit, Owen fonda une nouvelle société grâce à laquelle il allait donner libre cours à ses projets philanthropiques (1813). New Lanark devint un lieu de pèlerinage très fréquenté par les réformateurs socialistes, hommes d'état, personnages royaux et même par Nicolas, futur tsar. De l'avis général des visiteurs, les résultats obtenus par Owen étaient extraordinaires. Les enfants étaient joyeux, aimables, gracieux et respiraient la santé et le bien-être. Il existait entre Owen et ses ouvriers une entente réelle qui rendait le fonctionnement de la filature aisé et harmonieux. Les résultats de l'entreprise s'en ressentaient avantageusement. Les travaux d'Owen étaient bien perçus comme ceux d'un philanthrope, avec cette différence due à sa modernité, son originalité et son insupportable désintéressement. Il se rapprocha du socialisme dès 1817 et ses idées furent rapportées par la commission de la loi sur la pauvreté de la Chambre des Lords. Owen établit que la cause principale de la misère était à rechercher dans la rivalité entre le monde ouvrier et le système, et que la seule parade pour les humains consistait à s'unir pour contrôler l'outil de travail. Ces cantons (comme il les nommait), de plus en plus nombreux, Fédérés et unis se seraient développés par dizaines, centaines, milliers ; jusqu'à rassembler le monde entier dans une organisation et un intérêt commun. Ses projets de lutte contre la misère étaient accueillis avec grand intérêt. Le Times, le Morning Post et de nombreuses personnalités les approuvaient. Le duc de Kent, père de la reine Victoria, comptait parmi l'un de ses plus fervents supporters. En 1825, une expérimentation grandeur nature fut entreprise sous la direction d'un de ses émules, Abraham Combe, à Orbiston (près de Glasgow) et une autre l'année suivante, conduite par Owen lui-même à New Harmony dans l'Indiana (États-Unis). Dans les deux cas, ce fut un échec total au terme de deux ans. Il faut dire que la population était extrêmement hétérogène, accueillant aussi bien d'honnêtes gens que des vagabonds ou des aventuriers. Josiah Warren, l'un des membres de cette « New Harmony Society » prétendit que la communauté était vouée à l'échec : « Nous avons refait un monde en miniature… Nous avons recréées les conditions qui ont amené la Révolution française en privilégiant l'entité et en désespérant les cœurs… Les lois naturelles de la diversité ont repris le dessus… l'intérêt unitaire était en opposition avec les individualités, les circonstances et l'instinct de conservation de chacun… ». Les remarques de Warren sur les raisons de l'échec de la communauté contribuèrent au développement de l'Anarchisme individualiste américain dont il fut le principal théoricien. Déçu par l'échec de sa communauté de New Harmony, il abandonna ses activités capitalistes et prit la tête d'une campagne de propagande mêlant socialisme et laïcité. L'une des innovations majeures de ce mouvement fut en 1832 l'instauration d'une bourse du travail Equitable basée sur des annonces d'emploi, et d'où les intermédiaires habituels étaient supprimés. Le mot « socialisme » commença à être souvent entendu dans les débats de l' « Association of all Classes of all Nations » fondée en 1835 par Owen (29 ans avant la Ière Internationale) ;
* Charles Fourier (1772-1837), théoriciens des phalanstères. Philosophe français, fondateur de l’École sociétaire, considéré par Karl Marx et Engels comme une figure du « socialisme critico-utopique » dont un autre représentant fut Robert Owen. Plusieurs communautés utopiques, indirectement inspirées de ses écrits, ont été créées depuis les années 1830. Il pose en 1808 les bases d'une réflexion sur une société communautaire dans son ouvrage Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, qu’il poursuivit sous forme d’un grand traité dit de l’Association domestique et agricole. Cet ouvrage monumental est publié, bien qu’inachevé, en 1822. Dans le but d’être mieux compris, il se contraignit ensuite à rédiger un résumé de sa théorie, intitulé Le Nouveau Monde industriel et sociétaire, qu’il publie en 1829. Le Phalanstère tire son nom de la contraction du mot « phalange » (groupement) et du mot « stère » (de monastère : établissement où des moines vivent en communauté). Il se forme par la Libre association et par l'accord affectueux de leurs membres. Pour l'auteur, les phalanstères formeront le socle d'un nouvel état. Dans la théorie de Charles Fourier, le phalanstère est une sorte d'hôtel Coopératif pouvant accueillir 400 familles (environs 2000 membres) au milieu d'un domaine de 400 hectares où l'on cultive les fruits et les fleurs avant tout. Chaque personne au sein du phalanstère œuvre selon ses affinités, tout en accordant une place particulière à l’agriculture, ainsi qu’aux arts et aux sciences. Il pose ainsi les premières bases d'une réflexion critique portant sur la société industrielle naissante et ses défauts les plus criants. La répartition entre l’intérêt individuel et l’intérêt collectif se réalise équitablement grâce à l’existence d’intérêts croisés, du fait même de la participation de chaque individu à de nombreux groupes (effet du libre essor de la passion du changement, la papillonne). Les dividendes attribués au groupe sont ensuite répartis entre les individus qui le composent, en prenant bien soin de s’appuyer sur la cupidité en premier (accord direct), afin que la générosité (accord indirect) puisse s’exprimer ensuite. Fort de ses convictions, il tente de faire réaliser un phalanstère expérimental par quelques mécènes fortunés, mais n’y parvient pas de son vivant. Après sa mort, quelques tentatives de création de communautés utopiques ont bien lieu, mais à part le Familistère de Godin, toutes faillirent du fait de querelles internes. De toute façon, aucune n'approche le bonheur promis par le théoricien socialiste, en raison du non respect de ses prescriptions, sans doute trop Libertaires pour l’époque de leur réalisation. Quoiqu'il en soit, par sa réflexion sur l’organisation du travail, sur les relations entre les sexes, entre l’individu et la société, il apparaît comme un précurseur et du socialisme et du féminisme français ;
* Étienne Cabet (1788-1856), promoteur de l’Icarie. Il adhère à la Charbonnerie, une société secrète d’entraide assez semblable à la franc-maçonnerie par son organisation et ses buts. Ses qualités et son zèle lui valent de se voir confier un rôle de dirigeant. À ce titre, il participe activement aux mouvements Insurrectionnels de juillet 1830. Après les « Trois Glorieuses » (27, 28 et 29 juillet 1830), il devient pour peu de temps secrétaire du ministre de la Justice, puis est nommé procureur général à Bastia. Dans cette dernière fonction il se distingue en défendant de nombreux accusés politiques et en professant des idées estimées trop Démocratiques par le pouvoir, ce qui lui vaut d’être bientôt révoqué. Élu député de la Côte-d'Or en 1831, il attaque avec violence le gouvernement de Louis-Philippe (lequel n’a pas tardé à arracher son masque de bourgeois débonnaire) dans un journal ultra-Démocratique fondé en septembre 1833 : Le Populaire. Interdite deux ans plus tard, la publication reparaîtra en mars 1841, encore plus virulente que la première version. Condamné en 1834 à deux ans de prison pour délit de presse, il préfère se réfugier en Angleterre où il fréquente notamment Martin Nadaud le maçon de la Creuse en passe de devenir député (1815-1898). Grâce à l’apport de ce dernier et de réformistes anglais, dont Robert Owen le philanthrope communisant (1771-1858), il poursuit sa formation politique. Lors de ce séjour forcé, il découvre également ces véritables bagnes que sont les usines. De retour en France cinq ans plus tard, il reprend son combat par la parole et l’écrit. Sous le titre de Voyage en Icarie, il édite en 1842 le plan d'une Utopie communiste. Selon Cabet, les communistes sont les disciples, les imitateurs et les continuateurs de Jésus-Christ et des premiers Chrétiens. Ceux-ci n’avaient-ils pas renoncé à la propriété individuelle ? Comment revenir à ce communisme primitif ? En éliminant d’abord la principale cause de la décadence actuelle : « L'inégalité de fortune, la propriété et la monnaie, enfantent les privilèges et l'aristocratie, puis l'opulence et la misère, puis la mauvaise éducation, puis la cupidité et l'ambition, puis tous les vices et tous les crimes, puis tous les désordres et le chaos, puis toutes les calamités et toutes les catastrophes. Et par conséquent le remède, l'unique remède du mal, c'est la suppression de l'opulence et de la misère, c'est-à-dire l'établissement de l'Egalité, de la communauté de biens et d'une bonne éducation ».

Le socialisme utopique englobe toutes les tentatives de création ex-nihilo de sociétés ou microsociétés de nature communiste ou socialiste, antérieures ou postérieures à la période d'apogée historique du socialisme utopique (1820-1870).
Le socialisme utopique se caractérise par la volonté de mettre en place de communautés idéales selon des modèles divers, certaines régies par des règlements très contraignants, d'autres plus Libertaires ; certaines communiste, d'autre laissant une plus grande part à la propriété individuelle.
Le socialisme utopique se caractérise surtout par sa méthode de transformation de la société qui, dans l'ensemble, ne repose pas sur une Révolution politique, ni sur une action réformiste impulsée par l'état, mais sur la création, par l'initiative de Citoyens, d'une contre-société socialiste au sein même du système capitaliste. C'est la multiplication des communautés socialistes qui doit progressivement remplacer la société capitaliste.
L'expression socialisme utopique est due à Friedrich Engels (Socialisme Utopique et Socialisme Scientifique, 1880). La pensée de Karl Marx et de Friedrich Engels se qualifie de socialisme scientifique par opposition au socialisme utopique qui n'aurait, selon eux, pas de caractère méthodique et rigoureux dans l'analyse de la société capitaliste.

Depuis la Révolution, le développement de l’industrie et du commerce (les petits ateliers d’artisans s’étant transformés au fur et à mesure en manufactures) ont attiré dans les villes des paysans désertant les campagnes dans l’espoir de toucher de meilleurs salaires.
De leurs désillusions et souffrances sortira au fur et à mesure le mouvement socialiste. Notamment grâce au succès de l’imprimerie, les masses populaires, renseignées par les journaux à un sou, ont pris goût à la politique et la volonté leur est venue d’y faire prédominer leur influence.

La bourgeoisie, qui gouvernait la France depuis la monarchie de Juillet (1830), dirigeait aussi la vie économique et elle s’y enrichissait. Cet enrichissement de la bourgeoisie se réalisait souvent au détriment de l’intérêt général. En effet, si la vie économique de la France présentait encore un caractère vieillot (nous avions loupé le coche de la révolution industrielle, commencée bien plus tôt en Angleterre), ce retard était dû en partie à l’égoïsme et à l’étroitesse d’esprit de la bourgeoisie. Pour créer un outillage moderne, il eût fallu importer de la houille et du fer en grande quantité et à bas prix, mais les industriels et les maîtres de forges de Lorraine et du Nord, désireux de se réserver le marché intérieur, furent assez puissants dans les chambres et au gouvernement pour faire maintenir les droits de douane qui excluaient les produits étrangers.
Pendant ce temps, les salaires des ouvriers baissaient et la misère du Peuple des villes formait avec la richesse exubérante de la bourgeoisie une fracture sociale insoutenable pour beaucoup.
La Révolution de 1789, qui avait transformé leur condition politique en leur donnant la Liberté et l’Egalité (en Droit en tout cas), avait aggravé leur condition économique. Elle avait en effet supprimé les corporations (loi Le Chapelier de juin 1791 : loi restée fameuse dans l'histoire du monde ouvrier, interdisant toutes les associations patronales et salariales, autrement dit les syndicats, ainsi que la Grève ; la Révolution, dans sa méfiance du groupe, dans son exaltation des Libertés Individuelles, mettait les ouvriers dans l'incapacité de s'organiser pour la défense de leurs Droits pour près d'un siècle) qui jouaient dans une certaine mesure le rôle des sociétés de secours mutuels : l’ouvrier se trouvait isolé en face des patrons, donc faible, et ainsi incapable de défendre avec chance de succès ses intérêts.

Lors des élections de 1827, les libéraux (ceux qui prônent la Liberté, autant de la presse que du commerce) deviennent majoritaires à l’assemblée, et Charles X consent à nommer un premier ministre à mi-chemin entre ses opinions ultra et l’orientation de la nouvelle chambre. Il appelle le vicomte de Martignac à former un ministère semi-libéral, semi-autoritaire. Mais, continuant sur sa lancée, l’opposition libérale grandit et s’affirme.
Constatant l’échec de cette tentative de compromis, Charles X prépare, en sous-main, un revirement de politique : pendant l’été 1829, alors que les Chambres sont en vacances, il renvoie subitement le vicomte de Martignac et le remplace par le prince de Polignac.
Au début de 1830, le climat en France est électrique. L’opposition est chauffée à blanc par les maladresses du ministère. L’hiver 1829-1830 a été particulièrement rigoureux, et l’économie est morose. Des bandes de miséreux errent dans les campagnes.
Les principales mesures sont d’ores et déjà arrêtées : nouvelle dissolution de la Chambre des députés, modification de la loi électorale, organisation de nouvelles élections, suspension de la liberté de la presse.
Le 16 mai 1830, alors qu’un corps expéditionnaire français est prêt à partir à la conquête d’Alger, Charles X dissout la Chambre des députés.
À partir du 10 juillet, le roi et les ministres préparent les ordonnances dans le plus grand secret. Même le préfet de police et les autorités militaires ne sont pas mis dans la confidence, de sorte que rien n’est préparé pour maintenir l’ordre dans la capitale.
L’opposition libérale, qui se doute qu’un coup de force se prépare, redoute une Insurrection populaire qu’elle n’est pas certaine de pouvoir maîtriser. La grande majorité des députés libéraux, issus de l’aristocratie ou de la bourgeoisie aisée, ne sont nullement Démocrates.
Après des Emeutes qui tournent vite en Insurrection puis en Révolution, les Trois Glorieuses (26/27/28 juillet 1830) mettent fin au règne de Charles X.

Le 30 juillet, députés et journalistes entrent en scène pour récupérer la Révolution populaire au profit de la bourgeoisie, en jouant sur la peur. Après quelques jours d’hésitation entre république et solution orléaniste, la monarchie de Juillet est finalement instituée. A force d'intrigues, une poignée d'hommes, dont le vieux Talleyrand (la merde dans un bas de soie dixit Napoléon) et le jeune Thiers (futur massacreur de la Commune de 1871), écartent les républicains et portent sur le trône le duc d'Orléans. Ils espèrent réitérer en France la « Glorieuse Révolution » qui a permis aux Anglais, en 1688, par le changement de monarque, d'installer une monarchie parlementaire durable. La bourgeoisie parisienne dame le pion aux républicains désorganisés.
Déçus de la non proclamation de la république (que le Peuple attendait plus ou moins, mais encore une fois il fut manipulé, notamment à raison avec les vieilles peurs des expériences passées – de seulement 40 ans), les républicains allaient voir leurs rangs grossir par la suite des faiblesses de Louis-Philippe face à une bourgeoisie toujours plus puissante et dominatrice.
A l’occasion des obsèques du général Lamarque, très populaire à cause de ses opinions libérales, une importante Emeute fut violemment réprimé dans le sang par le pouvoir fraîchement mit en place.

A Lyon, en 1831, sur dix jours, éclata la première Révolte des canuts : les négociants de Lyon avaient fortement abaissé les salaires des chefs d’ateliers et des ouvriers. Sur l’initiative du conseil des prud’hommes et avec l’assentiment du préfet, une assemblée de délégués vota un tarif minimum des salaires. Mais les négociants, appuyés par le gouvernement (bourgeois, qui ne souhaitait pas voir ce genre de mesure ce répandre comme une traînée de poudre), refusèrent de s’y soumettre. Sur les collines de la Croix Rousse, un drapeau noir (symbole de la guerre à outrance et par suite de l’Anarchie) fut arboré avec l’inscription « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ». Une partie de la Garde Nationale ainsi que des habitants des faubourgs se joignirent aux canuts et les autorités durent abandonner la ville. Poussés par la misère, les ouvriers furent maîtres de la ville pendant quatre jours, jusqu’à ce que 50 000 hommes les obligent à se soumettre.
Cette Révolte des canuts a fait naître dans la conscience ouvrière le sentiment d'une réelle communauté d'intérêts. Et c'est le point de départ d'une ère revendicative, que la détresse physique et morale des ouvriers dans cette période de capitalisme naissant devait accentuer.
En 1834, à nouveau, les Canuts se Révoltèrent devant leurs conditions de vie misérable, pendant que les bourgeois s’enrichissaient avec le commerce de la soie. La Société des Droits de l’Homme voulut généraliser le mouvement à toute la France, mais la crise économique était terminée et le Peuple ne bougea pas.
L'armée occupe la ville et les ponts. Rapidement les premières fusillades éclatent avec la troupe, qui tire sur la foule désarmée. Aussitôt, les rues se couvrent de barricades. Les ouvriers organisés prennent d'assaut la caserne du Bon-Pasteur et se barricadent dans les quartiers en en faisant de véritables camps retranchés, comme à la Croix-Rousse. C'est le début de la « Sanglante semaine ».
Adolphe Thiers, ministre de l'Intérieur, va appliquer une tactique qu'il rééditera en 1871 pour écraser la Commune de Paris : se retirer de la ville, l'abandonner aux Insurgés, l'encercler, puis la reprendre.

Débouchant, en France, sur la fondation d'un nouveau régime, la monarchie de Juillet, qui conforte l'association aux affaires publiques de la bourgeoisie industrielle et financière, les Trois Glorieuses sont également à l'origine d'une première effervescence Révolutionnaire en Europe, annonciatrice du « printemps des Peuples » de 1848.
L'année 1848 vit une floraison de Révolutions à travers l’Europe, appelées dans leur ensemble le Printemps des Peuples ou le Printemps des Révolutions. Elles ont généralement été réprimées, bien que les conséquences n'aient pas été négligeables (sauf en Allemagne).
Le Congrès de Vienne avait restauré les monarchies dans tous les états conquis par la France lors des guerres de la Révolution française ou des guerres napoléoniennes.
Cependant les courants politiques opposés nés de la Révolution, notamment le libéralisme, ainsi que le nationalisme, progressaient.

Le gouvernement issu de Juillet, mû par la petitesse d'esprit des rentiers et des propriétaires de cette époque, se méfiait trop des classes populaires. Les bourgeois libéraux, quant à eux, rêvaient d'épopées et vivaient dans le souvenir de la Grande Révolution et de Napoléon Ier. Leur opposition à la monarchie de Juillet se nourrit des caricatures qui ridiculisent la personne du roi et des scandales qui discréditent les grandes familles (ainsi le meurtre horrible de la duchesse de Choiseul-Praslin par son mari pendant l'été 1847).
Louis-Philippe Ier apparaît comme le « roi-bourgeois » par excellence. Sa vie paisible aux Tuileries, auprès de la reine Marie-Amélie et de leurs cinq fils, reflète les aspirations de la bourgeoisie de son époque. Son règne est une longue période de Paix et de relative prospérité durant laquelle, fait exceptionnel, n'apparaît aucun impôt nouveau. La seule guerre notable est la conquête de l'Algérie.
Le gouvernement mené par Guizot persistait à n’accorder le droit de suffrage qu’aux Citoyens aisés payant suffisamment d’impôts. Il repoussait les projets de réforme électorale que ses partisans, même les plus dévoués, apportaient aux chambres, et bientôt la question de la réforme devint une source d’agitation continuelle (en plus des autres questions, notamment sociales, non résolues depuis 1789 et qui s’étaient aggravées entre-temps).

Les Emeutes sont les résultats de plusieurs années d'une crise économique sans précédent, puisqu'il s'agit à la fois d'une crise d'ancien régime et d'une crise du capitalisme moderne.
Au milieu des années 1840, Marx et Engels prennent une part active dans la vie alors bouillonnante des groupes Révolutionnaires parisiens. Beaucoup d'entre eux étaient particulièrement influencés par les doctrines de Pierre-Joseph Proudhon exprimées principalement dans son ouvrage Philosophie de la misère. Marx en fait une critique très sévère dans Misère de la Philosophie.
Pierre-Joseph Proudhon, né le 15 janvier 1809 à Besançon dans le Doubs et mort le 19 janvier 1865 à Passy, était un publiciste, économiste, sociologue et socialiste français, le premier à se qualifier d'Anarchiste. Proudhon est célèbre pour sa fameuse citation « la propriété, c'est le vol ! » dans son mémoire Qu'est ce que la propriété? Ou recherches sur le principe du droit et du gouvernement, qui fut son premier ouvrage majeur, publié en 1840.
La publication de « Qu'est-ce que la propriété? » attire l'attention des autorités françaises mais aussi de Karl Marx qui entame une correspondance avec Proudhon. Les deux hommes s'influencent mutuellement ; ils se rencontrent à Paris où Marx est en exil. C'est le livre Qu'est ce que la propriété ? qui aurait convaincu Marx que la propriété privée devait être abolie. Dans un de ses premiers travaux, La Sainte Famille, Marx écrit : « Non seulement Proudhon écrit dans l'intérêt du prolétariat, mais il est lui-même un prolétaire, un ouvrier. Son travail est un manifeste scientifique du prolétariat français ». Leur amitié s’achève quand, en réponse à La Philosophie de la misère de Proudhon, Marx écrit La Misère de la philosophie.
Proudhon donna dans son Système des contradictions économiques publié en 1846 une explication de la société fondée sur l'existence de réalités contradictoires. Ainsi la propriété manifeste l'inégalité mais est l'objet même de la Liberté, le machinisme accroit la productivité mais détruit l'artisanat et soumet le salarié, in fine la Liberté elle-même est à la fois indispensable mais cause de l'inégalité. Ces contradictions sont éternelles et n'annoncent nullement l'autodestruction du capitalisme qu'aurait annoncé Marx.

Dans son livre « Les Confessions d’un Révolutionnaire pour servir à l’histoire de la Révolution de Février », Proudhon écrit entre autres choses la fameuse phrase « l'Anarchie c'est l'ordre sans le pouvoir ». Il tenta de créer une banque nationale qui donne des prêts sans intérêts, similaire d'une certaine façon aux mutuelles d'aujourd'hui.
Proudhon est surpris par la Révolte parisienne de février 1848. Il participe au Soulèvement et à la composition de ce qu'il nomme « la première proclamation républicaine » de la nouvelle république. Mais il avait des doutes à propos du nouveau gouvernement, parce qu'il poursuivait une réforme politique aux dépens d'une réforme socio-économique que Proudhon tenait pour fondamentale.
Pendant la deuxième république, Proudhon développe ses activités de journaliste. Il est impliqué dans quatre journaux différents: Le Représentant du Peuple (février 1848 - Août 1848), qu'il publie et dont il tire la notoriété qui le fera élire; Le Peuple (Septembre 1848 - Juin 1849); La Voix du Peuple (Septembre 1849 - Mai 1850); Le Peuple de 1850 (Juin 1850 - Octobre 1850). Ces journaux sont tous condamnés et supprimés successivement. Il s’illustre par son style polémique, combatif, ses incessantes critiques des politiques du gouvernement et sa campagne en faveur d’une réforme du crédit.
Parallèlement, il publie Solution du problème social, dans lequel il présente un programme de coopération financière mutuelle entre travailleurs. Il pensait ainsi transférer le contrôle des relations économiques depuis les capitalistes et financiers vers les travailleurs. Son projet s'appuie sur l'établissement d'une « banque d'échange » qui accorderait des crédits à un très faible taux d’intérêt (le taux n'est pas nul en raison des coûts de fonctionnement), ainsi que sur la distribution de billets d’échange qui circuleraient à la place de la monnaie basée sur l'or, qui serait supprimée.

Sur la demande insistante du gouvernement prussien, Marx, considéré comme un dangereux révolutionnaire, est chassé de Paris en 1845. Il arrive alors à Bruxelles. La maison qu'il occupe au 50 de la rue Jean d'Ardenne à Ixelles entre janvier 1847 et février 1848 sert de point de rencontre à tous les opposants politiques. Marx participe à l'Association Démocratique de Bruxelles, dont il est élu vice-président.
Wilhelm Weitling (1808-1871), ouvrier tailleur et écrivain suisse, membre de la ligue des justes (groupe socialiste créé en 1836 à Paris par des socialistes allemands en exil), il était l'un des représentants du socialisme utopique, apprécié par Marx qui rompit avec lui en 1846.
Il publie en 1838 « L'Humanité telle qu'elle est et telle qu'elle devrait être », puis en 1842 « Garanties de l'Harmonie et de la Liberté ». Il défend un projet de société socialiste et communiste. Il appelle de ses vœux une Révolution sociale qui priverait les riches des moyens de s'enrichir aux dépens des pauvres. Il met en avant le rôle du prolétariat, dont il fait lui-même partie.
Avec la condamnation des communistes de Cologne, en 1852, le rideau tombe sur la première période du mouvement ouvrier autonome allemand. Cette période s'étendit de 1836 à 1856 ; et, en raison de la dissémination des ouvriers allemands à l'étranger, le mouvement se fit sentir dans presque tous les états civilisés.
En 1834, les réfugiés allemands fondèrent à Paris la Ligue secrète républicaine Démocratique des proscrits. En 1836, il s'en détacha les éléments les plus extrêmes, pour la plupart prolétariens, qui fondèrent une nouvelle ligue secrète, la Ligue des justes. La ligue-mère fut bientôt plongée en plein sommeil. La nouvelle ligue, par contre, eut un développement relativement rapide. A l'origine, c'était un rejeton allemand du communisme ouvrier français, inspiré de réminiscences de Babeuf, qui se développait à cette époque même à Paris ; la communauté des biens était réclamée comme une conséquence nécessaire de l' « Egalité ». Les buts étaient identiques à ceux des sociétés parisiennes secrètes de ce temps : partie association de propagande, partie association de conjuration, Paris restant cependant toujours le centre de l'action Révolutionnaire, bien que l'on ne se défendît nullement de fomenter à l'occasion des troubles en Allemagne. Mais, comme Paris restait le champ de bataille décisif, la Ligue n'était alors, en fait, que la section allemande des sociétés secrètes françaises, surtout de la Société des saisons, fondée par Blanqui et Barbès, avec laquelle elle était en relations étroites. Les Français déclenchèrent l'Insurrection le 12 mai 1839 ; les sections de la Ligue emboîtèrent le pas et furent entraînées ainsi dans la défaite commune : l'Insurrection à Paris, où les ouvriers Révolutionnaires jouèrent un rôle essentiel, fut préparée par la Société des saisons ; la Révolte ne fut pas appuyée par les larges masses et fut écrasée par les troupes gouvernementales et la Garde nationale.

Au printemps 1847, Marx et Engels rejoignent la Ligue des justes et assurent sa réorganisation. Toutes les anciennes appellations mystiques datant du temps des conspirations furent supprimées, et la Ligue s'organisa en communes, cercles, cercles directeurs, comité central et congrès, et prit dès lors le nom de « Ligue des communistes » : « Le but de la Ligue, c'est le renversement de la bourgeoisie, le règne du prolétariat, la suppression de la vieille société bourgeoise fondée sur les antagonismes de classes et la fondation d'une nouvelle société sans classes et sans propriété privée ». Ils y prennent une place prépondérante lors de son second congrès à Londres en novembre 1847. À cette occasion, on leur demande de rédiger le Manifeste de la Ligue, connu sous le nom de Manifeste du Parti communiste, qui paraît en février 1848.
L'organisation elle-même était absolument Démocratique, avec des dirigeants élus et toujours révocables ; ce seul fait barrait le chemin à toutes les velléités de conspiration qui exigent une dictature, et transformait la Ligue, du moins pour les temps de paix ordinaires, en une simple société de propagande. L'ancienne devise de la Ligue « Tous les Hommes sont frères », avait été remplacée par le nouveau cri de guerre : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » qui proclamait ouvertement le caractère international de la Lutte.

Interdits de réunion, les républicains contournent la loi en organisant à partir du 9 juillet 1847 des banquets qui réunissent des centaines de participants autour de quelques éminents orateurs. On en compte pas moins de 70 à Paris et dans les grandes villes du royaume au cours des sept mois suivants.
Dans des banquets organisés par les députés de l’opposition, les orateurs attaquaient avec force le gouvernement. Le 22 février 1848, un de ces banquets fut interdit à Paris ; les étudiants et les ouvriers manifestent à Paris. Ils sont rejoints le lendemain par la garde nationale composée de petits bourgeois. La rue commence à se calmer lorsque le roi renvoie enfin son premier ministre, le triste et impopulaire François Guizot, qui a dirigé le gouvernement pendant sept longues années (un record).
Le 23 des échauffourées provoque la mort d’une cinquantaine d’Insurgés, qui seront promenés le lendemain dans la ville sur des charrettes pour montrer la violence du pouvoir face à de justes revendications.
Dans la foulée, Paris se Soulève et se trouve hérissée de barricades.
Dans la nuit, Louis-Philippe rappelle Adolphe Thiers, qui l'a porté au pouvoir 18 ans plus tôt, mais le remède est sans effet et, dans son palais des Tuileries, le vieux roi (75 ans) commence à désespérer.
Le 24 février, Adolphe Thiers lui conseille rien moins que de s'enfuir à Saint-Cloud et de reconquérir Paris à la tête de son armée. Le roi, horrifié à la perspective de faire couler le sang de son Peuple, s'y refuse comme avant lui Louis XVI et Charles X (Thiers, rallié à la république en 1871, n'aura pas ces scrupules quand il s'agira d'éliminer les Communards).
Au terme de trois jours d'Emeutes et de malentendus, l'opposition libérale obtient le départ du roi Louis-Philippe 1er, le « roi-bourgeois » par excellence.

La duchesse d'Orléans, non sans panache, se présente avec ses deux enfants au Palais Bourbon où siègent les députés. Ceux-ci inclinent à approuver la régence quand, tout à coup, la foule envahit les lieux. Les républicains commencent à se manifester. Un cri retentit appelant à se rendre à l'Hôtel de Ville !
C'est ainsi qu'un petit groupe de républicains, à l'instigation de Ledru-Rollin et du vieux poète Lamartine (58 ans), se rendent dans le lieu mythique de la Grande Révolution, celle de 1789, dans la perspective de rééditer les exploits de leurs aînés (leurs propres héritiers n'agiront pas différemment à la chute de Napoléon III). Lamartine, Ledru-Rollin, Arago, Dupont de l'Eure et Marie proclament dans la nuit l'avènement d'un gouvernement républicain. Ainsi naît la IIè république. Deux jours plus tard, Lamartine convainc les républicains d'adopter le drapeau tricolore (à défaut du drapeau rouge du sang versé par le Peuple lors de tant de Révoltes et Révolutions qui n’avaient pas tant fait avancer les choses que ça : il rallie les Insurrectionnalistes et les barricadiers et était à l'origine, sous la Révolution, le drapeau symbolisant la loi martiale ; le Peuple a repris ce symbole pour se moquer des monarques et des soldats), fait adopter le suffrage universel (enfin masculin, fallait pas non plus déconner à l’époque), fait par ailleurs abolir la peine de mort pour les délits politiques ainsi que l’esclavage (déjà aboli par 1789 mais remit en place par Napoléon).
La Révolution parisienne a un énorme retentissement dans les élites européennes. Devant la contagion Révolutionnaire, les monarques concèdent des Constitutions à Berlin, Munich, Vienne, Turin,...
C'est « le printemps des Peuples », à Rome, le pape lui-même est chassé par les Révolutionnaires avec brutalité.
Au bout de quelques mois, la réaction aura partout raison du romantisme Révolutionnaire.
A Paris, les romantiques applaudissent au défilé des délégués européens. Les plus appréciés sont les Italiens et les Allemands. A Paris sévissait alors les légions Révolutionnaires. Italiens, Espagnols, Belges, Hollandais, Polonais, Allemands, se groupaient en bandes pour délivrer leurs patries respectives. Comme tous les ouvriers étrangers se trouvaient, au lendemain de la Révolution, non seulement sans travail, mais encore en butte aux tracasseries du public, ces légions avaient beaucoup de succès. Le nouveau gouvernement y vit le moyen de se débarrasser des ouvriers étrangers ; il leur accorda donc l'étape du soldat jusqu'à la frontière ; mais, quand ils arrivaient à la frontière, le toujours larmoyant ministre des Affaires étrangères, le beau parleur Lamartine, trouvait bien l'occasion de les trahir et de les livrer à leurs gouvernements respectifs.
En août 1849, présidant le Congrès international de la paix, Victor Hugo lance, prophétique : « Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse Individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure et vous constituerez la Fraternité européenne ».

Déroutée par la facilité de sa victoire de février, l'opposition parlementaire ne sait que faire de sa république. Elle tente en vain de ressusciter l'esprit de la « Grande Révolution » mais méconnaît gravement les changements qui se sont produits en un demi-siècle.
Subrepticement, à Paris, les revendications sociales ont pris le pas sur les idéaux politiques. Les républicains trouvent des auxiliaires dans les socialistes. Ces personnes demandaient la transformation de la société afin de faire disparaître la misère. D’après leurs chefs (Louis Blanc, Proudhon, Fourier, Saint-Simon, Pierre Leroux), l’état devrait organiser le travail et en répartir Equitablement le produit entre tous les travailleurs (quasiment l’équivalent d’impôts inversés).
Plusieurs signes pourraient éclairer les contemporains : ainsi, dans le langage courant, on regroupe tous les bourgeois sous le terme d'oisifs pour mieux les opposer aux travailleurs. Et l'année même de la chute de Louis Philippe, Karl Marx et Friedrich Engels publient le Manifeste du parti communiste. Auparavant, de nombreux socialistes définirent et expérimentèrent de nouvelles formes « utopiques » d’organisation du travail au bénéfice de tous les membres de la société.

La seconde république échouera sur la question sociale. Ses reculades, dès le mois de juin 1848, ouvriront la voie au second empire.
Une Assemblée constituante est élue le 13 avril dans la précipitation pour mettre en place les institutions de la IIe république. Le suffrage universel amène à l'Assemblée une forte majorité de notables provinciaux, très conservateurs et méfiants à l'égard du Peuple ouvrier de Paris.
Dans l'attente d'une Constitution, c'est une Commission exécutive issue de l'Assemblée qui dirige le pays. Le gouvernement provisoire, après avoir créés les Ateliers nationaux (notamment par le biais de Louis Blanc), avait publié ensuite un décret réduisant d'une heure la durée de la journée de travail pour tous les salariés parce que, selon ses termes, « un travail manuel trop prolongé non seulement ruine la santé mais en l'empêchant de cultiver son intelligence porte atteinte à la dignité de l'humain ».
C'est ainsi que la journée de travail était tombée à... dix heures à Paris et à onze en province (serait-ce que le travail était plus éprouvant à Paris qu'ailleurs ?). Ces ateliers de bienfaisance avaient été créés quelques mois plus tôt par le gouvernement provisoire de la
IIè république issue des journées Révolutionnaires de Février. Ils avaient pour vocation de procurer aux chômeurs un petit revenu en échange d'un travail symbolique mais utile à l’Intérêt Général.
La commission du Luxembourg décide le 20 juin de supprimer les Ateliers nationaux avec l'espoir d'étouffer ainsi l'agitation ouvrière. C'est le contraire qui se passe. Sur 120.000 ouvriers licenciés par les Ateliers nationaux, 20.000 descendent dans la rue le 23 juin 1848. Ils forment jusqu'à 400 barricades et lancent de violentes Emeutes de la faim provoquées par la fermeture des Ateliers nationaux. Mais Proudhon s'oppose à l'Insurrection en prêchant une conciliation Pacifique, posture en accord avec son engagement contre la violence qui ne se démentira pas. Il désapprouve les Révoltes et les manifestations en février, mai et juin 1848 bien que sympathisant des injustices sociales et psychologiques que les Insurgés avaient été forcés d'endurer. Il considère que les forces de la réaction sont responsables des événements tragiques. Proudhon est le premier théoricien connu à se désigner lui-même comme un « Anarchiste ». Il écrit dans Du principe Fédératif que la notion d' « anarchie », en politique, est tout aussi rationnelle et positive qu'aucune autre. Il défendait la Liberté individuelle contre toute force dominante : l'église, la religion et toute espèce de dictature, l'individu ne devant jamais être sacrifié à l'intérêt général ou la justice sociale.

Sans excès de précaution, la Commission exécutive charge le général Louis-Eugène Cavaignac (républicain sincère mais fervent opposant aux « rouges » socialisant) de la répression. Celle-ci est terrible, à la mesure de l'effroi qu'éprouvent les bourgeois de l'Assemblée. Le 25 juin 1848, les Insurgés résistent encore à l'Est de la capitale, entre Bastille et Nation.
Monseigneur Denis Affre, archevêque de Paris (55 ans), s'interpose entre les Insurgés et la troupe, sur une grosse barricade. Un crucifix à la main appelle les frères ennemis à la réconciliation. Les coups de feu s'interrompent. Mais un roulement de tambour réveille les pulsions de mort. Les coups de feu reprennent. L'archevêque s'écroule. Le lendemain, le général Lamoricière prend d'assaut cette barricade ainsi que toutes celles qui suivent (au total 65 entre Bastille et Nation !). C'est la fin de l'Insurrection.

Au total, du 23 au 26 juin, en trois jours de combats dans l'ensemble de la capitale, on relève 4.000 morts parmi les Insurgés et 1.600 parmi les forces de l'ordre.
Le gouvernement républicain arrête 15.000 personnes et en déporte des milliers sans jugement. Les journées de Juin 1848 coupent la
IIè république de sa base populaire. Signe des temps, le 9 septembre 1848, le décret du 2 mars sur la journée de dix heures est abrogé.

Aux élections présidentielles de décembre 1848, l'absence d'une opposition républicaine de gauche et le discrédit dans lequel sont tombés les républicains permettent au prince Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de l'empereur, de se faire élire président de la république sans trop de mal, en promettant la Paix et des réformes sociales.
Alexis de Tocqueville (1805-1859) avait dénoncé dès janvier 1848 l'aveuglement de la bourgeoisie face à la montée des revendications sociales. Adolphe Thiers, également membre de la Commission (ancien ministre de Louis-Philippe, que les chansonniers surnomment Foutriquet en raison de sa petite taille), proposera d’ailleurs à la Commission rien moins que d'évacuer la capitale et d'y revenir en force pour éradiquer la racaille socialiste et ouvrière. Thiers avait déjà proposé un plan similaire à Louis-Philippe lors des émeutes de Février mais le roi l'avait rejeté avec horreur, ne voulant pas faire couler le sang du Peuple.
La Commission exécutive de 1848 rejette également ce plan mais en mars 1871, quand il deviendra lui-même « chef du gouvernement provisoire de la IIIè république », Thiers l'appliquera pour de bon, ce qui aura pour effet de provoquer la tragédie de la Commune.

Le 13 juin 1849, à Paris, la défaite des Insurrections allemandes de mai, la répression de la Révolution hongroise par les Russes, marquèrent la fin d'une grande période de la Révolution de 1848. Mais la victoire de la réaction n'était encore rien moins que définitive. Une réorganisation des forces Révolutionnaires dispersées s'imposait, et par suite celle de la Ligue. Mais tout comme avant 1848, les circonstances interdisaient toute organisation publique du prolétariat ; il fallait donc de nouveau recourir à l'organisation secrète.

La première association internationale ouvrière fut fondée à Londres le 28 septembre 1855 par des proscrits français, allemands, polonais, belges et anglais. De sévères luttes d'influence entre proudhoniens bon teint et Anarchistes radicaux ne lui permettent pas d'exister au-delà de 1859. Cette tentative atteste au moins une volonté d'union parmi les fractions les plus avancées de la classe ouvrière des pays d'Europe Occidentale.
Proudhon se veut l'apôtre du socialisme scientifique, qui va prendre la forme de l’Anarchie positive ou du Fédéralisme Autogestionnaire. Le Fédéralisme Autogestionnaire de Proudhon est fondé sur deux structures parallèles, l’une correspondant aux activités économiques, et l’autre au corps politique. Ces deux constructions doivent être distinctes mais coopérer. Sur le plan de la production, il s’agit d’une Démocratie économique mutualiste : les agriculteurs sont propriétaires d’une parcelle qu’ils exploitent, et ils s’associent avec d’autres au sein d’ensembles Coopératifs, eux-mêmes inclus dans une Fédération agricole. Le secteur industriel devrait, quant à lui, être composé de multiples propriétés Collectives concurrentes entre elles mais associées en une même Fédération industrielle. Des groupements d’unions de consommateurs formeraient un « syndicat de la production et de la consommation », chargé de la gestion du système, indépendamment de l’état. Proudhon ne s’arrête pas là : il imagine aussi une confédération qui regrouperait tous les marchés du monde.
Sur le plan politique, la « Démocratie politique Fédérative » serait fondée sur des régions qui s’auto-administreraient – pour la France, une douzaine – et seraient associées pour former une république Fédérale. L’échelon Fédéral n’aurait qu’un rôle d’institution, de création, d’installation, le moins possible d’exécution. Il y aurait 2 chambres : une Chambre des régions et une Chambre des professions. Le suffrage universel serait ainsi fondé sur une division régionale et socioprofessionnelle. Des nations pourraient former ensemble des Confédérations. Ainsi, en 1863, Proudhon imagine une Europe Confédérale dotée d’un budget, de diverses agences, d’une cour de justice et organisant un marché commun. Cette organisation ne peut être mise en place que grâce à la volonté des ouvriers et au temps. De la volonté, surtout : la pensée de Proudhon est fondée sur le contrat.

C'est cette volonté d’union que concrétise un autre congrès de constitution : celui de l'Association Internationale des Travailleurs (Première Internationale) à Genève le 3 septembre 1866. Dans ses statuts de 1866 (rédigés par Karl Marx), l'AIT affirme que « l'Emancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes » et déclare agir « pour l'Emancipation définitive de la classe travailleuse, c'est-à-dire pour l'abolition définitive du salariat ».
Une grave équivoque allait naître avec l'adoption de statuts parfois ambigus. Pour Marx, ils permettaient l'action politique légale. Pour les futurs bakouninistes, « toute action doit avoir pour but immédiat et direct le triomphe des travailleurs sur le capital ».
Le deuxième congrès qui s'ouvre à Lausanne le 2 septembre 1867 peut être appréhendé comme un affrontement entre les mutuellistes suisses et français et les collectivistes anglais et allemands. Les futurs « jurassiens » ne participent guère aux débats. Et, à l'occasion d'une motion finale, il est acquis que « l'émancipation sociale des travailleurs est inséparable de leur émancipation politique ». C'est entre ce congrès et celui de Bruxelles (le troisième, en septembre 1868) que tout va changer. Dès la fin de l'année 1867, le gouvernement français décide de contrer le développement de l'Internationale. Lors des premières poursuites (février 1868), Tolain et la commission parisienne démissionnent. Ils personnifiaient le mutuellisme Proudhonien défenseur de la propriété individuelle, méfiant à l'égard des Grèves. Ceux qui vont prendre le relais, avec Eugène Varlin à leur tête, prétendent dépasser le mutuellisme qui, selon eux, se doit de déboucher sur le collectivisme et le syndicalisme. Dans la section française, un Collectivisme antiétatique (par ce qualitatif, Varlin et ses amis cherchent à se différencier du « marxisme », terme qui n'existe pas à l'époque) succède au mutuellisme. Un autre fait important, se produit peu après, en juillet 1868 : Bakounine donne son adhésion à l'A.I.T. (section de Genève).
Le IIIe congrès de Bruxelles qui se déroule du 6 au 13 septembre 1868 marquera le point fort d'une période de transition durant laquelle le courant Collectiviste antiautoritaire pénètre peu à peu l'Association. C'est lors du IVe congrès de Bâle (6-12 septembre 1869) que l'on pourra apprécier le poids respectif de chacune des tendances. À partir de votes sur des motions ou amendements présentés par ces divers courants, on peut établir le rapport de force comme suit :
* 63 % des délégués de l'A.I.T. se regroupent sur des textes Collectivistes dits « antiautoritaires » (« bakouninistes »),
* 31 % se rangent derrière les communistes dits « marxistes »,
* 6 % maintiennent leurs convictions mutuellistes (proudhoniens).

Le congrès de Bâle fut marqué par la victoire du Collectivisme Révolutionnaire, et celle des amis de Bakounine sur les délégués fidèles à Marx. Il y eut également une scission entre les Anarchistes de Bakounine et ceux de Proudhon. Proudhon pensait que la propriété Collective était indésirable et que la Révolution sociale pouvait être atteinte Pacifiquement. Il désapprouvait l'action Révolutionnaire. Fils d'artisans, il se méfiait de la classe ouvrière dont il redoutait la violence et dénonçait les « charlataneries » d'organisation totale et globale de la société. L'attachement de Proudhon à la Liberté individuelle, qu'aucune forme d'organisation sociale doit supprimer, pour quelque raison que ce soit, lui a permis de percevoir mieux qu'aucun autre penseur socialiste les risques attachés au triomphe de l'état, du collectif ou de la communauté.
L'unité sera aisément sauvegardée par deux votes. Les deux premières tendances se retrouvent sur une proposition ayant trait à la socialisation du sol. Enfin, et à l'unanimité, le congrès décide d'organiser les travailleurs dans des sociétés de résistance (syndicats). Cependant, il n'en demeure pas moins que Marx et Bakounine s'observent, s'épient, se jaugent.
La guerre de 1870 et la Commune n'allaient que retarder le dénouement de cette opposition farouche. En effet, les évènements empêchent la tenue du Ve congrès qui devait s'ouvrir à Paris en septembre 1870. Dans le même temps, en avril 1870, lors du congrès régional de la Fédération romande, va se produire une scission, préfiguration du futur partage de l'A.I.T. Les délégués suisses vont se diviser sur l'attitude à adopter à l'égard des gouvernements et des partis politiques.

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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 22:13

La remise en question de l'absolutisme en France et ailleurs (suite)

Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes

Entrée en guerre en 1778, et permettant la victoire des Insurgés (traité de Paris de 1783), la France se réaffirme comme grande puissance moderne, satisfait son désir de revanche, récupère des territoires perdus, mais dégrade ses finances, et félicite l'esprit républicain et Démocrate (théorique des Lumières, et réel des Américains).
L'affaiblissement de l'état français, et la montée et mise en lumière d'une alternative viable à la royauté sont considérés comme les prémisses de l'idée Révolutionnaire française.

La Révolution de 1789, avant tout bourgeoise, couvait depuis longtemps, pratiquement depuis la Fronde parlementaire contre le jeune Louis XIV (qui deviendra suite à cela le mégalomane roi soleil).
La noblesse, autant que la bourgeoise, évincée du pouvoir sous Louis XIV, ne rêve que de revenir aux affaires. La tradition monarchique s’inscrit dans le respect des coutumes, c'est à dire des libertés et des privilèges accordés à certains individus, certaines villes ou provinces. Les bases de ce système politique sont contestées et attaquées dans la seconde partie du XVIIIè siècle.
La philosophie des Lumières s'est diffusée dans les couches supérieures de la société française, la bourgeoisie et la noblesse libérale. Contre la monarchie absolue à la française, le modèle anglais d'une monarchie limitée par un parlement (assemblée élue) est mis en avant.
Les ordres privilégiés se Révoltent contre le pouvoir royal. En effet, l'absolutisme les a privés de leurs prérogatives traditionnelles. Les Parlements sont des cours de justice sous l'Ancien Régime. Ils profitent du droit traditionnel qui leur est accordé d'émettre des remarques lors de l'enregistrement des lois dans les registres des parlements pour critiquer le pouvoir royal. Bien qu'ils défendent avant tout leurs privilèges, ils arrivent à passer, aux yeux de l'opinion publique, comme les défenseurs du Peuple.

En 1769, afin d’apaiser les tensions entre les deux couronnes depuis le traité de Westphalie où la France a gagné l’Alsace-Lorraine (1648), le roi Louis XV demande au nom de son petit-fils Louis-Auguste (le futur Louis XVI) sa main à la fille de l’empereur germanique François Ier et de l’impératrice Marie-Thérèse. En 1770, Marie-Antoinette, âgée de 14 ans et qui a passé toute son enfance au château de Schönbrunn (pas très ouverte sur le monde et assez futile), est mariée au dauphin de la couronne de France, le futur Louis XVI. Après avoir subi l'indifférence hostile de sa mère, la « dernière reine de France » est, à 14 ans, littéralement dépossédée de son identité autrichienne et plongée dans un monde qui lui est étranger. Souffrant du manque d'empressement de son époux à accomplir son devoir conjugal, elle se morfond à Versailles. Comment résister, dès lors, aux plaisirs faciles qui lui sont offerts ? Alors que la sexualité est, à cette époque, affaire publique, Marie-Antoinette s'est vu reprocher de vouloir en faire une affaire privée (normal vu le peu d’intérêt que le roi portait à la chose). D'où les très nombreux fantasmes à son sujet, qui la dépeignent comme une femme licencieuse et infidèle. Ainsi, on (re)découvre, stupéfaits, les dessins scabreux la représentant en prédateur sexuel ou en monstre terrifiant ! C'est dire la haine qu'elle suscite et l'imagination débordante des caricaturistes.

Le 21 janvier 1771, sous le règne de Louis XV, le parlement est exilé de Paris par le chancelier Maupeou. Le vieux roi ne supporte plus que les parlementaires, forts de leurs privilèges, entravent son pouvoir.
Le 10 mai 1774, à la mort de Louis XV, son petit-fils devient roi sous le nom de Louis XVI. A son avènement, la France est le pays le plus peuplé d'Europe avec 26 millions d'âmes. Elle en est aussi le plus prestigieux. La langue et la culture de la cour de Versailles rayonnent de Berlin, en Prusse, à Saint Petersbourg, en Russie. La France est aussi le pays le plus puissant d'Europe, voire du monde, malgré quelques déconvenues dans sa rivalité avec l'Angleterre. Elle possède une flotte incomparable, la Royale, et ses colonies sucrières comme Saint-Domingue font la jalousie des Anglais.
La Révolution va changer tout cela. Marie-Antoinette également. Lorsqu’elle monte sur le trône, elle croit naïvement que son nouveau statut lui accorde toute liberté pour mener sa vie à sa guise. Dès lors, elle se perd en frivolités et fêtes somptueuses, et dépense sans compter. Malgré les remontrances de sa mère et les difficultés financières de l'état, elle maintient ce train de vie dispendieux, si bien qu'elle finit par être surnommée « Madame Déficit ». Alors qu'elle était aimée du Peuple au début de son règne, des gravures licencieuses de la reine commencent à circuler dans le royaume, qui écornent sérieusement sa popularité.

Louis XVI n'a d'autre souci que de rappeler au plus vite les parlementaires et de les rétablir dans leurs privilèges.
C'est le premier d'une longue série d'actes de faiblesse qui mèneront le roi à la guillotine et feront perdre à la France son premier rang parmi les grandes puissances du monde.
Confronté à son avènement à une situation financière désastreuse, le roi Louis XVI avait choisi un ministre des finances compétent pour y faire face, Turgot. Ainsi, au début du règne de Louis XVI, la France jouit d'une relative prospérité. La consommation progresse et les prix des biens manufacturés ou importés augmentent. Mais les nobles, qui s'endettent en menant grand train à la cour de Versailles, font leur possible pour accroître les revenus qu'ils tirent de leurs terres. Ils raniment de vieux droits féodaux tombés en désuétude et soulèvent contre eux la colère des paysans. Cette crispation est très mal vécue par les paysans qui réclament l'abolition des droits féodaux pour soulager leur misère.
Malgré tout, dans leur immense majorité, les Français de 1789 n’imaginent pas une Révolution violente avec une abolition de la monarchie. Le roi est, en 1789, considéré comme le père des Français. Il est aimé et respecté. Néanmoins, une réforme profonde de l’état est espérée, et ce dans un climat Pacifique.
Louis XV et Louis XVI ne sont pas restés insensibles à la diffusion des idées nouvelles et au blocage des institutions. Mais ils n'ont pas l'autorité de leur prédécesseur Louis XIV pour imposer aux privilégiés les changements nécessaires.
Le 12 mai 1776, le roi se sépare de Turgot et annule ses réformes sous la pression des privilégiés et de la cour.

Lorsque les Insurgés Américains livrent la bataille de Saratoga, ils reçoivent l'appui de la noblesse libérale d'Europe. Le 6 février 1778, la France signe un traité de commerce avec Benjamin Franklin. Elle reconnaît les États-Unis d'Amérique et intervient officiellement dans la guerre d'Indépendance. Necker remplace Turgot aux finances. Le banquier genevois, soucieux de sa popularité, écarte toute idée de réforme fiscale et recourt aux emprunts pour remplir les caisses de l'état et pourvoir aux dépenses énormes occasionnées par les interventions militaires en Amérique.
Le 3 octobre 1783, le traité de Versailles consacre l'Indépendance des États-Unis. Louis XVI peut être satisfait de la revanche prise sur les Anglais mais sa participation à la guerre américaine a creusé le déficit de l'état. La noblesse libérale du royaume, La Fayette en tête, cultive l'idée de transposer en France les principes Démocratiques d'Outre-Atlantique. Ainsi, Necker avait préconisé des assemblées territoriales qui limitaient le pouvoir des intendants. Le ministre avait également tenté de justifier ses emprunts imprudents en publiant un Compte rendu au roi qui dévoilait les dépenses somptuaires de la cour (l’état a toujours vécu au-dessus de ses moyens). Le 19 mai 1781, Necker est remercié par Louis XVI.
Le nouveau contrôleur général, Charles Alexandre de Calonne, comprend que l'état du royaume nécessite des réformes radicales.

Le 17 septembre 1787, la Constitution américaine est publiée. Elle nourrira l'inspiration des Constituants français. D’autant plus qu’aucun contrôleur général ne réussit à faire passer la réforme fiscale auprès des privilégiés. Les parlementaires refusent d'enregistrer les réformes et réclament les états généraux. Cette assemblée des trois ordres du royaume (clergé, noblesse et tiers état) n'avait pas été réunie depuis 1614 et l'époque troublée de la régence de Marie de Médicis, veuve d'Henri IV.

Depuis 1780, à Vienne, Joseph II (le frère de Marie-Antoinette) règne seul sur les états autrichiens. C'est l'« Aufklärung » : fin du servage, expulsion des Jésuites, édit de tolérance, suppression des ordres contemplatifs, suppression de la torture, abolition des corporations,... Dominé par la haine du clergé et de la papauté, le « joséphisme » va se solder par un échec cuisant... mais il montrera la voie aux Révolutionnaires français.

Le 3 mai 1788, le parlement publie une « déclaration des Droits de la nation » et réclame à nouveau la convocation des états généraux en espérant qu'ils contraindront le roi à respecter les exemptions fiscales des privilégiés. Tous les privilégiés, y compris le haut clergé, se solidarisent avec les parlementaires parisiens. Le 7 juin 1788, la sédition tourne à l'Emeute à Grenoble. Pendant la « journée des tuiles », les habitants bombardent de projectiles les soldats qui tentent de se saisir des parlementaires. Les représentants du Dauphiné, au nombre d'environ 500, se réunissent au château de Vizille et appellent à refuser le paiement de l'impôt. Louis XVI, comme à son habitude, s'incline et convoque les états généraux pour mai 1789. Le 25 août 1788, Necker revient en grâce, et se fait fort de rassurer les créanciers de l'état, les banquiers et l'opinion publique.

La réunion des États généraux a suscité de grands espoirs parmi la population française. Le Peuple est en effet appelé à prendre la parole en mars 1789 pour rédiger les cahiers de Doléances, où il fixe une sorte de programme aux députés (suppression des droits féodaux, Egalité devant les impôts, revendication des Droits des sujets face à l’arbitraire royal).
Les paysans espèrent une amélioration de leur condition de vie avec l'allègement voire l'abandon des droits féodaux. La bourgeoisie, pétrie des idées des Lumières, espère l'instauration de l'Egalité en droit et l'établissement d'une monarchie parlementaire à l'anglaise. Elle peut compter sur le soutien d'une petite partie de la noblesse acquise aux idées nouvelles et du bas-clergé qui vit auprès du Peuple et est sensible aux difficultés de celui-ci. Traditionnellement chaque ordre élisait à peu près le même nombre de députés. Les élus de chaque ordre se réunissaient, débattaient et votaient séparément. Le résultat du vote de chaque ordre comptait pour une voix. C'était le principe du vote par ordre. De ce fait, il suffisait que les deux ordres privilégiés votent dans le même sens, celui du maintien des privilèges, et le Tiers-État se retrouvait en minorité. Le Tiers-État demande donc le doublement du nombre des députés le représentant, afin que le nombre de leurs élus corresponde davantage à son poids dans la société, ainsi que le principe du vote par tête, c'est à dire une assemblée unique où chaque élu dispose d'une voix. Louis XVI accorde le doublement des députés du Tiers-État mais garde le silence sur la question du vote par ordre ou par tête.

Le 5 mai 1789, le roi Louis XVI et Necker ouvrent solennellement les Etats Généraux. Son discours met en garde contre tout esprit d'innovation. Louis XVI n'a plus d'argent en caisse et il a absolument besoin de l'accord des représentants des trois états pour lever de nouveaux impôts ou réformer ceux qui existent (alors que le Tiers-État est déjà écrasé par les impôts et les privilèges des autres).
Les représentants du Tiers-État dénoncent la division de l'assemblée en trois états qui les met automatiquement en minorité face aux représentants des ordres privilégiés, le clergé et la noblesse, qui ne représentent qu'une toute petite partie de la population française.
Le 17 juin, les députés du Tiers-État et beaucoup de curés qui représentent le clergé aux Etats Généraux se réunissent à part. Sur proposition de l'abbé Sieyès, qui constate que ladite assemblée représente les « quatre vingt seize centièmes de la nation », ils se transforment en Assemblée nationale. Peu à peu, la plupart des autres députés vont les rejoindre.
Le 20 juin, dans la salle du Jeu de Paume où elle s'est réunie, près du palais de Versailles, bafouant la volonté du roi, l'Assemblée nationale fait serment de ne pas se séparer avant d’avoir fixé la constitution du royaume, opéré la régénération de l’ordre public et maintenu les vrais principes de la monarchie. Trois jours plus tard, le marquis de Dreux-Brézé leur demande de cesser leur fronde. L'Assemblée désobéit ouvertement au roi. C'est un acte grave.

Constatant que les maux du gouvernement appellent davantage qu'une réforme de l'impôt, les députés projettent de remettre à plat les institutions et de définir par écrit, dans une constitution, de nouvelles règles de fonctionnement, selon l'exemple américain. Durant ces journées, l’Assemblée réalise une autre Révolution décisive : beaucoup de députés sont effrayés par la tournure des événements et démissionnent ; l’Assemblée déclare qu’elle tient son mandat non pas des électeurs individuellement pour chaque député, mais Collectivement de la Nation toute entière. C'est la mise en application du principe de la souveraineté nationale défendu par Diderot.
Cette Assemblée peut s’appuyer sur les espoirs de la majorité de la Nation, sur les réseaux de « patriotes ». En face, il n’y a que des ministres divisés, un gouvernement sans ressources financières et un roi velléitaire qui recule.
Le 9 juillet, l'assemblée se proclame donc Assemblée nationale constituante.
Le 11 juillet 1789, Louis XVI, vexé, renvoie ses ministres jugés trop libéraux, parmi lesquels Necker, une fripouille qui n'a fait que creuser le déficit mais est restée pour cela très populaire parmi les petites gens.
A Paris, le Peuple s'irrite et s'inquiète. On dit en plus que le roi, irrité par la désobéissance des députés, voudrait les renvoyer chez eux. Des rumeurs font craindre une intervention des troupes contre la capitale.
Or l’opinion parisienne est agitée. La bourgeoisie est déçue. Pour l’instant, rien n’est sorti des débats à Versailles. Et elle a peur pour la survie de l’assemblée. Le Peuple, lui, craint que les troupes ne coupent les routes du ravitaillement des Parisiens alors que, suite aux mauvaises récoltes de 1788, le prix du pain est au plus haut. Début juillet, des émeutes éclatent aux barrières d’octroi. Dans l’après midi, dans les jardins du Palais Royal, le journaliste Camille Desmoulins exhorte la foule à se mettre en état de défense. Les Parisiens se heurtent dans les jardins des Tuileries aux soldats du prince de Lambesc, accusés d'avoir tué des manifestants. Le 13 juillet, 40 des 54 barrières d’octrois sont incendiées. Les réserves de grains des couvents sont pillées. Une milice bourgeoise se forme.
L'effervescence grandit. Le matin du 14 juillet 1789, les Parisiens partent chercher des armes dans une atmosphère Révolutionnaire. Ils pillent l'arsenal de l’Hôtel des Invalides, où ils trouvent des armes mais pas de poudre. Les Emeutiers viennent ensuite se masser aux portes de la prison royale de la Bastille (une vieille forteresse royale datant de Charles V et de la guerre de Cent Ans, qui sert de prison à quelques lascars de mauvaise vie, mais était le symbole des lettres de cachet avec lesquelles le roi pouvait envoyer n'importe qui en prison) pour y chercher de la poudre.
Sous l'effet de la surprise, à Versailles, le roi se retient de dissoudre l'Assemblée. Son propre frère, le comte d'Artois, futur Charles X, prend la mesure de l'événement et quitte la France sans attendre. Il est suivi dans l'émigration par quelques autres nobles, dont le prince de Condé et Mme de Polignac.

A Paris, le comité des électeurs désigne un maire, Bailly, et un commandant de la garde nationale, La Fayette, en remplacement de l'administration royale. Une nouvelle organisation municipale allait se mettre en place. Les autres villes imitent la capitale.
Une « Grande peur » s'étend dans les campagnes. Les paysans craignent que les récoltes ne soient pillées par des brigands. À l'annonce de l'arrivée de brigands, le tocsin sonne dans les villages. Les paysans s'arment de fourches, de faux et autres outils. Quand ils s'aperçoivent qu'il n'y a aucun danger, au lieu de retourner vaquer à leurs occupations, ils se dirigent vers le château du seigneur, craignant que celui-ci n'augmente les taxes qui pèsent sur eux. Sans manquer d'afficher leur loyauté à la monarchie, ils pillent les châteaux et brûlent les « terriers », c'est-à-dire les documents qui contiennent les droits seigneuriaux (notamment les titres de propriété). C'est au tour des députés d'avoir peur. Dans la nuit du 4 août, pour calmer les paysans, ils votent l'abolition des droits seigneuriaux (ce qui initialement n’était pas à leur programme). Les troubles prennent fin avec l'abolition de la dîme et des corvées. C'est la fin du système féodal et de la société d'Ancien Régime. Toutefois les députés, presque tous propriétaires fonciers, qu'ils soient nobles ou bourgeois, se ravisent en partie pendant la rédaction des décrets du 5 au 11 août 1789. Les droits personnels (corvées, servage...) et le monopole de la chasse pour le seigneur sont simplement supprimés. Les droits réels portant sur la rente de la terre doivent être rachetés. Seuls peuvent se libérer totalement les paysans les plus riches. Les propriétaires d'office reçoivent une indemnité qu'ils investissent en partie dans l'achat de biens nationaux. Ainsi les possédants ont pu sauvegarder leurs intérêts économiques tout en mettant fin aux Révoltes paysannes.

Le 26 août 1789 est votée la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. C'est l'acte le plus remarquable de la Révolution. Les députés, inspirés par les philosophes français et anglais du passé (Hobbes, Locke, Montesquieu, Rousseau,...) votent dans l'enthousiasme une Déclaration qui définit les Droits de chacun en 17 articles.
Il s’agit d’une condamnation sans appel de la monarchie absolue et de la société d'ordres. Mais elle est avant tout le reflet des aspirations de la bourgeoisie de l'époque : la garantie de Libertés Individuelles, la sacralisation de la propriété, le partage du pouvoir avec le roi et à tous les emplois publics.
Mais, déjà, le rêve ne dure pas. Les difficultés d’approvisionnement en pain et le refus de Louis XVI d’approuver la déclaration et les décrets du 4 et du 26 août sur l'abolition des droits seigneuriaux, sont à l’origine du mécontentement du Peuple de Paris lors des journées du 5 et 6 octobre 1789.
Une marche de femmes va chercher Louis XVI et la famille royale à Versailles. La Fayette, un général très populaire, convainc le roi de quitter le palais de Versailles afin de dissiper une bonne fois pour toute la méfiance des Parisiens... et des Parisiennes à son égard. Le roi s'exécute.
Le lendemain, le 6 octobre, il quitte Versailles pour le palais des Tuileries, au cœur de la capitale. L'assemblée constituante fait de même et s'installe dans la salle du Manège, à côté des Tuileries. Le gouvernement de la France se met désormais à la merci des Parisiens.
Désormais le roi et l’Assemblée siègent à Paris, surveillés par la population et menacés par l’Emeute.

A partir de 1790, les Parisiens se prennent de passion pour les affaires politiques. Les journaux se multiplient ainsi que les clubs où débattent avec passion les sans-culottes. Le plus célèbre est le club des Jacobins, où un certain Robespierre devient président le 31 mars 1790.
Les agitateurs parisiens issus du petit Peuple d'artisans, de commerçants et d'ouvriers commencent à se désigner sous le nom de sans-culottes ; ils veulent de la sorte se différencier des aristocrates qui portent des culottes de soie tandis qu'eux-mêmes se contentent de pantalons de toile. Cette tenue est un signe de protestation, arboré initialement par des avocats, des commerçants, des employés, des artisans, des bourgeois puis par les membres de toutes les professions roturières, qui vont s’appeler « patriotes ». Loin de se réduire à une catégorie sociale, les sans-culottes traduisent l’entrée du Peuple dans l’histoire politique et posent, déjà, tous les problèmes de la représentation Démocratique. On les voit ainsi apparaître comme la formation idéalisée des combattants Révolutionnaires, devenus l'idéal-type imposé comme modèle d'identification aux couches populaires. Idéalisation qui permet d'incorporer parmi eux une frange de combattants pas forcément issus desdits milieux, rassurant les modérés qui craignent les réactions du Peuple.
À partir de 1791 surtout, lorsque la fuite à Varennes (20-26 juin) puis le massacre du Champ-de-Mars (17 juillet) eurent clairement montré qu’une partie des élites avait rejoint le camp de la réaction en couvrant la trahison du roi et en faisant mitrailler le Peuple, les militants des sections parisiennes firent de leur costume un manifeste politique contre le régime de monarchie constitutionnelle censitaire (après 1792, les sans-culottes arborent la veste courte à gros boutons : la carmagnole). Ce sont d'après la Constitution de 1791 des Citoyens « passifs » : faute de payer assez d'impôt, ils n'ont pas le droit de vote ! Les sans-culottes se répartissent entre les 48 sections de Paris (il s'agit de circonscriptions électorales) ; à ce titre ils sont aussi appelés sectionnaires. Les sans-culottes ont la passion de l'Egalité plus que de la Liberté et pour l'affirmer, affectent le tutoiement patriote. Ils portent parfois un bonnet rouge inspiré de celui des esclaves affranchis de Phrygie (Asie mineure) pour souligner leur parenté avec les Démocrates de l'Antiquité grecque.

Quelques journalistes surent admirablement coller à ce Peuple combattant et Révolutionnaire : Jean-Paul Marat et son Ami du Peuple, et dans un tout autre registre, Jacques-René Hébert et son Père Duchesne mais aussi Jacques Roux et son groupe les Enragés. Ils en furent longtemps les porte-parole, plus que les guides, incontestés.
En 1789, Marat a 45 ans. Il a derrière lui une carrière de médecin et de physicien et a publié une quinzaine d’ouvrages. Dans son livre central de théorie politique, écrit en Angleterre, « The Chains of Slavery » (1774), la thèse principale est que le pouvoir émane du Peuple en tant que souverain, mais qu’à travers les âges et sous tous les régimes, les exécutifs se sont attachés à retourner ce pouvoir contre ceux qui lui avaient fait l’honneur de le lui confier.
Pendant la période de bouleversements qui s’ouvre, où le Peuple cherche à rentrer dans ce rôle de « souverain », Marat va suivre pas à pas événements et protagonistes, surveillant en permanence les tentatives de récupération, de reprise en main de cette souveraineté.
Marat n’attend pas tout de l’Assemblée. Son texte « Projet de leurrer le Peuple et d’empêcher la Constitution » est à contre-courant du triomphalisme qui entoure la soi-disant abolition de tous les privilèges de la fameuse nuit du 4 août. Mais ce texte ne paraît qu’en septembre en raison de l’attitude encore très floue des autorités en matière de presse. L’annonce des États Généraux a bien provoqué un afflux d’écrits politiques que la Librairie Générale de France a toléré, mais sans accorder d’autorisation officielle, ce qui a laissé le champ libre à l’arbitraire.
La Constitution en tout cas préoccupe Marat. Fin août, il publie « La Constitution, ou projet de Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, suivi d’un plan de Constitution juste, sage et Libre ».
Au début du mois de septembre 1789, Marat apparaît sur la scène politique à visage découvert. Le 16 septembre 1789, il publie le journal « L’Ami du Peuple, journal politique, Libre et impartial, publié par une société de patriotes ». L’Ami du Peuple est un quotidien, une vraie gageure !
Dès le 24 septembre, Marat attaque un des nouveaux pouvoirs exécutifs : la Municipalité de Paris, qu’il accuse de gestion ruineuse et inefficace. Ces démêlés provoquent son premier décret de prise de corps. Mais les 5 et 6 octobre 1789, les femmes de Paris entreprennent leur marche sur Versailles pour ramener le roi au milieu de son Peuple. L’effervescence populaire est à son comble. Il s’est aussi rendu compte que rien n’est fait pour enrayer la disette qui accable Paris, alors que la moisson de l’été a été très généreuse. Il rédige donc une première « Dénonciation contre Necker », dans laquelle il implique le ministre dans l’accaparement des grains.
Il convient aussi de suivre les mouvements qui opposent les districts, et en particulier celui des Cordeliers (il ne s’agit pas du Club) à la Municipalité. La rencontre entre Marat et ce district se concrétise au moment des démêlés d’octobre. En tant qu’assemblée légalement constituée, le district entend exercer la souveraineté populaire sur l’étendue de son territoire.
Ainsi, en janvier 1790, quand les poursuites reprennent contre Marat, le district met l’Ami du Peuple sous sa protection. À cet égard, le 22 janvier revêt une importance dans le cours des événements, non seulement pour le sort immédiat de Marat, mais aussi parce qu’apparaît sur la scène politique une personnalité d’envergure, l’avocat Georges Danton, qui prend fait et cause pour l’Ami du Peuple. Le déploiement de forces sera impressionnant, mais Marat restera introuvable. Notons, une fois encore, qu’après avoir fait parade de tout cet arsenal répressif, la Commune de Paris ne poursuivra pas et qu’il n’y aura pas de procès. Pas de réaction non plus de la part du ministre Necker suite à la « Dénonciation ». Mesures d’intimidation et dénis alternent !
Mais Marat n’a plus de presses et tous ses papiers ont été saisis, cela au moment où l’Assemblée vote la loi martiale et, séance après séance, parle d’imposer aux « brigands » la plus grande terreur. Prêt à se réfugier en Angleterre, Marat écrit encore un « Appel à la Nation », où il fait un bilan des événements et conclut qu’une « censure publique », un « tribunal d’état » et, dans les cas extrêmes « un dictateur momentané » (au sens antique du terme, une personne avec les pleins pouvoirs pendant un temps limité) doivent être pris en considération en politique, cette « science encore embryonnaire ».
Avant son départ à Londres, Marat avait mis en valeur l’importance de la force publique. Pas de meilleur rempart pour la Liberté que ces milices nationales, nées du 14 juillet, soudées, entraînées, Fraternelles ! Or, il constate que tout est mis en œuvre pour les diviser ! La situation est donc très grave et de mai à juillet 1790, avec toute la presse patriote qui se serre les coudes, Marat est très présent sur la scène parisienne, avec Camille Desmoulins. Le 24 juin, Marat publie sa fameuse « Supplique aux pères conscrits, ou très sérieuses réclamations de ceux qui n’ont rien à ceux qui ont tout ».
Marat publie encore son « Plan de législation criminelle », espérant toujours infléchir la marche de l’Assemblée. Mais, dès la fin du mois de juin 1790, il n’est plus centré sur les suites à donner à la Révolution de 1789, mais déjà sur un nouvel élan nécessaire contre… le Nouveau régime. Et c’est à nouveau dans la clandestinité qu’il publie en août-septembre ses « Feuilles extraordinaires » : « C’en est fait de nous ! », « On nous endort, prenons-y garde », « C’est un beau rêve, gare au réveil ! », « L’affreux réveil ». Aussi, quand éclate la « malheureuse affaire de Nancy » (la garde nationale de Metz, sous la direction du marquis de Bouillé, beau-frère de La Fayette a tiré sur les régiments de Nancy), Marat, le seul à avoir prévu un tel drame, passe pour le Cassandre (qui voit l’avenir mais n’est jamais cru) de la Révolution. Après ce coup de force du Nouveau régime, le thème de la réorganisation de la force publique scande le déclin de la Révolution, tandis que l’Assemblée est de plus en plus à la traîne du pouvoir exécutif, dont les personnages clés, Mirabeau et La Fayette ont pour objectif central de rétablir les pleins pouvoirs dans les mains du roi. Toujours dans la clandestinité, Marat mène alors une lutte acharnée contre le régime des mouchards mis en place par le général afin de gangrener la garde nationale et l’armée.
Mais voilà que le mouvement populaire se restructure, autour des clubs de sections ! En janvier 1791, Marat a de nouveaux démêlés avec la justice, mais en février, il reçoit l’appui du Club des Cordeliers et peut reprendre ses parutions.

Jacques-René Hébert a lancé en 1790 le père Duchesne, journal des Révolutionnaires radicaux. Il participa, en 1792, à la chute de la monarchie dans le rôle d’accusateur public et, en 1793, à celle des Girondins. Avec ses partisans, les hébertistes (Chaumette, Chabot, Collot d'Herbois et d’autres), il a fortement influencé le club des Cordeliers et de la Commune Insurrectionnelle. Maximilien de Robespierre dont il avait dénoncé la modération le fit arrêter et exécuter en 1794.
De 1790 à 1791, le père Duchesne était constitutionnel et encore favorable à Louis XVI et La Fayette, blâmant Marie-Antoinette et Marat et réservant ses foudres à l’abbé Maury, grand défenseur de l’autorité pontificale contre la constitution civile du clergé. Le ton s’est nettement durci avec l’avènement de la république. Le gouvernement fit imprimer en 1792 certains de ses numéros aux dépens de la république les faisant distribuer dans les armées afin de sortir les soldats d’une torpeur jugée dangereuse pour le Salut public.

Jacques Roux est frappé d'interdit après avoir participé au pillage de châteaux. Il fut l'un des premiers prêtres (« curé rouge ») à prêter serment à la Constitution civile du clergé. Il accompagna Louis XVI à l'échafaud avec Jacques-Claude Bernard. Sa faction des Enragés réclamait la taxation et la réglementation en terme de prix. Il dénonçait la bourgeoisie marchande plus terrible selon lui que « l'aristocratie nobiliaire et sacerdotale ».
Ce « prêtre socialiste » liait problème politique, crise sociale et question agraire et ce dès 1792. Il défendait l'idée que les principes de Liberté, défendues par la nouvelle législation, servaient avant tout l'intérêt d'une classe au détriment de la société. L'expression la plus achevée de son programme fut sans doute celle contenu dans son Adresse à la Convention nationale le 25 juin 1793 qui repose sur l'idée que « la Liberté n'est qu'un vain fantôme, quand une classe d'hommes peut affamer l'autre impunément. L'Egalité n'est qu'un fantôme, quand le riche, par le monopole, exerce le droit de vie et de mort de son semblable. La république n'est qu'un vain fantôme, quand la contre-révolution s'opère de jour en jour par le prix des denrées auquel les trois quarts des Citoyens ne peuvent atteindre sans verser des larmes ». Trois points peuvent apparaître comme les lignes de force de ce programme : taxation générale, répression de l'accaparement, prohibition du commerce de l'argent monnayé.
Son mouvement inquiétant la Convention, Marat (qui n'hésite pas à la qualifier de « patriote de circonstance ») et même les Hébertistes, Roux était de plus en plus isolé. Les Montagnards avaient déclenché contre lui une campagne visant à le faire passer pour un contre-révolutionnaire. Arrêté en septembre 1793 pour être jugé par le Tribunal révolutionnaire, il préféra se donner la mort en se poignardant.
Son groupe, les Enragés étaient un groupe de Révolutionnaires radicaux. Ils revendiquent l'Egalité civique et politique mais aussi sociale, préconisant la taxation des denrées, la réquisition des grains et des taxes sur les riches. On peut les situer à gauche des Montagnards. Ils sont combattus aussi bien par Maximilien de Robespierre que par Danton, Marat et les Hébertistes. Leurs idées furent reprises et développées par Babeuf. La Société des républicaines Révolutionnaires, fondée en février 1793 par Pauline Léon et Claire Lacombe, et interdite l'été suivant par le gouvernement Révolutionnaire, est un groupe Révolutionnaire exclusivement féminin, aux revendications sociales et féministes, en quelque sorte la section féminine du mouvement des Enragés.

Les sans-culottes se rassemblaient, d’une part, dans les assemblées des sections et, d’autre part, dans les clubs. Les assemblées des sections, organismes de la vie de quartier institués dès 1790, n’accueillaient en principe que les Citoyens actifs ; cependant, le rôle primordial joué par nombre d’ouvriers et petits artisans, ainsi que le fait qu’ils étaient restés armés depuis 1789, leur donna voix au chapitre. Les clubs surtout (club des Cordeliers, club de l'Évêché, Société fraternelle des deux sexes, Club helvétique) furent l’instrument dont les sans-culottes se servirent pour influencer la vie politique. Le club de l'Évêché, issu des Cordeliers, joua un rôle important dans la préparation du 10 août, jour de la prise des Tuileries et de la chute du trône. À partir de septembre 1792, le club des Jacobins s’ouvrit aux Citoyens les plus pauvres : il devint dès lors le plus important des lieux de réunion pour les sans-culottes. Ceux-ci manifestaient leurs revendication par des pétitions des sections présentées aux assemblées (Législative, puis Convention) par des délégués ; il y eut ainsi une succession de pétitions réclamant l’arrestation des chefs girondins avant l’Insurrection du 31 mai au 2 juin. L’Insurrection, la « journée », était le second moyen d’action. La violence armée fut un recours fréquent du 10 août 1792 aux vaines Emeutes de germinal et prairial an III. Les Emeutiers, appuyés par les canons de la garde nationale à laquelle ils appartenaient, venaient montrer leur force menaçante pour obtenir gain de cause.

L'Assemblée constituante ne se contente pas de préparer une Constitution. Elle réforme en profondeur les institutions du pays, plutôt en bien. Les circonscriptions administratives de l'Ancien Régime étaient très complexes et n'avaient pas les mêmes limites selon leurs fonctions. Les députés entreprennent de les simplifier. La loi du 22 décembre 1789 crée les départements (même si ils sont taillés à la hache, sans trop tenir compte des entités ethnoculturelles et des environnements sociaux économiques, justement pour éviter les regroupements séditieux), à la fois circonscriptions administratives, judiciaires, fiscales et religieuses. Les 83 départements sont divisés en districts, cantons, communes dont les dirigeants sont élus. La décentralisation administrative est très grande. Elle unifie les poids et mesures et crée une nouvelle unité de longueur appelée à un grand succès mondial : le mètre. Elle instaure l'état civil, introduit le divorce et le mariage civil, supprime le privilège d'aînesse dans les héritages,... Elle n'oublie pas qu'elle doit résoudre en urgence la crise fiscale. Les caisses de l'état sont vides. Alors, les députés ont l'idée de saisir les terres et les biens qui appartiennent à l'église catholique.
Mais le clergé a besoin d'argent pour vivre et aussi financer ses innombrables œuvres sociales et éducatives. Qu'à cela ne tienne. Le 12 juillet 1790, les députés votent la Constitution civile du clergé qui garantit un revenu à chaque prêtre.
Le roi et le clergé attendent l'avis du pape avant d'approuver la Constitution civile du clergé. L'avis tarde à venir et quand il arrive, il est négatif. Le 13 avril 1791, le pape condamne le texte car il craint une dérive à l'anglaise de l'église de France vers une totale indépendance (alors qu’elle était la fille aînée de l’église). Il ne menace rien moins que de suspendre les prêtres « jureurs » qui ont prêté serment à la Constitution. Le roi, très pieux, se met dès lors en retrait de la Révolution et utilise son droit de veto pour paralyser le travail législatif.

Le 18 avril 1791, le Peuple, inquiet des mouvements de la famille royale, empêche le roi de gagner Saint-Cloud. La Fayette essaie d’intervenir, mais la garde nationale refuse de lui obéir. La Fayette fait mine de démissionner. En mai et juin 1791, « L’Ami du Peuple » ne lâche pas le général d’une semelle et met continuellement en garde les Citoyens contre un départ du roi. Le 21 juin 1791, Louis XVI tente avec sa famille de rejoindre des troupes fidèles à Montmédy, près de la frontière avec le Luxembourg. Louis XVI sait que ces troupes sont dévouées à la monarchie. Il compte sur elles pour marcher sur Paris, renverser l'Assemblée constituante, mettre fin à la Révolution et restaurer ses prérogatives de souverain absolu.
Heureusement, il est reconnu lors d’une pause imprévue (car le voyage sera composé de beaucoup d’incidents alors qu’il avait été très bien organisé) et est rattrapé à Varennes.
La confiance n'est plus entre la monarchie et la Révolution parisienne, d'autant plus que l'on soupçonne le roi de collusion avec l'étranger, voire de trahison. Pour autant, le 25 juin, alors que Louis XVI et sa famille sont ramenés, sous les huées, aux Tuileries, les députés évoquent, contre toute vraisemblance, l’enlèvement du roi. Cette attitude achève de diviser le parti patriote, majoritaire à l’Assemblée : d’un côté ceux qui, les plus nombreux, veulent s’en tenir à une monarchie constitutionnelle ; de l’autre, ceux qui, républicains ou non, veulent la déchéance de Louis XVI. Ce clivage se répercute au sein du club des Jacobins.
Hébert rompt avec les modérés qui rêvaient d’un compromis avec les aristocrates. Dans le Peuple et parmi les députés, certains n'hésitent plus à s'affirmer républicains et considèrent que la monarchie n'est pas indispensable au gouvernement du pays. Danton et le journaliste Jean-Paul Marat lancent une pétition pour la déchéance du roi. Elle réclame un nouveau pouvoir constituant pour « procéder d'une manière vraiment nationale au jugement du coupable et surtout au remplacement et à l'organisation d'un nouveau pouvoir exécutif ». La pétition de « directoire nationale » (83 élus des départements) est déposée le 17 juillet 1791 sur l'autel de la patrie du Champ de Mars, à l'endroit où eut lieu la Fête de la Fédération (à l’imitation des Fédérations régionales de gardes nationales qui avaient commencé dans le Midi dès août 1789 et s’étaient étendues à toute la France, La Fayette, commandant de la Garde nationale de Paris, fait organiser à Paris pour l’anniversaire de la prise de la Bastille une fête nationale de la Fédération, première commémoration du 14 juillet 1789, fête de la réconciliation et de l’unité de tous les Français ; Louis XVI assista à cette fête et y jura la Constitution).
Les députés comme Bailly et La Fayette, partisans d’une monarchie constitutionnelle mettent sur pied la thèse de l'enlèvement du roi. Ils interdisent la manifestation et décrètent la loi martiale (le roi ayant été innocenté par l’Assemblée le 15, la manifestation est désormais sans objet). Le 17 juillet 1791, le Peuple manifeste malgré tout. La Fayette ordonne alors à la garde nationale de tirer sur la foule désarmée, tuant principalement de femmes et des enfants. La fusillade du Champ de Mars a pour conséquence la rupture entre les patriotes modérés et le Peuple parisien dont les porte-parole sont, entre autre, Georges Jacques Danton, Maximilien de Robespierre et Jean-Paul Marat. Certains comme Condorcet (discours « De la république, ou un roi est-il nécessaire à l’établissement de la Liberté ? », ou il conclut que seule la république permettra au Peuple français de rester un Peuple Libre) demandent même l'instauration d'une république. Par méfiance du Peuple, Bailly et La Fayette, suivis par la majorité des députés, quittent le club des Jacobins pour fonder le Club des Feuillants. Pour eux la Révolution est finie et il convient de stabiliser le régime en soutenant la monarchie constitutionnelle. Dans les semaines qui suivent, les députés modérés affiliés aux Feuillants exploitent leur succès : ils font fermer provisoirement le club des Cordeliers et révisent la Constitution dans un sens conservateur, avec un renforcement des pouvoirs du roi et un relèvement du cens électoral (afin que seuls les plus riches puissent voter et se présenter).
Danton et Marat, prudents, s'enfuient en Angleterre. Au Club des Jacobins, l'atmosphère est toute différente. De nombreux députés, y compris Robespierre, souhaitent maintenir la monarchie. Ils craignent avec raison que la déchéance de Louis XVI n'entraîne la France dans une guerre contre les autres monarchies européennes.

Le 1er octobre 1791, la première Constitution française entre en application. Elle inaugure une monarchie constitutionnelle à l'anglaise où le pouvoir législatif (rédiger les lois) est confié à une Assemblée du même nom.
Louis XVI troque son titre de roi de France pour celui, plus humble, de roi des Français. Il dispose du pouvoir exécutif et d'un droit de veto qui lui permet de repousser ou retarder les textes de l'Assemblée.
Le fossé se creuse entre le roi et l'Assemblée législative, même si le roi a le soutien d'une bonne partie du clergé qui refuse de prêter serment sur la Constitution civile.
Par ailleurs, les députés de la Constituante n'ayant pas été autorisés à se faire élire et à siéger à la Législative, beaucoup choisissent de militer dans les clubs Révolutionnaires de Paris. Ils entretiennent l'agitation Révolutionnaire.

Les souverains étrangers voyaient au départ la Révolution sans déplaisir, escomptant un affaiblissement de la France sur la scène internationale. Mais après les dérapages du printemps 1791, ils s'inquiètent pour le roi et craignent une contagion Révolutionnaire.
Pour preuve, la Révolution polonaise dirigée par Stanislas Poniatowski : Hugo Kołłątaj (il fait l'esquisse d'un programme changeant totalement les rapports entre les propriétaires terriens et les habitants des villes, les nobles et les bourgeois ; il soutient et incite l'Emancipation des bourgeois, participe à la rédaction des exigences des villes et à l'assemblée des représentants de Varsovie) rédige une pétition sur l’initiative de Jean Dekert, maire de Cracovie, signée par 141 villes : elle demande la participation de toutes les villes à la Diète, l’accès des bourgeois aux offices et le droit pour eux d’acquérir des domaines ruraux. Cela provoque une vive agitation. On parle de « Révolution à la française ». Les conservateurs font désigner une commission spéciale pour les villes. À la suite de longues discutions entre les projets du roi et ceux de la Diète, la loi sur les villes qui entérine les propositions de la pétition est votée le 18 avril. Le 3 mai la Diète de Pologne adopte une constitution proche de celle de la France de Louis XVI, destinée à moderniser la Pologne et à la renforcer contre l’empire russe. Le roi et les patriotes, appuyés par les manifestations dans les rues de la capitale, profitent du petit nombre de députés présents pour faire passer le texte. Le roi nomme les ministres, mais la Diète peut les révoquer. Elle délibère à la majorité de ses membres et non par ordre. Le sénat voit ses pouvoirs diminués. Les diétines perdent leurs attributions législatives. Rien n’est dit sur le sort des paysans sinon qu’ils sont « sous la protection juridique du gouvernement » et que tous les ordres sont soumis à l’Égalité devant l’impôt. Quant eux, les Roumains de Transylvanie, en prévision de la convocation de la Diète, réclament l’Egalité des Droits civils et politiques pour la Nation roumaine. Remis à l’empereur Léopold II en mars, le mémoire est renvoyé par Vienne à la Diète de Klausenburg (Cluj) qui le rejette avec indignation.

Louis XVI, son entourage et les émigrés français poussent les souverains étrangers à intervenir.
Le 27 août 1791, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II, l'empereur allemand Léopold II et l'Électeur de Saxe ont une entrevue à Pillnitz, en Saxe. À la suite de celle-ci, l'empereur exige des Révolutionnaires français qu'ils rétablissent le roi de France dans la plénitude de ses droits. Depuis la fuite à Varennes, en effet, Louis XVI, beau-frère de l'empereur, a été suspendu de ses droits. Louis XVI, qui ne se résigne pas à un rôle de figurant, pousse à la guerre en espérant que la victoire des souverains restaurera son pouvoir absolu.
À l'Assemblée législative, le parti de la Montagne, dont les membres participent aussi au Club des Jacobins, pousse à la guerre, sous l'influence de plusieurs députés du département de la Gironde, comme Jacques-Pierre Brissot de Warville (38 ans, Démocrate sincère, il s'est fait connaître avant la Révolution en fondant la société des Amis des Noirs). Ses partisans, les Brissotins, que l'on appellera plus tard Girondins, espèrent comme lui que la guerre obligera le roi à prendre parti pour ou contre la Révolution. Ils dénoncent la menace que font peser les émigrés en armes aux frontières du pays et rêvent sans le dire d'étendre la Révolution au reste de l'Europe : les Girondins parlent alors d'une guerre des Peuples contre les rois, d'une croisade pour la Liberté. Robespierre, au Club des Jacobins, appréhende la guerre et veut inverser les priorités : « Domptons d'abord nos ennemis du dedans et ensuite nous marcheront à tous les tyrans de la terre ». Il n'est pas écouté mais au plus fort de l'invasion, c'est à lui que l'on fera appel pour sauver le pays.
La mort de Léopold II, relativement conciliant, et l'avènement de son fils François II, nettement plus agressif, servent les intérêts du camp de la guerre.
Le 10 mars, le roi se sépare de son ministre des Finances, Narbonne, qui appartient comme les autres ministres au club des Feuillants, partisan loyal de la monarchie.
Là-dessus, le ministre des Affaires étrangères Lessart est accusé de haute trahison par Brissot. Tous les ministres démissionnent en signe de protestation. Partisan de la politique du pire, le roi les remplace par autant de ministres brissotins : Clavière aux Finances, Roland à l'Intérieur, Dumouriez aux Affaires étrangères, Servan à la Guerre,...
Cette alliance contre nature entre Louis XVI et les ennemis de la monarchie débouche sur la déclaration de guerre à l'empereur. Le 20 avril 1792, l'Assemblée législative (sur une proposition du roi Louis XVI) déclare la guerre au « roi de Bohême et de Hongrie », en fait le puissant archiduc d'Autriche et empereur d'Allemagne, neveu de Marie-Antoinette.
Mais les choses se compliquent car le roi de Prusse fait alliance avec ce dernier. Face à cette coalition qu'elle n'escomptait pas, la France fait piètre figure. Son armée est dans un état pitoyable. Du fait des désertions et de l'absence de ressources, les effectifs sont tombés de 150.000 à 80.000 hommes. Les deux tiers de ses 9.000 officiers ont d'autre part émigré. Depuis la levée de volontaires nationaux décidée après la fuite du roi à Varennes, on peut toutefois rajouter à ces effectifs 169 bataillons soit environ 100.000 hommes. Ces volontaires se distinguent par leur uniforme bleu des bataillons de ligne réguliers en uniforme blanc. La France prend l’offensive, avant même que la moindre troupe coalisée n’ait fait mouvement. Dès l'été, la France est envahie par les armées prussiennes et autrichiennes cependant que le duc de Brünswick, qui commande les armées prussiennes menace les Parisiens d'un mauvais sort. Leur véritable baptême du feu aura lieu au pied du moulin de Valmy. L’intérêt des puissances européennes est que la France s’enlise dans sa Révolution, que ce pays, qui est encore, au XVIIIè siècle, la plus grande puissance européenne, se déchire le plus longtemps possible, soit mis à l’écart des grandes affaires de l’Europe et du monde. Déjà sa puissance s’est érodée sous Louis XV, où elle a perdu son prestige militaire et les plus beaux fleurons de son empire colonial. Sur le continent, c’est l’Autriche, la Prusse, à un moindre degré la Russie, qui affirment leur puissance montante dans une Europe qui bouge, tandis qu’au-delà des mers triomphe l’Angleterre. De ces années désastreuses, l’équilibre européen sort modifié, à notre détriment. Ecraser la Révolution, remettre Louis XVI sur son trône sont loin d’être les désirs les plus chers de nos voisins. Ainsi, pour enfoncer le clou, les troupes coalisées effectuent une retraite tactique face aux Français à Valmy : on leur laisse croire qu’ils ont gagné de par leur seule force et foi Révolutionnaire, alors qu’en réalité c’est un cadeau empoisonné fait par des ennemis autrement plus puissants qui souhaitent s’amuser avec un pays qui va s’entre-déchirer !

Depuis sa fuite jusqu'à Varennes, le roi Louis XVI et sa famille sont assignés à résidence au palais des Tuileries, à l'ouest du Louvre, sous la surveillance du Peuple. Le roi dispose pour sa protection d'une Maison militaire de peu d'efficacité, composée de gardes français, travaillés par la propagande Révolutionnaire et peu fiables, d'autre part de gardes suisses. Ces soldats vivent entre eux, sous le commandement d'officiers suisses et donnent ainsi peu de prise à l'agitation ambiante. Pour les patriotes, l'idée d'un complot de la noblesse, de la cour et des prêtres réfractaires pour abattre la Révolution se développe. L’assemblée vote alors trois décrets permettant la déportation des prêtres réfractaires, la dissolution de la garde personnelle du roi et la constitution d’un camp de gardes nationaux Fédérés pour défendre Paris. Louis XVI y oppose son veto aux décrets sur les réfractaires et sur les Fédérés. Cette situation provoque une nouvelle flambée Révolutionnaire, qui voit le Peuple investir les Tuileries le 20 juin, le jour de l'anniversaire du serment du Jeu de paume. Il lui reprochait le renvoi des ministres patriotes girondins et l’inaction des armées face à la menace extérieure.
Mais pour une fois, le roi tient bon. Il accepte cependant l'humiliation de porter le bonnet phrygien (promu par les Girondins au printemps 1792, le bonnet rouge du Peuple deviendra ensuite l’emblème du mouvement sans-culotte et le signe éclatant de l’Egalité) devant les sans-culottes mais refuse de céder. L'Assemblée législative contourne le véto royal en proclamant « la patrie en danger » le 11 juillet 1792 et en demandant à tous les volontaires d'affluer vers Paris.
Un climat Insurrectionnel s’instaure, les sections étant réunies en permanence.
Chacun se prépare à l'invasion étrangère et l'on soupçonne le roi d'être de connivence avec son beau-frère, l'empereur d'Allemagne François II. Le 25 juillet, le chef de l'armée prussienne, le duc de Brunswick, fait savoir au gouvernement que Paris sera détruite si la vie du roi est à nouveau menacée. Quand le manifeste de Brunswick est connu des Révolutionnaires parisiens, ceux-ci investissent l'Assemblée et demandent la destitution de Louis XVI.
Les sections exigent de l’Assemblée nationale la proclamation de la déchéance du roi et menacent de passer aux actes si elle n’obtempère pas avant le 9 août. L'Assemblée refuse. Les sans-culottes parisiens se préparent ouvertement à une nouvelle « journée Révolutionnaire ». Dans la nuit du 9 au 10 août, le tocsin sonne aux clochers de la capitale.
Au matin du 10 août sous l’égide de Danton, une « Commune Insurrectionnelle » s'installe à l'Hôtel de ville, au lieu et place de la municipalité légale. Formée par 52 commissaires désignés avec la participation des Citoyens, elle défendit les idées des sans-culottes parisiens et devint un des organes principaux du gouvernement imposant son pouvoir en province. La Commune Insurrectionnelle de Paris contribua à la création du Tribunal révolutionnaire (17 août 1792), destiné à juger les suspects, resta passive face aux Massacres de septembre 1792, imposa la proscription des Girondins (2 juin 1793), la loi du maximum général (29 septembre 1793), l'institution de la Terreur et participa au mouvement de déchristianisation. Dominée en 1793 par le Comité de salut public dirigé par Robespierre, Saint-Just, et Couthon, titulaire des pouvoirs de police, elle nomma les policiers de Paris chargés d'incarcérer en masse les suspects. La Commune Insurrectionnelle de Paris perdit son influence après l'élimination des Hébertistes (24 mars 1794), la Convention nationale supprima la Commune de Paris et décida de guillotiner 93 de ses membres. La Constitution de l'an III (1795) remplaça la Commune de Paris par douze municipalités distinctes, coordonnées par un bureau central afin d'empêcher une nouvelle dictature populaire.

Devant le refus de l’Assemblée de respecter l’ultimatum, patriotes parisiens et Fédérés des départements envahissent les Tuileries le 10 août 1792.
Le roi gagne la terrasse des Feuillants. Face à lui, la foule des Parisiens l'accueille par des insultes : «À bas le veto ! À bas le gros cochon !». Le roi, la reine et le dauphin traversent alors le jardin des Tuileries pour chercher refuge au sein de l'Assemblée.
Le jeune officier d'artillerie Bonaparte est à ce moment-là au Carrousel, chez son condisciple Bourrienne. Ayant déjà assisté à l'Emeute du 20 juin, il en avait tiré cet avertissement : « Les misérables ! On devrait mitrailler les premiers cinq cents, le reste prendrait vite la fuite !».
Le roi se réfugie dans l'enceinte de l'Assemblée législative, mais celle-ci, prenant acte du succès de l'Emeute, se retourne contre lui en le suspendant de ses fonctions. La constitution de 1791 étant, de fait, devenue caduque, elle décrète aussi l’élection d’une Convention nationale en vue de prendre toutes mesures « pour assurer la souveraineté du Peuple et le règne de la Liberté et de l'Egalité ».
En vue des élections des députés de la Convention, elle abolit les distinctions entre Citoyens actifs et Citoyens passifs. Elle instaure pour la première fois le suffrage universel (masculin) à deux degrés pour décider des nouvelles institutions du pays. Le soir du 10 août (séance de 9 heures), l’Assemblée législative désigne par acclamation un conseil exécutif provisoire, composé de six membres, comprenant Danton, ministre de la Justice, et Gaspard Monge, ministre de la Marine. Après une nuit de fortune, la famille royale est emmenée au donjon du Temple, médiocre reste de la forteresse de Pierre de Molay, au nord de Paris. En passant par la place Vendôme, elle peut voir la statue de Louis XIV jetée à bas : bientôt ce sera le tour de leurs têtes !
Ainsi s'effondre une monarchie presque millénaire qui avait construit la France de génération en génération, par des conquêtes et des alliances matrimoniales.
Les troupes ennemies marchent sur Paris inexorablement, faisant tomber les forteresses les unes après les autres. C’est dans ce contexte que Danton déclare le 2 septembre 1792 : « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace et la Patrie sera sauvée ». Le Peuple, entre panique et rancœur, rend responsable de la situation les ennemis de l'intérieur. Entre le 2 et le 6 septembre 1792, il massacre les prêtres réfractaires, les suspects d'activité contre-révolutionnaire et les détenus de droit commun incarcérés dans les prisons à Paris. Les tueries durent plusieurs jours sans que les autorités administratives osent intervenir, et les députés ne les condamneront pas avant plusieurs mois. Ces massacres de Septembre, qui frappent l'opinion, marquent un tournant essentiel dans la Révolution.

Les élections à la Convention se déroulent au cœur des massacres de Septembre. Sur 7 millions d’électeurs, on estime que 90 % se sont abstenus. Le choix des députés appartient donc à une minorité décidée. Comme en 1789, le scrutin à deux tours a pour effet d'éliminer les classes populaires de la représentation nationale. Les élus sont presque tous issus de la bourgeoisie. Un tiers vient des métiers de justice. La Convention se réunit pour la première fois. Elle dispose provisoirement des pouvoirs législatif et exécutif. Elle décide d'abolir la royauté. Le 22 juin 1791, alors que l’on ignorait encore à Paris l’arrestation du roi à Varennes, le club des Cordeliers envoyait une adresse aux députés de l’Assemblée exigeant la république. Toutefois, cette adresse était loin de faire l’unanimité ; de nombreux membres, comme Danton, prônaient seulement la déposition du roi et l’instauration d’un conseil de régence. Ce point de vue était également celui du club des Jacobins. Quant à la majorité patriote de l’Assemblée, l’événement la plonge dans l’embarras. Elle reste en effet profondément monarchiste et refuse de se laisser entraîner à l’établissement de la république, synonyme pour beaucoup de désordre (voire d’Anarchie au sens propre du terme) ou, au mieux, de dangereuse Utopie.

Le 22 septembre 1792, la république est proclamée. C'est pour les Révolutionnaires, le début d'une ère nouvelle. Malgré la relative homogénéité sociale de l’Assemblée, deux camps antagonistes s'opposent. Les Brissotins ou Girondins se méfient du Peuple parisien. Leurs appuis sont en province et parmi la riche bourgeoisie du négoce et des manufactures. Ils sont très attachés aux Libertés individuelles et économiques de 1789 et répugnent à prendre des mesures d'exception pour sauver la jeune république à laquelle ils sont pourtant attachés.
Les Montagnards sont plus sensibles aux difficultés du Peuple. Ils sont prêts à s'allier au Peuple, notamment aux sans-culottes de la Commune de Paris et à prendre des mesures d'exception pour sauver la république. Leurs chefs sont, entre autres, Robespierre, Danton, Marat, Saint-Just.
A présent, la Lutte s’engageait de manière encore plus radicale entre Girondins et Montagnards : leur vision éthique était trop contradictoire pour espérer une entente cordiale, alors même qu’ils avaient commencé la Révolution ensemble. Les premiers reconnaissaient les humains comme naturellement « imparfaits » (mais qu’est-ce que la perfection, et existe-t-elle seulement ?), avec leurs vices (mais aussi leurs vertus) et leur égoïsme (mais également générosité), comprenant de fait (sans excuser pour autant) le droit au préjugé et à l’erreur, tout autant que l’aspiration au progrès et au bonheur. Les gens du sommet des gradins du Club des Jacobins aspirait à un air pur, et voulait donc ignorer les faiblesses et turpitudes du genre humain : obnubilés par Rousseau (l’humain naît naturellement bon, c’est la société qui le corrompt : leitmotiv des terroristes modernes comme des instigateurs de la Terreur et des totalitarismes), ils entendaient construire un autre monde, par la force et le pas cadencé vers la vertu, marqué par l’angélisme de leur conception de l’humain.
Les Girondins, qui dominaient l’Assemblée et pour un large temps le Club des Jacobins, rendirent furieux les Montagnards par leur mainmise sur le nouveau pouvoir, lorsqu’ils s’emparèrent au printemps 1792 du ministère et déclarèrent la guerre aux dynasties européennes pour sauvegarder / consolider les acquis d’une Révolution jugée aboutie dans ces grands principes, et pour les exporter auprès des autres Peuples. Bien que les Montagnards n’approuvaient pas toujours l’idéologie des sans-culottes (la radicalité des doctrines sociales et économiques des clubs populaires les effarouchaient), ils les travaillèrent au corps (eux qui avaient déjà la peur et la faim au ventre) à grosse dose de propagande afin de renverser la monarchie (qu’ils ne dénigraient pas au départ – si ce n’est ce roi là et ce style-là de gestion royale) et d’abattre les Girondins.
Les Girondins quant à eux étaient des plus effrayés par rapport aux pouvoirs usurpés de la Commune légale (par l’Insurrectionnelle) et par les agitateurs de Paris couverts par les Montagnards. Ils voulaient surtout assurer l’Indépendance et la Liberté de la Convention, noyautés par un Peuple manipulé dans ses plus bas instincts, d’autant plus facilement qu’il s’ouvrait doucement à la vie Citoyenne et à ses côtés obscurs (désinformation, propagande plus ou moins grossièrement mensongère, culte des personnalités, …).
Alors que les Girondins se bornaient à rester dans le Droit en respectant les ressources légales et les débats parlementaires, les Montagnards, dans l’illégalité la plus totale, recouraient aux forces populaires de l’Insurrection chaque fois que la majorité leur échappait à la Convention.
Ainsi, lors du procès du roi, il fallut décider qui déciderait du sort de Louis XVI. Les Girondins avaient essayé d'éviter le procès du roi craignant que celui-ci ne ranime la contre-révolution et ne renforce l'hostilité des monarchies européennes. Mais, la découverte de « l'armoire de fer » aux Tuileries le 30 novembre 1792 rendit le procès inévitable (les documents trouvés dans ce coffre secret prouvent sans contestation possible la trahison de Louis XVI). L’opinion française et l’armée étant plutôt favorable à la clémence (sans rien excuser pour autant), Robespierre s’appuya sur les patriotes zélés pour marquer sa victoire et sa « pré-science » sur ce qui était vraiment bon pour le pays (comme dans tout totalitarisme qui se respecte, le chef sait, les autres se doivent de suivre aveuglément). Mais les Girondins, soucieux d’offrir un jugement équitable et digne (principe de base d’une vraie justice, véritablement Juste), s’emportèrent et réclamèrent à corps et à cri le respect de la doctrine constitutionnelle et en appelèrent au Peuple par le biais d’un référendum.
À l'issue des débats, le roi est reconnu coupable à une écrasante majorité, 693 voix contre 28. Il est condamné à mort par une majorité plus étroite, 366 voix contre 334. Le sursis et l'appel au Peuple demandés par les Girondins est repoussé. La solution montagnarde l’emporta, inaugurant une république étrangère à ses propres principes Démocratiques. Un état policier et terroriste se mettait en place, état dictatorial où la surveillance était partout, la confiance nulle part, la sûreté pour personne.

Les souverains d'Europe réagissent en formant la première coalition en février 1793. Les Girondins décident alors le 24 février 1793 la levée de 300 000 hommes. Cette levée doit se faire par tirage au sort, ce qui rappelle fâcheusement les pratiques de l'Ancien Régime. L'annonce de cette levée provoque des Soulèvements ruraux en Alsace, en Bretagne et dans le Massif Central, Soulèvements aussitôt réprimés par la force. Mais la Convention vote une loi qui met en place une véritable logique de terreur : tout Rebelle pris les armes à la main sera exécuté dans les 24 heures sans procès.
Début mars 1793, l'Insurrection vendéenne commence. Au Sud de la Loire, la levée des 300 000 permet une alliance des paysans déçus par la Révolution, du clergé réfractaire et des nobles. Alors que les départements n'existent que depuis 1789 et que l'Insurrection se développe bien au delà de la Vendée, très vite, à la Convention, on parle de « Guerre de Vendée », argument des Montagnards et des Sans-culotte pour stigmatiser la mollesse des Girondins et réclamer des mesures d'exception auxquelles ces derniers répugnent. Les Girondins sont obligés d'accepter la création du Comité de Salut Public et du Tribunal Révolutionnaire.
Depuis des semaines, Marat dénonçait comme traître à la patrie le héros de Valmy, le vainqueur de la Belgique, que Danton voulait envoyer conquérir la Hollande. S'attaquer au général Dumouriez apparut d'abord de la part de Marat comme une folie. Au cours d'un séjour à Paris, Dumouriez intrigua, laissa percer son ambition personnelle et la politique modérée qui allait le conduire à la trahison. Marat devenait chaque jour plus violent. Enfin, le 31 mars, il annonce aux Jacobins la fuite de Dumouriez et somme Danton de s'en expliquer puisqu'il n'a cessé de le protéger. Le Peuple s'ameute contre les députés suspects. Directement menacés, les Girondins jettent les dés. Un appel aux armes vient d'être publié aux Jacobins, la Gironde en accuse Marat et le décrète d'arrestation. Il est trop tard pour endiguer le flot qui monte. La désertion de Dumouriez a porté à son comble la popularité de Marat : son procès sera la condamnation des Girondins. Il est notable que, par un étrange symbole de cette Révolution, l'appel nominal pour le scrutin (vote nominal motivé) ne fut réclamé à la Convention que pour Louis XVI et Marat : parfaite image des deux forces entre lesquelles comptait s'élever la bourgeoisie Révolutionnaire, l'ancien régime et le Peuple. Marat se constitua prisonnier et fut acquitté le 24 avril. La pression populaire avait été si vive que son acquittement ne pouvait faire de doute. La foule le porta en triomphe ; on va maintenant frapper les coupables, tous ceux dont Marat a déjà demandé l'arrestation et que la Convention a refusée comme elle a ajourné son plan économique que reprendra plus tard le Comité de salut public.
En avril-mai 1793, Hébert est de ceux qui désignent les Girondins à la vindicte populaire. Le coup d’arrêt tenté par la Convention, qui fait arrêter Hébert le 24 mai 1793, échoue devant la réaction menaçante des sections. La popularité d’Hébert en est considérablement renforcée. Il est alors un des chefs de la Révolution en marche.
Le 2 juin 1793, à partir de la légende selon laquelle, avec l’aide des départements, les Girondins méditaient, contre Paris, un démantèlement de la France, les Girondins furent éliminés de la Convention sous la pression des gardes nationaux. Les Montagnards se sont alliés avec les factions les plus extrémistes du Peuple parisien pour parvenir au pouvoir. A l'appel de Robespierre, des sans-culottes parisiens guidés par Varlet et Roux, chef de fil des Enragés, encerclent la Convention et réclament la mise en accusation des députés de la Gironde qui gouvernent le pays. Ils leur reprochent leur incapacité à faire face à l'invasion étrangère et les soupçonnent de préparer le retour de la monarchie. Le 2 juin, les 25 députés girondins seront arrêtés et envoyés à la guillotine. A la faveur de ce coup d'état parisien, les députés de la Montagne prendront le pouvoir et installeront la Grande Terreur. C’était la fin, pour longtemps, du rêve d’un état tolérant, basé sur la Démocratie et la Liberté, où la justice avait toute sa place dans le cadre du pluralisme et de la diversité. La porte était ouverte à l’idéologie radicale, motivée par la rigidité de principes et de contraintes méprisant les humains et voulant leur imposer une perfection qui poussa à la paranoïa.
L’attitude d’Hébert change après la mort de Jean-Paul Marat (13 juillet 1793, assassiné par la Fédéraliste Charlotte Corday) et la crise de l’été : elle tend à se radicaliser toujours davantage. Jusqu’en août 1793, on voit Hébert soutenir avec fracas les Montagnards contre les Girondins.
Les frontières ont été franchies par les Espagnols au Sud-Ouest, les Piémontais au Sud-Est, les Prussiens, les Autrichiens et les Anglais au Nord et à l'Est. Pour conjurer ces périls et sous la pression des sans-culottes, les Montagnards prennent des mesures radicales. Hébert et ses amis restent néanmoins soucieux de ne pas trahir les intérêts profonds de la bourgeoisie et désavouent les sans-culottes lorsqu’ils prônent des mesures extrémistes en matière économique.
La Convention vote en juillet 1793, une constitution assez Démocratique et décentralisée, ratifiée par référendum. La Constitution de l'an I cherche à établir une véritable souveraineté populaire grâce à des élections fréquentes au suffrage universel, le mandat impératif et la possibilité pour les Citoyens d'intervenir dans le processus législatif. Il n'existe pas d'équilibre des pouvoirs. La Constitution de l'An I consacre un régime d'assemblée où le pouvoir est concentré entre les mains d'une seule assemblée. Elle est unique et élue pour un an au suffrage universel direct. Elle exerce le pouvoir législatif avec la participation des Citoyens par référendum. Le pouvoir exécutif est confié à un conseil composé de 24 membres qui sont élus indirectement par le Peuple. Il n'a aucun pouvoir d'action contre l'assemblée (aucun veto, aucun droit de dissolution, aucune initiative des lois). Approuvée par référendum dans des circonstances assez particulières (il y eut 5 millions d'abstentionnistes sur 7 millions d'électeurs en raison de la publicité du vote), cette Constitution ne fut jamais appliquée en raison de l'état de guerre intérieure et extérieure.

En province, les députés girondins qui ont pu échapper à la répression parisienne, appellent à la Révolte contre Paris dans les départements soutenus par les autorités départementales. À Marseille, à Lyon, les partisans des Girondins chassent les maires montagnards du pouvoir.
Tout ce que voulaient les Girondins était de redistribuer le pouvoir au plus près des besoins locaux, notamment au niveau des départements dernièrement créés. Face à l’hypercentralisation chère aux pouvoirs absolus d’ancien régime autant que de la nouvelle république (pour s’accaparer et imposer une vision toute personnelle de la politique, sans conciliation ni concession possibles), les Girondins et les Peuples départementaux aspiraient à une Fédération d’entités regroupées et respectueuse des spécificités et attentes de chacun. A la chute des Girondins, de nombreuses Insurrections Fédéralistes éclatèrent contre le régime central castrateur (Lyon, Bordeaux, …).
Violemment réprimées par la Convention Montagnarde, elles provoquèrent le renforcement de la Terreur et du pouvoir central. Dés l'installation de la Commune de Paris le 10 août 1792, s'exprima le mécontentement des provinces devant la centralisation Révolutionnaire et la dictature de Paris. La crise devint Insurrection lors de l'éviction des chefs girondins qui, pour la plupart, fomentèrent des Révoltes. L'Insurrection toucha particulièrement l'Ouest, le Sud-Est et le Sud-Ouest. Marseille Résista jusqu'en août 1793. Lyon soutint un siège de deux mois et la ville de Toulon, soutenue par les Anglais, se rendit en décembre 1793 en particulier grâce au jeune Napoléon Bonaparte. Les représentants en mission munis de pouvoirs dictatoriaux, réussirent à vaincre les Soulèvements mais l'œuvre décentralisatrice de la Constitution de 1791 fut définitivement ruinée.
La Terreur (qui donnera le nom de terroriste) allait s’installer, avec son cortège d’absolutisme meurtrier, où tous ceux qui ne sont pas d’accord à 200% sont jugés ennemis à la Cause Révolutionnaire (comme plus tard Lénine et tout autre communiste, s’inspirant de Robespierre, pour le « bien commun »).

Après la fin de la Terreur avec la chute de Robespierre, François Noël Babeuf, connu sous le nom de Gracchus Babeuf (23 novembre 1760 à Saint-Quentin (Picardie) – Paris le 8 prairial an V, soit le 27 mai 1797), un Révolutionnaire français, fomenta contre le directoire la « conjuration des Égaux » et fut exécuté. Sa doctrine, le babouvisme, est précurseur du communisme.

Inspiré par la lecture de Rousseau, et constatant les conditions de vie très dures de l'immense majorité de la population, il développe des théories en faveur de l'Egalité et de la Collectivisation des terres. En 1788, il commence l'écriture du Cadastre perpétuel, qui sera édité en 1789.
En mars 1789, Babeuf participe à la rédaction du cahier de doléances des habitants de Roye. Suite à l'échec de son Cadastre perpétuel et surtout au début de la Révolution française, il devient journaliste. Il est ainsi correspondant du Courrier de l'Europe (édité à Londres) à partir de septembre 1789.
Il se bat contre les impôts indirects, organise pétitions et réunions, prônant une société nouvelle sur la base de l´Egalité des jouissances, l´appropriation Collective du sol et des fabriques. Il se rattache ainsi au mouvement des sans-culottes de Paris, tout en élargissant leurs conceptions à la France rurale. En conséquence, il est arrêté le 19 mai 1790 et emprisonné. Il est libéré en juillet, grâce à la pression du Révolutionnaire Jean-Paul Marat. À la même époque, il rompt avec le catholicisme (il écrira en 1793 : « Le christianisme et la Liberté sont incompatibles »).
Il lance son propre journal en octobre 1790, Le Correspondant picard, dans lequel il s'insurge contre le suffrage censitaire mis en place pour les élections de 1791. Le journal est contraint à la disparition quelques mois plus tard, mais Babeuf continue à se mobiliser aux côtés des paysans et des ouvriers picards. Il est contraint de fuir à Paris en février 1793.

Revenu à Paris, Babeuf prend parti pour les jacobins contre les girondins. Il entre en mai 1793 à la Commission des subsistances de Paris. Il y soutient les revendications des sans-culottes.
Il est ensuite emprisonné du 14 novembre 1793 au 18 juillet 1794. Dix jours après sa libération, c'est le coup d'état contre Robespierre et les montagnards, le 9 thermidor (27 juillet 1794). Babeuf critique l'action des montagnards concernant la Terreur, disant : « Je réprouve ce point particulier de leur système », mais inscrit son action dans leur continuité, tout en voulant passer de l'Egalité « proclamée » à l'Egalité dans les faits (la « parfaite Egalité » pour laquelle il milite).
À partir du 3 septembre 1794, Babeuf publie le Journal de la Liberté de la presse, qui devient le 5 octobre Le Tribun du Peuple. Ce journal acquiert une forte audience. Il adhère à la même période au Club électoral, club de discussion de sans-culottes. Le 3 novembre, il demande que les femmes soient admises dans les clubs.

Abandonnant le prénom Camille, qu'il avait adopté en 1792, il se fait alors appeler Gracchus, en hommage aux Gracques, initiateurs d'une réforme agraire dans la Rome antique. Babeuf défend la nécessité d'une « Insurrection Pacifique ». Il est de nouveau incarcéré le 19 pluviôse (7 février 1795).
De fait, nombre de Révolutionnaires sont alors en prison, ce qui est l'occasion pour Babeuf de se lier avec des Démocrates comme Augustin Darthé ou Filipo Buonarroti.
Né à Pise dans une famille de patriciens toscans descendant du frère du grand artiste Michel-Ange (Michelangelo Buonarroti), en 1789, il s'enthousiasme pour la Révolution et se rend en France, avant de passer en Corse, en novembre, pour y propager les idées Révolutionnaires. Considérant l'île comme un conservatoire des formes primitives de communautarisme et d'Egalitarismes agraires, il s'intéresse au régime de la propriété, notamment des propriétés communales. Arrêté à Menton comme « robespierriste » en mars 1795, il est enfermé à la prison du Plessis, à Paris, où il fait la connaissance de François-Noël Babeuf. Tous deux élaborent une doctrine communiste. Libéré, Buonarroti est parmi les fondateurs du club du Panthéon, dont il est un temps président, et y introduit les écrits et analyses de Babeuf.
Libéré le 18 octobre 1795, Babeuf relance rapidement la publication du Tribun du Peuple.
Le gouvernement a une politique de répression de plus en plus forte avec la fermeture du Club du Panthéon, où sont présents nombre d'amis et de partisans de Babeuf, et la tentative d'arrestation de Babeuf en janvier 1796. Mais il parvient à s'enfuir et entre dans la clandestinité.
Cette impossibilité d'agir légalement aboutit à la création de la
« Conjuration des Egaux » dirigée par Babeuf, Darthé, Filipo Buonarroti, Sylvain Maréchal, Félix Lepeletier (frère de l'ancien député Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau), Antoine Antonelle. Le réseau des « Égaux » recouvre tous les arrondissements de Paris et de nombreuses villes de province, dans un contexte d'exaspération sociale due à la vie chère. À sa tête, un « Directoire secret de salut public », dirigé par Babeuf, coordonne la Lutte. Le but est de continuer la Révolution, et d'aboutir à la Collectivisation des terres et des moyens de production, pour obtenir « la parfaite Egalité » et « le Bonheur commun ». Ils demandent également l’application de la Constitution de l'an I (datant de 1793, première constitution de la république, qui ne fût en fait jamais appliquée). Les idées de la Conjuration sont en particulier exposées dans le « Manifeste des Égaux » (1796). On peut y lire : « Il nous faut non pas seulement cette Egalité transcrite dans la Déclaration des Droits de l'humain et du Citoyen, nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons. Qu'il cesse enfin, ce grand scandale que nos neveux ne voudront pas croire ! Disparaissez enfin, révoltantes distinctions de riches et de pauvre, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernants et de gouvernés. L'instant est venu de fonder la république des Egaux, ce grand hospice ouvert à tous les humains. L'organisation de l'Egalité réelle, la seule qui réponde à tous les besoins, sans faire de victimes, sans coûter de sacrifices, ne plaira peut-être point d'abord à tout le monde. L'égoïste, l'ambitieux frémira de rage ».
Plusieurs quartiers de Paris apparaissent gagnés par les idées des Égaux, et les proches de Babeuf ne prennent plus la peine de dissimuler leur activité séditieuse aux yeux de la police. Solidement implantée dans Paris, la propagande babouviste ne touche cependant pas que la capitale et l'on évoque les mêmes thèmes çà et là en province. Le Directoire considère que la propagande babouviste agite dangereusement l'opinion et, le 2 mai 1796, il ordonne le licenciement et le désarmement de la légion de police car, séduite par « la faction babouviste », elle devenait chaque jour plus indisciplinée.
Grâce aux informations d'un indicateur, la police arrête Babeuf, Buonarroti, Darthé et les principaux meneurs des Égaux le 10 mai 1796. Une tentative populaire de les Libérer échoue le 29 juin. Une deuxième tentative échoue également. Pour éviter que le Peuple ne les Libère, les Égaux sont transférés à Vendôme (Loir-et-Cher).
Une haute cour est constituée, et le procès s'ouvre à Vendôme le 20 février 1797 en présence de deux ministres. Le 16 avril, Lazare Carnot, qui entendait faire cesser les revendications Egalitaires, avait fait voter une loi qui punissait de mort l'apologie de la Constitution de 1793 et les appels à la dissolution du Directoire. Babeuf, à qui on reproche l'initiative du complot, et Darthé, qui s'est enfermé lors des débats dans le mutisme le plus total et à qui l'on reproche la rédaction de l'ordre d'exécution des Directeurs, sont condamnés à mort. Babeuf et Darthé tentent de se suicider et sont guillotinés le 27 mai 1797. Buonarroti, Germain et cinq autres accusés sont condamnés à la déportation. Cinquante-six autres accusés, dont Jean-Baptiste-André Amar, sont acquittés.

Certains parlent d'un courant politique qui serait propre à Babeuf, le babouvisme dont se rapprocherait Auguste Blanqui, revendiquant l'Egalitarisme et esquissant un présocialisme utopique. Friedrich Engels et Karl Marx ont reconnu en lui un premier véritable militant communiste, et en la Conjuration des Egaux « le premier parti communiste ». Selon Rosa Luxemburg, Babeuf est « le premier précurseur des Soulèvements Révolutionnaires du prolétariat ».
À Paris après 1830, Buonarroti fonde plusieurs loges maçonniques, devient un membre actif de la Charbonnerie (société initiatique et secrète – qui tire son nom des rites d'initiation des forestiers fabriquant le charbon de bois dans le Jura à l'origine –, originaire d'Italie, à forte connotation politique, qui eut un rôle occulte important sous la Révolution Française, et qui contribua efficacement à l'unification de l'Italie).
Après 1817, le carbonarisme entretint une Agitation endémique dans la péninsule. Elle débuta par le Soulèvement de Macerata, dans les Marches pontificales (1817), et elle culmina dans la vague Révolutionnaire de 1820-1821, à Naples et en Piémont où Charles-Albert de Savoie-Carignan, héritier du trône, avait encouragé les Conspirateurs. En juillet 1820, une Insurrection à Naples fut organisée par les Carbonari et dirigée par le général Gabriel Pepe, qui demanda à Ferdinand Ier une constitution. La Révolte de Nola obligea Ferdinand Ier à accorder une constitution libérale au royaume de Naples et prendre pour premier ministre le chef de l’Insurrection. En mars 1821, une Insurrection au Piémont fut organisée par les Carbonari et dirigée par l'officier Santorre di Santarosa, qui obtint l'abdication du souverain et l'accession au trône d'un roi libéral Charles-Albert.
Dans les deux cas, le souverain accorda une constitution. Dans les deux cas, les troupes autrichiennes intervinrent pour rétablir l'absolutisme dans le cadre de la politique des Congrès : congrès de Troppau en octobre 1820 et de Laybach en janvier 1821 : le pape défendait le principe de légitimité face aux mouvements Insurrectionnels d’Espagne et de Naples et approuvait les interventions des forces de la Sainte-Alliance (conférence de Vienne réunissant les princes allemands contre les menaces de Révolutions). Dans les deux cas, la constitution fut ensuite abrogée et la répression féroce.
Buonarroti écrivit de nombreux textes et il publia notamment en 1828 à Bruxelles, une Histoire de la Conspiration pour l'Egalité, dite de Babeuf qui le rendit célèbre et le fit apparaître comme l'ancêtre des Révolutionnaires « professionnels » de l'Europe.
Un des principaux instigateurs des mouvements Révolutionnaires des années 1830, il intervient à la Société des Droits de l'Homme. Il joue également un grand rôle dans la formation politique de Raspail, de Louis Blanc ou d'Auguste Blanqui. Arrêté une dernière fois à 72 ans, en octobre 1833, il meurt dans la misère, aveugle, en 1837.

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