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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 22:07

La remise en question de l'absolutisme en France et ailleurs

Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes


La guerre des Camisards (en réalité une guérilla), qui dura de 1702 à 1705, Souleva certains protestants cévenols contre le gouvernement royal et catholique qui les persécutait. Quelques actions violentes sporadiques furent poursuivies jusque vers 1709.
Ce nom fut donné aux Protestants des Cévennes du Gard et de la Lozère qui prirent les armes quelques années après la révocation de l'édit de Nantes (1685), réclamant la Liberté de conscience (il ne semble pas y avoir eu de raisons économiques ou fiscales à leur Révolte). De simples artisans et paysans tinrent tête à deux maréchaux de France et mirent en échec pendant près de trois ans les troupes de Louis XIV venus les forcer à se convertir ou les exterminer. Troupes qui formaient pourtant une des meilleures armées d'Europe. Voilà qui fut incompréhensible pour le roi et les puissances étrangères.

Les Rebelles sont d'abord désignés comme barbets, le nom donné aux Vaudois du Moyen Âge, pratiquement exterminés au XVIè siècle. Le mot « camisard » donné aux Insurgés des Cévennes retenu finalement par la mémoire collective peut avoir trois origines :
* camise, c'est-à-dire chemise que les combattants portaient par dessus leurs vêtements,
* camins, (l'occitan nasalise très peu et l'on entend « camiss »), c'est-à-dire « chemins ». Grâce à une bonne connaissance du terrain, les camisards prenaient des chemins détournés et surprenaient les troupes royales,
* un dérivé du terme camisade, attaque nocturne, que l'on trouve dès le quinzième siècle pour désigner une attaque nocturne en ordre dispersé, pour semer la confusion, et disparaître aussitôt.
Mais les Insurgés eux-mêmes se désignaient par le nom « Enfants de dieu », ou tout simplement « les frères ». Les catholiques, et ceux des protestants opposés à la Révolte armée, les appelaient aussi « fanatiques ». Les Cévennes à cette époque s'étendent à la plaine du Bas-Languedoc, et au XVIIIè siècle l'on parle de « guerre des
Cévennes » et non de « guerre des camisards ».

L'édit de Nantes est révoqué par Louis XIV en 1685, les protestants cévenols sont à nouveau persécutés par les Dragons (soldats) du roi soutenus par l'église catholique. Le roi interdit la pratique du culte réformé, ordonne la démolition des temples, oblige à baptiser dans la foi catholique tous les enfants à naître, ordonne aux pasteurs de quitter la France mais interdit aux simples fidèles d'en faire autant, sous peine de galères. Malgré l'interdiction qui leur est faite de s'enfuir, près de 300.000 « religionnaires » français, trouvent moyen de quitter la France pour des refuges tels que Berlin, Londres, Genève, Amsterdam. Ces exilés issus de la bourgeoisie laborieuse vont faire la fortune de leur pays d'accueil et leur départ va appauvrir la France en la privant de nombreux talents. Ils vont aussi nourrir à l'extérieur les ressentiments contre la France et son monarque.
Les protestants restés en France (mais soutenus de l'extérieur par ceux qui sont partis) n'ont plus aucune Liberté de culte et doivent se cacher pour maintenir (parfois reprendre) leur activité religieuse. C'est le « Désert », par allusion au temps d'épreuve des Hébreux sous la conduite de Moïse, ou plutôt de dieu seul, sans autre cadre sécurisant.
Pour les « prédicants », c'est le maquis, notamment en Cévennes. Mais les curés et les soldats obligent les protestants cévenols à se convertir sous peine de galère, de prison, ou de mort, obligent les
« nouveaux convertis » à aller à la messe dans les églises romaines et dénoncent les récalcitrants auprès de l'intendant Basville. Basville accuse les prédicants d'être Rebelles au roi et en conséquence il intensifie la répression sanglante contre les protestants.
Las de ces massacres envers eux, certains paysans et artisans protestants des montagnes cévenoles s'organisent. Ils veulent se défendre et répondre à la violence qu'ils subissent depuis la Réforme.
Des laïcs, prédicants puis prophètes, prennent la relève des pasteurs exilés. Face à une répression impitoyable dans le Languedoc, les prophètes, d'abord Pacifistes, appellent à la Révolte.
Bientôt (1702), ces « Camisards » n'hésitent pas à brûler certaines églises (catholiques) et parfois à tuer les curés les plus
répressifs : l'assassinat de l'abbé du Chayla, qui joue un rôle de premier plan dans la répression, par une troupe dirigée par Esprit Séguier, au Pont-de-Montvert en Hautes Cévennes, déclenchera la Révolte armée.
C'est la prophétie d'Abraham Mazel qui a déclenché l'Insurrection. C'est encore la prophétie qui assure la conduite de la guerre et le développement des opérations.

Les attaques sont conduites par l'inspiration et les exhortations d'un prophète. Le rôle du prophète est essentiel dans cette guerre. Les principaux prophètes sont Esprit Séguier, Abraham Mazel, Elie Marion, Jean Cavalier (à la fois prophète et chef de troupe, ce qui lui assure un grand prestige). Se sentant conduits par l'Esprit de dieu, des paysans sans formation militaire se croient invincibles. Ils oublient leur sentiment d'infériorité face aux troupes royales. Ils se précipitent sur leurs adversaires au lieu de fuir comme cela se produit dans la plupart des Révoltes populaires. Ils foncent sur eux en entonnant à tue-tête un psaume. Devant cette détermination, ce sont les troupes royales qui se débandent.
Les camisards sont pour 31 % des paysans cévenols et pour 58 % des artisans ruraux dont les trois-quarts travaillent la laine comme cardeurs, peigneurs, tisserands. Les classes « aisées » sont très peu représentées dans les troupes camisardes. Aucun gentilhomme ne figure parmi les camisards, c'est-à-dire aucun homme formé au métier des armes. Cette absence de nobles à la tête de la Rébellion a tellement étonné les contemporains qu'ils ont supposé, à tort, que des gentilshommes protestants du Refuge étaient revenus en Cévennes prendre la tête des opérations. Jean Cavalier, l'un des chefs les plus prestigieux, était apprenti-boulanger. Mais on trouve néanmoins un certain nombre d'anciens soldats qui joueront un rôle important dans la formation des troupes au combat. Il n'y a pas d'armée unique ni de chef unique, mais de petites troupes par région avec des cadres permanents et des soldats occasionnels.
Les troupes étaient indépendantes, mais pouvaient se réunir pour une action, pour se séparer ensuite. Les camisards passaient facilement d'une troupe à l'autre. La souplesse de l'organisation et la décentralisation des Révoltés étaient leur force, ainsi que leur parfaite connaissance du terrain. Dès la bataille ou l'embuscade terminée, ils disparaissaient se fondant dans la population. Les camisards pratiquaient une forme de guérilla. Mais ils se battaient non pour une idéologie politique mais pour leurs convictions religieuses.
Mais Basville répond par le supplice des chefs camisards et une pression encore plus accrue sur la population. C'est l'escalade de la violence : violentes attaques de villages catholiques (Fraissinet de Fourques, Valsauve et Potelières) par les camisards, déportation par Basville des habitants de Mialet et Saumane, soupçonnés d'aider la troupe de Rolland, assassinats multiples des huguenots (protestants). On envoya contre les Camisards, en février 1703, le maréchal de Montrevel, qui ne put les réduire, et en 1704 le maréchal de Villars, qui ne les soumit qu'en détachant de leur parti un de leurs principaux chefs, Jean Cavalier. La plupart périrent dans les supplices.
De plus des catholiques lassés par l'inefficacité des troupes royales, ou simplement profitant de cette période troublée, forment des bandes de partisans appelés « camisards blancs » ou « cadets de la croix ». Ces bandes se livrent rapidement au brigandage, ce qui ajoute à la confusion. Le pays est à feu et à sang.
La complicité de la population est déterminante. Elle fournit les hommes pour les opérations militaires. Les troupes peuvent ainsi passer de quelques dizaines de permanents à quelques centaines et même mille pour la troupe de Cavalier. Puis les hommes regagnent leurs champs. La population fournit aussi les vivres, entreposés dans des caches avec les munitions. Aussi le maréchal de Montrevel est-il autorisé à déclencher l'opération « Brûlement des Cévennes » (destruction de 466 hameaux qui fera des milliers de victimes, et déplacement de la population en automne 1703), pour priver les Insurgés de leurs ressources et épouvanter les populations. La découverte de la cachette des magasins de Cavalier est une catastrophe pour lui et l'incite à se rendre.

Néanmoins, l'impossibilité pour les troupes royales d'anéantir la guérilla, bien que des moyens extrêmes aient été utilisés, comme le dépeuplement et incendie des maisons d'une grande partie des Cévennes, impose une négociation. Le maréchal de Villars, qui remplace le maréchal de Montrevel discrédité par sa nonchalance et la défaite de Martignargues, négocie avec Cavalier en mai 1704, et les camisards ainsi désunis finiront par se rendre petit à petit.
On peut considérer que la Révolte des camisards se termine à la fin de l'année 1704, avec la reddition de presque tous les Insurgés (seules de toutes petites troupes continueront clandestinement leur action), mais en 1705, les camisards partis à l'étranger tenteront, avec l'aide cette fois de bourgeois des villes, une Insurrection appelée généralement le « complot des Enfants de dieu ». L'enlèvement de l'intendant Basville et du chef des armées Berwick devaient donner le signal du Soulèvement. Le complot fut éventé, et la répression terrible : les principaux animateurs du mouvement, comme Catinat, furent brûlés vifs publiquement. Plusieurs années plus tard, en 1709, un nouveau Soulèvement fut tenté en Vivarais par Abraham Mazel, l'un des prophètes des camisards, mais se heurtant à une réaction militaire très prompte, il échoua, et Mazel fut tué près d'Uzès.
Les camisards n'ont pas obtenu la Liberté de culte qu'ils demandaient, et la répression religieuse continuera jusque dans les années 1770, avec leur cortège d'exécutions, emprisonnements, galères, etc. Cependant, à partir de 1715, et sous l'impulsion d'Antoine Court aidé d'anciens camisards comme Bonbonnoux, Gaubert ou Corteiz, l'église protestante se reconstituera sur des bases non-violentes.

L'Insurrection n'avait aucune origine économique, à la différence de la plupart des Révoltes populaires. Les Camisards prennent les armes dans un premier temps pour punir les persécuteurs les plus acharnés comme l'abbé du Chayla, puis pour obtenir le rétablissement du culte réformé. Mais en attendant, ils organisent des assemblées clandestines animées par des prophètes prédicateurs. Jean Cavalier était le prédicateur prophète le plus renommé, entouré de huit autres prédicateurs qui entraient tour à tour en fonction dans la troupe de Cavalier. Il y avait aussi des lecteurs et des chantres, car le chant des psaumes joua un grand rôle dans cette guerre. Ces cultes étaient ouverts à la population locale qui venait de toutes parts y assister. Ce rôle spirituel des camisards maintenait un lien très fort avec la population protestante cévenole.
Le pouvoir tirera la leçon de l'Insurrection des camisards, et saura limiter la répression au seuil au-delà duquel le désespoir pouvait pousser les protestants à la Révolte armée.

En 1715, l'année de la mort de Louis XIV, Law arrive en France pour offrir ses services d'économiste à Philippe d'Orléans. La dette de l'état français étant énorme, le régent se décida à suivre les audacieuses théories de Law : il lui permit de créer la Banque générale, autorisée à frapper du papier-monnaie contre de l'or et aidant l'état. Son idée économique est que l'argent est un moyen d'échange et ne constitue pas une richesse en soi. La richesse nationale dépend du commerce. Il est le père de la finance et de l'utilisation du papier-monnaie à la place du métal et des factures.

En 1717, il put créer la Compagnie d'Occident (ou Compagnie du Mississippi) responsable de la grande Louisiane française. En 1718, la Banque générale devint Banque Royale, garantie par le roi. En 1719, la compagnie d'Occident absorbe d'autres compagnies coloniales françaises, telle la Compagnie française des Indes orientales, et devient la Compagnie perpétuelle des Indes. En 1720, Banque Royale et Compagnie perpétuelle des Indes fusionnent, Law est nommé Contrôleur général des finances le 5 janvier.
Le 24 février, la fusion ordonnée par le gouvernement entre les divers éléments du système de Law provoque une crise de confiance. Les faibles revenus de la Compagnie du Mississippi rajoutent au discrédit. Entre février et octobre, toutes les actions sont vendues. Les actionnaires demandent en masse à récupérer leur or, que la société n'a plus L’effondrement des réserves après des conversions spectaculaires de billets en métaux précieux provoque l’écroulement de tout l’édifice. La banque s’épuise et cesse ses paiements.
Le 24 mars, ce fut la banqueroute du système de Law : il s'ensuit une crise économique en France et en Europe.

Law, sous la protection officieuse du Régent, fut contraint de fuir à Venise. Son système a ruiné bon nombre d'actionnaires, enrichi quelques autres et notablement assaini la dette de l'état, l'ayant fait prendre en charge par de nombreux épargnants. Mais il a fait perdre confiance dans le papier-monnaie... et l'état.

Des troubles spontanés, les premiers, éclatent en Corse en 1729 dans le Bozio et se propagent rapidement dans la Terra di Comune, à l’occasion des tournées des percepteurs de l’impôt (i raccoltori). Gênes se ressaisit, nomme gouverneur un ancien doge (Veneroso) et invite les notables à présenter des « doléances ». Les quelques mesures d’apaisement que prendra la sérénissime se révèleront insuffisantes pour faire retomber la tension et calmer la colère. Une consulta est réunie en 1730 et désigne des chefs, choisi parmi les familles de notables (Andréa Colonna-Ceccaldi, Luigi Giafferi et l’abbé Raffaelli). Au début de l’année 1731, une consulta générale est convoquée à Corte et est chargée de mettre en forme une série de revendications à adresser à la république de Gênes. Ça et là des Insurgés arborent le drapeau espagnol et sur la bannière à tête de Maure procèdent à une modification héraldique en relevant le bandeau des yeux sur le front et frappent la devise « adesso la Corsica a aperto gli occhi » (maintenant la Corse a ouvert les yeux) !
Gênes est déjà une puissance déclinante. Sur place ses moyens militaires sont limités. Elle est contrainte de faire appel à des puissances étrangères pour sauver ce qui peut encore l’être. Elle sollicite l’aide de l’empereur d’Autriche Charles V qui, en août 1731, envoie une expédition militaire sous le commandement du Baron Wachtendonck.
Les Corses, malgré leur vaillance, cèdent peu à peu sous la poussée des Austro-Génois. Une trêve est conclue en 1732 et les principaux chefs de la Rébellion sont soit emprisonnés, soit conduits à prendre le chemin de l’exil. Ils seront rapidement Libérés, à l’intercession de l’Autriche et un calme précaire s’installe dans l’île.
En effet, à la fin de l’année 1733 de nouveaux troubles éclatent. Les Insurgés se sont donnés pour chef Giacinto Paoli (ancien Noble Douze) qui va multiplier les coups de mains et les accrochages. Il défait les troupes génoises à Corte. Des Corses de l’extérieur rejoignent le mouvement, dont l’avocat Sebastiano Costa, chargé de la rédaction d’une « constitution ».
En 1735, la consulta de Corte rompt avec Gênes et proclame la souveraineté de la Corse. En l’absence de roi, la couronne est placée sous la protection de la Sainte Vierge, Jésus-Christ est fait gonfalonier du royaume et le Dio Vi Salvi Regina devient le chant de ralliement des Insurgés. La Corse est proposée au roi Don Carlos d’Espagne, puis à la France qui déclinent, l’une comme l’autre, l’offre. La consulta désigne trois primats du royaume : Andréa Colonna-Ceccaldi, Luigi Giafferi et Giacinto Paoli. Des institutions, auxquelles Pasquale Paoli donnera plus de force, sont mises en place.
La totalité du pouvoir est concentrée entre les mains des primats et d’une junte de douze personnes. La Révolte populaire, moyennant quelques concessions mineures comme la gestion des intérêts communaux par un podestat (assisté de deux pères du commun, élus par les assemblées villageoises), est récupérée par les notables (comme plus tard en France).
La volonté de rompre définitivement avec Gênes n’est pas clairement affichée. Les notables souhaitent avant tout que Gênes réduise le montant de l’impôt (suppression des Dui Seini, réduction de la gabelle sur le sel), autorise le port des armes, accroisse son aide au développement agricole, rétablisse la liberté du commerce et permette l’admissibilité des Corses aux évêchés et aux abbayes. Ils demandent également la constitution d’un ordre de noblesse pour les feudataires (avec le titre de baron) et leur admission aux fonctions judiciaires et administratives. Nous sommes bien face à une Révolte de notables qui avancent des préoccupations de classe pour consolider la situation économique de propriétaires terriens exportateurs et obtenir des places dans l’administration et dans l’église. En contrepartie de la reconnaissance de ces droits, ils offrent une collaboration vigoureuse pour assurer le maintien de l’ordre, promettant même d’appliquer la loi du talion (œil pour œil, dent pour dent).
Ainsi et si toute possibilité d’accord ou d’entente avec Gênes sur ces demandes ne fut jamais exclue par les chefs de la Révolte, la réponse qu’y apporta la république a été de répandre la guerre et de semer la dévastation. Une littérature de combat essaie de convaincre l’Europe éclairée du bien-fondé de la Révolte des Corses, notamment le « Disinganno intorno alla Rivoluzione di Corsica » (Mise au point à propos de la Révolution de Corse) de l’abbé Natali en 1736.
C’est alors qu’un personnage singulier apparaît sur la scène insulaire, le baron Théodore de Neuhoff (1694-1756).

Personnage douteux, bouffon, roi d’opérette, sous la plume des historiens les qualificatifs abondent pour se moquer de cet aventurier. L’historiographie récente est plus indulgente : « en somme, Théodore eut un tort : celui d’avoir échoué. L’Histoire pardonne rarement aux vaincu ».
En avril 1736, au couvent d’Alesani, il est proclamé roi de Corse tandis qu’on lui fait approuver une « constitution » monarchique : Diète de vingt-quatre membres, impôt modeste, création d’une université, création d’un ordre de noblesse, accession des Corses à tous les emplois publics qui, au demeurant, sont interdits aux Génois.
Théodore prend son rôle au sérieux et avec courage et même avec un certain panache : il organise une armée régulière, crée une monnaie frappée des initiales T.R. pour Theodorus Rex que les mauvais esprits traduisent vite, s’ils sont insulaires par « tutto rame » (tout en cuivre) et par « tutti ribelli » (tous Rebelles), s’ils sont Génois. Théodore supprime, pour encourager les échanges commerciaux, les droits d’entrées des matières premières et des produits industriels. Et, ce qui en surprend plus d’un en Corse, il garantit la Liberté de conscience.
Gênes fait tout pour jeter le discrédit sur le personnage. Les puissances continentales, amusées, suivent l’évolution de la situation insulaire avec intérêt.
Sur le plan militaire, l’expérience de Théodore n’est pas concluante. Il est vite confronté à la désaffection de ses sujets et en premier lieu des notables qui l’avaient placé sur le trône. En novembre 1736, il quitte la Corse pour quérir subsides et secours extérieurs. Ses tentatives de retour, en 1738 et 1743, se soldent chaque fois par un échec. Aucun de ses anciens collaborateurs ne sera aux rendez-vous (dès son départ en 1736, les notables avaient sollicité une trêve avec Gênes), tandis qu’il est bien accueilli par les paysans chez qui sa popularité est intacte.
Théodore meurt à Londres dans le dénuement le plus total après avoir été, un temps, emprisonné pour dettes. Ainsi disparaît celui qui fut un roi éphémère, mais qui aura toujours conservé une haute idée de la charge que lui avait confiée les insulaires. C’est également la première fois que l’idée d’indépendance nationale s’est clairement affirmée avec le roi Théodore.

Les conditions que met Gênes pour conclure une trêve avec les notables Insurgés sont telles qu’elles rendent impossibles le dépôt des armes. La Corse est alors le théâtre d’une véritable « guérilla » avec son cortège d’atrocités et de désolations : razzias, représailles, destruction de villages, de récoltes, etc.
Gênes se tourne vers la France qui manifeste un intérêt croissant pour la Corse.
Bien que les chefs historiques de la Rébellion soient partis en exil, en 1739, l’agitation et l’insécurité persistent dans l’île.
La France fait sa réapparition en septembre 1747 en se portant au secours de la république ligure et en fournissant un premier contingent qui libère Bastia assiégée. De nouvelles troupes, placées sous le commandement du maréchal De Cursay sont dépêchées dans l’île pour faire face aux attaques des Austro-Sardes et d’une partie des insulaires conduits par Alerio Matra.
De Cursay est investit d’une mission de conciliation. Il réussit à se rallier les notables, dont Gian Pietro Gaffori. Ses initiatives dans les domaines économiques et culturels irritent les Génois qui obtiennent son rappel en France, en 1752. Son départ permet à Gaffori de s’imposer, de prendre seul la tête de l’Insurrection et de mettre en place un « gouvernement » qui marque une véritable rupture avec Gênes. Mais il est assassiné en octobre 1753 à l’instigation de Gênes.
S’ouvre alors une nouvelle période de troubles et de confusion au cours de laquelle chaque chef de « parti » s’efforce de gagner en influence. Un directoire de quatre membres est élu à Corte, en octobre 1753 et présidé par Clément Paoli, fils aîné de Giacinto Paoli. Les puissances continentales se désintéressent de la situation malgré les appels que leur adressent les Insurgés. Sur le plan intérieur, les notables sont incapables de conduire un conflit d’envergure contre l’occupant génois.
Les Insurgés sont en quête d’un nouveau chef. Ils le trouvent en la personne de Pasquale Paoli, fils de Giacinto et frère cadet de Clément, qui a suivi son père dans son exil napolitain et qui enseigne au service du roi de Naples, qui est alors en garnison dans l’île d’Elbe.

Pour l’Europe d’alors, Pasquale Paoli est l’incarnation de la Liberté et de l’Indépendance de la Corse.
Il reçoit une solide instruction en étant l’élève du célèbre philosophe Antone Genovesi (1713-1769) et prend connaissance des doctrines des philosophes, celle notamment de Montesquieu, plus particulièrement de « L’Esprit des Lois » et « Considérations sur les causes de la grandeur des Romains ». Il suit avec intérêt les affaires de la Corse où son frère aîné, Clément, est particulièrement engagé. Celui-ci et quelques amis font appel à lui pour briguer la magistrature suprême. Il accepte, mais à la condition d’être le chef et d’agir en toute indépendance.
Il se met en congé et débarque en Corse en avril 1755. Quelques jours plus tard, il prend une part active à la « Consulte de Caccia » où est voté un ensemble de règles cohérentes, notamment dans le domaine de la justice. Le 13 Juillet 1755, il est élu « Général de la Nation » (Capu Generale) par la Consulte Suprême générale du Royaume de Corse.
Son élection ne fait pas l’unanimité et c’est, non sans difficultés, qu’il étend son emprise sur la Corse, en plusieurs étapes. Il ne réussit cependant pas à contrôler les présides (sièges de garnison) côtières restées aux mains de Gênes (Bastia, Ajaccio, Calvi, Bonifacio, Saint-Florent). Cela va peser sur l’avenir.
Le pays conquis, il faut l’administrer. Pour s’imposer autrement que par la force des armes et parce que tel est son idéal, Pasquale Paoli s’attache à réaliser mieux que ses prédécesseurs l’unité morale et politique de la Nation.

Il fixe la capitale à Corte, il y fait adopter en novembre 1755 une « Constitution », modifiée à plusieurs reprises et dans laquelle sont affirmées la souveraineté de la nation corse ainsi que la séparation des pouvoirs. Il fait frapper monnaie, dote la justice de tribunaux réguliers, crée une armée (davantage une milice populaire) et s’efforce de doter le pays d’une petite flotte marchande et d'une de guerre qui s’emparera de l’îlot de Capraja en 1767.
Sur le plan économique, il encourage le développement de l’agriculture (il introduit notamment la culture de la pomme de terre dans l’île, ce qui lui valut le surnom de « generale delle patate »), fait assécher les marais. Il stimule le commerce mais le blocus des villes maritimes dont il n’a pu chasser les génois en empêche l’épanouissement. Afin de créer des échanges nouveaux et contrebalancer le pouvoir de Calvi, place forte génoise, il fonde l’Ile Rousse. Désireux d’aider la nation corse à s’affirmer, il organise l’école primaire et fonde une université à Corte qui accueille les étudiants à partir du 3 janvier 1765.
Une intense propagande est assurée à destination externe, comme à vocation interne, avec les « Ragguali dell’Isola di Corsica » (Nouvelles de l’île de Corse), sorte de journal officiel imprimé en Corse et qui fait l’apologie du régime paoliste. En 1758, est publiée la « Giustificazione della Rivoluzione di Corsica » de l’abbé Salvini, manifeste des Insurgés. L’écrivain écossais James Boswell (1740-1795) sera le thuriféraire enthousiaste de la Corse indépendante et de Paoli en particulier qu’il compare, après leur rencontre en 1765, à « Cincinnatus » (dictateur romain – qui a les pleins pouvoirs, notamment militaires, qui lui sont donnés par le sénat – il sauva Rome, célébra un triomphe et abdiqua de sa charge : sa restitution du pouvoir absolu dès la fin de la crise devint un exemple de bon commandement, de dévouement au bien public et de vertu de modestie). Son livre « An account of Corsica » paraît en 1768, suivi l’année d'après de « Essays in Favour of the Corsicans », et obtient un immense succès dans toute l’Europe.

Faut-il qualifier de constitution, au sens où nous l’entendons de nos jours, les institutions mises en place par Paoli durant son généralat ? Sans doute poussé par l’état de guerre permanent contre Gênes et contre des ennemis intérieurs, Paoli a-t-il été contraint de s’adapter aux nécessités que les circonstances lui dictaient. L’acte constitutionnel adopté en 1755, retouché à plusieurs reprises par la suite, est une synthèse cohérente de traditions institutionnelles proprement locales et des différents statuts que Gênes a appliqués à la Corse. Les attributs de la souveraineté sont identifiés.
La souveraineté populaire y est affirmée dans le préambule de l’acte de 1755. Le droit de vote est reconnu aux personnes âgées de vingt-cinq ans, chargées d’élire, au niveau des Consulte communales, un délégué pour mille habitants. Les délégués siègent à la « Dieta Generale del Popolo di Corsica » à laquelle est confié le pouvoir législatif : édicter les lois, fixer les impôts et déterminer la politique de la nation. La Dieta désigne les membres du conseil d’état.
Le pouvoir exécutif est confié à un conseil d’état (Consilio Supremo). Fixée, dans un premier temps (1755), à cent quarante-quatre membres, nommés à vie, sa composition est ramenée à neuf en 1764, renouvelables annuellement à raison de six pour le Deçà et de trois pour le Delà. Le conseil d’état est soumis au contrôle du « Sindaco » formé de Paoli et de quatre « syndics » désignés par la Dieta. Les syndics sont chargés de veiller au bon fonctionnement de l’administration et de contrôler les magistrats.
Néanmoins, celui qui détient la réalité du pouvoir exécutif est le général en chef, le « Capo Generale », désigné à vie. En tant que président de droit, il a la haute main sur le conseil d’état : sa voix compte double et en matière de guerre, sa voix est décisive. Il préside également deux des trois sections du conseil d’état : la « Giunta della Guerra » et la « Camera di Giustizia ». La justice est entièrement réorganisée. Les fonctions de Podestat, assistés de deux « pères du commun », à la fois maire et juge de paix, sont conservées. Une juridiction provinciale est instituée, composée d’un président et de deux assesseurs désignés par la Dieta Generale ainsi que d’un avocat nommé par le conseil d’état. Au sommet de la hiérarchie est créée une Rota Civile, sorte de cour d’assises supérieure, formée de trois docteurs en droit, nommés à vie. La Rota est assisté d’un jury de six pères de famille, créée à cette occasion.
Enfin, un tribunal spécial, semblable à une haute cour de justice, la Giunta est mis en place. Composée de trois membres, présidée par Paoli, la Giunta a pour fonctions d’instruire et de prévenir les crimes. Dotée de pouvoirs exorbitants que ne compense pas le contrôle des Syndics, elle est chargée de faire régner l’ordre et, dans ce domaine, elle s’est acquis une réputation de rigueur et même de terreur, connue sous le nom de « giustizia paolina. »
La constitution de Paoli est une république de notables, voire une dictature de salut public, tempérée par l’influence des notables ; Paoli étant un homme d’action plus que législateur. En effet, si le suffrage est en principe universel, seuls sont appelés à voter dans les communautés villageoises, les chefs de famille. En 1764, le suffrage indirect remplace le suffrage universel. La souveraineté populaire est contrebalancée par les prérogatives dont dispose Paoli de convoquer aux séances de la Dieta des personnes non élues et de réunir des consultes ou congrès particuliers. La séparation des pouvoirs n’est pas pleinement assurée et il y a une quasi-confusion des fonctions exécutive et judiciaire en raison des pouvoirs importants détenus, dans le domaine de la justice par le conseil d’état et par Paoli en particulier.
Par ailleurs, l’institution du généralat à vie apparaît comme une restriction du système démocratique. Si la souveraineté populaire s’incarne dans la Dieta Generale, celle-ci n’est réunie qu’une ou deux fois par an pour des sessions très courtes (de deux à trois jours).
Au sein de Dieta siègent, à côté des élus, des membres de
droit : ecclésiastiques, anciens magistrats, frères et fils de ceux qui sont « morts pour la patrie » et les « patriotes zélés et éclairés. » Un droit de veto suspensif est reconnu au conseil d’état sur les décisions de la Dieta en 1764.
Quels que soient les imperfections et les tâtonnements que nous pouvons relever dans la « constitution » de Paoli, despote éclairé ou « régent constitutionnel » elle portait en germe une architecture Démocratique : souveraineté populaire, séparation des pouvoirs, contrôle de l'administration. Le fonctionnement des institutions « paoliennes » se heurta à de nombreuses difficultés et leur mise en œuvre fut mal secondée en Corse même. Parfois idéalisée, cette constitution n'était pas en réalité exempte de critiques.
Les troubles intérieurs et les menaces extérieurs ne permirent pas de pousser plus avant cette expérience originale et neuve dans l’Europe du XVIIIe siècle.
Cependant, Gênes qui en 1764 est encore présente mais à bout de ressources dans les principales villes côtières qu’elle a fondées et dans l’incapacité de traiter avec Pasquale Paoli, demande l’aide de la France.

La France essaye de négocier avec le chef de la jeune nation qui en 1755 et en 1763 avait sollicité une sorte de « protectorat » auprès de Louis XV. Elle n’obtient de Paoli que la réaffirmation de sa volonté d’Indépendance et l’acceptation d’un protectorat. A la suite du traité de Compiègne, en août 1764, Gênes permet l’installation de troupes françaises dans les villes de Bastia, Ajaccio, Calvi et Saint-Florent. Un officier corse, Matteo Buttafoco, servant dans les troupes royales, joue le rôle d’intermédiaire auprès de Paoli.
Les négociations entre la république de Gênes et la France de Louis XV se sont poursuivies et aboutissent finalement le 15 mai 1768 au Traité de Versailles. La Corse est cédée, temporairement (en principe quatre ans), à la France en garantie du remboursement des frais du corps expéditionnaire et des dépenses engagées pour l’administration du territoire.
Le traité a un mauvais effet en Corse. Vendue ou cédée en gage d’une dette, le jeune royaume corse Indépendant a le sentiment qu'une « transaction » s’est faite par-dessus sa tête. Aussi, lors de la Consulte du 22 mai 1768, les Corses déclarent la levée générale de tous les hommes valides de seize à soixante ans est ordonnée.
La France monte une première campagne militaire en 1768. Les troupes commandées par Marbeuf s’emparent du Cap-Corse. Un corps expéditionnaire conduit par Chauvelin renforce les troupes françaises déjà présentes sur place. Cette expédition est marquée par une sévère défaite à Borgo en octobre 1768.
Un nouveau commandant en chef, le comte de Vaux, est désigné par Versailles et une armée imposante est débarquée (plus de vingt mille hommes puissamment armés et équipés) en 1769. La lutte est inégale et la campagne rapide (deux mois). De Vaux remporte la bataille dite de « Ponte Novo », le 8 mai 1769.
L’effet psychologique de la défaite est considérable et son écho renforcé par la présence de deux légions de volontaires corses parmi les troupes françaises. Le « parti français » compte en effet de nombreux partisans actifs à Bastia, dans le Nebbio et le Niolo.

Après quelques tentatives de Résistance, contraint à l’exil, Paoli s’embarque pour l’Angleterre le 13 juin 1769 sur un vaisseau anglais. Il restera éloigné vingt et un ans de la Corse. Mirabeau (qui fit partie du corps expéditionnaire débarqué dans l’île) et Robespierre diront, en 1790, que la Révolution de Corse est la première des Révolutions occidentales du XVIIIe siècle. Au-delà de la portée de cette affirmation, on peut tout de même relever que pour la Corse « il y a une prise de conscience nationale qui s’efforce de construire un état sur les ruines du systèmes colonial ».
La France s’efforce de consolider et d’asseoir pacifiquement sa présence en Corse. Les anciens « Statuti », hérités de Gênes, continuent à s’appliquer. Peu à peu, cependant, la législation royale s’ajoute, complète les anciennes règles ou s'y substitue. L’ensemble des textes sera rassemblé dans un « code corse », qui constituera un élément supplémentaire de l’intégration de l’île à la couronne. Les « Vedute », d’origine génoise et les « Consulte » de l’indépendance, maintenues, sont érigées en assemblée d’états. L’institution des Nobles Douze est conservée. La politique de ralliement à la France est encouragée par la création d’un ordre de noblesse dont les titres sont très généreusement et très largement distribués (Carlo Bonaparte en sera l’un des bénéficiaires).
Ainsi et peu à peu, un système féodal et colonial se reconstitue, avec l’attribution de fiefs ou l’admission aux emplois publics à des notables d’origine corse ou française. Par ailleurs, le « Plan Terrier » qui de 1773 à 1775 dresse un état complet de la situation de la Corse, suscite des inquiétudes aggravées par la politique de distribution de terres. La crainte que l’usage des « terres communautaires » soit une nouvelle fois interdit aux populations rurales accentue le mécontentement. La crise économique attise la colère qui, comme en France, gronde dans les campagnes au moment où éclate la Révolution. Dès que la Corse a connaissance des troubles qui ont secoué les campagnes du royaume et de leurs causes (rejet de la fiscalité), l’agitation s’exprime et s’amplifie en 1789.

Au milieu du XVIIIe siècle, l'Angleterre règne en maître sur le continent nord-américain après en avoir évincé les Français. Ses Treize Colonies se signalent par une forte identité née de leur Histoire : celles du Nord reposent sur l'agriculture vivrière et la petite propriété. Inspirés par les préceptes calvinistes, ils sont groupés en communautés pieuses et instruites. L'amour du prochain est une obligation morale et la Démocratie un fondement social.
Au Sud : culture du tabac (avant que n'arrive le coton à la fin du siècle) dans des propriétés de plus d'un millier d'hectares en général. Les propriétaires vivent à la manière des aristocrates européens dans de magnifiques manoirs entourés d'immenses dépendances. Leur richesse repose sur l'exploitation à bas prix de la main-d’œuvre servile. Sur 700.000 habitants, les colonies du sud comptent environ 300.000 esclaves africains. Ces derniers sont, on s'en doute, peu instruits... mais c'est aussi le cas d'une grande partie des Blancs qui vit dans la pauvreté faute d'avoir accès à la terre.
Cette situation inique n'empêche pas les grands propriétaires d'être très au fait des idées Démocratiques qui circulent dans les milieux intellectuels européens. Cultivés et habiles en affaires, ils se montrent très revendicatifs à l'égard de Londres. Tels Washington, Jefferson,... ils seront à la pointe du combat pour l'Indépendance.

La guerre entre l'Angleterre et la France, inaugurée en 1754 et clôturée en 1763 par le traité de Paris, induit de profonds malentendus entre les colons américains et le Parlement anglais. D’où la guerre d'Indépendance qui va conduire à la naissance des États-Unis d'Amérique.
En prévision de son entrée en guerre contre la France, le gouvernement de Londres avait souhaité que les Treize Colonies assument leur part de l'effort collectif et définissent une ligne commune à l'égard des six Nations iroquoises, afin qu'elles se rangent aux côtés des Anglais contre les Français.
A la conférence qui se réunit à cet effet à Albany, Benjamin Franklin propose un plan audacieux qui prévoit l'élection d'un Conseil intercolonial de 48 représentants, chaque colonie étant représentée au prorata de sa population et de ses ressources, et la nomination par la Couronne d'un président général ! C'est la première fois qu'est avancée l'idée d'une communauté de destin de l'Amérique anglo-saxonne. Prématurée et trop ambitieuse, la conférence d'Albany se solde par un échec. La suite n'est pour Londres qu'une amère désillusion : les milices locales se montrent particulièrement inefficaces et désunies dans la guerre contre les Français et c'est finalement aux contingents venus d'Europe que Londres doit de l'emporter à Québec sur les troupes du marquis de Montcalm.

Après le traité de Paris de 1763, Londres entend faire assumer par les colons leur part des coûts financiers occasionnés par le conflit. Mais les colons, que l'isolement et l'Histoire ont accoutumé à gérer eux-mêmes leurs affaires communes, s'indignent que le Parlement de Westminster leur impose des taxes sans leur demander leur avis.
Tout commence l'année qui suit le traité de Paris, avec une loi sur le sucre, le Sugar Act, qui autorise la saisie de tous les navires qui importent en contrebande les mélasses des Antilles, destinées à être transformées en rhum par les négociants du Rhode Island et de Boston. Première flambée de colère.
En février 1765, le parlement récidive en votant l'impôt du timbre ou Stamp Act. Le premier ministre Grenville espère en tirer 100.000 livres pour financer une force armée de 10.000 hommes destinée à garantir la sécurité des colonies. La loi prévoit l'obligation d'un timbre fiscal sur une multitude de documents publics. La réaction est immédiate. En Virginie, un député, Patrick Henry, appelle à la Désobéissance Civile. Un peu partout, les colons s'en prennent aux percepteurs, les suspendant à des mâts ou les enduisant de goudron et de plumes. Une organisation secrète, les Fils de la Liberté, fondée à New York par John Lamb et Isaac Sears, multiplie les provocations. Au milieu de danses et de cortèges joyeux, ces dignes bourgeois érigent des « mâts de la Liberté » surmontés de masques diaboliques pour dénoncer l'autoritarisme de Londres. La troupe réagit avec violence, abattant les mâts et chargeant la foule à la baïonnette.
Benjamin Franklin (encore lui) intervient auprès du parlement de Londres en sa qualité d'agent de la Pennsylvanie à Londres et le convainc d'abroger la loi ! Les colons exultent. Mais leur satisfaction est de courte durée.
En 1767, le chancelier de l'Échiquier Townsend promulgue une loi destinée à frapper d'un droit d'importation quelques produits utiles (papier, thé, verre,...), toujours dans le souci de financer les dépenses liées à l'administration des colonies. Les colons, à commencer par les habitants de Boston, lancent un puissant mouvement de boycott des marchandises anglaises. C'est au point qu'en deux ans, les importations concernées diminuent de moitié. Le parlement de Westminster se résout à supprimer tous les droits d'importation incriminés... sauf un modeste droit sur le thé destiné aux colonies d'Amérique. Il en fait une question de principe. Cette reculade échauffe les esprits au lieu de les calmer. Elle encourage les colons dans la voie de la hardiesse. Dans ces conditions survient la célèbre « Tea-party » de Boston : le 16 décembre 1773, dans le grand port du Massachusetts, Samuel Adams et quelques amis déguisés en Indiens montent sur un vaisseau à l'ancre et jettent sa cargaison de thé à l'eau (343 caisses d'une valeur de 100.000 livres).
A ce nouvel acte d'insubordination, le roi George III réagit par cinq « lois intolérables » qui sanctionnent la colonie et ferment le port de Boston en attendant le remboursement de la cargaison de thé par les habitants. Toutes les colonies d'Amérique font alors cause commune avec le Massachusetts. Une partie importante des colons, quoique en minorité, se préparent à entrer en Rébellion contre la métropole.
Sur une invitation de l'Assemblée du Massachusetts, 56 délégués de neuf des treize colonies anglaises d'Amérique se réunissent en congrès à New York le 14 octobre 1774 et rédigent un cahier de doléances (Declaration of Rights and Grievances) à l'adresse du gouvernement.
Cependant, leur souhait d'une plus grande Autonomie est brutalement rejeté par le roi anglais George III, qui déclare les colonies en état de Rébellion. Les modérés font alors cause commune avec les radicaux et tous se préparent à la lutte armée. Ils commencent à réunir des armes.

La naissance des États-Unis d'Amérique est le fait d'une minorité de colons qui se dénomment « Patriots » (Patriotes) ou « Insurgents » (Insurgés). Vingt mille d'entre eux s'arment et assiègent l'armée anglaise de Boston. Il ne manque plus à ces combattants que de donner forme à leur Révolte. C'est chose faite avec la publication, le 10 janvier 1776, d'un pamphlet intitulé Common Sense. L'auteur, Thomas Paine, appelle ses Concitoyens des Treize Colonies anglaises d'Amérique du nord à s'unir dans une grande nation Libérée des servitudes et de la monarchie : « Un seul honnête homme est plus précieux à la société et au regard de dieu que tous les bandits couronnés qui ont jamais existé », écrit-il en guise de profession de foi républicaine.
La guerre ne fait que commencer entre l'armée des Insurgents, placée sous le commandement de George Washington, et les armées loyalistes et anglaises, renforcées par de nombreux mercenaires allemands.

L'Insurrection et la déclaration d'Indépendance ont un très grand retentissement dans la noblesse libérale d'Europe. Contre l'avis du jeune roi Louis XVI, le marquis de La Fayette (19 ans) arme une frégate à ses frais et rejoint les Insurgents. D'autres officiers se joignent au mouvement comme le commandant Pierre L'Enfant, qui jettera les plans de la future capitale, le général Louis Duportail, mais aussi le Prussien von Steuben, le Polonais Kosciusko ou l'Allemand de Kalb. Leur expérience militaire sera précieuse aux Insurgés.
L'écrivain et espion Beaumarchais organise des envois d'armes à destination des Insurgés avec l'approbation du ministre des Affaires étrangères, Vergennes, désireux de favoriser tout ce qui pourrait affaiblir l'ennemie héréditaire de la France, l'Angleterre.
Le soutien décisif apporté par les nobles libéraux et, un peu plus tard, par le roi Louis XVI en personne, permettra aux Insurgés d'emporter enfin la décision.

La Constitution des États-Unis d'Amérique est publiée le 17 septembre 1787, soit 4 ans après l'Indépendance effective du pays et plus de dix ans après la proclamation unilatérale d'Indépendance. Elle promulgue la Liberté Individuelle et définit les Droits de l’humain, selon les idéaux des siècles des Lumières européens et notoirement français.
C'est qu'il a fallu du temps aux représentants des treize États issus des anciennes colonies anglaises pour prendre conscience de la nécessité de créer des organes communs de gouvernement et se mettre d'accord sur les délégations de pouvoir. La Constitution préserve soigneusement le caractère Fédéral des États-Unis. Tout ce qui n'est pas expressément délégué à la Fédération revient aux états. C'est la première application politique du principe de « subsidiarité » que le traité de Maastricht (1992) a remis à la mode (sans l'appliquer).
Désireux de garder la mainmise sur le choix du président et de limiter son pouvoir de nuisance, les délégués de la Convention ont imaginé une élection très complexe à deux niveaux :

* les Citoyens élisent dans chaque état des grands électeurs (electors) en nombre égal au nombre de sénateurs et de représentants de l'état au Congrès ;
* les grands électeurs se réunissent à leur tour le lundi suivant le deuxième vendredi de décembre pour élire le futur président.

Le congrès (en Europe, nous dirions parlement) est composé de deux chambres :
* la chambre des représentants (en Europe, nous dirions députés) représente l'ensemble des Citoyens et ses membres sont élus au suffrage universel direct,
* le sénat représente les états à raison de deux sénateurs par état, quelle que soit la population de celui-ci.

Ce bicamérisme, avec deux assemblées concurrentes, reflète la volonté de préserver l'Autonomie des états et de prévenir les abus de droit du gouvernement central (ou Fédéral).

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 22:05

Quand les Révolutions touchent au but

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Fruit d'une dynamique de pouvoirs complexe associant un souverain tout-puissant et un parlement docile mais doté de compétences bien réelles, la séparation accusa le caractère absolutiste de la monarchie en même temps qu'elle consacra la montée en puissance de l'institution parlementaire.
Partisan convaincu de l'absolutisme de droit divin, Jacques Ier veut renforcer son pouvoir en prenant appui sur la religion anglicane, qui fait du roi le chef de l'église nationale. Il en vient à persécuter les catholiques et les puritains. Ces derniers commencent à émigrer en masse vers le Nouveau Monde. Par la conspiration des poudres, les catholiques, quant à eux, tentent mais en vain de se débarrasser du roi.
Sous le règne de Charles Ier, la bourgeoisie anglaise s’enrichit et contrôle le parlement, qui s’oppose au pouvoir absolu du roi. La noblesse, pour sa part, voit son pouvoir affaibli par la guerre des Deux Roses et se retrouve sans privilège juridique concret. C’est pourquoi elle délaisse son rôle traditionnel pour se lancer dans l’activité commerciale. La relance du mouvement des « enclosures » est représentatif de cette tendance : afin de pratiquer l’élevage commercial, les propriétaires terriens ferment l’accès des terrains communaux, mettant ainsi fin à une tradition millénaire. Or, en clôturant les terrains, ils condamnent des milliers de paysans à la famine.
Des idéologies Egalitaires se développent et menacent le pouvoir de la bourgeoisie du parlement : l’antinomianisme (idée selon laquelle la grâce divine est offerte de façon inconditionnelle, ce qui exclut toute notion de péché ainsi que toute justification des inégalités sociales et du pouvoir exercé par quelques-uns sur les autres) se répand rapidement au XVIIè siècle.
Pour contrer cette Révolution Egalitariste, l’élite anglaise élabore la « convenant theology » (théologie convenable). En vertu de cette doctrine, la relation entre dieu et l’élu consiste en une sorte d’échange : dieu se charge du salut des humains, les humains se chargent d’appliquer sur terre sa loi. Cette doctrine présente l’avantage de concilier le rôle de la volonté humaine et la toute puissance divine. La « convenant theology » convient fort bien à la bourgeoisie anglaise, car elle offre la justification d’une inégalité sociale par le fruit d’un honnête travail. La bourgeoisie anglaise a donc le droit d’exister, de s’enrichir et de gouverner au parlement avec la sanction de dieu. Toutefois, pour que la bourgeoisie puisse jouir de ces privilèges, le pouvoir absolutiste du roi doit être aboli. C’est d’ailleurs ce refus de l’absolutisme qui est l’objet de la guerre civile de 1642 et de la Glorieuse Révolution de 1688.

De 1640 à 1660, un Soulèvement populaire, politique et religieux, anglais et écossais, se bat contre la monarchie, le roi, les nobles et le clergé anglican.
La Première Révolution Anglaise (appelée English Civil War par les historiens britanniques), aboutit à la mise en jugement du roi Charles Ier d'Angleterre puis à sa décapitation le 30 janvier 1649 à Whitehall près de Westminster et à l'établissement d'une république, le Commonwealth (richesse, opulence commune) qui durera jusqu'en 1660, date de la restauration monarchique.
La Révolution est religieuse : la cause royale se confond vite avec le maintien de l'église anglicane, la Révolution avec la refonte totale des communautés. Une seule Réforme en trois siècles : au schisme du
XVIè siècle, les années médianes du XVIIè siècle superposent leur immense espérance bafouée d'un monde conforme à la Parole ; d'aucuns attendent même le retour imminent de Jésus-Christ, tandis que certains, songeurs, se prennent à rêver à un monde d'Egalité sociale et de Partage.
Une Révolte écossaise contre Charles Ier met le feu aux poudres, une Insurrection irlandaise et la grande peur qui s'ensuit rythment l'événement. Enfin, la pacification des trois royaumes, d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, sera le fondement de l'ascendant cromwellien.

Depuis 1601, un même roi règne sur l'Angleterre, le Pays de Galle et l'Ecosse. Toutefois, l'Ecosse et l'Angleterre étaient toujours deux royaumes distincts, disposant chacun d'un parlement propre. Charles Ier, roi depuis 1626, désire réaliser le rêve de son père Jacques
Stuart : unifier l'Angleterre, l'Écosse et l'Irlande dans un même royaume. Ces aspirations inquiètent certains Anglais qui craignent pour leurs Droits. En effet, Charles, comme son père, se réclame du droit divin et accepte mal les limites que la tradition impose au roi d'Angleterre. D'autres événements contribuent à tendre la situation. En 1625, Charles épouse Henriette-Marie de Bourbon, une catholique, française de surcroit.

Cette Révolution qui, de 1640 à 1660, provoqua en Angleterre, en Écosse et en Irlande la chute de la monarchie des Stuarts et l'avènement d'une république, pour aboutir à l'établissement d'une dictature et, finalement, à la restauration de la royauté, est une des grandes ruptures de l'histoire moderne de l'Europe. Les comparaisons avec la Révolution française, postérieure d'un siècle et demi, s'imposent à la réflexion historique, d'autant plus que le rôle de Cromwell, à bien des égards, préfigure celui de Bonaparte.
Comme les autres pays d'Europe occidentale, l'Angleterre et l'Écosse, vers 1630-1640, sont agitées de profonds conflits, qui marquent le douloureux passage de la rigide société féodale, ou de ce qui en reste, à la société d'échanges qui caractérisera les siècles suivants. Ces conflits, nombreux et souvent contradictoires, éclatent surtout sur deux points : la religion et la nature du pouvoir politique, l'un et l'autre étant d'ailleurs étroitement liés. Encore faut-il ne pas transposer au XVIIè siècle des notions du XXIè, qui seraient anachroniques. Des mots comme « Liberté », « ordre » ou « autorité » n'ont pas alors le même sens qu'aujourd'hui ; moins encore, le sens des hiérarchies sociales. Le contraste entre anciennes et nouvelles notions est précisément à l'origine du drame de 1649, de ses prémices et de ses conséquences.
La supériorité de la flotte anglaise avait rendu possible un commerce maritime très important au début du XVIIè siècle, et l'industrie du textile s'apprêtait à dépasser celles des Pays-Bas et du Nord de la France. La bourgeoisie anglaise avait littéralement le vent en poupe, et pourtant le roi la dédaignait, ne lui accordait aucun Droit politique.

Charles Ier, né en 1600, est en quelque sorte prédestiné à incarner, dans sa personne, les contradictions de son époque. Son père, Jacques Ier Stuart (1566-1625), roi d'Écosse pendant trente-six ans avant de devenir roi d'Angleterre en 1603, était le théoricien le plus convaincu du « droit divin » : pour lui, l'autorité du roi découle de dieu seul ; les sujets sont tenus à l'obéissance, et toute Rébellion, toute Contestation même, est sacrilège, puisque contraire à l'ordre établi par dieu. C'est ce qu'il appelle, dans un ouvrage au grand retentissement, « la vraie loi des monarchies libres ». Charles Ier hérite de son père cette conception, qui n'a alors rien d'extraordinaire : c'est celle d’Henri IV en Espagne ; ce sera celle de Louis XIV et des autres souverains européens jusqu'à l'ère des Lumières.

Mais, à cette conception de droit divin s'opposent, avec une force croissante dans la première moitié du XVIIè siècle, deux autres principes, l'un et l'autre explosifs dans leurs implications
pratiques : celui du droit supérieur de dieu, c'est-à-dire de la conscience (l'obéissance à dieu passe avant l'obéissance au roi), et celui du Droit du Peuple à Résister à la tyrannie (reconnu en Angleterre par la Grande Charte, la Magna Carta depuis 1215).
Pour Charles Ier, roi légitime, sacré et oint de l'huile sainte lors de son couronnement, son droit divin ne fait et ne fera jamais aucun doute. En tant que « gouverneur suprême de l'église d'Angleterre », titre hérité d'Élisabeth Ière (1533-1603), il ne reconnaît aucune autorité supérieure à la sienne en matière de religion. Il est profondément croyant dans le cadre de cette église anglicane, qui est issue de la Réforme protestante mais conserve bien des traits par lesquels elle reste apparentée à l'église catholique : hiérarchie de prêtres, doyens, chanoines, évêques, archevêques ; liturgie spectaculaire avec cierges, ornements brodés, calices et ciboires d'or ; et surtout, stricte discipline, à laquelle veille le rigide archevêque de Cantorbéry, William Laud.
Sur le plan politique, Charles Ier est persuadé d'agir toujours en conformité avec ses devoirs de souverain chrétien. Ses conseillers (d'abord le duc de Buckingham, son ami d'enfance, assassiné en 1628, puis l'archevêque Laud et, à partir de 1629, l'autoritaire et compétent Thomas Wentworth, devenu en 1640 comte de Straford) le poussent à réagir fermement contre les oppositions, religieuses et politiques, qui se multiplient dès le début du règne.

La théorie du droit divin se traduit, en Angleterre, par la « prérogative royale », expression qu'on pourrait rendre, en termes constitutionnels modernes, par « domaine réservé », assurant au monarque l'autorité entière dans divers domaines, dont la politique étrangère et la défense nationale. Cette « prérogative », Charles Ier entend l'exercer pleinement.
Or, l'Angleterre connaît, depuis le Moyen Âge, un système de contre-pouvoir incarné par le Parlement. Face à la « prérogative royale » s'affirme le « privilège du Parlement », dont les deux fleurons sont le droit exclusif de voter les impôts et la Liberté d'expression pendant les sessions. Avec un souverain autoritaire comme Charles Ier, le conflit est inévitable.
Dès le début du règne, en 1625, le malentendu éclate : le Parlement entend contrôler l'utilisation des crédits votés, le roi s'y refuse absolument ; le Parlement est dissous, les députés renvoyés chez eux. À partir de ce moment, plus une année ne se passera sans conflit entre les deux conceptions du pouvoir. Peu à peu se forme une opposition organisée au gouvernement royal, dont les chefs sont des bourgeois régulièrement élus au Parlement, John Eliot (1592-1632), John Pym (1584-1643) et John Hampden (1595-1643).
En 1627, le favori du roi, le duc de Buckingham échoue lors d'une expédition destinée à rompre le siège de la Rochelle, le Parlement entreprend alors contre lui une procédure d'impeachment (d’éviction du pouvoir, bref de licenciement). Le roi répond par la dissolution du Parlement. Le nouveau Parlement lui demande de signer la Petition of Right. Charles accepte car il a besoin du soutien du Parlement pour pouvoir lever de nouveaux impôts.
Dans l'Angleterre et l'Écosse du XVIIè siècle, le point sur lequel se cristallise le débat politique est la religion. L'autorité de l'église anglicane, étroitement liée à celle du roi (« pas d'évêque, pas de roi », disait Jacques Ier), est rejetée avec une obstination croissante par les calvinistes, qui veulent le retour à une église plus austère, plus « pure », d'où leur nom de « puritains ». En Écosse, les calvinistes dominent l'église nationale, dite « presbytérienne », entièrement Indépendante de celle d'Angleterre. En Angleterre, les puritains accusent Charles de vouloir rétablir le catholicisme.
Puritains et presbytériens sont les bêtes noires de Laud et de Charles Ier, et les sanctions contre les pasteurs Rebelles se multiplient. Avec une rare maladresse, l'archevêque durcit ses positions vers 1630. Il impose la stricte observance du livre de prière anglican, cible principale des critiques puritaines. C'est surtout avec l'Écosse que le conflit s'envenime. Laud pousse Charles Ier à imposer aux rudes presbytériens la hiérarchie épiscopale et la liturgie anglicane. En résultent une Emeute, qui éclate à Édimbourg le 23 juillet 1637, puis la constitution d'une ligue, ou Covenant, à laquelle les Écossais adhèrent en masse pour défendre leur Liberté de conscience. Charles Ier réagit conformément à son caractère : il déclare le Covenant illégal et se prépare à rétablir son autorité par la force. Ce sera la « guerre des évêques », qui marque le début de la Révolution en août 1640.
Mais, dans l'Angleterre bouillonnante des années 1630-1640, anglicans et puritains ne sont pas seuls. Les catholiques, persécutés depuis Élisabeth Ière, exclus par la loi de la fonction publique, sont protégés par la reine Henriette-Marie, sœur de Louis XIII, qui est française. Surtout, de plus en plus de croyants « Indépendants » ne veulent obéir qu'à leur propre conscience et refusent toute autorité ecclésiastique. Les sectes se multiplient, qui aux yeux du roi Charles et de ses conseillers mènent le pays à l'Anarchie (autant dans le sens d’absence de chef que de désordre).

Pour faire la guerre aux Écossais, il faut de l'argent ; or seul le Parlement peut voter les crédits nécessaires. Le roi Jacques Ier, lors de son accession au trône, hérita déjà de dettes royales énormes, malgré la politique restrictive d'Elisabeth I.
Depuis neuf ans, Charles Ier s'est arrangé pour gouverner sans Parlement (la convocation et la dissolution de l'assemblée faisant partie de la fameuse prérogative) en ayant recours à des expédients financiers, emprunts forcés, taxes diverses, dont la légalité est contestée par de nombreux juristes et contribuables. Ces procédés ne sont pas illégaux en soit mais sont perçus comme contraires à l'esprit de la tradition, et ils entretiennent des rancœurs.
Dans ces conditions, le Parlement convoqué pour financer les opérations militaires en Écosse, qui se réunit le 18 avril 1640, est mort-né : il est dissous dix-sept jours plus tard, sans que rien ne soit voté. Cependant, la campagne, engagée à la fin de l'été, tourne mal pour le
roi : les Écossais du Covenant entrent en Angleterre et occupent Newcastle. Charles Ier, la mort dans l'âme, doit convoquer un nouveau Parlement pour le 3 novembre 1640. Malheureusement pour lui, cette fois, il n'a plus aucun moyen de s'opposer efficacement aux députés. Les caisses du trésor sont vides, il n'y a pas d'armée royale en état de combattre, le gouvernement est violemment impopulaire, l'église de Laud a de plus en plus d'adversaires dans la bourgeoisie et même dans la noblesse. Le Parlement a la haute main, et il s'en rend parfaitement compte.
Dès le début de la session, l'assemblée, dominée par l'énergique personnalité de John Pym (« le roi Pym », comme on dira bientôt) vote une série de mesures Révolutionnaires. On dirait les États généraux de 1789 : interdiction pour le roi de rester plus de trois ans sans convoquer un Parlement ; annulation de tous les emprunts et taxes illégaux décrétés par le roi depuis 1631 ; interdiction de dissoudre le Parlement sans l'autorisation des députés. « C'est la loi du Parlement perpétuel » ironise Charles. Mais le parlement refuse les crédits que le roi réclamait et exige de son côté l'exécution du chancelier Strafford et de l'archevêque de Canterbury, Laud, en tant que traîtres. Le souverain, impuissant, signe toutes ces mesures. Pis que tout, il finit par consentir à la condamnation de son conseiller et ami Strafford, qui est exécuté le 12 mai 1641.
En même temps, Londres s'agite : des Emeutes éclatent un peu partout, des cris de mort sont poussés contre la reine. Enhardi, le Parlement vote une « Grande Remontrance », véritable acte d'accusation contre la royauté. Il exige en outre le contrôle du choix des ministres, qui représentent le pouvoir exécutif. La rupture entre le roi et son parlement devient inévitable.
Cependant les paysans passaient déjà à l'action et prenaient les terres des nobles pour les cultiver. Alors le roi demanda qu'on lui livre les meneurs et fit occuper le parlement par ses troupes : en 1642, Charles Ier pénètre dans le parlement pour tenter d’arrêter cinq députés. Cela provoque un Soulèvement à Londres, ce qui oblige le roi à se réfugier à Oxford. Laud est arrêté et emprisonné à la tour de Londres. Toute la vieille constitution monarchique du royaume est ébranlée.
Dès lors, la guerre civile est inévitable. Charles Ier rallie ses partisans à Nottingham, pendant que le Parlement lève une armée. La première guerre civile a lieu de 1642 à 1645. Le Long Parlement contourne la volonté du roi et monte une armée dirigée par le comte d'Essex afin de contrer une invasion écossaise ainsi que les actions de reprise de pouvoir du roi par les Royalistes. Au début, les armes favorisent plutôt le roi, qui s'installe à Oxford et tente d'y réunir un contre-Parlement. Le roi réussissait à reconquérir presque la moitié du territoire anglais, mais surtout des régions arriérées, avec une population parsemée, tandis que les grandes villes étaient acquises pour la Révolution.
Le camp du parlement était au début dominé par les presbytériens (grands propriétaires fonciers, riches commerçants et banquiers). Leur manière de mener la guerre était indécise et bien que l'armée du parlement était supérieure en nombre, elle subissait une défaite après l'autre. Désespérant de venir à bout des troupes royalistes, le Parlement élu en 1640, de plus en plus dominé par les puritains, conclut une alliance avec les presbytériens d'Écosse. Après la dictature religieuse de Laud (finalement exécuté le 16 janvier 1645) s'établit celle des calvinistes. Le Parlement, jusqu'alors populaire, commence à faire figure d'oppresseur, et les querelles de personnes le paralysent après la mort de Pym en décembre 1643.

Alors que les chefs de l'armée parlementaire suivent avec réticence l'évolution des événements, un obscur député, Oliver Cromwell, sort de l'anonymat et prend un ascendant de plus en plus marqué. Député au parlement en 1628, Olivier Cromwell (fermier-gentilhomme, membre de la gentry jusqu'au début de la première guerre civile) soutient ce dernier en organisant une troupe parmi ses voisins, dès le début de la guerre. Ce soldat réaliste sait estimer la supériorité de la partie adverse et comprend vite que la victoire de son camp ne peut être obtenue qu'avec des soldats dévoués à la cause. En 1643, il lève une troupe de cavalerie organisée selon des principes Démocratiques (officiers élus par la troupe, discussions idéologiques...) : les « Ironsides » (côtes de fer). Sa milice armée est divisée en deux camps : les Indépendants constitués par les officiers, et les soldats. De cette troupe émergent des groupes politiques radicaux appelés les « levelers » (Niveleurs) et les « diggers » (Bêcheux). Pour eux, l’édifice politico-religieux qui soutient la monarchie et l’aristocratie est une fable et une usurpation du pouvoir.
Les Niveleurs s'opposaient aux privilèges dont jouissaient les classes dirigeantes de l'ancien régime tout en défendant la propriété privée et en reconnaissant qu'une société devait accorder des statuts particuliers aux personnes accomplissant les tâches nécessaires au gouvernement et au maintien de l'ordre. Leur but était essentiellement l'Egalisation des richesses.
Les Bêcheux, ou Piocheurs étaient une faction chrétienne, fondée en 1649 par Gerrard Winstanley. Se faisant appeler Vrais Niveleurs à leurs débuts (True Levellers), le public finit par les baptiser « Bêcheux » en raison du mode de vie qu'ils prônaient. Leur nom s'explique par leur croyance au communisme chrétienne, tel que rapporté dans les Actes des Apôtres. Les Bêcheux tentèrent de réformer l'ordre social existant par un style de vie strictement agraire (refusant l'enclosure
act : l'appropriation privée des prés communaux et plus généralement des terres communales, terres qui étaient auparavant mises en commun par les paysans et habitants), s'organisant autour de petites communautés rurales Autonomes et Egalitaires. Le mouvement des Diggers s'est éteint vers 1652 en raison de la destruction de leurs colonies par les propriétaires terriens locaux.
Les Indépendants, soutenus par la majorité du Peuple de plus en plus mécontent, prennent la direction de l'armée. En 1645, le parlement charge Cromwell (nommé lieutenant-général) de réorganiser l'armée sur le modèle de ses propres troupes. Une grande réforme militaire crée en 1645 l'armée dite du « Nouveau Modèle », où les Indépendants, qui rejettent autant la dictature puritaine que l'anglicane, sont prépondérants. Les paysans et les artisans représentaient alors l'essentiel des troupes et des officiers simples, l'organisation fut centralisée et la solde payé régulièrement. Le chef de l'armée était Lord Fairfax, Cromwell étant son adjoint. Ce sera « l'armée des saints », qui raflera la mise sous la conduite de Cromwell et à son profit.
Qui est donc ce nouveau venu ? Cromwell se consacra à l'exploitation de ses terres et à sa charge de juge de Paix, qui lui fit prendre contact avec les réalités sociales. A 28 ans, il fut élu député après avoir surmonté une crise religieuse dont sa foi sortit fortifiée. En 1645, il a quarante-six ans. Issu d'une famille honorable mais pauvre de la région de Cambridge, il est profondément croyant, assez tolérant (même si il montra surtout sa détermination à défendre le protestantisme le plus pur), mais refuse absolument l'autorité des évêques anglais aussi bien que celle des pasteurs puritains et presbytériens. Sa relation avec dieu est ardente mais directe, et ne souffre pas d'intermédiaires. Il méprise les députés, bavards impuissants, et se trouve à l'aise dans l'armée, où il compte de plus en plus de partisans. Le 16 juin 1645, il écrase l'armée royale à Naseby près de Coventry : l'armée paysanne anéantit l'armée royale et faisait 5000 prisonniers, sans parler de l'artillerie complète.
Charles Ier se réfugie auprès des Écossais, qui le livrent au Parlement (moyennant un forfait de 400 000 livres). Le 2 juin 1647, un coup de force militaire s'empare du roi, que Cromwell tient désormais en son pouvoir. À partir de ce moment, les événements se précipitent.
Les bourgeois anglais avaient obtenus ce qu'ils voulaient et pensaient renvoyer les soldats, les paysans et les artisans. Mais ceux-là ne se laissent pas faire. Un nouveau parti s'est constitué à ce moment : les Niveleurs, dont le représentant le plus important était John Lilburne. Libéré en 1640 sur ordre du Long Parlement, il a rallié la New Model Army où il obtint le grade de lieutenant-colonel en 1645. Devant le refus affiché par les hommes de Cromwell de payer et d’accorder aux Niveleurs des Droits politiques Egaux, plusieurs soldats manifestèrent leur mécontentement. Lilburne prit alors la tête des Niveleurs et rédigea avec eux de nombreux pamphlets en très peu de temps. Il fut à nouveau emprisonné en 1649 avec ses amis.
Les Niveleurs (Egalisateurs, comme ils furent appelés par leurs ennemis) revendiquaient les mêmes Droits pour tous et que les terres des nobles passent aux mains des paysans. Les Niveleurs étaient très nombreux dans l'armée et parmi les artisans dans les grandes villes. Lorsque le parlement voulu dissoudre l'armée, ils procédèrent à des élections de conseils de soldats, appelés agitateurs. Ainsi l'armée était divisée en deux : la majorité des officiers était du côté des « Indépendants » tandis que les soldats étaient des Niveleurs. Alors Cromwell institua un conseil général de l'armée, constitué de deux représentants des Niveleurs et deux des Indépendants de chaque régiment. Ce conseil général de l'armée se réunit à Putney, près de Londres, pour discuter les objectifs de la Révolution, mais sans résultat. Les débats de Putney, du 28 octobre au 11 novembre 1647, sont une série de discussions ayant eu lieu entre les membres de la New Model Army et les Niveleurs au sujet d'une nouvelle constitution pour l'Angleterre.
Suite aux débats de Putney, Oliver Cromwell impose The Heads of the Proposals au lieu du Agreement of the People des Niveleurs. L'Agreement of the People était un contrat social pour le gouvernement anglais Révolutionnaire. Le document clamait le droit au suffrage universel masculin et un gouvernement plus Egalitaire et offrant une meilleure représentation à la Chambre des communes. Lilburne expose quelques principes jugés comme Révolutionnaires :
* Droit pour chacun d'élire ses représentants (tous les deux ans),
* Liberté de culte et d'expression,
* Egalité de chacun devant la loi,
* Protection de la vie et de la propriété de chacun,
* Abolition de la peine de mort, sauf pour les crimes de sang,
* Proportionnalité des peines,
* Suppression de l'incarcération pour dettes impayées,
* Interdiction de la conscription militaire et protection des objecteurs de conscience,
* Fin des monopoles légaux (en particulier celui de l'imprimerie, qui facilite la censure) et des taxes sur les denrées,
* Impôts proportionnels.

On notera ici la défense du suffrage universel, d'autant plus exemplaire dans ce contexte de guerre religieuse que les puritains, auxquels appartenaient les Levellers, rejetaient cette idée. En effet, la plupart des sectes puritaines désapprouvaient ce type de réforme, car elle risquait de mettre les « saints » hommes sous la coupe réglée de la « canaille ». A ce sujet, soit la proposition de Lilburne s'explique par une sorte de scepticisme religieux soit elle participe d'une solution théologique originale : à l'encontre du pessimisme augustinien, Lilburne professait une théologie inspirée de l'antinomianisme. Pour Lilburne, le Christ était mort pour sauver, non une poignée d'élus, mais bien toute l'humanité. De là, le chef des Niveleurs tire la conclusion que l'humain d'après la Chute n'est pas voué à subir le pouvoir politique. Et de justifier ainsi sa position : « De même que dieu a créé chaque humain Libre en Adam, de même tous sont également nés Libres, et ils sont Libérés dans la grâce par le Christ, aucune faute des parents ne suffisant à priver l'enfant de cette Liberté. Et bien que cette coutume mauvaise et non chrétienne de la servitude ait été introduite par le conquérant normand, elle n'était qu'une usurpation violente de la loi sous laquelle nous avons été créés, de la nature et elle est maintenant, depuis que la lumière de l'Evangile a brillé, totalement abolie comme étant une chose odieuse au regard de dieu comme au regard de l'humain ».

Les Niveleurs espérait que la nouvelle constitution soit basée sur l'Agreement, mais sa version définitive s'est révélée être beaucoup moins Révolutionnaire. Par conséquent il y avait des Révoltes dans l'armée. Cromwell décide alors de renvoyer le conseil général de l'armée et de réprimer les Niveleurs. Le 17 novembre 1647, la Mutinerie de la New Model Army éclate à Corkbush Field : les soldats avaient reçu l'ordre de signer une déclaration de loyauté envers Thomas Fairfax, le commandant-en-chef de l'armée, ainsi qu'envers le Army Council. Ils refusent et l'un des chefs Mutins, Richard Arnold, est exécuté.

La deuxième guerre civile a lieu de 1648 à 1649. Au printemps 1648, la noblesse avait réussi à former une nouvelle armée parmi les presbytériens en écosse pour écraser la Révolution. Sous la menace, les deux factions de l'armée s'unissent contre l'ennemi commun. La New Model Army met en déroute des insurrections royalistes dans le Surrey et le Kent. À la bataille de Preston, elle met fin à une invasion écossaise. C'est une bataille clé de la première Révolution anglaise, remportant la victoire sur les royalistes et les Écossais.
Cromwell offre alors à Charles Ier de négocier (offre sincère ou simple leurre, allez savoir), mais Charles finasse, joue double jeu, tente de s'évader, est repris, et Cromwell décide d'en finir. Le Parlement est peu enclin à juger son souverain légal : plus de deux ans s'écoulèrent avant son exécution. Ce délai s'explique par les courants contradictoires qui agitaient le Parlement. En effet, les presbytériens, partisans d'une église fortement structurée, soutenus par les Ecossais, s'opposaient aux Indépendants, partisans de la Liberté au sein du protestantisme ; ce conflit religieux se doublait d'un conflit politique qui opposait royalistes et républicains. Les vainqueurs s'étaient divisés, et des tractations avaient lieu entre le Parlement, effrayé des options politiques de l'armée, qui n'avait pas été payée et qui refusait de se séparer, et le roi. Cromwell, convaincu de la duplicité du roi, qui complotait avec les Ecossais repentis, écrasa ces derniers.
Pour plus de sécurité, le Parlement est épuré (très réduit Parlement croupion), quatre-vingt-seize députés jugés trop tièdes sont chassés manu militari (tout membre de la Chambre des communes qui n'est pas du côté de la religion, puritaine, des Independents ou du côté des Grandees, les officiers supérieurs de la New Model Army, est retiré de force du Parlement), et une commission soigneusement choisie est constituée afin de juger le roi pour trahison. Jamais n'avait été affirmé de façon aussi éclatante le principe de la supériorité du pouvoir populaire sur le pouvoir royal. Cromwell en est parfaitement conscient (« cruelle nécessité ») car il n'éprouve pas de haine personnelle contre Charles Ier : c'est bien le roi qu'il faut éliminer, en tant que roi. Quelques jours après l'exécution, une loi votée par ce qui reste du Parlement décrète la fin de la monarchie, « danger pour la Liberté et la sécurité du Peuple », et instaure la république.

Cette république, inaugurée le 19 mai 1650, ne durera pas longtemps. Cromwell, qui dispose du pouvoir effectif grâce à l'armée, se trouve bientôt aux prises avec les extrémistes politiques et religieux, ceux qu'aujourd'hui on appellerait volontiers des Anarchistes, tels les « Niveleurs » qui veulent établir une Egalité absolue entre les humains au nom de l'Évangile et refusent toute autorité.
Des travailleurs et des paysans sans fermes, à Whalton-on-Thames, dans le Surrey, occupèrent la terre communale en 1649 et commencèrent à la sarcler et à l’ensemencer. On les appela les Diggers, les « Bêcheurs ». Ils voulaient vivre ensemble, mettre en commun les fruits de la terre. Plusieurs fois, les propriétaires terriens excitèrent contre eux des foules déchaînées. Villageois et soldats les attaquèrent et détruisirent la récolte. Quand ils coupaient du bois dans la forêt domaniale, les seigneurs les dénonçaient. Ils disaient qu’ils avaient violé leur propriété. Les Bêcheurs se sont alors transportés à Cobham Manor, où ils ont construit des maisons et semé du blé. La cavalerie les agressa, détruisit les maisons, piétina le blé. D’autres comme eux s’étaient réunis dans le Kent et dans le Northamptonshire. Une foule en tumulte les éloigna. Les idées Utopiques, où le sectarisme le disputa à l'inspiration, et la générosité sociale des « Partageux » se heurtèrent à la défense de la propriété : la loi les chassa, mais sans hésiter ils reprirent leur chemin.

Cromwell est, fondamentalement, un homme d'ordre. Ce qu'il a en vue est le règne de dieu, dont il est l'interprète et l'instrument privilégié. Pour Cromwell il restait encore deux problèmes à résoudre : briser l'influence des Niveleurs, qui rêvaient d'une Démocratie sociale et Egalitaire, et mater les Irlandais ainsi que les Ecossais. Ce qu'il fit en un seul coup. En menant son armée en Irlande, où il faisait une guerre cruelle contre les Irlandais catholiques, les Niveleurs en Angleterre étaient affaiblis. En même temps il divisait les Ecossais en donnant des terres pris des Irlandais aux riches bourgeois écossais. Car au cours de cette guerre en Irlande qui a durée 4 années, il faisait brûler chaque village et chaque ville. Ensuite il allait avec ses troupes en Ecosse. En effet, Charles II, le fils de Charles I, était devenu roi des Ecossais. Au bout de quelques batailles Charles II fut forcé de s'exiler en France en 1654.
Dès 1652, il n'a plus de rival. Il rétablit l'ordre en Angleterre, qu'il gouverne d'une poigne de fer. Mais Cromwell s'accommodait mal des prétentions légalistes des bourgeois du Rump. S'appuyant sur l'armée, il dispersa le Parlement croupion (rump) : le 20 avril 1653, le Parlement est dissous par la force (on croirait, toutes proportions gardées, vivre par anticipation le 18 brumaire de Napoléon Bonaparte). Alors que Bonaparte se fera proclamer premier consul, Cromwell, installé à la résidence royale de Hampton Court, prit le titre de « lord-protecteur de la république d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande » (en fait, maître absolu). Les Parlements convoqués n'eurent qu'une brève existence.
Cette dictature militaire se doublait d'une dictature puritaine : stricte observance des dimanches, interdiction des spectacles, des courses, des combats de coqs. Ses ennemis le qualifient de « tyran hypocrite », moquant sa manie de parler au nom de dieu ; mais tout semble lui réussir, à l'intérieur comme à l'extérieur. Dans le domaine extérieur, l'Acte de navigation (1651) prépara la prépondérance maritime anglaise. Il engage la guerre contre la Hollande, qu'il gagne. Il s'allie à la France de Mazarin contre l'Espagne.
Le Conseil des officiers élabore alors l' « instrument de gouvernement », sorte de constitution qui institua une dictature militaire.
Songe-t-il, alors, à devenir roi ? Tout porte à le croire. Il est qualifié d'altesse, s'entoure d'un faste royal. Pourtant, en mai 1657, quand un nouveau Parlement lui offre la couronne, il la refuse. Hypocrisie ? Scrupule sincère ? Simple manœuvre ? Plutôt crainte de la réaction des régiments, son seul soutien.
Toujours est-il que, s'il n'a pas le titre de roi, il en a tous les pouvoirs. Toute l'Europe s'attend à ce qu'il franchisse le dernier pas. Mais il meurt, inopinément, âgé de cinquante-neuf ans, le 3 septembre 1658. Pour ses funérailles, il portera la couronne royale. Son fils Richard lui succédera, avant d'abdiquer, quelques mois plus tard, et de laisser la place au fils de Charles Ier, Charles II, réfugié aux Pays-Bas. En effet, après la mort de Cromwell, le général George Monk (gouverneur de l'Ecosse), craint que la nation ne sombre dans le désordre et cherche à rétablir la monarchie. De fait, les bourgeois du parlement décident de rappeler Charles II pour en faire leur roi. Méprisant la beauté et la pompe, les puritains de Cromwell avaient imposé une tyrannie spirituelle telle que le retour sur le trône de Charles II en 1660 fut accueilli comme une libération après toutes ces années de vie triste et sombre.
Cependant, quand celui-ci revient, il est loin de jouir du même pouvoir que son père. Le véritable pouvoir réside désormais au Parlement. Charles II, comme punition à un exemple à ne pas suivre, exhuma de sa tombe le cadavre de Cromwell pour lui faire subir le rituel d'exécution post-mortem le 30 janvier, date anniversaire de l'exécution de Charles Ier. Son corps est jeté dans un puits et sa tête exposée sur un pieu devant l'abbaye de Westminster pendant 20 ans.

Peut alors se poser la question : tant de sang, tant de deuils, tant de ruines pour aboutir au retour du roi Stuart, la Révolution aurait-elle eu lieu en vain ? Pas tout à fait. Charles II ne régnera pas comme Charles Ier : question de caractère, certes, mais aussi de contexte. Plus personne, en Angleterre, même le roi, ne parlera désormais de monarchie absolue. La Liberté religieuse est acquise une fois pour toutes (sauf pour les catholiques, et ce pour longtemps). Les Droits du Parlement ne seront plus jamais remis en question. Tel est le legs de la Révolution de 1640, qui sera consolidé à la fin du siècle par la deuxième Révolution, celle de 1688 : en 1685 le frère de Charles, Jacques II, monte sur le trône et croit pouvoir rétablir une monarchie absolue. Au bout de trois ans la bourgeoisie perdit patience et invita Guillaume III d'Orange à devenir leur roi. Celui-ci débarque en Angleterre sans trouver de résistance et se met sur le trône. Mais pour être sûr qu'il n'y aurait plus de malentendu, le parlement lui impose une constitution bien serré. Et dans l'avenir, l'héritage de la monarchie devait passer à la maison d'Hanovre, petit prince insignifiant d'Allemagne.

En France, de 1651 à 1652, le parlement et les princes manipulent le Peuple pour appuyer leur lutte contre l´absolutisme royal incarné par Mazarin, le régent de la couronne : c’est la Fronde parlementaire. L´entrée en lice du Peuple, comme en 1789 utilisé pour renverser le pouvoir puis réprimé pour stabiliser la nouvelle forme étatique toujours défavorable à ses aspirations, inquiète la noblesse et la bourgeoisie qui manœuvrent pour protéger leurs privilèges contre la centralisation absolue et l’état de fonctionnaires plutôt que de copinage.

En Russie aussi les choses allaient bouger. De 1668 à 1671, une Révolte des cosaques du Don, dirigée par Stenka Razine, dans la région de la Volga, fit vaciller le régime.
Une guerre contre la Pologne (1654-1667) et contre la Suède (1656-1658) demanda de lourds sacrifices au Peuple russe. Les taxes augmentèrent et la conscription se fit plus forte. Énormément de paysans espéraient échapper à cela en rejoignant les Cosaques dirigés par Stepan Razine qui furent aussi rejoints par beaucoup de représentants de groupes exclus par le gouvernement russe, tels les classes les plus basses de la société et les ethnies non russes oppressées.
Le premier exploit considérable de Razine fut de détruire la grande caravane d'eau constituée de nombreux bateaux de fret transportant de grandes richesses appartenant notamment à de riches marchands moscovites ou au patriarche. Razine descendit la Volga avec une flotte de quarante cinq galères, capturant les forts importants de cette voie et dévastant le pays. Au début de l'année 1668 il vainquit le voïvode Yakov Bezobrazov, envoyé contre lui depuis Astrakhan, et durant le printemps il embarqua pour une expédition punitive en Perse qui dura dix huit mois.
Le Peuple était alors fasciné par ses aventures. Les régions russes les moins sujettes à la loi, près d'Astrakhan, où l'atmosphère était dangereuse et où beaucoup de gens étaient encore nomades, étaient propices à une Rébellion comme celle de Razine.
En septembre 1669, effrayés par la puissance de Razine, les voïvodes d'Astrakhan lui ouvrirent les portes de la ville en échange d'une part de son butin.

En 1670, Razine, pendant son retour vers le quartier général cosaque situé sur le Don, commença une Rébellion ouverte contre le gouvernement, capturant Cherkassk, Tsaritsyne et d'autres lieux. Il pénétra le 24 juin dans Astrakhan même, avec une armée de 7000 hommes surtout composée de cosaques pauvres et de paysans fugitifs. Après avoir massacré tous ceux qui s'opposaient à lui, dont deux princes prozorovsky, et pillé les riches bazars de la ville, il fit d'Astrakhan une république cosaque, divisant la population en milliers, centaines et dizaines, avec leurs propres officiers. Dirigés par des veches (assemblées russes) ou des assemblées générales, leur première mesure fut de proclamer Stepan Razine leur gosudar, c'est-à-dire leur souverain.
Après trois semaines de carnages et de débauches, Razine quitta Astrakhan avec deux cents bateaux remplis de troupes pour établir la république cosaque le long de la Volga, afin d'avancer ensuite jusqu'à Moscou. Saratov et Samara furent capturées, mais la ville de Simbirsk résista, et après deux batailles sanglantes près de la rivière Sviyaga
(1er puis 4 octobre), Razine fut mis en déroute et s'enfuit par la Volga, laissant la majorité de ses troupes et de ses fidèles aux mains des vainqueurs.
La défaite de Simbirsk s'explique surtout par le fait que les troupes de Razine, fortes de vingt mille combattants, formaient une armée indisciplinée et mal organisée, qui affronta des troupes régulières entraînées selon les méthodes occidentales.
Mais la Rébellion se propagea par d'autres moyens. Les émissaires de Razine, partis de Tsaritsyne armés de proclamations enflammées, allèrent dans les gouvernements modernes de Nijni-Novgorod, Tambov, Penza et même jusqu'à Moscou et Novgorod. Il ne fut pas difficile d'inciter la population oppressée à la Révolte par la promesse d'une délivrance. Razine proclama que son objectif était de renverser les boyards et les officiers, d'installer l'absolue Egalité dans toute la Moscovie, en supprimant les hiérarchies. Razine proclamait son hostilité aux boyards et aux maîtres mais ne faisait pas du tsar son ennemi (la rumeur voulait alors que Razine avait pour compagnons le tsarévitch Alexis et le patriarche Nikon disgracié). Le Peuple et les soldats firent bon accueil aux idées de Razine, et les tribus indigènes souhaitèrent même renverser l'ordre établi. Les populations de la Volga, les Tchouvaches, les Maris, les Mordves, les Tatars se joignirent aux Insurgés. Toute la région de la Volga et l'est de l'Ukraine s'étaient Soulevés, les paysans assiégeant les couvents et mettant à sac les domaines.

Au début de l'année 1671, l'issue de la Lutte était encore douteuse. Huit batailles menées durant l'Insurrection entrainèrent des signes d'épuisement de la part des troupes de Razine, qui n'étaient pas composées de soldats réguliers et qui n'avaient pas l'entrainement nécessaire à une guerre, et cela continua six mois. Cependant, à Simbirsk, le prestige de Razine avait été dissipé. Même ses propres campements à Saratov et Samara refusèrent de lui ouvrir leurs portes et les Cosaques du Don, apprenant qu'il avait été excommunié par le patriarche de Moscou, se déclarèrent même hostiles. En 1671, lui et son frère Frol Razine furent capturés à Kaganlyk, sa dernière forteresse, et acheminés par les autorités cosaques jusqu'à Moscou, où, après torture, le 6 juin 1671, Stepan fut traîné, pendu et équarri sur la Place Rouge.
Astrakhan, dernier foyer de la Révolte, se rendit à son tour quelques mois plus tard.

La Révolte de Razine fut spontanée, locale, sans programme politique bien arrêté. Même s'il combattait le système féodal, il se proclamait pour un bon tsar. Cependant, son œuvre fut importante. De nombreuses chansons populaires racontent son histoire et en font un héros. Suite à cette Révolte, le gouvernement étouffa l'Insurrection et durcit sa politique, menant des représailles massives.
La Révolte de Razine fut enseignée dans les livres d'histoire de l'URSS. Elle constituait, selon les historiens de l'URSS un acte préRévolutionnaire, en quelque sorte une prémisse de la Révolution de 1905 car Razine est décrit comme un Libérateur du Peuple se Rebellant contre les autorités tyranniques tsaristes, et obtenant le soutien du Peuple russe.
Selon certains livres, l'œuvre de Razine fut un vigoureux acte de Lutte du Peuple pour sa Libération, une importante étape de la formation de ses traditions Révolutionnaires :
* Trotsky se réfère dans ses écrits souvent à Stepan Razine, présenté comme meneur de Soulèvement paysan. D'après lui, ces derniers ont permis à Razine et Pougatchev d'émerger, puis servirent de fondations à la Lutte d'autres classes de la population. Le cas de Razine montre selon lui qu'une Révolution ne peut être que paysanne : « dans l'Histoire, la paysannerie ne s'est jamais élevée de manière indépendante à des buts politiques généraux. Les mouvements paysans ont donné un Stenka Razine ou un Pougatchev et, toujours réprimés, servirent de fondation à la Lutte d'autres classes. Il n'y a jamais eu nulle part de Révolution que purement paysanne » ;
* Bakounine, lui, voyait dans la Révolte de Razine l'œuvre d'une minorité de déclassés et de hors-la-loi et de bandits, qui, selon lui, devaient être les moteurs de la Révolution russe suivante.

Razine préfigure la Révolte de Iemelian Pougatchev, également menées par les cosaques du Don, un vaste mouvement antiféodal dans toute la petite Russie qui ébranla de 1773 à 1775 le pouvoir de Catherine II.
Cette Révolte a lieu dans une région frontalière et tampon, le Iaïk, à l’est de la Volga. Elle a pu rassembler jusqu’à 4 millions d’habitants. Les Rebelles sont des cosaques, des fugitifs militaires, paysans ou politiques, des peuples locaux : Bachkires, Tartares, Kalmouks (populations nomades, généralement musulmanes qui en général ont subi une sévère répression dans les années 1735 – 1765), des victimes du servage (serfs paysans ou serfs d’usine).
La grande Révolte de 1773-1775 s’inscrit dans un contexte de tension grandissante au sein des communautés cosaques, à mesure que s’étendait inexorablement sur eux le pouvoir « régulateur » de l’état russe. Elle fut déclenchée après cinq années de guerre, de peste, de hausse des prix, de services et de levées de plus en plus écrasantes. Beaucoup des sujets de mécontentements cosaques avaient été exprimés par les cahiers et les doléances de leurs députés à la commission législative, confirmés par l’agitation continuelle qui suivit, entre la fin des années 60 et celle des années 70. Il y eut alors une répression sévère (amende collective, travaux forcés, knout…) de toutes les Mutineries, séditions et oppositions en tous genre au gouvernement russe. Dans une telle situation, le bruit qu’un autre tsar vivait qui ferait droit aux revendications des mécontentements, ne pouvait qu’éveiller des échos.

Fils d'un cosaque du Don, petit propriétaire terrien, marié à une cosaque Sofia Nedioujeva en 1758, il participa, la même année, à la guerre de sept ans sous le commandement du comte Zakhar Tchernychev. Dans la première guerre russo-turque, 1768-74, Pougatchev, maintenant un cosaque khorunjiy (correspondant au rang dans l'armée de podporoutchik, ou sous-lieutenant), servit sous le comte Pierre Panine et participa au siège de Bender.
Rendu à la vie civile, il passa plusieurs années à errer et plus d'une fois les autorités le firent jeter en prison pour vagabondage.

En 1761 Pierre III dans son « Acte sur la liberté de la noblesse » libère celle-ci de tout service obligatoire envers l'état à l'exception du service militaire en temps de guerre. Le bruit court que le nouveau tsar se prépare à abolir le servage. C'est à ce moment-là que Catherine, profitant du mécontentement nobiliaire, s'empare du pouvoir. Le couple se déteste et comme de bien entendu ne donne le jour à aucun héritier pendant huit ans, au grand mécontentement de la tsarine Élisabeth qui pousse Catherine à prendre un amant. Le 9 juillet 1762, trois régiments de la garde du tsar Pierre III se détournent de leur maître et prêtent serment de fidélité à son épouse, Catherine, « pour la défense de la foi orthodoxe et pour la gloire de la Russie ». Leur révolte est animée par le propre amant de la reine, Grégoire Orlov. Le tsar, honni de la noblesse pour ses sentiments germanophiles (sa femme étant prussienne), abdique dès le lendemain. Il meurt une semaine plus tard dans sa retraite, sans doute tué par l'un des frères Orlov dans une querelle d'ivrognes. Son corps, ramené à Saint-Pétersbourg, est exposé aux yeux du Peuple. Ainsi débute le règne immense de Catherine II la Grande. Mais la prise de pouvoir de Catherine II suscite des mécontentements. Malgré cette preuve publique, des imposteurs, originaires de multiples provinces, tentent de se faire passer pour le tsar défunt. Le plus célèbre d’entre eux est Pougatchev.

En 1767 Catherine publie son programme dans une « Instruction ». Ce texte, inspiré par l'Esprit des lois est à tel point libéral pour l'époque que sa publication sera interdite en France. Elle convoque une Commission législative (comparable aux États généraux de 1789) dans laquelle toutes les couches de la population seront représentées, excepté le clergé et les paysans serfs.
La Commission ne participa pas directement à l'élaboration de nouveaux codes, mais elle examinera 1 441 cahiers de doléances dont 1 066 contenaient des revendications paysannes. Ses travaux dressent un tableau général de la situation économique et sociale du pays. Pour la première fois il y eut un débat très vif sur le servage, démontrant la nécessité d'une réforme radicale.
Les travaux de la Commission atteindront de larges couches de la société russe grâce au développement de l'imprimerie et de la presse. Cela entraîne deux conséquences : le mécontentement de la noblesse terrienne qui voit le sort pénible des paysans étalé au vu et au su de tous ce qui entraîne un raidissement encore plus grand vis-à-vis des paysans ; d'autre part, le discours très libéral de l'impératrice suscite des espérances qui, déçues, conduiront en 1773-1774 à la Révolte conduite par Pougatchev et qui sera l'une des plus dramatiques de l'histoire de l'empire.

Repris le 1er juillet 1770 à Kazan après avoir déserté, Pougatchev s’évade et réapparaît dans la steppe où il affirme être le tsar Pierre III. En 1773, après avoir fréquenté les monastères des vieux croyants qui exercèrent une influence considérable sur lui, il se proclama soudainement le tsar Pierre III et organisa l'Insurrection des cosaques Yaik qui déclencha une Jacquerie de toute la petite-Russie (basse Volga). Promettant l’abolition du servage aux paysans, il s’entoure de Rebelles et prend d’assaut de nombreuses fortifications.
Le système du servage, souvent plus proches de l'esclavage personnel que de l'asservissement à la terre, propre à la Russie s'est constitué au cours du XVIIIè siècle, sous les règnes des tsars réformateurs de la dynastie des Romanov, Pierre Ier le Grand et Catherine II, à contre-courant donc du reste de l'Europe (qui l’abolira en 1815 au plus tard, alors qu’il subsiste en Russie jusqu'en 1861). Une telle pratique répond alors à deux sortes de considérations : il s'agit au départ d'une réaction défensive contre la fuite d'une main-d'œuvre indispensable pour assurer la simple consommation de la noblesse, mais c'est aussi un moyen pour les tsars de s'attacher les services et la fidélité des nobles auxquels la propriété des terres a été octroyée. Structurée, et en partie créée par Pierre le Grand, la noblesse lutte pour son émancipation pendant plusieurs dizaines d'années. Sous le règne d'Anne (1730-1740), puis d'Élisabeth (1741-1761) un nouveau système se substitue à celui de Pierre le Grand, qui était basé sur le service d'état. La noblesse acquiert de nouveaux droits sur la personne des serfs, dont le nombre ne cesse de s'accroître du fait de la distribution des domaines aux grands dignitaires.

Le pouvoir ne prit pas le mouvement au sérieux et se contenta de mettre la tête de Pougatchev à prix.
Il progresse jusqu’à la Volga à l’Ouest, et met de son côté les minorités ethniques. Les Bachkirs musulmans menés par Salavat Ioulaiev se Soulèvent à leur tour et se joignent au mouvement. Les Cosaques de l’Oural, les serfs et les ouvriers de plusieurs provinces, ainsi que les Tartares, se rallient à son mouvement et c’est à la tête de trente mille hommes qu’il assiège et prend Tcheliabinsk, en février 1774. Dans sa marche vers Saint-Pétersbourg et vers Moscou, il est arrêté à Orenbourg : en mars 1774, la ville, forteresse de l'Oural, est assiégée. La ville d’Orenbourg a été fondée en avril 1743, avec la tâche précise de devenir un quartier général pour les ambitions géopolitiques et la défense de l’empire russe aux portes de l’Asie : Orenbourg était jadis un poste de douane important qui percevait les droits de passage des navires et des caravanes. Les Ouzbeks, les Kirghizes, les Tadjiks, tous ces nomades venaient de Tachkent ou de Samarkand en longues caravanes de chameaux, pour troquer leurs pelleteries contre de la nourriture, des munitions de chasse, des instruments de travail.
À Nijni, les serfs brûlent les manoirs et égorgent leurs maîtres. Le gouvernement, prenant enfin la mesure du péril, se décide à réagir. L'armée du général Bibikov libère Orenbourg. En août 1774, le général Mikhelson inflige une défaite décisive près de Tsaritsyn (Volgograd).
Surtout les Cosaques, lassés par les excès du nouveau « tsar », ne supportent pas de voir leurs intérêts confondus avec ceux des serfs Révoltés ; ils décident d'en finir avec Pougatchev. Il se réfugie dans la steppe. Livré par ses cosaques, il est présenté dans une cage en fer pour montrer au Peuple sa déchéance. Il est exécuté, puis sa dépouille est suppliciée (écartelée).

En 1833, le tsar accorda une subvention de 20 000 roubles à Pouchkine pour lui permettre de travailler à une histoire célèbre de la Révolte de Pougatchev. Alexandre Pouchkine fera de la Révolte de Pougatchev le cadre de son roman historique publié en 1836 La fille du capitaine. Le personnage du cosaque apparaît lui-même dans l'intrigue et sous un jour plus mystérieux qu'antipathique.

En France, sous le règne absolu de Louis XIV, une Jacquerie se produit en Bretagne, contre l´instauration de nouvelles taxes. Elle est dirigée contre les agents du roi, chargés de collecter les impôts, et les seigneurs, par les Bonnets Rouges et les Bonnets Bleus.
La Révolte des Bonnets Rouges affecta durement la Bretagne (troubles à Guingamp, Lamballe, Dinan et dans la région de Callac et de Maël-Carthaix), sans connaître l'ampleur des évènements du Finistère et de l’Ille et Vilaine. C’est les débuts de l’époque des corsaires Bretons.

La Révolte du papier timbré est une Révolte antifiscale française, sous le règne de Louis XIV (d’avril à septembre 1675), et qui prit également un tour antiseigneurial en Basse-Bretagne, sous le nom de Révolte des Bonnets rouges. Elle est déclenchée par une hausse des taxes, dont celle sur le papier timbré, nécessaire pour les actes authentiques.
Elle est appelée Révolte des Bonnets rouges pour sa partie bretonne, car certains Insurgés portaient des bonnets bleus ou rouges selon la région, et également « Révolte des torreben » (« casse-lui la tête »), un cri de guerre qui sert également de signature dans un des codes paysans.

Louis XIV déclare la guerre aux Provinces-Unies en 1672. Mais, contrairement à la guerre de Dévolution, après une progression rapide, l’armée française est stoppée par les inondations volontaires des Hollandais, et la guerre s’éternise.
La flotte hollandaise menace les côtes françaises, et notamment la Bretagne, en croisant sur ses côtes en avril-mai (après une descente sur Belle-Île en 1673 et une autre sur Groix en 1674), ce qui gêne le commerce breton.

Pour financer la guerre, de nouveaux impôts sont levés :
* d’abord une taxe sur le papier timbré, en avril 1674, papier rendu obligatoire pour tous les actes susceptibles d’être utilisés en justice (dont les testaments, contrats de vente et accessoirement, les registres d’état-civil), ce qui augmente le prix des actes pour les particuliers, tout en risquant de diminuer le nombre d’affaires pour les professionnels, d’où un mécontentement général ;
* le 27 septembre 1674, la vente de tabac est réservée au roi, qui prélève une taxe et en afferme la vente. Les personnes autorisées à revendre le tabac (fermiers et commis) rachètent les stocks aux commerçants qui en vendaient auparavant. La réorganisation des circuits de vente entraîne une interruption temporaire de la distribution de tabac à fumer et chiquer, d’où une autre source de mécontentement ;
* à la même période, une nouvelle taxe frappe tous les objets en étain (même achetés longtemps avant), ce qui mécontente les paysans aisés, ainsi que les cabaretiers qui répercutent la taxe, d'où une forte hausse sur les prix des consommations ;
* enfin, une autre taxe, touchant moins de monde, oblige les roturiers possédant un fief noble à verser une taxe tous les vingt ans.

Ces nouveaux impôts et ces menaces s’ajoutent à une situation économique difficile en Bretagne.
La Bretagne est alors très peuplée (environ 10 % de la population du royaume), et épargnée par les disettes et les épidémies depuis les années 1640. Dans les années 1660-1670, elle entre dans une phase de difficultés économiques, largement liées aux premiers effets de la politique de guerre économique de Louis XIV, de l'augmentation sensible et simultanée des impôts, et de faiblesses structurelles : par exemple, diminution des deux tiers du commerce du vin et des toiles d’après le duc de Chaulnes (surnommé « an hoc'h lart » : le gros cochon, en breton), gouverneur de Bretagne, les revenus issus de la terre (fermages) diminuent eux aussi d’un tiers, entraînant une déflation généralisée, exceptée des offices.
La Révolte est très souvent menée par des femmes. À cette époque, la législation royale est de plus en plus draconienne à l'encontre des femmes (alors que Louis XIV les appréciait énormément, sexuellement en tout cas), tous leurs Droits sont diminués, aussi bien leurs Droits économiques que civils (elles ne peuvent plus choisir leur époux par exemple). Ceci heurte dans un pays où la femme occupe traditionnellement une place très importante, et on en trouve mention dans les codes paysans.
Enfin la Bretagne est un Pays d'états, où l’impôt sur le sel, la gabelle n'existe pas, et où les nouveaux impôts doivent être acceptés par les états depuis l’acte d'Union de la Bretagne à la France. En 1673, les états avaient, outre un don gratuit de 2,6 millions de livres, acheté la suppression de la Chambre des domaines (qui privaient certains nobles de droit de justice) pour la même somme et racheté les édits royaux instituant les nouveaux impôts, plus diverses autres dépenses en faveur du pouvoir royal pour un total énorme de 6,3 millions de livres. Un an après, les mêmes édits sont rétablis, sans consultation des états. Et c'est par le Parlement de Bretagne que Louis XIV fait enregistrer la taxe sur le papier timbré en août 1673, et la taxe sur le tabac en novembre 1674, au mépris des « Libertés bretonnes » (c'est-à-dire les privilèges d’Ancien Régime de la province, accordés par le traité d'union du duché de Bretagne au royaume de France).

Les nouvelles taxes touchent plus les paysans et le petit Peuple des villes que les privilégiés, et font craindre une introduction de la gabelle. Tout cela crée un large front de mécontentement contre la brutalité inédite de l'état royal.
Le Soulèvement débute à Bordeaux : du 26 au 30 mars, la ville est aux mains des Emeutiers. Les garnisons insuffisantes empêchent César d’Albret, gouverneur de la ville, de rétablir l’ordre, les bourgeois refusant la levée des milices. À partir du 29, les paysans des environs arrivent à Bordeaux pour prêter main-forte aux Emeutiers. Le parlement de Bordeaux rend un arrêt de suspension des nouvelles taxes sous la pression populaire. La nouvelle atteint rapidement Rennes et Nantes qui se Soulèvent début avril ; d’autres villes du sud-ouest se Soulèvent également pour les mêmes raisons (Emeutes à Bergerac les 3 et 4 mai, etc.). Le 6 avril, le roi fait une déclaration d’amnistie pour les Emeutes de Bordeaux, son gouverneur n’ayant pas les moyens de reprendre la ville en main.
En Bretagne, les Emeutes urbaines réellement spontanées se limitent aux deux grandes villes, Rennes et Nantes. Partout le schéma est le même : les bureaux de papier timbré ou de marquage de la vaisselle en étain sont pillés, des affrontements ont lieu au cri de Vive le roi sans la gabelle ! Un premier Soulèvement a lieu à Rennes le 3 avril, mais le calme est vite ramené par le procureur au Parlement. Une nouvelle Emeute a lieu le 18 avril (au moins dix morts), qui se propage le lendemain à Saint-Malo, puis le 23 à Nantes, et à nouveau le 3 mai à Rennes et Nantes. D'autres villes sont touchées : Guingamp, Fougères, Dinan, Morlaix.
Les milices bourgeoises sont peu fiables, et passent quelquefois à l’Emeute. Le 8 juin, les troupes envoyées pour ramener le calme provoquent la colère de Nantes (sous l’Ancien Régime, toute troupe est logée chez l’habitant, à sa charge : or, Nantes comptait parmi ses privilèges l’exemption du logement des gens de guerre), durant trois jours (9 au 11 juin) : le duc de Chaulnes est assiégé dans son manoir, mais donne l’ordre de ne pas tirer, puis fait évacuer les troupes. Il subit des humiliations si importantes (insultes, absence de possibilité de réaction, l’évêque est pris en otage et échangé contre une Emeutière prisonnière le 3 mai) qu’il cache, à partir de la fin juin, la réalité de l’agitation au roi dans ses rapports. Une dernière fois, le bureau du papier timbré est mis à sac le 19 juillet à Rennes.
L’exemple des villes est suivi, à partir du 9 juin, par les campagnes de Basse-Bretagne : la Révolte connaît plusieurs foyers, de la baie de Douarnenez à Rosporden, Briec et Châteaulin. Les 3-4 juillet, la Révolte atteint les environs de Daoulas et Landerneau, le 6 elle est aux alentours de Carhaix, le 12 de Brasparts à Callac, et une dernière vague se manifeste les 27-28 aux alentours du Faouët, à Lanvénégen par exemple, à l'occasion du pardon de Saint-Urlo. Les villes ne participent pas, mais sont attaquées. Le 21 juin, le duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne, est obligé de s’abriter à Port-Louis.
Les paysans se Révoltent lorsque se répand le bruit que la gabelle va être introduite dans la province. La jacquerie éclate au milieu de la zone du domaine congéable, précisément là où ce régime est le plus dur. Le duc de Chaulnes reconnaît que « les seigneurs les chargent beaucoup ». Les châteaux sont assiégés et pillés, ainsi que les bureaux du papier timbré ou des devoirs (taxe sur les boissons), les nobles attaqués et tués.
Le maximum de violence est atteint fin juillet-début août dans le Poher, où Carhaix et Pontivy, villes non-fortifiées, sont attaquées et pillées. Les paysans sont commandés dans cette région par un notaire, Sébastien Le Balp. Début septembre, il investit et pille, avec 600 Bonnets Rouges, le château du Tymeur et en brûle tous les papiers et archives. Il est tué par surprise d'un coup d'épée par Charles Maurice de Percin, marquis de Montgaillard, son prisonnier, la nuit du 3 septembre, la veille du Soulèvement général prévu. Sa mort met fin à l'Insurrection.

Les paysans Révoltés établissent des codes et règlements, sous plusieurs noms (code paysan, pessovat – ce qui est bon –...). On désigne par Code paysan l’ensemble des textes revendicatifs approuvés lors d’assemblées générales par les populations Soulevées. Ces textes peuvent être des programmes, des plaintes, où ils expriment leurs revendications, mais également des codes que les Insurgés essayent de faire approuver ou appliquer.
L’origine de ces codes se concentre dans le sud Cornouaille. Ailleurs il y a eu des transactions locales entre Révoltés et seigneurs, devant notaire. On en connaît huit. Ils préfigurent, par leur contenu, les cahiers de doléances de la Révolution française. Nombres de revendications sont communes à la plupart des codes, elles concernent le domaine fiscal, et dans le domaine politique, la réaffirmation des Libertés bretonnes. Un des codes parle du pouvoir de la communauté villageoise, ce qui est une idée nouvelle. Le Règlement des 14 paroisses, probablement établi à l'église Notre-Dame de Tréminou, est le plus connu. Il semble prendre la place de différents textes antérieurs. Rédigé en français, il engage les habitants de quatorze paroisses et doit être affiché aux carrefours et lu lors des sermons du dimanche (comme les proclamations royales). Il ne remet pas en cause le régime politique, mais demande que les paysans soient représentés aux états provinciaux (article 1) ; appelle au retour au calme et à la fin des violences (articles 2 et 3), mais la ville de Quimper et les paroisses environnantes sont menacées de blocus si elles ne ratifient pas le code (article 13) ; au nom de la Liberté armorique, il proclame l’abolition des droits de champart et corvée prétendus par les gentilshommes (article 4), mesures des plus audacieuses, le champart étant la principale ressource des seigneurs (cet article reflète aussi la dégradation récente de la situation paysanne devant l’augmentation des exigences seigneuriales, allant au-delà du droit et des coutumes). Dans les articles suivants (6 à 9), les demandes sont surtout antifiscales (la mesure la plus importante est l'abolition de la dîme du clergé : le clergé sera payé pour leur service, et seulement pour cela), une exigence de justice (revendication d'une justice gratuite, et qui soit exercée par des gens capables) et d’arrêt des abus est faite, mais dans le cadre de la justice seigneuriale (article 10), donc sans remise en cause du système existant. L’article 5 demande même des mariages mixtes entre nobles et paysans, avec le droit pour les femmes nobles de choisir leur mari (le droit des femmes à choisir leur mari avait été aboli sous le règne de Louis XIV). L'article 11 est également notable, avec une demande d'interdiction de la chasse entre le 1er mars et la mi-septembre.

Toutes les villes fortifiées forment autant d’îlots de résistance (Concarneau, Pont-l'Abbé, Quimper, Rosporden, Brest et Guingamp). Dans cette dernière ville, trois Emeutiers, dont une femme, sont pendus. La « punition » commence à Nantes, où les troupes séjournent 3 semaines. Les missionnaires, notamment Julien Maunoir et les jésuites sont aussi utilisés, et font hésiter de nombreux paysans, ce qui permet d’attendre l’arrivée des troupes. Celles-ci arrivent fin août, et opèrent à partir d’Hennebont et Quimperlé. La campagne dure tout le mois de septembre.
En Bretagne, le bilan de la répression est difficile à chiffrer, en effet le roi ordonne la destruction de toutes les archives judiciaires concernant la Rébellion et, de ce point de vue, cette répression reste la moins connue de toutes les grandes Rébellions du XVIIIè siècle.

En France, dans l'Aquitaine et la Gascogne, l’arrivée des troupes et leur séjour de quelques semaines suffit généralement à ramener le calme. À Bordeaux, le parlement revient sur son arrêt de suspension des taxes le 18 novembre : la ville est punie par l’obligation d’accueillir dix-huit régiments durant l’hiver (les soldats et les officiers étaient logés chez l’habitant, à la charge complète de la ville), ce qui aurait coûté près d’un million de livres à la ville. De plus, le château Trompette est agrandi et sa garnison augmentée, ce qui augmente le pouvoir symbolique et militaire du roi sur la ville, qui voit par ailleurs la porte Sainte-Croix (au sud de la ville) détruite. Autre mesure symbolique : les cloches des églises Saint-Michel et Sainte-Eulalie sont confisquées.
La promesse d’amnistie est assez largement appliquée mais la répression a tout de même été féroce. Le pouvoir punit certes les élites mais se montra beaucoup plus sévère à l'égard des paysans Révoltés. Le duc de Chaulnes écrivait : « Les arbres commencent à se pencher sur les grands chemins du poids qu'on leur donne », plusieurs personnes étant pendus en même temps.
Les principaux responsables sont envoyés devant une commission extraordinaire du parlement, les présidiaux pouvant juger exceptionnellement en dernier ressort, ce qui aboutit à de rapides condamnations à mort. Dès octobre 1676, des condamnations aux galères et à la peine de mort sont prononcées envers les responsables.
Les communautés villageoises sont sommées de livrer les meneurs sous peine de représailles collectives, les cloches ayant sonné le tocsin sont déposées et plusieurs églises sont décapitées avec interdiction de les remonter. Le 12 octobre, le duc de Chaulnes entre à Rennes, avec 6000 hommes, logés chez l’habitant : durant un mois, la ville subit les violences de la troupe, puis d’autres prennent leurs quartiers d’hiver. Les habitants de la rue Haute sont expulsés, un tiers de la rue est démolie. Pour avoir soutenu les Emeutiers, le parlement est exilé à Vannes le 16 octobre (exil qui dure jusqu’en 1690 et ne peut retourner à Rennes que contre un subside extraordinaire au roi de 500.000 livres), tout comme le parlement de Bordeaux, exilé à Condom le 22 novembre, puis à Marmande et La Réole (lui aussi ne revient à Bordeaux qu’en 1690). Toute résistance politique à l’absolutisme est annihilée. Les états de Bretagne acceptent l’année suivante une augmentation du don gratuit de 15 %, et toutes les demandes financières ultérieures du gouvernement, sans oublier les gratifications aux ministres, en particulier à Colbert et sa famille. La Bretagne doit subvenir entièrement aux besoins des troupes de répression, puis d’une armée de 20 000 hommes (ce dernier point en représailles aux doléances des états de novembre 1675).
Le 5 février 1676 (enregistré le 2 mars par le Parlement), Louis XIV accorde son amnistie, avec plus de 150 exceptions dont un tiers à Rennes, 4 à Nantes, et les autres originaires de 55 villes et paroisses.
La résolution de la Révolte est aussi judiciaire. En juillet 1675, les Insurgés de vingt paroisses de Scaër à Berrien, avaient assiégé et pillé le château du Kergoët, en Saint-Hernin, près de Carhaix. Le propriétaire, Le Moyne de Trévigny, seigneur du Kergoët, était réputé lié à ceux qui avaient amené en Bretagne les impôts du timbre et du tabac. Une transaction entre les paroisses et Le Moyne de Trévigny est approuvée par les états de Bretagne en octobre 1679.
En août 1675, sept habitants de Plomeur sont mandatés pour traiter avec Monsieur du Haffont pour le dédommager du pillage de son manoir situé à Plonéour-Lanvern. La transaction aboutit à un accord devant notaire. Un accord semblable est passé avec les habitants de Treffiagat. En juin 1676, les sommes dues sont réduites de moitié. Le mois suivant, des habitants de Plonéour-Lanvern et de Plobannalec sont mis en demeure de fournir 8 tonneaux de grains pour remplacer le blé pillé. En 1692, le fils de Monsieur du Haffont, décédé entre-temps, se plaint de n'avoir toujours pas reçu un sou de dédommagement. D'autres contentieux de ce type traîneront devant les tribunaux jusqu'en 1710 au moins. En effet, la Bretagne entière est ruinée en 1679 par l'occupation militaire.

L’ampleur de la Révolte est exceptionnelle pour le règne de Louis XIV : ce qui se passe est tout bonnement inouï dans le contexte de l'époque. Concevables à l'époque de Louis XIII, les événements ne le sont plus depuis l'arrivée au pouvoir de Louis XIV, et restent d'ailleurs absolument uniques, à l'échelle du royaume, entre la Fronde et 1789, si l'on excepte bien entendu le cas très particulier des camisards cévenols.
Durant le règne de Louis XIV, c’est la Révolte où les autorités locales ont le plus laissé faire les Emeutiers. Ceux-ci sont certes spontanés, mais s’organisent rapidement, et rallient des groupes de plus en plus larges au sein de la société. À coté du pillage, on observe, ce qui est singulier, des prises d’otages et la rédaction de revendications.
La colère des paysans Révoltés se tournent contre les nobles pour deux raisons : ils constituent pendant longtemps la seule force de maintien de l'ordre disponible dans les campagnes, et leurs châteaux servent de cibles, faute d'agents du fisc.
La Révolte de 1675 est aussi un épisode de la Lutte des classes : on peut rapprocher « les passions mauvaises, les idées extrêmes et Subversives qui fermentent nécessairement dans toutes les masses Révoltées » qui en arrivent « au communisme et aux violences contre les prêtres », aux événements survenus durant la Commune de Paris en citant le curé de Plestin : « Les paysans se croyaient tout permis, réputaient tout les biens communs, et ne respectaient même plus leurs prêtres ». On peut ainsi élargir les causes à une Révolte contre les prélèvements des seigneurs fonciers (nobles et ordres religieux).
On peut tout autant parler d'asservissement national et de Lutte de Libération nationale des Bretons, étant donné que la noblesse bretonne s'était déjà entièrement francisée et que, au fond, seuls demeuraient Bretons les paysans. En dépit d'une dénationalisation continue d'une partie des Bretons, ce problème demeure typique des « minorités nationales » et ne saurait être résolu dans les conditions d'un régime centralisé. De plus, on peut lier la Révolte aux différences de l’économie bretonne, maritime et ouverte au commerce, et de l’économie française, aux intérêts continentaux.
La Révolte est un affrontement entre la bourgeoisie et ses alliés d'une part, l'Ancien Régime d'autre part, comme lors de la Révolution française, à une échelle différente. La pression en faveur du changement est modeste en Bretagne, et l'originalité de la situation de la province l'isole de toute manière dans le vaste royaume de France : il n'y a d'ailleurs pas ailleurs l'équivalent des Révoltes de 1675.

Outre la réduction au silence des états et du parlement, la reprise en main permet également l’établissement d’une Intendance de Bretagne (la Bretagne était la dernière province à ne pas connaître cette institution représentante du pouvoir central) que les états de Bretagne avaient jusqu'alors toujours réussi à éviter.
En Basse-Bretagne, les zones Révoltées sont aussi celles qui furent favorables aux Bleus lors de la Révolution française, et qui virent la crise la plus importante des vocations religieuses au XIXè siècle. Elles correspondent également aux zones du « communisme rural breton », ainsi qu'aux zones où la langue bretonne est la plus vivante.
En décembre 2005, le préfet du Finistère refusa l'installation d'un panneau touristique présentant la ville de Carhaix, sur le bord de la route nationale, au motif qu’il s’y trouvait la représentation d'un Insurgé de la Révolte des Bonnets rouges.

A l’opposé de la France, l’Angleterre accepte la contradiction et la limitation du pouvoir royal.
Après la mort du roi Charles II, la situation politique et religieuse en Angleterre s’envenime. Le catholique Jacques II, qui succède à son frère Charles II en 1685, s’aliène rapidement l’opinion publique par des mesures impopulaires. L’immense majorité des Anglais ne peuvent admettre que le roi tente de replacer l’église d’Angleterre dans le giron catholique. De plus, la bourgeoisie est violemment hostile à toute tentative de restaurer le pouvoir absolutiste. Elle juge inadmissible que le roi dispense certains de ses sujets de l’obéissance au Bill of Test (exclusion des non-anglicans de toute fonction administrative ou militaire) et qu’il se proclame lui-même au-dessus de la loi. Les jours de Jacques II sont comptés puisqu’une Révolution va mettre fin à son règne. Cette Révolution est surnommée la « Glorious Revolution », car elle n’engendre pratiquement pas de violence. Les opposants au roi demandent au protestant Guillaume d’Orange de s’emparer de la couronne. Lorsque celui-ci débarque à Torkay avec une armée anglo-hollandaise le 5 novembre 1688, Jacques II se réfugie en France auprès de Louis XIV. En janvier, le parlement déclare le trône vacant. Il l’offre à Guillaume et à son épouse Marie Stuart, à la condition qu’ils jurent de respecter la Déclaration des Droits. Il s’agit d’un texte qui résume les Droits reconnus aux Anglais et selon lequel le souverain ne peut établir l’absolutisme. Ainsi, il est interdit au roi de suspendre des lois, d’empêcher leur exécution et d’ériger une juridiction d’exception. Il ne peut pas non plus percevoir d’argent ou entretenir une armée sans le consentement du parlement (d’ailleurs l’armée permanente est interdite en tant de Paix). Cette Révolution sans effusion de sang est un
succès : elle assure la souveraineté au parlement et la prospérité en Angleterre. L’institution du régime constitutionnel est une victoire du parlementarisme sur l’absolutisme.

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 22:02

 

Les paysans en ont vraiment assez, il faut que cela cesse

Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes


En 1514, Le Pauvre Konrad, des paysans de Suède se Rebellèrent contre les taxes sur le vin, la viande et le pain.
A cinq mille ils menacèrent de conquérir Schorndorf, dans la vallée de Rems. Le duc Ulderic leur promit d’abolir les nouvelles taxes et d’écouter les doléances de paysans, mais il voulait seulement gagner du temps. La Révolte s’étendit à toute la Suède. Les paysans envoyèrent des délégués à la diète de Stockholm, qui accepta leurs propositions, ordonnant qu’Ulderic fût flanqué d’un conseil de chevaliers, bourgeois et paysans et que les biens des monastères fussent expropriés et donnés à la Communauté. Ulderic convoqua une autre diète à Tübingen, fit appel aux autres princes et rassembla une grande armée. Il lui en coûta toutes les peines du monde pour réduire la vallée de Rems : il assiégea et affama le Pauvre Konrad sur le mont Koppel, pilla les villages, arrêta seize mille paysans, seize eurent la tête coupée, les autres, il les condamna à payer de fortes amendes.

La même année, les paysans de Hongrie, rassemblés pour la croisade contre le Turc, décidèrent plutôt de mener la guerre aux seigneurs.
Soixante mille hommes en armes, guidés par le commandant Dozsa, portèrent l’Insurrection dans tout le pays. L’armée des nobles les encercla à Czanad, où était une république des Egaux. Il fallut deux mois de siège. Dozsa fut placé sur un trône en fer chauffé à blanc, couronné d'une couronne de fer et avec un sceptre en main chauffés également à blanc ; six de ses compagnons, ses lieutenants contraints d’en manger la chair pour avoir la vie sauve, affamés volontairement le dévorèrent. Des milliers de paysans furent empalés ou pendus.
De 1524 à 1526, la Révolte des Rustauds ébranle le saint empire romain germanique.
La Révolte des Rustauds (en allemand : Deutscher Bauernkrieg, guerre des Paysans allemands) désigne une jacquerie qui enflamma le saint empire romain germanique entre 1524 et 1526 dans de larges parties de l'Allemagne du sud, de la Suisse et de l'Alsace. On l'appelle aussi, en allemand, le Soulèvement de l'humain ordinaire.

L’Allemagne, en pleine croissance, connaît à la fois une crise de croissance et la conscience d’une crise. Le monde médiéval, avec ses deux têtes, le pape et l’empereur, s’est effondré, bien que la puissance pontificale reste une des forces de l’Europe. Pour autant, les clercs sont si dépravés que l’on compare leur chef, le pape, à l’antéchrist.
Cette Révolte a eu des causes religieuses, liées à la réforme protestante, et sociales dans la continuité des Insurrections qui enflammaient régulièrement le saint-empire comme celles menées par Joß Fritz (il a du mal à supporter l'ordre régnant et en particulier la misère paysanne ; il s'inscrit dans la tradition du Bundschuh, nom sous lequel on regroupe des Révoltes de paysans et de citadins – à cause de la chaussure lacée qui leur servait de symbole par opposition aux bottes à éperons des nobles – qui eurent lieu tous les dix ans depuis 1493). La Révolte des paysans est soutenue par les anabaptistes de Münster. Le mouvement né près de Schaffhouse (Bade) lorsque des paysans refusent à leurs seigneurs une corvée jugée abusive. Ils obtiennent le soutien de Balthazar Hubmaier, curé de Waldshut converti à la Réforme et signent un traité d’assistance mutuelle (15 août 1524) conciliant les objectifs sociaux et religieux. La Révolte se développe durant l’hiver en Souabe, en Franconie, en Alsace et dans les Alpes autrichiennes.
Ceux du Brodequin (grosse chaussure montante de marche ; la torture des brodequins fut utilisée en France jusqu'en 1780 pour soutirer des aveux : les blessures étaient souvent si sévères que les os éclataient), salariés et paysans d’Alsace qui, en 1493, conspirèrent pour exécuter les usuriers et effacer les dettes, exproprier les richesses des monastères, réduire les appointements des prêtres, abolir la confession, substituer au tribunal impérial des juges de village élus par le Peuple. Le jour de la Sainte Pâque, ils attaquèrent la forteresse de Schlettsadt, mais ils furent défaits et beaucoup d’entre eux pendus ou mutilés et exposés à la risée des gens. Mais certains d’entre eux poursuivirent leur marche et portèrent le Brodequin dans toute l’Allemagne. Après des années de répression et de réorganisation, en 1513, le Brodequin arriva à Fribourg. La marche ne s’arrêta pas, et le Brodequin n’a jamais cessé de frapper le sol.
Les paysans prennent des châteaux et des villes (Ulm, Erfurt, Saverne). On estime généralement qu'environ 300 000 paysans se Révoltèrent, et que 100 000 furent tués.

Les paysans mêlent les revendications religieuses (élection des prêtres par le Peuple, limitation du taux des dîmes), sociales et économiques (suppression du servage, Liberté de pêche et de chasse, augmentation de la surface des terres communales, suppression de la peine de mort). Ces revendications sont exprimées dans le manifeste des douze articles du maître cordier Sébastien Lotzer de Memmingen : il dénonce les dîmes détournées de leur objet, le passage de la rente foncière au faire-valoir direct et réclame des réformes, sans remettre en cause le système seigneurial (douze articles).
Les paysans assurent l'essentiel du maintien du système féodal. Maisons princières, noblesses, fonctionnaires, bourgeois, et clergé vivent de la force de travail des paysans. Le nombre des bénéficiaires ne cesse d'augmenter, de même que les taxes, impôts et
contributions : grande dîme, petite dîme sur les revenus et bénéfices, loyers, douanes, intérêts, successions, corvées.
Les problèmes économiques, les mauvaises récoltes, et la pression des seigneurs terriens, réduisent de plus en plus de paysans à la dépendance, puis à un quasi servage, provoquant autant de problèmes de fermage, et de corvée. Le vieux droit oral est librement interprété par les propriétaires terriens, ou ignoré. On exproprie des Communes établies depuis des siècles, on réduit ou abolit des droits communautaires de pâture, d'abattage de bois, de pêche, de chasse.
La haute noblesse ne s'intéresse aux changements des conditions de vie des paysans que lorsque, nécessairement, cela concerne, et menace, ses avantages et privilèges. La basse noblesse, en déclin, et en perte de prestige, mène ses propres Mutineries. De nombreux petits nobles tâchent de survivre en chevaliers pillards, ce qui accentue le fardeau des paysans.
Le clergé s'oppose à tout changement. Le catholicisme, dans ce contexte, est un pilier du système féodal. Les organismes religieux sont eux-mêmes organisés en général de manière féodale. Aucun monastère n'existerait sans des villages inféodés, dépendants, soumis. Les recettes de l'église viennent principalement des dons et offrandes, de la vente d'indulgences, de la dîme. La dîme est également une source importante de revenus pour la noblesse.
Les seules tentatives de réforme, qui visent à abolir les structures féodales, viennent de la bourgeoisie dynamique des villes, mais restent discrètes, en raison de sa dépendance à l'égard de la noblesse et du clergé.

L'église connaît de considérables dysfonctionnements. Beaucoup de religieux, surnommés péjorativement curetons (Pfaffen), mènent une vraie vie de débauche, en tirant profit tant des taxes et héritages de la population riche que des taxes et dons des pauvres. À Rome, l'accès aux charges et dignités passe par le népotisme, le clientélisme, et la corruption. Les papes se conduisent en chefs de guerre, en maîtres d'œuvre, et en mécènes des beaux arts.
Cette situation essuie les critiques de Hans Böhm, Girolamo Savonarola, puis de Luther.
Lorsque le jeune berger allemand Hans Böhm, à la tête d'un autre mouvement Révolutionnaire hanté par l'imminence du millénium Egalitaire, commença à prêcher son évangile d'Egalité Fraternelle et de communauté des biens en 1476, ce fut un exode épidémique. Trente-quatre mille personnes répondirent à l’appel d’Hans le joueur de flûte. Les compagnons ouvriers quittaient à la hâte leurs ateliers, les filles de ferme accouraient tenant encore en mains leurs faucilles, et plus de trente mille hommes se trouvaient en quelques heures rassemblés dans un désert où ils n'avaient pas de quoi manger. La Madone de Niklashausen apparut à Hans et lui dit : « Plus jamais de rois ni de princes. Plus jamais de papauté ni de clergé. Plus jamais de taxes ni de dîmes. Les champs, les forêts et les cours d’eau seront à tous. Tous seront frères et personne ne possèdera plus son prochain ». Le jour de la Sainte Marguerite, ils arrivèrent un cierge à la main et une pique dans l’autre. La Sainte Vierge leurs avait dit quoi faire. Mais les cavaliers de l’évêque capturèrent Hans, puis ils attaquèrent et défirent ses partisans. Hans brûla sur le bûcher.
Quand le dominicain Johannes Tetzel sillonne l'Allemagne, en 1517, sur l'ordre d'Albrecht, archevêque endetté de Mayence, et du pape Léon X, pour prêcher, avec succès, les indulgences, et vendre des certificats d'indulgence, Luther se fâche et rédige ses 95 thèses, qu'il affiche, selon la légende, sur la porte de l'église de Wittenberg.

Zwingli, à Zurich, et Calvin, à Genève, soutiennent que chaque être humain peut trouver son chemin vers dieu et le salut de son âme, sans l'intermédiaire de l'Église. Ils ébranlent ainsi les prétentions absolutistes de l'église catholique, et valident les critiques paysannes : le clergé, oublieux de sa doctrine, est, globalement, de trop.
La critique de Luther est plus radicale, dans son écrit sur la Liberté d'un chrétien (1520) : « Un chrétien est le maître de toutes choses, et le sujet de personne ». Cette argumentation et sa traduction en allemand du Nouveau Testament, en 1522, sont les déclics décisifs pour le Soulèvement de la population des villages. Les gens simples peuvent désormais mettre en cause les prétentions de la noblesse et du clergé, jusque là justifiées par la volonté de dieu. La terrible situation des paysans n'a aucun fondement biblique, et les réductions de l'Ancien Droit par les propriétaires fonciers est en contradiction avec le véritable droit divin : « dieu fait pousser plantes et animaux, sans intervention humaine, et pour l'ensemble des humains ». On peut désormais revendiquer les mêmes Droits que la noblesse et le clergé.
Beaucoup de simples paysans osent se Soulever contre leurs seigneurs, à cause de leurs conditions de soumission, aussi variées soient-elles. La classe supérieure villageoise est la première à vouloir des changements. Les responsables de communautés, les juges de campagne, les artisans de village, les bourgeois des champs (résidant en petites villes), soutiennent la Révolte, et, un peu partout, poussent les paysans pauvres à rejoindre les bandes de paysans.

Même si Thomas Münzer est d'abord un fidèle de Luther auquel il se rallie à Leipzig en 1519 et qui le nomme pasteur à Zwickau,en Saxe en 1520, il n'en demeure pas moins qu'une fois installé dans sa charge Münzer développe des idées personnelles sur la nécessité d'une Révolution sociale. Très vite, il veut atteindre la masse des analphabètes.
En 1521, il est donc dissident à trois niveaux : vis à vis des autorités civiles puisqu'il a été exclu trois fois des villes où il prêchait, vis à vis des autorités romaines car il se rallia en 1519 à Leipzig, vis à vis de Luther car dès 1521, il se différencie en critiquant la trop grande conciliance de Luther avec les autorités civiles : Luther défend à la fois l’idée d’une foi Libérée de la tutelle de l’église et une religion d’état, ouvrant la voie à l’autoritarisme. Cette conception qui obéit au principe « un roi, une foi, une loi », porte en elle les germes des guerres de religion, qui s’accompagnent de l’émigration de populations, notamment en Amérique. Par sa Liberté de pensée et sa capacité à entraîner de profonds changements, Martin Luther était pleinement l’homme d’une Renaissance qu’il décria pourtant. Il trouvait l’époque trop Libertaire, Humaniste et jouisseuse. Un des multiples paradoxes de cette personnalité éminemment complexe. Ce sera le manifeste de Prague qui montre la rupture entre les deux hommes.
Il profite de la Révolte des paysans pour répandre ses idées. En effet, l'agitation paysanne étant à son paroxysme en Saxe, il essaie de lever les classes laborieuses contre les autorités civiles et ecclésiastiques. Il affirme que la trop forte quantité de travail nuit au salut des paysans car aliénés par l'obligation de cultiver, ils ne peuvent pas se consacrer à la Parole. Il participe à la rédaction des douze articles et prêche pour un rétablissement de l'église apostolique par la violence s'il le faut pour pouvoir préparer le plus vite possible le règne du Christ. En effet Münzer est un millénariste qui croit que mille ans après la résurrection du Christ, celui-ci reviendra sur terre pour procéder au jugement dernier. Il s'agit de préparer ce règne en appelant à la guerre sainte : il se considère choisi par dieu comme prophète et est probablement anabaptiste.
Il s'active, en tant qu'Agitateur et que défenseur de l'Insurrection. Il tente de mettre en place un ordre social équitable : suppression des privilèges, dissolution des ordres monastiques, abris pour les sans logis, distribution de repas pour les pauvres. Selon ses détracteurs, il aurait non seulement attenté à la foi mais également aux formes politiques et économiques qui subsistaient ou s’imposaient à son époque. Le premier, Martin Luther, fourrier de l’idéologie des princes, prêta son autorité, une autorité rancunière et vacharde, à bafouer le prestige dont avait joui son disciple, devenu, dès 1523, l’augure puis le chef de guerre de masses qui s’Insurgèrent un peu partout en Allemagne et au-delà. La guerre qu’il dirigea se transforma bientôt en un conflit aux allures internationales. Sa principale qualité a consisté, malgré des confusions, à apparier une théorie, sa destination et une pratique. Il ne s’est pas départi d’aperçus visionnaires, de superstitions ni d’un irrationnel apocalyptique ; il n’en demeure pas moins que son apport en matière de stratégie demeure irrécusable : il répudie la non-violence pour penser l’Insurrection. Le génie de Thomas Münzer ne réside pas dans le fait de s’être attaché à une couche particulière de la population -les paysans en l’occurrence- mais d’avoir conçu son entreprise en unissant diverses catégories de la plèbe et d’un prolétariat embryonnaire voire d’une petite bourgeoisie. Si les paysans constituent la force essentielle de ses détachements, des mineurs, des artisans les épaulent. Leurs projets se complètent. Thomas Münzer cimente leurs ambitions. « Soulevez les villages et les villes et surtout les mineurs avec d’autres bons compagnons ». Il ne se résigne pas au solo funèbre de la paysannerie. Les premiers refusent, à partir du printemps 1524, les corvées, se soustraient à l’impôt, se dérobent aux taxes de servage. Les seconds dénoncent leur exploitation et les troisièmes déplorent d’avoir été chassés des conseils communaux ou d’y être sous-représentés. La religion masque leurs intentions en même temps qu’elle les révèle.
Il cite Daniel : « Le pouvoir sera donné au Peuple ». Il écrit, le 25 juillet 1524, au bailli Zeiss, d’Allsted, dont il a été le pasteur : « C’est grande insolence que de se reposer illusoirement sur les anciens usages de gouvernement, maintenant que le monde entier s’est transformé de façon si radicale ». Quand Thomas Münzer expose alors ces vues, il est passé de la Protestation à des objectifs implacables. Que veulent ses partisans ? Un droit à la vérité, un droit à la justice, un droit à l’Egalité. Dieu est avec eux, leur chef les en a persuadés. Münzer se présente, de façon essentielle, comme un communiste doué d’une conscience de classe, Révolutionnaire et millénariste. Münzer parle tout à la fois le langage des masses et celui de Dieu qu’il fond dans un même creuset. Thomas Münzer forge, au XVIe siècle, le paradigme de l’Agitateur moderne. Lui, aussi, attend que la Révolution s’étende aux pays voisins et l’emporte afin de raffermir la sienne. Il sait qu’il ne peut vaincre que si l’étincelle embrase la plaine.
Dans des prêches et des écrits passionnés, il dénonce son ancien mentor, Luther, qu'il traite volontiers de menteur, l'accusant de collusion avec les princes. Il rêve d'un avenir radieux où les opprimés prendraient la place de leurs oppresseurs. Engels, Marx, Kautsky voient en lui le premier communiste. C'est un Révolutionnaire social à l'ombre de la croix. Il sera dénommé le théologien de la Révolution socialiste. Prêtre catholique passé à la Réforme et ensuite écarté de Luther, il prêchait le royaume divin Libéré des classes sociales, de la propriété privée et des coercitions sociales, ce qui fait qu'on peut le considérer comme un des utopistes les plus radicaux. Il meurt le 15 Mai 1525 lors d'une bataille de paysans, la bataille de Frankenhausen, contre des princes allemands menés par Philippe Ier de Hesse.

D'eux-mêmes, les paysans veulent d'abord réinstaurer les anciens droits traditionnels, et mener une vie digne d'un être humain, et, pour le reste, dans le respect de dieu. Leurs revendications secouent les fondements de l'ordre social existant : réduction des charges, abolition du servage.
Les bourgeois revendiquent également, et se solidarisent avec les paysans, dans beaucoup de villes : Erfurt en 1509, Regensburg en 1511, Braunschveig, Speyer, Köln, Schweinfurt, Worms, Aachen, Osnabrück, etc.
Le long Soulèvement des paysans montagnards suisses vient juste de s'achever, par un succès. Mais la situation des paysans ne s'en améliore d'aucune façon. Les représailles sont la suite la plus fréquente.
En 1524, des troubles surgissent à nouveau, près de Forscheim, à proximité de Nuremberg, puis à Mühlhausen, près d'Erfurt. En octobre 1524, les paysans se Soulèvent à Wutachtal près de Stühlingen. Peu de temps après, 3500 paysans font route vers Furtwangen. En Haute Souabe et autour du lac de Constance, ça fermente depuis assez longtemps; et en fort peu de temps, en février et mars 1525, se forment trois bandes de paysans en armes, avec des bourgeois et des religieux, pour un total de 30.000 personnes.
Les trois bandes de Haute Souabe veulent une amélioration de leurs conditions de vie, sans guerre. Ils entrent en négociation avec l'Alliance Souabe. Cinquante de leurs représentants se réunissent dans la ville impériale libre de Memmingen, dont la bourgeoisie sympathise avec les paysans. Les dirigeants des trois troupes cherchent à formuler les revendications paysannes, et à les appuyer par des arguments tirés de la Bible. Le 20 mars 1525 voit l'adoption des douze articles et du règlement de leur Fédération, à la fois recours, programme de réforme et manifeste politique. Sur le modèle de la confédération helvétique, les paysans fondent la confédération de Haute Souabe : les bandes doivent à l'avenir se porter garantes les unes des autres, au contraire des Soulèvements précédents. Les deux textes sont vite imprimés en quantité, et distribués, pour un élargissement rapide du Soulèvement dans tout le sud de l'Allemagne, et au Tyrol.
La négociation des 12 articles est le pivot de la guerre des
paysans : leurs revendications y sont pour la première fois formulées de manière uniforme, et fixés par écrit :
1. Chaque communauté paroissiale a le droit de désigner son pasteur, et de le destituer s'il se comporte mal. Le pasteur doit prêcher l'évangile, précisément et exactement, débarrassé de tout ajout humain. Car c'est par l'Écriture qu'on peut aller seul vers dieu, par la vraie foi,
2. Les pasteurs sont rémunérés par la grande dîme (impôt de 10%). Un supplément éventuel peut être perçu, pour les pauvres du village et pour le règlement de l'impôt de guerre. La petite dîme est à supprimer, parce qu'inventée par les humains, puisque le seigneur dieu a créé le bétail pour l'humain, sans le faire payer,
3. La longue coutume du servage est un scandale, puisque le Christ nous a tous rachetés, et délivrés, sans exception, du berger aux gens bien placés, en versant son précieux sang. Par l'Écriture, nous sommes Libres, et nous voulons être Libres,
4. C'est contre la Fraternité et contre la parole de dieu que l'humain pauvre n'a pas le pouvoir de prendre du gibier, des oiseaux et des poissons,
5. Les seigneurs se sont approprié les bois. Si l'humain pauvre a besoin de quelque chose, il doit le payer au double de sa valeur. Donc, tous les bois qui n'ont pas été achetés reviennent à la Communauté, pour que chacun puisse pourvoir à ses besoins en bois de construction et en bois de chauffage,
6. Les corvées, toujours augmentées et renforcées, sont à réduire de manière importante, comme nos parents les ont remplies, uniquement selon la parole de dieu,
7. Les seigneurs ne doivent pas relever les corvées sans nouvelle convention,
8. Beaucoup de domaines agricoles ne peuvent pas supporter les fermages. Des personnes respectables doivent visiter ces fermes, les estimer, et établir de nouveaux droits de fermage, de sorte que le paysan ne travaille pas pour rien, car tout travailleur a droit à un salaire,
9. Les punitions par amende sont à établir selon de nouvelles règles. En attendant, il faut en finir avec l'arbitraire, et revenir aux anciennes règles écrites,
10. Beaucoup se sont approprié des champs et des prés appartenant à la Communauté : il faut les remettre à la disposition de la Communauté,
11. L'impôt sur l'héritage est à éliminer intégralement. Plus jamais veuves et orphelins ne doivent se faire dépouiller ignoblement,
12. Si quelque article n'est pas conforme à la parole de dieu, ou se révèle injuste, il faut le supprimer. Il ne faut pas en établir davantage, qui risque d'être contre dieu ou de causer du tort au prochain.

Les paysans se présentent pour la première fois Solidaires contre les autorités. Jusque là, les Soulèvements échouent principalement à cause de l'éclatement de l'Insurrection et des soutiens insuffisants. Toutefois, si les paysans n'avaient pas négocié avec l'Alliance Souabe, mais occupé un territoire plus important, ils auraient difficilement pu être battus, en raison de leur supériorité numérique, et leurs revendications auraient été prises plus au sérieux.
Début avril 1525, les paysans se réunissent dans le Neckartal et l'Odenwald sous la direction de Jäcklein Rohrbach. La Révolte, touche l'Alsace a la mi-avril 1525. Rapidement les Insurgés contrôlent une grande partie du territoire alsacien. À Pâques 1525, le 16 avril, la bande de la Vallée du Neckar s'installe près de Weinsberg, où le colérique Rohrbach laisse courir le comte Ludwig de Helfenstein, détesté des paysans, gendre de l'empereur Maximilien I, et ses chevaliers d'antichambre. La mort très douloureuse des nobles, à coups de piques et de gourdins, entre dans l'histoire de la guerre des paysans comme l'assassinat de Weinsberg. Elle marque de manière décisive l'image des paysans, tueurs et pilleurs, et est une des principales raisons pour que beaucoup de nobles s'opposent à la cause paysanne. La ville de Weinsberg est condamnée à être incendiée, et Jäcklein Rohrbach brûlé vif. Après l'affaire de Weinsberg, ceux du Neckartal et de l'Odenwald s'unissent avec la bande de Taubertal (Bande Noire, commandée par le noble franconien Florian Geyer), pour former la puissante Bande de la Claire Lumière, de près de 12 000 hommes. Elle se retourne, sous la direction du capitaine Götz von Berlichingen, contre les évêques de Mayence et de Würzburg, et le prince électeur de Palatinat.
Presque tous les Soulèvements de paysans sont réprimés par la force.
Les Insurgés survivants tombent en proscription impériale, et perdent donc tous leurs droits civiques, privés, et les droits liés à leur fief : ce sont désormais des hors-la-loi. Les meneurs sont condamnés à mort. Les participants, et ceux qui les ont soutenus ont à craindre les peines des souverains, qui se montraient déjà très cruels. Beaucoup de jugements parlent de décapitations, d'yeux arrachés, de doigts coupés, et d'autres mauvais traitements. Celui qui s'en sort avec une amende, peut s'estimer heureux, même si les paysans ne peuvent payer les amendes, à cause des impôts élevés. Des communes entières sont privées de leurs droits, pour avoir soutenu les paysans. Les juridictions sont partiellement perdues, les fêtes sont interdites, les fortifications urbaines rasées. Toutes les armes ont à être livrées. Le soir, la fréquentation des auberges villageoises n'est plus autorisée. Après 1525, le protestantisme perd son esprit Révolutionnaire, et renforce les situations sociales dominantes, avec le dogme « Soumettez-vous aux autorités ».
Pourtant, la guerre des paysans, dans un certain nombre de régions, a des répercussions positives, aussi minces soient-elles. Dans certains domaines, les dysfonctionnements sont supprimés, par traité, dans les cas où l'Insurrection s'est faite sur la base de conditions plus difficiles (comme à Kempten). La situation des paysans s'améliore nettement dans beaucoup d'endroits, puisque les impôts ne sont plus à verser uniquement aux propriétaires terriens, mais aussi directement au souverain. Il n'y a plus de Soulèvements plus importants. Pour 300 ans, les paysans ne se Révoltent presque plus. C'est seulement avec la Révolution de mars 1848-1849 que peuvent s'imposer les objectifs formulés en 1525 dans les 12 articles.
Pourtant en France, en 1573, c’est bien un contre-état qu’ont mis en place à Millau les cités huguenotes : des « Provinces-Unies du Midi », avec leurs chambres de justice, leurs recettes fiscales et leurs représentants élus, unis par un serment d’union, avec une constitution élaborée et, d’une certaine façon, la responsabilité du pouvoir exécutif devant une assemblée représentative. Ceci représente une alchimie inédite entre l’esprit protestant et le tempérament méridional.

En 1607, c’est le tour de la Révolte populaire des Midlands en Angleterre suite à la clôture des communaux (les biens communaux, terrains communaux ou communaux tout court, sont des biens fonciers, le plus souvent forêts et pâturages, que les habitants d'une localité exploitent en commun : c'est une forme de copropriété ; divers droits y sont attachés).

Le mouvement des enclosures fait référence aux changements qui, dès le XIIè siècle mais surtout à partir de la fin du XVIè siècle et au XVIIè siècle ont transformé, dans certaines régions de l'Angleterre, une agriculture traditionnelle dans le cadre d'un système de coopération et de communauté d'administration des terres (généralement champs de superficie importante, sans limitation physique) en système de propriété privée des terres (chaque champ étant séparé du champ voisin par une barrière, voire bocage). Les enclosures marquent la fin des droits d'usage, en particulier des communs, dont bon nombre de paysans dépendaient.
Le 8 juin, c’est la Rébellion de Newton : 40 à 50 paysans sont tués par les propriétaires terriens de la famille Tresham durant les Protestations contre la clôture des terrains communs à Newton, Northamptonshire. C’est le point culminant de la Révolte des Midlands, du mouvement des enclosures ; c’est également la première utilisation des termes de Niveleurs (Levellers) et de Creuseurs (Diggers), que le retrouvera dans la première Révolution anglaise de 1640-1660 (la guerre civile anglaise) avec Cromwell.
Le secteur du Northamptonshire, comme en avait avertit un membre du comté au parlement en 1604, était tendu et, s’enflammant, l’incendie se répandit rapidement de tout le Northamptonshire aux comtés voisins.
Mais, après quelques demi-mesures hésitantes de la part des justices locales, le feu fut rapidement et efficacement éteint. C’était la vieille histoire, déchaînement de désespoir voué à l’échec, de paysans mal organisés, si mal équipés qu’ils étaient même à court de bêches et de pelles pour commencer leur tâche de poser les clôtures ouvertes et de remplir les fossés, si pauvrement armés qu'une poignée de gens de la haute société montée sur ses grands chevaux, était suffisante pour mettre en déroute un millier d’entre eux. Les conséquences furent si familières, exécutions, une commission royale d’enquête, quelques vagues promesses de réparation.

Pendant que les oligarchies marchandes cherchent à conquérir les symboles de la puissance et de la légitimité ancienne (féodale), elles introduisent une nouvelle logique (marchande) dans les relations politiques. La relation entre la ville et la campagne est à la fois une frontière géographique entre deux cultures et une transition historique, un basculement entre deux systèmes d'appropriation : la force armée et la monnaie. Le développement de la production n'est que second par rapport à cette course à l'appropriation des signes d'une puissance fantasmatique. Ce cloisonnement est nouveau dans les villes. Lors du mouvement communal et de la création des corporations (Xè et
XIè siècles), le salariat urbain était peu important. Aux XVè et XVIè siècles, l'accroissement démographique des villes et le numerus closus des maîtrises de corporation provoquent une fracture sociale entre les maîtres et leurs compagnons. Les luttes entre marchands et artisans, entre maîtres et ouvriers, en témoignent (en 1539, les ouvriers imprimeurs de Lyon font trois mois de Grève – Anvers, Bruges, Gand connaissent de tels affrontements – : en conséquence, l'ordonnance de Villers-Cotterêts interdit les coalitions de travailleurs). Parfois, les maîtres ne pratiquent plus leur métier. En 1465, un arrêt du parlement tente d'obliger les membres de la Grande Boucherie à exercer personnellement leur métier. Les compagnons ont de moins en moins de chances de faire leur chef-d’œuvre et de passer maîtres. C'est alors que se créent les associations secrètes d'artisans compagnons. Par le compagnonnage, les compagnons se transmettent oralement les secrets de leur qualification professionnelle. C'est en 1469 que l'on trouve la première mention écrite du tour de France des compagnons de métiers. Le cloisonnement social n'est pas favorable à la diffusion des techniques. Les compagnons organisent eux-mêmes leur formation professionnelle pour lutter contre une spécialisation et une division extrême du travail. Ce sont eux qui organisent la percolation des connaissances sur le royaume.
Seigneurs et marchands rivalisent de luxe. La course à l'appropriation est le moteur. Mais, au contact de la matière, au bas de la pyramide sociale, artisans et paysans doivent augmenter leur productivité (rapport du produit sur le temps de travail). Le développement de la production est induit par ceux qui doivent veiller à leur reproduction individuelle. Au contact direct ou indirect de la nature, paysans et artisans dégagent un produit net. Cette situation de dominance globale de la production sur l'appropriation est celle décrite par la Fable des Abeilles : pour le paysan, il faut produire le plus de biens de subsistance dans le moins de temps possible, pour l'artisan, il faut produire le plus d'outils ou de biens de luxe pour une consommation donnée de biens de subsistance.
Plus les relations marchandes pénètrent dans les domaines féodaux, plus le souci de la productivité prend le pas sur les traditions communautaires. Les premières enclosures y participent. C'est sur le terrain que se font les innovations. Elles sont longues à diffuser. Mais, selon les domaines et selon les pays, les acteurs ne sont pas les mêmes. Aux Provinces-Unies, les polders se multiplient. En France, les monastères et les abbayes sont des lieux d'innovation. En Angleterre, et beaucoup plus tard, les gentlemen-farmers seront des innovateurs agricoles. Dans l'ensemble, la noblesse française sera moins dynamique.

On peut trouver plusieurs raisons à ce mouvement d'enclosure :
* une raison juridique : les potentats locaux souhaitaient conserver l'exclusivité des terres mais l'absence de cadastre nécessitait de matérialiser les limites foncières ;
* une raison « naturelle » : les haies permettent de parquer les animaux et de se protéger des bêtes errantes ;
* une raison « environnementale » : les haies absorbent l'eau et les fossés ayant permis la surélévation desdites haies drainent cette eau. On crée soit des haies d'arbres fruitiers (pour améliorer la production agricole) soit des ronciers pour mieux encore défendre les parcelles ;
* mais la raison fondamentale est la suppression des droits d'usage (vaine pâture, communaux) qui permet la liberté des assolements.

Le mouvement des enclosures a commencé en Angleterre au XVIè siècle. Des champs ouverts et pâturages communs cultivés par la communauté, ont été convertis par de riches propriétaires fonciers en pâturages pour des troupeaux de moutons, pour le commerce de la laine alors en pleine expansion. Il s'est ensuivi un très fort appauvrissement de la population rurale de l'époque, entraînant parfois des mouvements de Révolte, comme dans les Midlands en 1607.
Le mouvement des enclosures peut être vu comme un mouvement de désintégration sociale : « Vos moutons, que vous dites d'un naturel doux et d'un tempérament docile, dévorent pourtant les humains » (Thomas More, Utopia, 1516). Il s'est accompagné de progrès importants des pratiques culturales, et est considéré par certains comme marquant la naissance du capitalisme.

En France aussi les esprits s’échauffent.
1624 : Échec d´une Révolte paysanne, des « Croquants » du Quercy en France ; 1630 : Emeutes des vignerons de Bourgogne ;
1635 : Agitation à Bordeaux ; 1636 : Jacquerie dans la région d´Angoulême ; 1637 : Révolte des Croquants du Périgord et du Limousin ; 1639 : Jacquerie des « Va nus pieds » en Normandie ;
1642 : Agitation en Auvergne ; 1649 : Révoltes fiscales en Angers.

Sous le règne de Louis XIII, de nombreuses Jacqueries et Révoltes populaires marquent l´émergence du Peuple en tant que force politique.
On appelle Jacqueries des Croquants diverses Révoltes populaires du Sud-Ouest de la France aux XVIIè et XVIIIè siècles. Les principales causes de ces Révoltes ont été d'ordre fiscal.

Le Peuple appelait la noblesse « croquants », disant qu'ils ne demandaient qu'à croquer le Peuple. Mais la noblesse retourna ce sobriquet sur le Peuple Mutiné, à qui le nom de croquants resta. Le terme « croquant » apparaît pour la première fois dans la langue française en 1594. Il est appliqué à des attroupements de campagnards périgourdins qui réclament la fin des ravages des troupes liés aux guerres de religion, et le rabais des tailles, principal impôt étatique. C'est une expression de mépris que les Insurgés ressentent comme une injure. Ils s'appellent eux mêmes les « tard avisés », les chasse-voleurs selon les régions ou, encore, l'assemblée des Communes de la province.
Ces Révoltes ont lieu dans le contexte des guerres de religion. À partir de Turenne en Limousin en 1594, elle se répand ensuite dans le Périgord. Un immense « ras-le-bol » unit les paysans et les pousse à s'assembler au cri de « Vive le roi sans la taille, vive le roi sans la gabelle ». La Révolte gronde ; dans le Bas-Limousin des paysans revendiquent leurs Droits par la violence, le mouvement est lancé. Le 27 mars 1594, un chef, La Sagne (notaire), prend la tête d'un groupe de Croquants. Massacré par la noblesse en juin 1594, les Révoltés rejoignent le camp des royalistes. En juillet 1595, les Croquants se Révoltent à nouveau et, en septembre, ils combattent la noblesse
locale : cette bataille indécise met fin à la Révolte.
En Guyenne de 1593 à 1595, des Insurrections se développent, encadrées par les notables royalistes, catholiques modérés ou protestants, partisan d'Henri IV. Leurs principales revendications sont néanmoins toujours fiscales et l'influence de la question religieuse est faible. Ces Croquants ont le mépris des villes et leurs principaux ennemis sont les chefs ligueurs. La Révolte est proche des petites villes mais voue une haine au pouvoir centralisateur parisien. Lorsque des circonstances graves appellent la désignation de représentants dans une assemblée d'états ou dans une chambre de députés, ce choix est accaparé par les citadins. Ainsi, lors des troubles de la fin du XVIè siècle, voit-on, ici ou là (en Périgord, dans le Comminges ou dans le Vivarais) des porte-parole de villages réclamer d'avoir leurs propres élus, comme un quatrième état, celui du plat pays distinct du tiers état des villes. La complémentarité et l'antagonisme entre villes et campagnes est également économique. C'est toujours dans les cités que résident les propriétaires du sol, les bailleurs de fonds, les notaires, procureurs, gens de loi, receveurs des impôts royaux ou seigneuriaux.
Il arrive que ces Révoltés deviennent dangereux pour le pouvoir royal, tels les Croquants du Languedoc massacrés par les troupes royalistes.

Une autre Révolte de Croquants a lieu plus tard dans le contexte de la guerre contre l'Espagne : la pression fiscale est lourde et des Emeutes éclatent en Guyenne en 1635. À l’origine, elles sont dues à la taxe des cabarettiers (sur le vin), mais la Contestation porte aussi sur les trop fortes tailles et les Insurgés réclament également une dîme qui ne profiterait qu’aux petits curés, car ils méprisent le haut clergé.
En 1636, des Soulèvements dans les campagnes apparaissent contre les tailles en Angoumois et au Périgord.
C’est une nouvelle Révolte, de 1637 à 1641 : l’armée des
« Communes » est conduite par l'un des chefs des Rebelles Antoine Dupuy de la Mothe de la Forêt, un gentilhomme, qui prend leur tête et les conduits à incendier les châteaux voisins. Sous son commandement, la guerre est ordonnée et il interdit le pillage. C’est le début de l’une des plus grandes guerres civiles déclenchées par des paysans. En Périgord, les nouveaux Croquants de 1637 demandent une société débureaucratisée : les représentants des villages y viendraient verser leur obole, modeste, informelle, et fiscale, au roi lui-même, assis sous son chêne; ce versement se ferait directement de la main à la main», sans prélèvement intermédiaire au profit des sangsues du fisc.
Le duc de La Valette, envoyé par le roi, arrive du Pays basque avec trois mille hommes et met fin à la Révolte le 1er juin 1637 à la bataille de La Sauvetat-du-Dropt. Un millier de Croquants meurent, mais une amnistie sera accordée.
En Normandie, les nu-pieds (ruraux du bocage qui se Rebellent en 1639) sont solidaires des bouilleurs de sel, qui font évaporer l’eau de mer dans leurs marmites sur les plages du Mont-Saint-Michel : ces bouilleurs vendent le sel à bon marché aux villages ; alors que Richelieu, lui, prétend faire casser les marmites, afin d’obliger les Bas-Normands à consommer le sel vendu très cher par la gabelle gouvernementale. La Révolte des nu-pieds de 1639, issue des petites communautés villageoises de laboureurs du bocage, est dirigée par des curés et vicaires, par de petits seigneurs et des nobles endettés, par des avocats besogneux. Elle a donc son clergé, sa noblesse, son tiers état ; et elle se dresse contre la société officielle et contre l’élite du pouvoir (fiscal notamment) au nom d’une contre-société à format réduit, chlorophyllienne et Contestataire. Les nu-pieds revendiquent le rabais des impôts, le retour à l’âge d’or symbolisé par les noms d’Henri IV et de Louis XII, deux rois dont la voracité fiscale était modérée... ; ils demandent enfin l’Autonomie ou même l’Indépendance de la Normandie.
De 1638 à 1642, le laboureur Pierre Grellety tient la forêt de Vergt au nez et à la barbe des sergents royaux. En 1638, un capitaine du roi cherchant à enrôler de force de jeunes recrues s'en prend à Jean Grellety ; son frère Pierre, simple laboureur, sortant alors d'une maison ajuste le capitaine et l'abat d'un seul coup. Commence alors pour lui une vie misérable dans la forêt de Vergt, mais peu à peu, convaincu de la justesse de son acte, il rejoint d'autres proscrits comme lui en révolte contre les oppressions dont ils sont les victimes.
A la tête de son équipe, au cœur de la forêt de Vergt, il tient tête aux armées du roi venus le déloger pendant quatre années ; mobiles et légers, insaisissables et partout à la fois, ses Croquants disciplinés et bien armés sont les partisans d'une guérilla plus que de véritables affrontements où ils seraient à coup sur perdants. Cependant en septembre 1640, Grellety fait la preuve de ses réels talents militaires puisque avec seulement 200 hommes il obtient une victoire honorable face à 3000 soldats bien entraînés. Richelieu, las de ces querelles paysannes qui empoisonnent la vie du sud-ouest et surtout de cette guérilla qui coupe la route vers l'Espagne alors en guerre contre la France, lui propose alors de mettre fin à ces agissements. Le 25 janvier 1642, Pierre Grellety reçoit du roi les lettres patentes attestant de l'amnistie générale pour tous ses hommes et pour lui une charge de capitaine dans les armées du roi, dans le poste de gouverneur de la cité de Verneuil en Italie.

       
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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 22:00

Quand le pouvoir ne fait plus de quartier, même face à ceux qui veulent l'aider à se régénérer

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La Révolte (8 mai-12 juillet 1450) de Jack Cade échoue en Angleterre. John Cade (dit Jack) Soulève le Kent contre Henri VI d'Angleterre, en se faisant passer pour un membre de la famille royale. Il est tué neuf jours après s’être emparé de Londres.
Shakespeare écrivit une pièce de théâtre nommée Henry VI. Un des personnages, appelé Dick le boucher, déclara dans un dialogue avec Jack Cade, le chef de la Rébellion lancée contre le roi : « Commençons par tuer tous les gens de loi ».
Jack y commande une armée pour s’emparer du trône et abolir le parlement. Il rétorque « ma bouche sera le parlement d’Angleterre ». Il convient avec Dick le boucher qu’il faut tuer tous les avocats afin de supplanter le roi régnant et d’abolir les lois en vigueur.

La guerre sans fin avec la France (la guerre de Cent ans) avait épuisé les finances anglaises (autant que les françaises) et laissait les caisses royales constamment en besoin de recouvrement de créances. En résulta une lourde taxation, mais ajouté à ce fardeau d’impôts, il y avait aussi la gourmandise des officiers royaux, qui s’enrichissaient aux dépens de l'administration du système fiscal.
La majorité des participants était des paysans et des petits propriétaires terriens du Kent, qui objectaient contre le travail forcé (corvée), les tribunaux corrompus, la saisie des terres par les nobles, la perte de terres royales en France, et les lourdes taxes. Menée par Cade, un ancien soldat, une foule se rassembla dans le Kent, défit une force gouvernementale envoyée pour les disperser et entra dans Londres. Alors que les citadins étaient plutôt favorables à la Cause, les Londoniens se retournèrent contre eux à cause du comportement violent de certains des hommes de Cade. La plupart des Insurgés acceptèrent le pardon de la part du roi et retournèrent à leur maison. Cade lui-même fut également pardonné, mais fut tué plus tard par le sheriff du Kent.

Il ne s’agissait pas d’une Rébellion de paysans (comme en 1381), les meneurs étant des hommes de propriété qui objectaient contre le climat politique du temps (même des hommes d’église rejoignirent les Rebelles). Même si ils appelaient à des changements sociaux, notamment le statut des travailleurs, qui rendait les paysans sujets au travail forcé, les demandes sociales n’étaient pas la base des revendications.
Au lieu de ça, la plupart des petits nobles voulait la fin de ce gouvernement faible. Ils n’appelaient pas au bouleversement des rapports sociaux, mais au changement de certains conseillers, au retour à des terres royales qui furent concédées à d’autres, et à l’approbation des méthodes de taxation.
Les troupes gouvernementales furent envoyées pour disperser les protestataires du Kent. Les hommes de Cade marchèrent sur Londres, où ils furent bien accueillis par les londoniens, bien d’accord avec nombre des buts de Cade.
Dans le cadre d’une trêve, Cade présente une liste de ses demandes aux fonctionnaires royaux. Les fonctionnaires ont assuré Cade que les demandes seraient satisfaites, il leur remit une liste de ses hommes de sorte que chacun ait pu recevoir un pardon royal.
La plupart des gens acceptèrent la promesse de pardon et s’éclipsèrent. Mais ni le roi ni le gouvernement n’accordèrent aucune demande des Rebelles, et ne semblèrent non plus disposé à le faire prochainement. Henri VI exigea l’arrestation de Cade, qui fuit Londres. Il fut arrêté par le nouveau sheriff du Kent, blessé mortellement et mourut lors de son retour à Londres. Son corps fut pendu, peinturluré, écartelé, et sa tête placé sur un poteau sur le pont de Londres.

Les prémices à la remise en cause partielle voire totale des systèmes étatiques européens (pour la plupart des monarchies de « droit divin ») apparurent suite au schisme de l’église anglicane. Cette dernière, opposée au pape de Rome sur son autorité dans le royaume anglo-saxon (ah ces insulaires !), fit scission et fut excommuniée (bienvenue au club, avec l’orthodoxie d’Orient-Byzance, l’arianisme et autres sectes primitives Egalitaires comme au temps de Jésus) du groupement d’intérêts économiques qu’était l’église chrétienne de Rome (catholicisme, protestantisme, et une multitude de courants issus d’expériences monastiques).

Depuis que John Wyclif avait dénoncé la décadence du pouvoir spirituel, nombreuses étaient les critiques qui circulaient sur l'église, et plus encore sur le pape. Par ailleurs, dans ce pays aussi l'humanisme entretenait l'idée d'une réforme fondée sur la bible.
Lorsqu’Henri VIII crut que son mariage avec Catherine d’ Aragon ne produisait pas de fils parce qu'elle avait été mariée d'abord à son frère, il essaya de divorcer. Le pape refusant, il en résulta une séparation de l'église d'Angleterre de celle de Rome, événement à l'origine de l'anglicanisme (catholicisme non-romain mais pas protestant).
A partir de ce moment-là, les Anglais développèrent leur propre vision de la société de ce temps-là, en ce monde-là, et firent tout pour se démarquer de leur « partenaires » continentaux (comme tout bon insulaire se « doit »). Ils attaquèrent le régime théocratique de Rome pour sa corruption, ainsi que pour le dévoiement, pour servir des intérêts particuliers, des enseignements de Jésus et de la bible.

C’est à cette époque que Thomas More écrivit des épigrammes en latin contre la tyrannie et l'abus de pouvoir, notamment celui de l'église. Il entra au Parlement anglais en 1504, puis sur l'intervention du roi Henri VIII, il fut nommé shérif adjoint de Londres en 1510. Il voyagea à Paris et en Flandres en 1515 et 1516. Il écrivit pendant son voyage, Utopia, qu'il fera paraître la même année. S'opposant au régime des Tudor, il y décrit un monde « parfait » et imaginaire. Il en tire une morale : « La tâche de l'homme politique est de tirer d'affaire au moins quelques individus ». Il reprit sa place en politique en 1517, nommé maître du Conseil privé et maître des requêtes par le roi, puis chancelier d'Angleterre (1529). Il chercha à préserver l'unité de l'église et la Paix, mais il ne put faire face au monstrueux déficit de l'Angleterre. Refusant de prêter serment de fidélité au roi, pour le suivre dans le schisme, il fut emprisonné dans la Tour de Londres puis fut décapité le 6 juillet 1535 (il fut béatifié en 1886, et canonisé – donc reconnu comme saint par l’église – en 1935).
Par la suite, avec l'aide des Espagnols, Marie Tudor tenta de restaurer la religion catholique de sa mère (dont son père avait divorcé, créant le schisme), et beaucoup de protestants et anglicans furent mis à mort (d’où son surnom de Bloody Mary, Marie la sanguinaire).

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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 21:59

Les débuts du Protestantisme, autant religieux que social

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En 1419, un peuple Révolté va s'organiser militairement pour tenir tête 17 ans durant aux armées européennes coalisées : c’est la Révolution hussite.
La Bohème du XIVè siècle, à peu près la République Tchèque d'aujourd'hui, est devenue très riche en un laps de temps relativement court grâce aux mines d'argent. En particulier celles de Kuttenberg, ouvertes en 1237, donnaient un résultat annuel de 100 000 Mark, un Mark équivaut à une demi livre d'argent. Essentiellement ce sont le roi et l'église catholique qui en ont profité, et le pape par des contributions de l'église. Les membres des corporations des villes minières devenaient également très riches et se sont installé à Prague, laissant travailler d'autres à leur compte. Prague s'est ainsi littéralement doré et c'est ici que fut fondée en 1348 la première université de l'empire allemand (attention : il ne faut pas confondre, l'empire allemand comprenait alors aussi la Suisse, l'Italie du Nord, les Pays-Bas, la Belgique, l'Autriche etc. ; les nations, telles que nous les connaissons aujourd'hui n'existaient pas encore). Sur la base des fortunes dégagées des mines d'argent se développaient le commerce et la production des biens d'utilisation courante, mais aussi des produits de luxe.
Dans un état féodal, ce développement devait forcément engendrer des conflits entre marchands et artisans d'un côté et la noblesse privilégiée de l'autre, entre les paysans qui voulaient s'affranchir du servage et des propriétaires fonciers, puis entre les nobles et le Peuple face à l'église catholique qui les exploitait tous. Toutes les contradictions s'aggravèrent suite à une inflation rapide dont bénéficiaient surtout les riches bourgeois des villes, tandis que les paysans et les nobles sans grande fortune en faisaient les frais. Ces contradictions sont en partie masquées par un conflit national. Les rois Ottokar II et Charles I avaient appelé beaucoup de paysans, d'artisans, d'artistes et de mineurs allemands. A Kuttenberg, Deutschbrod et Iglau il n'y avait pratiquement que des Allemands. L'université de Prague et les hauts rangs de l'église étaient entre leurs mains. Pour les tchèques, ils apparaissaient soit comme des exploiteurs, soit comme des concurrents. Inversement, les allemands avaient un fort intérêt à conserver le statu quo.

Les choses commencent à bouger sous l'influence des thèses de John Wyclif, que Jérôme de Prague, né vers 1365, avait apporté d'Angleterre vers 1400. Mais c'est surtout Jan Hus (1369-1415, né en Bohême méridionale, étudiant pauvre à l'université de Prague, il est ordonné prêtre en 1400 puis devient confesseur de la reine de Bohême et doyen de la faculté de théologie de Prague), qui exprimait le mécontentement des Tchèques en s'appuyant justement sur les théories de John Wyclif. La réaction de l'église ne se fit pas attendre : elle condamna 45 enseignements de Wyclif comme hérésie. Mais la dispute continuait et finalement le roi Vaclav fut obligé d'intervenir. Il décréta en 1409 que les tchèques auraient désormais trois voies et les allemands qu'une seule (avant c'était l'inverse). Là-dessus la plupart des professeurs et des étudiants quittent Prague pour s'installer à Leipzig. Par le départ des allemands, la position de Hus était renforcée, et sa lutte contre l'église catholique plus sévère. Lorsque en 1412 le pape fût à court d'argent il décida de lancer la vente des indulgences (une sorte d'emprunt céleste sur des péchés futurs commis dans ce monde-bas, autrement dit des bout de papier sans aucune valeur) c'était le déclenchement de violents heurts entre Hussites tchèques et catholiques allemands à Prague. A nouveau le roi Vaclav était contraint d'intervenir : il expulsa de Prague Hus, mais aussi quatre théologiens catholiques.
En 1414 se réunit à Constance un concile qui avait deux
objectifs : élire un nouveau pape (car il y en avait trois) et débattre du problème de l'hérésie tchèque. Il y avait le risque d'une dissociation du royaume de Bohème, de l'église catholique et de l'empire allemand. L'empereur Sigismund, frère de Vaclav et éventuellement son héritier, devait à juste titre se faire quelques soucis. Il obtint que Hus fut convoqué à Constance, sous la garantie d'un sauf-conduit. Hus accepta ; confiant de la justesse de sa doctrine, à savoir : la nécessité d'une vie modeste de quelque représentant de l'église que ce soit et la mise en cause de la légalité de quelque seigneur que ce soit qui commet un péché mortel.
Le pape Jean XXIII, qui craint sa destitution, quitte le concile dans l'espoir que celui-ci ne pourra pas continuer. Or, le concile constate d'abord qu'il s'est réuni en règle, puis qu'il détient son pouvoir de dieu. Ainsi il place son autorité au-dessus du pape.
Après avoir destitué les trois papes, les représentants des différents pays (on vote par pays), les évêques et l'empereur Sigismund débattent de la réforme de l'église. Leur intérêt principal est de diminuer le pouvoir papal ainsi que les versements à Rome et de renforcer le contrôle des autorités nationales. En même temps ils veulent limiter la réforme, car les effets des thèses de Wyclif en Angleterre (les Lollards) sont connus.

Hus est invité à présenter sa doctrine au début du concile quand le pouvoir des anciens papes, en particulier de Jean XXIII, n'est pas encore brisé. Malgré un sauf-conduit, délivré par Sigismund, il est arrêté et mis au cachot pour le forcer à révoquer ses théories considérées comme hérésie. En vain. Son procès commence en même temps que le règlement de compte avec Jean XXIII. Bien que Hus se défend bien (il demande une réfutation de ses thèses par la bible), le concile n'entend pas céder un pas ni à droite (les trois papes) ni à gauche. Il déclare les 45 thèses de Wyclif comme hérétique. Puis il tente de prouver que Hus reprend ces thèses hérétiques dans son livre « De Ecclesia ». En conclusion Hus est déclaré hérétique et expulsé de l'église catholique (on lui coupe les cheveux) et livré à l'autorité civile. La peine habituelle pour hérésie étant le bûcher, Hus est brûlé le même jour, le 6 juillet 1415. Aussi soucieux de justice sociale que de morale religieuse, il était en même temps un patriote et un réformateur de la langue littéraire tchèque.
En avril 1415 Jérôme de Prague va à Constance pour venir en aide à Hus. Voyant le sort de Hus, qui était déjà emprisonné, il prend la fuite. Malgré un sauf-conduit offert par le concile, il ne vient pas. Il est arrêté en Bavière et ramené à Constance. Sous la torture il abjure en septembre 1415, mais il n'est pas relâché pour autant. On lui fait finalement le procès le 23 mai 1416 où il défend les thèses de Wyclif et de Hus. Déclaré hérétique il meurt le 30 mai 1416 sur le bûcher.

Mais au lieu d'éteindre le mouvement hussite on l'avait rallumé. Les artisans et les ouvriers de Bohême, devinrent alors Rebelles au pape, au roi et à l’empereur après que le bûcher eut consumé Jean Hus. De plus en plus souvent il y eut des Révoltes un peu partout en Bohème. Le mouvement hussite assuma un caractère Révolutionnaire dès que la nouvelle de la mort de Hus le 6 juillet 1415 atteignit Prague. Les chevaliers et nobles de Bohême, qui était en faveur de la réforme de l’église envoyèrent au concile de Constance le 2 septembre 1415 une protestation condamnant l’exécution de Jan Hus avec les mots les plus durs. L’attitude de l'empereur Sigismond, qui envoya des lettres de menaces en Bohême déclarant qu’il noierait bientôt tous les Wycliffites et Hussites, rendit furieux le Peuple. Les troubles éclatèrent dans diverses parts de Bohême.
Le mouvement qui était en train de prendre forme fut appelé d'après son symbole, le calice, les Calixtins. Le calice était devenu le privilège des prêtres, le pain pour les autres. Les Calixtins voulaient la Liberté de choisir entre cette nouvelle forme et l'ancienne (calice et pain pour tout le monde). Bref, un symbole comme un autre, qui a surtout servi à reconnaître les amis et à se regrouper.
On peut nettement distinguer deux partis dans le mouvement Révolutionnaire : d'un côté les modérés, les Utraquistes (utra, Egal, car ils voulaient l'équivalence des deux formes de communion), de l'autre, l'aile radical, les Taborites (d'après la ville de Tabor qu'ils venaient de fonder). Ces radicaux hussites prônent la communauté des biens, l'Egalité absolue et le sacerdoce universel.
Les partisans des Calixtins étaient essentiellement les nobles qui avaient récupéré les terres de l'église et qui étaient donc très fortement liés au mouvement hussite, puis les riches bourgeois qui s'étaient également enrichis au dépens de l'église et qui allaient plus tard s'enrichir du butin de la guerre.
A l'opposé, les paysans et les artisans, qui ne voulaient pas simplement échanger un seigneur par un autre mais la Liberté entière. Ils étaient fermement partisans des Taborites, et par conséquent les Taborites représentaient la grande majorité et de loin. « En ces temps il y aura sur terre ni roi ni seigneur ; ni sujet, et tous les redevances et impôts seront abolis, aucun n'obligera un autre à faire quelque chose car tous seront Egaux, frères et sœurs. Comme il n’y pas de ‘à moi’ ni ‘à toi’, puisque tout est à tous en commun, ainsi il en sera partout et celui qui aura une propriété particulière commettra un péché mortel ».
Les gens en Moravie quittèrent les centres urbains, se réapproprièrent les terres, mirent tout en commun. Les Taborites et Waldensiens formeront les plus radicaux. Les nouvelles de ces communautés se repartiront à travers l'Europe ; des pèlerins viennent de partout. Certains resteront. Les tisserands radicaux de Flandre, appeler les Pikarti, rejetteront l'exploitation et la répression du travail déshumanisant, comme la fabrication de draps. Ils seront aussi appeler des Adamites, en référence à l'état de nature d'Adam. Ils mettront en œuvre des campagnes importantes de redistribution et d’Egalitarisation.
La supériorité militaire et technique d'une armée de volontaires élisant leurs chefs, Jan Zizka puis Prokop le Chauve, dans le cadre d'une idéologie Egalitariste voire communiste, est le précédent immédiat du protestantisme européen, l'exemple que tous les chefs protestants ont médité, la crainte que nourrissent toutes les chancelleries et évêchés depuis ce temps.

Contrairement à son frère Vaclav qui toléra voire soutint le mouvement hussite, Sigismond entreprit de le briser. Le roi Vaclav essayait de naviguer entre les fronts jusqu'à ce que son frère Sigismund le menace d'une invasion pour rétablir l'ordre. Mais lorsque Vaclav rappelle finalement les théologiens catholiques qu'il avait expulsé auparavant, c'est la Révolte à Prague. Le 30 juillet 1419 la ville s'est Insurgée sous la direction d'un personnage remarquable : Jan Zizka (1360-1424). C'est à cette occasion qu'il y eut la première défenestration : on jeta 7 membres du conseil de la ville de Prague par la fenêtre pour les faire tomber sur des piques placées au bon endroit. Lorsque Vaclav apprit la nouvelle il mourut sur le coup. Désormais la Bohème était une république.
Les nobles, qui étaient favorable aux Hussites mais néanmoins supportaient la régente, promirent à Sigismund d’agir comme médiateurs Les Utraquistes de Prague tentèrent en secret des pourparlers avec l'empereur, mais en vain à cause de l'attitude dure de Sigismund. Le pape Martin V va même plus loin lorsqu'il appelle toute la chrétienté à la croisade contre les Hussites. Cette première croisade, qui eut lieu en 1420 se termine par une défaite des troupes catholiques, battues par l'armée paysanne de Zizka. D'autres « croisades » suivaient, à chaque fois plus désastreuses pour l'empire. Si la guerre au début eut lieu en Bohème, elle est maintenant portée en Silésie, en Prusse Orientale et jusqu'à Gdansk à la mer Baltique, puis en Hesse et en Autriche.
Jan Zizka meurt en 1424, mais son successeur, André Prokop (1380-1434), également un Taborite, continue la Lutte. La quatrième « croisade » en 1427 se termine prématurément à Mies, à l'entente des cris de guerre des Hussites, de même que la cinquième en 1431 à Taus. Il n'y avait plus personne qui osait affronter les Hussites.
Le caractère fondamentalement démocratique des hussites et la suite ininterrompue de leurs victoires rendaient les princes des pays environnants nerveux car ils craignaient la contagion de ces idées à leurs sujets.
Dans cette situation, l'empereur ne voyait plus qu'une seule issue : diviser les Hussites. C'est pourquoi il entama des pourparlers pour monter les Utraquistes contre les Taborites, c'est à dire les nobles et les riches bourgeois contre les paysans et les artisans. L'empereur et le pape leur garantissaient « généreusement » le butin, les terres et la fortune de l'église. La noblesse tchèque n'avait que très peu participé à la guerre, parce qu'elle avait, déjà au début de la lutte, récupéré le butin principal. De même les bourgeois des villes, qui eux avaient certes profité de la guerre, mais cherchaient maintenant une jouissance tranquille de leurs richesses. Si cela pouvait être garanti par l'empereur et le pape lui-même, alors c'était parfait. Ils n'en demandaient pas plus. En 1433 on se mit d'accord et la noblesse commença aussitôt à recruter une armée pour combattre les Taborites. La bataille eut lieu le 30 Mai 1434 à Lipan : 25 000 mercenaires de l'armée de la noblesse se battaient contre 18 000 Taborites. La bataille fut très longue car les deux camps disposaient de forces comparables. Les nobles ont tout de même remporté la victoire mais seulement à cause de la trahison de la cavalerie taborite, qui quittait le champ de bataille. Sur les 18 000 Taborites, 13 000 ont été tués. Le pouvoir des Taborites était brisé, mais pas anéanti.

La Révolution hussite de 1415 offre à la doctrine vaudoise une première occasion de développement et d'approfondissement. Un siècle plus tard, Luther soulève à son tour le problème de la réforme intérieure de l'église. Le monde vaudois n'hésite pas alors à accorder sa pleine adhésion à la Lutte que mène Luther.

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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 21:56

L'Emancipation de la population, ou du moins d'une partie

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Comme toujours, les premiers à se Révolter seront les paysans. De 1073 à 1075, une Révolte paysanne est écrasée en Saxe, après avoir détruit des citadelles et des châteaux.

En France, Le Mans lance le mouvement communal pour plus d’Indépendance des Communes, mais surtout des bourgeois qui veulent commercer sans entraves financières.
Comme principale cité du Maine, Le Mans fut le cadre de nombreuses Luttes au XIè siècle, entre le comte d’Anjou et les ducs de Normandie. Quand les Normands prirent le contrôle du Maine, Guillaume le Conquérant fut capable d’envahir avec succès l’Angleterre. Cependant, en 1069, les Citoyens se Révoltèrent et expulsèrent les Normands. En contrepartie du pouvoir donné au comte d’Anjou, ils négocièrent la première charte communale.

Dès le début du Moyen Âge, l’autorité des évêques grandit. L’évêché de Beauvais est ainsi considéré comme un poste d’autant plus prestigieux qu’il bénéficie de revenus considérables. De plus, l’évêque cumule les pouvoirs religieux et politiques.
La Commune, qui s’est créée très tôt dans cette ville prospère, acquiert progressivement des Droits pour promouvoir son industrie. Elle prend régulièrement le parti du roi contre l‘évêque et s’appuie sur le textile pour asseoir sa puissance financière.
Au XIè siècle, le renouveau des villes relance l'industrie drapière à Beauvais, Amiens, Abbeville ; le commerce enrichit les bourgeois et de nombreuses Communes obtiennent des chartes de franchise (Saint-Quentin 1080, Beauvais 1099, Amiens 1113).
A cette époque, le drap de Beauvais est exporté jusqu’en Orient. Les ateliers se multiplient. Ils travaillent toutes sortes de laine, y compris les plus fines importées de Londres. Les corporations s’enrichissent de corps de métiers de plus en plus diversifiés : teinturiers, finisseurs, tondeurs, apprêteurs…Un groupe de 80 familles régente les ouvriers. Quant aux maires, ils sont la plupart du temps issus du cercle étroit de ces négociants. La hiérarchie est stricte et les querelles sociales sont désormais soumises à l’autorité du roi qui se charge, s’il le faut, de contraindre l’évêque.
A la même époque, apparaissent les ordres mendiants dont les couvents s’élèvent à l’est de la ville, en plein quartier ouvrier. Au départ dépourvus de biens, ils s’enrichissent progressivement et jouent un rôle non négligeable dans la cité.

En 1109 les bourgeois de Laon se Révoltent et tuent l´évêque de la ville.
Les marchands et artisans se regroupent en associations et représentent une puissance grandissante face au système seigneurial : ils cherchent à jouir d'une plus grande Autonomie en rédigeant des chartes fixant les Droits et devoirs de chacun.
Ces associations, appelées « Commune jurée » donnent naissance à ce que les historiens appelleront plus tard le « mouvement communal » qui a permis aux villes de se Libérer durant les XIè et XIIè siècles.

Ces chartes s'obtiennent de plusieurs façons :
* soit de plein gré suite à un accord avec le seigneur,
* soit par l'achat : les habitants négocient dans ce cas avec leur seigneur,
* soit par la violence comme au Mans (plus vieille Commune de France en 1069) ou encore à Laon en 1109 (son évêque et ses chevaliers sont massacrés par les habitants au nom de « Commune ! Commune ! »; ils subiront ensuite les représailles de la part du roi de France).

C'est à la fin du Xè siècle que se manifeste le mouvement communal, conséquence de la renaissance des activités économiques urbaines et de l'afflux des ruraux vers les cités. Dans les villes soumises à des seigneurs laïques ou ecclésiastiques, les bourgeois se regroupent en association pour s'assurer une sorte d'oasis de Paix face aux luttes féodales qui pèsent sur les cités. Dans cette association appelée Communio, les membres sont liés par serment et Egaux entre eux.
Au XIIè siècle, la Communio parvient à obtenir du seigneur ou du roi (Louis VII « le jeune » 1137-1180) des privilèges plus ou moins étendus et un statut particulier par un acte solennel appelé charte. Cette émancipation urbaine est favorisée par la royauté, car elle y voit un moyen de restreindre la féodalité. Selon l'importance des concessions obtenues, on distingue deux grands groupes de villes : les villes franches qui n'ont obtenu qu'une charte de simple franchise (ensemble de Droits et de privilèges concédés par un souverain à un bourg) et restent soumises à l'autorité seigneuriale et les villes de Commune qui jouissent de l'Indépendance politique et possèdent une véritable organisation municipale. Elles sont assez peu nombreuses, une quarantaine en France au début du XIIIè siècle.

La Commune est administrée par un corps de ville ou municipalité. Celui-ci est composé d'échevins (magistrats chargés de la police et de la justice seigneuriale) élus ou plus souvent cooptés par l'assemblée de bourgeois, dirigé par un maire (du latin mayor) qui tentent d'administrer la ville de façon Autonome et de se protéger des ingérences extérieures tant politiques que militaires.
La charte communale reconnaît l'existence de la municipalité et lui accorde une large Autonomie administrative, judiciaire et d'importants avantages commerciaux. Le prévôt, agent du roi chargé essentiellement de rendre justice et d'administrer le domaine est remplacé par le maire. Celui-ci est assisté de deux conseils : le conseil restreint des pairs et jurés et le grand conseil (c'est-à-dire l'assemblée de la Commune pour des circonstances exceptionnelles). Afin d'imposer leur puissance, les échevins font réaliser un sceau qui authentifie leurs Droits et Libertés accordés.
Philippe-Auguste (1180-1223) favorise le mouvement communal pour la position stratégique que les villes occupent. Elles bénéficient également de Libertés communales de par leur situation très favorable au trafic commercial. En contrepartie, la Commune doit construire et entretenir les fortifications.
Bien que dotée d'une charte communale, ces villes restent toutefois des seigneuries vassales qui doivent hommage au roi.

Pour autant, le statut du roi est de plus en plus controversé. En 1251, la Croisade des Pastoureaux, croisade populaire initiée sans l'appui des puissants et même contre eux, veut purifier le pays (malheureusement en commettant également de nombreux pogroms contre les Juifs, déjà).
Lors de la septième croisade, Louis IX de France (Saint Louis) prend Mansourah. Mais son armée, victime d'une épidémie de peste, s'y trouve prise au piège. Saint Louis est fait prisonnier avec deux de ses frères, en 1250. Cette nouvelle, quand elle parvient en Occident provoque incrédulité et révolte. Comment un roi très pieux a-t-il pu être abandonné de dieu ?
La réponse vient de prédicateurs populaires, en particulier un certain Job, ou Jacob ou Jacques, moine hongrois de l'ordre de Cîteaux. Ce moine charismatique, nommé le « Maître de Hongrie », prétend avoir reçu de la Vierge Marie une lettre affirmant que les puissants, les riches et les orgueilleux ne pourront jamais reprendre Jérusalem, mais que seuls y parviendront les pauvres, les humbles, les bergers, dont il doit être le guide. L’orgueil de la chevalerie a déplu à dieu.

L'appel solennel aurait eu lieu pour Pâques 1251. Des milliers de paysans et de bergers prennent la croix (à l'époque le terme Pastoureaux désignait les bergers), et marchent vers Paris, armés de haches, de couteaux et de bâtons. Ils sont 30 000 à Amiens, peut-être 50 000 à Paris, où Blanche de Castille les reçoit. Dans un premier temps elle donne son appui, mais le mouvement est trop dangereux sur le plan social et religieux pour être accepté par les puissants : il accuse abbés et prélats de cupidité et d'orgueil, et s'en prend même à la Chevalerie, accusée de mépriser les pauvres et de tirer profit de la croisade.
Des conflits s’ensuivent avec le clergé dans plusieurs villes (Rouen, Orléans, Tours). À Bourges, les pastoureaux s'en prennent aussi aux juifs, et sont réprimés par les forces royales. Lorsque les villes ne veulent pas les nourrir, des pillages ont lieu en France, par exemple à Bordeaux, où Simon V de Montfort réprime les Pastoureaux.
Le mouvement s'étend en Rhénanie et dans le nord de l'Italie. La répression est de plus en plus féroce et seuls quelques rescapés parviennent jusqu'à Marseille et s'embarquent pour Acre, où ils rejoignent les croisés.

En 1307, l’Italie du Nord est secouée par le Soulèvement populaire et hérétique de Fra Dolcino, écrasé par une armée de croisés défendant les intérêts de la grande seigneurie foncière.
Les Frères Apostoliques descendent en ligne droite de la crise du franciscanisme. Les Frères Apostoliques ont suivi leur initiateur Gérard Segarelli de Parme et devinrent célèbres grâce à Fra Dolcino. Les Frères Apostoliques en appelaient aux prophéties de Joachim de Flore avec la volonté d'imiter à la lettre la vie pauvre et simple des apôtres, d'où le nom d'Apostoliques. Parmi les doctrines professées par les Apostoliques prévalent le refus des miracles, l'invalidité des sacrements, l'opposition au sermon et au ius gladii (droit de vie et de mort sur des humains, serfs ou Libres), la Contestation des dîmes, le constat de la décadence de l'autorité de l'église et des papes.

En 1300 est brûlé par l'Inquisition Gérard Segarelli. En 1260, il avait fondé une secte qui voulait vivre la vie apostolique et reprochait au pape d'être l'Antéchrist. Les franciscains lui sont très hostiles, et racontent à son sujet qu'il se serait fait langer et allaiter, comme un bébé, pour ressembler à l'enfant Jésus. Ils prétendent aussi qu'il se serait fait circoncire. Il aurait été très peu instruit, disant penitenzagite au lieu de penitentiam agite (« faites pénitence »).
Quoiqu'il en soit, il draine beaucoup plus d'offrandes que les ordres mendiants. À sa mort, Fra Dolcino de Novare, beaucoup plus cultivé, prend sa suite. Plein de fougue, ce fils de prêtre dénonce la corruption de l'église par la richesse et la collusion avec le pouvoir politique et ce, depuis l'empereur Constantin et le pape Sylvestre au début du
IVè siècle. Il attaque également les mendiants et annonce une apocalypse imminente. L'empereur Frédéric Barberousse (mort en 1190) est censé revenir, réincarné dans Frédéric III d'Aragon, « roi de Trinacrie » (Sicile), fils de Pierre d'Aragon. Protecteur des ordres mendiants, Frédéric est en guerre avec la papauté, qui le considère comme le nouvel Antéchrist. Il est censé détrôner l'usurpateur Boniface VIII, qui a chassé Célestin V, l'ami des franciscains spirituels. De fait, Boniface VIII meurt en 1303, peu après l'attentat d'Anagni, et Benoît XI, élu après lui, meurt en 1304 (le bruit court qu'il a été empoisonné).
Clément V lance la croisade contre les partisans de Dolcino. Ceux-ci sont plusieurs milliers, réfugiés dans les montagnes au-dessus de Verceil, dans le Piémont.
Fra Dolcino et ses partisans, en réaction aux attaques des troupes catholiques, n’hésitèrent pas, pour leur survie, à piller et à dévaster des villages, tuant ceux qui s’opposaient à eux et brûlant leurs maisons. Pour justifier les méfaits de ses partisans il citait volontiers Saint
Paul (« Tout est pur pour les purs. Mais pour ceux qui sont souillés et qui n’ont pas la foi, rien n’est pur. Leur esprit même et leur conscience sont souillés ».)
Malgré cela on le considère comme un orateur intelligent, érudit et charismatique, réformateur de l’église et un des fondateurs des idéaux de la Révolution française ainsi que de l’Anarchisme et du socialisme. Au nombre de ses idées on compte : le refus de la hiérarchie ecclésiastique et le retour aux idéaux originaux de pauvreté et d’humilité, le refus du système féodal, la Libération de toute contrainte et de tout assujettissement, l’organisation d’une société Egalitaire d’aide et de Respect mutuel, mettant en commun les biens et respectant l’Egalité des sexes.
Les Dolicinistes sont finalement massacrés, alors que Dolcino et sa femme sont pris vivants. Fra Dolcino, nullement intimidé par les menaces de l'Inquisition, se jeta contre Clément V en l'accusant d'immoralité. Sa femme refuse sa propre grâce, elle sera mise à mort lentement sous les yeux de son mari. Celui-ci, réduit en lambeaux sous la torture en 1307, son corps fut brûlé au bûcher, l'année même où les Templiers de France sont arrêtés.
C'est désormais un lien organique qui s'est tissé entre les spirituels franciscains et la pensée de Joachim de Flore.

Un peu à la traîne, alors que la ville commence à se positionner comme centre névralgique du pays, en 1357 Paris se Soulève pour obtenir sa Commune.
Paris était un port fluvial très actif géré par la communauté des marchands de l'eau. C'est donc leur emblème, une nef, que la ville a choisit de faire figurer sur son premier sceau puis dans ses armoiries.

La première grosse guerre civile embrase le royaume de France au lendemain du désastre de Poitiers (19 septembre 1356), faisant suite à la déroute de la chevalerie française face aux Anglais lors de la bataille de Crécy-en-Ponthieu (26 août 1346), et accouche du premier
roi « moderne », Charles V, qui assoit l’autorité du roi contre les princes locaux et dissout la féodalité pour affranchir le pouvoir des coteries (association entre certains groupes d’individus unis par un intérêt commun qui favorisent ceux qui font partie de leur compagnie et cabalent contre ceux qui n’en sont pas : en politique, la coterie est au parti ce que la secte est à la religion) et des jacqueries.
Surtout, le déclassement de la France, provoqué par les défaites de la guerre de Cent ans, affaiblit un souverain dont on sait que les qualités chevaleresque l’emportent sur la finesse politique. La guerre entre la France et l’Angleterre n’a apporté que des désastres : sur tous les plans, choix du lieu et du moment, composition de l’armée, persévérante inadaptation à des formes nouvelles de combat, encadrement, la France a été battue et de sévère manière. En clair, le Peuple commence à se croire plus avisé que ceux auxquels il a confié jusqu’ici son destin : un auteur anonyme conseille même au roi de remplacer ces nobles, combattants incapables, par des hommes du Peuple, qui, eux, seraient de vaillants guerriers.
En parallèle, la peste débarque le jour de la Toussaint 1347, décimant en trois ans une proportion d’individus largement supérieure à celle des victimes des deux guerres mondiales du XXè siècle, en particulier les
« exposés » (médecins, notaires, meuniers, boulangers, bouchers), tandis qu’en réchappent souvent les « abrités » (forgerons, cochers, porteurs d’huile, bergers). Si la peste, qui ne s’était plus manifestée en Occident depuis sept siècles, a fait tant de ravages, c’est qu’elle attaquait une population que peinait à nourrir une agriculture aux rendements décroissants. Faiblesse des rémunérations qui excite l’antagonisme violent entre les « menus » et les « gros » ? Prélèvements excessifs des principautés et des royaumes qui multiplient impôts sur le capital et le revenu ? Toujours est-il que le système de production qui s’était épanoui tout au long du XIIIè siècle semble parvenir à la limite de ses possibilités. Ainsi, comme souvent, la guerre civile a été précédée par le cri de douleur des ventres creux, comme toujours jamais entendu par les repus (dans le Forez, entre 1277 et 1328, on compte une disette, une famine ou une période de cherté tous les deux ans).
Aux faillites en chaîne des banques italiennes s’ajoute le déclin brutal des foires de Champagne ; à l’effondrement des prix agricoles font pendant la crise de la draperie et les troubles sociaux des villes de Flandre. Aux dévaluations successives qui, d’avril 1346 à août 1350, font perdre à la livre la moitié de sa valeur, s’ajoute l’ordonnance de Jean Bon (numéro II) qui, inspiré par le « modèle » anglo-saxon, décide d’assouplir le marché du travail pour mettre un terme à la flambée des salaires et des prix, de proclamer la liberté du travail et de l’embauche et de pourchasser les oisifs qui « ne veulent exposer leurs corps à faire aucunes besognes, en quoi ils puissent gagner leur vie », bref de traquer les faux chômeurs mais vrais profiteurs de la sueur d’autrui.

Depuis l'an mil et la renaissance clunisienne la société médiévale a considérablement évolué. L'Europe a fortement progressé techniquement, artistiquement et démographiquement. Les villes se sont développées créant de nouvelles classes sociales centrées sur l'artisanat et le commerce. Autant une société agricole est adaptée à un système féodal et religieux où la noblesse protège les terres et rend justice, autant les artisans et commerçants ont besoin de liberté pour entreprendre. La multiplication des affaires à régler a rendu impossible leur traitement par les rois et la grande seigneurie seuls, ils ont alors délégué une partie de leur pouvoirs judiciaires à des parlements et autres cours de justice. En Angleterre, les revers de Jean sans Terre (considéré comme illégitime et usurpant le trône de son frère Richard Cœur de Lion) contre Philippe Auguste avaient conduits les barons anglais à lui imposer en 1215 la Magna Carta, la Grande Charte, qui instituait, entre autre, la liberté des villes et le contrôle de la fiscalité par le Parlement.
En France, le début de la guerre de Cent Ans est catastrophique et le pouvoir royal très contesté à partir de la défaite de Crécy en 1346. À cette époque la noblesse justifie l'essence divine de son pouvoir par une conduite chevaleresque particulièrement sur le champ de bataille. Or, Crécy est un désastre contre une armée pourtant très inférieure numériquement et où Philippe VI prend la fuite, remettant en cause la légitimité divine des Valois.
Jean le Bon cherchait de l'argent pour continuer la guerre contre l'Angleterre et c'est à ses villes qu'il pensait surtout s'adresser : en échange des services que la royauté attendait des bourgeois, elle ne manquerait point de leur accorder le bénéfice de son autorité (c'est en 1350 que les maîtres des corporations obtinrent les premières mesures législatives sur le travail salarié).
Des Etats généraux incomplets votèrent un prélèvement sur le revenu qui fut très mal accueilli. Une victoire militaire l'eût peut-être justifié aux yeux des marchands ; ce fut à nouveau la défaite et la plus pitoyable qui soit. Les archers anglais avaient une fois de plus vaincu la féodalité française. La nombreuse armée de Jean le Bon succomba près de Poitiers en 1356, devant les 8.000 hommes du Prince Noir. Les Français en perdirent autant, la noblesse s'enfuit, laissant son roi prisonnier. Son fils le dauphin Charles, qui a pu quitter le champ de bataille, assure la régence et tente de négocier avec l'Angleterre pendant que les mercenaires démobilisés, rassemblés en grandes compagnies, pillent les campagnes. Pour éviter de tels débordements, le dauphin propose de créer une armée permanente de 30 000 hommes. Pour cela, il faut récupérer de l'argent en levant de nouveaux impôts qu'il demande en convoquant les états généraux, alors que les bourgeois de Paris se demandaient bien à quoi avaient servi leurs impôts et quel usage avait été fait de la dépense publique, sachant que les militaires étaient mal payés et le royaume mal gardé.

Paris s'exaspère : le Peuple entier est derrière le prévôt des marchands (qui gérait les mesureurs de blé, les crieurs, les jaugeurs et les taverniers ; on devenait prévôt des marchands à titre de fief par don spécial du roi ; le prévôt des marchands percevait les droits à payer pour la livraison et la vérification des mesures. Sous l'ancien régime, la fonction se rapprochera de celle d'un maire) qui prend la tête du mouvement. Etienne Marcel, nommé prévôt des marchands en 1355, est issu d'une famille bourgeoise, enrichie dans la draperie. Il s'impose comme le leader du Tiers État lors des États Généraux de 1355 et 1356 en soulignant la nécessité d'un contrôle sur les subsides qu'on accordait au roi. La défaite de Poitiers montrait combien ses revendications étaient justes. Le fils aîné de Jean le Bon, Charles, régent du royaume pendant la captivité de son père, dut réunir sur-le-champ de nouveaux Etats généraux et consentir à leurs conditions. Les bourgeois de Paris s'y montraient en pleine possession du sentiment de leurs intérêts. Le Peuple des rues voyait dans leur Résistance la lutte contre la misère et chacun coiffait le chaperon bleu et rouge du vaillant prévôt. Les états désignèrent une commission d'enquête, en attendant la constitution de ce conseil de surveillance qu'Etienne Marcel voulait instituer près du trône, composé de vingt-huit députés, dont douze bourgeois.
En bref, les états entendent mettre l’administration sous contrôle et le prévôt des marchands, à l’égal des chefs qui dominent alors les grandes villes du Nord, espère devenir le champion de la bourgeoisie et des métiers parisiens pour, à l’instar des beffrois, faire de son Hôtel de Ville, la maison de la Liberté. Car ils tiennent à leur fortune récente. Depuis 1350, les procédés de Philippe le Bel sont devenus la règle fiscale et le marc d'argent a changé trente-neuf fois de valeur. Leur première revendication est donc une monnaie fixe. On discute partout sur les autres conditions que la prévôté veut faire triompher : les nobles ne doivent plus être dispensés de l'impôt, le droit de réquisition des seigneurs doit être aboli, les fourrages et les chevaux mis à l'abri du pillage. En échange de ces mesures les villes fourniront un homme d'arme par cent foyers.
Marcel voulait donner à Paris une Constitution Communale, sa Grande Ordonnance de mars 1357 limitant le pouvoir du roi.
Le régent consent à tout, signe la Grande Ordonnance de 1357, mais montre aussitôt qu'il n'a point l'intention de l'appliquer. Marcel, profitant de l'absence du dauphin qui a convoqué les états hors de la capitale, reste à Paris pour organiser la résistance. Il songe dès lors à opposer à la branche régnante des Valois une autre branche de la maison de France et trouve en la personne du roi de Navarre, Charles le Mauvais (trois fois écarté du trône alors qu’il était l’aîné de la descendance de Philippe le Bel), un prétendant prêt à tout. Au début de l'an 1358, Etienne Marcel provoque des réunions, y impose ses vues, convaincant les bourgeois : il rêve pour sa ville d'une Autonomie analogue à celle des villes flamandes ou italiennes de l'époque (Bruges, Florence,...). Il créé même une milice. Sous prétexte de défense contre les éventuelles attaques des Anglais ou des Allemands, il renforce la fortification de Paris.
Ce conflit entre la bourgeoisie et la royauté faisait les affaires de Charles le Mauvais, roi de Navarre, qui entra sans tarder en négociations avec la capitale. Il se montra digne de son passé en trahissant tour à tour les bourgeois, les Anglais et le roi.
De ses infamies, on a tenté de rendre responsable Etienne Marcel qui poursuivait cependant les suites logiques de son action. Âgé de 43 ans, il pensait avoir le dessus sur le jeune dauphin qui avait tout juste vingt ans. Cependant ce dernier s'oppose aux actions d'Etienne Marcel. Le 13 janvier 1358, les états s'assemblent de nouveau, mais comme presque aucun noble et très peu de gens d'église s'y rendent, les députés ne réussissent pas à trouver un accord. Étienne Marcel, constatant l'échec de l'instauration d'une monarchie contrôlée par voie législative, essaye de la faire proclamer par la force. Celui-ci, agacé, pousse le Peuple parisien à se Révolter. Etienne Marcel se dirige vers le Louvre pour affronter Charles V. Ainsi le 22 février 1358, Paris se réveille sous les cris d'une Emeute réunissant trois mille personnes. Cette colère est renforcée lorsque les parisiens apprennent que Jean II le Bon a signé un traité accordant la moitié du territoire Français aux Anglais.
Pour arracher au régent le respect de son ordonnance, le Peuple envahit la résidence de Charles et là, sous ses yeux, on abattit deux de ses conseillers qu'on tenait pour responsables de ses variations. Etienne Marcel le sauva sans doute en le couvrant du chaperon aux couleurs de la capitale. Charles, mesurant la portée future d'un tel geste, décida de quitter son hôtel Saint-Pol et s'enfuit à Compiègne. Le dauphin Charles parvient à s'enfuir de la capitale et convoque les états généraux à Compiègne où il rallie à sa cause la province pour isoler Paris. C'est la guerre ouverte entre la Démocratie parisienne et la royauté soutenue par les provinces. Alors, tandis que l'ennemi occupait la France, Charles le dauphin investit Paris.
Les trahisons de Charles le Mauvais y poursuivaient leur besogne et la tentative des bourgeois manquant encore d'homogénéité commençait à se désagréger. La Lutte avait pris des proportions qui en effrayaient la plupart et le Soulèvement populaire terrifiait les amis mêmes d'Etienne Marcel. Le dauphin Charles quitte la capitale. S'alliant avec la Picardie, l'Artois et la Champagne, il fait un blocus autour de Paris. La bourgeoisie rejoint le parti royaliste.

Cependant un allié inespéré venait de surgir : à leur tour, les campagnes se Soulevaient. A Laon, à Soissons, dans toute la région parisienne, les paysans se dressaient contre l'autorité. Leur fureur avait les mêmes origines, plus tragiques, car pour leur extorquer de l'argent on allait jusqu'à leur brûler les pieds.
A la fin du Moyen Âge des Révoltes de paysans se produisent régulièrement. Les mercenaires de la Guerre de Cent ans razziaient les villages, les nobles de France les affamaient. Depuis l'épidémie de peste qui a ravagé l'Occident dix ans plus tôt, ils sont en situation de mieux faire valoir leurs Droits car les seigneurs sont partout en quête de main-d’œuvre pour remettre en culture les terres abandonnées. La Grande Jacquerie survient peu après que les chevaliers français aient été écrasés par les Anglais à Poitiers ; le roi est prisonnier à Londres tandis que Paris est sous la coupe d'Étienne Marcel, le prévôt des marchands. Les Révoltés figurent parmi les paysans aisés de l'une des régions les plus riches d'Europe. Les paysans ne supportent pas que les nobles, qui ont lâchement fui devant les Anglais, fassent maintenant pression sur eux pour leur extorquer de nouvelles taxes. Mais surtout, si les gens de la campagne ont pris les armes contre les nobles, c’est qu’ils voyaient les maux et les oppressions qui leur étaient portés de toute part et qu’ils n’étaient pas protégés par leurs nobles, mais qu’au contraire ceux-ci, se conduisant comme des ennemis, les opprimaient encore plus gravement encore. Pour ces Révoltés, dieu a assigné des fonctions précises aux trois ordres de la société : il y a ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui travaillent (pour nourrir ces deux classes parasites). Si ceux qui combattent sont incapables d’assurer leur mission, c’est l’ordre même de la société qui est mis en cause ! Ici, la guerre civile est une réponse au désordre dont l’élite est responsable : depuis les défaites, bourgeois et jacques ont le sentiment qu’ils auraient fait aussi bien que ces chevaliers soi-disant experts en armes.
Ils se Soulevèrent, démolissant les châteaux, reprenant ce qui leur appartenait. Le pouvoir des seigneurs est remis en cause. Le 21 mai 1358, cent paysans du Beauvaisis s'attaquent aux châteaux de leur région, brûlant les demeures. Leur Révolte s'étend très vite à la paysannerie du bassin parisien. Durant six semaines, ils se battirent en désespérés autour de Guillaume Carle. C'est la plus grande des
« Jacqueries » qui ont ensanglanté les campagnes françaises au Moyen Age. Sur leurs étendards était écrit « dignité ». En son nom, ils combattaient quiconque se voulait maître des personnes, des champs, des bois et des cours d’eau, gouvernait par l’arbitraire, imposait l’ordre de l’empire, réduisait les communautés à la misère.

De cette union subite des paysans et des bourgeois, pouvait en mai 1358 dépendre le sort de Paris. L'Insurrection s'étendit à la Champagne, à la Brie et à la région d'Amiens. Des chefs populaires surgirent partout, retranchèrent les paysans dans des lieux forts, munis de palissades et de fossés, où l'on avait déjà résisté aux Anglais. L'alliance avec Etienne Marcel parut réussir lorsque les Jacques s'emparèrent du château d'Ermenonville. La forteresse du Marché à Meaux est assiégée par les Révoltés qui ont rallié à leur cause le maire et les bourgeois de la ville. Les bourgeois de Meaux entraient dans la ligue qui faisait en somme l'union du monde du travail pour des revendications immédiates ; toutes les idées politiques d'Etienne Marcel : faire cesser le gaspillage des deniers arrachés au pays et contrôler les responsables de cette gabegie. C'était pour les maîtres la défense de leurs premiers droits acquis. Combien plus émouvant l'espoir immense que le Peuple mettait en eux, croyant par son sacrifice contribuer à la fin des souffrances du temps. Sans doute, il y avait eu déjà bien des Emeutes populaires et les campagnes gardaient le souvenir de ces pastoureaux qu'on avait impitoyablement châtiés. Cette fois les Jacques font un essai de discipline et se sentent, dans leur Lutte, Solidaires des bourgeois de Paris. Pour une classe qui monte, c'est déjà vaincre que de se battre. Si Etienne Marcel fut si représentatif de l'essor de la bourgeoisie au
XIVè siècle, c'est qu'il ne craint pas cette bataille où le régent a voulu l'amener. Mais les temps ne sont pas révolus. La bourgeoisie française peut alors fournir des personnalités audacieuses, mais elle n'est pas encore en état d'accomplir un acte Collectif. Le sol se dérobe sous Etienne Marcel. Autour de lui, le conflit parait trop vaste et la propagande de Charles le Mauvais produit son effet.
L'histoire des classes sociales a toujours commencé par celle de leurs défaites. C'est après avoir été d'abord écrasés que les esclaves se sont libérés. C'est par ses échecs que la bourgeoisie a appris à s'organiser. Sa Liberté n'est pas encore inscrite dans les nécessités économiques : l'ambition d'Etienne Marcel échouera.

Le comte de Foix, Gaston Fébus, et le captal de Buch, Jean de Grailly, mettent fin aux exactions des Révoltés et incendient la ville de Meaux. Les nobles écrasent les Jacques à Clermont-sur-Oise le 10 juin 1358. Charles le Mauvais qui revendique la Champagne, ne peut tolérer les revendications paysannes. Il opère un nouveau changement d'alliance et écrase les Jacques à Mello le 10 juin 1358. Les chefs des Révoltés sont impitoyablement torturés et exécutés.
Paris était livré à lui-même. Tandis que la répression la plus sanglante s'abattait sur les paysans coupables de s'être armés contre leurs seigneurs, la capitale grondait de frayeurs et de rivalités. Ne se sentant plus assez forts, les bourgeois reculaient. De son côté, Étienne Marcel se déconsidère par ses alliances avec les paysans en Révolte du Beauvaisis et le roi de Navarre Charles II le Mauvais. Marcel, n'espérant plus rien des campagnes, met son dernier espoir dans le cupide roi de Navarre. Le 14 juin, celui-ci est proclamé capitaine de Paris; mais les bandes qu'il commande et qui viennent d'exterminer les Jacques sont redoutées des Parisiens qui refusent d'admettre dans leurs murs de pareils bandits. La population exprime son désagrément. Dans la nuit du 31 juillet au 1er août, Etienne Marcel s'apprêtant à ouvrir les portes de la ville à Charles le Mauvais, est exécuté par Jean Maillard (un échevin fidèle à la royauté). Le 2 août, le dauphin Charles rentre, dans le triomphe, à Paris.
La cour s'employa à calomnier la mémoire d'Etienne Marcel pour rendre infâme la cause qu'il avait défendue, celle des Libertés bourgeoises.
De cette ébauche de Révolution politique, il resta chez tous des souvenirs très vifs. Quelques années plus tard, devenu roi sous le nom de Charles V le Sage, se rappelant si bien la peur qu'il eut en février 1358, il n'aura rien de plus pressé que de faire édifier la Bastille afin de tenir en respect les turbulents Parisiens et surveiller sa capitale.
De tous ces malheurs qui auraient pu entraîner Révolution et séditions, la monarchie et l'état vont paradoxalement sortir renforcés.
Cette Bastille sera pendant quatre siècles le témoin des progrès de ces bourgeois qu'elle a pour mission primitive de maintenir dans l'ordre ; l'ordre féodal, auquel la bourgeoisie triomphante substituera l'ordre bourgeois : la Bastille de Charles le Sage, bâtie au lendemain d'une Emeute vaincue, sera détruite par une Révolution victorieuse.
Après la Grande Peste, au cours de la seconde moitié du XIVè siècle, des évènements de Révoltes paysannes et bourgeoises similaires chamboulèrent grandement l’Europe politique : les classes les plus opprimées Luttèrent pour des conditions plus justes. En dépit du drame des Jacqueries, les Révoltes paysannes se renouvelleront les années suivantes, notamment en Angleterre, en 1381, avec Wat Tyler, et en Hongrie.
Ces événements furent vus par l’église et les classes dominantes comme un phénomène de retour à l’ordre naturel de dieu (contre lequel, à l’inverse de toute logique croyante – mais l’attrait du pouvoir est à ce prix –, ils se devaient de lutter).

En 1378, le Tumulte des Ciompi ébranle Florence la florissante, l’une des capitales de la laine tout autant que le symbole des valeurs émergentes de la Renaissance.
À la fin du XIIIè siècle, le parti guelfe (faction qui soutenait la papauté par opposition aux tenants de l'empire, les Gibelins) se divise en deux factions : les blancs et les noirs. À l'origine de cette division est encore une querelle de clans, celle qui oppose les Vieri dei Cerchi (blancs) aux Donati (noirs). Cette division est également sociale, les Cerchi étant proches du Peuple et les Donati de l'élite florentine. Ces derniers entendent s'opposer aux Ordonnances de Justice émises par Giano della Bella. En 1300, sur la Place de la Sainte Trinité à Florence, éclate une bataille qui marquera un clivage définitif entre les deux partis. Les Guelfes noirs, très proches de Boniface VIII vont prévaloir sur les blancs incapables de se défendre convenablement, et Charles de Valois, venu de France en appui du pape, investira Florence sans rencontrer aucune résistance. Dès janvier 1302, on commence à exiler les blancs, dont Dante Alighieri.

Les Ciompi étaient la couche sociale la plus pauvre des travailleurs de l'industrie textile dans la Florence de la Renaissance. Ces miséreux, qui n’avaient pas de guilde (assemblée de personnes pratiquant une activité commune, dotée de règles et privilèges précis) pour les représenter, nourrirent du ressentiment à l’égard du pouvoir en place dont la puissance reposait sur leur travail, l’art de la laine (l’établissement de la manufacture textile étant le secteur économique de la prospérité de Florence). La Florence du XIVè siècle, dirigée par des grands banquiers, des marchands internationaux et des manufacturiers du textile, est déjà une préfiguration de la société capitaliste moderne.
La lumière crue du Tumulte dévoile alors une ville double, ou plutôt deux villes en une : celle de l’honneur et du gain, où les pauvres sont des « pauvres honteux », non pas des Révoltés ; et celle des quartiers séparés par l’exclusion, où l’on a faim sans espoir. Totalement exclus, les Ciompi n'ont même pas le droit d'appartenir à leur corporation,
l'« Art de la laine ». Celle-ci leur impose ses règles mais leur refuse tout droit politique.
En 1378, ils lancèrent la Révolte des Ciompi, une brève Insurrection de la classe populaire laissée pour compte, le populo minuto (les « menus », les travailleurs pauvres), ce qui resta un souvenir traumatisant pour les membres des guildes les plus puissantes (et grâce auquel on peut expliquer le soutien apporté aux Médicis longtemps plus tard, représentants la stabilisation de l’ordre florentin).
Ces sont des tensions entre grassi (gras, les possédants) qui déclenchèrent le Soulèvement.
En juin 1378, une tentative d'instrumentalisation des miséreux par une faction de l'élite citadine met le feu aux poudres. Lassée par une guerre contre le pape qui s'éternise depuis trois longues années, la population gronde. Pour mettre fin à la monopolisation du gouvernement par les « gras » (le popolo grasso), qui font partie des Arts les plus prestigieux (comme celui de la laine), les Ciompi ont compris qu'il ne leur reste plus que l'épreuve de force. Des membres des classes populaires, appelées à prendre part au mouvement de la fin du mois de juin de 1378, prirent plus d’importance à partir de juillet.

Ils veulent des consuls pour eux et ne veulent plus avoir affaire ni avec les marchands lainiers, ni avec leur officier, ils veulent enfin avoir part au gouvernement de la cité. Les conjurés planifient l'Insurrection en élisant un comité de douze représentants chargés de coordonner l'action des différents quartiers. Moins d'un mois après les premières Emeutes, le mardi 20 juillet vers 9 heures du matin, les cloches de plusieurs églises donnent le signal. Les Insurgés gagnent rapidement la place de la seigneurie, et mettent le feu à tous les bâtiments occupés par ceux qu'ils exècrent : les palais des prieurs (ceux qui gouvernent la ville) et de l'Art de la Laine, les maisons du gonfalonier de justice (le chef du gouvernement), de certains lainiers et des plus riches familles florentines. Les prieurs flageolent, ils se barricadent dans leur palais, où ils amassent des provisions. Pendant ce temps, les Insurgés ont élu trente-deux « syndics », qui obtiennent le soutien des Arts (sauf celui de la laine), dans l'église San Barnaba. Le lendemain matin, ce sont ainsi plus de dix mille Révoltés qui lèvent le camp et s'en vont saccager et brûler à nouveau des palais.
Le popolo minuto triomphe et soumet aux prieurs affolés une pétition rédigée pendant la nuit : l'Art de la laine doit être purement et simplement supprimé, ainsi que les peines pour non-paiement de dettes ; le popolo minuto et ses représentants doivent être reconnus officiellement, obtenir une part des sièges au sein des instances de gouvernement et avoir les mêmes Droits que les autres Arts ; le système des impôts, injuste, doit également être réformé.
Au palais, c'est la panique : les prieurs vont de-ci delà, ne sachant pas quoi faire. Ils se regardent l'un l'autre. Certains pleurent, d'autres se tordent les mains, d'autres se frappent le visage. Ils sont totalement désorientés. Au-dehors monte une rumeur : la foule cri qu'elle veut le départ des prieurs ; autrement, la ville serait livrée aux flammes.
Le jeudi 22 au matin, la foule envahit le palais des prieurs, et l'un des trente-deux syndics, Michele di Lando (un peigneur), est élu gonfalonier de justice par acclamation. Les maîtres s’enfuirent à la campagne et de là, ils mirent le siège à la ville. La Révolte porta brièvement au pouvoir un niveau de Démocratie sans précédent européen au XIVè siècle. Les Révolutionnaires de la république florentine furent soutenus par les membres radicaux des arti minori, les guildes traditionnellement sans pouvoir. Ils étendirent les privilèges de la guilde aux Ciompi, et pour la première fois, un gouvernement européen représenta toutes les classes de la société, bien que brièvement.
Mis à part la pendaison et le dépeçage, sur la place de la seigneurie, du chef de la police, réputé pour son zèle répressif, les Insurgés restent très disciplinés durant toute la Révolte. Les Emeutiers incendient les maisons des riches afin qu'on ne dise pas qu'ils volaient. Lorsque deux gibets sont dressés sur la place, c'est un acte des Emeutiers eux-mêmes pour dissuader les pillards, et non une décision de Michele di Lando pour mettre fin à l'Insurrection.
Pour la première fois, les Ciompi ont l'impression de pouvoir plastronner : ils disposent enfin d'une corporation, d'une milice propre, d'une bannière reconnue (symbole d’existence politique) et de représentants politiques. Mais le nouveau gouvernement ne parvient pas à faire appliquer ses décrets, et la majorité des revendications de juillet restent lettre morte, tandis que de nombreux ateliers et boutiques ne sont toujours pas rouverts au début du mois d'août. Les conflits d’intérêts entre guildes mineures et les Ciompi devinrent évidents.

La colère gronde à nouveau : les Ciompi les plus déterminés se réunissent secrètement et établissent un nouveau programme, exigeant l'épuration de la nouvelle équipe dirigeante et la suspension du paiement de la dette publique. Mais, cette fois-ci, les membres des Arts mineurs (des travailleurs qualifiés pour la plupart) ne les suivent pas, et préfèrent faire bloc avec les « gras » pour préparer la réaction : grandes et petites guildes s’unirent pour rétablir l’ordre antérieur, dans une contre-révolution au sein de laquelle le chevalier Salverstro de Medici joua un rôle essentiel de répression.
Accusés de vouloir donner le pouvoir à un tyran démagogue, les Ciompi, rassemblés le 31 août sur la place de la seigneurie, font l'objet d'une véritable chasse à l'homme lancée par Michele di Lando aux cris de : « Mort à ceux qui veulent un seigneur ! ». Les bouchers et les taverniers sont les premiers à se jeter sur eux. Bilan : une vingtaine de morts, et la fin du régime des Ciompi. Un couvre-feu est imposé à la tombée de la nuit, tout rassemblement de plus de dix personnes interdit et les portes de la ville sont fermées. Les meneurs sont condamnés ou exilés, et, une à une, les conquêtes des Ciompi sont abolies par les
« gras » revenus au pouvoir. En réaction à cet épisode Révolutionnaire, la toute nouvelle guilde des Ciompi fut abolie et pendant quatre ans, la domination des guildes les plus puissantes fut rétablie.
En 1382, tout est fini. Les chroniqueurs peuvent commencer à effacer cette Révolte de la mémoire Collective, ou à la présenter comme une explosion de violence irrationnelle vouée à l'échec.

Un brasier éteint, un autre préparait la relève. En 1381 des paysans se Révoltent en Grande Bretagne, pendant la guerre de Cent Ans, et plusieurs dizaines de milliers de paysans revendiquant la fin du servage prennent Londres.

Richard II est le fils du Prince Noir, Édouard, celui-là même qui vainquit les Français à Poitiers mais mourut avant d'avoir pu régner. C'est ainsi qu'il a succédé en 1377 à son grand-père, Édouard III, le vainqueur de Crécy. Lorsque Richard II monte sur le trône, la situation du royaume est critique.
Sous l'effet des contre-offensives victorieuses de Du Guesclin, l'Angleterre a perdu la plupart des provinces qu'elle avait conquises en France pendant la première période de la guerre de Cent Ans.
Or le Royaume d'Angleterre dépend du sel de Bretagne et de Poitou (pour conserver la viande), des vins de Guyenne (qui est plus salubre que l'eau) et des Flandres auxquels il vend de la laine. La Paix n'étant pas signée malgré la trêve, le commerce transmanche est fortement perturbé. Cela fait beaucoup de revenus en moins pour la noblesse.
Or l'Angleterre est devenu du fait de sa forte production de laine un pays fortement artisanal et commerçant. Les villes ont obtenu en 1215 la Grande Charte qui leur concède la Liberté et le contrôle de la fiscalité via le parlement du fait du discrédit jeté sur la couronne par les défaites de Jean sans Terre face à Philippe Auguste.
Alliés commerciaux des tisserands Flamands, les Anglais avaient soutenu la Révolte des villes Flamandes dirigée par Jacob Van Artevelde. Ce dernier avait ainsi contrôlé les Flandres de 1338 à 1345. Mais le parti loyaliste reprend le contrôle de cette région en 1345. Les rois d'Angleterre ont alors fait venir des tisserands fuyant les Flandres pour ne plus être dépendants du contrôle de cette région par la France. Il existe donc de nombreux tisserands itinérants confrontés à un pays en crise économique et donc particulièrement mécontents de leur sort.
La grande peste de 1358 et 1359 à fait chuter la population rurale. Dès lors les paysans produisent moins de denrées alimentaires et les prix augmentent. Depuis le milieu du XIVè siècle, la situation du paysan anglais a sérieusement empiré. C'est lui qui a la lourde charge de payer la guerre du roi en France. Le Statut des Travailleurs de 1351, empêchant une hausse des salaires, a augmenté le mécontentement. Redevenant une force économique dans la société, ils peuvent donc prétendre à un rôle social plus important. Ils reçoivent donc très favorablement les idées Egalitaristes de John Wycliffe. Il envoie à partir de 1380 ses disciples, appelés les pauvres prêcheurs, dans les campagnes pour qu'ils fassent connaître ses thèses religieuses Egalitaristes. Le mouvement Lollard attira dans ses rangs des universitaires, des artisans, des marchands et même quelques Lords comme Lord Montacute et Lord Salisbury. Ces prêcheurs trouvent une large audience et on accuse Wyclif de semer le désordre social. Cependant, il ne s'engage pas directement dans la Révolte avortée des paysans en 1381, mais il est certain que ses doctrines influencèrent ceux-ci. En se conformant aux Écritures, Wyclif pense que les chrétiens sont en mesure de prendre en main leurs vies sans l'aide du pape et des prélats (dignité ecclésiastique catholique conférée par le pape, le plus souvent honorifique mais pouvant comporter une juridiction territoriale ou personnelle – évêché, abbaye, etc), donc ni des nobles non plus.
De manière inverse, la demande en biens manufacturés s’est fortement décru suivant la démographie. Les temps sont durs pour les artisans et commerçants et particulièrement pour les tisserands itinérants flamands.
L'augmentation des impôts par capitation (dont la noblesse et le clergé sont exemptés) en 1380 aggrave le mécontentement général. Les nobles anglais revenus au pays et nécessitant des finances pour entretenir leur train de vie et leur armée extorquent des impôts à leurs paysans et laissent piller le pays par leurs soudards (ils ont pris l'habitude de payer leur armée par des chevauchées qui sont de vastes opérations de pillage à travers les campagnes françaises). Cette habitude va attiser un profond ressentiment à l'encontre de la noblesse déjà discréditée par ses défaites à répétition en France. Les routes n'étant plus sécurisées (ce qui est pourtant le rôle de la noblesse) le commerce est fortement perturbé et la colère monte aussi en ville.

Le nouveau roi n'a que dix ans à son avènement et doit laisser la régence à son oncle, Jean de Gand, un baron avide et détesté du Peuple, qui va lever de nouvelles taxes pour pallier l'appauvrissement de la noblesse. Ce sera l'origine de violentes secousses sociales et politiques.
On peut noter qu'au même moment, de l'autre côté de la Manche, le jeune roi de France Charles VI se trouve aussi placé sous la détestable tutelle de ses oncles avec les mêmes conséquences sociales.
En 1380, le Parlement décide la levée d'une nouvelle poll tax et l'envoi de commissaires royaux dans les campagnes pour éviter les fraudes.
C'en est trop pour les paysans, ils prennent les armes contre les nobles pour mettre fin à la gabelle et aux impôts, autant qu’à l’oppression seigneuriale.
Au début de 1381, la Révolte éclate en Essex et se répand vite dans le Kent, le Sussex, le Norfolk. Partout, les nobles fuient, les châteaux brûlent. L'un des meneurs, le prédicateur John Ball, prêche l'Egalité entre les humains. Poète Révolutionnaire ô combien en avance sur son temps, John Ball, écrivit en particulier ce verset séditieux : « Quand Adam bêchait et Eve filait, Qui était le gentilhomme? », « De quel droit ceux qui s'appellent seigneurs, dominent-ils sur nous? A quel titre ont-ils mérité cette position? Pourquoi nous traitent-ils comme des serfs? Puisque nous descendons des mêmes parents, Adam et Ève, comment peuvent-ils prouver qu'ils valent mieux que nous, si ce n'est qu'en exploitant nos labeurs, ils peuvent satisfaire leur luxe orgueilleux ? ». Arrêté en mai par les gardes de l'archevêque de Cantorbéry, Simon de Sudbury, il annonce : « Il y aura 20,000 hommes qui vont me libérer. »

Un soldat du Kent dénommé Wat Tyler prend la tête des paysans.
Après la guerre française, Wat Tyler était retourné travailler sur sa terre dans le Kent. Un percepteur royal se présente chez lui et tente de se payer en essayant de violer sa fille, une adolescente de 15 ans. Encouragé par ses voisins, Tyler assassine à coups de marteau l'agresseur de sa fille. Les paysans du Kent, qui connaissent sa valeur, l'élisent chef des Rebelles. Celui-ci, qui ne peut plus revenir en arrière, accepte.
Leur première direction est Cantorbéry où ils Libèrent John Ball. Puis ils décident de marcher sur Londres. Sur leur chemin, ils ouvrent les prisons et décapitent les juges qui tombent entre leurs mains. Le 10 juin, lorsqu'ils arrivent aux portes de la capitale, ils sont près de 100 000 Insurgés qui exigent de parler au roi. Wat Tyler ne veut pas renverser le gouvernement mais exige des réformes. C'est pourquoi il veut négocier avec le roi. C'est pourquoi aussi il impose une discipline à ses hommes en interdisant les pillages et en punissant de mort les fautifs. Mais le jeune roi joue d'astuce. Les tisserands moins aptes au combat que les paysans dont beaucoup avaient servis dans l'armée d'Édouard III ne purent opposer une force cohérente. Le 11 juin leur Révolte, conduite par Geoffrey Litster, échoue. Les paysans voyant les négociations capoter donnent l'assaut à la ville de Londres, le 12 juin. Les jours suivant les Rebelles sont rejoint par des citadins (en particuliers les artisans et commerçants) qui leur ouvrent les portes et les aident à planifier des attaques sur les cibles politiques dans Londres. Ils incendient le Palais de Savoie, où résidait le régent Jean de Gand (et oncle de Richard II). Il incendie aussi le Treasurer's Highbury Manor, ouvrent les prisons et détruisent les registres administratifs. Le roi se retranche dans la Tour de Londres et l'assaut est donné le 14 Juin. Lors de la prise de la Tour, l'archevêque de Cantebury est tué mais le roi s'échappe de justesse. Cette fois, il accepte des négociations avec les paysans. Alors beaucoup d'entre eux croyant leur cause gagnée et rentrent chez eux. Néanmoins, suite à l'appel de John Ball, de Wat Tyler et de Jack Straw leurs forces restent importantes.
Richard II rencontre Wat Tyler dans la prairie de Mile End le 14 juin 1381. Le capitaine des Insurgés exige l'abolition du servage, de la poll tax et du privilège de la chasse et de la pêche de la noblesse. Le roi veut gagner du temps car il sait que Robert Knolles est en train de lever une armée non loin de là. Il s'engage tout à la fois à affranchir les derniers serfs du royaume et accorder des hausses de salaires aux manouvriers, promet en sus une amnistie aux Insurgés et fixe rendez-vous au lendemain pour finaliser les détails de l'entente.
Le lendemain cependant, des Insurgés reprennent les pillages. Les représentants du roi demandent un nouveau rendez-vous à Wat Tyler pour s'en expliquer. Richard II s'est entouré de provocateurs qui s'amusent à insulter le chef des Insurgés. Celui-ci sort son épée. Prenant prétexte de vouloir défendre son roi, le Lord-Maire de Londres, William Walmorth, lui porte un coup d'épée qui le renverse. Il est aussitôt achevé par un écuyer.
Richard, qui a belle prestance, parvient à calmer les Insurgés présents. Il leur fait croire que Tyler est un traître qui a voulu l'assassiner et que lui, le roi, est leur véritable chef. Il leur promet qu'il respectera sa promesse et leur demande de se disperser.
Ce sera leur faute. Robert Knolles les attend à la sortie de Londres. Ils sont écrasés. Ceux qui ne sont pas tués s'éparpillent dans toutes les régions. Les représailles suivent. Des milliers de paysans sont exécutés. John Ball, capturé dans une ancienne abbaye, est pendu et écartelé. Ce n'est que le 30 août qu'un ordre royal suspend les représailles.
Par la suite, il ne fut plus question avant longtemps d'abolir le servage ni la poll tax. La Révolte va dès lors tourner court. Une dizaine de jours plus tard, l'ordre seigneurial est rétabli.

Comme si les Révoltes sociales ne suffisaient pas, l'establishment anglais doit aussi supporter la Contestation religieuse. Celle-ci vient d'un vénérable docteur en théologie d'Oxford, John Wyclif.
En 1376, Wyclif expose la doctrine de l' « autorité fondée sur la grâce », selon laquelle toute autorité est accordée directement par la grâce de dieu et perd sa valeur lorsque son détenteur est coupable de péché mortel. La pensée de Wyclif représente une rupture complète avec l'église, dans la mesure où il affirme qu'il existe une relation directe entre l'humanité et dieu, sans l'intermédiaire des prêtres. Pour lui, la véritable église est l'église invisible des chrétiens en état de
grâce : Wyclif met en cause le principe de l'autorité de la hiérarchie dans l'église et préconise la désignation du pape par tirage au sort. Il s'interroge aussi sur le sacrement de la pénitence et la pratique des indulgences. Il laisse clairement entendre que l'église d'Angleterre est pécheresse et coupable de corruption. Ses thèses religieuses Egalitaristes trouvent une large audience et on accuse Wyclif de semer le désordre social.
John Wyclif finit ses jours en paix en 1384 grâce à des protecteurs haut placés. Mais ses idées qui ont un parfum d'hérésie sont condamnées à titre posthume en 1415 au concile de Constance. La condamnation vient trop tard ! L'entourage tchèque de la reine Anne de Bohême, première épouse du roi Richard II, a déjà véhiculé ces idées à Prague où elles ont inspiré un autre prédicateur de talent, Jan Hus. Celui-ci, moins chanceux que Wyclif, est brûlé vif à Constance. Mais un siècle plus tard, l'Allemand Martin Luther marche sur ses traces avec davantage de succès. Ses prédications provoquent en effet une scission durable dans l'église catholique.

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 21:52

 

Courants dissidents et hérésies, le début des guerres de religiosité
Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes


Au XIè siècle, le catharisme se répand en Italie, notamment avec la fondation de l’évêché et de l’église de Trau (Tragurium) en Dalmatie.
L’évêque cathare Girard est accueilli par la comtesse de Monteforte, près de Turin. S’en suit le siège du château. Girard et d´autres réformateurs religieux Collectivistes, les Cathares, sont brûlés en public en Italie du Nord en 1030, notamment à Milan.
En 1055 a lieu un Soulèvement populaire contre la noblesse et le clergé à Milan (Italie du Nord).
En 1058, des religieux du monastère Sazawa (Bohème) sont condamnés comme cathares (le mot, forgé en Rhénanie vers 1160, amalgame le terme savant cathariste – secte manichéenne antique, dont l'étymologie grecque évoque la pureté – avec le populaire ketzer, catier – « adorateur des chats »).

Cathares, joachimites, vaudois, béguins, patarins, bogomiles, fraticelles, dolciniens ?
En fait, cette effervescence du monde chrétien émane des deux siècles précédents. A la suite de l'évolution de la société, de la croissance des villes et du commerce, la différence du niveau de vie s'accuse entre paysans, marchands, clercs, seigneurs. Avec l'émergence du laïcat, on se scandalise du relâchement des gens d'église : un clergé enrichi prêche la vertu aux indigents. C'est pourquoi on n'a jamais représenté autant d'Apocalypses, de Jugements derniers, de diables convoyant aux enfers bourgeois, seigneurs et prélats.

Avec le déclin du pouvoir carolingien et les invasions scandinaves en Occident (Vikings, Normands, etc.), l'église souffre à divers degrés de maux et de désordres :
* La féodalisation du clergé : de nombreux évêques et abbés sont devenus des seigneurs ; cela implique une insertion des prélats dans le système féodo-vassalique. Des principautés ecclésiastiques se sont formées à l'est de la France actuelle. L'archevêque de Reims est très puissant et possède des prérogatives comtales (ban, pouvoir de frapper monnaie, de lever les impôts). Ils doivent prendre en main la sécurité à l'intérieur de leur domaine.
Les paroisses rurales tombent aux mains des seigneurs ou de simples chevaliers qui nomment à leur tête des desservants peu instruits, parfois des serfs.
À l'ouest du royaume, les princes contrôlent leur clergé : par exemple, le duc de Normandie donne l'investiture aux évêques de sa principauté. Les évêques sont donc devenus des vassaux du duc et doivent par conséquent les mêmes services que les vassaux laïcs (notamment l'ost, c'est-à-dire le service armé). Certains clercs participent donc aux combats. Les clercs s'éloignent ainsi de leurs fonctions pastorales et religieuses.
* Le nicolaïsme atteint quelques évêchés : le principe du célibat et de la chasteté est battu en brèche en plusieurs endroits.
* La simonie : à quelques exceptions près (duché de Normandie par exemple), la simonie sévit partout. Les prêtres vendent les sacrements, s'adonnent au trafic des reliques et en tirent des revenus substantiels.
* Apparition d'hérésies : elles sont limitées et ne portent pas de nom précis. En 1022, le roi de France Robert le Pieux fait condamner au bûcher des hérétiques.
Face à tous ces problèmes, certains monastères essaient de remettre de l'ordre, dès les années 1020 (réforme clunisienne). Puis, la papauté décide d'intervenir, à partir de Léon IX.
Du côté institutionnel, on développe l'Autonomie du monastère. Guillaume d'Aquitaine leur concède une villa, force économique importante, sur laquelle l'abbaye va former sa seigneurie avec ses propres liens vassaliques. Dès sa fondation, elle se considère exempte de l'évêque (qui à cette époque peut être laïc et est nommé par le prince local) mais directement lié au pape. En 931, le pape permet au monastère d'accepter des moines venus d'ailleurs. L'abbé est élu par les moines qui ne sont soumis au joug d'aucune puissance terrestre, ni d’eux-mêmes, ni de leurs parents, ni de la grandeur royale ; d'aucun prince séculier, ni comte, ni évêque, ni même le pontife romain. L'abbaye se soustrait aux pouvoirs laïcs.
L'exemple de Cluny va séduire d'autres monastères et servir d'exemple. Dans la seconde moitié du Xè siècle, on passe à un réseau de communautés directement liées à Cluny. Ce seront des prieurés, d'abord local et régional, puis dans l'ensemble du monde méridional. Elle est alors une force politique et un réseau de communication qui dépasse les principautés et sur laquelle les souverains et le saint siège vont pouvoir s'appuyer pour construire des états et une Europe structurée.
Cluny atteint son essor définitif au XIè siècle. Elle est finalement considérée comme un ordre monastique à part entière, ses branches étant totalement Autonomes, et comme un puissant rapport politique international. A la fin du siècle, 1 000 monastères lui sont liés, et en dessous, les prieurés.
En fin de compte ces ordres ont une grande influence politique et vont jouer sur la nomination de monarques puissants capable de structurer politiquement l'Europe. C'est ainsi que Hugues Capet sera élu grâce à Adalbéron l'évêque de Reims qui vient de l'abbaye de Gorze. De la même manière c'est grâce au soutient des clunisiens que Hugues Capet pourra asseoir son pouvoir.
Ces ordres religieux au pouvoir politique et à l'influence spirituelle de plus en plus puissants, vont pouvoir lancer les mouvements de la paix de dieu et de la trêve de dieu. La dissolution de l'empire carolingien en de multiples principautés, a considérablement affaibli le pouvoir temporel. De fait l'église peut prendre une influence de premier ordre. Ses terres étant menacées par la noblesse dont une des sources principales de revenu est le pillage, elle œuvre pour canaliser les chevaliers brigands dès la fin du Xè siècle. À partir du concile de Charroux en 989, les hommes en armes sont priés de mettre leur puissance au service des pauvres et de l'église et deviennent des milites Christ (Soldats du Christ). Ceci est rendu possible par la monétarisation et la réforme de l'agriculture : il devient plus rentable de prélever des impôts sur ses terres contre protection que de piller. Ces mesures ont un effet stabilisateur très favorable à l'implantation de nouvelles exploitations et au développement du commerce.

L’élan de la Renaissance carolingienne se perd avec la dissolution de l'empire carolingien. Mais à la fin du Xè siècle (an mil), lorsque dans l'Orient européen a lieu la Renaissance macédonienne, la constitution d'états forts et structurés va faire ressurgir cet élan. Il s'agit d'une poussée technique, économique, démographique et artistique qui va permettre à l'Occident chrétien d'augmenter considérablement ses échanges avec le pourtour méditerranéen et de combler le retard culturel pris sur le monde musulman. Cet âge d'or, la période dite du bas Moyen Âge, dure environ trois siècles (950-1250), voit la création d'états centralisés puissants et une modification profonde de la société où se développent l'administration, l'artisanat et le commerce. De même l'art et l'architecture vont connaître une profonde évolution. Elle débouche au XIIè siècle sur l'âge d'or de l'occident médiéval.
Au Xè siècle, l'Europe est divisée en principautés, très Autonomes vis à vis des pouvoirs centraux. Les princes nommant directement leurs évêques, la papauté tout comme les couronnes royales et impériales sont très affaiblies. Il faut attendre le sacre d'Othon Ier en 936 pour retrouver un pouvoir fort à la tête du saint empire. Signe d'une réaffirmation de la présence royale, les décisions législatives se multiplient par cinq au cours de son règne. La royauté demeure élective, mais Othon arrive à faire passer le pouvoir à son fils puis son petit-fils.
De fait les rois et le pape ont des intérêts convergents et vont devoir s'allier pour récréer des entités politiques et religieuses centralisées.
Le pape Jean XII mène à bien une réforme religieuse ainsi qu'une vigoureuse politique d'expansion territoriale. Contre le roi d'Italie, Bérenger, il demande l'aide d'Otton Ier, roi de Germanie, et héritier de droits sur l'Italie par son mariage avec Adélaïde de Bourgogne. Jean XII le couronne empereur le 2 février 962. En échange, après moult négociations, Otton accorde le « privilegium ottonianum », confirmation de la Donation de Pépin : l'empereur reconnaît les états pontificaux (étendus jusqu'aux régions byzantines) en échange d'un serment de fidélité du pape, librement élu, aux représentants impériaux.
La mainmise d'Otton gêne cependant Jean XII, qui noue des contacts avec Adalbert, fils de Béranger, ainsi qu'avec Byzance : il reprend la tradition, abandonnée dès Adrien Ier (772–795), de dater ses actes à partir des années de règne des empereurs byzantins. Furieux, Otton revient à Rome et Jean doit s'enfuir. L'empereur convoque un synode qui juge le pape coupable d'apostasie, d'homicide, de parjure et d'inceste. Il le dépose le 4 décembre 963, ce qui constitue une nouveauté pour une assemblée d'évêques. Jean XII est remplacé par un laïc, le protoscriniaire, qui prend le nom de Léon VIII. Otton modifie son privilège : désormais, l'élection pontificale doit être sanctionnée par l'approbation impériale.
C'est ainsi que les Ottoniens font élire en 999 un de leur proche : Gerbert d'Aurillac, futur Sylvestre II précepteur du fils d'Othon II (Othon III). Celui ci favorise la création d'états structurés : il a influé sur l'élection d'Hugues Capet, puis créé les couronnes de Hongrie et de Pologne.
La modernisation de la société où les villes prennent de plus en plus d'importance conduit à la baisse progressive du pouvoir féodal et à l'instauration d'un pouvoir royal de plus en plus centralisé. Les villes vont prendre de plus en plus d'importance et d'Autonomie en Europe.

Inspirée du manichéisme, qui repose sur la dualité du Bien et du Mal, la religion cathare est condamnée comme hérésie au Moyen Age. Quoiqu'ils se disent chrétiens, ses adeptes sont violemment persécutés.
D'abord concrétisé sous la figure des divinités du paganisme que le christianisme romain des premiers siècles rejetait au rang d'idoles et abattait, le personnage du diable achève de se cristalliser à l'aube du Moyen Age. Se profile alors, dans l'imaginaire roman, la silhouette inquiétante et grotesque, effroyable et rutilante, du tentateur, du mauvais, ce cornu aux sabots fourchus dont la fonction est d'entraîner les âmes damnées dans la gueule de l'enfer.
Le diable chrétien est d'abord l'empereur de l'enfer éternel. Il est le prince de ce monde, répondent les hérétiques que l'usage actuel veut qu'on appelle les Cathares.
Le manichéisme est-il donc une doctrine satanique ? Il se pose au contraire résolument du côté de la Lumière divine, en dénonçant, face à elle, l'existence antagoniste d'un règne des Ténèbres, groupé autour de Satan. Selon l'enseignement de Mani, qui se considère comme prophète, la création du monde est le résultat d'une catastrophe cosmique, l'invasion brutale de la Lumière par les Ténèbres, qui l'ont engloutie dans la matière. Ici bas, le Bien se trouve en quelque sorte enfermé dans le Mal, et ce monde celui du mélange.
Les hérétiques diabolisés ne sont en réalité que des communautés de religieux dissidents. Tous ces mouvements sont apparentés entre eux par leur volonté de conformité apostolique et leur critique des nouvelles orientations de l'église romaine ; certains ne sont mus que par une volonté réformatrice (ainsi des Pauvres de Lyon, ou Vaudois, que seule l'attitude intransigeante de la papauté rejettera progressivement dans le schisme, puis l'hérésie). Les « proto-cathares » tirent l'évidence d'une opposition de deux églises, l'une de dieu et l'autre de ce monde (donc du mal, les papes et empereurs, princes de ce monde infernal). C’est la parabole du bon et du mauvais arbre, signifiant que leur propre église, évangélique et pauvre, montre par ses bons fruits qu'elle est fille du bon arbre, tandis que l'église romaine, riche et persécutrice, signe par ses fruits amers qu'elle est de mauvaise souche. Au début du XIVè siècle encore, le Bon Homme Pèire Autier prêchera l'opposition entre l'église qui fuit et pardonne et celle qui possède et écorche. On est là à la racine du dualisme Cathare.
C'est que le dualisme cathare se fonde à la fois sur les écritures chrétiennes (prologue de l'évangile et première épître de Jean, parabole du bon arbre, etc.) et sur toute une série de mythes parfaitement ancrés dans la religiosité médiévale : ainsi celui du grand combat décrit par l'Apocalypse entre l'archange saint Michel et « l'antique dragon », celui de la chute de Lucifer, ou encore le récit biblique de la captivité des « brebis d'Israël à Babylone », qui tous portent figure du diable emprisonnant les anges déchus.
Lucifer est une figure prométhéenne de la tradition judéo-chrétienne : il symbolise l’hybris (« démesure » en grec) – qui est le péché d'orgueil en termes chrétiens – soit la tentation de s'élever au-dessus de sa condition pour dépasser dieu. Il s'agit donc, du point de vue chrétien (qui conçoit le Bien comme passant par la fidélité à dieu et l’humilité), d’une figure du Mal. Un mythe, celui de la chute des anges rebelles, fait de Lucifer un ange qui fut déchu pour s'être rebellé contre dieu. Ce mythe relate son désir de puissance et sa lutte contre les anges fidèles à dieu, qui précédèrent sa déchéance. Lucifer signifie en latin
« porteur (-fer) de lumière (lux) ». Ce nom a pour origine la traduction latine, dans la Vulgate, du Livre d'Isaïe 14.12 par Saint Jérôme, qui traduisit le nom Heylel (nom de la planète Vénus en hébreu) par Lucifer. Chez les Romains, le dieu Lucifer (Phosphoros chez les Grecs) personnifiait la connaissance, à travers une figure qui mêlait des attributs d'Hermès et d'Apollon. Transposé dans la tradition du christianisme, Lucifer est le nom attribué au plus grand de tous les anges mais ce dernier, selon le « mythe de la chute des anges rebelles », fut poussé par son orgueil à se rebeller contre Dieu. Il devint alors
Satan (l'« adversaire »), roi des « démons » (anges qui, avec lui, se sont révoltés et ont chuté) et ennemi de l'humanité et de dieu.

Dualistes aussi, encore que d'une tout autre secte, les Bogomiles de Bulgarie, ou bougres. Si l’unité politique y avait été plus ou moins assurée par les Bulgares au VIIè siècle, il fallut attendre le IXè siècle pour que Rome y envoie des missionnaires, en même temps que Byzance, d’où une situation de conflit propice à l’établissement d’autres cultes, notamment d’inspiration dualiste car la domination des seigneurs bulgares sur les paysans passe pour avoir été particulièrement cruelle. Les membres de cette nouvelle communauté dualiste, la dernière à subsister, reçurent le nom de « Bogomiles ». Pour eux, comme pour beaucoup d’autres, le pouvoir terrestre est dérivé de Satan, le monde est celui du Malin. Mais le chrétien doit s’Insurger : le Bien peut vaincre le mal ! Ils protestent contre les impôts qui écrasent le Peuple et plaident également pour l’Emancipation de la femme qu’ils tiennent pour l’Egale de l’homme. On ne peut imaginer Contestation chrétienne plus totale au XIè siècle : quatre cents ans après, Luther et Calvin apparaîtront comme des réformateurs auprès de ces Révolutionnaires.

Des mouvements Contestataires se lèvent, appelant à la pénitence, à la sainteté de la primitive église, comme à Milan les patarins (vers 1055).
Deux courants y distendent les liens entre le clergé et la cité. D'abord, depuis la réforme grégorienne, le clergé se place en dehors et même au dessus du « monde » des humains (ainsi, dès le XIIIè siècle, un ecclésiastique entendant pouvoir être jugé seulement par ses pairs, les clercs ont des tribunaux spécifiques : les officialités). Notons aussi que les clercs possèdent leurs propres recettes fiscales et ce parce que leur budget n'a rien à voir avec celui de la cité. En réaction à ses privilèges que le clergé ne manque pas de mettre en avant, le populus exprime parfois son rejet de la cléricature et demande un retour à la pauvreté supposée des premiers chrétiens. Tel est le cas des Patarins de Milan qui au XIè siècle se réunissent autour d'une devise « l'unique voie menant à la perfection est la pauvreté volontaire ». Composé au départ du « Peuple maigre », le mouvement est rapidement rejoint par les artisans et les bourgeois dont l'industrie est en pleine expansion. Tous ces humains acceptent les dogmes de l'église, ils s'indignent seulement des privilèges et possessions de l'église alors qu'il existe de plus en plus de laissés-pour-compte. Les papes Nicolas II (1059-1061) et Alexandre II (1061-1073) ne remettent pas en question les privilèges de l'église. A contrario, ils condamnent les Patarins comme hérétiques et font assassiner leur principal dirigeant, Arinald de Carinate. Après s'être développé en Lombardie et en Toscane, le mouvement des Patarins finit par disparaître non s'en avoir mis un coup à l'autorité de l'église.

La vie intellectuelle était conçue par l'église en fonction du savoir qu'elle jugeait nécessaire au salut des humains et de l'image qu'elle avait de son rôle. A cette époque, pour l'église, il y a le « laïcus » et le
« clericus »: le premier est l'illettré, le second l'érudit. Cette seule distinction fait comprendre aisément que, pour l'époque, la culture savante était culture d'église. Au Moyen-Age, le « clerc » est tout à la fois l'homme instruit et l'homme d'église : il est clerc en vertu du monopole que l'église exerce sur la culture.
Mais, à l'encontre de cet état des choses, dès le XIè siècle et surtout en Italie du nord et du centre, on assiste à des transformations de la société, dues à l'essor des villes : les classes moyennes commencent à influer sur les formes de la propriété et sur le Droit, sur l'état, sur l'art, sur le savoir. C'est un bouleversement historique : de nouvelles classes sociales font leur apparition, avec leurs besoins moraux et spirituels et avec leur conception du monde et de la vie. En outre, le phénomène d'urbanisation s'accompagne de l'apparition dans les villes d'une population inorganisée et atomisée, masse d'individus non seulement pauvres mais qui ne peuvent trouver dans la société la moindre place. Leur fait défaut le soutien matériel et moral qu'offrent les groupes sociaux traditionnels. Ils sont prêts à répondre à toute création d'un modèle social nouveau.
La seule autorité qui fût universelle était celle de l'église; mais elle était battue en brèche. Une civilisation qui voyait dans l'ascétisme le signe le plus sûr de la grâce, doutait forcément de la valeur d'une église que le luxe et l’avarice infectaient manifestement. L'attachement du clergé aux choses de ce monde ne pouvait que provoquer la désaffection des laïcs. Le clergé constitué en caste avait rompu et relâché les liens spirituels avec les fidèles. Alors que la langue vernaculaire, le
« vulgaire », se parlait de plus en plus, le clergé restait attaché au latin : l’église bureaucratisait son activité évangélique. La rupture devient inévitable entre l'institution et sa base.

C'est surtout l'Italie communale, en raison de son avance dans cette évolution, qui nourrit le plus ces forces Contestataires qui vont devenir hérétiques. Les Luttes entre les évêques et les Communes étaient continuelles (entre Guelfes et Gibelins).
Le terme Guelfes est une francisation du nom italien guelfo (pluriel guelfi) qui provient lui-même du nom de la dynastie allemande des
« Welfs » et désigne la faction qui soutenait la papauté par opposition aux tenants de l'empire, les Gibelins.
Cette Italie, précisément, où l'Agitation à l'encontre de la puissance économique et politique de l'église était permanente, était comme imprégné d'hostilité envers le clergé. Ce terrain favorisa la percée des pensées hérétiques. L'Italie communale était de plus le champ des luttes entre les deux institutions mondiales d'alors, l'empire et la papauté; et par l'activité marchande qui s'y développait le lieu de maints échanges avec l'étranger. Elle était donc le siège d'un grand brassage international d'humains et d'idées, ce qui est fondamental pour la formation et la transformation des doctrines religieuses, comme d'ailleurs de toute la culture de l'époque.
C'est donc dans la vallée du Pô et dans l'Italie centrale que se sont développés les premiers mouvements hérétiques. Les premières tendances ainsi qualifiées eurent dès le départ un caractère de démonstrations antiféodales, pas forcément ni uniquement dirigées contre des clercs indignes.
Les Patarins étaient des pauvres qui prêchaient l'épuration des mœurs du clergé. Leur mouvement se développe parmi les artisans et les petits bourgeois de la ville, dont l'industrie est en pleine expansion. Leur prédication exalte la pauvreté physique et matérielle. Ce n'est pas aux dogmes de l'église qu'ils s'attaquent, ils ne prêchent pas une autre doctrine: ils cherchent tout simplement une réponse existentielle et spirituelle à la nouvelle situation sociale. Après ce dur échec, les Patarins prennent leur revanche dans d'autres régions; ils font des partisans dans diverses villes de Lombardie et leur influence pénètre également en Toscane. Leur devise « L'unique voie menant à la perfection est la pauvreté volontaire » révèle bien des choses: on y trouve le mot d'ordre d'une Révolte sociale en germe. Tous les prédicateurs itinérants qui se multiplient à partir de cette époque reprochent à leurs auditeurs de s'être écartés des commandements de l'évangile et les appellent à retrouver le mode de vie recommandé par les premiers apôtres. Ne sommes-nous pas devant une critique à peine déguisée du clergé, de l'église et de la politique de l'église ?

Coup d'épée dans l'eau selon certains, les courants hérétiques n'en cessent pas moins de se répandre en France méridionale comme en Italie. Ainsi, le catharisme et le valdéisme fissurent durablement les fondations de l'église romaine. Il faut dire que les hérétiques appuient là où ça fait mal en insistant sur les possessions démesurées de l'église. L'hérésie trouvait assurément un chemin favorable dans les milieux urbains d'autant que la richesse de l'église aiguisait l'appétit de certains laïcs avides ou de mettre la main sur les biens de l'église, ou de résister à la récupération des biens d'église usurpés.
Face aux hérétiques, Rome choisit l'autorité et la centralisation du pouvoir. Ainsi, le quatrième concile de Latran sanctionne toute dissidence. Qu'elle soit d'ordre religieux, politique ou culturel, l'hérésie devait être extirpée, anéantie par la force. Pour persuader les Communes de collaborer à cette chasse aux hérétiques, le pape Innocent III n'hésite pas à les menacer de l'interdit ou d'excommunication. Bien que très fortes, ces sanctions ne suffisent pas à dissiper les hérétiques du milieu urbain. Les menaces papales produisent même l'effet inverse car les villes entendent bien résister à l'ingérence du pape dans les affaires communales. Finalement, seule l'inquisition mettra un terme durable à la pensée cathare. Notons tout de même que les citadins s'Insurgent parfois contre la violence excessive des inquisiteurs.
Pour Innocent III cette offensive contre les « hérésies » fut l'occasion de transformer la papauté en monarchie absolue. Dans sa vision des choses, la religion chrétienne n'est au service ni de l'autorité civile, ni du pouvoir civil; elle est elle-même le pouvoir suprême qui conditionne le pouvoir temporel. Innocent III ne faisait d'ailleurs que redire ce que l'église avait toujours prétendu. Le quatrième Concile de Latran (1215), tenu après la première croisade contre les Albigeois, sanctionna donc toute dissidence, qu'elle soit d'ordre religieux, politique ou
culturel : l'hérésie devait être extirpée, anéantie par la force. Le Concile fit sienne la conception centralisatrice d'Innocent III ; il lui accorda les instruments de contrôle en délibérant sur l'obligation de la confession annuelle et sur la structure des paroisses : de communauté de croyants qu'il était, le Peuple se trouvait peu à peu transformé en une masse de sujets qui doivent obéissance.
On peut citer alors Valdès (ou Valdo, vers 1140-1217) et les Vaudois, ou Pauvres de Lyon.
Sans domicile fixe, vivant d'aumônes, ils vont par les chemins en prêchant à la façon, pensent-ils, des apôtres, refusant tout d'une église jugée corrompue, y compris les sacrements. Même motivation chez les humiliés de Lombardie, qui parfois rejoignent les vaudois, et chez les bégards ou béguins, mouvement d'artisans épris de vie pauvre et sainte, que le clergé, tout comme le pouvoir séculier, ne voit pas d'un bon œil.

Des temps nouveaux sont à la porte d'où naîtra une société nouvelle. En plus de leur recherche de pauvreté et de vie chrétienne communautaire, ils soulèvent la question de la prédication de l'évangile. En soi, cela ne constituait pas un mouvement Révolutionnaire. Mais le précepte de pauvreté volontaire, les préceptes évangéliques que Valdo défendait dépassaient le cadre strictement personnel et recouvraient un problème social qui pouvait avoir des répercussions politiques imprévisibles, en raison de l'interpénétration du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel.
Les Vaudois furent donc condamnés par l'évêque de Lyon en 1177. Ils furent chassés de la ville. Deux ans plus tard, après le troisième concile de Latran (1179 - Pape Alexandre III), ils figuraient dans la liste des mouvements hérétiques, considérés comme tels non seulement à cause de leurs erreurs, mais surtout en tant que Rebelles à l'église et à la société. Chassés de Lyon, et de France, ils trouvent alors refuge en Italie. Ils s'installent dans le Milanais où ils rencontrent les Patarins, les pauvres de Milan. Comme ces derniers, les Vaudois incarnent ce besoin de Liberté qui s'exprime par la revendication d'une foi plus responsable, plus personnelle, plus intériorisée.
Leur attachement à l'écriture et à l'instruction est à la base d'une prise de position religieuse très précise : la Bible n'est pas un livre sacré qu'il faut vénérer mais un livre qu'il faut lire. Ils refusent par conséquent les structures hiérarchiques et se prononcent ouvertement contre le serment qui était en fait la base des rapports sociaux de l'époque. Leur comportement est donc extrêmement Subversif : c'est une critique indirecte, mais radicale, des formes de la vie sociale de l'époque, qui enchaînent les humains les uns aux autres dans un rapport de sujétion.
Si leur mouvement n'avait apparemment rien de Révolutionnaire, ses adeptes prétendaient prêcher Librement dans les rues leur appel d'un retour à l'Evangile.
Or avaient-ils le droit à la prédication ? Là fut le heurt avec la hiérarchie ecclésiastique. Valdo lui même affirmait que sa vocation ne lui venait pas de l'église mais du seigneur. L'évangile l'interpellait directement, lui, le laïc, sans aucun besoin d'intermédiaire. La hiérarchie ecclésiastique ne pouvait tolérer une telle affirmation. Il en allait de son autorité et de son monopole en matière religieuse et dogmatique. D'où la condamnation de l'évêque de Lyon. Non seulement l'église interdit aux pauvres de Lyon toute activité susceptible d'échapper à son contrôle mais Valdo et ses disciples furent expulsés de Lyon comme hérétiques.

En 1194 Alphonse d'Aragon publie un édit contre les Vaudois et son fils Pierre II le Catholique prononce leur exclusion de ses terres. Dans le même temps commence la lutte contre les Cathares (1208 : première croisade contre les Albigeois). Mais il était certes plus facile de frapper un mouvement comme les Vaudois, qui socialement recrutait ses adhérents parmi les petits commerçants et les artisans, que les Cathares, qui avaient, en Occitanie, l'appui de la classe dirigeante féodale et d'une puissante bourgeoisie.
Au quatrième Concile de Latran (1215), le pape Innocent III fit proclamer que : « L'église universelle des fidèles est une. En dehors de l'église personne n'est sauvé ». L'institution de la confession obligatoire exprima avant tout une plus grande volonté de contrôle de la part de l'église.
Mais les Vaudois refusèrent de prêter serment de fidélité à l'église; attitude hérétique. Leur refus eut pour conséquence l'impossibilité pour les Vaudois d'assumer des charges civiles. Le message vaudois, en effet, mettait en question l'ordre établi : c'était une forme consciente de présence chrétienne dans le monde, capable de rendre Solidaires tous ceux qui souffrent. Le « pauvre » vaudois sait que la miséricorde de dieu s'adresse aux petits et non pas aux puissants. La pauvreté, voulue dans un premier temps pour gagner une certaine forme de Liberté dans l'évangélisation, devient, dans un deuxième temps, le choix des pauvres.
Cette pauvreté à l'image du Christ impliquait le refus catégorique de conférer à quelque croyant que ce soit, et surtout pas à l'institution ecclésiastique, le droit d'organiser ou de diriger le monde ou encore d'imposer des programmes politiques. A Bergame, en 1218, fut affirmé le droit d'une communauté d'élire elle-même ses ministres. Après avoir justifié théologiquement la prédication itinérantes de laïcs non investis de l'ordre sacré et pris le chemin d'une ecclésiologie indépendante, les vaudois revendiquaient ainsi la légitimité de leurs propres ministres.
Mais, dès 1210, l'empereur Othon IV avait signé un édit contre les Vaudois du diocèse de Turin. Et un siècle plus tard eut lieu à Pignerol le premier bûché vaudois. Ainsi pourchassés, les Vaudois se dispersent dans toute l'Europe. Ils entrent en relations avec les Hussites. Ils se sentent moins isolés et reprennent leurs pérégrinations pour prêcher la parole.

Néanmoins, les régions d'élection des Vaudois restent les hautes vallées du Piémont. Soulignons en effet d'abord le caractère très unitaire de ces régions alpines et indiquons aussi que l'installation des Vaudois coïncide avec la mise en culture de terrains jusqu'alors boisés. De plus, entre le Pô et la Durance (sur la route qui de l'Italie menait en Espagne à travers la Provence) le Montgenèvre était au centre des relations de l'Occident roman, dans lequel une langue commune fut l'expression d'une communion d'intérêts. Les vaudois vivaient de la sorte en marge de la société. Ce n'étaient pas des Révolutionnaires mais des Rebelles.
Quant à la permanence ultérieure des Vaudois dans ces vallées, elle traduit vraisemblablement la résistance d'une société de montagnards, encore enfermés dans leurs traditions patriarcales, face à l'avidité des seigneurs féodaux. L'esprit de solidarité entre ces montagnards se concrétisa juridiquement en de solides privilèges, processus d'émancipation qui se confond avec l'adhésion au valdéisme. La séparation vaudois/catholiques correspond ainsi à la division entre la classe paysanne et celle des seigneurs.
Le valdéisme disparaîtra peu à peu, surtout parce qu'il pêche par excès en remettant en cause les dogmes de l'église.

Rome a donc choisi l'autorité et la centralisation du pouvoir ; le souverain pontife et le clergé ont pour tâche de veiller à l'unité de l'église : que la dépendance sacramentelle en soit le ciment et que l'obéissance en devienne la vertu. L'église se devait d'affermir son pouvoir, trop de fissures commençaient à s'ouvrir. La papauté ayant réaffirmé son autorité et redéfini ses prérogatives en matière de défense de l'orthodoxie, la conséquence directe en fut bien sûr l'accroissement du nombre des idées tenues pour hérétiques.
Finalement, de part sa cathédrale et ses clercs, l'église est omniprésente dans les villes italiennes. De même, entre 1150 et 1350, alors que le pouvoir politique n'est pas toujours stable, l'église apparaît comme une permanence aux yeux des citadins. Face au développement économique sans frein, ces derniers ont tendance à se tourner vers cette valeur-refuge, au point de voir dans l'ascétisme le plus sûr chemin de la grâce. De fait, cette communauté citadine est sensible aux arguments des Contestataires, devenus hérétiques, qui soulignent la contradiction des clercs qui veulent en même temps être au dessus du monde des humains et posséder les biens de ce monde.

Mais dans l'église même, on aspire à la rénovation. L'ermite Joachim de Flore (1135-1202) prétend révéler le sens des Ecritures à partir de l'Apocalypse. Il y aurait trois âges du monde : du Père, du Fils et, passé le millénaire, du Saint-Esprit. Il précise même que l'avènement de ce dernier se produira en 1260. L'église en sera renouvelée, et régneront l'empereur de la Paix et le pape angélique. Ferveur réformatrice aussi, mais musclée, du politique et du religieux chez le chanoine Arnauld de Brescia, brûlé en 1155 pour avoir excité de dangereux troubles à Brescia et à Rome pour donner au Peuple un gouvernement indépendant de la papauté, était un hérésiarque né vers 1100, influencé par l'école de logique de Pierre Abélard. Il souhaitait accroître l'influence des laïcs, cantonner le pape à son rôle religieux, et en conséquence lui supprimer son pouvoir temporel. Ému des désordres, des corruptions et des conflits produits par les richesses de l'église et par l'immixtion du clergé dans les affaires du siècle, visant la pauvreté apostolique, Arnaud prêchait une réforme morale, consistant en l'abandon complet par l'église de tous ses biens et de tous ses pouvoirs temporels. Il fut un agitateur religieux, plutôt qu'un hérétique proprement dit : l'opposition qu'il fit au clergé de son temps permet de le qualifier de patriarche des hérétiques politiques.
Il est originaire de la ville de Brescia, en Italie. Il fait des études de clerc, et est nommé lecteur, un des 4 ordres mineurs sous l'ordre majeur du prêtre. Il part en France suivre l'enseignement d'Abélard. Il fait sienne la doctrine du logicien, préconise l'abandon par l'église de son pouvoir temporel et de ses biens, pour à nouveau se concentrer sur le message de l'évangile. Il revint dans sa patrie vers 1119 en tant que disciple particulièrement doué et zélé d’Abélard et reçut l’ordination sacerdotale. Il entra chez les chanoines réguliers et fut vraisemblablement le prévôt du monastère de San Pietro a Ripa. Il observait la règle et ses vœux de manière irréprochable. Ses adversaires les plus acharnés ne purent rien lui reprocher dans ce domaine, ce qui n’allait pas de soi à cette époque. De retour à Brescia, il agite l'église locale par ses théories. Il est condamné avec Abélard pour hérésie au concile de Sens en 1140, à l'initiative de Bernard de Clairvaux, qui recommande à Louis VII d'expulser le jeune théologien. Il s'enfuit alors à Zurich, où il exprime une fois encore ses sensibilités.

Presque chaque siècle de l’histoire de l’église après Constantin a vu des tensions entre la papauté et la ville de Rome. Au Moyen Age la ville était sous le contrôle de familles nobles rivales, qui se retranchaient dans leurs châteaux urbains et exerçaient leur domination en partie par la terreur. Ces familles nobles avaient naturellement des représentants dans le clergé, jusqu’au collège des cardinaux, et exerçaient en permanence une influence malsaine sur les élections papales et les décisions des papes en charge. Il n’était donc pas rare au Moyen Age, que des papes doivent résider temporairement dans une autre ville italienne à cause d’une telle tension.
En 1145, profitant de l'hospitalité du légat pontifical Guido en 1143/1144 pour revenir à Rome, il se joint à une Révolte urbaine qui chasse de Rome le pape et ses cardinaux, au milieu d'un mouvement singulièrement favorable à ses sentiments et vraisemblablement suscité par la propagation de ses idées. Il met en avant les anciens Romains et leur modèle d'organisation, ordonne la reconstruction du Capitole, la restauration du sénat et de l'ordre équestre. Le Peuple s’était enthousiasmé pour ses idées d’une séparation totale de l’autorité spirituelle avec l’autorité temporelle et voulait rétablir l’ancienne république romaine. Le pape devait vivre de dîmes et de dons volontaires et ne s’occuper que de questions spirituelles. Les Romains réussirent en 1143 à mettre sur pied un sénat particulier et à proclamer l’indépendance vis à vis de toute influence de la papauté. Les troubles qui s’en suivirent coûtèrent la vie au pape Lucius II. Eugène dut peu après son élection quitter la ville pour la même raison, pour passer presque tout son pontificat à l’extérieur.
Divers facteurs ont joué : la Lutte pour une constitution républicaine dans nombre de villes d’Italie depuis le XIè siècle, l’idée d’une séparation des domaines de l’église et de l’état, apparue à la suite de la réforme grégorienne et en fin de compte les idées et les discours, comme les paroles Subversives d’Arnaud de Brescia.
Il intensifie le mouvement, et le trop court pontificat de Célestin II ne parvient pas à calmer les troubles. Un peu avant la mort d'Innocent II (1143), les Romains s'étaient Révoltés contre lui et avaient constitué un sénat. Ils voulaient rétablir l'empire tel qu'il existait, alors que l'empereur et le sénat gouvernaient le monde. Ils invitèrent Conrad III à prendre le rôle des anciens empereurs, à ne plus permettre qu'il y eût de pape sans son consentement, ni que les prêtres s'occupassent de gérer les affaires temporelles. Le pape Lucius II, qui voulut combattre ce mouvement, fut tué, en menant ses troupes à l'assaut du Capitole (1145). Le Peuple somma son successeur, Eugène III, de se contenter du pouvoir spirituel, sans autres revenus que les dîmes et les oblations volontaires. Eugène III, qui n’était pas cardinal, ne fut élu pape unanimement que parce qu’aucun des cardinaux présents ne voulait accepter la direction de l’église dans une telle situation. Visiblement on cherchait quelqu’un qui n’était pas là et qui ne pouvait pas se défendre. Le pape quitta Rome, y revint, en sortit de nouveau, y revint encore, avec l'assistance du roi Roger et du parti modéré, mais finalement dut abandonner la ville, pour aller mourir à Tivoli (1153). Son successeur, Anastase IV, ne régna qu'une année. A l'avènement d'Adrien IV, les Romains lui demandèrent de reconnaître le régime nouvellement établi. Le pape exigea d'abord qu'on chassât Arnaud ; le sénat refusa. Un cardinal ayant été tué dans une Emeute, Rome, pour la première fois de son histoire, fut frappée d'interdit. Cette mesure terrifia le Peuple et le réduisit. Arnaud fut obligé de s'enfuir. Il trouva un refuge chez des barons de la Campanie; mais Frédéric Barberousse les contraignit de le livrer. Ramené à Rome, il fut mis à mort (1155), devant la porte del popolo, de grand matin, pour que le Peuple n'eût point connaissance de cette exécution. Les récits varient sur le mode de son supplice : suivant les uns, Arnaud aurait été crucifié; suivant les autres, brûlé vif, à petit feu; suivant d'autres, pendu, puis brûlé. Cette dernière version est la plus vraisemblable, à cause de la rapidité et de la clandestinité désirables. Toutes les traditions s'accordent à dire que son corps fut brûlé et les cendres jetées au Tibre, de peur que ses partisans ne recueillissent ses restes, comma les reliques d'un martyr.
Son hérésie doit être considérée dans le contexte de l'époque, agitée par la réforme grégorienne, qui fait naître en réaction de nombreux mouvements « traditionalistes » voulant retrouver la pureté de l'église. L'ambiguïté du pouvoir temporel du pape, qui prend de plus en plus d'importance, va jusqu'à diviser l'empereur, dépositaire traditionnel du temporel, et la papauté qui veut devenir la seule institution dirigeante de la société. Dans ce contexte, la séparation des pouvoirs que prône Arnaud de Brescia n'a pas dû toujours être considéré comme hérétique par certains, dont l'empereur. Arnaud de Brescia lui offre d'ailleurs son soutien, se livre à une critique vigoureuse de l'église, de la curie, du pape. En réalité, c'est le rapprochement du pape et de l'empereur, tous deux confrontés à des problèmes intérieurs, qui condamne le religieux, qui apparaît alors comme un réformateur apostolique. L'empereur, qui a besoin du pape pour assurer la stabilité religieuse dans son empire, va lui offrir Arnaud de Brescia, et signer l'arrêt de la Révolte romaine qui s'était amplifiée par sa passivité intéressée. Sa figure, devenue légendaire, est alors vénérée par les hérétiques et les Révolutionnaires italiens. À partir du XVIIè siècle, on le considère selon sa confession soit comme un hérétique, soit comme un combattant de la Liberté. Les écrivains du XIXè siècle inspirés par sa tentative de « restauration antique », en feront, de façon romantique, un humaniste éclairé.

La doctrine du Libre Esprit est à peu près contemporaine de la tradition joachimite, et elle a joué un rôle important dans les nombreuses manifestations qui se sont déroulées depuis le début du XIIè siècle jusqu'à l'époque de la Réforme du XVIè siècle.
Issue du mysticisme laïc, formé à l'école de théologie de l'Université de Paris, elle adopte une pratique considérée comme amorale en plus de la défense de la communauté des biens.
L'individualisme y était fortement cultivé, en même temps que le pragmatisme religieux venu de l'expérience mystique qui cherchait à se dispenser de l'enseignement doctrinaire des prêtres.
On considère que cette doctrine est à l'origine de l'Anarchisme moderne. La Liberté qu'elle apportait semblait si dangereuse aux yeux de l'église, qu'une bulle papale fut éditée en 1312, décrétant que les partisans de cette tradition devaient être livrés à l'inquisition.
L'Egalitarisme et le communisme ont été considérés comme les deux ferments philosophiques fondamentaux de la plupart des mouvements qui ont éclaté dans la civilisation occidentale, mais surtout dans les doctrines spirituelles, et ils sont également fort influents dans tous les mouvements qui ont contribué à la sécularisation et à l'essor des
« religions politiques ». La théorie de l'état de Nature Egalitaire participe également à cet état d'esprit sous-tendu par une foi universelle en l'amour Fraternel entre humains Egaux partageant des biens communs et Libres des exploitations et des oppressions entre eux.
Les précurseurs de la Réforme seront ainsi les Taborites, les Pickards, les Lollards, les Hussites, les Adamites et les Anabaptistes, parmi d'autres.
Leurs manifestations se radicalisent dans le contexte des paysans sans terre et par l'adhésion des couches sociales les moins favorisées.
Dans le même temps, le clergé constitué en caste a rompu et relâché les liens spirituels avec les fidèles. Les ordres mendiants permettront-ils de resserrer ces liens ?
La venue de François d'Assise (1182-1226), qui prêche la pauvreté évangélique et fonde l'ordre des frères mineurs, ou franciscains, permet à l'église catholique de reprendre le contrôle de ces initiatives clairement Anarchistes. Dans cette société médiévale, fondée essentiellement sur des structures ecclésiastiques, le franciscanisme représente une rupture culturelle vis-à-vis de la culture officielle. La spiritualité franciscaine propose une nouvelle forme de culture pour répondre aux besoins de cette société profondément en crise. Le message de Saint François et la création des ordres mendiants, leur culture, tracent une voie nouvelle pour créer un lien entre le Peuple et la vie religieuse. L'église laisse faire : Saint François ajoute au précepte de pauvreté celui d'humilité. L'humilité suppose l'obéissance dans laquelle les frères mendiants trouvent la Liberté dont ils avaient besoin pour agir dans le monde. Idéal de pauvreté absolue et prédication étaient les deux aspects fondamentaux de ces ordres mendiants. L'un permettait une Liberté totale et l'autre une approche directe avec les masses.
Mais voilà qu'à l'intérieur même de l'ordre, qui entre-temps a acquis une importance considérable, certains frères radicalisent encore leur exigence de pauvreté. Ils en font un absolu : selon eux, le Christ n'a jamais rien possédé en propre. On les appelle les « spirituels », parmi lesquels on trouve Pierre Dejean-Olieu ou Pierre de Jean Olivi (mort en 1298), Ange Clareno, Ubertin de Casale (vers 1259-1328). Ils trouvent un soutien en la personne de Célestin V, mais la démission de ce saint pape les abandonne aux tracasseries de Boniface VIII et de Jean XXII, pour qui la pauvreté n'a que peu d'attraits. Ajoutons à cela les multiples communautés plus ou moins issues de l'ordre franciscain, qu'on appelle fraticelli.

       
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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 21:42

02 - Piqûre annuelle de rappel de vinaigre

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« Hôtel de Commune. Vous voilà arrivés. Possibilité de garage superposé à 50 m, remplissage d'hydrogène nécessaire et disponible à proximité. »
« Merci Kitt. Fais ce qu'il y a à faire. Nous devrions être là dans deux heures ».

• Moa : Viens Esperanta ! Ça c'est le fameux Hôtel de Commune, symbole et siège de toutes les grandes Révolutions françaises/parisiennes. C'est véritablement la Maison du Peuple.

• Esperanta : C'est magnifique ! Et ça en impose.

• M : Oui (avec un petit rictus au coin des lèvres). Ça en imposait tellement, comme tu dis, qu'en ce temps-là, en ce monde-là, le pouvoir a toujours eu peur des Parisiens et de leurs poussées de fièvre Révolutionnaires. Du coup, dès que le Peuple a eu un peu plus de pouvoir, celui-ci fut de suite contrebalancé par une préfecture de police. Ce n'est que depuis 1977 de l'autre ère que la municipalité gère pleinement et sereinement la ville de Paris, avant il n'y avait pas de maire mais que le préfet de police de la Seine.

• E : Tu m'avais pas dis que tu insistais sur l'appellation Commune de Paris ??

• M : Si, mais en ce temps-là, en ce monde-là ce n'était pas le cas. Du moins, la ville ne méritait pas le nom glorieux de Commune de Paris. Surtout que la cité sortait de trente années de gestion par celui qui allait devenir le président de la république française. Un escroc arriviste, un self-made bouseux de Corrèze qui a su jouer de tout le monde jusqu'à arriver au sommet de l'état. Même parvenu au sommet, ces démêlés judiciaires n'ont fait que commencer, mais Jacques Chirac (le parrain de la Correza-nostra), connaissait plus de monde qu'il n'était vraiment malin. Donc il fut protégé par ses mandats présidentiels. Même ses adversaires politiques (que l'on nomme à tort socialistes), pour ménager la fonction et les institutions, ont tué dans l'œuf une possible mise en accusation du président, qui se doit d'être le plus exemplaire des Citoyens. Du coup il a pu se représenter et se faire réélire grâce à une fronde des Citoyens qui ont surtout voté aux extrêmes, puis ont du faire bloc contre le fascisme.

• E : Carrément ! Mais c'est une république bananière la France !

• M : On peut même dire que c'était une monarchie présidentielle avec sa cour, le « gratin » des puissants et des parvenus. Mais bon, il faut avoir une vision chronologique et globale pour mieux saisir le fonctionnement de l'autre système, qualifié de « démocratique » (laisse moi rire) afin de calmer les velléités Contestataires, puisqu'il suffisait de voter dans cinq ans pour que ça aille mieux. Hahahahahahaha.

• E : Qu'est ce qu'il y a de marrant ?

• M : Désolé ce n'est vraiment pas drôle, mais avec le recul, c'est tellement énorme. Je me demande comment les gens ont pu se laisser berner aussi longtemps. Mais surtout croire que les élections peuvent changer quelque chose. Si tel était le cas, le suffrage universel (mis en place définitivement en 1848 de l'autre ère) n'aurait jamais été adopté : trop dangereux pour les intérêts privés. Bref ! Allons voir cette piqûre de rappel de vinaigre, c'est pour ça qu'on est venu.

• Bien le bonjour, Dame et Sieur. Nous allons donc procéder aujourd'hui à votre incrémentation historique, plus communément appelée « piqûre annuelle de rappel de vinaigre ». Nous allons tout d'abord définir les groupes d'approfondissement. A l'occasion de l'anniversaire de notre civilisation, le thème de cette piqûre concernera la veille du Grand Soir, comment l'Humanité a enfin basculée vers l'Anarchie, c'est-à-dire vers son autogestion plutôt que par sa délégation de pouvoirs.

• E : (C'est quoi ces groupes d'approfondissement, Moa) ?

• M : (En fait, plutôt que de faire des groupes de niveaux où les gens peuvent se sentir dévalorisés car placés dans des « niveaux faibles », on demande le niveau d'approfondissement que les gens souhaitent avoir dans différents domaines).

• E : (Excellent ça ! C'est vrai que c'est sûrement plus efficace de demander aux gens quelle profondeur de connaissances ils souhaitent avoir, plutôt que de leur imposer un package informatif indigeste dont ils ne désirent pas la moitié des informations, car trop pointues par rapport à leurs besoins de savoirs).

• M : (Exactement. Alors ? Tu veux les connaissances de base ou tu préfères aller plus loin et approfondir ce thème de la veille du Grand Soir) ?

• E : (La question ne se pose même pas ! Bien sûr que je veux avoir un maximum d'informations sur ce thème. Qui sait, cela pourra peut-être m'aider à comprendre ma présence ici, voire même lever le voile sur le but de mon séjour dans ce Paradis terrestre).

• M : Dame, nous souhaiterions intégrer le groupe des connaissances accrues.

• Choix très judicieux. Si vous voulez bien me suivre, nous allons monter dans la salle des transmissions … du savoir.

La prof, Moa et moi, entrons dans une pièce sombre avec un cube au milieu. Il y a des sortes d'araignées géantes posées sur des têtes de mannequins.

• E : Excusez-moi Madame.

• Non mais dis donc, tu me prends pour qui toi ? Je ne suis pas ton gourou alors un peu de Respect s'il te plaît.

• M : (On dit excuses moi, Esperanta, je t'ai déjà dit que le vous n'était que pour le groupe ou les personnes que tu Respectes car tu les connais, ou envers qui tu veux mettre de la distance. Elle, même si tu la Respectes en tant qu'individu, tu ne la connais pas, donc tu la tutoies. Et ce n'est pas Ta Dame, donc pas de Madame s'il te plaît).

• E : Pardon Dame. Je ne voulais pas t'offusquer.

• Bon, mais fais attention. C'est pénible venant de gens qui ne nous connaisse pas. Ça nous donne l'impression que l'on nous flatte, ou que l'on marque son Respect avec l'intention d'obtenir une contrepartie. Bref ! Veuillez enfiler vos casques cognitifs !

• E : (C'est quoi ça encore les « casques cognitifs », Moa) ?

• M : (En fait ce sont les espèces d'araignées que tu vois là-bas posées sur les têtes. Tu le poses sur ton crâne et grâce à des électrodes, on peut te faire mémoriser toutes sortes d'informations et d'émotions. Ton cerveau et un ordinateur fonctionnent sur le même principe : des réseaux neuronaux et des programmes fonctionnel, le tout alimenté par de l'électricité (ainsi que des réactions chimiques pour les humains). L'ordinateur transfert l'information sous forme de 0 et 1 et le casque la met en forme de signaux électriques variés, directement assimilable par ton cerveau. Ainsi tu as les informations, et les sensations relatives à ces données (vue, touché, goût, odeur, ouie).

• E : QUOI ??? Arrête de déconner, c'est quoi ce délire encore ??

• M : C'est tout simple, quand dans le documentaire apparaît une situation, tu as l'impression de pleinement la vivre. Un exemple à la con, si quelqu'un mange une pomme, ta bouche (via ton cerveau) aura l'impression d'en croquer un morceau : ça aura le goût, la couleur, la consistance d'une pomme, mais cela n'en sera pas une. Pour des informations plus importantes, tu peux te faire incrémenter : ton cerveau stocke les données alors directement dans le néocortex (centre d'archivage des connaissances liées à la mémoire à long terme).

• E : Y a pas moyen, je mets pas ce truc sur ma tête ! Tu crois quand même pas que je vais laisser un ordinateur programmer ma mémoire, du moins le peu qu'il m'en reste.

• M : Mais t'inquiètes pas, tu vas voir, ça va bien se passer. Tu sais, le train aussi au départ les plus grands médecins disaient que si on le prenait, avec la vitesse et la force centrifuge, le cerveau se retrouverait écrasé contre le crâne, avec tous les dommages que cela entend. Mais jusqu'à preuve du contraire, ça n'a jamais tué personne de prendre le train (sauf en pleine face, mais c'est encore autre chose).

• E : Tu fais ce que tu veux avec tes neurones, moi je ne touche pas à ça, point final.

• Par contre, Demoiselle, je te conseille tout de même de suivre le cours explicatif complémentaire avec les hologrammes. Ces images en 3D seront de bons guides pour visualiser les choses.

• E : Ah ça, les hologrammes, j'ai rien contre, j'ai même tout pour !

• M : (Euh, Dame, si tu peux juste transférer les informations de base sur cette période pour moi, je n'aime pas trop remuer la merde du passé).

• (Très bien, comme tu veux tu choisis).



« Bien le bonjour et bienvenue à votre incrémentation historique. Je suis Al, le programme qui vous aidera à mieux comprendre le passé pour dûment apprécier le présent et construire un futur pérenne » :
Pour commencer, en guise de révision primaire, voici une analyse de l'état de ce monde-là en ce temps-là.


Etat des lieux




Selon le Conseil Européen, en 1995 de l'autre ère, si le monde était un village de 1000 habitants, il serait habité par :

584 asiatiques, 124 africains, 95 européens, 84 sud américains, 55 russes et anciennes républiques soviétiques, 52 nord américains, 6 polynésiens.

Il y aurait :
329 chrétiens (parmi lesquels 187 catholiques, 84 protestants, 31 orthodoxes), 178 musulmans, 167 sans religion, 60 bouddhistes, 45 athée, 32 hindous, 3 juifs, 86 autres religions.

Parmi d'autres langues, les habitants du village parleraient:
165 mandarin, 86 anglais, 83 hindou/ourdou, 64 espagnol, 58 russe, 37 arabe. Cette liste ne comprend que les langues maternelles de la moitié du village. L'autre moitié parle (par ordre décroissant) le Bengali, le Portugais, l'Indonésien, le Japonais, l'Allemand, le Français et 5000 autres langues.

Population, Santé et Education :
330 des 1000 habitants du village mondial sont des enfants, et seulement 60 ont plus de 65 ans.
50% des enfants sont immunisés contre des maladies évitables telles que la varicelle ou la poliomyélite.
Moins de 50% des femmes mariées ont accès ou utilisent des moyens de contraception.
Environ 300 personnes ont accès à l'eau potable.
Parmi les 670 adultes du village, la moitié est analphabète.
Chaque année, il y aura 28 naissances, 10 décès, dont 3 seront provoqués par la famine et 1 par le cancer.
Parmi les décès, on comptera 2 bébés ayant moins d'un an.
Parmi les 1000 habitants du village, 1 sera infecté par le HIV. Cette personne n'aura pas encore développé de maladie provoquée par le syndrome immunodéficitaire (SIDA).
Avec 28 naissances et 10 décès, la population du village comptera 1018 habitants l'année prochaine.

Environnement et Economie :
Dans cette communauté de 1000 habitants, 200 personnes bénéficieront de 80% des revenus (loi des 20/80 %) ; 200 autres recevront seulement 2% des revenus.
Parmi les 1000 habitants, 70 personnes possèdent une voiture (bien que parmi ces 70 personnes, certaines possèdent plus d'un véhicule).
Le village dispose de 3 hectares par personnes, au total 3000 hectares, desquels :
350 hectares sont destinés à l'agriculture, 700 hectares sont destinés au pâturage, 950 hectares sont boisés, 1000 hectares sont des déserts, toundra, surfaces pavées ou autres terres en friche.
Le village utilise 83% de ses fertilisants pour 40% de ses cultures, propriété des 270 personnes les plus riches et les mieux nourries du village. L'excès de ces fertilisants pollue l'eau des lacs et des puits.
Les autres 60% des cultures, fertilisées avec les 17% restant de fertilisant, produisent seulement 28% de la nourriture mais nourrit néanmoins 73% de la population. Le rendement moyen de grain récolté sur cette terre, représente 1/3 de la moisson réalisée par les plus riches villageois.

Parmi les 1000 habitants de ce village, on compte :
5 soldats, 7 professeurs, 1 docteur, 3 réfugiés de guerre ou fuyant la famine.
Le village génère un budget global (secteurs public et privé) annuel de 3,2 millions d'euros (somme réelle dans le cas d'une distribution équitable (ce qui n'est pas le cas).
Sur cette somme :
185 000 € sont utilisés pour l'armement ou la guerre, 162 000 € sont utilisés pour l'éducation, 134 000 € sont utilisés pour la santé.
Le village a concentré suffisamment d'engins nucléaires pour être rayé de la carte.
Cet arsenal est sous le contrôle de 100 personnes. Les autres 900 personnes les observent dans une grande anxiété, se demandant si elles apprendront un jour à cohabiter; et si elles y arrivent, si elles ne finiront pas par être victimes d'un désastre nucléaire provoqué par inattention ou par un dysfonctionnement technique ; ou encore, si elles parvenaient à désactiver les armes nucléaires, où dans le village mondial elles pourraient jeter les composants radioactifs.

• E : Putain, ça calme !!!! (dixit Esperanta)

• M : Eh ouais (soupir), quand on relativise à un niveau plus réaliste, on s'aperçoit de suite des problèmes. C'était sauvage en ce temps là, en ce monde là !

• E : Mais comment le monde a-t-il pu partir en sucette comme ça ? C'est pas possible !

• M : Malheureusement si !! (énooooorme re-soupir). Mais ça, ça fait parti d'un autre cours, on verra ça plus tard, si tu voudras bien.

• E : Euh… Non, je veux pas ! Je veux savoir maintenant et de suite, c'est important pour moi pour bien comprendre !

• M : Tu as vraiment beaucoup de choses à apprendre pour vivre dans notre monde, petite scarabée !! Première chose : on ne dit pas « je veux », mais je voudrais ou mieux, je souhaiterais. Tout est toujours soumis à des paramètres extérieurs et intérieurs qui font que rien n'est jamais acquis ! C'est bien beau de vouloir, encore faut-il pouvoir ! Deusio : tout vient à point pour qu'y sait attendre.

• E : Ouh ! Fang de chichoule ! Ça me trou le cul ce que tu dis là, c'est profond !.... et tellement vrai et vérifiable (soupir aussi).

• M : Tu es déconcertante ! Mais tellement fraîche et pure. Tes mots sortent bruts de décoffrage, mais ils sont si forts et criants de vérité, c'est un pur bonheur.

• E : Hum, oui excuse moi. Autant pour moi. Des fois je m'emporte et je tiens un vrai langage de charretière. Mais comme tu dis, je ne vois pas comment exprimer aussi clairement mes sentiments qu'en parlant si franchement, sans enrobe verbale.

• M : Mais tu n'as pas à t'excuser. Ta personnalité est ainsi faîte, et c'est ce qui lui donne tout son charme et son originalité. Si tu n'existais pas, il faudrait t'inventer !

• E : Alors, justement, maintenant que tu en parles, j'ai une grande question à te poser.

• M : Houlà, ça à l'air sérieux vu l'air grave que tu prends.

• E : Ça l'est, enfin, en tout cas c'est important que je sache. Voila : est-ce que je suis morte ? Sommes-nous au Paradis ici ?

• M : Ahhh ! Tu m'as fait peur, je croyais que ce serait pire comme question.

• E : Ben, je sais pas ce qu'il te faut alors !

• M : Euh…. (no comments)

• E : Aïe !! Mais t'es pas bien dans ta tête toi !!!

• M : Si tu ressens la douleur physique, c'est que tu es dans une réalité (car même en rêve - autre réalité construite par la pensée, vue de l'esprit, comme la « vie réelle » - tu peux somatiser, ressentir des scènes douloureuses). Non, pour répondre à ta question, tu n'es pas morte ! Alors, heureuse !?

• E : Bah oui, malheureux ! Quand même : la vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie !

• M : Juste pour savoir, d'où t'es venue cette idée quelque peu saugrenue ?

• E : C'est que depuis le début où je suis ici, j'ai des impressions étranges de déjà vu mêlées à un sentiment de grand doute existentiel. Tout ce monde est trop beau pour être vrai ! Pour autant, nous sommes à Paris, je te parle et ressens la douleur physique que tu m'as provoquée,…. mais, …ici, c'est comme si je déambulais au milieu de la foule, personne ne réagit à moi. Je me sens comme un fantôme qui ne peut interagir qu'avec d'autres fantômes.

• M : Comme moi donc, par exemple.

• E : Euh, oui du coup, mais ne le prend pas mal.

• M : No soucailles ! C'est juste, comme je te l'ai déjà dit, que chacun vit sa vie sans se soucier des autres, sauf si quelqu'un a besoin de quelque chose. Ce n'est pas de l'individualisme extrémiste, car nous Utopiens nous sommes à la disposition des autres, ni du communisme moulant où tout le monde se doit d'être pareil et enfermé dans un dogme. Notre mode de vie est le Collectivisme : concept (plutôt que vérité absolue) issu de Pierre-Joseph Proudhon, le père français de l'Anarchisme moderne, ennemi juré de Karl Marx, père allemand du communisme (l'autre, l'autoritaire :-(

• E : Ok, d'accord ! Mais tu parles d'Utopiens. C'est quoi ça encore ?? Je débarque tu sais.

• M : Les Utopiens sont les habitants de ce monde ! Ils vivent en Paix, d'Amour, d'Harmonie avec les autres et le monde qui les entoure, mais aussi bien sûr d'Activité (plutôt que travail, symbole de tourment et de souffrance, comme son nom latin l'indique : tripalium, instrument de torture formé de trois pieux). Leur devise est Liberté, Egalité, Fraternité, et Révolution Autogérée Permanente ! Ce ne sont pas des mots, c'est un art de vivre et un mode de penser. Nous sommes très à cheval sur le Respect de nos valeurs Collectives.

• E : Utopiens, habitants de ce monde, tu ne dis jamais « à l'époque » mais « en ce temps-là, en ce monde-là », tu précises toujours « là-bas » en parlant du passé : Puta Madre, je suis où exactement ??? Vous êtes des aliens, vous avez arraché Paris pour la mettre sous cloche et les humains sont vos animaux de compagnie, c'est ça ???

• M : Mais non, t'inquiètes pas, je suis tout autant humain que toi ! Même si j'ai un nez aquilin (crochu), des pieds grecs et les yeux égyptiens (espiègles et mystérieux). Je te rassure, tu te trouves toujours dans le même monde et la même dimension que ce que tu connaissais.

• E : Mais alors pourquoi cette occultation du passé ? Même si il n'a rien de glorieux par certains aspects, c'est tout de même lui qui constitue la base de votre société.

• M : QUE NENNI !!! Malheureuse, nous, Utopiens, nous ne nous sommes certes pas créés tout seuls, mais nous avons fait une telle autocritique par rapport au passé, que notre type de civilisation, notre culture, nos mœurs, n'ont plus rien à voir avec celles des temps archaïques. C'est pour ça que je dis à juste titre : c'est un autre monde. Comme je l'ai vu dans un cours précédent, face aux dérives et abus du capitalisme et de la représentation politique, il se disait « à l'époque » (spécial dédicace, exceptionnelle, pour toi) : un Autre Monde est Possible ! Ils auraient dû rajouter « Just Do It !» (alors faîtes le), et même « Do it yourself » (faîtes le vous-mêmes), car personne ne l'aurait fait à leur place (et encore moins comme le Peuple le souhaitait). Finalement, à force d'encaisser, il faut bien que ça sorte : les Citoyens ont fait le Grand Soir, Pacifiquement, en l'An 01 d'Utopia.

• E : Et euh…c'est quelle date ça pour moi ?

• M : En l'An 01 ! Sinon, je n'en sais rien, nous n'accordons aucune valeur à la chronologie grégorienne, avec cette idée absurde de créer des années négatives (par rapport au « 0 » - qui n'existait pas à l'époque - de l'ère chrétienne censé être la naissance du Christ, alors que Jésus serait né en - 6 avant « son ère »). Aujourd'hui nous sommes en l'An 51, mais c'est pareil, ça ne t'aidera pas des masses.

• E : Et pourquoi avoir pris le nom d'Utopia ?

• M : C'est le nom de l'œuvre écrite en 1516 par le chancelier d'Angleterre, Thomas More (1478-1535) surnommé « le Socrate chrétien » : « La nouvelle forme de communauté politique et la nouvelle île d'Utopie » (dans le sens, qui ne se situe en aucun lieu, et qui peut donc être partout à la fois). Il y décrit sa vision pour réaliser sur terre une société Egalitaire, juste et heureuse, fiction et politique formant une conjonction inédite. La ville d'Utopie est également le royaume de Gargantua et Pantagruel, les héros de François Rabelais (1494-1553). De plus, l'Anarchie Egalitaire pour créer un monde plus heureux était toujours considérée comme une utopie, mais elle cessa d'en être une lorsqu'elle fut réalisée (comme toute utopie présente car limitée par la technologie ou des facteurs humains, jusqu'à ce qu'on dépasse tout ceci).

• E : D'accord. Tout doucement les choses se précisent un peu plus pour moi et je commence enfin à avoir de bonnes pistes de réflexion sur ma présence ici. Mais, euh, tu vas vraiment me prendre pour une pauvre fille inculte, mais, hum, c'est quoi exactement le Grand Soir ?? Ce nom me dit quelque chose mais je ne saurai l'expliquer.

• M : Très bonne question, …merci de l'avoir posée ! En fait, le Grand Soir s'inscrit dans la méthodologie d'Emancipation des classes laborieuses. Il fait partie du triptyque Révolution Sociale – Grève Générale – Grand Soir. Issue de la Révolution française et des bouleversements politiques du XIXè siècle, l'idée de Révolution obéit le plus souvent à la logique du « coup d'état » lorsque, à l'occasion conjoncturelle et providentielle d'une crise (économique, militaire, morale, etc.), d'une mobilisation de l'opinion publique et de mouvements de foules en colère, une avant-garde politico-idéologique entreprend de s'emparer du pouvoir d'état, le plus souvent à travers un changement de « Constitution » ou de « régime » (royauté, république, oligarchie, empire, dictature, etc.). Un moment supplantée par l'idée de « Révolution Sociale » (notablement différente car là il s'agit de changer la société pour faire évoluer l'humain, alors que la Révolution se « contente » de modifier les enjeux de pouvoirs sans prendre le mal à la racine : la mentalité des individus et la psychologie des masses), la vieille illusion d'une Révolution politique a retrouvé une certaine actualité au cours des crises du XXè siècle, principalement dans le cadre du marxisme, lorsque la question du pouvoir et de l'état redevenant quelque temps un problème-clé, la soi-disant dictature du prolétariat est venue, à côté du fascisme et du nazisme, mais aussi des luttes de libération nationale, s'ajouter au long cortège des travestissements que les états n'ont jamais cessé d'inventer pour perpétuer leur domination. Dans sa nouveauté et son originalité, la Grève Générale est la cristallisation et l'aboutissement de deux autres façons, radicalement différentes, de concevoir l'Emancipation : la Révolution Sociale et le Grand Soir.

• E : Ah ouais, en fait c'est une évolution des moyens d'action face aux pouvoirs qui s'accrochent contre vents et marées à la logique de changement issue du Peuple.

• M : Exactement : en devenant sociale, au cours du XIXè siècle (avec la « question » du même nom), la Révolution cesse d'être pensée au niveau surplombant et miraculeux de l'état, du pouvoir politique et des grands appareils de pouvoir. Elle agit au contraire à l'intérieur des rapports sociaux, sur le terrain des classes et des différences, de la propriété et de la justice, des rapports d'autorité et des modalités d'association, là où se joue l'ordre ou l'équilibre général de la société, d'une multitude de façons et à travers une transformation d'ensemble (parce que multiforme) qui rend caduques les grandes instances dominatrices que sont dieu, l'état et le capital. Synonyme d'une Révolte polymorphe contre l'ordre existant, une Révolte qui refuse d'être instrumentalisée par quoi que ce soit, qui devient l'unique sujet de l'Histoire Emancipatrice, la Révolution Sociale cesse également de s'identifier aux seuls mouvements de foule, aux seules « journées Insurrectionnelles ».

• E : La Révolution Sociale remet intégralement en cause en fait les fondements et structures de nos sociétés dites « modernes » mais dont les bases et principes sont archaïques ? Et donc, l'autre outil pour briser les chaînes de la servitude volontaire ??

• M : Le Grand Soir : Mûrie au cœur des choses, aguerrie par des luttes incessantes, forte d'un réagencement d'ensemble des forces Emancipatrices, c'est toute armée de sa puissance que la Révolution Sociale peut enfin déboucher sur un embrasement général, le Grand Soir, où tout se trouve transformé puisque tout a contribué, sans hiérarchie, sans distinction tactique et stratégique, à ce mouvement de transformation. Vieille idée plongeant dans l'histoire et l'origine des grandes sociétés étatisées, de la Chine à l'Europe et au monde Arabe, le Grand Soir et sa dimension apocalyptique, sous sa forme populaire, mais aussi mystique et religieuse, exprime, sur le terrain du temps, le caractère radical et général des transformations dont la réalité est capable.

• E : Euh, je suis un peu larguée là, tu peux développer sur le Grand Soir ?

• M : Contrairement à la Révolution et à ce que l'on pourrait croire, la radicalité temporelle du Grand Soir n'est pas liée à l'avenir, à des changements à venir n'existant actuellement que comme promesse « Utopique » dont la conquête du pouvoir serait la garantie, qui confierait au pouvoir le soin de lui donner une réalité à venir, un jour, plus tard... (le « communisme », la disparition de l'état, etc.). La radicalité temporelle du Grand Soir est toujours liée à une antériorité et à une puissance accumulée : une antériorité ou un passé qui se confond avec le présent puisqu'il qualifie l'état actuel des choses, une puissance Emancipatrice capable de rendre effectif le point de non-retour du changement social, la transmutation dont le Grand Soir est la manifestation finale. Alors que la Révolution est pensée sous la forme d'un point de départ, le point de départ d'une transformation à venir, le Grand Soir est pensé comme un aboutissement, l'aboutissement d'une transformation déjà réalisée.

• E : D'accord ! En fait, la Révolution Sociale est une rupture où le Peuple redéfinit tous les rapports et fonctionnements sociaux (politique, économique, judiciaire et religieux pour ce qu'il en reste). Le Grand Soir est alors l'aboutissement de ces alternatives suffisamment expérimentées pour supplanter le système des dominations.

• M : Tu as été révolutionologue dans une vie antérieure ? Et en fait, la Grève Générale donne corps au Grand Soir et à la Révolution Sociale. Dans le contexte ouvrier et syndical de la fin du XIXè siècle, la Grève Générale est pensée comme l'aboutissement d'une multitude de Luttes et de transgressions locales et partielles, se nourrissant de leur propre mouvement, de leur propre contagion. À travers la multiplication, d'une part d'institutions ouvrières et de syndicats épousant la totalité des aspects de la vie, d'autre part de Grèves et de conflits partiels et autonomes, sans cesse répétés, les mouvements ouvriers Libertaires travaillent à une subversion générale de la société, à la dénaturation de l'ordre existant au profit d'un agencement d'ensemble radicalement nouveau, agissant dès maintenant dans tous les aspects de la vie, et dont la Grève Générale et Insurrectionnelle, la « Lutte Finale » de l'hymne de l'Internationale (rédigée à la fin de la Commune, après la Semaine Sanglante), se contentent de révéler la puissance.

• E : Donc, si j'ai bien compris, l'Humanité pourra briser ses chaînes serviles lorsqu'à force de se battre quotidiennement pour faire évoluer les rapports sociaux vers plus d'Egalité (Révolution Sociale), après avoir testée en parallèle des systèmes Alternatifs qui auront fait leurs preuves d'efficacité, les humains stopperont toute activité pour se consacrer à leur Emancipation par la Lutte contre ses ennemis et à la mise en œuvre d'une nouvelle société déjà testée et éprouvée. Grève Générale, on arrête tout et on fait le Grand Soir qui change tout !!!

• M : T'es vraiment trop forte ! Dans le projet d'une Grève Générale pensée comme un « maximum » de puissance et d'action, comme le degré « maximal » de l'« action directe », « Lutte quotidienne » et « œuvre préparatoire de l'avenir » ne font plus qu'un. Grâce à « l'incomparable plasticité » de « l'action directe », à son caractère polymorphe et à sa généralité, « les organisations que vivifie sa pratique » peuvent enfin « vivre l'heure qui passe avec toute la combativité possible, ne sacrifiant ni le présent à l'avenir, ni l'avenir au présent, jusqu'au déclenchement général ! jusqu'au jour où la classe ouvrière, après avoir préparé en son sein la rupture finale, après s'être aguerrie par de continuelles et de plus en plus fréquentes escarmouches contre son ennemi de classe, sera assez puissante pour donner l'assaut décisif [...] l'action directe portée à son maximum : la Grève Générale (qui aboutira au Grand Soir) » (Emile Pouget, 1860-1931).

• E : Mais il y a un truc quand même qui m'échappe : dans mon rêve, j'ai l'impression que tout le monde souhaite le Grand Soir, mais plus personne n'y croit vraiment. Comment ça se fait, les humains se seraient-ils résignés ?

• M : Oui et non ! En fait, 20 ans avant le Grand Soir, les partis dits Emancipateurs (mythe de la Grande Gauche Révolutionnaire, mais plutôt réformatrice au niveau des partis institutionnels) ont trahi l'idée même de Grand Soir en s'alignant sur les modèles capitalistiques, considérés comme étant « naturels », du moins présents sans que l'on puisse véritablement les remettre en cause. Le capitalisme est une doctrine bête et méchante, source de servitude volontaire par son alliance avec le sabre et le goupillon (force-état et esprit-religions), il est ce qu'il est, mais il est en place : l'Humanité doit composer avec la bête immonde ! (soupir au-delà du réel).

• E : Mais comment l'Humanité s'en est-elle sortie vue comme elle avait pu perdre autant confiance en sa Libération ?

• M : C'est plutôt complexe, car il y eu d'abord un fantastique réveil des consciences, puis elles somnolèrent un peu (mais seulement d'un oeil) ! Laissons Al, notre ami silicien, nous répondre, il le fera sûrement mieux que moi.

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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 21:32

01 - L'Eveil

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CLING ! La dormeuse doit se réveiller !

Mes yeux essayent de s'ouvrir mais la lumière est aveuglante. J'émerge tout doucement, je sors de ma léthargie. J'ai mal à la tête, je suis encore dans les vaps. Je me relève. Mais qu'est-ce que je fais dans cette boîte ?!

Je mets le pied à terre. Je souffre le martyr, mes jambes sont lourdes. Elles ne peuvent me supporter, je tombe comme une masse. Il semblerait que je sois dans un local technique. Il y a pas mal de matériel autour de la boîte : des tubes qui en sortent et rentrent, un générateur, une console centrale ; mais c'est quoi ce délire !?!

On a vite fait le tour de la pièce ! Faut que j'aille voir dehors ce qu'il se passe, peut-être que ça m'aidera à comprendre ce qui m'arrive. J'ouvre prudemment la porte du cagibi, on ne sait jamais dans quoi je m'aventure. Bah ma foi, rien de spécial à signaler à première vue.
Je m'avance doucement vers la rue. Des gens se promènent, les gamins jouent, il fait beau, les oiseaux chantent : que du bonheur !
Mais où suis-je ? Dans quel état j'erre ? Où cours-je ?

Ça ressemble pas mal au Paradis ici !
Ah non ! C'est l'enfer plutôt !!! Tout est écrit en français et anglais : fucking shit, nous sommes tous devenus américains. Ils ont même poussé la communication encore plus loin avec du marketing sonore. Il y a de la musique partout, en fond. Tant pis, allons voir ailleurs comment ça se passe !

Un bus arrive à fond les gamelles, sans pour autant faire le moindre bruit. « Mais il est malade ce conducteur ! », je lui fais signe de s'arrêter, à cette allure là il va me passer sous le nez ou il risque fort de faire un accident.
Hein ! A comprend pas là. Sans même faire le moindre freinage d'urgence, la navette s'est stoppée comme une fleur.
Direction Père-Lachaise, …Père-Lachaise. Je ne sais pas pourquoi mais ce nom me dit quelque chose. Bon, je ne sais pas où je suis, mais il faut que je suive mon instinct.

« Un billet pour le Père-Lachaise, s'il vous plaît. » Le chauffeur me regarde bizarrement puis me rétorque en pensant que je ne dois pas être du coin : « C'est gratuit pour le bus et les autres moyens de transports aussi ». Ah bon ? Pour une nouvelle, c'est une bonne nouvelle !
Je m'assois et je boucle ma ceinture. Forcément avec les arrêts brutaux que fait cette navette, vaut mieux s'attacher.
Qu'est-ce qu'il y a ? Je ressemble à rien ? Les gens ne me calculent même pas. Non, c'est bizarre, j'ai mes plus belles fringues en plus. Je m'en fous de toute façon, chacun pense ce qu'il veut.
Ah, voilà déjà le Père-Lachaise. C'est quoi ce délire ? Le seul truc que je sois capable de me rappeler c'est d'un cimetière. Ouah, je vais pas bien là, il y a un souci.

• Euh. Bonjour. Excusez moi Monsieur. Qu'est-ce qu'il y a de spécial dans ce cimetière ?

• Bonjour. Déjà, merci de me tutoyer, le vous n'est là que pour le groupe ou pour un individu soit que l'on Respecte soit avec qui on veut mettre de la distance. Nous avons récupéré l'idée de l'anglais et d'autres langues qui fonctionnent ainsi. De plus, on ne dit pas monsieur, mais sieur, car je ne suis pas Ton sieur. Pour répondre à ta question, c'est là que sont enterrés de nombreux personnages historiques et qu'il y a bien sûr le fameux Mur des Fédérés.

• Pardon ? Je ne me rappelle plus très bien, de quoi s'agit-il de nouveau ?

• C'est ici que le 28 mai 1871 (fin de la Semaine Sanglante), après plus de deux mois de combats acharnés avec l'armée, que s'est finie dans le sang la Commune de Paris et qu'a commencé une répression féroce pour faire passer définitivement l'envie de faire la Révolution. C'est un haut lieu de mémoire pour nous, c'est le glorieux début de notre épopée vers la concrétisation de notre bonheur.

• Comment ça ? Les gens n'étaient pas heureux avant ?

• Je ne veux plus trop savoir, là-bas ça ne nous intéresse pas. C'est les temps décadents pour nous, avec tout son cortège d'obscurantismes.

• Mais dis-moi, tu ne trouves pas que là en ce moment les hommes ont l'air coupé des autres, un peu comme dans un état second ?

• Tu parles des gonzes ?

• Oui, enfin les "gonzesses" aussi.

• Alors, autre précision, on ne dit plus les Hommes (si déjà avec un grand H pour marquer le coup) mais les humains, car les femmes ne sont pas des hommes, même si les hommes sont en partie des femmes comme les autres (génétiquement et même hormonalement parlant, ceci marchant pour les deux sexes). Biologiquement nous avons tous deux un gland (ou clitoris), un prépuce (ou capuchon), un frein et des corps caverneux/spongieux, car ce n'est qu'à la huitième semaine de grossesse que le chromosome paternel Y décide de s'exprimer (tout le monde a un X, féminin, mais seuls les hommes ont un Y) et de développer soit une verge soit une vulve et tout ce qui va avec (testicules et ovaires, même combat pour créer de la vie). Nous sommes tous hermaphrodite (ou vénusomartien) puisque les femmes produisent de la testostérone (hormone mâle) et que les hommes fabriquent de l'oestrogène (hormone femelle) ! Cela étant dit, pour répondre à ta question, chacun s'emploie à son propre bonheur tout en vivant en Harmonie avec les autres et en étant disponible pour eux.

• Oui mais, je ne sais pas, j'ai l'impression que l'on m'ignore ; même si dans mon rêve il me semble que ce n'était pas toujours fait par philanthropie que les gens se parlaient. C'est comme si maintenant je n'intéressais plus personne.

• Ne dis pas ça voyons, c'est juste que l'époque où les mecs se la jouaient et harcelaient les charmantes jeunes filles comme toi est bien révolue. Aujourd'hui les femmes ont retrouvé complètement leur dignité et les hommes se sont remis en question. Vous êtes concrètement au même niveau que nous, vous avez les mêmes droits que nous, et nous avons les mêmes devoirs que vous. Les hommes et les femmes sont des humains à part entière après tout.

• Et bien, si on m'avait dit qu'un jour je verrai cela de mes yeux. Merci beaucoup en tout cas pour toutes ces précieuses informations.

• Je t'en prie. Je m'appelle Moa, et toi ?

• Moa ? En voilà un prénom original. Si on te demande qui tu es, tu peux dire : « Je suis Moa », c'est sympathique. Mais, euh, pourquoi ce choix ?

• J'ai choisi ce pseudo à mon arrivée ici. C'est la contraction de Moïse-Œdipe-Akhenaton, un concept Révolutionnaire très engagé repris sous des noms différents dans trois civilisations très avancées (hébraïque, grecque et égyptienne). Akhenaton était un pharaon égyptien qui instaura de nouveaux rapports humains en court-circuitant la théocratie et en prônant le monothéisme aux environs de 1300 ans avant l'autre ère. Il disparut mystérieusement des écrits, son œuvre d'Emancipation religieuse, politique et artistique fut rayée des mémoires (interdiction de prononcer son nom, de toute façon son Peuple ne l'avait pas suivi dans sa Révolution) et on ne retrouva jamais sa tombe (car il dut probablement s'exiler). Environ à la même époque, Moïse (Juif avec un nom égyptien), élevé par la fille d'un pharaon, tua un soldat égyptien qui frappait un ouvrier hébreu. Rejeté par les siens qui l'accusaient de vouloir devenir leur chef en les exhortant à ne plus se faire mal traiter, recherché par la police de l'époque (tueur de flic : c'est pas bon pour sa peau !), il dut également s'exiler. Après son retour en Egypte puis son come-back vers Israël, sans entraîner à sa suite une foule immense (puisqu'on n'a retrouvé aucune trace de 40 ans d'errance dans le désert), il fut assassiné par ses disciples (peu croyants et pratiquants, refusant son autorité et sa discipline de fer) sur la montagne en face de la terre tant promise (et à trop de monde à la fois). On enterra son corps sans sépulture et il fut interdit de prononcer son nom par Respect pour lui (car entre temps il était devenu un roi, le dieu lui-même quasiment).
En fait, ces deux fondateurs incompris inventèrent la responsabilité personnelle face à un seul dieu (plutôt que pleins que l'on achète avec des offrandes), lui-même émanation de la Conscience Collective, donc en somme une certaine forme de Liberté Individuelle dans des Rapports Sociaux Communs (plutôt qu'une délégation des choix et fautes sur différents dieux corruptibles). Des despotes éclairés si l'on peut dire, c'est pour ça qu'ils ont mal fini ! Quant à Œdipe (qui régicida son père sans savoir que c'était lui – l'erreur est humaine et pas forcément évitable ; qui délivra Thèbes du sphinx – par sa compréhension de l'évolution et de l'inéluctable finitude de l'humain), il se creva les yeux pour ne pas voir sa laideur d'âme après avoir couché avec sa mère (toujours sans le savoir : fatalité, quand tu nous tiens !) et s'exila (encore un) avec sa fille Antigone. Il passe pour avoir instruis Thésée (roi d'Athènes, ville fondée par un roi égyptien, Cécrops) sur les enseignements de la tragédie de sa vie (alors qu'il avait tout pour aller loin ce bon petit gars).
Il est à noter que Moïse était assimilé à Musée, poète des origines grecques, disciple grand et roux d'Orphée, qu'Œdipe aurait également fréquenté. Moïse est reconnu comme un grand législateur ayant inspiré toute la philosophie grecque.

• Ouah, que d'idées exprimées dans un si simple pseudo.

• Oui, je trouvais que ça résumait bien le chaos de la vie, les rapports sociaux et humains toujours complexes, parfois délicats, et aussi le processus d'Emancipation rejeté pour être finalement volontairement accepté et surtout apprécié. Le Yin et le Yang de la vie humaine en somme : tout est question d'équilibre, et donc les deux forces opposées sont complémentaires. Bref ! Et sinon toi, ton prénom c'est ?

• Je m'appelle … euh … j'ai un gouffre de mémoire. Misère, je ne sais même plus comment je m'appelle. Je suis dans de beaux draps.

• C'est pas si embêtant que ça : les Indiens d'Amérique (comme dans nombre de civilisations) adoptent un surnom à leur maturité pour marquer leur personnalité. Tu n'auras qu'à faire pareil, comme moi. Et si ton amnésie persiste, tu pourras t'inventer une nouvelle Toi comme tu voudrais avoir été.

• Euh, ouais c'est sûr que ça peut être sympa de tout recommencer mais je crois que j'aimais bien mon ancienne personnalité, du moins il faudrait que je m'en rappelle pour choisir mon Moi ou en recréer un de toute pièce ; à voir !

• On va quand même te trouver un pseudo, au moins en attendant que tu te souviennes de ton prénom. Tu as une idée ?

• Comme ça, de but en blanc, je vois pas trop !

• (Tilt dans la tête de Moa) Qu'est ce que tu penses d'Esperanta ? Ça te dit quelque chose ?

• E : Ça me dit (héhé) !!!… je sais pas pourquoi mais ce pseudo me plaît bien, pour l'instant en tout cas.

• M : En plus, ça porte la notion d'espère en toi, et c'est en rapport avec l'Espéranto qui fut inventé en 1887 pour que tous les humains puissent communiquer entre eux grâce à une langue unique, la plus facilement compréhensible par le plus grand nombre. Depuis, l'Esperanto (anglais) est devenue la langue internationale où tous les Peuples peuvent se comprendre !

• E : Parfait ! Bon, et bien sur ce, j'ai été ravie de faire ta connaissance mais il n'est point de bonne compagnie qui ne se quitte. Je vais faire un tour dans les environs : j'ai l'impression que sous des aspects habituels, comme dans mon rêve, la réalité des choses est complètement différente.

• M : Si tu veux, j'habite dans le coin. Je peux t'emmener faire un tour en voiture et t'expliquer ce que tu voudras.

• E : Euh, oui, je ne sais pas trop. (Ma raison me dit de ne pas le suivre, on ne sait jamais. Il me dit que les hommes sont devenus plus fréquentables, ça reste à voir. Pour autant, mon instinct me pousse à avoir confiance en lui. Qu'est-ce que je fais ? De toute façon, il y a des trucs bizarres, si il peut m'expliquer, ce sera toujours ça de gagné). Ok, allons-y alors ! Mais juste pour info, c'est quoi cette musique diffusée dans la rue et presque partout ?

• M : Ça c'est The Freestylers !

• E : Ok, mais comment ça se fait ? Y a une animation commerciale d'une radio aujourd'hui ?

• M : Non, on passe de la musique, en fond sonore, diffusée pour adoucir les mœurs et égayer l'ambiance !

• E : Cool Raoul ! Bon, allé, on est tipar !!

• M : Kitt ! {acronyme de Knight Industries Two Thousand: Industries du Chevalier 2000}

Là, une voiture débarque de nulle part. Je monte, à moitié rassurée. Je n'avais pas remarquée dans le bus, mais les vitesses qu'atteignent ces véhicules sont impressionnantes.
« Ici c'est l'emplacement de la fameuse prison de la Bastille, qui fut détruite le 14 juillet 1789 », dit Moa en se retournant vers moi et en me montrant la colonne de Juillet. « Au sommet, tu peux voir le Génie de la Liberté. Il représente la Liberté qui s'envole en brisant ses fers et semant la Lumière. La main gauche soutient les chaînes brisées du despotisme, alors que sa main droite brandit le flambeau de la Civilisation ». Ce monument fut érigé en commémoration des Trois glorieuses du mois de juillet 1830, où la bourgeoisie parisienne dama le pion aux républicains désorganisés et faibles, notamment à cause du souvenir de la Terreur qui était encore trop présent dans l'opinion publique.

Toute émerveillée par le symbolisme de cette colonne et la voix émue de Moa, je me rendais à peine compte que cet inconscient en voulant m'expliquer les choses, ne regardait plus du tout la route. Mais bizarrement, la voiture tournait en rond depuis quelques minutes.
Puis nous reprenons notre trajet normal.
« Assemblée à 30 secondes, veuillez reprendre les commandes » nous dit la voiture. Moa se repositionne face à la route et sélectionne une place, où la voiture se gare d'elle même.

• Esperanta : Ouah, elle est efficace en tout cas ta voiture. On a visité tout Paris en pas longtemps. Tu as conçu toi-même le système d'autopilote ?

• Moa : Non, c'est un modèle de série qui a deux ans. Tout le monde a ce système.

• E : Ah bon ? J'avais entendu parler d'une expérience comme ça aux Etats-Unis mais je ne savais pas que c'était déjà standardisé en Europe.

• M : Bien sûr que si. C'est même les européens qui l'ont généralisé en premier.

• E : Ah d'accord. Comment fonctionne-t-elle alors ?

• M : Elle suit les bandes blanches au sol. Du coup, on peut faire ce qu'on veut durant le voyage puisque la voiture gère aussi la circulation avec les autres véhicules, les panneaux et les interactions avec les piétons. La fluidité des transports en commun avec la souplesse du véhicule personnel.

• E : Elle roule à quoi car elle fait pas de bruit ?

• M : A l'hydrogène évidemment, en complément de cellules photovoltaïques incrustées dans la carrosserie. Avec quelle énergie sinon ? Le pétrole, ça fait longtemps qu'on fait sans !

• E : … ??? !!!

• M : Et donc là tu as l'Assemblée Fédérale.

• E : La quoi ?

• M : L'Assemblée Fédérale, là où sont gérés les rapports entres Régions et où l'on définit la vision de l'Europe que souhaitent les Citoyens.

• E : Attend Moa, je t'arrête. J'ai un flash-back. Dans mon rêve, notre assemblée était nationale, et pas Fédérale !

• M : Euh, tu as fais un rêve très bizarre. Tu es sûr que tu vas bien ?

• E : Bien sûr que oui, … enfin, je crois. Je ne suis pas folle quand même, la France était une nation, et pas une Fédération ! Non ?

• M : Oui, enfin ça date ça quand même, ne remonte pas non plus à la préhistoire.

• E : Je suis perdue ! Mon rêve paraissait tellement vrai.

• M : Beh écoutes, je ne comprends pas trop ce qui t'arrives. C'est comme ça depuis que l'état n'est plus.

• E : De ? Quoi ? Pardon ? Je n'ai pas bien compris. Tu dis que l'Etat a été renversé ?

• M : Eh oui, le Grand Soir est finalement arrivé. Tout vient à point pour qui sait attendre.

• E : Et c'était quoi au juste cet Etat ?

• M : Euh, j'avoue que je ne me rappelle plus trop de mes cours d'archéo-politique. Tout ce que je sais c'est que c'était une structure équivalente pour les Peuples à l'ogre pour les enfants : si les classes sociales (enfin surtout les Contestataires) n'étaient pas sages, elles étaient mangées par l'état (disons « neutralisées » avec plus ou moins de violence).

• E : Mais comment vous êtes vous débarrassés de cette bête immonde ?

• M : En fait c'est relativement simple. Selon les sources historiques que nous avons, il semble que l'ancienne société se soit égarée comme Babylone en son temps. Cela a généré des frustrations chez le Peuple d'être privé de son pouvoir de décision et d'action, la planète était fortement dégradée et la pérennité même des civilisations de l'autre monde était compromise. Il fallait une prise de conscience immédiate et forte pour changer radicalement les modes de vies pour survivre. Et ils ont réussi puisque la planète est sauvée et que nous vivons tous en Harmonie, sans pour autant renier notre bonheur personnel.

• E : Tu ne te moquais pas de moi alors.

• M : Bien sûr que non, pourquoi le ferai-je ? Qu'est ce qui te fait dire ça ?

• E : Je sais pas. C'est vraiment bizarre. Dans mon rêve, les choses sont quasi identiques à ici, mais il y a des gens qui vivent dans la rue, les hommes sont intrusifs envers les femmes, les voitures font un bruit pas possible et le ciel est rempli de nuages de fumées nauséabondes,… . Il y a des embouteillages monstres et les gens s'énervent. Alors que là, tout paraît serein, on se déplace sans bruit et en toute sécurité, les personnes – comme toi et je t'en remercie – sont serviables et sans aucune arrière-pensée, bref, ça me fait penser au meilleur des mondes !

• M : Et bien dis-moi, ton rêve est bien glauque. Mais tout n'est pas rose non plus ici. Nous avons pas mal de problèmes à régler, mais cela se fait par la discussion, tous ensemble et à niveau Egal. Ça prend du temps pour trouver un accord commun, mais vu que les décisions sont Collectives, elles sont d'autant mieux acceptées puis mises en œuvre rapidement et efficacement.

• E : C'est vrai que votre système à l'air de bien fonctionner, et sans oublier personne.

• M : Oui, c'est certain. Sauf que ce n'est pas un système comme on pourrait l'entendre, sous forme de doctrine dogmatique, mais plutôt une certaine conception de la vie en société et de la Liberté des individus. Tiens justement, maintenant que j'y pense. Hasard du calendrier, j'ai ma piqûre annuelle de rappel de vinaigre aujourd'hui. On pourrait y aller ensemble, tu apprendrais pleins de choses et moi ça me remettra à niveau.

• E : Euh, oui, je veux bien te suivre, mais c'est quoi ta « piqûre annuelle de rappel de vinaigre » ?

• M : Tous les ans, afin de mieux apprécier et Respecter le miel de la vie quotidienne de nos jours, les Citoyens assistent à des cours pédagogiques sur le vinaigre des décadences d'avant Libération du Grand Soir.

• E : Décadences ? Carrément ?

• M : Malheureusement le mot n'est pas trop fort : les proto-Affranchis (les gens de l'autre monde qui avaient déjà acquis certains Droits mais n'en étaient qu'au début de leur Emancipation totale) ont failli faire sombrer l'Humanité vers des fonds abyssaux.

• E : Ah bon ? Dans mon rêve je voyais bien qu'il y avait des problèmes mais qui n'étaient pas insolubles quand même.

• M : Certes, mais dans ton illusion les gens déléguaient toute leur confiance à une « élite » pour trouver des solutions. Et ces « responsables » n'avaient pas le courage de faire les changements radicaux, qui s'imposaient pourtant. Forcément, l'état, représentant plutôt les puissants et sa propre entité, pouvait difficilement rogner sur leurs (ses) intérêts et privilèges. Mais lorsque l'Humanité fut au bord du gouffre, il fallut bien trouver des alternatives si elle voulait continuer de vivre sur Terre (et non migrer vers Mars, planète de seconde main).

• E : D'accord. Du coup, je crois bien que la compréhension de mon rêve pourra me permettre de mieux appréhender ce monde merveilleux. Je suis bien curieuse d'assister à ta « piqûre annuelle de rappel de vinaigre », elle me donnera peut-être des pistes pour enfin pouvoir interpréter mon rêve et savoir ce que je fais ici.

• M : Allez, on est parti alors ! Prêts à redécouvrir notre monde.

Moa appelle sa voiture à la façon K2000. Elle est immédiatement là, à notre disposition. Nous partons pour l'Hôtel de Commune où se déroule la séance de rappel.

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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 21:20

00 - Introduction

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Nous, Collectif de jeunes Citoyens subversifs, composé de toutes les conditions sociales et ethnoculturelles, nains assis sur les épaules des géants du passé, analysant le développement de nos sociétés depuis leurs origines et décryptant les modes de fonctionnement actuels avec leurs sinistres, souhaitons décrire ici nos vues d’une Révolution qui s’avère inévitable et nécessaire quoi qu’on puisse en penser !

Nous vivons une époque fort minable ! Personne ne peut nier aujourd'hui qu'il y ait urgence à changer radicalement dans tous les domaines de l'Humanité :

• nos sociétés occidentales sont en déclin et se cherchent face à l'émergence de pays dont
  notre toute-puissance n'avait rien à craindre jusqu'ici,
• notre planète est en danger de mort et déjà très amochée,
• l'Europe est exclusivement faite actuellement pour l'économie et le développement d'un
  capitalisme sauvage, les attentes des européens en matière de contre modèle américain
  (Justice, Solidarité, Coopération, Développement Durable, etc....) ne sont pas satisfaites,
• la France connaît une crise du politique et de la représentativité sans précédent, nos
   institutions ne sont plus adaptées au monde et à la société actuelle.


Depuis des siècles, voire des millénaires, des humains se sont levés pour critiquer les systèmes en place, pour proposer des alternatives pour le bien-être des Peuples et construire une civilisation pérenne. La plupart d’entre eux sont morts debout au nom de Liberté, car ils ne voulaient pas vivre à genoux.

L’Histoire n’est pas linéaire, elle est comme la mode, indémodable et se répète sans cesse ! Cet ouvrage a pour but la vulgarisation de nos modestes connaissances sur les origines de nos civilisations, leurs cycles d’expansion et de déclin, les problèmes structurels de nos sociétés à travers les âges et leurs résolutions. Analysant ces informations, nous pourrons alors proposer des pistes de réflexion pour notre modique contribution à l’élaboration d’une société où les individus soient pleinement épanouis.
Pour une large part, nos ancêtres ont déjà connu des situations similaires (les ordinateurs et Internet en moins), et les questions clés sont régulièrement revenues au long des siècles sur le tapis de la Révolte Citoyenne.

Nous estimons, pour notre part, qu’il faut que tout ce mic-mac cesse. Notre mode de vie voit le monde par le petit bout de la lorgnette et notre civilisation scie la branche sur laquelle elle est assise.
Nos parents se sont Libérés des corsets de la morale sexuelle judéo-chrétienne en Mai 68 ; arrêtez de nous prendre pour des cons, on va faire la Révolution ! pour Libérer l’humain de l’emprise capitaliste de notre actuelle civilisation de la compétition et de la peur d’autrui !
Nous voulons tout bonnement mettre de l’ordre dans cette société qui incite intrinsèquement au désordre. Nous en voulons pour preuve qu’une civilisation stable n’engendre pas de Révolution à chaque génération (1789, 1830, 1848, 1871, 1936, 1968, 200 ?), mais devrait évoluer par la Réforme permanente. La France reste bloquée sur les privilèges concédés par la Révolution bourgeoise de 1789, et après plus de deux cents ans de débats et de crises, n’a toujours pas résolu la fameuse Question sociale !


Nous sommes de simples Citoyens, éduqués à un niveau moyen, mais curieux et capables de comprendre comment nos civilisations se sont développées et comment elles peuvent trouver des solutions pour assurer leur pérennité et leur bien-être.
Nous sommes parfaitement intégrés à la société, semblables à tout un chacun. Nous souhaitons juste le bonheur de vivre dans une France, une Europe, un Monde qui soient réellement Démocratiques (le pouvoir du Peuple, par le Peuple, pour le Peuple), assurer aux générations futures une bonne qualité globale de vie, permettre une Harmonie entre tous les êtres vivants sur notre si belle planète.


Cette œuvre Collective n’a nullement la prétention d’être la vision absolue de l’Histoire de l’Humanité, même si elle est précise dans ses sources et basées sur des réflexions de grands penseurs, ni d’être une doctrine à l’emporte-pièce. Nous-mêmes avons étés trop déçus par ces programmes si alléchants, mais qui nous ont toujours parus bien loin de nos aspirations profondes ou de la nécessité des choses.
Aujourd’hui, en politique comme dans d’autres domaines qui touchent à notre vie de tous les jours, nous n’avons plus de leader charismatique, nombre de théories se sont fourvoyées, mais la situation est on ne peut plus urgente.

Nous ne souhaitons pas que vous soyez forcément d’accord avec nos analyses et nos propositions ! Tout ce que nous voulons, c’est vous faire réfléchir différemment, que vous en discutiez avec qui vous voulez, mais que des débats passionnés et passionnants voient le jour dans le but de préparer au mieux une Révolution qui ne saurait tarder.


ANOTHER WORLD IS POSSIBLE ???
For sure,
JUST DO IT !!!
but DO IT YOURSELF !!!

 
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