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8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 08:49

 

Révoltes paysannes contre les maîtres
Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes


Quel que soit le contient, le régime politique, les paysans se sont toujours, à un moment ou à un autre, Soulevés contre ceux qui vivaient sur leur dos.
En 861, une Révolte paysanne, d´abord victorieuse, est écrasée en Chine. De 874 à 883, les paysans se Soulèvent à nouveau contre la classe dominante. Ils conquièrent de larges fractions du territoire, y compris la capitale. Ils partagent les biens entre les pauvres. Mais, ils sont finalement écrasés par les armées de l´empereur.

Alors que le franc Charlemagne avait restauré un empire au niveau européen, ses fils s’entre-déchirent et certaines populations se Soulèvent pour rétablir leurs Libertés, Droits et anciens rites religieux, païens.
De 841 à 852, la Révolte « Stellinga » des paysans et serfs saxons sévit contre leurs maîtres.
En 755, Charlemagne établit deux garnisons franques, puis une troisième à Karlsburg. Ainsi, un triangle de postes fortifiés et un segment de territoire occupé jalonnaient le cœur du pays de Saxe.
Au même moment, une organisation administrative civile et ecclésiale commencèrent à se mettre en place, au moyen des comtes, évêques et des abbés introduits en Saxe.
La méthode de réduction du pays fut exactement la même que celle employée par Pépin plus tôt en Frise. Bien que les Francs aient été chassés maintes et maintes fois, ils sont toujours revenus et ont finalement épuisé la Résistance des Saxons dans la soumission à la règle franque et au christianisme. Mais le Soulèvement continuel et désespéré des Saxons, uni à la Protestation humanitaire d’Alcuin, induisit graduellement Charlemagne à modérer la nature drastique du gouvernement en Saxe. Alcuin était un savant et religieux anglais. C’était l’un des principaux amis et conseillers de Charlemagne, et un artisan important de la renaissance carolingienne au VIIIè siècle et au IXè siècle. Il a mené de grandes réformes et il fut un des premiers à défendre l’idée d’une identité européenne qui s’appuie sur la civilisation antique plutôt que sur les héritages barbares. Il insistait notamment sur le rôle des prêtres qui est de prêcher en confiance, tandis que les puissants doivent écouter avec humilité. L’opposition entre les richesses de ce monde et la richesse intérieure, le caractère éphémère du pouvoir politique, le rationem reddere (rendre des comptes) comme horizon d’attente de tout acte politique, la responsabilité écrasante du gouvernant et les dimensions téléologiques (étude des causes finales) de son pouvoir sont les leitmotive qui habitent ses lettres, qu’elles soient adressés à des religieux (insistant aussi sur le devoir d’agir en songeant toujours au Jugement de dieu comme terme de l’action) ou des administrateurs (paroles qui corrigent, auxquelles le pouvoir royal se soumet avec gratitude). Chez Alcuin, théorie et pratique du pouvoir sont intrinsèquement liées. La correspondance est dictée par un impérieux devoir de parler et d’avertir.

Les Saxons étaient trop inflexibles (gens dura) pour être tout à fait réduits, et ont dû transiger de certaines manières. Le changement se mesure en comparant et contrastant le capitulaire féroce De partibus Saxoniae (785) avec une nouvelle loi proclamée en 797, qui fut évidemment le résultat d’une longue négociation entre l’empereur, le clergé, les nobles, les comtes et les leaders saxons eux-mêmes. Il est très significatif que les Saxons de 797 étaient autorisés à tenir des assemblées publiques et à maintenir leurs propres lois héréditaires et coutumes. Le pays a perdu son indépendance et a été incorporé dans le grand empire franc. Mais les Saxons préservaient toujours plusieurs de leurs mœurs indigènes et coutumes, trop invincibles pour céder. Le changement principal en Saxe a été effectué par la conquête en matière de religion. Cependant, le paganisme germanique antique a persisté et était fort en Saxe pendant beaucoup d’années.
Charlemagne, avec ce jugement infaillible qui l’a distingué, quand l’assujettissement des Saxons a été accompli, traita les nobles de Saxe avec une grande considération, et nous trouvons bon nombre d’entre eux à sa coupe dans les dernières années de son règne. Mais la classe des humains Libres (pas si grande que ça) fut lentement incorporée dans le système militaire franc.
Quand la conquête franque s’acheva, le paysan dépendant était déjà la règle. Lorsque des possessions paysannes étaient données à un monastère, le donateur n’était pas le paysan cultivateur mais son petit propriétaire terrien, qui cédait la terre et le paysan. Ce qui arrivait à cette époque carolingienne n’était pas la naissance du noble propriétaire terrien, mais un nouvel allotement (répartition des lots) des paysans dépendants permanents, menant à la formation d’un nombre relativement restreint de grandes seigneuries (moins difficiles à gérer) au lieu de nombreuses petites (qui se Soulèvent plus facilement).

En effet, roi de Bavière depuis 817, ayant participé à la révolte contre son père en 830 puis en 831, obtenant l’Alémanie et la Saxe, Louis II s’était à nouveau révolté en 838 contre son père puis, à la mort de ce dernier en 840, livra une véritable guerre civile contre ses autres frères avant de devenir roi de Germanie en 843. Trente ans de guerres amères et de désolation entre Francs et Saxons, alors que cela créait une aristocratie de guerriers nobles parmi les Saxons, laissaient également dans son sillage des milliers d’humains Libres, de serfs et d’esclaves cassés. Cette nation est divisée en trois classes : les nobles (aedhillingi), les humains Libres (frilingi) et les serfs (lazzi).
Dans les différends entre Lothar et ses frères (fils de Charlemagne qui devaient se partager l’empire selon la coutume franque), les nobles étaient divisés en deux factions, une suivant Lothar, l’autre, Louis II. Ceci étant, Lothar percevant qu’après la victoire de ses frères le Peuple qui avait été avec lui souhaiterait l’abandonner, contraint par diverses exigences, chercha de l’aide là où il pouvait. Il distribua les terres de la couronne pour son propre avantage, il donna la Liberté à certains et promis qu’il la donnerait à d’autre quand il aurait gagné. Il envoya même des messagers dans la Saxe et promis aux humains Libres et aux serfs, dont le nombre était immense, s’ils le soutiendraient, qu’il réinstaurerait la loi que leurs ancêtres avaient possédé quand ils étaient des adorateurs des idoles.
Gagnées par ces pensées, ces classes formèrent en 841 une ligue, adoptèrent un nouveau nom pour elles-mêmes, Stellinga (camarade), et après avoir conduit presque leurs maîtres hors du pays, commencèrent à vivre selon la loi que chacune appréciait après les coutumes antiques des Saxons.
Mais Louis II supprime les Rebelles en Saxe tant par des processus légaux (des confiscations et des déchéances) que par des exécutions.
Que fut la Stellinga ? Est-ce un exemple des anciennes guildes (assemblée de personnes pratiquant une activité commune, et dotée de règles et privilèges précis) qui survivent en Saxe, mais que Charlemagne et l’église ont écrasé chez les autres Germains ? Cela semble plutôt soutenir la ressemblance avec les conjurations servorum (serment commun de serviteurs pour exorciser un mal) qui ont existé dans les marais salins de la Flandre et de Frise, et que la législation de Louis II (« le pieu ») condamna en 821. Si tel est le cas, alors ce fut la Rébellion d’humains Libres et de serfs épuisés. Il n’y a aucun doute que la Stellinga fut un mouvement Insurrectionnel en Saxe, qui visait à assurer la restauration des Libertés et Droits que la conquête avait supprimé ou détruit.
L’empereur Louis II le pieu restaura nombre de Saxons qui avaient souffert sous son père dans leurs Libertés et leurs Droits, et cette restauration des Saxons nobles rendit furieux la paysannerie, qui n’était pas partie-prenante de la clémence impériale et qui endura les exactions de l’église et de la féodalité, menant à la Rébellion. En outre, la tyrannie de la dîme fut une source permanente de leur mécontentement.
En 843, on en est de nouveau venu aux mouvements de Rébellion, qui ont toutefois été terminés également rapidement. Il est significatif qu’en 852 il y ait un enregistrement d’une troisième Révolte de la Stellinga. La conquête de la Saxe par Charlemagne fut le point de départ d’énormes changements politiques, économiques et sociaux. Mais le conservatisme des Saxons était plus étanche contre les poussées et les pressions imposées par la féodalisation croissante des choses que toute autre région d’Allemagne.
Le tissu social était le résultat du système agricole. Tandis que les conditions des manoirs et les pratiques ont prévalu sur les terres de l’église et celles des plus grands nobles, d’un autre côté il y avait des milliers de propriétaires fonciers allodiaux (terre dont quelqu’un avait la propriété absolue, et où le propriétaire n’avait donc aucun seigneur à reconnaître ni redevance à payer) en Saxe et de grandes portions de terre à propriété foncière perpétuellement Libre. En un mot, les propriétés Libres, sans bail, étaient la règle. D’ailleurs, la ténacité des familles et la persistance têtue de l’esprit du vieux groupe de clan ont donné protection et appui à cette condition.
L’isolement du petit propriétaire foncier était sa perte, depuis que cela le rendait incapable de résister à des circonstances défavorables, telles qu’une mauvaise année, un feu, la peste parmi ses bêtes, ou une incursion piratesque sur sa ferme. C’est tout à fait vrai du petit propriétaire foncier isolé, mais ce n’est pas le cas du petit paysan propriétaire qui s’est entouré d’un apparenté. Dans les régions où l’apparentement a préservé la Solidarité, ce serait moins facile pour un riche propriétaire foncier, ou même pour des bases ecclésiastiques, d’exploiter les difficultés financières et sociales d’un pauvre voisin en acquérant ses terres, ou en imposant des droits sur lui en profitant de périodes de besoin.
C’est exactement ce que l’on trouve au début de la Saxe, jusqu’aussi tard que la fin du douzième siècle, tandis que dans tout reste de l’Allemagne cette condition avait disparu plusieurs siècles avant.
Les restes de la municipalité primitive germanique sont évidents dans les « plowlands » (terres de labour) se rattachant à chaque chef de famille, et les prés et les étangs communs étaient partout visibles en Saxe jusqu’au Moyen-Age tardif. Des formes de labourage devenus désuètes dans la vieille Allemagne survécurent en Saxe, comme l’ancien système d’un-champ et de deux-champs, côte à côte avec le système de trois-champs.
La même vitalité caractérise la persistance des institutions sociales primitives. Le comitatus (l’antique bande de guerre germaine, ou
« suite » d’un chef de guerre ou d’un Herzog) peut être clairement tracée dans l’Histoire saxonne, longtemps après que ce soit dissout dans le féodalisme le reste de l’Allemagne. La nature têtue du tissu social des Saxons a toujours cédé tellement lentement à la pression féodale de la structure sociale autour d’elle. Le Sachsenspiegel a maintenu une force en Allemagne du nord longtemps après que la loi des Souabes et des Bavarois ait adopté la manière du féodalisme.
Mais la Stellinga fut également une réaction païenne. Après cinquante ans de christianisme professé, ce n’était qu’une couche de peinture brillante en Saxe. Profondément au-dessous de toute profession extérieure de la foi de conquête, les mémoires du vieux culte et des vieilles victoires étaient dans les cœurs des Saxons, que la religion imposée ne pouvait pas effacer.
Toute énergique que la conquête de la Saxe avait été, la trempe des Saxons indigènes était trop vigoureuse pour être complètement changée. L’influence de l’organisation de l’église n’extirpa pas complètement l’antique Gau-système. L’église ne réussit pas non plus à éradiquer les pratiques religieuses païennes immémoriales des Saxons.

Après des succès initiaux, Louis II réussit à terminer les Rébellions. Il assura sa domination en Saxe et tint un tribunal correctionnel terrible contre les Rebelles. Par le découragement de la Rébellion, l’intégration durable de la Saxe dans le royaume franc a réussi.
Pour autant, dans la dissolution de l’empire franc au IXè siècle, les institutions originales des Saxons ont affirmé leur suprématie sur les institutions externes et exotiques des Carolingiens que Charlemagne leur avait imposé.

La plus grande partie de l’Allemagne actuelle, nommée alors Germanie, ne connut pas la domination romaine. On peut considérer que les territoires germaniques entrèrent dans le Moyen Âge non avec la chute de l’empire romain, mais avec la domination franque et son corollaire, l’évangélisation catholique. Avec les Francs le monde germanique passe d’un ensemble de peuples, de tribus, de clans à une mosaïque d’états, de royaumes, de duchés nationaux, de comtés et de marches.
Suite à une Révolte de serfs dans le Mecklembourg (Allemagne) en 955, des serfs slaves se Soulevèrent victorieusement en 983 contre la domination allemande et la christianisation, dans le Brandebourg (Allemagne). Le 29 juin, les sièges épiscopaux de Brandebourg et de Halberstadt sont détruits.

En France, de nombreuses Révoltes paysannes jalonnent le Moyen Âge. En 997, c’est la première Révolte paysanne connue en Normandie.
Après la mort de Louis le Pieux, l’empire carolingien se morcelle et s’affaiblit considérablement freinant l’élan culturel. L’empire se divise en principautés reconnaissant le roi mais Autonomes de fait. Les comtes, qui sont au départ des représentants de l’autorité impériale, nommés de manière temporaire, se fixent sur un territoire. La seule richesse à l’époque est la possession de terres. Charlemagne, pour garder la fidélité de ses comtes, leur faisait prêter serment, mais il fallait les rémunérer. On leur concédait donc des terres. Quand les fils de Louis le Pieux s’entredéchirent pour le partage de l’empire, ils doivent s’assurer la fidélité de leurs vassaux en monnayant leur Autonomie. C’est ainsi que se crée le système féodal. Plus le pouvoir central faiblit, plus les comtes doivent prendre en charge la défense des territoires contre les envahisseurs (Normands, musulmans ou Hongrois) et plus ils prennent d’Autonomie dans les faits. L’ancrage des comtes à une terre se matérialise par la construction de nombreux châteaux. D’autre part, les évêques, qui sont souvent des laïcs, sont nommés par les princes et échappent souvent à l’autorité du pape. Avec l’affaiblissement de l’autorité impériale et papale, l’empire se morcelle en une multitude de principautés Autonomes bien que reconnaissant leur autorité.
Si au IXè siècle les pillages des Vikings ont notablement ralenti l’économie, il devient plus rentable pour eux de s’installer sur un territoire, recevoir un tribut contre la tranquillité des populations et commercer plutôt que guerroyer dès le Xè siècle. C’est ainsi que Alfred le Grand ayant vaincu les Danois leur laisse le nord est de l’Angleterre (Danelaw) en 897 ou que Charles le Simple accorde la Normandie à Rollon en 911. Ils sont christianisés, s’intègrent de fait à l’occident féodal et en deviennent des éléments moteurs.

À la mort de son père, le duc Richard Sans-Peur, Richard II de Normandie (dit tantôt Richard l’ « Irascible » ou Richard le « Bon ») est semble-t-il, encore mineur, ce qui laisse le champ libre à une vague de Troubles politiques dans le duché normand.
Il y a tout d’abord une grave Révolte de paysans en 996/997, qui décident de former des assemblées pour se gouverner eux-mêmes.
Guillaume de Jumièges : « Dans les divers comtés du pays de Normandie, les paysans formèrent d’un commun accord un grand nombre de petites réunions dans lesquelles ils résolurent de vivre selon leur fantaisie, et de se gouverner d’après leurs propres lois, tant dans les profondeurs des forêts que dans le voisinage des eaux, sans se laisser arrêter par aucun droit antérieurement établi. Et afin que ces conventions fussent mieux ratifiées, chacune des assemblées de ce Peuple en fureur élut deux députés, qui durent porter ses résolutions pour les faire confirmer dans une assemblée tenue au milieu des terres. Dès que le duc en fut informé, il envoya sur-le-champ le comte Raoul avec un grand nombre de chevaliers, afin de réprimer la férocité des campagnes, et de dissoudre cette assemblée de paysans. Raoul, exécutant ses ordres sans retard, se saisit aussitôt de tous les députés et de quelques autres hommes, et leur faisant couper les pieds et les mains, il les renvoya aux leurs ainsi mis hors de service, afin que la vue de ce qui était arrivé aux uns détournât les autres de pareilles entreprises, et rendant ceux-ci plus prudents, les garantît de plus grands maux. Ayant vu ces choses, les paysans abandonnèrent leurs assemblées, et retournèrent à leurs charrues ».
En 1 172 un trouvère normand, Wace, publie Le Roman de Rou (Rou = Rollon, duc de Normandie) qui, avec ses 16 000 vers, est une « amplification » poétique de l’Histoire des Normands de Guillaume de Jumièges.
« N’avait encor guère régné, Ni duc guère n’avait été, Quand au pays monte une guerre, Qui dut grand mal faire à la terre.
Les paysans et les vilains, Ceux du bocage et ceux du plain, Ne sais par quel entichement, Ni qui les mut premièrement, Par vingt, par trentaines, par cent, Ont tenu plusieurs parlements, La devise vont conseillant, S’ils pouvaient la mettre en avant, Et la faire porter en tête : « Notre ennemi, c’est notre maître. »
Ils en ont parlé, en secret, Et plusieurs l’ont entre eux juré, Que jamais par leur volonté, N’auront de seigneur ni d’avoué [l’avoué est un seigneur laïque, exerçant à la place d’un vassal ecclésiastique le service d’ost – service militaire dû au suzerain par les vassaux ; dès le haut Moyen Âge, cette obligation s’imposait à tous les hommes Libres – et chevauchées –long raids dévastateurs sur plusieurs centaines de kilomètres et sur un front de plusieurs kilomètres –, contraires à la loi chrétienne], Ont des seigneurs mauvais renom. Ils n’ont jamais contre eux raison, N’ont jamais ni gain [terre labourable], ni labour, Vont à grand douleur chaque jour, En peine sont et en ahan [effort pénible], L’autre an fut mal et pis cet an. Tous les jours leurs bêtes sont prises, Pour les aides et les services [les aides et les services étaient des droits/impôts seigneuriaux], Tant y a plaintes et querelles, Coutumes vieilles et nouvelles (...)
Ne peuvent une heure être en Paix. Sont chaque jour cités en plaid [assemblée des grands, comtes et évêques à l’époque carolingienne, elle siège souvent à l’automne (plaid restreint) et au printemps (plaid général). En pratique, elle coïncide souvent au printemps avec la convocation de l’armée. C’est au plaid que le roi juge, entouré de sa cour, et qu’on élabore et promulgue les décisions les plus diverses, formulées ensuite en capitulaires. Par la suite, le terme de plaid est utilisé à propos de la réunion (simple assemblée ou audience) des habitants d’une communauté, à la demande du seigneur, chaque année]
Plaid de monnaie et de forêt, Plaid de corvée et plaid de guet [service d’entretien/embellissement et de garde du château], Plaid de chemins, plaid de clôtures, Plaid d’hommages, plaid de moutures [usage du moulin banal], Plaid de fautés [liens féodaux], plaid de querelles, Plaid d’aides et plaid de gabelles [droits/impôts sur les denrées, plus tard sur le sel], Tant y a prévôts [agent du seigneur ou du roi chargé de rendre la justice et d’administrer le domaine qui lui est confié] et bedeaux [employé laïc préposé au service matériel et à l’ordre dans une église], Tant de baillis [représentant de l’autorité du roi ou du prince, chargé de faire appliquer la justice et de contrôler l’administration en son nom] vieux et nouveaux, Qu’ils n’ont pas une heure en repos.
On leur en met tant sur le dos, Qu’ils ne peuvent gagner leur cause, Chacun tire d’eux quelque chose.
Pourquoi nous laissons-nous manger ? Mettons-nous hors de leur danger ; Nous sommes hommes comme ils sont.
Unissons-nous par le serment, Nous et nos avoirs défendons, Et tous ensemble nous tenons ; Avons bien, contre un chevalier, Trente ou quarante paysans, Maniables et combattants. Par le nombre que nous serons, Des chevaliers nous défendrons.
Ainsi pourrons aller aux bois, Trancher arbres à notre choix, Aux viviers prendre les poissons, Dans les forêts la venaison De tout ferons nos volontés, Par les bois, les eaux et les prés.
Par ces dits et par ces paroles, Et par d’autres encor plus folles, Ont marqué leur assentiment, Et se sont juré par serment, Qu’ensemble tous se tiendront, Et ensemble se défendront ; Ont élu, ne sais où ni quand, Les plus adroits, les mieux parlant, Qui par tout le pays iront, Et les serments recueilleront.
Assez tôt, Richard entend dire, Que vilains Commune faisaient [révolte assimilée à celle des bourgeois, contemporaines et recevant le même nom], De ses droits le dépouilleraient, Lui comme les autres seigneurs, Qui ont vilains et vavasseurs [vassal d’un vassal (arrière-vassal) et donc possesseur d’un arrière-fief. Les vavasseurs faisaient partie de la classe la plus inférieure de la noblesse, avec les chevaliers].
Raoul s’emporta tellement, Qu’il ne fit pas de jugement ; Les fit tous tristes et dolents ; A plusieurs arracher les dents, Et les autres fit empaler, Arracher les yeux, poings couper, A tous fit les jarrets rôtir, Même s’ils en devaient mourir ; D’autres furent brûlés vivants, Ou plongés dans le plomb bouillant, Les fit ainsi tous arranger.
La commune est réduite à rien, Et les vilains se tinrent bien ; Se sont retirés et demis.
De ce qu’ils avaient entrepris, Par peur devant les Conjurés, Qu’ils virent morts ou torturés.
Mais les riches se rachetèrent [ce passage marque nettement la différence de sort : celui qui a de l’argent est dépouillé, ce qui veut dire qu’ils participaient aussi à l’Insurrection à tendance Anarchiste contre le pouvoir seigneurial ; celui qui n’a que sa vie est mis à mort], Et de leur bourse s’acquittèrent ; On ne laissa rien à leur prendre ; D’autant qu’on put, on les fit rendre. Tels procès firent leurs seigneurs, Qu’on n’en put faire de meilleurs.

En 1 008 Geoffroi de Normandie meurt au cours d’un pèlerinage à Rome. Sa régence est confiée à Havoise, qui doit concéder la suppression du servage après une nouvelle Révolte rurale en Normandie.
Durant le règne des premiers carolingiens, la structure de la société agricole s’est transformée. Les domaines fonciers francs dérivés de l’antiquité utilisaient des esclaves comme main d’œuvre. Ces derniers, non intéressés au rendement, sont peu productifs et sont coûteux en saison morte. Quand vient la Paix, nombreux sont les hommes Libres qui choisissent de poser les armes pour le travail de la terre, plus rentable. Ceux-ci confient leur sécurité à un protecteur contre ravitaillement de ses troupes ou de sa maison. Certains arrivent à conserver leur Indépendance, mais la plupart cèdent leur terre à leur protecteur et deviennent exploitants d’une tenure (ou manse) pour le compte de se dernier. Dans le sens inverse les esclaves sont Emancipés en serfs et deviennent plus rentables (cette évolution se fait d’autant mieux que l’église condamne l’esclavagisme … entre chrétiens). La différence entre paysans Libres et ceux qui ne le sont pas s’atténue. L’introduction du denier d’argent est un progrès énorme : le paysan peut alors vendre des surplus, il devient intéressant de produire plus que ce qu’il suffit pour survivre (après avoir reversé la partie de la production due au seigneur). La diffusion de la monnaie est une puissante motivation pour augmenter la production dans le domaine agricole que ce soit par l’extension de la surface exploitée ou par l’amélioration technique. Avec cette évolution, les paysans Libres ont une productivité bien supérieure aux esclaves qui n’ont aucun intérêt à produire plus. Les grandes invasions vont chasser les paysans serviles des exploitations pillées, ils se réinstallent à leur compte en défichant leurs propres parcelles, ou se mettent sous la protection d’un seigneur : au total les invasions ont accéléré le processus de mutation du monde agricole, qui devient plus porté sur la productivité afin de dégager des surplus vendables. Il en résulte de nombreux défrichage et des progrès techniques qui se traduisent par une forte croissance démographique. D’autre part, l’augmentation des surplus agricole va permettre d’augmenter les capacités d’élevage et de produire plus de richesses et une alimentation plus variée ce qui a aussi un impact sur la croissance démographique.

       
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8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 08:47

03 - Les crépuscules des dogmes

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L’esprit de changement, de Révolution, est intrinsèque à l’humain : l’herbe est toujours plus verte dans le champ du voisin, donc il faut changer ses méthodes pour être meilleur !
Même si, malheureusement, l’être humain n’est pas naturellement bon (comme tous les autres animaux, qui ne connaissent d’ailleurs pas cette notion), qu’il a besoin de valeurs de vie en société (mais aussi donc d’institutions pour régler les problèmes, mais non hiérarchisées – d’égal à égal), il n’est pas prêt à abandonner sa Liberté. Ainsi, tout système politique (qui gère la cité) ne peut abuser des contraintes imposées aux humains très longtemps. La gestion humaine est un art du compromis de chacun pour vivre en société ; mais lorsque les compromis deviennent compromettants pour le Respect de sa dignité humaine, « l’Insurrection est pour le Peuple, et pour chaque portion du Peuple (les individus), le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. Un Peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa constitution. Une génération ne peut être assujetti aux lois des générations précédentes » (Constitution Française).


Ainsi, vers -2200 de l’autre ère, la première grande Révolution Sociale se produisit en Égypte : « La Sublime salle de justice, ses écritures sont enlevées, les places secrètes sont divulguées. Les formules magiques sont divulguées et deviennent inefficaces, parce que les humainss les ont dans leur mémoire. Les offices publics sont ouverts ; leurs déclarations (titres de propriété) sont enlevés ; malheur à moi, pour la tristesse de ce temps !... Voyez donc : des choses arrivent qui n’étaient jamais advenues dans le passé : le roi est enlevé par les pauvres... Ce que cachait la pyramide est maintenant vide. Quelques hommes sans foi ni loi ont dépouillé le pays de la royauté. Ils en sont venus à se Révolter contre l’Uraeus (cobra dressé, symbole de la royauté) qui défend Râ (dieu du Soleil) et pacifie les Deux Terres (Haute et Basse Egypte)... Les pauvres du pays sont devenus riches, tandis que les propriétaires n’ont plus rien. Celui qui n’avait rien devient maître de trésors et les grands le flattent. Voyez ce qui arrive parmi les humains : celui qui ne pouvait se bâtir une chambre, possède maintenant des (domaines ceints de) murs. Les grands sont (employés) dans les magasins. Celui qui n’avait pas un mur pour (abriter) son sommeil est propriétaire d’un lit. Celui qui ne pouvait se mettre à l’ombre possède maintenant l’ombre ; ceux qui avaient l’ombre sont exposés aux vents de tempête. Celui qui ne s’était jamais fabriqué une barque a maintenant des navires ; leur (ancien) propriétaire les regarde, mais ils ne sont plus à lui. Celui qui n’avait pas une paire de bœufs possède des troupeaux ; celui qui n’avait pas un pain à lui devient propriétaire d’une grange ; mais son grenier est approvisionné avec le bien d’un autre... Les pauvres possèdent les richesses; celui qui ne s’était jamais fait de souliers a maintenant des choses précieuses. Ceux qui possédaient des habits sont en guenilles ; mais celui qui n’avait jamais tissé pour lui-même a maintenant de fines toiles. Celui qui ne savait rien de la lyre possède maintenant une harpe ; celui devant qui on n’avait jamais chanté, il invoque la déesse des chansons... La femme qui n’avait même pas une boîte a maintenant une armoire. Celle qui mirait son visage dans l’eau possède un miroir de bronze... Les esclaves (femmes) parlent tout à leur aise, et, quand leurs maîtresses parlent, les serviteurs ont du mal à le supporter. L’or, le lapis, l’argent, la malachite, les cornalines, le bronze, le marbre... parent maintenant le cou des esclaves. Le luxe court le pays; mais les maîtresses de maison disent : « Ah ! si nous avions quelque chose à manger ». Les nobles dames en arrivent à avoir faim, tandis que les bouchers se rassasient de ce qu’ils préparaient pour elles ; celui qui couchait sans femme, par pauvreté, trouve maintenant de nobles dames. Le fils d’un homme de qualité ne se reconnaît plus parmi d’autres : le fils de la maîtresse devient fils de servante... » (selon les Admonitions d’un vieux sage, du scribe Ipuwer). En effet, à la faveur des troubles qui marquent la fin de l’Ancien Empire, les interdits religieux ne sont plus respectés, et la richesse change de mains. Le pharaon et les possédants furent destitués de leurs privilèges. Les rapports de propriété furent abolis.
Au bout d´une trentaine d’années, cette première tentative Révolutionnaire pour établir une société où les travailleurs et les paysans se gouvernent eux-mêmes échoua. Il faudra attendre des siècles pour que d´autres Révolutions permettent de nouveau aux travailleurs et aux paysans de pouvoir récolter et maîtriser le fruit de leur labeur.

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22 juillet 2009 3 22 /07 /juillet /2009 14:52

Qui dit dogmes dit Contestation(s), et même Révolution(s) !
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683 à 690 : Le premier grand Soulèvement d´esclaves et d´ouvriers agricoles arabes est écrasé à Koufa.

Al-Mukhtar ibn Abi Ubayd al Thaqafi fut le premier Révolutionnaire islamique qui a mené une Rébellion avortée contre les califes omeyyades, qui ont régné sur le monde musulman après le meurtre du quatrième calife Ali ibn Abu Talib.

Al-Mukhtar est né en 622, fils d'un martyr d'une des premières guerres islamiques et grandit à Médine, alors sous les ordres de Mohammed.
A l'instant de mourir, en 632, le prophète a achevé par les armes l'unification de la péninsule arabe. C'est un guerrier qui ne rechigne pas à donner la mort. Il aime les femmes et ne s'en cache pas. Mais bien qu'il ait eu neuf femmes légitimes, il ne laisse aucun fils survivant susceptible de lui succéder à la tête des croyants. Il se reconnaît faillible et ne se veut en rien différent des autres hommes. Il consacre par ailleurs beaucoup de temps à la prière et dédaigne les richesses de ce monde.

Le prophète n'ayant pas désigné de successeur, ce sont ses plus proches compagnons qui élurent le premier calife. Tout était confusion à Médine après la mort du prophète. Le lien qui unissait les compagnons était brisé, les partis rivaux cherchèrent à s'emparer du pouvoir. Ils étaient au nombre de trois : Ali et les siens comptaient sur leur proche parenté avec Mohammed ; les Médinois désiraient en finir avec la domination des étrangers, mais ils étaient divisés ; les intimes du prophète, le triumvirat d'Abu Bakr, Omar et Abu Ubayda, qui avaient déjà pris part au gouvernement n'entendaient pas l'abandonner.
Abu Bakr remplace le messager d'Allah au terme d'une brève lutte de succession. Il prend le nom de khalîfa (calife), d'un mot arabe qui veut dire lieutenant ou remplaçant. Ce premier calife a 59 ans. Il figure parmi les plus anciens compagnons de Mohammed. Il est aussi le père d'Aïcha, la femme préférée du prophète.
Abu Bakr n'appartient à aucune des grandes familles de La Mecque, ce qui lui vaut d'être accepté par toutes. Seul Ali, le gendre du prophète, déplore l'élection d'Abu Bakr. Ses ressentiments causeront plus tard la scission entre les musulmans orthodoxes de confession sunnite et ceux de confession chiite. Avec l'aide de l'énergique Khalid ibn al-Walid, Abu Bakr maintient l'unité de la communauté musulmane, menacée par les rivalités de clans et quelques faux prophètes.

Dès 633, un an après la mort de Mohammed, ses disciples ont déjà conquis et soumis la totalité de la péninsule arabe. Sous le règne du premier calife, quelques troupes de bédouins pillards entament des incursions hors de la péninsule arabe, en direction des empires perse et byzantin. Elles bénéficient de l'instabilité politique de l'empire perse (après la mort du roi Chosroès II en 628, pas moins de huit souverains se succèdent en l'espace de trois ans).
La conquête arabe prend tournure lorsqu'une troupe de cavaliers sous le commandement de Khalid ibn al-Walid pénètre en territoire perse et s'empare en 633 de la ville de Hira (Irak actuel). Khalid envoie une énorme quantité de butin au calife. Pour la première fois, les musulmans, jusque-là astreints à une relative austérité, entrevoient le profit à gagner des conquêtes lointaines. Le vieil Abu Bakr meurt cependant trop tôt pour en cueillir les fruits. Avant de rendre l'âme en 634, après deux ans de califat, il désigne Omar pour lui succéder. Sa fille Hafsa avait été l'une des épouses du prophète, ce qui fait qu'Omar était donc, comme Abu Bakr, beau-père du prophète.

Les rafidites furent qualifiés de râfida pour avoir rejeté la plupart des compagnons du prophète (le verbe rafada signifie refuser, rejeter), ainsi que l'imamat d'Abu Bakr et d'Omar.
Ils se sont subdivisés en quatorze sectes : la mouhammadiyya (ils prétendirent que celui qui était en charge du califat était Mouhammad Ibn ‘Abdoullah Ibn Al-Hasan Ibn Al-Husayn, qui avait demandé à ce que la succession soit pour Abu Mansûr – et non pas un homme de Banoû Hâshim – de même que Moïse avait recommandé Yoûsha' Ibn Noûn, au détriment de ses fils et de ceux de Aaron), la kaysâniyya (autour d'un certain Kaysân : espoir que le Mahdi annoncé par Al-Mukhtar n'était en réalité que soustrait aux yeux du monde et vivait caché ; dans un proche avenir, il sortirait triomphant de sa cachette, réunirait ses partisans, écraserait ses ennemis pour établir le pouvoir du véritable islam et « comblerait la terre de Justice et d'Equité » ; On voit ainsi véritablement pour la première fois prendre forme la notion d'attente du Mahdi, caractéristique du chiisme), la Oumayriyya, la housayniyya, la nâwasiyya, la ismâ'iliyya (secte d'« athées » qui se réclament des philosophes persans et croient en la prophétie de Zarathoustra et de Mazdak, issu d'Ismaïl ; « Les Épîtres des Frères de la pureté » était très consulté à cette époque et il servait d'encyclopédie de référence sur divers sujets, instituant des réformes économiques et sociales – des copies de cette encyclopédie furent brûlées par les docteurs sunnites – : l'idée centrale de cette encyclopédie était que l'être humain était perdu dans l'ignorance et qu'il fallait l'instruire par la philosophie et par une connaissance graduelle pour retrouver le Guide spirituel afin de cheminer sur le droit chemin, c'était aussi un hymne à la Tolérance, à l'union par des liens Fraternels, préconisant une pluralité de voies pour accéder au salut ; persécutés, les ismaéliens continueront à vénérer secrètement leur imam tout en déployant un prosélytisme – da'wa – très actif d'abord au Moyen-Orient puis à travers tout le monde musulman), la qarâmadiyya, la moubârakiyya, la choumaytiyya, la ‘ammâriyya, la mamtoûriyya, la moûsawiyya et la imâmiyya (imamites), la qat'iyya, la kouraybiyya.

Omar fut assassiné le 23 novembre 644 par un esclave chrétien du gouverneur de Bassora (en Irak), simple instrument d'une conspiration beaucoup plus large (les chiites lui reprochait d'avoir alloué aux épouses du prophète, en particulier à Aïcha et Hafsa, des subventions supérieures à leurs besoins). Selon la tradition, il eut le temps sur son lit de mort de nommer un conseil (chûrâ) composé de six membres, les six plus anciens compagnons du prophète encore en vie. Ce conseil désigna Othman comme successeur. Othman faisait partie de la grande famille mecquoise des Omeyyades (Omayya, grand-oncle de Mohammed, appartenait à la tribu des Quraychites, tribu dominante à La Mecque au temps du prophète ; après s'être opposé à celui-ci, il l'avait rejoint au dernier moment) qui prendra définitivement le pouvoir avec l'accession au califat du cinquième calife, Muawiya (avec lequel le califat devint héréditaire). Il fut le gendre de Mohammed, puisqu'il épousa deux de ses filles, Ruqayya et après la mort de celle-ci, Umm Kulthum.
Son califat fut une longue crise. On lui reprocha son népotisme (le fait de favoriser les siens et des proches) et le fait qu'il imposa sa recension coranique (compte-rendu critique d'une œuvre, ou édition critique d'un texte au cours de laquelle on étudie les éditions précédentes en discutant leurs variantes) souleva contre lui les lecteurs du Coran. C'est l'opposition chiite qui fut la plus virulente à son égard : pour le chiisme, le califat d'Othman n'est qu'une succession d'actes arbitraires : il fit interner à Rabadha, près de Médine, Abu Dharr (l'un des plus proches compagnons du prophète) à la demande de Muawiya, et sa gestion des biens publics a aussi été mise en cause (on lui reprocha d'avoir prélevé sur le trésor public des sommes considérables pour les distribuer à ses quatre gendres).

Les troubles qui conduisirent à son assassinat commencèrent à Koufa en 32-33 de l'hégire. Les manifestants obtinrent la déposition du gouverneur. L'Egypte entre également en Rébellion. Le calife accepte une entrevue avec les chefs des Insurgés égyptiens, et accède à toutes leurs demandes. Mais à El-'Arîch, sur le chemin du retour vers l'Egypte, les Insurgés interceptèrent un messager d'Othman portant une lettre demandant de liquider les chefs de l'Insurrection. Othman affirma que c'était un faux, mais les Insurgés assiégèrent la maison du calife à Médine. Ali garda une neutralité malveillante. Aïcha s'éclipsa sous prétexte d'un pèlerinage urgent à La Mecque. Dans les derniers jours de juin 656, des hommes pénétrèrent dans la maison du calife, dirigés par l'un des fils d'Abu Bakr, Mohammed ben Abî Bakr, qui assassina le calife, tandis que sa femme fut blessée. Son corps fut enterré avec la plus grande discrétion. Ce meurtre allait ouvrir, dans l'islam, un des schismes les plus redoutables de son histoire.
Quand celui-ci fut assassiné par des opposants qui portèrent au pouvoir Ali (coalition hétéroclite qui comprenait tous ceux qui à un titre ou à un autre étaient mécontents du califat précédent), cousin et gendre de Mohammed, tous ceux qui étaient liés à Othman crièrent vengeance, notamment l'Omeyyade Muawiya, qui était alors gouverneur de Syrie.
Le règne d'Ali (656-661) commença dans la confusion et se termina dans la confusion. À la suite de quelques combats, Ali fut écarté du pouvoir en Syrie par un arbitrage, et Muawiya fut proclamé calife par les Syriens en 661. La bataille qui se mit en place fut une double protestation contre un déni de justice. Pour les partisans de l'ancien calife, le meurtre d'Othman est un meurtre, et les assassins doivent être poursuivis. Pour les partisans d'Ali, le califat d'Ali est quelque chose qui lui revient de droit (en tant que gendre et cousin du prophète). C'est lui qui était en droit de se plaindre, puisqu'il a été longtemps lésé du califat.
La bataille du chameau est une des batailles entre les premiers musulmans, opposant le clan des Quraychites majoritaires à La Mecque aux fidèles d'Ali. Elle a lieu en décembre 656, près de Bassora. À l'issue de cette bataille, Ali est vivant et les deux chefs de l'insurrection morts. Mais personne n'est vraiment vainqueur : le côté légendaire du récit de cette bataille laisse entendre qu'Allah a soutenu Aïcha qui en sort confortée dans ses prétentions et son soutien à la famille Omeyyade.
Muawiya exigeait qu'on lui livre les meurtriers d'Othman en vertu du Coran 17.35 qui défend de tuer qui que ce soit, sauf à un juste motif, et dans le cas où quelqu'un est tué injustement, accorde le droit de vengeance à son plus proche parent. Ali répondit que Othman ayant été tué par le Peuple indigné de ses actes arbitraires, les assassins ne devaient pas être soumis à la loi du talion œil pour œil, dent pour dent). A Siffîn, après des semaines d'escarmouches en juin/juillet 657, Muawiya fit hisser des feuillets du Coran sur les lances de ses troupes, invitant ainsi à résoudre la question en consultant le Coran. On eut alors recours à la procédure de l'arbitrage pour résoudre le différend. Les arbitres devaient examiner si ce dont on avait accusé Othman était ou non des actes arbitraires en opposition avec la Loi divine.
Le verdict de Dûmat al Djandal fut qu'Othman n'avait pas commis de prévarication (manquement d'un responsable aux devoirs induits par sa fonction). Mais il ne fut pas promulgué officiellement. Il donnait raison à Muawiya. Ali protesta; proclamant que la sentence était contraire au Coran et à la Sunna et qu'il ne s'y soumettrait donc pas.
Des réactions face à ce conflit datent les grands clivages de l'islam. Les mu'tazilites se firent l'avocat de la neutralité et de l'abstentionnisme que tant de docteurs sunnites prônèrent par la suite comme la seule attitude possible en cas de guerre civile (fitna). Les chiites, eux, représentent l'aile modérée des partisans d'Ali. Les kharidjites (du verbe arabe kharadja, sortir) avaient suivi Ali dans son combat contre les partisans du précédent calife, Othman. Mais ils lui en avaient voulu d'avoir accepté un arbitrage avec ses ennemis au lieu de les combattre et de les écraser et s'étaient retournés contre lui. C'étaient des partisans extrêmes d'Ali, puis des opposants farouches. Ali avait dû les combattre sur les bords du Tigre, au nord de l'Irak.

Le 24 janvier 661, le calife Ali est assassiné par ces musulmans dissidents de la secte des kharidjites devant la mosquée de Koufa, en Mésopotamie. Avec le gendre du prophète disparaît le dernier des quatre califes dits orthodoxes, après Abu Bakr, Omar et Othman.
Pendant ce temps, son rival, le gouverneur de Damas, Muawiya, en avait profité pour soumettre l'Égypte, l'Irak et la péninsule arabe, soit la plus grande partie de l'empire musulman. A la mort d'Ali, Muawiya se voit confirmé comme nouveau calife. Ainsi, dans les vingt années qui ont suivi la mort de Mohammed, pas moins de cinq califes se sont succédé à la tête des musulmans dont trois ont été assassinés. Le quatrième, Ali, a suscité la scission des kharidjites, aujourd'hui marginale, et celle des chiites.
Ali ayant été assassiné par les Kharidjites, ses anciens partisans, plus rien ne s'opposa ensuite au règne des califes omeyyades.
Le cinquième calife, Muawiya, gouverne en se faisant assister par la shoûrâ, un conseil qui réunit les sheikhs ou princes arabes. Muawiya a eu le loisir, comme gouverneur de la Syrie, d'apprécier l'administration byzantine. Il abandonne donc les villes saintes de Médine et La Mecque, trop éloignées des riches régions conquises par les musulmans, et établit la capitale de l'empire arabe à Damas, capitale de la Syrie. A la différence des quatre premiers califes, peu sensibles au luxe des grandes villes hellénistiques, les Omeyyades profitent pleinement des richesses qui affluent de toutes les provinces conquises par les cavaliers musulmans : tributs des vaincus et lourdes taxes payées par les chrétiens au titre de la « protection » (dhimmi en arabe) que leur assurent les musulmans.

Vers 670 Muawiya Ier envisagea l'idée de désigner son fils Yazîd comme son successeur et fit avaliser sa décision par le conseil. Il institue de ce fait la dynastie héréditaire des Omeyyades, du nom de son aïeul Omeyya, lié à la famille du prophète. C'en est fini du principe électif qui avait présidé à la nomination des califes (cela vaut d'ailleurs aux Omeyyades de se voir contester, par certains historiens traditionalistes, la qualité de califes pour n'être considérés que comme des rois – malik en arabe).
C'est en 668 qu'il ordonna aux habitants de Damas de prêter serment de fidélité à Yazid. Seules quatre personnes se refusèrent à prêter ce serment, dont Al-Hussein, fils d'Ali.
Cependant, à partir des années 680, une série de troubles internes faillirent mettre fin à cette dynastie, mais elle réussit toujours à reprendre le dessus. Muawiya obtient du fils aîné d'Ali et de Fatima, la fille du prophète, qu'il renonce à ses droits, Al-Hassan s'exécute. Mais son frère cadet Al-Hussein persiste quant à lui à rejeter l'autorité de Muawiya.
Après la mort de son père et son accession au pouvoir, Yazid voulut forcer les quatre récalcitrants à lui prêter serment d'allégeance et de les faire tuer s'ils refusaient. Après avoir essuyé plusieurs refus Yazid envoie un détachement armé à La Mecque où résidaient ces quatre personnes. L'un d'eux Abd Allah ben az-Zubayr organisa une troupe de bédouins qui firent prisonnier l'envoyé de Yazid et le tuèrent. À la suite, Abd Allah se fit proclamer souverain de La Mecque. Hussein refusa de prêter serment à Abd Allah (680) sans doute à cause de sa participation aux côtés d'Aïcha dans le combat contre Ali lors de la Bataille du chameau.
En 680, à la mort de Muawiya, les notables de la ville chiite de Koufa, en Mésopotamie, voulurent mettre sur le trône Al-Hussein, second fils d'Ali. Ils furent écrasés à Karbala par une armée omeyyade. Les opposants à Yazid résidant à Koufa invitèrent Hussein à venir les rejoindre. Yazid envoya un de ses lieutenants pour réprimer la population de Koufa. Hussein qui ignorait cette répression partit de La Mecque vers Koufa. Sur le chemin, Hussein et sa famille firent halte à Karbala. Le lendemain ce fut la bataille de Karbala et la mort d'Hussein. Ils rencontrent l'armée du gouverneur omeyyade, ibn-Ziad. Ce dernier ne fait pas de quartier. Il attaque sans scrupule la troupe d'Al-Hussein, quoique celui-ci soit par sa mère Fatima le petit-fils du prophète.
Al-Hussein est tué. La mort du fils d'Ali (et petit-fils de Mohammed !) consomme la rupture entre musulmans sunnites et chiites. Les premiers se réfèrent à la sunna (mot arabe qui désigne la tradition musulmane), les seconds se définissent comme les partisans d'Ali, gendre du prophète, d'où leur nom, qui signifie partisan en arabe. Il n'est pas étonnant que cet événement soit le thème central et le point de départ du chiisme, ce mouvement qui cristallisera la Révolte contre le pouvoir au nom des idéaux coraniques. Au delà de la querelle dynastique dont il est à l'origine et de sa dimension ethnique, le chiisme portera toujours en son cœur cet idéal inaccessible de vertu et de justice. Toute son histoire sera une suite de variations sur le thème de l'idéal confronté aux vicissitudes du pouvoir.
Quand Yazid Ier, le deuxième calife omeyyade, pris le pouvoir en 680, un grand nombre de musulmans furent insatisfaits de son gouvernement, mais surtout ils refusaient cette succession héréditaire de mauvais musulmans et gouverneurs. Les adversaires du régime l'accusaient d'impiété pour diverses raisons, notamment les faits qu'il ait usurpé la place et versé le sang de la famille du prophète, qu'il ait été trop indifférent à l'Islam et à ses règles, notamment en négligeant de convertir les populations conquises. Il est vrai que les Omeyyades ont longtemps préféré faire payer aux non-musulmans des impôts (capitation et impôt foncier) plutôt que de les convertir. Soucieux de préserver leurs revenus, les califes se gardent d'encourager les conversions à l'islam ! Ils se montrent ouverts à l'égard de leurs sujets chrétiens et juifs. Cependant les successeurs d'Abd al-Malik choisirent une solution plus souple : on encouragea les conversions, et pour les convertis, la capitation (le jizya est levé sur les non-musulmans – dhimmis vivants en terre d'Islam, c'est-à-dire les « protégés » ou soumis, comprenant les juifs, les chrétiens, les zoroastriens, considérés par l'Islam comme les « Gens du livre » et qui étaient largement majoritaires dans les territoires nouvellement conquis par l'Islam ; cet impôt était relativement faible par rapport à l'impôt légal imposé aux musulmans seulement – au lieu du service militaire ; la pratique des premiers musulmans indiquent clairement qu'il s'agit d'une cotisation pour la protection des minorités, remboursable lorsque la protection ne pouvait être assurée) fut remplacée par l'aumône légale du croyant ; mais l'impôt foncier fut maintenu sur leurs terres (sous prétexte que celles-ci n'étaient pas converties).

En 683, le notable Quraychite Abd Allah, Souleva en Arabie les deux villes saintes de La Mecque et Médine, et étendit son pouvoir jusqu'à Bassora, en Irak. De plus, divers groupes kharidjites suscitaient des désordres en Arabie méridionale, en Iran central et en Haute-Mésopotamie, notamment par le biais de Soulèvements des Berbères contre la domination arabe.
En 685 une première Révolte fut acceptée par les Azraqites qui, après s'être séparé des Ibâdites restés dans la région de Bassora, allèrent dans le Fars iranien. Ils furent poursuivis par les armées du calife omeyyade Abd al-Malik sous les ordres de l'émir al-Hajjaj. Leur nouveau chef fut tué et les Azraqites disparurent (699).
Dès les débuts de la conquête musulmane du Maghreb, les Kharidjites avaient des représentants qui essayaient de se rallier les populations berbères. Les Berbères habitués à un système Communautaire et supportant mal la domination arabe, trouvaient dans le kharidjisme un cadre idéologique à leur Révolte, car, en effet, pour le kharidjisme, tous les humains sont Egaux (surtout devant Allah, donc il ne peut y avoir de calife et encore moins de malik/roi).
Une des tendances, l'ibadisme s'est beaucoup développée et existe encore actuellement en plusieurs variantes régionales. Fondée par Abd Allah ben Ibâd, elle garde un caractère d'intransigeance politique et de rigorisme moral. Toutefois, les Ibadites se montrent beaucoup plus souples dans les relations avec les autres musulmans. Par exemple il leur est interdit de les attaquer par surprise sans les avoir invités à se rallier. L'ibadisme est contre toute forme de violence, même s'il faut pour cela accepter un peu d'injustice.
Du point de vue politique, en Islam, selon les Ibadites, le pouvoir est Communautaire et exclut tout hégémonisme, et notamment celui qui consiste à dire que le pouvoir doit appartenir à la lignée du prophète. Le pouvoir en Islam est le rassemblement de toute l'Oumma (la nation musulmane). Les musulmans désignent ceux capables de les diriger, sans distinctions d'ethnie, de couleur, de rite ou de lignée. En Islam, c'est la Démocratie qui permet l'émergence. Les Ibadites, dans leur rapport avec le pouvoir, respectent l'ordre et l'obéissance, même si le pouvoir est injuste, à condition qu'il n'ordonne pas la non-croyance, ni l'interdiction de prier pas plus que l'obligation de boire du vin, car dans ces conditions, ils n'obéiraient pas. S'il est injuste d'une autre manière, les Ibadites se limitent aux conseils et à la prévention, sans faire de Révolution sanglante si celle-ci doit conduire au chaos ou à une guerre civile. Cependant, dans l'ibadisme, il y a eu deux Révolutions
« Blanches » sans effusion de sang, pour changer le régime. La première à Tripoli, pour destituer le gouverneur représentant les Abbassides. La seconde, la désignation légale et Pacifique d'Abdou Rahman Ibn Rostom, fondateur de la dynastie des Rustumides en Algérie, durant laquelle les différents courants de pensée ont cohabités en Paix.
Bassora et sa région connaissaient des troubles suscités par les kharidjites eux-mêmes en proie à des divisions internes. Koufa et le reste de l'Irak connaissaient aussi une situation perturbée.
En 685, Al-Mukhtar ibn Abî `Ubayd voulut venger la mort d'Hussein. Les nouveaux convertis à l'islam considérés comme des musulmans de seconde zone s'allièrent à ce mouvement, notamment des esclaves et des ouvriers agricoles arabes. Marwân (684-685) envoya une armée sous le commandement d'Ubayd Allah ben Ziyâd pour combattre Al-Mukhtar. Abd al-Malik (685-705) renouvela les ordres donnés par son père, mais l'armée resta un an bloquée en apprenant qu'Al-Mukhtar avait réussi à prendre le pouvoir dans tout l'Irak.
Heureusement pour les Omeyyades, les divers groupes Insurgés n'avaient aucune union entre eux. Abd Allah fut vaincu par le calife Abd al-Malik, tandis qu'Al-Mukhtar était écrasé en dehors de Koufa en avril 687 par les troupes omeyyades du frère d'Abd Allah, qui gouvernait Bassora.
Pour autant, en 695 éclatait une autre Révolte kharidjite. La tradition sunnite se plaît à souligner, comme un nouvel exemple de la fureur sanguinaire des kharidjites, la sauvagerie avec laquelle furent massacrés, dans la mosquée de Koufa, les musulmans. Toutes ces agitations kharidjites eurent pour conséquence d'affaiblir le califat omeyyade et de préparer le succès de ses adversaires abbassides. Considérés comme des Kharidjites modérés, les Ibadites (Ibadiyyun) n'en furent pas moins pourchassés par les califes Omeyyades puis par les Abbassides. Certains se réfugièrent au Maghreb où, loin de toute autorité centrale contraignante, ils purent fonder leurs propres royaumes (dont les cités-états du Mzab algérien sont une lointaine survivance). D'autres Ibadites se replièrent quant à eux dans les montagnes de l'Oman (le Djabal Akhdar), au Sud-est de la péninsule arabique. Leur histoire ancienne demeure en partie obscure, toujours est-il qu'ils parvinrent assez rapidement à constituer de solides états dans l'arrière-pays, depuis leur capitale de Nizwa (vers 750). Ils purent alors faire venir leurs coreligionnaires encore installés à Bassora en Irak, là où le mouvement avait été autrefois fondé.

L'avènement des Abbassides, descendants d'Abou al-Abbas, oncle du prophète Mohammed, fut l'aboutissement d'un complot rassemblant, au nom de la famille du prophète, de nombreux opposants à la dynastie des Omeyyades. Cependant, c'est Abou Mouslim, le chef d'une armée de nouveaux convertis de la région orientale de l'Iran nommée Khorasan, hostiles à l'aristocratie arabe, qui porta Abu al-Abbas as-Saffah au pouvoir. La décisive victoire du Grand Zab (nom d'un affluent du Tigre) en 750, suivie du massacre des Omeyyades, laissa aux Abbassides un empire immense, qui allait de l'Atlantique, à l'ouest, à l'Indus, à l'est.
Malgré les Révoltes que suscitèrent les anciens alliés favorables à des descendants d'Ali, frustrés de la victoire, l'empire abbasside connut très tôt son apogée. Les nouveaux califes, parmi lesquels se distinguent Haroun al-Rachid (786-809), le fastueux calife des Mille et Une Nuits, et surtout al-Mamoun (813-833), le promoteur des études scientifiques, autour de la maison de la Sagesse à Bagdad, se voulaient les chefs des croyants mais ils gouvernèrent en despotes. Ils s'appuyèrent sur l'armée khorasanienne et sur la caste des secrétaires persans, dirigée par le vizir et les docteurs de la Loi (fuqaha).

La vie économique était brillante. Le Moyen-Orient, au carrefour de trois continents, jouait pleinement son rôle de zone transitaire entre l'Extrême-Orient chinois et indien d'une part, les mondes byzantin et franc de l'autre. De nombreuses routes caravanières et fluviales ou maritimes sillonnaient l'empire et convergeaient vers Bagdad, apportant les soieries de Chine, les épices et le bois de l'Inde, les fourrures et les esclaves de l'Asie du Nord, les esclaves encore d'Afrique orientale et du monde slave (d'où le nom). Ces échanges, souvent aux mains de non-musulmans, reposaient sur un système bancaire très élaboré. L'artisanat, stimulé par la consommation des grandes villes, fournissait à son tour des produits pour l'exportation (tissus, papier).
Si le changement de califat avait apporté l'égalité ethnique, l'essor économique favorisa la constitution d'une nouvelle classe dirigeante qui supplanta la noblesse arabe devenue inutile par l'arrêt des conquêtes. Un fossé séparait du Peuple cette classe formée de propriétaires fonciers, de marchands, de secrétaires, de lettrés, de chefs militaires, et les mécontentements sociaux s'exprimèrent souvent par des oppositions religieuses : chiisme, zoroastrisme.
Le souverain et la cour vivaient loin du Peuple, dans le luxe et selon un cérémonial inspiré de l'étiquette sassanide. Aux côtés du calife, véritable monarque absolu, le vizir assurait la direction de l'administration. Celle-ci était devenue de plus en plus complexe : les directions administratives se multiplièrent, et un grand nombre de secrétaires, souvent d'origine iranienne, s'y affairaient. Ces derniers furent largement à l'origine de l'essor des lettres et des sciences, qu'encourageaient les grands califes Haroun al-Rachid et al-Mamoun. Pourtant, les campagnes étaient méprisées et dominées foncièrement et fiscalement par les villes, qu'animaient le commerce et l'artisanat.

Ainsi, le régime fut très tôt affaibli par des crises de succession (810-813; 861-870), par la grande Révolte de Babek, qui secoua tout l'ouest de l'Iran de 816 à 839, et par la volonté d'autonomie des provinces. En 813, une série de défaites (à Bassora et aux portes de Bagdad) des armées de Bagdad, de nouvelles mutineries dans la troupe, et une Révolte de la population de Bagdad ont obligé Al-Amîn à se replier dans les palais. Le 1er septembre 813, le palais fut pris d'assaut par les troupes de Al-Ma'mûn. Al-Amîn fut décapité, sa tête, le sceptre et le manteau du prophète ainsi que l'anneau du califat furent envoyés à Al-Ma'mûn.

Al-Mansûr pensait que le pouvoir des Abbassides ne devait pas être contesté. En cumulant les fonctions religieuses et royales, il reproduisait le schéma du pouvoir omeyyade s'aliénant ainsi les chiites qui avaient pourtant été les instruments de la prise de pouvoir par Abu al-Abbas et réclamaient le califat pour leurs imams.
En 755, Abû Muslim, qui avait été le fer de lance des abbassides pour leur prise de pouvoir, fut assassiné par Al-Mansûr. Les habitants du Khorasan en particulier ressentirent cet assassinat comme la négation de leur rôle dans le renversement des Omeyyades. Ceci provoqua de nombreuses Révoltes et en retour une répression de plus en plus dure. À Bagdad, une armée sous les ordres d'Ibrâhîm ben Al-Mahdî, fils du calife Al-Mahdî, s'empara de Koufa, une autre s'empara de Madayn aux portes de Bagdad. Dans le même temps un groupe de kharidjites mène une Révolte dans le Sawâd. Ibrâhîm voulut attaquer ces nouveaux adversaires, mais ses généraux sympathisaient avec eux et la troupe réclamait sa solde. Après avoir payé ses soldats sur les trésors de Bagdad, il s'est dirigé vers Wâsit qu'il a prise. La Révolte Kharidjite fut contenue.
Témoin des pressions que subissait son Peuple, Babak rejoignit le mouvement de la Khurramiya, incorporant les idées universelles de Liberté, d'Indépendance et d'Egalité. La Khurramiya (Révolte religieuse) était dirigée par le persan Babak, fils d'un marchand d'huile, au nom du mazdéisme et du mazdakisme. Il mit ainsi en pratique le partage des terres et le morcellement des grandes propriétés musulmanes, et enseigna une doctrine qui permettait le meurtre et le Libertinage. Ce mouvement était interethnique et était un mouvement de Contestation et de revendication pour la Liberté contre le pouvoir des califes. La présence de musulmans, à tendance chiite, dans ce mouvement confirme cette assertion.
Le calife Al-Mu'tasim désigna un général d'origine perse, nommé Afchîn, pour aller combattre contre Babak. Afchîn eut un premier succès contre une armée de Babak et il envoya les têtes de cent officiers ennemis au calife. Babak eut alors l'idée de demander le soutien de l'empereur de Byzance. Celui-ci entra en campagne en Cilicie et repris la ville de Tarse. Al-Mu'tasim fit alors appel aux villes de Mossoul, de Samarra, de Bagdad et de tout l'Irak, Il réunit une armée de cent mille hommes pour reprendre le territoire de Tarse. Malgré les risques, Afchîn remonta les défilés et parvint à mettre le siège devant la forteresse de Babak. Après de nombreuses escarmouches et tentatives d'assaut la forteresse tenait toujours. Babak finit cependant par demander à parler avec Afchîn. Lui laissant son fils comme otage il demanda à rester dans la forteresse jusqu'à ce que la grâce du calife lui soit accordée par une lettre scellée. Babak profita de la nuit pour s'enfuir avec quelques hommes. La grâce du calife arriva dix jours plus tard.
Dans sa fuite Babak a été trahi par un de ses anciens partisans. On alla chercher Babak et on l'amena au palais monté sur un éléphant, afin que le Peuple pût le voir. Le calife lui fit ensuite couper les mains et les pieds par des chirurgiens, ouvrir le ventre et couper la gorge. Le corps mutilé fut pendu au gibet, dans Samarra, et la tête, après avoir été promenée dans toutes les villes de l'Irak, envoyée dans le Khorasan, où `Abd Allah ben Tâhir la fit exposer également dans toutes les villes ; elle fut ensuite plantée sur un poteau, à Nichapour. Le frère de Babak, fut envoyé à Bagdad, où le gouverneur, le fit exécuter de la même manière. Cette période de 816 à 839, pendant laquelle Babak mena la Révolte, fut très importante pour la conservation de la langue et de la culture perse

869 / 883 : Rébellion des Zandj, mouvement communiste antireligieux écrasé en Arabie.
Avec le déclin de la puissance abbasside, à partir de la seconde moitié du IXè siècle, se multiplièrent les Révoltes politico-religieuses (celle des Zanj, des chiites et des qarmates), tandis que les régions périphériques échappaient progressivement au contrôle de Bagdad.
La Rébellion des Zandj est une Révolte d'esclaves noirs contre le pouvoir des Abbassides entre 869 et 883 dans le sud de l'Irak, dans la région de Bassora. Les contingents très importants de main-d'œuvre servile ont contribué à la stagnation économique et sociale du monde musulman. Ils ont causé aussi de nombreux troubles. C'est ainsi qu'à la fin du IXè siècle, la terrible Révolte des Zandj (ou Zenj, d'un mot arabe qui désigne les esclaves noirs, Zangi-bar – d'où Zanzibar – signifiant depuis l'Antiquité la « Côte des Noirs »), dans les marais du sud de l'Irak, a entraîné l'empire de Bagdad sur la voie de la ruine et de la décadence.

Beaucoup de propriétaires de la région avaient acheté des centaines d'esclaves noirs originaires de l'Est de l'Afrique, le Zandj (où on les avait capturés, achetés ou obtenus des états soumis, à titre de tribut), pour travailler à l'irrigation de leurs terres, en espérant que leur ignorance de la langue arabe les rendrait particulièrement dociles.
En Mésopotamie, furent déportés une masse considérable de captifs noirs, ceci dans le vaste cadre d'un trafic qui allait prospérer pendant plus d'un millénaire, du VIIème au XXème siècle. Ils étaient affectés à la construction de villes comme Bagdad et Basra. Arrivés en terres arabo-musulmanes, les captifs africains allaient se Révolter.
Les Zandj considérés comme des sous-humains par les Arabes, avaient la réputation, une fois réduits en esclavage, de se satisfaire assez rapidement de leur sort, donc particulièrement destinés au servage. Ainsi, l'essor de la traite transsaharienne et orientale fut aussi inséparable de celui du racisme. Les Arabes employaient le mot Zandj dans une nuance péjorative et méprisante : « Affamé, disaient-ils, le Zandj vole ; rassasié, le Zandj viole ». Dans ce pays les Noirs étaient affectés aux tâches les plus rebutantes. Parqués sur leur lieu de travail dans des conditions misérables, ils percevaient pour toute nourriture quelques poignées de semoule et des dattes. Les Africains laisseront éclater leur haine avec l'objectif de détruire Bagdad (Cité de la Paix en arabe), la cité symbole de tous les vices. Armés de simples gourdins ou de houes et formés en petites bandes, ils se Soulevèrent dès l'an 689. Cette première Insurrection se produisit au cours du gouvernement de Khâlid ibn Abdallah, successeur de Mus'ab ibn al-Zubayr. Cette Insurrection, de faible ampleur, menée par de petites bandes se livrant au pillage, est réprimé aisément par l'armée du gouvernement de Khalid ibn'Abdallah. Les prisonniers sont décapités et leurs cadavres pendus au gibet.

Ceci ne les dissuadera pas de fomenter une seconde Révolte mieux organisée. L'Histoire rappelle souvent que les conditions les plus brutales d'asservissements ne sont pas les plus propices à la Révolte. Particulièrement dans le cas d'esclaves, déracinés de leur terre, de leur culture, sans perspectives de fuite vers leur pays d'origine. Les Révoltes importantes ne se nourrissent pas que de désespoir, elles ont besoin de perspectives. Cette Insurrection eut lieu cinq ans plus tard, en 694. Elle fut plus importante que la première, et surtout mieux préparée. Les Zandj avaient un chef, un certain Rabâh (ou Riyâh ?), surnommé « Shîr Zandjî » (« le Lion des Zandj »), qui les travailla par une certaine propagande.
Cette fois, les Zandj furent rejoints par d'autres Noirs déserteurs des armées du calife, des esclaves gardiens de troupeaux venus du Sind en Inde et aussi d'autres originaires de l'intérieur du continent africain. Les Insurgés infligèrent dans un premier temps, une lourde défaite à l'armée du calife venue de Bagdad, avant d'être battus. Les armées arabes furent néanmoins obligées de s'y prendre à deux fois pour les écraser.

Quant à la troisième Révolte des Zandj, elle est la plus connue et la plus importante. Elle secoua très fortement le bas Irak et le Khûzistân, causant des dégâts matériels énormes et des dizaines (certaines sources parlent de centaines) de milliers de morts.
En septembre 869, sous les ordres d'un chef charismatique, Ali Ibn Mohammed surnommé « Sâhib al-Zandj » qui veut dire le « Maître des Zandj », prétendant descendre d'Ali, le quatrième calife, et de Fatima, la fille de Mohammed, plusieurs centaines d'esclaves se Soulevèrent contre le gouvernement central, basé à Samarra. L'homme était d'origines assez obscures, mais avait visiblement pu approcher les classes dirigeantes de son époque. Il était également un poète talentueux, instruit, versé dans les sciences occultes et socialement engagé dans des actions d'aide auprès des enfants. Il leur apprenait à lire et à se familiariser avec des matières comme la grammaire et l'astronomie. Ali Ibn Mohammed n'était pas zandj, mais allié providentiel des Africains. C'était un chef arabe qui réclamait l´Egalité de tous les humains, sans distinction de couleur. Cet ancien esclave blanc avait longtemps Fraternisé avec des asservis de toutes origines. Le discours d'Ali Ibn Mohammed, soulignant leur condition injuste et leur promettant la Liberté et la fortune, était renforcé par son adhésion à la secte des kharidijiques : il réclamait la suppression des barrières de classe, fondant un état communiste. Les conditions de vie abominables des esclaves les décidèrent à prendre parti pour la Révolte, que d'autres suivirent au nom d'un islam plus pur (une grande partie de l´armée, envoyée contre lui, ayant embrassée sa cause). Cette Rébellion sort donc du commun des Révoltes serviles. Elle a un chef instruit, un projet politique, un horizon social qui combine la Liberté, sous la bannière de l'Egalité.
Ali Ibn Mohammed avait déjà fomenté plusieurs Soulèvements dans d'autres régions du pays, avant de réussir, à la tête des Zandj, la plus grande Insurrection d'esclaves de l'histoire du monde musulman.
C'est donc sous son commandement, que les Zandj se Soulevèrent à nouveau lors de ce que la mémoire arabe retient comme étant la terrible guerre des Zandj.
On distingue nettement deux périodes dans cette Insurrection. La première (869-879) est la période de l'expansion et de la réussite pour les Insurgés, le pouvoir central n'étant pas en mesure, pour des raisons intérieures et extérieures, de les combattre efficacement.
A la tête d'une petite troupe, Ali avait investi un château. Là se trouvait des esclaves, il les emmena et dans les marais trouva encore une centaine d'autres esclaves. Les Révoltés s'organisent, se procurent des armes, et se fortifient dans des camps installés dans des endroits inaccessibles, d'où ils lancent des raids. Après un grand nombre d'embuscades et de batailles qui tournent à leur avantage (car les esclaves Libérés augmentent sans cesse l'armée des Insurgés), ils s'emparent temporairement des principales villes du bas Irak et du Khûzistân (al-Ubulla, Abbâdân, Basra, Wâsit, Djubba, Ahwâz etc.). Les troupes abbassides réoccupent sans mal ces villes que les Zandj ont prises, pillées et quittées. Mais elles sont incapables d'étouffer la Révolte, ou d'infliger une défaite décisive à un ennemi présent partout et nulle part. Une forte armée partie de Bagdad sous le commandement du général Abu Mansur, fut taillée en pièces par les Africains. Ces derniers vont également battre et mettre en fuite les quatre mille hommes de l'armée commandée par le général turc Abu Hilal. Un millier de ses soldats sera massacré tandis que de nombreux prisonniers ramenés par les Zandj seront à leur tour, mis à mort. Et comme le pouvoir de Bagdad eut d'autres problèmes plus urgents à résoudre, la question des Zandj pendant plusieurs années passa au second plan.
Les Insurgés s'emparèrent de 24 navires de haute mer qui remontaient vers Bassora. Cette Révolte avait fini par être populaire. Les Zandj réussirent à gagner la sympathie de nombreux paysans Libres et même de pèlerins de passage. Le Soulèvement prit rapidement de l'ampleur, les Bédouins et des mercenaires se joignant à la Révolte, et les Rebelles remportèrent des batailles contre les forces du calife. Ils bâtirent également une ville, Al-Mukhtarah, siège de leur commandement militaire et administratif, et prirent plusieurs autres villes importantes, notamment Al-Ubullah, port sur le Golfe Persique. Après s'être affranchis, ils organisèrent un embryon d'état avec une administration et des tribunaux. Dans cette nouvelle entité Autonome, ils appliquaient la loi du talion aux Arabes vaincus et aux soldats turcs, qui étaient réduits en esclavage et objet de trafic. Solidement installés, ils frappèrent leur propre monnaie, organisaient leur état tout en essayant de nouer des relations diplomatiques avec d'autres mouvements contemporains comme ceux des Qarmates de Hamdan Qarmat.
En fait la période était favorable à l'expansion et à la réussite pour les Insurgés. Bagdad la capitale était livrée à un indescriptible désordre, après le meurtre du calife Al-Mutawaki. Les officiers turcs de la garde prétorienne avaient imposé à sa suite, entre 870 et 874, quatre califes sans réel pouvoir et entièrement à leur merci. Dans de nombreuses provinces, les populations pauvres et souvent affamées défiaient épisodiquement l'autorité des gouverneurs. Quant aux régions situées sur les hauts plateaux du Kurdistan, sur les fars, au sud de l'Iran et le Sind au bord du golfe d'Oman, elles s'étaient tout simplement déclarées indépendantes du califat et dirigées par la dynastie de Ya qab al-Saffas (863 – 902). Il faut dire aussi que la zone des marais du bas-Irak, appelée le Khûzistân, était presque impénétrable. Ses nombreux canaux en interdisaient l'accès à de gros bâtiments capables de transporter des troupes. Cette région offrait également des refuges aux Révoltés, qui pouvaient apparaître aussi facilement qu'ils décrochaient devant un adversaire dérouté.

Les Zandj tiendront pendant près de 14 ans, avant d'être écrasés en 883, par une coalition de troupes envoyées par les califes locaux. Le nouveau calife Al-Mu'tamid confia à son frère, Al-Muwaffaq, une nouvelle armée qui fut défaite en avril 872.
Entre 872 et 879, alors qu'Al-Muwaffaq combattait l'expansion de la dynastie au pouvoir en Iran, les Rebelles prirent d'autres villes et s'établirent dans le Khuzestân.
La seconde période (879-883) n'est qu'une lente agonie avant l'écrasement final. À cette époque, les Zandj devinrent le principal souci du califat de Bagdad qui agit méthodiquement, nettoyant tout sur son passage, laissant les Zandj s'enfermer dans la région des canaux, où ils subirent un siège en règle. Une seconde offensive organisée en 879 aboutit à la reprise des villes conquises et en 883, grâce au renfort de troupes égyptiennes, Al-Muwaffaq écrasa cette Révolte. Malgré une Résistance acharnée pendant plus de deux ans de siège, l'ardeur des combattants africains devait progressivement retomber.
Ali Ibn Mohammed qui s'était proclamé Mahdi, descendant du prophète, avait fini par mettre en place des structures très hiérarchisées et particulièrement inégalitaires (principe de la trahison communiste, de ceux qui savent, et que les autres suivent les ordres). Rompant avec les principes qu'il affichait au départ de leur aventure, Ali Ibn Mohammed faisait des Noirs les principales victimes reléguées au bas de l'échelle sociale. Malgré ses intentions Egalitaires affichées au début de l'Insurrection, Ali fera que dans son organisation sociale, les richesses et les titres soient réservés à ses seuls compagnons blancs. Ceci explique que les Zandj finirent par ne plus savoir pourquoi (et finalement pour qui) ils se battaient. C'est l'exemple même de la trahison des idéaux, même chez les meilleurs, avec les plus bonnes intentions au départ : dès que le pouvoir est là et concentré, il fait tourner les têtes et corrompt les âmes les plus pures !
En face, les troupes adverses accueillaient les déserteurs à bras ouverts, avec honneur, en les comblant de cadeaux à la vue des assiégés. Et pour saper encore plus le moral des combattants, ils poussaient vers leurs défenses des embarcations remplies de têtes de leurs compagnons tués.
Finalement, Ali Ibn Mohammed fut tué et Al-Muwaffaq écrasa cette révolte et retourna à Bagdad avec la tête d'Ali.
Bien que la plupart des Résistants africains préféreront la mort les armes à la main plutôt que la reddition, ses plus proches compagnons et officiers seront faits prisonniers et transférés à Bagdad où ils seront décapités deux ans plus tard, alors que certains membres de sa famille finiront leurs jours en prison. Cependant, Al-Muffawaq frère du calife Al-Mutamid qui avait si longtemps combattu les Zandj, décida de gracier beaucoup d'entre eux qu'il incorporera dans les armées du calife, rendant ainsi hommage à la bravoure et à la combativité des Africains. Le résultat de ce conflit meurtrier fut la disparition des chantiers qui avaient vu le martyre des esclaves noirs, avec l'abandon des entreprises de dessalage des terres du marais. Et après cela il n'y eut presque plus jamais de culture de la canne à sucre dans cette région. En fait l'esclavage productif des Africains dans ce pays fut au demeurant un désastre. Par la suite, les esclaves noirs furent souvent remplacés par des esclaves slaves grâce au commerce des Radhanites.
Quant aux différentes Révoltes des Zandj, elles auront sonné le glas d'une manière générale, à l'exploitation massive de la main-d'œuvre noire dans le monde arabe. Ces Révoltes restent également dans la mémoire arabe, comme les évènements majeurs ayant sérieusement ébranlé les fondements mêmes de ce qui restait de l'empire de Mésopotamie et marqué le début de son déclin, bien avant le coup de grâce, qui sera porté par les envahisseurs mongols au XIIIème siècle. Si ce mouvement très particulier tient une place absolument à part, parmi les très nombreuses Insurrections dans l'histoire du Moyen Âge musulman, c'est parce qu'il a mis fin à l'unique essai dans le monde musulman, de transformation de l'esclavage familial en esclavage colonial.

899 : Révolution Arabe et formation de l´état communiste des Qarmates à al-Hasa.
Aux VIIIè et IXè siècles, de nombreuses Révoltes ont donc lieu en Iran et en Mésopotamie, se réclamant de l'héritage mazdakite et donc d'un Egalitarisme radical. Des Révoltes contre la misère causée par les impôts trop élevés ont également lieu en Arménie. Esclaves et parias de toutes sortes se Soulèvent aussi contre la misère dans les campagnes, c'est le mouvement des Zotts (Tsiganes) de Basse-Mésopotamie.
Le Xè siècle va fondre ces mouvements désordonnés, hétérogènes, en un vaste mouvement homogène : le Qarmatisme, qui se confondra à ses débuts avec le mouvement fâtimide, s'étendra de l'Iran et du Golfe persique, jusqu'à l'Égypte et à l'Afrique du nord, avec des ramifications jusqu'en Espagne. Tout le monde musulman s'en trouvera secoué. La prédication longtemps clandestine des Ismaéliens put se faire au grand jour dès lors que le califat abbasside perdit tout moyen de la réprimer. Des missionnaires (duat) syriens et irakiens jusqu'alors plutôt actifs dans les quartiers pauvres des grandes villes réussirent à obtenir la conversion de plusieurs tribus bédouines qui se mirent à leur service. Ainsi débuta le mouvement des Qarmates (vers 875).
Le fondateur de la dynastie fâtimide, Ubayd Allah al-Mahdi, était un imam chiite des Ismaéliens venu de Syrie qui se prétendait descendant du prophète Mahomet par sa fille Fâtima az-Zahrâ', et son gendre `Alî ibn Abî Tâlib, le quatrième calife renversé par les Omeyyades. Son surnom signifie « celui qui est guidé par dieu ». Ubayd Allâh al-Mahdî qui s'était installé au début à Kairouan, parvint à se rallier de nombreux partisans chez les Berbères et à étendre son autorité sur une grande partie du Maghreb, du Maroc à la Libye. Suffisamment puissant pour contester l'autorité du calife de Bagdad, il choisit une autre capitale en fondant la ville de Mahdiyya sur une presqu'île du Sahel tunisien il se proclama lui-même calife en 909. Ceci devait d'ailleurs encourager l'émir de Cordoue à faire de même en 929, établissant un califat omeyyade en Espagne.
À la différence des autres autorités musulmanes, les Fâtimides acceptèrent quiconque dans leur administration, non sur des critères d'appartenance tribale, ethnique ou même religieuse, mais principalement sur le mérite et la compétence. Les membres des autres obédiences de l'Islam étaient admis aux plus hautes fonctions, et cette Tolérance était même étendue aux Juifs et aux Chrétiens qui en étaient capables.
Toutefois, à la différence des Qarmates, ils semblent avoir assez rapidement abandonné leur discours Egalitaire pour une classique politique de puissance.

Mais c'est aussi une période où l'immense empire est secoué par une série incessante de Soulèvements, seules ses cinquante premières années ayant été relativement stables.
Sous les Abbâssides, les grands bénéficiaires de l'essor économique et social sont la classe des marchands et les milieux de la cour. Les marchands profitent de l'essor commercial dû au développement de grandes métropoles, de l'afflux d'or, de l'augmentation du crédit et de la hausse des prix. Les palatins ponctionnent les richesses par l'impôt et par leurs liens avec les banques. Mais alors que les villes voient se déployer des fastes inouïs, les masses populaires s'appauvrissent et les salaires sont loin de suivre la hausse des prix. Les écarts de revenus étaient considérables. Si on considère qu'au IXè siècle une somme de 360 dinars par an suffisait à faire vivre une famille, un soldat en touchait 500, un dignitaire religieux quelques milliers (avec lesquels il devait aussi payer son personnel) et un vizir plusieurs centaines de milliers. Mais au delà de cette inégalité, nombreux étaient ceux qui n'arrivaient pas à accéder au strict minimum (« Les simples ouvriers ou employés en tout cas étaient loin de toucher toujours pareilles sommes »).
Le sunnisme entame avec la période du califat abbasside la période de son organisation définitive. Dès le IXè siècle, on déclare « closes les portes de l'ijtihâd » (effort d'interprétation et d'élaboration de la loi) et on fait « de l'imitation fidèle (taqlîd) des anciens et des docteurs la base même de la foi ». Dès lors, le sunnisme tend à devenir une religion conservatrice alors que le chiisme dans sa version ismaélienne est une religion d'espoir et de Contestation, une idéologie apte à servir les intérêts des classes dominées.
Jusqu'au Xè siècle, les corporations d'artisans sont étroitement contrôlées par l'état, poursuivant le modèle instauré par l'empire byzantin (le ministerium, ou collegium). Mais peu à peu les corporations se détachent du pouvoir des gouverneurs et de leurs agents. Elles deviennent de véritables confréries disposant de leur propre organisation et tendant à s'opposer de plus en plus au pouvoir. Ces confréries ont des rites d'initiation, des serments secrets, des chefs élus (que l'on nomme « maîtres »), des conseils composés de ces chefs et une doctrine, aussi bien mystique que sociale.
Pour comprendre l'émergence du mouvement qarmate, il faut également le situer sur le plan religieux, ici étroitement entremêlé au plan social. Les Qarmates sont des chiites d'obédience ismaélienne. Les ismaéliens, parfois considérés comme des extrémistes (gholât) ont une lecture non littérale du Coran et considèrent que celui-ci a un sens caché qui ne peut être approché que par de longues études sous la tutelle d'un maître. Comme les autres chiites, ils croient également à l'existence d'un imâm caché (mahdi) La venue de celui-ci doit annoncer la fin des temps et l'avènement du royaume de dieu sur terre.

Dès 875, une propagande messianique annonçant la venue prochaine du mahdi se répand dans les milieux ruraux et bédouins. Le trait dominant de la propagande colportée par les missionnaires est la revendication de l'Egalité sociale (encore qu'on en exclut les esclaves) et d'une vie Fraternelle, avec communauté des biens. En 899, une crise doctrinale éclate chez les ismaéliens : ainsi naquit dans le Sawâd le mouvement qarmate, dont le chef sera Hamdân Qarmat Ibn al Ash'ath, secondé par son beau-frère Abdan. Hamdân Qarmat aurait été un laboureur vivant dans le Sawâd de Koufa (zone humide et irriguée de la Mésopotamie), Révolté contre les injustices sociales de l'empire abbasside, converti à l'ismaélisme en 874 par le dai (missionnaire) Hussain al-Ahwazi. À la mort de ce dernier, il reprend sa mission avec pour assistants son beau-frère Abdan bin al-Rabit, qui rédigera leurs premiers textes, et Zikrawayh bin Muhrawayh. Il prêche avec un succès certain dans la région de Koufa. Entre 886 et 894, il envoie Abû sa`yid al-Jannabi (???-913) en mission vers le Yemen et Bahreïn, futur siège de l'état qarmate.
Des ouvriers, des pâtres et des esclaves se Révoltent dans de nombreuses régions de l´Empire Arabe pour instaurer un régime communiste et mettent la doctrine de l'imâm caché au service d'une Révolution sociale. Ils s´emparent des idées de Qarmat qui avait fondé, en 890, en Mésopotamie, une communauté politique et religieuse, les Qarmates. Partie des régions pauvres du Golfe Persique, la Révolution triomphe dans l´Arabie Orientale et gagne de grandes parties de la Syrie, de la Mésopotamie et de l´Inde Septentrionale. Elle permet, en 899, aux Qarmates de fonder un état Autonome à al-Hasa, sur le Golfe Persique. Rassemblant les tendances Protestataires de ces IXè Xè siècles qui correspondent à un moment d'extrême développement commercial, industriel et urbain, regroupant en un mouvement d'ensemble les Grèves, les crises sociales et les Révoltes, le qarmatisme développe une doctrine originale, insistant sur la Liberté individuelle, le rejet de la loi formelle de l'Islam et l'affirmation du caractère relatif de tout système de relations humaines. Il se distingue aussi par son aspect moderne et novateur. Non seulement les idées qu'il défend sont contradictoires avec celles de la classe dirigeante mais elles se distinguent également d'une simple nostalgie d'un passé plus heureux. La conception de la religion des ismaéliens met en avant la dimension rationaliste de l'Islam. Par sa volonté, dieu s'est manifesté sous la forme de la Raison universelle véritable divinité des ismaéliens, dont l'attribut principal est la Science. Dès lors, l'âme s'efforce sans cesse d'acquérir la Science, afin de s'élever à la nature de la Raison. Sa transcription dans le champ politique par les Qarmates et la rencontre avec les Luttes des artisans ont donné lieu à la première idéologie socialiste.

Peu avant la mort de Qarmat, la Révolution est détournée par des dirigeants ambitieux (dont Al-Mahdi, qui fondera sa propre dynastie, les Fatimides, en Afrique du Nord) et des fanatiques religieux. Communiquant avec le centre du mouvement ismaélien uniquement par lettres, et du fait de la culture du secret entretenue par la crainte de la répression abbasside, c'est vers 890 seulement que Hamdân Qarmat a connaissance des prétentions d'al-Mahdi à l'imâmat (et à la création de la dynastie fâtimide), qu'il refuse d'accepter. Hamdân Qarmat disparait peu après lors d'un voyage vers Kalwadha près de Baghdad dont il ne revient pas. Son beau-frère Abdan est assassiné en 899 à l'instigation de Zikrawayh qui feint un temps la fidélité au premier des Fâtimides, avant de prendre contre lui la tête des troupes qarmates.

Abû Said al-Jannabi (???-913), né à Jannaba sur la côte de Fars (Iran), formé par Abdan, il est envoyé entre 886 et 894 au Yémen et dans la province de Bahreïn s'étendant le long de la côte occidentale du Golfe persique depuis Bassora jusqu'aux îles Awal (actuel Bahreïn), englobant le Koweït, Qatif et le Qatar. Soutenu par le clan de Rabi d'Abdul Qafs, il capture l'oasis de Qatif et arrive en 900 à Hajar (al-Hasa), siège du gouverneur abbasside. Après avoir repoussé les armées du calife, il prend enfin l'oasis en 903 et y installe son quartier général. Abû Said fonde alors un état (903-1077) aux prétentions Egalitaires – mais néanmoins esclavagiste – parfois qualifié de communiste, où il régna pendant une vingtaine d'années, assisté d'un conseil de direction composé de hauts fonctionnaires, état qui contrôla pendant un siècle la côte d'Oman. La communauté de Bahreïn se distinguait nettement par ses particularités. Au dualisme gnostique et à l'ésotérisme inspiré du néoplatonisme commun à tous les courants ismaéliens, ils joignent un programme social Révolutionnaire et Utopiste qui prône la redistribution des terres et la mise en commun des biens, répondant aux attentes de populations souffrant de l'inégalité économique qui s'est aggravée sous les Abbassides. Ils recueillent à cet égard aussi l'héritage du mazdakisme. Les influences persanes préislamiques ont pu comprendre une composante manichéiste. Abu Said est tué en 913 ; son fils Abul Kassim règne trois ans avant d'être assassiné par son jeune frère Abu Tâhir (907-944) en 916 lors d'une Révolte. Al-Hasa devient capitale de l'état qarmate en 926.
A la mort d'Abu Saïd en 913 et jusqu'au milieu du XIè siècle, l'Etat qarmate fut placé sous la direction d'un gouvernement collégial qui réunissait ses descendants ainsi que ceux de ses premiers partisans. La vitalité économique de cet état était assurée par les butins des campagnes militaires qarmates, par les droits de douane perçus sur tous les navires qui empruntaient les routes maritimes du golfe arabo-persique, ainsi que par les droits de protection payés par les caravanes du pèlerinage. L'excédent qui était dégagé de ces diverses opérations, ainsi que l'achat de plusieurs milliers d'esclaves noirs, permit l'épanouissement de cette société dont l'ordre et la justice suscitèrent l'admiration d'observateurs non-qarmates : les habitants, en effet, ne payaient ni impôts ni dîme, et toute personne qui s'était appauvrie ou endettée pouvait obtenir un prêt qu'elle pouvait rembourser lorsque sa situation s'était rétablie ; les prêts n'étaient jamais productifs d'intérêts, et toutes les transactions commerciales locales se faisaient au moyen d'une monnaie de plomb purement symbolique. La réparation des maisons était faite gratuitement par les esclaves des dirigeants, et des moulins étaient entretenus par le gouvernement pour moudre gratuitement le blé pour les habitants. Enfin, à partir de l'époque d'Abu Saïd, les prières, le jeûne et les autres pratiques musulmanes furent abolies, mais un marchand étranger fut autorisé à construire une mosquée à l'intention des visiteurs musulmans. Paradoxe à l'état pur, l'organisation sociale des Qarmates du Bahreïn était donc, pour résumer, une sorte de State esclavagiste, s'appuyant sur une économie parasitaire à l'extérieur et pratiquant à l'intérieur une forme de communisme, le tout sous les ordres d'une dynastie dont la doctrine religieuse avait pour conséquence la laïcisation de la société.

Les Qarmates n'ayant pas encore vu apparaître leur imam, ils semblent avoir été dans l'attente millénariste de la conjonction de Saturne et de Jupiter liée au cycle mazdéen, qui eut lieu le 27 octobre 928. Après une décennie de paix, Abu Tâhir va lancer des expéditions dévastatrices contre le Sud de l'Iraq et des attaques contre la caravane irakienne des pèlerins allant ou revenant de La Mecque. L'état qarmate du Bahreïn sera une menace constante pour le califat abbâsside et ses voies de communication vers le Sud. En 927, il menace même Baghdâd et parvient jusqu'en Djézireh, qu'il ravage. Deux ans plus tard, le 12 janvier 930, Abu Tâhir mène une expédition contre La Mecque ; il massacre les pèlerins, saccage la ville 17 jours durant, et emporte la Pierre Noire, arrachée à la Kaaba (qu'ils ne rendirent qu'en 951, brisée en sept morceaux : après la mort d'Abû Tâhir, les Qarmates du Bahreïn, après avoir rejeté des offres antérieures tant abbâssides que fâtimides, acceptèrent contre certains avantages et une importante somme versée par les Abbâssides de restituer la Pierre Noire à la Kaaba), afin de marquer de façon tangible la fin de l'ère musulmane et l'avènement de l'ère religieuse finale.
Peu après, les Qarmates reçurent leur mahdi en la personne d'un perse d'Ispahan, à qui Abu Tâhir aurait remis pour un temps le pouvoir. Il aurait proclamé l'abolition de la shariah (loi coranique) et ordonné de prier tourné vers le feu plutôt que vers La Mecque. De manière générale, ils semblent être allés loin dans l'abolition des rituels, comme le montre le peu de respect d'Abu Tâhir pour le hadj (« aller vers », pèlerinage : c'est pour les musulmans le pèlerinage aux lieux saints de la ville de La Mecque en Arabie saoudite). Les rites comme la prière du vendredi et les jeûnes n'étaient pas pratiqués à al-Hasa et toutes les mosquées avaient été fermées.
Le mouvement qarmate ne disparaîtra qu'au XIIè siècle. En tout état de cause, la doctrine qarmate reste assez largement méconnue, compte tenu du manque de sources et du caractère ésotérique de sa littérature (comme de toute la littérature issue de l'ismaélisme). Un fait est du moins certain : c'est l'intérêt porté par les auteurs de la secte aux classes artisanales et au monde du travail en général, à ses techniques et à son organisation. Ils exaltent la noblesse du métier manuel. La durée exceptionnelle de l'épisode qarmate montre qu'il n'était pas inéluctable que les classes dominantes l'emportent toujours. Il montre aussi que les aspirations Egalitaires et la volonté Révolutionnaire ne sauraient être considérées comme des produits de la Renaissance mais qu'ils sont constitutifs de l'Histoire des Peuples et présents dans toutes les civilisations.

Certains considèrent que des idées qarmates auraient indirectement influencé l'Occident, par exemple l'hérésie Cathare : le mouvement qarmate fait irrésistiblement songer aux mouvements millénaristes, communistes et Révolutionnaires qui sont apparus en Europe à la fin du Moyen-Age, et dont l'Anabaptisme est resté le plus célèbre (les adeptes refusent la soumission de la religion au prince : c'est à Zurich, dans l'entourage de Zwingli, que l'anabaptisme est né par rejet de l'église d'état et par envie d'Autonomie des sociétés. En effet, les anabaptistes veulent nommer eux-mêmes leur pasteur et se séparer institutionnellement du monde : le pasteur est élu Librement par la communauté et n'est pas investi du sacerdoce – fonction des augures, ces personnes qui étaient censées prédire l'avenir en interprétant notamment le vol des oiseaux, puis on est ensuite passé de ce sens à celui de fonction à caractère sacré ; on parle ainsi de sacerdoce d'un prêtre, ou encore de sacerdoce pontifical –, la séparation du monde est totale aussi bien religieusement que politiquement, un anabaptiste ne peut pas remplir de charge civile – droit de glaive –, il ne doit jamais prêter serment).
Depuis les croisades, le Haut-Languedoc était tourné vers l'Orient, et les comtes de Toulouse étaient comtes de Tripoli ; un commerce actif rapprochant par mer les trois croyances, chrétienne, juive, mahométane, il en résultait un syncrétisme de doctrines et de croyances ; enfin les mœurs et la foi équivoques des chrétiens en Terre Sainte, « corrompus » par le voisinage des « infidèles », avaient influé d'une manière notable sur les provinces du Midi. Pour d'autres, les grades d'initiations de ses confréries sont probablement à l'origine de la franc-maçonnerie occidentale. L'ismaélisme des Qarmates, influencé par le mazdakisme, se distingue par son messianisme, son millénarisme et le radicalisme de sa Contestation de l'inégalité sociale entre les humains Libres et de l'ordre religieux exotérique. On peut voir dans la propagande qarmate la source première du thème des trois imposteurs.

Cet ouvrage clandestin contre les religions officielles, qui jouit d'une grande popularité dans l'Europe du XVIIIè siècle, aurait parmi ses sources les plus anciennes des instructions concernant la propagande envoyée au début du Xè siècle à Abu Tâhir, lui expliquant comment réfuter Moïse, Jésus et Mahomet en montrant leurs contradictions.
Ce Traité des trois imposteurs ou Livre des trois imposteurs (Moïse, Jésus et Mahomet) est un ouvrage anonyme dénonçant la religion comme une tromperie ayant pour but le contrôle du Peuple et accusant les deux prophètes juif et musulman ainsi que le messie chrétien d'imposture délibérée. Il jouit d'une célébrité certaine dans l'Europe du XVIIIè siècle où plusieurs versions circulaient clandestinement, dont une rédigée en français, plus connue sous le nom de La Vie et l'esprit de M. Benoit Spinoza ou L'Esprit de Spinoza. Bien qu'une des versions porte la date de 1598 et que des rumeurs prétendent qu'un tel traité aurait existé dès le milieu du Moyen-Âge, le premier Traité des trois imposteurs pourrait n'être apparu qu'au XVIIè siècle. Il semble néanmoins certain qu'il repose sur des sources orales et écrites antérieures dont certaines sont très anciennes : Philon, Contra Celsum d'Origène, textes qarmates. La thèse des trois imposteurs, connue en Europe dès le XIIIè siècle, a été attribuée à diverses personnes suspectées d'athéisme ou accusées de blasphème ou d'hérésie. Parmi les noms proposés comme auteur de l'idée ou de l'ouvrage : Averroès, Frédéric II, Boccace, Pomponazzi, Machiavel, l'Arétin, Michel Servet, Jérôme Cardan, Giordano Bruno, Tommaso Campanella, Vanini, Hobbes, Spinoza, le baron d'Holbach, pour s'en tenir aux plus célèbres. Il a d'ailleurs été récemment démontré que ce Traité des trois imposteurs / Esprit de Spinoza était pour partie composé d'extraits traduits et juxtaposés provenant des Dialogues de Jules César Vanini, de l'Ethique et du Traité théologico-politique de Spinoza, du Léviathan de Hobbes, ainsi que d'autres ouvrages appartenant à la tradition intellectuelle du Libertinage érudit – tous ces fragments, qui sont bien sûr reproduits sans indication d'origine, formant un collage soigneux de textes allant dans le même sens. Beaucoup de spécialistes ont donc conclu à l'inexistence de ce livre, qui n'aurait été qu'une sorte de fantasme Collectif auquel le siècle des Libertins érudits, et lui seul, aurait prêté une réalité éditoriale. Notons que l'on trouve parmi les diatribes antireligieuses de Nietzsche ce passage qui est tout à fait dans l'esprit du Traité des trois imposteurs du XVIIIè siècle : « La “loi”, la “volonté de Dieu”, le “livre sacré”, l' “inspiration” – des mots qui ne désignent que les conditions qui permettent seules au prêtre d'arriver au pouvoir et de s'y maintenir –, ces idées se trouvent à la base de toutes les organisations sacerdotales, de tous les gouvernements ecclésiastiques et philosophico-ecclésiastiques. Ce “saint mensonge”, commun à Confucius, au livre de Manou, à Mahomet et à l'Eglise chrétienne, se retrouve chez Platon. “La vérité est là” : cela signifie partout où l'on entend ces mots, le prêtre ment… ».

Parmi ceux qui furent les premiers soupçonnés en Europe d'avoir tenu ces propos ou même de les avoir développés en un traité blasphématoire à l'égard des religions juive, chrétienne et musulmane, figure l'empereur du saint empire romain germanique et roi de Sicile Frédéric II Hohenstauffen (ou son secrétaire Pierre des Vignes). En 1239, il fut accusé par Grégoire IX (qui l'appela même l'Antéchrist ; il fut excommunié deux fois) d'en avoir exprimé l'idée blasphématoire en déclarant que Moïse, Jésus et Mahomet était les plus grands imposteurs de l'humanité. Par ses contemporains, il avait été surnommé stupor mundi (l'émerveillement du monde), au point qu'on attendait même son retour après sa mort (son personnage était alors confondu avec celui de son grand-père Frédéric Barberousse). En effet, il avait reçu une éducation multiculturelle et parlait neuf langues : le latin, le grec, le sicilien, l'arabe, le normand, l'allemand, l'hébreu, le yiddish et le slave. Il accueillait des savants du monde entier à sa cour et portait un grand intérêt aux sciences et aux arts. Athée notoire, fasciné par la culture arabe, l'empereur accueillait beaucoup de philosophes arabes à sa cour, qui était un centre actif de la Liberté de pensée, de la science rationnelle, de l'indifférence religieuse et de l'hostilité à la papauté (il arriva même à un partage équitable, avec son ami le sultan al-Kamel, de Jérusalem pour les trois religions du livre). Or le comparatisme religieux du Traité, qui condamne d'un même mouvement les religions juive, chrétienne et musulmane ainsi que l'esprit de libre examen hérité du rationalisme antique fait penser que le livre a une origine arabo-musulmane. Ainsi, l'ouvrage à l'époque de l'empereur fut attribué à Averroès, dont la philosophie rationaliste était faussement considérée comme athée. Si le XIIIè siècle a pu étudier sous le même rapport les trois monothéismes (et le mensonge qui leur est consubstantiel), c'est parce que l'apparition de l'islam en tant que dernière religion révélée imposait l'analyse comparée de ses dogmes et de ceux du christianisme et du judaïsme. Le mélange des trois monothéismes en Andalousie, du VIIIè au XIIIè siècle, est aussi une autre cause de cette facilité avec laquelle la comparaison des religions s'offre à l'esprit des musulmans. Aux yeux de l'Occident médiéval, c'est ce comparatisme, combiné sans doute avec l'esprit de libre examen des opinions hérité du rationalisme antique, qui a fait passer la philosophie arabe pour une philosophie athée. De là naquit en particulier la légende d'un Averroès incrédule, à qui l'on attribua le mot suivant, fort proche du thème du De tribus impostoribus : « Il y a trois religions […] dont l'une est impossible, c'est le christianisme ; une autre est une religion d'enfants, c'est le judaïsme ; la troisième est une religion de porcs, c'est l'islamisme ». En fait, comme l'affirme Renan, « chacun glosait à sa manière et faisait penser à Averroès ce qu'il n'osait dire en son propre nom ».
Le Traité est un exposé systématique d'irréligion, d'inspiration déiste. Il fait d'abord l'étiologie (école philosophique de l'Antiquité qui s'intéressait à l'étude des causes) de la religion, énumérant tous les motifs qui poussent les humains à s'écarter de la « droite raison » et dénonçant « ceux à qui il importait que le Peuple fut contenu et arrêté par de semblables rêveries ». Ensuite, il s'attaque aux trois supposés prophètes et aux textes sacrés. La Bible est critiquée comme un tissu de fragments cousus ensemble en divers temps, ramassés par diverses personnes et publiés de l'aveu des rabbins, qui ont décidé, suivant leur fantaisie, de ce qui devait être approuvé ou rejeté, selon qu'ils l'ont trouvé conforme ou opposé à la loi de Moïse.
Pour autant, on peut faire remonter l'origine du Traité à des arguments de propagande religieuse employés par Abu Tahir Al-Djannabi (907-944), troisième souverain du royaume qarmate de Bahreïn. Il aurait dit : « En ce monde, trois individus ont corrompu les humain : un berger (Moïse), un médecin (Jésus), et un chamelier (Mahomet). Et ce chamelier a été le pire escamoteur, le pire prestidigitateur des trois ». C'est la donnée même de la légende des « Trois Imposteurs », fixée ainsi vers 1080 au plus tard (soit au moins cent cinquante ans avant son apparition dans la Chrétienté occidentale).
Ce traité comporte un épisode de la vie de Mahomet qu'on retrouve dans plusieurs ouvrages du XVIIè siècle. Voici cet épisode : afin d'abuser le Peuple, Mahomet avait demandé à l'un de ses compagnons de se dissimuler dans une fosse, d'où l'homme parlerait, invisible, afin de faire croire au Peuple que la voix de dieu s'exprimait en faveur de Mahomet. Mais un jour, ce dernier, « se voyant suivi d'une foule imbécile qui le croyait un homme divin », et craignant que son complice ne révèle l'imposture, accabla celui-ci de promesses et « lui jura qu'il ne voulait devenir grand que pour partager avec lui son pouvoir, auquel il avait tant contribué ». A force d'arguments et de cajoleries, il finit par le persuader de se cacher à nouveau dans la fosse aux oracles. « Trompé par les caresses de ce perfide, son associé alla dans la fosse contrefaire l'oracle à son ordinaire ; Mahomet passant alors à la tête d'une multitude infatuée, on entendit une voix qui disait : “Moi, je suis votre dieu, je déclare que j'ai établi Mahomet pour être le prophète de toutes les nations ; ce sera de lui que vous apprendrez ma véritable loi, que les Juifs et les Chrétiens ont altérée.” Il y avait longtemps que cet homme jouait ce rôle, mais enfin il fut payé par la plus grande et la plus noire ingratitude. En effet, Mahomet, entendant la voix qui le proclamait un homme divin, se tournant vers le Peuple, lui commanda, au nom de ce dieu qui le reconnaissait pour son prophète, de combler de pierres cette fosse, d'où était sorti en sa faveur un témoignage si authentique, en mémoire de la pierre que Jacob éleva pour marquer le lieu où dieu lui était apparu. Ainsi périt le misérable qui avait contribué à l'élévation de Mahomet ; ce fut sur cet amas de pierres que le dernier des plus célèbres imposteurs a établi sa loi ». L'origine de cette histoire, qui constitue l'essentiel du passage consacré à Mahomet dans le Livre des trois imposteurs, est bien entendu d'origine arabe.
On trouve en effet un récit analogue dans l'Histoire générale du grand historien arabe Ibn al Athir (1160-1233). Des extraits de ses Annales ont été reproduits, en appendice, par le baron de Slane dans sa traduction de l'Histoire des Berbères d'Ibn Khaldoun (1332-1406) ; ces extraits racontent que « lors du siège de Tinmal par le réformateur marocain Ibn Tumart (1078-1130), qui se proclama le « Mehdi » [mahdi] des Almohades vers 1121, plusieurs milliers d'habitants périrent. Comme les principaux habitants voulurent un raccommodement avec l'émir des musulmans, le Mehdi prit des mesures contre eux et en 1125 il eut recours aux services d'un de ses agents nommé Bashir al Wansharisi. Ibn Tumart montra un feint étonnement et demanda à Bashir ce qui lui était arrivé. Dans une scène qui remplit d'admiration les assistants, celui-ci répondit […] que dieu lui avait communiqué une lumière par laquelle il pouvait distinguer les hommes prédestinés au paradis d'avec les réprouvés, gens voués à l'enfer. Bashir prétendit même que dieu avait ordonné à Ibn Tumart de faire mourir les réprouvés et que pour prouver la vérité de ses paroles, il avait fait descendre plusieurs anges dans le puits. Après avoir entendu ces paroles, tout le monde s'y rendit. Ibn Tumart fit alors une prière et prononça ces mots : “Anges de Dieu ! Bashir al Wansharisi dit-il la vérité ?” Des individus qu'il avait fait secrètement cacher dans le puits répondirent oui. Ayant reçu ce témoignage, Ibn Tumart se tourna vers le Peuple et lui dit : “Ce puits est pur et saint, car les anges y sont descendus ; aussi ferions-nous bien de le combler pour empêcher qu'il soit souillé par des ordures”. Alors tous les assistants s'empressèrent d'y jeter des pierres : le puits fut comblé. C'est là, d'après Ibn al Athir, une des façons dont Ibn Tumart raffermit complètement son autorité et se débarrassa de 7000 individus qui lui avaient donné ombrage ».
D'après Ibn al-Athir, à son époque (c'est-à-dire entre la fin du XIIè siècle et le début du XIIIè siècle), il circulait au Maghreb plusieurs versions de la même histoire. Par le jeu du changement continuel propre à la mémoire des récits, il est fort probable que l'imposture d'Ibn Tumart racontée dans le monde arabe soit devenue en Europe l'imposture de Mahomet lui-même, sans qu'on sache à quel moment précis le change s'est produit.
La translation géographique et narrative de cette anecdote livre donc aujourd'hui la dernière preuve de l'origine arabe de la légende De tribus impostoribus.

Jamais, sans doute, une légende n'aura eu une telle force pratique dans l'Histoire. En effet, le blasphème des Trois Imposteurs procédait pour la première fois à l'attaque du judaïsme, du christianisme et de l'islam sur un même front, autorisant par conséquent le passage de la critique des formes particulières de la religion au combat contre son essence universelle. La place de ce traité mythique dans l'histoire de la philosophie n'est donc pas univoque : il est certes le produit d'esprits qui aspiraient à s'affranchir du pouvoir temporel et spirituel des religions, mais il a aussi contribué, en tant que tel, à produire cette aspiration (et l'énergie qui fut dépensée à le rechercher n'est pas le moindre signe de ce besoin impérieux de Liberté). Il a ainsi ouvert la voie de l'athéisme véritable : non pas celui, trop timoré, d'un Diderot ou d'un La Mettrie, mais celui de Jean Meslier (1664-1729), auteur d'un formidable Mémoire tout entier consacré à la démolition des cultes, ou celui du marquis de Sade (1740-1814), dont la fureur antireligieuse a couvert tant de pages. Cet athéisme là portait en lui bien plus qu'un refus métaphysique des dogmes religieux : il était une égale et furieuse réprobation de tout ce qui se présente comme une entrave à la Liberté native de l'humain, qu'il s'agisse d'une tyrannie d'ordre religieux, politique ou intellectuel. En un mot, cet athéisme portait en lui la Révolution. Toujours est-il que c'est bien la civilisation arabe qui a fourni à l'athéisme européen cette arme cruciale, la première qui fut employée dans une guerre de plusieurs siècles contre les illusions et les infamies de la religion. Et il est plus que jamais nécessaire de le rappeler aujourd'hui, en un moment où les suppôts des imposteurs se disputent la direction des foules sur les lieux mêmes de leurs premiers forfaits.

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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22 juillet 2009 3 22 /07 /juillet /2009 14:50

Qui dit dogmes dit Contestation(s), et même Révolution(s) !
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-IIè siècle à -70 : Les Esséniens ancêtres des communistes
Les Esséniens étaient les membres d'une communauté juive, fondée vers le -IIè siècle. Les principaux groupements s'établirent, semble-t-il, sur les rives de la mer Morte (où l'on retrouva leurs fameux manuscrits).
Le plus marquant dans cette communauté était la mise en commun et la répartition des biens de la Collectivité selon les besoins de chaque membre. Le shabbat était observé strictement, comme la pureté rituelle (bains à l'eau froide et port de vêtements blancs). Il était interdit de jurer, de prêter serment, de procéder à des sacrifices d'animaux, de fabriquer des armes, de faire des affaires ou de tenir un commerce. Les membres, après un noviciat de trois ans, renonçaient aux plaisirs terrestres pour entrer dans une sorte de vie monacale.
Ils vivaient selon des règles strictes :
* fausse déclaration de biens : un an d'exclusion ;
* mensonge, ou scène de colère contre un autre membre de la communauté : 6 mois.

-4 / -30 : Jésus le Contestataire, le Révolutionnaire Pacifiste, le défenseur intransigeant des pauvres.
La foi de Jésus est acceptation, elle ne comporte ni récrimination, ni Révolte, en tout cas envers Yahweh. Sa prédication pourtant ne cesse de s'affirmer comme un cri de Contestation, dirigée dans la ligne des prophètes contre la tradition, contre les puissants et les riches de son temps, sans pour autant mettre en question la condition de l'humain. Elle s'en prend à la tradition figée, soit pour l'aggraver, soit pour l'assouplir. Ainsi, Jésus se montre à certains égards plus rigoureux que les Anciens (il tient pour un péché mortel l'adultère et prohibe le divorce), mais il s'oppose au culte abusif du Sabbat qui empêcherait de porter secours aux malheureux, « car le Sabbat est fait pour l'humain et non l'humain pour le Sabbat ».
Tout en déclarant qu'il n'est pas venu abolir la loi et les prophètes mais les accomplir, il apporte dans la morale juive des innovations essentielles. Et celles-ci ne vont pas dans le sens d'une Révolution active, mais plutôt dans le sens de la non-Résistance que recommanderont Gandhi et Tolstoï. Il allait à l'encontre du « bon sens populaire » qui aurait acclamé d'abord en Jésus l'Insurgé contre le colonisateur romain.

La Contestation vise aussi les traditions familiales, singulièrement sacrées chez les compatriotes de Jésus. Il affiche un détachement surprenant lorsqu'on lui parle de sa mère et de ses frères et sœurs, comme pour marquer, comme il est de règle chez les militants engagés, que la parenté familiale doit toujours céder à celle de la Lutte Commune.
Il n'a même aucun respect pour les morts quand un de ses disciples lui demande d'ensevelir son propre père (« Suis-moi et laisse les morts ensevelir les morts »).
Autant de traits rapportés par les Evangélistes qui avaient de quoi choquer les Juifs attachés à ces traditions qu'ils tenaient pour les plus saintes.

Après cette note insolite dans le langage philosophique et religieux du monde, Jésus n'innovait pas moins, en détourant ses frères juifs de la servitude du travail.
La doctrine eut beaucoup de succès parmi les esclaves auxquels on promettait une Egalité dans le Christ (tout en leur prêchant la soumission à leurs maîtres, « même s'ils ont l'humeur difficile ».
Vient ensuite la Contestation de la richesse, avec la parabole du jeune homme riche que Jésus voudrait agréger à sa troupe, à condition qu'il vende tous ses biens et les partage entre les pauvres. La malédiction de la richesse et même du bonheur extérieur s'exprime avec une extrême violence.
De cette malédiction de la richesse et du simple négoce, de modestes marchands (ceux du Temple) vont se trouver victimes. Quand Jésus renverse leurs tables de changeurs, on se croirait en présence d'un commando Gauchiste. Cette Contestation judéo-chrétienne, même assortie de ces prudentes restrictions, n'était pas du goût du pouvoir ; il voyait en elle un élément de Subversion dangereuse, encore qu'elle eut des amis et des complices jusque « dans la maison de César » (Poppée, l'épouse de Néron, passait pour être convertie).
La plupart des sectes juives et les fondateurs du christianisme se sont opposés de manière assez radicale à l'accaparement des richesses par une minorité de la société. Cette forme de « communisme » inspiré des valeurs religieuses n'a pas été le monopole du monde judéo-chrétien, loin s'en faut.

340 à 429 : Révoltes des donatistes et des Circoncellions en Afrique du Nord.
Vers 340, des bandes d'ouvriers agricoles itinérants, les Circoncellions (« ceux qui rôdent autour des greniers »), se dressèrent contre les propriétaires terriens, les forçant par la violence à annuler les dettes et affranchir les esclaves.
La Rébellion des Circoncellions commença au début du IVè siècle, parallèlement au mouvement donatiste, mais sans aucun lien avec celui-ci. Il faut rappeler que malgré l'édit de Caracalla, fils de l'empereur d'origine numide Septime Sévère, qui octroyait le droit de cité romaine, beaucoup de Numides supportaient mal la domination romaine et refusaient une église soumise à l'empereur. Ils ne croyaient pas à un empereur chrétien et rejetaient une église impériale, une église romaine.
Cette querelle d'origine théologique oppose en Afrique du Nord donatistes et catholiques. Mais derrière cette querelle, on entrevoit des oppositions de classes ; il ne s'agit pas de violences désordonnées mais d'une agitation sociale caractérisée qui trouve sa source dans les couches les plus misérables de la population. Elles se trouvent devant le grand problème tragique de toute l'antiquité : celui des dettes et donc de l'esclavage pour règlement des créances. Elles veulent obtenir l'annulation des créances et l'affranchissement des esclaves. Dans ce conflit, l'évêque Optat et saint Augustin nous montrent que l'église s'est mise du côté des riches contre les pauvres.
La situation des campagnes vers 340, vue par Optat, premier évêque catholique à entreprendre une polémique contre les donatistes :
« Lorsque ces individus vagabondaient de lieu en lieu, et qu'Axido et Fasir se faisaient donner par ces insensés le nom de chefs des saints, personne ne pouvait être tranquille au sujet de ses propriétés. Les reconnaissances de dettes n'avaient plus aucune valeur ; aucun créancier ne pouvait exiger le paiement de ce qui lui était dû. Tout le monde était frappé de terreur par les lettres de ceux qui se vantaient d'être les chefs des saints, et si l'on tardait d'obéir à leurs injonctions, une bande en délire s'abattait soudain et, précédée par la terreur qu'elle inspirait, environnait de dangers les créanciers. Ainsi, ceux qu'on aurait dû prier, en raison de leurs prêts, étaient contraints par la crainte de la mort à s'humilier au rôle de suppliants. Chacun se hâtait de renoncer aux créances même les plus importantes, et l'on comptait comme un gain d'avoir échappé à leurs coups. Les routes non plus n'étaient pas sûres : des maîtres jetés à bas de leur voiture coururent comme des esclaves devant leurs propres valets assis à la place des maîtres. Sur leur décision et leur ordre, la situation était renversée entre les maîtres et les
esclaves ».

Comme partout, le schisme donatiste divisa la société, pendant plus de cinquante ans, ralentissant la vie économique des cités. À cette époque, l'empereur Constant Ier envoya en Afrique deux commissaires chargé d'apaiser les querelles religieuses en distribuant des secours aux communautés. L'évêque Donat, toujours en place, refusa tout subside, rejetant l'ingérence du pouvoir dans son église. La tournée des commissaires dégénéra en affrontements armés contre les donatistes.
Constant Ier décide de réduire par la force d'une part les donatistes, d'autre part les Circoncellions. La répression, brutale, n'aboutit qu'à unir les donatistes et les Circoncellions, jusque-là divisés : c'est seulement lorsque les donatistes comprirent que leurs revendications débordaient, de loin, le domaine religieux, qu'ils cherchèrent à se rapprocher des Circoncellions. Ce fut une nouvelle forme de
Résistance : en 347, ces ouvriers agricoles et esclaves se Soulevèrent contre leurs exploiteurs romains et l´église.
Cette catégorie d'ouvriers agricoles d'origine numide, incités à la Révolte par une profonde misère, eurent Axido et Fasir comme chefs. Ils prônaient la mise en pratique des idées chrétiennes par un ordre social de type communiste.

L'unité de l'église fut sauvegardée au concile d'Hippone en 414, grâce à l'œuvre unificatrice de Saint Augustin. Il s'agit d'un écrivain romain d'origine berbère, un des principaux pères de l'église latine et l'un des 33 docteurs de l'église. Après Saint Paul, il est considéré comme le personnage le plus important dans l'établissement et le développement du christianisme. Saint Augustin est le seul père de l'église dont les œuvres et la doctrine aient donné naissance à un système de pensée : l'augustinisme. Son influence est marquée à travers les âges, depuis Paul Orose jusqu'à Paul Ricœur, en passant par Anselme de Cantorbéry, Thomas d'Aquin, Luther, Calvin, Pascal, Adolf von Harnack, Hannah Arendt. Elle fut immense sur toute l'histoire de l'Église en Occident : l'augustinisme imprégna en effet toute la réflexion philosophique et théologique médiévale, puis alimenta les débats lors de la Réforme protestante, puis encore le jansénisme. Les débats suscités par l'interprétation de l'augustinisme ont largement contribué aux conceptions modernes de la Liberté et de la nature humaine.
En 417, saint Augustin écrit au comte d'Afrique Boniface, chargé de la répression du donatisme :
« Avant que les empereurs catholiques n'aient institué ces lois, la doctrine de la paix et de l'unité du Christ se développait peu à peu, et selon l'instruction, le désir ou les possibilités de chacun, on s'y ralliait même dans leur parti, à une époque où pourtant, chez eux, des bandes insensées d'individus sans foi ni loi troublaient le repos des innocents pour des causes variées. Quel maître ne fut pas alors contraint de craindre son esclave s'il allait se mettre sous leur protection ? Qui donc osait seulement menacer un de ces destructeurs, ou celui qui le protégeait ? Qui pouvait exiger le remboursement de ceux qui pillaient ses celliers, ou de n'importe quel autre débiteur s'il implorait leur secours et leur défense ? Par crainte des bâtons, des incendies et d'une mort imminente, on déchirait les actes d'achat des pires esclaves pour leur accorder la Liberté ; arrachées de force, les créances étaient rendues aux débiteurs. Ceux qui avaient méprisé leurs rudes avertissements étaient contraints par des coups plus rudes encore à faire ce qu'ils leur enjoignaient. Les maisons des gens innocents qui les avaient offensés étaient rasées ou incendiées. Des chefs de famille d'une naissance honorable et d'une éducation raffinée survécurent à peine à leurs coups ou, enchaînés à une meule, furent contraints à coups de fouet de la faire tourner comme des bêtes ».

Cependant, malgré la rigueur de la répression, la Révolte des Circoncellions se poursuivit jusqu'à l'arrivée des Vandales en 429. Ils seront impitoyablement massacrés.

377 : Les Wisigoths, fuyant l´avancée des Huns, s´installent au sud du Danube dans l´empire romain. Exploités par les classes dirigeantes romaines, ils finissent par se Révolter.
A la demande de Fritigern, l'empereur Valens accorda le droit à près de 200 000 Wisigoths désarmés de s'installer en Thrace. Mais les soldats et les marchands romains peu scrupuleux, les considérant comme des vaincus à leur merci, exercèrent de nombreuses exactions et de nombreux abus à leur encontre. En effet, les marchands qui ravitaillaient les nouveaux venus pratiquaient des prix exorbitants et prohibitifs acculant les Wisigoths à la famine. La disette qui harcelait les émigrants suggéra l'idée à ces misérables de la plus infâme des spéculations. Ils firent ramasser autant de chiens qu'on put en trouver et les vendaient aux pauvres affamés au prix d'un esclave la pièce. Des chefs en furent réduits à livrer ainsi leurs propres enfants.
C'est pourquoi, très rapidement, la famine et les exactions romaines poussèrent les Wisigoths de Fritigern à la Révolte en 377. Voilà les Goths qui se répandent de tous côtés dans la Thrace, avec précaution cependant et en se faisant indiquer par leurs captifs et leurs recrues volontaires les plus opulentes bourgades, celles notamment où abondaient les vivres. Leur audace habituelle était encore accrue par la présence de renforts nombreux de leurs compatriotes qui leur arrivaient chaque jour, les uns achetés autrefois par les Romains aux marchands d'esclaves, les autres livrés, depuis la traversée du Danube, par leurs parents affamés, ou échangés contre un peu de pain ou de vin de rebut. Ils furent aussi rejoints en grand nombre par beaucoup de ceux qui exploitaient les mines d'or, écrasés par les redevances (des colons établis dans les mines d'or, moyennant le paiement de lourdes redevances). Ces transfuges étaient accueillis avec empressement par les Goths, qui, par leur ignorance des lieux, en tirèrent de grands services pour découvrir les approvisionnements cachés et les refuges secrets de la population. Tout fut mis à feu et à sang.

En défaisant une petite armée romaine, ils s'approprièrent des armes et purent ainsi vaincre l'empereur Valens venu les anéantir lors de la bataille d'Andrinople en 378.
Pour la première fois dans l'histoire romaine, l'armée romaine fut battue, lors d'une bataille rangée, par des barbares. La situation s'aggravant à la suite d'une série d'échecs, l'empereur Valens s'avance contre les Goths avec une armée d'élite. La bataille s'engage devant Andrinople et tourne au désastre. L'empereur lui-même trouve la mort. Il est avéré qu'un tiers à peine de l'armée romaine survécut à cette boucherie ; et nulle part, si l'on excepte la bataille de Cannes, les annales ne font mention d'un pareil désastre.
L'humiliation de cette défaite suscita un vif sentiment d'hostilité vis à vis des Goths dans l'Empire d'Orient et engendra plusieurs pogroms dans les armées romaines contre des soldats Goths. De plus, cette cinglante défaite qui vit la mort de l'empereur Valens, permit aux Wisigoths de pénétrer plus avant dans l'empire. Les Goths revendiquaient désormais une réelle installation dans l'empire romain avec un statut honorable Egalitaire avec les Citoyens romains et non plus en tant que vaincus. En fait, ils espéraient garder leurs Libertés et tous leurs Droits, c'est-à-dire créer un véritable royaume Autonome au sein de l'empire romain.
Pour mieux soutenir leurs revendications et obtenir une installation légale, ils ravagèrent de 378 à 382 l'empire d'Orient, alors particulièrement affaiblit militairement par la bataille d'Andrinople. Les Wisigoths dévastèrent ainsi la Pannonie et la Thrace en 379. Pire, sous la conduite de Fritigern, une coalition de Wisigoths, Ostrogoths et Alains se forma en 380 et dévasta la Pannonie et la Macédoine, pilla la Thessalie, l'Épire et la Grèce. Mais Fritigern mourut ou bien fut déposé en 381 et son successeur, Athanaric II, traita avec Théodose Ier. Ce n'est qu'en 382 qu'un nouveau traité signé par Théodose Ier les installa près du Danube, en Mésie, les intégra dans l'armée romaine, leur accorda une large Autonomie, leur octroya des terres sous le statut de colons près du limes, et paya un tribut annuel sous forme d'un ravitaillement alimentaire annuel, l'annone. Toutefois, Théodose Ier refusa de leur accorder un territoire spécifique Autonome qui pouvait menacer l'intégrité de l'empire.

435 à 437 : Révoltes des Bagaudes, des ouvriers agricoles gaulois se Révoltent.
Tibatto (412 à 437) était le chef de la Révolte des Bagaudes (dérive du celtique bagad, qui signifie troupe, attroupement). Il entraîna les paysans esclaves, asservis ou « Libre » au combat contre l´exploitation des grands propriétaires terriens et du régime de tortures auxquelles ils étaient exposés. Il fut incarcéré et périt après l´échec du Soulèvement.

Les bagaudes (bagaudae en latin) étaient, sous l'empire romain du IIIè et IVè siècle, le nom donné aux bandes armées de brigands, de soldats déserteurs et de paysans sans terre qui rançonnaient le nord-ouest de la Gaule. Le poids de la fiscalité romaine conjugué à la misère causée par les pillages des barbares semble être, pour la plupart de ces hommes, le motif de vouloir vivre de rapines.

En 284 (ou plus tôt selon les auteurs) sont apparues les premières bagaudes menées par Aelianus dans une Gaule du Nord à peine remise des ravages de l'invasion germanique de 276. Des paysans gaulois se Révoltèrent contre l'administration impériale. Ils prirent Autun et la saccagèrent. Contenus quelque temps par Aurélien et Probus, ils se Révoltèrent de nouveau sous Dioclétien, ayant à leur tête un certain Amandus. Elles furent vaincues en 286 par l'empereur Maximien Hercule.
Les Révoltes bagaudes reprirent au IVè siècle, lors des invasions germaniques en Gaule et en Espagne. Les ravages exercés sur la population rurale et urbaine, et le désordre développé par le recul de l'autorité impériale parfois remplacée par des dominations barbares moins assurées induisirent de nouveau le regroupement de bandes armées de paysans ruinés et de déserteurs, auxquelles se joignirent depuis les villes des esclaves fugitifs et des citadins endettés, luttant pour leur survie ou tentés de se joindre aux pillages des barbares. Certains historiens y ont vu aussi des aspirations Autonomistes contre l'empire romain, dans les interactions entre les bagaudes et les réfugiés bretons d'Armorique ou les tribus basques en Espagne. Mais la faim et l'appât du gain facile semblent des motivations suffisantes lors d'une telle époque de bouleversement.

L'empire romain est en pleine décrépitude, soumis aux invasions des Wisigoths et des Huns. En 435, Tibatto le Breton est le chef d'une bagaude, un groupe de bandits armés composé de paysans ruinés auxquels se sont joints des esclaves Révoltés, qui, selon la Chronica gallica, provoqua la sécession de la Gaule ultérieure et à laquelle se joignirent tous les esclaves. Tibatto est vaincu et tué en 437 sur les bords de la Marne au lieu Bagaudarum castrum aujourd'hui appelé Saint-Maur-des-Fossés, près de Paris. Les fossés en question étaient ceux qui protégeaient leurs camps, spectaculaires tranchées de 600 mètres de long. Une porte de Paris du côté de St-Maur reçut, en mémoire des Bagaudes, le nom de porta Bugaudarum, et, par abréviation, porta Bauda ; elle était située sur le terrain appelé depuis place Baudoyer (derrière l'hôtel de ville de Paris actuel).

Peu après cette date, une Révolte bagaude fut réprimée en Espagne par les Wisigoths, sur ordre des autorités romaines.
En 448, une nouvelle bagaude en Gaule centrale est dirigée par un médecin nommé Eudoxe. Battu, il se réfugia à la cour d'Attila.

531 : Écrasement du mouvement Collectiviste de Mazdak en Perse.
Au Vè siècle, de vieilles tendances Egalitaristes (fortes en Iran) se sont incarnées dans le mouvement mazdakite, lié à l'essor urbain. Mazdak (476 à 531) était un théoricien et Révolutionnaire perse. Il dénonça la propriété privée comme la source des discordes et des haines entre les humains. Il tenta par des réformes morales et matérielles d´élever l´Humanité à un niveau de vie et un accomplissement religieux supérieur. Il avait pour but la vie Fraternelle de tous dans une société Collectiviste sans classes. Soutenu quelques temps par le roi Kahvad, Mazdak et ses adeptes furent victimes de la répression organisée par les classes dirigeantes.

Le mazdakisme est un courant religieux né en Perse, dans l'empire sassanide, dérivé du mazdéisme et du manichéisme. Le mazdéisme fut prêché par Zarathoustra/Zoroastre : les Zoroastriens vénèrent le feu éternel, symbole divin. Zoroastre prêchait un dualisme reposant sur la bataille entre le Bien et le Mal, la Lumière et les Ténèbres, dualisme présent dans l'islam chiite duodécimain. Le principe de Zoroastre est qu'il existe un esprit saint (Spenta Mainyu), tardivement identifié à Ahura Mazda, et un esprit mauvais (Angra Mainyu) assimilé à Ahriman, opposés car représentant le jour et la nuit, la vie et la mort. Ces deux esprits coexistent dans chacun des êtres vivants.
Le manichéisme est une religion, aujourd'hui disparue, dont le fondateur fut le mésopotamien Mani au IIIè siècle. C'est un syncrétisme inspiré du zoroastrisme, du bouddhisme et du christianisme (ces derniers le combattirent avec véhémence : Saint Augustin fut à l'origine un manichéen, avant de se convertir au christianisme ; plus tard, il critiqua férocement le manichéisme). La pensée profonde est que le royaume des ténèbres doit être surmonté par le royaume de la Lumière, non par le châtiment, mais par la douceur ; non pas en s'opposant au mal, mais en se mêlant à lui afin de rendre le mal en tant que tel plus modeste. Selon le manichéisme, la Lumière et les ténèbres coexistaient sans jamais se mêler. Mais suite à un évènement catastrophique, les ténèbres envahirent la Lumière. De ce conflit est né l'humain : son esprit appartient au royaume de la Lumière et son corps (la matière), appartient au royaume des ténèbres. Cela transforme la mort non plus en processus destructif mais en processus d'élévation suprême. Pour qu'un humain puisse une fois sa mort arrivée atteindre le royaume de la Lumière, il faut qu'il abandonne tout ce qui est matériel.

Mazdak commence à prêcher durant la première moitié du règne du roi Kavadh Ier (488-496 puis 498-531). Ce dernier, soucieux de rétablir plus de justice sociale, est réceptif aux idées du prédicateur, et entreprend diverses réformes sociales, qui inquiètent beaucoup les élites du royaume, nobles et mages, contre lesquels est dirigée la critique sociale de Mazdak. Pour lui, l'humain doit être Respectueux des autres, éviter les conflits avec son prochain, aider les nécessiteux, ne pas chercher à s'enrichir aux dépens des siens. De cette volonté découlent les idées de réforme sociale prônées par Mazdak. On présente souvent de Mazdak comme un précurseur du socialisme. Pour anachronique que soit ce propos, il met en avant ce qui a le plus frappé chez les mazdakistes : leur volonté de bâtir un nouvel ordre social. Celui-ci se dresse contre la société de l'empire sassanide, très hiérarchisée, divisée en plusieurs classes, à la tête desquelles sont les prêtres mazdéens et les guerriers. Il s'agit donc aussi d'une remise en cause du mazdéisme, religion officielle de l'état perse, dont les prêtres sont tenus par Mazdak pour responsables de l'inégalité qui règne dans le royaume.
Mazdak prône un idéal Pacifique. Il veut venir en aide aux nécessiteux, et ouvre pour cela des hospices. Il propose de s'en prendre directement au pouvoir des prêtres, en fermant les temples du feu, et de manière générale la confiscation des biens des plus riches. Mazdak considère qu'il n'y a pas besoin de prêtres : les vrais religieux sont ceux qui Respectent les bons principes, donc ceux qui ont compris l'univers qui les entoure. On lui attribue des idées encore plus Révolutionnaires, qui n'ont pas manqué de surprendre : l'abolition de la propriété privée, la mise en commun de tous les biens, et aussi des femmes. Ainsi, il n'y aurait plus de motif de conflits entre les hommes.

Kavadh Ier est détrôné par Zamasp en 496, destitué par la classe dirigeante de son pays, l´aristocratie et le clergé. Il réussit à revenir au pouvoir en 498 avec l´aide des Huns. Soucieux de conserver l'appui des grands de son royaume, il s'éloigne de Mazdak et se détourne alors du Collectivisme. Il tente tout de même de réformer le système social, ce qui n´empêcha pas le mouvement Collectiviste de Mazdak de prendre une très grande ampleur. Il écrasa cette tentative Révolutionnaire, dans le sang, en confiant à son fils Khosro, qu'il associe au pouvoir, le soin de persécuter les mazdakistes, entre 524 et 528, avec le soutien de la noblesse et du clergé.
Sont alors exécutés Mazdak, et aussi un fils du roi qui avait choisi de rester fidèle à cette religion.

Après la grande persécution de 524-528, le mazdakisme est marginalisé. Il n'en survit pas moins dans des zones reculées. Le courant est encore cité par les sources arabes jusqu'au VIIIè siècle, et les idées qu'il développe ont influencé certains courants musulmans chiites nés en Iran.

532 : La Révolte « Nika » contre Justinien est écrasée. La sédition Nika (victoire en grec, à cause de son cri de ralliement) est un Soulèvement populaire à Constantinople qui fait vaciller le trône de l'empereur Justinien Ier en 532.

Le 11 janvier 532 une série de courses de chars a lieu dans l'hippodrome de Constantinople, capitale de l'empire romain d'Orient, en présence de l'empereur, de son épouse Théodora et de la cour. Le contexte politique est explosif car depuis plusieurs années Justinien Ier et surtout l'impératrice ne cessent de favoriser la faction des Bleus, d'origine patricienne et donc aristocrates, au détriment des Verts, qui appartiennent aux franges populaires de la ville, partisans de la Démocratie. Or à Constantinople ces factions ne se contentent pas d'être des « sociétés de courses » mais sont aussi de véritables structures politiques, qui influent sur les affaires publiques, et même militaires avec l'encadrement de la population dans des milices armées. Les deux profitent souvent de l'événement pour montrer leur désaccord sur le gouvernement de l'empire. Le soutien de Théodora encourage ainsi les Bleus à commettre les pires excès à l'encontre de leurs rivaux, lesquels ripostent aussi avec violence. Un véritable climat de guerre civile s'installe dans la capitale de l'empire.

Une rumeur enfle à propos de l'empereur Justinien et de son favori, auxquels on reproche autoritarisme et concussion (délit commis dans l'exercice d'une fonction publique, consistant à exiger ou à percevoir sciemment une somme qui n'est pas due).
Dans l'Hippodrome, sur les hauteurs de la ville, les courses de chars se disputent dans une ambiance survoltée. Les Verts profitent des courses de chars pour insulter l'empereur et son épouse, mais surtout le préfet Jean de Cappadoce puis quittent en masse les gradins et se répandent dans la ville. Pour éviter que l'Emeute ne dégénère, Justinien fait exécuter des meneurs Verts mais aussi par erreur un membre de la faction des Bleus. Fatale erreur car Bleus et Verts, dans un retournement complet de situation, s'allient contre Justinien et dans l'Hippodrome réclament, le 13 janvier, des mesures de clémence. Devant le refus de l'empereur, les Insurgés se ruent sur le quartier impérial et les quartiers adjacents aux cris de « Nika ! » (Sois vainqueur !) et pillent, incendient et massacrent les soldats et fonctionnaires impériaux.
Le 14 janvier Justinien cède, mais trop tard. L'Emeute est devenue une véritable Insurrection. Le 15, la basilique Sainte-Sophie, le sénat, le palais impérial brûlent et durant trois jours l'incendie fait rage.
Le 18, la ville est en grande partie en flammes. Oubliant leur rivalité, les partisans de l'équipe des Verts font alliance avec les partisans de l'équipe des Bleus et décident d'en finir avec l'empereur. Réunies dans l'Hippodrome les deux factions désignent un nouvel empereur, Hypatios un neveu de l'ancien empereur Anastase Ier, réputé favorable aux Verts. D'origine modeste, Anastase était un haut fonctionnaire de l'empire sous le règne de Zénon Ier, dont il épousa la veuve et accéda ainsi au trône impérial en 491. Cependant son règne ne fut que Révoltes et guerres civiles. Il y avait une lutte entre les deux partis politiques et religieux : les Bleus et les Verts. Anastase, ami des Verts monophysites (ils affirment que Jésus n'a qu'une seule nature et qu'elle est divine, cette dernière ayant absorbé sa nature humaine ; ils rejettent la nature humaine du Christ : cette doctrine a été condamnée comme hérétique lors du concile de Chalcédoine en 451), il persécuta les orthodoxes et rompit avec Rome. Les Bleus se Révoltèrent contre lui, s'en prenant à l'image même de l'empereur. Cela mena à un Soulèvement à Constantinople en 512 lors duquel Anastase faillit perdre le trône.

Justinien, dont le courage ne semble pas à la hauteur de ses qualités intellectuelles, songe à s'enfuir par la mer, quand son épouse Théodora prend les choses en main.
Fille du gardien des ours du cirque (!), Théodora est une ancienne comédienne, probablement prostituée. Son énergie et sa force morale lui ont valu d'être épousée par Justinien et de revêtir la pourpre impériale. A l'empereur affolé, elle déclare en substance : « La pourpre est un beau linceul pour mourir ! ». L'empereur alors se ressaisit.
L'eunuque Narsès, dont la carrière politique démarre réellement à ce moment, détache les chefs des Bleus, en les achetant, de la Révolution en cours. Avec leur aide, le général Bélisaire, prestigieux chef de l'armée d'Orient, qui rentre à peine d'une campagne victorieuse contre les Perses, encercle l'Hippodrome avec des contingents de Germains et y massacre, selon les sources, entre 30 000 et 80 000 Rebelles. Le 19 janvier Hypatios est exécuté. Le pouvoir des factions est dompté jusqu'à la fin du règne de Justinien.
Rassuré sur son pouvoir, Justinien se lancera dès lors à la reconquête de l'Occident romain, envahissant le royaume ostrogoth du défunt Théodoric le Grand.

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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22 juillet 2009 3 22 /07 /juillet /2009 14:49

Qui dit dogmes dit Contestation(s), et même Révolution(s) !
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-444 / -365 : Antisthène était un philosophe grec né à Athènes. Fils d´esclave, il tente de développer les idées sociales de Socrate. Antisthène enseigne que la seule philosophie est éthique, et que la vertu suffit au bonheur du sage. En conséquence, il faut mener une vie aussi simple et morale que possible, et se détacher des conventions sociales. Ce groupe de philosophes, les cyniques, sont souvent présentés comme étant les ancêtres des Anarchistes, en tant que grands défenseurs de l'Autonomie Individuelle. Diogène (-413 / -323), l'un des plus fameux cyniques, mais aussi le plus extrême, était le fils d'un banquier de Sinope : il vécut dans la plus grande misère, ne subsistant guère que d'aumônes. Plusieurs anecdotes témoignent de son mépris des richesses et des conventions sociales. Selon la tradition, il vivait dans un tonneau (en fait, un píthos, un large vase, le tonneau n'ayant été introduit que bien après par les Gaulois dans la civilisation romaine), vêtu d'un manteau grossier, allant pieds nus et mendiant sa pitance. Il se rendit célèbre par son insolence : au puissant conquérant Alexandre le Grand, qui voulait lui offrir ce qui lui serait agréable, Diogène répondit sèchement « écarte-toi de mon soleil ! ». Il préconisait l´instauration d´un état idéal avec une communauté des biens. Il pensait que l´absence presque totale de besoins pouvait Libérer l'humain de ses servitudes sociales. Ainsi, il voulait ramener l´humain de l´état civilisé à l´état naturel.

-427 : La noblesse de Corfou / Corcyre est anéantie par le Peuple (avec l´aide des femmes, à noter dans la société grecque, profondément machiste)

La guerre en Grèce eut des conséquences à Corcyre même qui se trouva en proie à la guerre civile.
En -427/-426 avant l'ère commune, la guerre civile faisait rage à Corcyre entre les Démocrates et les aristocrates. Les prisonniers qui avaient été faits lors des batailles à propos d'Épidamne avaient été Libérés, soit en échange d'une énorme rançon, soit en échange de la promesse qu'ils feraient tout pour réconcilier leur cité et Corinthe. Ils essayèrent de tenir leur engagement, mais, à la suite d'un vote, il fut décidé que Corcyre resterait l'allié d'Athènes. Il semblerait que le parti aristocratique ait été favorable à Corinthe, alors que le parti populaire penchait pour Athènes. Les différents chefs des deux partis se citèrent d'abord en justice. Péithias, chef du parti populaire, fut acquitté des charges, politiques, qui pesaient contre lui. Il assigna alors ses adversaires en justice, cette fois-ci, sur une accusation de sacrilège. Les cinq membres du parti aristocratique furent condamnés à une très lourde amende. Péithias, personnage influent du Conseil, insista pour que celle-ci fût payée. Les aristocrates et leurs partisans s'en prirent alors physiquement aux Démocrates. Péithias fut attaqué et tué dans la salle même du Conseil, avec une soixantaine d'autres personnes présentes. Ses partisans se réfugièrent sur une trière (bateau de guerre) athénienne.
Les aristocrates réunirent alors l'Assemblée des Citoyens et lui firent voter la neutralité de la cité dans la guerre. Une trière corinthienne transportant des émissaires de Sparte aborda à Corcyre et peu de temps après, le parti aristocratique lança une nouvelle attaque contre le parti Démocrate. Ce dernier fut d'abord vaincu. Les survivants se réfugièrent sur l'Acropole, mais ils étaient encore maîtres du port Hyllaïque. Les Démocrates réussirent à se rallier les esclaves, en leur promettant la Liberté, tandis que les oligarques faisaient venir huit cents mercenaires. Le lendemain, un nouvel affrontement eut lieu. Les Démocrates le remportèrent. Les aristocrates, pour éviter la prise de l'arsenal mirent le feu aux bâtiments autour de l'agora.
Le lendemain, Nicostratos, un stratège athénien, arriva avec 12 navires et 500 hoplites messéniens. Il obligea les différents partis à accepter son arbitrage. Les aristocrates responsables de la rébellion, et en fuite, devaient être jugés pour leurs actes ; une amnistie serait déclarée pour tous les autres ; et une alliance serait conclue avec Athènes. Il fut aussi décidé d'échanger des vaisseaux de guerre entre les deux cités. Les Démocrates pensaient pouvoir se débarrasser de leurs adversaires politiques en les envoyant à Athènes. Plutôt que d'embarquer, les partisans des aristocrates, près de quatre cents, se réfugièrent dans les temples des Dioscures et d'Héra. Ils furent persuadés d'en sortir et exilés sur un îlot.

Une flotte péloponnésienne d'une soixantaine de navires tenta de profiter de la situation. Corcyre arma des trières dans l'urgence et les envoya au fur et à mesure qu'elles étaient prêtes. Elles arrivèrent donc face aux navires ennemis en ordre dispersé. De plus, la guerre civile faisait rage à bord même des vaisseaux corcyréens. Certains désertèrent. Sur d'autres, les marins se battaient entre eux. La flotte en général était en difficulté. Les trières athéniennes étaient en infériorité numérique et ne purent qu'empêcher la défaite totale des Corcyréens qui battirent en retraite après avoir perdu treize navires.

Les partisans des oligarques furent rapatriés de leur îlot afin de ne pas pouvoir être secourus par la flotte péloponnésienne. Démocrates et aristocrates négocièrent alors une réconciliation. Il s'agissait, pour tous, de défendre la cité avant tout. Les aristocrates acceptèrent de servir à bord des navires de guerre. Corcyre se prépara aussi à un siège, mais elle ne fut pas attaquée. Les Péloponnésiens se contentèrent de ravager le cap Leukimmè puis se replièrent. En fait, soixante trières athéniennes arrivaient en renfort. Alors, les Démocrates massacrèrent tous les oligarques qui étaient restés à terre. Ceux qui s'étaient réfugiés dans les temples furent convaincus d'en sortir, jugés et condamnés à mort. Certains préférèrent de se suicider. Les survivants, à peu près cinq cents, s'emparèrent des territoires continentaux de la cité, d'où ils menèrent des raids contre l'île. Ils causèrent suffisamment de dégâts pour créer une famine dans la cité. N'ayant pas réussi à convaincre Corinthe ou Sparte de les aider à revenir dans leur patrie, ils engagèrent des mercenaires et débarquèrent sur l'île. Là, ils brûlèrent leurs navires pour ne pouvoir reculer et s'installèrent sur le Mont Istônè d'où ils reprirent leurs raids. Ils s'emparèrent rapidement du contrôle des campagnes.

En -425, Athènes envoya une flotte pour aider ses partisans sur Corcyre. L'idée était de sécuriser la route vers la Sicile. Une sortie des Démocrates aidée des hoplites athéniens eut raison des oligarques qui se rendirent. Ils obtinrent d'être envoyés à Athènes pour y être jugés. Craignant que les tribunaux de leurs alliés ne condamnent pas à mort leurs ennemis, les Démocrates usèrent d'un stratagème pour les perdre. Ils les poussèrent à chercher à s'enfuir, ce qui rendait caduque l'accord avec Athènes. Par ailleurs, les stratèges athéniens, pressés de se rendre en Sicile, ne furent pas mécontents de pouvoir se décharger de leurs prisonniers sur les Corcyriens. Les Démocrates massacrèrent sauvagement leurs ennemis oligarques et vendirent les femmes comme esclaves.
La guerre civile prit ainsi fin, avec la disparition quasi complète d'un des deux partis.

-413 : Fuite des esclaves des Mines du Laurion en Grèce. À la fin de la guerre du Péloponnèse, 20.000 esclaves s'enfuient et mettent le pays à sac. C'est le début de la décadence.

L'exploitation des filons de plomb argentifère du Laurion, au sud de l'Attique, commence sur une grande échelle en -483/-482, après la découverte du filon.
L'Etat athénien afferme les mines. Il se constitue des associations de capitaux et l'exploitation donne lieu à toutes sortes de marchés. Certains capitalistes se spécialisent dans la location d'esclaves aux
entrepreneurs : Nicias, qui possède un millier d'esclaves, parvient à constituer une fortune considérable. « Il n'y a personne qui puisse approuver le travail que Nicias faisait faire dans ses mines, où l'on n'emploie ordinairement que des scélérats et des barbares, dont la plupart sont enchaînés et périssent tôt ou tard dans ces cavernes souterraines où l'air est toujours malsain ».

Le coup d'état de -411 s'insère dans un contexte de crise de la Démocratie athénienne, qui commence en -415 avec l'affaire des Hermocopides et de la parodie des Mystères d'Éleusis. Les Athéniens y avaient vu un mauvais présage avant l'expédition de Sicile, et avaient craint un complot oligarchique, mené par les hétairies (clubs aristocratiques). Les Cinq-Cents avaient alors reçu les pleins pouvoirs pour retrouver et châtier les coupables, générant ainsi un fort climat de paranoïa. En outre, la gestion de l'affaire par le Conseil avait dégénéré : sans l'auto-dénonciation d'Andocide, des Citoyens auraient pu être torturés, voire mis à mort sans jugement. La violence s'était surtout exercée des Citoyens pauvres et des classes inférieures (métèques, esclaves), vers les plus riches et les Eupatrides, membres des grandes familles aristocratiques de la cité. En outre, il y avait une certaine lassitude de la guerre des classes sociales, les plus riches étant écrasés de charges financières pour entretenir l'effort de guerre, mais sans compensation des butins pris à cause de nombreuses défaites.
L'opération de Sicile a finalement débouché sur un désastre : en
-414, 40 000 Athéniens ont été massacrés devant Syracuse ou enfermés dans les Latomies puis vendus comme esclaves. Un an plus tard, les Spartiates ont pris la forteresse de Décélie, d'où ils menacent directement l'Attique. De surcroît, 20 000 esclaves se sont Révoltés, ceux des mines du Laurion, principale ressource financière d'Athènes, alors que la flotte athénienne a été en grande partie détruite en Sicile, empêchant ainsi la cité de ravitailler en blé.
Après cette suite de désastres, Athènes a pour priorité son approvisionnement. Elle multiplie donc les opérations dans la région de la mer Égée et du Pont-Euxin, d'autant plus que Sparte, alliée aux satrapes de la région, a réussi à pousser nombre de cités (Chios, Clazomènes, Téos et Orchomène) à la défection. Seule Samos reste fidèle, et accueille la flotte athénienne dans son port. Dans la cité, une commission de dix probouloi (dont le tragique Sophocle) a été mise en place à l'hiver -413 pour expédier les affaires courantes.

Dans ce contexte, les Athéniens sont profondément démoralisés. Remettant en cause leurs institutions, ils seraient prêts à en changer pourvu qu'ils puissent éviter la défaite face à Sparte. Alcibiade vient de se brouiller avec les Spartiates (il aurait séduit la femme du roi Agis II) et se réfugie auprès de Tissapherne. Il souhaite rentrer à Athènes et fait une proposition aux stratèges stationnés à Samos, hostiles au régime Démocratique : les Perses accorderont des subsides si la cité change sa politeia (constitution). Un envoyé, Pisandre, est dépêché pour porter la nouvelle à Athènes. Sceptiques, les Athéniens renvoient en ambassade auprès de Tissapherne. Il s'avère qu'Alcibiade s'est beaucoup avancé, et que Tissapherne a noué des contacts récents avec Sparte.
Cependant, la nouvelle a suffi à mettre en branle-bas de combat les hétairies. D'ores et déjà, on parle de supprimer les misthoi, ces indemnités allouées aux Citoyens les plus pauvres. Avant même le retour de Pisandre, les chefs Démocrates, comme Androclès, sont assassinés, sans que cela ne suscite d'enquête. Un climat oppressant s'installe. Il est alors d'autant plus facile d'agir dans une légalité formelle que les marins, traditionnellement Démocrates, sont cantonnés à Samos.
L'Ecclésia vote sous la terreur l'abolition des principales dispositions fondatrices de la Démocratie. Les dix probouloi sont élargis à vingt, et l'on décide la tenue de l'Assemblée non sur la Pnyx, mais à Colone. L'Assemblée décide alors de supprimer les outils de contrôle de constitutionalité : elle interdit les accusations d'illégalité (graphê paranomôn), les dénonciations (eisangelia) ou les citations en justice (prosklêsis). Les misthoi sont supprimés, le pouvoir politique est confié « aux Athéniens les plus capables de contribuer par leur personne et par leur argent [capables de s'armer comme hoplites], au nombre de cinq mille au minimum, et pour la durée de la guerre » (Constitution d'Athènes, XXIX, 5). Les Cinq Mille élisent ensuite en leur sein cent Citoyens, chargés de rédiger la nouvelle constitution. Celle-ci crée un conseil de quatre cents membres, soit quarante de chaque tribu, choisis parmi les Citoyens âgés de plus de trente ans. Ce conseil est chargé de remplacer la Boulè, tous les magistrats en exercice devant démissionner.
Choisis pour mener à bien la guerre, les Quatre Cents se retrouvent rapidement confrontés à des difficultés : leurs négociations avec les Perses s'enlisent, alors que celles avec le roi spartiate Agis II ne parviennent pas à former d'issue honorable. Parallèlement, les marins de Samos apprennent le coup d'état oligarchique qui s'est déroulé à Athènes. Ils destituent leurs stratèges, soupçonnés d'être oligarques, et en nomment de nouveaux, parmi lesquels Thrasybule et Thrasylos. Le premier convainc les soldats de ne pas retourner à Athènes, mais de rappeler Alcibiade et de poursuivre leurs opérations contre les Spartiates.

À Athènes, les Quatre Cents sont sujets aux dissensions : une faction modérée, menée par Théramène, souhaite revenir à une oligarchie mesurée en rendant le pouvoir aux Cinq Mille. Face à eux, les oligarques extrémistes sont prêts à trahir la cité pour rester au pouvoir. Finalement, après la perte de l'Eubée, les hoplites patriotes en poste à Samos, refusant ce régime, se Rebellent et chassent les Quatre Cents à la fin de l'été -411. Ces derniers ne seront restés au pouvoir que quatre mois.
Les Quatre Cents sont remplacés par les Cinq Mille. Leur action est mal connue, même si Thucydide juge que : « pour la première fois, de son temps du moins, Athènes eut, à ce qu'il paraît, un gouvernement tout à fait bon ; il s'était établi en effet un équilibre raisonnable entre les aristocrates et la masse ».
Toujours est-il que dès la fin de -411, le Conseil des Cinq Cents est rétabli. Phrynichos, meneur des extrémistes, est assassiné, et ses assassins sont portés aux nues. Plusieurs Citoyens sont arrêtés, exécutés sans jugement ou voient leurs biens confisqués.
L'année -409 marquera une réaction Démocratique, symbole du respect envers les valeurs ancestrales. Pour autant, en -405, une mesure d'amnistie en faveur des soldats qui s'étaient montrés loyaux aux Quatre Cents viendra clore le chapitre de la contre-révolution de -411.

-464 à -399 : La Contestation de Socrate, où la raison sereine accepte de payer de la vie le prix de l'Indépendance et de la Liberté d'esprit.
Citoyen d'Athènes, il Lutta contre les démagogies et refusa les faveurs des puissants.
Plusieurs aristocrates affirmèrent voir en lui un esprit pervertissant les valeurs morales traditionnelles et donc un danger pour l'ordre social. En -399, il se vit accusé par Anytos (et Melitos), un membre éminent du parti Démocratique, de « corruption de la jeunesse » : il refuse de solliciter leur indulgence.
A travers son existence, à travers sa mort, à travers ses enseignements que nous a transmis l'œuvre de Platon, Socrate s'est toujours dressé contre l'ennemi suprême : la tyrannie.
A Thrasymaque qui défend dans la « République » le droit de la force, il oppose le gouvernement qui ne profite qu'aux gouvernés, qui n'est pas une exploitation, mais un service. On trouve ainsi en cette
« République » la préfiguration des régimes communautaires des Utopies : dans sa construction à l'architecture rigoureuse, la logique l'emporte sur le sens de la vie.
Si les sociétés n'ont pas toujours été divisée en classes (celles-ci apparaissant avec l'existence d'un surproduit social), leur apparition a immédiatement suscité des mouvements contestant leur existence. Cette Contestation primitive s'est développée généralement au nom d'une certaine nostalgie des sociétés antérieures : c'est le mythe de l' « âge d'or ». Celui-ci était clairement identifié à une période où la propriété privée n'existait pas. Dès l'antiquité, des penseurs comme Platon ont déploré les divisions sociales : « Même la ville la plus petite est divisée en deux parties, une ville des pauvres et une ville des riches qui s'opposent comme en état de guerre ».

-335 à -264 : Zénon de Kition fonde l'école philosophique du stoïcisme. C'est une philosophie rationaliste qui se rattache notamment à Héraclite (idée d'un logos – parole et raison – universel), au cynisme (Zénon de Kition fut élève d'un philosophe cynique), et qui reprend certains aspects de la pensée d'Aristote. On peut résumer cette doctrine à l'idée qu'il faut vivre en accord avec la raison pour atteindre la sagesse et le bonheur. Cela passe, de nouveau, par la recherche de l'Autonomie Individuelle, mais aussi par le choix d'une vie conforme à la nature, en opposition aux lois de la cité.

-281 : Grève d´ouvriers en Égypte pour l´amélioration de leur niveau de vie.
Les ouvriers affectés aux chantiers des temples étaient relativement favorisés : ils étaient vêtus et nourris dans des magasins d'état et, grâce à leur nombre et à leur cohésion, ils pouvaient recourir à la Grève quand leurs revendications n'étaient pas satisfaites.
« Nous sommes sans vêtements, nous sommes sans breuvage ; nous sommes sans poissons ... Ayant député vers le Pharaon notre seigneur, pour tout cela, nous nous adresserons au gouverneur notre supérieur. Qu'on nous donne les moyens de vivre! ». Le service des approvisionnements souffrait de la paresse et de l'incurie des scribes ; aussi les plaintes des ouvriers étaient-elles fréquentes : ils veulent en appeler au gouverneur; les scribes inquiets leur fournissent un jour de vivres.
Voyant leurs demandes rester sans résultat, les ouvriers forcent les enceintes de leur quartier et cherchent à pénétrer dans la ville.
Le gouverneur se déclare absolument étranger aux abus qui ont été commis ; il autorise les ouvriers à chercher dans les greniers et à y prendre ce qu'ils y trouveront. Un scribe réduit l'allocation à la moitié des vivres. La distribution du mois a été insuffisante. Un chef ouvrier incite ses camarades à aller chercher les grains au port de débarquement, et il prend ses responsabilités en faisant avertir le gouverneur.

-264 : Premiers combats de gladiateurs à Rome où s´entretuaient des prisonniers et des esclaves.
-258 : Échec d´un soulèvement de 7 000 esclaves et alliés contre Rome. L´esclave Bion écrit un traité sur la servitude.
-198 : Dans plusieurs régions d´Italie (Latium et Etrurie), les esclaves s´unissent dans des combats désespérés pour la Liberté.

-167 à -142 : Insurrection dite des Maccabées contre l'hellénisation d'Israël et de la religion judaïque. Mattathias manifesta publiquement son refus de cette acculturation en égorgeant sur l'autel des sacrifices un Juif renégat et l'officier séleucide chargé de faire appliquer les édits royaux. Selon l'ordre des victimes, c'est une Insurrection religieuse avant d'être nationaliste. A la suite de son père, Judas Maccabée est un héros de l´indépendance juive (comme la succession de ses frères, prenant le relais à la mort du prédécesseur : Jonathan après Judas en -152, Simon en -142). Il entraîne la population rurale juive opprimée dans un combat victorieux contre la bourgeoisie de Jérusalem et les maîtres syriens pour créer un état théocratique juif indépendant, basé plus ou moins sur le modèle nomade patriarcal.

-139 à -132 : Première guerre servile, nom donné au Soulèvement d'esclaves, mené par l'esclave Eunus (ou Eunos : magicien syrien), qui se déroula en Sicile, au départ de la ville d'Enna. Ce n'est qu'après sept années de massacres et de ravages, après plusieurs défaites des troupes romaines que des armées consulaires mirent fin à la Révolte.

Les guerres de conquêtes, les brigandages, la piraterie qui alimente les marchés d'esclaves, sont les principales sources d'approvisionnement avec l'esclavage pour dette et la reproduction.
Les esclaves représentaient quasiment la moitié des habitants, avec une espérance de vie à la naissance moitié moindre que les locaux Libres.
Les esclaves étaient sous une forme de dépendance maximale, or, selon la loi et le droit grec en Sicile, le maître devait entretenir (gîte, couvert et habit) son esclave autant que le protéger, même si il avait le droit de vie ou de mort sur celui-ci.
Ce qui change avec les conquêtes, c'est la présence d'armada d'esclaves dans les latifundia. Le maître en a peur, d'où l'importance de l'intendant qui doit maintenir l'obéissance : c'est cette nouvelle dureté des maîtres qui va entraîner les Révoltes. Notamment en Sicile, les maîtres tiennent l'esclavage comme définitif, les esclaves étant comme du bétail, le tout accompagné d'une dureté renouvelée : les chaînes, la lourdeur des tâches, la recherche du profit qui néglige l'entretien des esclaves, les châtiments corporels parfois non-justifiés. Il n'y a donc plus l'espoir de l'affranchissement.

La première guerre servile prend place dans une période de troubles en Sicile, province romaine depuis la fin de la première guerre punique, causée par le nombre croissant d'esclaves introduits dans l'île. Elle est due à la condition misérable des esclaves livrés à eux-mêmes sur des terres accaparées par un petit nombre de grands propriétaires et à la dureté, voire la cruauté, de certains d'entre eux.
A cette époque, la Sicile est une terre fertile, grenier à blé de Rome, qui compte de vastes latifundia où travaillent de nombreux esclaves cantonnés en ergastules. Elle compte également d'importantes régions de pâtures où un grand nombre d'esclaves, souvent originaires de l'Orient hellénistique (récemment réduits en esclavage par les guerres ou le brigandage), sont bergers : il existe entre eux une certaine communauté de pensée philosophique (d'origine stoïcienne) et religieuse. Ces bergers, rejoints par des fugitifs, de par leur état, mènent une vie Indépendante et jouissent d'une grande Liberté de mouvement. Pour subvenir à leur besoins, ceux-ci vivent de rapines et de brigandage au détriment des petits propriétaires, particulièrement au centre de l'île, dans la région d'Enna et à l'ouest, dans celle de Ségeste et Lilybée. Il règne dans le pays une insécurité générale dont le pouvoir ne se soucie guère dans la mesure où elle n'altère pas la vie fastueuse des puissants et des riches.

Il suffira d'un déclic, le mauvais traitement infligé par un maître particulièrement cruel, Damophile, à des esclaves venus se plaindre auprès de lui de l'extrême dénuement dans lequel il les laissait. Le Soulèvement débute en -139 à Enna. Le monde servile est hiérarchisé du fait même de l'organisation que lui ont donnée les maîtres, ce qui favorisera l'apparition de chefs capables. Les esclaves se trouvèrent un chef en la personne d'Eunus, berger originaire d'Apamée en Syrie, sectateur de la déesse syrienne Atagartis (déesse de l'Abondance et de la Fortune), magicien et prophète. Aux yeux de l'historien Diodore, il passe pour un imposteur, mais, ce qui est important, c'est qu'il donne à la Révolte qu'il déclenche en tuant son maître, Antigène, un riche propriétaire d'Enna, une dimension religieuse.
Sous la conduite d'Eunus, une troupe de 400 esclaves entre dans les maisons d'Enna et massacrent les habitants.
La Révolte ayant fait tache d'huile, les rangs de cette troupe grossissent rapidement pour bientôt compter plusieurs milliers de Révoltés qui Libèrent les esclaves des ergastules et ravagent les fortins, villages et villes, s'emparant d'Enna, Taormina, Heraclea et Morgantina. Une autre troupe, menée par un certain Cléon de Cilicie, forte d'environ de 5 000 hommes, se forme dans le sud de l'île et dévaste la région d'Agrigente.
Les meneurs disposent d'un certain ascendant sur leurs compagnons de servitude, qu'il soit religieux, moral ou physique. La notabilité d'un certain nombre des dirigeants de Révoltes est réelle, s'accordant avec la place qui leur est accordé par leur maître dans l'exploitation agricole.
Cléon était à la tête d'un élevage de chevaux ; Eunus était emmené par son maître dans les diners, il avait pour « épouse » une esclave syrienne, ce qui montre sa notabilité.
Les deux groupes d'esclaves s'unissent. Eunus et sa femme sont portés à la tête de la Révolte par les esclaves d'encadrement. Eunus se fait élire roi, substituant, avec une reine, un pouvoir royal à l'ancien ordre des choses.
Il prend le nom d'Antiochos, Cléon se met sous ses ordres. Eunus et ses conseillers vont créer un royaume d'esclaves, avec des assemblées, une capitale qui sera Enna, où l'on battra monnaie au nom d'Antiochos.
Ce Soulèvement est très riche par ses composantes et son esprit. Ce n'était pas un mouvement dirigé contre l'esclavage (les artisans des villes prises furent tournés en servitude), mais il a menacé l'équilibre de l'île. Il rallie les ouvriers agricoles Libres et les prolétaires des villes. Ce qui est étrange est l'arrivée au sein des Révoltés de petits et moyens propriétaires (sûrement contre la mainmise de Rome, mais aussi pour éviter la mort de par leur statut social).

Entre -138 et -135 plusieurs préteurs romains envoyés en Sicile sont battus par les esclaves dont l'armée atteint le chiffre de 60 000 à 200 000 hommes. Ainsi des esclaves, qui auraient dû être ramenés par des hommes lancés à leur poursuite, poursuivaient eux-mêmes des généraux prétoriens qu'ils avaient vaincus et mis en fuite.
Rome envoie alors le consul C. Fulvius puis, en -133, le consul Calpurnius Pison qui défait pour la première fois l'armée servile à Messana et reconquiert la région de Morgantina.
En -132, le consul Publius Rupilius conquiert les villes de Taormina et d'Enna, en réduisant les esclaves assiégés à la famine. Cléon est tué des mains même de Rupilius lors du siège d'Enna et Eunus, capturé, meurt dans une prison de Morgantina. Rupilius promulgue alors une lex Rupilia pour l'administration de la Sicile. La même année, une dernière campagne du général Marcus Perperna achèvera la déroute des esclaves qui seront mis en croix. Perperna, leur vainqueur, se contenta d'une ovation, afin de ne pas souiller la dignité du triomphe par l'inscription d'une victoire remportée sur des esclaves.
Il y eut des répliques limitées du mouvement jusqu'à Délos, Athènes et en Italie du Sud.

La durée de cette Insurrection s'explique par le fait que les chefs des armées romaines -on n'avait pas de troupes permanentes pour assurer la police- ne disposaient pas de forces aguerries, les légions étant retenues en Espagne. Ces chefs étaient incompétents et le pouvoir manquait d'esprit de suite, tardant souvent à intervenir. Cinq préteurs furent successivement défaits et il fallut enfin envoyer des armées consulaires pour rétablir l'ordre.
Rome a reconquis l'île et la réorganisée. En -122, le gouverneur romain de la Sicile devient propréteur installé à Syracuse, investi du commandement en chef et jugeant sans appel. Contre l'arbitraire du préteur, les Siciliens n'ont aucun recours pendant qu'il est en fonction (généralement pour un an) mais peuvent le poursuivre devant les tribunaux de Rome après sa sortie de charge. Le préteur est assisté de deux questeurs installés respectivement à Syracuse et Lilybée et chargés du recouvrement des impôts.

Ces événements influèrent sur la vie politique à Rome, et la question de la loi agraire : les Gracques tirèrent argument de cette Révolte pour critiquer le risque induit par les vastes latifundia esclavagistes, et prôner le retour à la petite propriété en distribuant des terres aux Citoyens démunis.

-133 et -123 : Tiberius Sempronius Gracchus et son frère Caïus Sempronius Gracchus, surnommés les Gracques, issus de la nobilitas plébéienne (fils du consul Tiberius Sempronius, petit-fils de Scipion l'Africain), tentèrent infructueusement de réformer le système social romain.

Rome domine désormais les péninsules italienne et ibérique, l'Afrique (l'actuelle Tunisie), la mer Égée et la mer Adriatique. Mais en dépit de sa puissance, la république continue d'être gouvernée comme aux premiers temps de son existence, quand elle n'était qu'une petite cité parmi d'autres.
À la noblesse issue des anciennes familles patriciennes de Rome, qui accapare le pouvoir, s'oppose désormais la masse misérable des Plébéiens issus de paysans chassés de leur terre ou d'esclaves affranchis. Entre les deux figurent les chevaliers (leur nom, en latin equites, vient de ce qu'à l'origine ils étaient assez riches pour s'offrir un cheval). Ce sont des hommes d'affaires enrichis dans le gouvernement des provinces ou l'affermage des impôts. Ils veulent être mieux considérés sans pour autant accéder aux fonctions sénatoriales (car celles-ci interdisent la pratique du commerce et de toute activité qui ne serait pas liée à la terre).
Les 600 sénateurs qui siègent à la Curie, sur le Forum, se montrent incapables de gérer un ensemble territorial qui domine désormais la Méditerranée.

Plusieurs hommes d'exception vont tenter de réformer les institutions romaines : les Gracques, Marius, Sylla, Pompée et pour finir César.
La question agraire est un problème fondamental qui a perturbé la république romaine pendant toute sa durée. Les lois agraires avaient pour objet un meilleur partage de terres à destination des Citoyens pauvres. C'est un trait essentiel qu'il faut comprendre car elle est une des causes du déclin de la république romaine. Cicéron disait que « ceux qui veulent s'attirer les faveurs populaires et qui, pour cette raison, soulèvent les problèmes agraires (...) ruinent les fondements de l'état ».
Il y eut 7 lois agraires proposées, mais seulement deux réformes aboutiront : Tiberius Gracchus et Jules César sont les seuls qui aient réussi à faire adopter des lois agraires (-133 et -59).

On ne peut évoquer le terme de crise car une crise ne dure pas aussi longtemps. Or, on peut faire remonter ce problème dès le début du -Vè siècle, soit au début de la république, et on peut l'étendre jusqu'à la réforme des Gracques durant le dernier siècle de la république.
Toutes les séditions ont eu pour origine et pour cause la puissance des tribuns. Sous prétexte de protéger la Plèbe qu'ils étaient chargés de défendre, ils ne cherchaient qu'à acquérir pour eux-mêmes le pouvoir absolu et tâchaient de gagner l'affection et la faveur du Peuple par des lois sur le partage des terres, sur les distributions de blé et sur l'administration de la justice. Ces lois avaient toutes une apparence d'Equité. Quoi de plus juste, en effet, que de faire rendre à la Plèbe les biens que lui avaient pris les patriciens et d'empêcher ainsi le Peuple vainqueur des nations et maître de l'univers, de vivre en banni loin de ses champs et de ses foyers ? Quoi de plus Equitable que de nourrir aux frais du trésor un Peuple tombé dans la pauvreté ? Quoi de plus efficace pour maintenir l'indépendance entre les deux ordres que de confier au sénat le gouvernement des provinces et de donner à l'ordre équestre le droit de juger sans appel ? Mais ces réformes entraînaient de funestes conséquences, et la malheureuse république était le prix de sa propre ruine. Car en transférant du sénat aux chevaliers le pouvoir de juger, on supprimait les impôts, c'est-à-dire le patrimoine de l'empire, et les achats de blé épuisaient le trésor, le nerf même de l'état. Comment pouvait-on remettre la Plèbe en possession de ses champs, sans ruiner les propriétaires actuels, qui faisaient, eux aussi, partie du Peuple ? Ils tenaient ces domaines de leurs ancêtres, et le temps donnait à cette possession une sorte de caractère légitime.

Cette question n'est pas un problème lié à l'agriculture, à la production ou à la commercialisation mais à l'appropriation de la terre. C'est donc bien le problème de la propriété privée qui est posé, avec au final le fonctionnement de l'état, s'appuyant sur une société hiérarchisée en classes de possédants et de possédés !
Tiberius Gracchus disait : « Les bêtes sauvages, qui sont répandues en Italie, ont leurs tanières et leurs repaires, où elles peuvent se retirer, et ceux qui combattent, qui versent leur sang pour la défense de l'Italie, n'y ont d'autre propriété que la lumière et l'air qu'ils respirent ; sans maison, sans établissement fixe, ils errent de tous côtés avec leurs femmes et leurs enfants. Les généraux les trompent quand ils les exhortent à combattre pour leurs tombeaux et pour leurs temples ; dans un si grand nombre de Romains, en est-il un seul qui ait un autel domestique et un tombeau où reposent ses ancêtres ? Ils ne combattent et ne meurent que pour entretenir le luxe et l'opulence d'autrui ; on les appelle les maîtres de l'univers et ils n'ont pas en propriété une seule motte de terre ».
Les Romains avaient coutume de vendre une partie des terres qu'ils avaient conquises sur les peuples voisins, d'annexer les autres au domaine et de les affermer aux Citoyens qui ne possédaient rien, moyennant une légère redevance au trésor public. Les riches avaient enchéri et évincé les pauvres de leurs possessions.
Sous la république romaine, il y a plusieurs modes d'exploitation : le faire-valoir direct où le propriétaire exploite lui-même sa propre terre, le métayage (ou le fermage) où l'exploitant loue la terre contre une redevance, un vectigal, ou encore le grand domaine géré par un vilicus et exploité par des hordes d'esclaves.
De même, il y a juridiquement plusieurs formes de propriété :
* il y a la propriété pleine et entière, la proprietas : le propriétaire possède la terre et le fruit de celle-ci,
* il y a la possesio : le propriétaire ne possède pas la terre qui appartient à l'état mais possède la jouissance de son exploitation.

Les campagnes militaires (notamment celle des guerres puniques) ont considérablement modifié le paysage social de Rome. Les Citoyens mobilisés effectuaient plusieurs campagnes les unes après les autres sans rentrer chez eux. Au terme donc d'un service militaire long où il a appris à acquérir des richesses très rapidement grâce au butin, le Citoyen-soldat retrouve sa terre souvent en friche, même si on sait que les femmes n'avaient pas peur de manier l'araire; il peut même se retrouver endetté à cause de mauvaises récoltes. De grands propriétaires possédant des terres voisines ont donc proposé de racheter leur terre contre une somme d'argent qui intéressa bon nombre de petits propriétaires.
Ces grands propriétaires se sont peu à peu approprié de vastes domaines. Ces terres provenaient de petites exploitations qui à cause des guerres, de la pression économique ou de la pression morale de la part d'exploitants influents vendaient leurs terres et partaient pour la ville. Elles pouvaient provenir également de terres non cadastrées côtoyant les terres du convoitant qui étaient en friche ou qui servaient de pâtures communales. Ces grands domaines dépassaient la limite autorisée par la loi et les occupants de ces terres se sont peu à peu considérés comme propriétaires de plein droit alors qu'ils possédaient des terres d'ager publicus. Ils ont peu à peu cessé de payer la redevance.

Quantité de Citoyens se sont donc retrouvés dépossédés et ruinés et ils ont émigré vers les villes comme Rome où ils sont venus accroître le nombre de proletarii. Cela représente de nombreux problèmes. Sur le plan social, c'est l'accroissement des Citoyens pauvres que Rome n'arrive pas à assimiler et l'image qu'ils véhiculent dans une Rome où transite tant de richesse. Sur le plan économique, c'est le double mouvement : d'un côté des paysans sans terre et de l'autre des terres sans paysans. Sur le plan militaire, c'est la réduction des effectifs militaires car le Citoyen pauvre n'est pas mobilisable. En -136, le recensement met en évidence une perte de 10 000 Citoyens par rapport à -141. Cela montre que le problème est réel mais tous ceux qui ont tenté de remédier à ce problème s'y sont cassé les dents.

Tiberius (-162/-133) apprit la rhétorique auprès de Diophane de Mytilène et Blossius de Cumes, un stoïcien, fut son maître de philosophie. Il a donc été initié très tôt aux débats philosophiques autour des notions d'Egalités et de Citoyenneté.
Il fut d'abord questeur en 137 av. J.-C. et fut envoyé en Espagne avec le consul Caïus Hostilius Mancinus. Il sauva l'armée romaine de l'incompétence du consul alors qu'elle se trouvait encerclée et à la merci de l'ennemi. Il négocia une paix avec les Numantins (Espagne) car son père avait instauré de bons rapports entre sa famille et les Numantins et s'était constitué une clientèle solide. Mais cette paix, rejetée par le sénat, mit un terme à sa carrière militaire, et perturba les rapports que Tibérius entretenait avec le sénat.

Selon Tite-Live, sa décision d'agir naquit alors qu'il traversait l'Étrurie en direction de Numance. Il fut frappé par ces immenses domaines exploités par des hordes d'esclaves et aussi par ces immenses terrains vides d'humains. Mais ce fut, en fait, le Peuple lui-même qui le détermina à cette entreprise, en couvrant les portiques, les murailles et les tombeaux d'affiches par lesquelles on l'excitait à faire rendre aux pauvres les terres du domaine.
Il tente alors de soulager le sort des Citoyens sans ressources en leur allouant une partie du domaine public, l'ager publicus, constitué de terres enlevées aux peuples vaincus, voire aux alliés italiens ! Une dotation en capital puisée dans le trésor de Pergame est destinée à faciliter l'établissement de ces nouveaux paysans (selon un processus constant à Rome, les conquêtes sont mises à profit pour améliorer le sort des Citoyens ; comme toutes les cités antiques, Rome ignore l'impôt sur les personnes physiques).
En -133, il est tribun de la Plèbe et soumet sa proposition de loi agraire connue sous le nom de Rogatio Sempronia dont le contenu était le suivant :
* limitation au droit de possession individuel de l'ager publicus: 500 jugères, 250 jugères supplémentaires par enfant et maximum de 1 000 jugères par famille (1 jugère = 2 500 m2) ;
* institution d'un triumvirat chargé d'appliquer cette loi. Il s'y fait élire avec son frère Caïus et son beau-père Appius Claudius Pulcher pour l'année -133 ;
* redistribution des terres récupérées aux Citoyens pauvres à raison de 30 jugères par personne.

C'était une loi agraire très modérée, ordonnant aux riches de rendre les terres sur lesquelles ils avaient mis la main abusivement, tout en les déchargeant de toute redevance pour les 500 arpents qui leur restaient. Si limitée que fût cette réforme, le Peuple s'en contenta et consentit à oublier le passé, pourvu qu'on ne lui fît plus d'injustice à l'avenir ; mais les riches et les grands propriétaires, révoltés par avarice contre la loi et contre le législateur, par dépit et par entêtement, voulurent détourner le Peuple de la ratifier ; ils lui peignirent Tibérius comme un séditieux, qui ne proposait un nouveau partage des terres que pour troubler le gouvernement et mettre la confusion dans toutes les affaires.
Le jour où il proposa sa loi, entouré d'une foule immense, il monta à la tribune. Toute la noblesse s'était présentée en foule à cette assemblée, et elle avait des tribuns dans son parti. Lors de la présentation de son projet, il fit l'éloge du Citoyen évoquant son utilité pour Rome dans le domaine militaire et la considération que l'on doit lui apporter en conséquence. Il fit également la critique de l'esclave jurant de son inutilité militaire et sa perpétuelle infidélité, évoquant les guerres serviles qui secouaient encore Rome une année auparavant.
Les sénateurs s'opposèrent à cette loi. En effet, celle-ci contrecarrait le jeu du clientélisme qui leur assurait de nombreux soutiens et des victoires électorales faciles. En effet, la distribution des terres était désormais assurée par la seule famille Sempronia et ses alliées, ce qui faisait automatiquement des bénéficiaires les clients des Gracques.
De plus, cette loi représentait une perte de pouvoir du sénat et des sénateurs. En effet, le sénat n'a plus le contrôle exclusif de l'ager publicus et le remembrement des terres entraîne une réduction de la puissance des grands propriétaires parmi lesquels beaucoup sont des sénateurs, car la terre apporte la richesse et la dignitas.

Ils achetèrent un tribun de la plèbe, Octavius, pour que celui-ci fasse usage de son intercessio (droit de veto sur les mesures qui lui semblent contraires aux intérêts de la population qu'il représente).
Les nantis, qui tirent d'énormes profits de l'exploitation de l'ager publicus par des esclaves, s'opposent à la loi agraire de Tiberius cependant que les Romains pauvres se soucient assez peu de reprendre le chemin des champs. Tiberius passe outre et promulgue sa loi au prix d'une entorse à la légalité. Tiberius, après avoir demandé à deux reprises à Octavius de retirer son veto en appela au Peuple pour qu'il destitue Octavius : c'est la première fois que le Peuple s'arroge le droit de destituer un tribun de la Plèbe. Cette mesure va à l'encontre des institutions de Rome, à l'encontre des lois car seul le sénat avait le droit de renvoyer un magistrat. La loi fut alors votée, et il fut nommé triumvir pour la répartition des terres. Tite-Live disait : « ainsi fut promulguée la première loi agraire : plus jamais jusqu'à nos jours, la question agraire ne fut soulevée sans entraîner de graves troubles ».

Pour achever la réalisation de son projet, le jour des comices il voulut faire proroger ses pouvoirs. C'est alors que Tiberius se représenta à un second tribunat, lors de l'été -133, pour l'année -132, afin d'avoir un contrôle absolu sur les triumvirs mais également sur le sénat car être tribun de la Plèbe en même temps que triumvir lui aurait permis d'avoir une ascendance sur les autres membres du collège et donc d'avoir un contrôle sur les sénateurs. On passe donc d'une simple réforme de la question agraire à la volonté d'établir un pouvoir personnel. Le tribunat lui fut refusé. Il décida de faire pression sur l'assemblée avec quelques partisans pour les forcer à accéder à sa requête. Les romains et les latins furent les seuls bénéficiaires de la lex Sempronia agraria de -133. L'effondrement de la position des Gracques dans l'été -133 fut causé par le délai exigé pour la lex agraria, les distances qu'avaient les électeurs à parcourir pour voter, et la fréquence de ces voyages que leur imposait un calendrier législatif trop chargé.
Les nobles se portent à la rencontre de Tiberius, accompagnés de ceux qu'il avait dépossédés de leurs champs, et on commence à se massacrer sur le forum. Tiberius se réfugie au Capitole, et porte la main à sa tête pour exhorter le Peuple à défendre sa vie. Mais ce geste laisse croire qu'il réclame la royauté et le diadème.
Le Grand Pontife Scipion Nasica conduit alors le Peuple armé et le fait mettre à mort devant la porte du Capitole, à côté de la statue des rois. 300 de ses partisans furent massacrés lors de l'émeute et le cadavre de Tiberius fut jeté dans le Tibre.

La loi agraire contint quelque temps la cupidité des riches et vint au secours des pauvres, qui par ce moyen conservèrent chacun la portion qui leur était échue dès l'origine des partages. Dans la suite, les voisins riches se firent adjuger ces fermes sous des noms empruntés, et enfin, ils les prirent ouvertement à leur nom. Alors, les pauvres, dépouillés de leur possession, ne montrèrent plus d'empressement pour faire le service militaire, et ne désirèrent plus élever d'enfants. Ainsi l'Italie allait être bientôt dépeuplée d'habitants Libres, et remplie d'esclaves barbares, que les riches employaient à la culture des terres, pour remplacer les Citoyens qu'ils en avaient chassés.
Caïus Gracchus entreprend aussitôt de venger la mort et les lois de son frère, et ne montre pas moins d'ardeur ni de violence. Caius, né en
-154, est d'abord questeur en Sardaigne en -126 avant de devenir tribun de la Plèbe en -124.
Comme Tiberius, il a recours au désordre et à la terreur ; il engage la Plèbe à reprendre les terres de ses ancêtres et promet au Peuple, pour assurer sa subsistance, la succession récente d'Attale au trône de Pergame.
Avec plus d'habileté que son frère, Caïus tente à son tour, six ans plus tard, de relancer la réforme agraire. Il s'appuie sur les riches plébéiens et le parti populaire. Les popolares sont des patriciens qui croient à la nécessité d'une réforme pour préserver la Paix sociale. Ils s'opposent aux optimates (ou conservateurs) qui voient le salut de Rome dans le renforcement du pouvoir du sénat et le retour aux institutions anciennes.

Caius a apparemment un vrai programme politique : diminuer les pouvoirs du sénat romain et accroitre ceux des comices (assemblées du Peuple) afin de relever la république. Afin de faire accepter son projet de loi agraire, il commence par s'allouer les faveurs des principaux opposants au sénat : la Plèbe et l'ordre équestre (chevaliers) par diverses mesures :
* la Lex Sempronia frumentaria : elle prévoit de distribuer un boisseau de blé par mois à prix réduit à tous les Citoyens pauvres. Même si elle semble nécessaire car la pauvreté des Citoyens est un problème réel à Rome, cette loi est une mesure démagogique dans le sens qu'elle permet de s'attirer les faveurs populaires,
* la Lex Calpurnia : elle introduit la parité entre les chevaliers et les sénateurs devant les tribunaux. Les quaestiones perpetuae ou questions perpétuelles sont ouvertes aux chevaliers. Caius augmente le nombre de jurés de 300 à 600 membres et introduit 300 chevaliers. De ce fait, l'avantage que détenaient les sénateurs au niveau judiciaire sur les chevaliers n'existe plus,
* la Lex theatralis sépare les chevaliers des sénateurs dans les théâtres,
* une autre loi leur confère la collecte de l'impôt de la riche province d'Asie,
* la Lex sempronia de comitii modifie les modalités d'élection des comices centuriates. L'ordre de succession des centuries dans le déroulement du vote est dorénavant établi par tirage au sort.

Toutes ces mesures tendent à réduire le pouvoir des sénateurs au profit des chevaliers et du sénat par rapport aux comices. Il tente dans un second temps de faire passer sa réforme agraire qui s'appuyait sur celle de son frère :
* la juridiction des triumviirs supprimée en -129 est rétablie,
* les assignations de terre passent de 30 à 200 jugères pour permettre aux Citoyens pauvres d'améliorer leurs conditions sociales,
* la création de colonies afin de soutenir son projet : deux en Italie et une à Carthage.

Pour faire accepter sa proposition par le sénat, il permet aux patres d'acquérir des terres qu'ils convoitaient dans le Latium et autour de Tarente et de Capoue. Cela lui procure une grande popularité et lui permet de se faire réélire tribun de la Plèbe en -123. En effet, depuis le vote d'une loi de Gaius Papirius Carbo en -125, les tribuns de la Plèbe pouvaient être reconduits dans leur fonction sans attendre le délai traditionnel.
Pour lutter contre lui, le sénat décide de réduire son influence. Il dresse contre lui le tribun Marcus Livius Drusus. Drusus propose alors la création de 12 colonies de 3 000 humains choisis parmi les capite censi, les Citoyens pauvres. Cette surenchère détourne l'attention du Peuple de Caius au profit de Drusus. Grâce à cela, il peut faire voter une loi supprimant les vectigales, (redevances de l'ager publicus), exonérant les grands propriétaires et donc beaucoup de sénateurs. La rogatio Livia agraria dont l'objectif immédiat était de mettre un terme à la popularité de Caïus Gracchus en lui retirant la faveur de la Plèbe, eut des conséquences plus funestes pour la législation des Gracques que son auteur et le sénat ne l'attendaient. En supprimant le vectigal, il rendait aliénables les lots qui en étaient jusque-là frappés. Les pauvres furent amenés à céder leurs terres aux riches et la législation agraire des Gracques perdit ainsi tout son effet (elle devait disparaître totalement, au terme d'un processus commencé par la rogatio Livia).
Caius réplique en proposant la création d'une colonie de 6 000 humains sur le site de Carthage et l'octroi de la Citoyenneté romaine complète aux Latins et partielle (sine suffragio) aux Italiens afin de s'attirer leurs faveurs. Mais les propositions de Caius sont trop avancées pour la Rome de l'époque et, en voulant brûler les étapes, Caius se brûle les ailes. La création d'une colonie sur le site maudit de Carthage est un sacrilège. L'accord de la Citoyenneté aux Latins et aux Italiens mord sur un privilège du Peuple romain. Ainsi, Caius perd l'appui d'une partie du Peuple qui l'avait soutenu jusqu'alors et aussi celui du consul.

Lorsque Caius part superviser la construction de la colonie à Carthage, ses adversaires en profitent pour le discréditer. Lors de l'élection des tribuns pour l'année -122, il n'est pas réélu.
Aussitôt une loi ordonne le démantèlement de la colonie de Carthage : Caius fait appel de la décision mais échoue. Il tente alors de faire sécession avec ses partisans comme la Plèbe jadis avait fait sécession contre les patriciens au Mont Sacré. Le tribun Minucius ayant osé s'opposer à ses lois, Caïus, soutenu par une troupe de partisans, s'empare du Capitole, fatal à sa famille. Il en est chassé par le massacre de ses compagnons et se retire sur l'Aventin. Le sénat réplique en promulguant un senatus consultum ultimum qui autorise l'élimination de Caius par n'importe quel moyen. Caius fut tué par son esclave à sa demande, lors d'un affrontement sur l'Aventin avec 3 000 partisans contre le consul L. Opimius en -121.
C'est la première fois et non la dernière, qu'un senatus-consultum ultimum est prononcé et qu'une telle vague de violence envahit Rome à cause de divergences politiques.

-104 à -101 : Deuxième grande guerre servile, qui voit des Sicules Insurgés se joindre aux esclaves commandés par Tryphon, puis Athenion. On retrouve des similitudes avec la première guerre servile. Il faut cinq ans au consul Aquilius pour en venir à bout.
Au départ, un chevalier romain du nom de Titus Vettius tombe amoureux fou d'une esclave, tellement qu'il décide d'armer ses esclaves et appelle les autres esclaves à le rejoindre. Ces désordres gagnent la Sicile à nouveau. A l'est, un certain Salvius (qui avait eu des fonctions religieuses avant de tomber en esclavage, comme Eunus) prend le titre de Tryphon. A l'ouest, Athenion (un intendant) prend aussi le titre de roi, lève 10 000 hommes pour se constituer une armée. Mais il refuse d'enrôler des esclaves, les renvoyant aux champs ! Pour les Romains, il faudra plusieurs campagnes pour venir à bout des Révoltés, en -101.

La deuxième guerre servile survient après des crises qui ont ébranlé la république romaine (entreprises des Gracques entre -139 et -109) et à une époque de crise morale.
Un fait nouveau cependant intervient en Sicile. Le sénat avait été amené à ordonner qu'on rendît la Liberté à des hommes récemment réduits en esclavage : les publicains en effet étaient associés de fait aux pirates qui capturaient des hommes Libres dans des pays alliés de Rome, surtout dans la partie orientale du bassin méditerranéen et en Asie Mineure. Ce sont eux qui écoulaient cette marchandise. Cette mesure, appliquée d'abord strictement, fut combattue par les chevaliers, alliés des grands propriétaires, dont elle risquait de compromettre les activités. Le gouvernement recula et les esclaves perdirent l'espoir qui les avait Soulevés.

Une première Révolte, qui ne rassembla pas plus de deux cents esclaves, fut rapidement et impitoyablement réprimée. Le gouverneur ne trouva pas la parade face à une nouvelle Rébellion de quelque deux mille esclaves. Ceux-ci s'enhardirent et anéantirent un détachement envoyé contre eux. La Révolte s'étendit dès lors comme dans les années -134/-130. Les esclaves se choisirent un roi, un dénommé Salvius, inspiré lui aussi par des idées religieuses, qui profita de l'inertie du gouverneur pour organiser ses troupes. Celui-ci, qui, il est vrai, ne disposait pas de forces suffisantes en effectifs et en qualité, resta longtemps enfermé dans Héraclée. Il ne se réveilla que lorsque Salvius assiégea Morgantia dont il voulut faire sa capitale. Les Insurgés l'emportèrent aisément sur les dix mille hommes du gouverneur, dont beaucoup d'ailleurs se rendirent.
Dans la région de Ségeste et de Lilybée, un certain Athenion (un Cilicien) fomenta à son tour une Révolte qui se développa rapidement. C'était un homme habitué au commandement chez ses maîtres, très bon organisateur et inspiré par des idées religieuses. Il souleva plusieurs dizaines de milliers d'esclaves, dont dix mille combattants plutôt d'origine Libre. Il ne réussit pas à prendre Lilybée, bien fortifiée et secourue par des troupes venues par mer d'Afrique, qui n'osèrent pas le poursuivre dans sa retraite.

Salvius, qui prit le nom de Tryphon, emporta des succès très importants dans l'Est (prise de Morgantia, conquête des terres fertiles de Leontini) mais il ne put gagner du terrain plus loin vers l'Est où les propriétés de dimensions plus modestes avaient un cheptel servile moins nombreux et sans doute mieux traité.
Tryphon et Athenion unirent leurs efforts et conquirent la plus grande partie de la Sicile. Les légions romaines étant retenues par la guerre contre les Cimbres, ils bénéficiaient de circonstances favorables. Tryphon choisit Triocala comme capitale, la fortifia et organisa son pouvoir en calquant certaines institutions romaines.

Rome dépend de la Sicile pour son ravitaillement en blé, aussi le sénat y envoya-t-il une armée de dix sept mille hommes, commandée par le préteur Lucius Licinius Lucullus, qu'affrontèrent quarante mille esclaves commandés par Athenion. Cette armée, après avoir frôlé le désastre, finit par remporter la victoire et les esclaves se débandèrent. Lucullus ne put prendre Triocala et Rome envoya un autre préteur, Caius Servius, qui ne réussit pas davantage à vaincre les esclaves commandés par Athenion, après le décès de Tryphon de mort naturelle.
La fin de la guerre contre les Cimbres permit l'envoi de bonnes troupes qui, sous le commandement du consul Marius Aquilinus, vainquirent les troupes d'Athenion, tué au combat, dont les survivants, par un suicide collectif, se donnèrent mutuellement la mort plutôt que d'offrir aux Romains le plaisir de les voir affronter les bêtes féroces dans un spectacle du cirque.
Ainsi finit la deuxième guerre servile de Sicile. La province, dorénavant, demeura calme, le pouvoir ayant pris des dispositions pour juguler toute nouvelle tentative.

-91 à -89 : guerre sociale entre Rome et ses alliés italiens Rebellés, souhaitant l'Egalité des Droits devant leurs devoirs.
A Rome (Urbs) les Citoyens bénéficiaient du droit romain, et étaient appelés « Citoyens complets » (civis optimo jure) car ils possédaient l'ensemble des droits civils et politiques. Les droits civils étaient les suivants : jus connubii, (mariage devant la loi), jus commercii, (droit de faire des actes juridiques ; d'acquérir des biens).
Il y avait aussi des droits politiques : jus suffragii (droit de vote), jus honorum (droit d'être élu et de voter à une magistrature) ; les Citoyens romains étaient exemptés d'impôts.
En compensation, le droit de Citoyen entraînait l'obligation du service militaire et du tribute (inscription dans une tribu).
Dans les autres villes d'Italie, les habitants n'avaient pas les mêmes droits car Rome traita différemment chaque cité de la péninsule. Elle donna, en particulier aux cités du Latium le droit latin qui comportait les mêmes avantages que le droit romain à l'exception du jus honorum ; les Citoyens étaient alors appelés civis minuto jure (citoyens incomplets). Tandis qu'avec les autres cités Rome n'appliqua qu'une simple alliance. Ces cités étaient en fait plutôt soumises à Rome que réellement alliées, elles n'avaient pas de droits politiques et étaient sous le contrôle du Sénat où elles n'avaient aucune représentation.
Après deux siècles d'union avec Rome, les villes alliées étaient présurées d'impôts et devaient fournir des soldats (Rome fournissait 273.000 hommes et les alliés 294.000). De plus, en cas de victoire, la distribution de terres et de butins étaient inférieurs pour les alliés italiens que pour les troupes romaines. En -126, le sénat avait même interdit aux Italiens d'émigrer à Rome (ils y venaient pour le blé gratuit ou à bas prix), et en -95 le sénat avait expulsé les Italiens qui habitaient à Rome.

Finalement, les alliés de Rome obtiennent satisfaction, et l'Italie est unifiée sous un seul régime juridique. Rome a également vaincu tous ses alliés successivement, en s'appuyant sur ceux qui n'étaient pas Révoltés encore, puis en s'appuyant sur les premiers Révoltés revenus sous son autorité pour vaincre les seconds.
Sur la scène politique romaine, Sylla a acquis un prestige considérable, par ses victoires et par son habilité dans le commandement de ses soldats. A l'inverse, Marius a vu diminuer son prestige : originaire du Latium et certainement plus compréhensif vis-à-vis des Révoltés, il a plus cherché la réconciliation entre ses troupes et celles des Révoltés que l'affrontement brutal.

-74 à -71 : Soulèvement d´esclaves et d´ouvriers Libres en Italie sous le commandement de Spartacus. Elle se déroule du Sud au Nord de l'Italie, à un moment même, elle menace Rome. Cette Troisième Guerre servile fut la seule à menacer directement le cœur romain de l'Italie et fut doublement préoccupante pour le Peuple romain en raison des succès répétés contre l'armée romaine d'une bande d'esclaves Rebelles qui augmentait rapidement. Les effectifs sont considérables : autour du noyau de gladiateurs se concentrent 150 000 soldats !
Manquant d´unité et de plan, ils sont écrasés par Crassus, un riche patricien romain.

Durant la république romaine du -Ier siècle, les jeux de gladiateurs étaient l'une des formes de divertissement les plus populaires. Pour fournir les combattants pour les épreuves, diverses écoles d'entraînement, ou ludi, étaient établies à travers l'Italie. Dans ces écoles, les prisonniers de guerre et les criminels condamnés (qui étaient considérés comme des esclaves) apprenaient les techniques nécessaires pour combattre à mort dans les jeux de gladiateurs. Il arrivait que, malgré les précautions prises par le lanista (trafiquant d'esclaves possesseur d'une école de gladiateurs), des Révoltes se produisaient, mais elles étaient en général rapidement réprimées par les forces de police locales et tout rentrait dans l'ordre. En -74, un groupe de 200 gladiateurs dans l'école de Capoue préparèrent une évasion. Lorsque leur complot fut trahi, un groupe de 70 hommes se saisirent d'instruments de cuisine (broches et hachoirs) et parvinrent à s'échapper de l'école en combattant, emportant avec eux plusieurs chariots remplis d'armes et d'armures de gladiateurs.
Une fois Libres, les gladiateurs échappés choisirent leur chef, Spartacus (il était une vedette en tant que gladiateur principal, et était soit un auxiliaire thrace des légions romaines condamné à l'esclavage, soit un captif pris par les légions).
Le noyau de gladiateurs est rejoint par des bandes d'esclaves gaulois dirigés par Crixus, et des esclaves cimbres dirigés par Hoenomanus.

Ce groupe d'esclaves fut capable de battre une petite troupe envoyée à leur poursuite depuis Capoue, et ils s'équipèrent avec les équipements militaires pris en complément de leurs armes de gladiateurs. Cette bande de gladiateurs fugitifs pilla la région autour de Capoue, et recruta dans ses rangs de nombreux autres esclaves, pour finalement se retirer à une position plus facile à défendre sur le Mont Vésuve.

Comme la Révolte et les pillages se déroulaient en Campanie, qui était une région de villégiature pour les riches et les personnes influentes à Rome, qui y possédaient leurs villas, la Rébellion capta rapidement l'attention des autorités romaines. Pour autant, il fallut du temps à Rome pour réaliser l'ampleur du problème, car la Révolte des esclaves était plus vue comme une grande vague criminelle que comme une Rébellion armée.
Cependant, Rome dépêcha en -73 une force militaire sous autorité prétorienne pour mettre fin à la Rébellion. Un préteur romain, Gaius Claudius Glaber, regroupa une force de 3 000 hommes en une milice. Ces hommes furent choisis à la hâte et au hasard, puisque les Romains ne considéraient pas cela comme une guerre, mais un raid, une sorte de vague de pillage. Les forces de Glaber assiégèrent les esclaves au Mont Vésuve, bloquant le seul accès connu à la montagne. Les esclaves étant contenus, Glaber se contenta d'attendre jusqu'à ce que la faim les oblige à se rendre.
Bien que les esclaves manquaient d'entraînement militaire, les forces de Spartacus déployèrent leur ingéniosité à tirer profit des matériaux disponibles sur le terrain, et utilisèrent des tactiques intelligentes et peu orthodoxes pour affronter les armées romaines. En réponse au siège de Glaber, les hommes de Spartacus fabriquèrent des cordes et des échelles avec les vignes et les arbres qui poussaient sur les pentes du Vésuve et les utilisèrent pour descendre les roches abruptes du côté de la montagne opposé aux forces romaines. Ils contournèrent la base du Vésuve, prirent l'armée romaine à revers, et annihilèrent les hommes de Glaber.

Une deuxième expédition, sous les ordres du préteur Publius Varinus, fut ensuite dépêchée contre Spartacus. Apparemment, Varinus semble avoir séparé ses forces sous le commandement de ses subordonnés Furius et Cossinius. Ces forces furent également battues par l'armée des esclaves : Cossinius fut tué, Varinius presque capturé, et les équipements des armées furent saisis par les esclaves. Avec ce succès, de plus en plus d'esclaves rejoignirent les forces de Spartacus, de même que de nombreux pasteurs et paysans de la région, portant ses rangs à 70 000 hommes. Les esclaves Rebelles passèrent l'hiver -73 à armer et à équiper leurs nouvelles recrues, et étendirent leur territoire de pillages pour atteindre les villes de Nola, Nuceria, Thurii et Metapontum, pour assurer la subsistance des hommes et pour s'emparer des armes nécessaires pour combattre les troupes que ne manquerait pas d'envoyer Rome. Ils s'emparèrent en même temps d'un butin qui allait servir ultérieurement de monnaie d'échange pour satisfaire les besoins d'une véritable armée. De fait les préteurs envoyés pour mettre fin à cette Rébellion qui menaçait les riches propriétés des grands propriétaires terriens (des sénateurs) furent successivement tous battus. Ce n'était plus une simple Révolte à laquelle Rome devait faire face mais une guerre qu'il fallait soutenir.
Les esclaves se divisent en deux bandes, l'une dirigée par Crixus, l'autre par Spartacus : Crixus était d'avis de saigner le pays, Spartacus voulait ramener les esclaves chez eux.

Il se peut que Spartacus ait pensé reconduire ses hommes dans leurs pays puis qu'il renonça à ce projet pour engager une action beaucoup plus hardie et dangereuse pour Rome : Lutter, en tant que combattant pour la Liberté, pour changer une société romaine corrompue et mettre fin à l'esclavage institutionnel, en Soulevant partout sur son passage les masses serviles et ranimer les sentiments d'hostilité des peuples d'Italie encore sous le coup de la guerre sociale, appelée aussi guerre des alliés (socii en latin), qui avait duré deux ans de -91 à -89. Dans ce cas les deux chefs se seraient partagé la tâche. Le sénat, alarmé, chargea les consuls Gellius et Lentulus de la guerre avec deux légions chacun. Gellius, au Sud, vainquit Crixus et anéantit les deux tiers de son armée, Lentulus devait arrêter Spartacus dans sa progression. Après la défaite de Crixus, Spartacus vainquit d'abord Lentulus puis il se retourna contre Gellius, dont il dispersa l'armée. Puis il honora les mânes de Crixus par des jeux funèbres au cours desquels, suprême humiliation pour Rome, il contraignit trois cents soldats romains prisonniers à se battre et à se tuer entre eux. Il paracheva ses succès en mettant en déroute le gouverneur de la Gaule cisalpine Caius Cassius. Rome pouvait tout craindre, comme au temps d'Hannibal. Mais Spartacus, dont les forces, pourtant, avaient grossi (il aurait disposé de cent vingt mille hommes) renonça. Ce qui est sûr, c'est que malgré les apparences, sa situation n'était pas aussi favorable qu'on pourrait le penser. Le soutien de l'armée de Crixus lui faisait désormais défaut, les peuples italiens ne bougèrent pas, ayant obtenu ce qu'ils désiraient, le droit de cité, et méprisant les esclaves, le long de l'Adriatique il traversait des régions où les lois agraires des Gracques avaient permis le développement de propriétés de dimensions modestes où travaillaient des esclaves mieux intégrés, non pas des masses serviles comme en Campanie ou en Sicile, promptes à la sédition. Nulle part Spartacus ne put trouver un lieu où s'installer de façon durable, jamais il ne put réunir des forces comparables à ses prédécesseurs siciliens. Pour marcher sur Rome avec une chance de victoire décisive, il lui eût fallu disposer de troupes mieux armées et mieux entraînées. Il renonça ou remit à plus tard. Dans sa marche vers le Sud, il triompha encore une fois des deux armées réunies des consuls dans le Picenum, ce qui mit fin à la campagne de -72, et il rassembla ses forces dans le Bruttium, en instituant la ville de Thurii sa capitale. La carte dit assez qu'il s'était enfermé comme dans une sorte de nasse.

Rome respirait : elle n'était plus sous la menace d'une attaque prochaine. Spartacus, lui, préparait l'avenir en échangeant avec le monde grec les objets du butin contre les matériaux destinés à la fabrication des armes. Pour conduire la guerre, le sénat fit appel au préteur Marcus Licinius Crassus, un choix surprenant puisqu'il succédait à deux consuls et qu'il n'avait jamais eu l'occasion de se distinguer dans une campagne militaire. Mais peut-être personne ne s'était mis en avant pour mener une guerre dont on ne pouvait tirer une grande gloire si on la gagnait et qui déshonorerait celui qui la perdrait. Crassus accepta parce qu'il était ambitieux et que cette guerre le concernait personnellement dans une certaine mesure : il était immensément riche (il recevra le surnom personnel de dives, le riche) et sa richesse reposait en partie sur le très grand nombre des esclaves qu'il possédait et dont il tirait un revenu régulier en les louant. Sa famille était honorablement connue mais il devait sa fortune au rôle qu'il avait joué auprès du dictateur Sylla (il aurait multiplié ses biens par vingt grâce aux proscriptions) et à une spéculation immobilière qui en faisait un des plus grands propriétaires de maisons et d'appartements à louer à Rome. Sénateur, il était lié aux milieux d'affaires. Sans scrupules et opportuniste, il entretenait une rivalité aiguë avec Pompée. Or celui-ci, ayant vaincu Sertorius, s'apprêtait à revenir dans la ville une fois qu'il aurait rétabli l'ordre romain en Espagne. Crassus devait faire vite pour conquérir une place de premier plan dans le monde politique. Rome vit en lui un sauveur et elle lui confia dix légions.

Fait inhabituel, Crassus engage les opérations en octobre et il les finance sur ses deniers. Il ne cherche pas à engager le combat avec l'armée de Spartacus, dont il se contente de contrecarrer les raids qu'il lance pour se ravitailler. Son légat, désobéissant à ses ordres, attaque une partie des troupes de Spartacus, avec deux légions, mais subit un désastre. Pour faire un exemple et impressionner les esprits, Crassus n'hésita pas à remettre en usage un châtiment qui n'était plus pratiqué, celui de la décimation : cinquante soldats sur cinq cents considérés comme responsables de la défaite furent mis à mort. Crassus remporta un succès sur une troupe de dix mille esclaves, en en tuant six mille, puis il livra bataille à Spartacus lui-même. Elle fut indécise, Spartacus rompit le contact et se réfugia dans le Sud du Bruttium. Spartacus conçut le projet de passer en Sicile en faisant appel aux pirates ciliciens, excellents marins, mais ceux-ci se dérobèrent. Il construisit des radeaux qui ne résistèrent pas à la mauvaise mer de la saison. Il était donc bloqué dans l'extrême Sud de la péninsule, d'autant plus étroitement que Crassus lui barra le passage en creusant, sur cinquante cinq kilomètres de long un fossé de quatre mètres cinquante de profondeur, d'une largeur égale, et un remblai garni d'une palissade. Dispositif infranchissable qui incita Spartacus à engager des négociations qui échouèrent. Cependant par une nuit de neige, il réussit à combler partiellement le fossé et à le faire franchir par un tiers de ses troupes. Crassus dut lever le siège de peur d'être pris à revers et demanda au sénat de hâter le retour de Pompée : il fallait qu'il fût découragé pour entreprendre une telle démarche. La situation de Spartacus n'était pas enviable pour autant : il devait faire face au mécontentement de certains dans ses propres rangs, tous ses mouvements étaient constamment épiés et contrôlés par Crassus, il savait que le gouverneur de la Macédoine, Lucullus, avait débarqué à Brindes avec son armée. Des succès partiels, comme celui qu'il remporta sur le légat de Crassus, Quinctius, ne pouvaient que retarder l'échéance. Il se résolut à livrer bataille, en Lucanie. Cette bataille serait décisive, il le savait. De part et d'autre on se battit avec acharnement et soixante mille esclaves restèrent sur le terrain et, parmi eux, Spartacus dont on ne retrouva pas le corps dans cet amoncellement de cadavres. La guerre était finie. Pompée extermina cinq mille esclaves qu'il rencontra sur sa route en Étrurie. Crassus fit crucifier six mille prisonniers sur les cent quatre-vingt quinze kilomètres de la via Appia qui conduisent de Capoue à Rome.
Désormais, à chaque velléité Insurrectionnelle, les Romains répondront par la répression : jamais plus les esclaves ne seront une menace.

Pompée eut les honneurs du triomphe pour les campagnes qu'il avait menées. Comme il ne s'agissait pas d'une guerre déclarée, Crassus se vit refuser le triomphe, il se contenta de l'ovation qui lui fut accordée pour sa victoire dans cette guerre.
Pompée et Crassus récoltèrent les bénéfices politiques d'avoir mis un terme à la Rébellion. Ils retournèrent tous deux à Rome avec leurs légions et refusèrent de les renvoyer. A la place, ils les firent camper en dehors de Rome. Les deux hommes se présentèrent au consulat pour -70, alors que Pompée était inéligible en raison de son âge et qu'il n'avait jamais servi comme préteur ou questeur. Cependant, les deux hommes furent élus consuls pour -70 en partie en raison de la menace implicite de leurs légions qui campaient hors de la ville.
Ils inaugurèrent leur amitié nouvelle en redonnant aux hommes d'affaires les privilèges politiques dont ils avaient été dépouillés par Sylla. Quelques années plus tard, ils s'uniraient à César pour former le premier triumvirat.

La Révolte a eu un impact sur le Peuple romain, qui après une telle frayeur semblait commencer à traiter les esclaves moins sévèrement qu'auparavant. Les riches propriétaires terriens commencèrent à réduire l'usage d'esclaves agricoles, et optèrent pour employer les larges groupes d'hommes Libres sans possessions. A la fin de la Guerre des Gaules menée par Jules César en -52, les conquêtes majeures des romains cessèrent jusqu'au règne de l'empereur Trajan (98 à 117), et par conséquent l'approvisionnement en esclaves bon marché cessa également, ce qui amena à employer les hommes Libres pour cultiver les terres agricoles.
Le statut légal et les Droits des esclaves romains commencèrent également à changer. Au temps de l'empereur Claude (41-54), une constitution fut rédigée, convertissant en meurtre le fait de tuer un esclave vieux ou infirme, et décrétant que si les esclaves en question étaient abandonnés par leurs propriétaires, ils devenaient Libres. Sous Antonin le Pieux (138-161), les Droits légaux des esclaves furent augmentés, faisant des propriétaires les responsables des meurtres des esclaves, obligeant à la vente des esclaves lorsqu'il était possible de démontrer qu'ils avaient été maltraités, et fournissant une tierce partie (théoriquement) neutre à laquelle n'importe quel esclave pouvait faire appel. Comme ses changements législatifs se produisirent beaucoup trop longtemps après pour être des résultats directs des guerres serviles, ils représentent plutôt la codification légale du changement progressif d'attitude des Romains envers l'esclavage durant des décennies.

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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22 juillet 2009 3 22 /07 /juillet /2009 14:46

Qui dit dogmes dit Contestation(s), et même Révolution(s) !
Télécharger le fichier : 09-Les aubes des dogmes et leurs Contestations.pdf


-534/-509 : règne de Tarquin le Superbe : une Révolte le chassa. Après la mort de Romulus, fondateur du sénat romain, sept rois gouvernèrent la petite cité. Ce sont les Etrusques qui firent de Rome une véritable ville vers -600. Tarquin l'Ancien était le cinquième des sept rois légendaires de la Rome antique, et aussi le premier roi d'origine étrusque. Il fut le premier à faire campagne pour obtenir le pouvoir et à rechercher les suffrages de la Plèbe par des discours. Tarquin insista pour que l'élection du nouveau roi se déroule au plus vite et il manœuvra pour éloigner les fils presque majeurs du roi Ancus Marcius dont il était le tuteur, pour se donner le champ libre. Il fut élu en -616 à l'immense majorité du Peuple pour succéder à ce dernier.
Servius (le sixième roi légendaire, et parmi eux le deuxième des rois étrusques) accéda à la royauté à la suite de l'assassinat de Tarquin l'Ancien, dont il avait épousé la fille. C'était le premier souverain à accéder au pouvoir sans consultation populaire (-579). Tarquin le Superbe fut le dernier roi de Rome. Fils ou petit-fils de Tarquin l'Ancien, Lucius Tarquinius (le Tyrannique) et son frère Aruns étaient mariés aux filles de Servius Tullius, ce roi pensant ainsi se prémunir contre les risques de complot dont avait été victime son prédécesseur, Tarquin l'Ancien. Or Tullia, l'ambitieuse épouse d'Aruns, ne tarda pas à tromper son paisible mari (et au mépris de sa propre sœur) avec Lucius, son beau-frère. Ce ménage dura quelque temps, Tullia communiquant sa folle ambition au jeune Lucius Tarquinius Superbus (en latin, l'expression « superbe » n'a pas la même signification qu'aujourd'hui, elle est a prendre au sens d'orgueilleux), puis les deux époux encombrants disparurent opportunément. Devenus libres, les deux amants maudits purent donc s'épouser, malgré la désapprobation du père/beau-père. Poussé par sa femme, Tarquin entrepris alors de faire reconnaître ses droits sur le trône : il chercha appui auprès des sénateurs, puis forma une escorte de jeunes gens avec laquelle il envahit le forum. Il créa du tumulte ; Servius intervient. Pris de court, Tarquin finit par l'empoigner et par le jeter dehors où le roi fut achevé par les partisans du tyran. Tite-Live raconte que, rentrant chez elle, Tullia aurait roulé sur le corps ensanglanté de son père.
Maître du trône par un crime (-534), c'est par des violences sans fin qu'il prétendit s'y maintenir. Il commenca par interdire qu'on ensevelisse Servius Tullius et liquida les sénateurs qui avaient soutenu son beau-père. Il triompha des Volsques en prenant Gabies sans coup férir, grâce à une trahison de son fils, Sextus Tarquin, et Suessa Pométia. Le roi fit alors la paix avec les Eques et renouvella le traité avec les Étrusques.

Plus tard, au siège d'Ardée, il perdit la couronne. En effet, son fils, Sextus, aussi violent que son père, avait violé une femme de la plus haute noblesse, Lucrèce, la très vertueuse épouse d'un de ses parents, Tarquin Collatin, et celle-ci, après s'être plainte de cette injure à son mari, à son père et à ses amis, s'était tuée sous leurs yeux.
Pour la venger, Junius Brutus, bien que parent lui-même des Tarquin, ameuta le Peuple et ôta la royauté à Tarquin le Superbe. Bientôt l'armée, qui sous les ordres du roi lui-même assiégeait la cité d'Ardée, abandonna elle aussi ce prince, et quand il vint pour entrer dans la Ville, il en trouva les portes fermées et s'en vit exclu.
Après avoir exercé le pouvoir pendant vingt-cinq ans, il s'enfuit avec sa femme et ses enfants. Le roi et sa famille, chassés de Rome se réfugièrent en Etrurie. Tarquin le Superbe s'exila à Caeré et fit alliance avec les Etrusques de Véiès et de Tarquinii afin de reprendre le pouvoir. Le sénat remis au Peuple les richesses de la famille royale. Le Champ de Mars (Campus Martius) occupera l'emplacement des domaines royaux. La République déjouera, grâce à la dénonciation d'un esclave, une conspiration conduite par quelques jeunes patriciens, dont les fils de Brutus, qui visait à restituer le pouvoir aux Tarquins. Rome remportera difficilement les affrontements qui l'opposeront aux alliés de Véiès et de Tarquinii, et instaura la république. Le régime des rois étrusques fit prendre conscience aux Romains de la notion de corps civiques, en dehors du contrôle exclusif et très local de l'aristocratie. D'autre part les relations religieuses qui sous-tendaient la relation client-patron s'étiolèrent, le culte des ancêtres se transformant en culte des héros. Le populus prit conscience qu'il formait la Plèbe et les institutions reconnurent son existence et la fonction subalterne de cette Plèbe. Les Romains situaient l'avènement de la république en -509, ce qui correspond à la date de la dédicace du temple de Jupiter Capitolin. Il semble cependant que la république a été instaurée plus tard entre -480 et -470.
Le mot république vient du latin res publica, ce qui signifie « la chose publique ». Gouverner la cité est donc une affaire publique et Collective. La devise de la république est Senatus Populusque Romanus, le sénat et le Peuple romain. Elle symbolise l'union du sénat romain où siègent les familles patriciennes et de l'ensemble des Citoyens romains.
En effet, les Romains sont divisés en deux groupes, les patriciens et les Plébéiens. Les patriciens sont souvent propriétaires de vastes domaines cultivés. Ils appartiennent à de célèbres familles, les gentes. Chaque gens a ses propres cultes, notamment des ancêtres, ses traditions. Elle comprend un nombre plus ou moins grand de clients qui doivent obéissance à leur « patron » et reçoivent en échange aide et assistance en cas de besoin. Les Plébéiens forment la masse des artisans et paysans. Ils vivent en dehors de l'organisation patricienne et n'honorent aucun ancêtre particulier. Au départ la Plèbe n'a aucun droit. Toutes les magistratures sont réservées aux patriciens

-509 : Lucius Junius Brutus et Lucius Tarquinius Collatinus, tous deux parents de Tarquin, remplacent l'ancien roi. La république est gouvernée par deux magistrats réélus chaque année, les consuls.
-508 : Tarquin Collatin s'exile volontairement, Brutus est tué au combat. Porsenna, roi étrusque de Clusium (Chiusi) prend Rome pour rétablir Tarquin, mais renonce devant l'obstination des Romains (exploits de Horatius Coclès, Mucius Scaevola, Clélie). Leurs successeurs sont désignés pour un an, avec le titre de praetor majus.
-494 : la Plèbe accablée de dettes et privé de tout droit, se retire en armes sur le mont Sacré.
La Plèbe naît de la sécession, lorsqu'une partie du corps civique quitte la ville de Rome, alors que la convocation par les consuls était imminente pour faire face à une guerre étrangère, et refuse de revenir malgré les prières des patriciens. Il s'agit donc d'une Grève de la guerre.
Cette sécession est liée à une crise économique, l'historien romain Tite-Live invoquant l'esclavage pour dettes de nombreux Citoyens pauvres. C'est d'ailleurs une situation similaire qui a provoqué les réformes de Solon en Grèce. On peut aussi évoquer une déception politique. En effet, depuis l'établissement de la république, l'exemple de la Démocratie athénienne (réforme de Clisthène) était connu, et avait suscité des espoirs déçus par la mise en place de la république oligarchique, lésant les Droits politiques d'une partie du Peuple (au sens du populus romain, c'est-à-dire l'ensemble des Citoyens).

Dans la Rome primitive, l'exploitation massive des esclaves n'est pas encore le fait dominant. L'opposition fondamentale est celle des patriciens et des Plébéiens. Les premiers sont de grands propriétaires fonciers, les seconds sont de petits paysans, des artisans ou des commerçants. Les patriciens, organisés en grandes familles, avaient le monopole des fonctions politiques et de la justice. Cependant, pour soutenir les guerres perpétuelles qu'ils livraient à leurs voisins, ils durent faire appel aux Plébéiens. Ces derniers ne tardèrent pas à leur poser des conditions.
Tandis que la guerre avec les Volsques (ancien Peuple de l'Italie, établi au sud du Latium) était imminente, la cité était en guerre avec elle-même et en proie à une haine intestine entre sénateurs et Plébéiens, dont la principale cause était l'esclavage pour dettes.
On s'indignait de défendre au dehors la Liberté et l'empire et d'avoir au dedans ses propres concitoyens pour tyrans et pour oppresseurs. La guerre était plus sûre que la Paix, les ennemis moins menaçants que les compatriotes pour la Liberté de la Plèbe.
Le mécontentement se propageait déjà de lui-même quand une infortune scandaleuse fit éclater l'incendie. Un vieillard, portant les marques de toutes ses souffrances, s'élança sur le forum ; la crasse couvrait ses vêtements ; plus hideux encore était l'aspect pâle et maigre de son corps épuisé ; en outre, la longueur de sa barbe et de ses cheveux lui donnait un air sauvage. On le reconnaissait pourtant, tout affreux qu'il était : il avait, disait-on, commandé une centurie, et on énumérait ses brillants états de service, tout en le plaignant. Il dit que, pendant qu'il faisait campagne contre les Sabins (peuple samnite établi au voisinage immédiat de Rome), les pillards avaient brûlé sa ferme, et qu'au milieu de ses revers, on lui avait réclamé ses impôts, et qu'il avait emprunté. Cette dette, grossie des intérêts, lui avait fait perdre d'abord la terre de son père, et son créancier l'avait jeté, non dans l'esclavage, mais dans un cachot et dans la chambre de torture. Et il montrait sur son dos d'horribles marques de coups toutes fraîches. À cette vue et à ces mots, des cris violents s'élèvent. L'Agitation ne se cantonne plus au forum, mais s'étend partout dans la ville. Les insolvables, portant ou non leurs chaînes, se répandent dans toutes les rues : Pas un coin où des volontaires ne se joignent à l'Emeute ; partout, dans toutes les rues, des bandes hurlantes courent vers le forum. On réclame, sur le ton de la menace, plutôt que de la prière, la convocation du sénat (Assemblée des chefs des familles patriciennes). On entoure la curie (Salle du sénat) pour contrôler et régler soi-même les délibérations officielles.
Les patriciens hésitent sur la conduite à tenir. Le consul Appius voulait employer la manière forte : « Après une ou deux arrestations, tout rentrera dans le calme ».
Servilius, au contraire, voulait fléchir la Rébellion au lieu de la briser (c'était plus sûr et surtout plus facile). Là-dessus des cavaliers latins accourent, en annonçant que les Volsques sont entrés en compagne.
À cette nouvelle, tant la nation était coupée en deux par la discorde, l'impression fut bien différente chez les patriciens et dans la Plèbe. Les Plébéiens étaient transportés de joie : « Ce sont, disaient-ils, les dieux qui viennent punir l'orgueil des patriciens ». Ils s'exhortaient l'un l'autre à ne pas s'enrôler : « Périsse tout le monde plutôt qu'eux seuls ; que les sénateurs prennent du service! que les sénateurs prennent les armes! que les dangers de la guerre soient pour ceux à qui elle profite! ». Cependant, le sénat, accablé supplie le consul Servilius, dont les idées étaient plus Démocratiques, de tirer l'état des menaçants périls qui l'assiègent. Alors le consul lève la séance et se présente devant le Peuple assemblé. Il lui montre que le sénat est préoccupé des intérêts de la Plèbe. Mais ce débat sur une classe – d'ailleurs la plus considérable – mais enfin sur une classe seulement de Citoyens, a été interrompu par un danger que court tout l'état ; il est impossible quand l'ennemi est presque aux portes, de rien faire passer avant la guerre ; en eût-on même le loisir, ce ne serait ni honorable pour la Plèbe de se faire payer d'abord avant de prendre les armes pour la patrie, ni très seyant au sénat de remédier à la détresse des Citoyens par crainte plutôt que par bienveillance.
Après la défaite des Aurunces (peuple d'origine osque, établi au sud-est du Latium, autour de Minturnes), les Romains comptaient sur la parole du consul et sur la bonne foi du sénat quand Appius se mit à prononcer des sentences aussi dures que possible en matière de dettes, rendant par séries les anciens insolvables aux chaînes de leurs créanciers et en mettant même sans cesse de nouveaux aux fers. Quand c'étaient d'anciens combattants, ils en appelaient à leur collègue. Un rassemblement se faisait devant Servilius ; ils lui rappelaient ses promesses; ils lui représentaient leurs états de service, leurs blessures. Malgré son émotion, le consul, dans la circonstance, était obligé de se tenir sur la réserve, tant son collègue et tout le parti de la noblesse s'étaient jetés dans l'opposition. En gardant ainsi la neutralité, il n'évita pas la rancune du Peuple, sans gagner pour cela la faveur du sénat : au sénat, il passait pour un consul sans énergie et pour un intrigant ; dans la Plèbe, pour un fourbe, et on ne tarda pas à avoir la preuve qu'il était aussi impopulaire qu'Appius.
Alors la Plèbe, ne sachant ce qu'elle devait attendre des nouveaux consuls, tint des réunions la nuit, partie aux Esquilies (quartier populaire construit sur l'Esquilin, l'une des sept collines de Rome), partie sur l'Aventin (l'une des sept collines, située au sud-ouest de la ville, et entièrement peuplée de plébéiens) pour éviter de prendre au forum des décisions improvisées et confuses et de toujours marcher sans but et au hasard.
Les consuls, voyant là un danger, d'ailleurs réel, font un rapport au sénat et le sénat leur enjoint de faire les enrôlements avec la dernière énergie : « c'est l'inaction qui cause les désordres populaires ». Les consuls lèvent la séance et montent sur leur tribunal ; ils font l'appel des jeunes gens. Pas un ne répond à l'appel de son nom ; et la foule, les enveloppant, prend l'allure d'une assemblée pour déclarer qu'on ne se moquera pas plus longtemps de la Plèbe ; on ne trouvera plus un seul soldat si l'état ne tient pas ses engagements ; il faut rendre la Liberté à chaque individu avant de lui donner des armes ; ils veulent combattre pour leur patrie, pour leurs Concitoyens, et non pour leurs maîtres.
Les consuls, à bout d'expédients demandent aux sénateurs les plus exaltés de se joindre à eux, et essaient d'employer la manière forte. Nouvel échec. Alors, le sénat, après une délibération confuse, décide de confier le pouvoir à un dictateur, dont les décisions sont sans appel. Cependant, il choisit ce dictateur parmi les modérés, et la Plèbe, sur de nouvelles promesses, se laisse encore mobiliser. Après la victoire, le sénat refuse de tenir ses engagements, et le dictateur démissionne. Alors le sénat se prit à craindre que la Libération des soldats ne fît renaître les assemblées secrètes et les complots. Aussi, bien qu'ils eussent été enrôlés par le dictateur, comme c'étaient les consuls qui leur avaient fait prêter serment, on estima que ce serment les liait encore, et, sous prétexte que les Éques reprenaient les hostilités, on donna l'ordre aux légions d'entrer en campagne. Cela ne fit que hâter la Révolte : l'armée cessa d'obéir aux consuls et se retira avec la Plèbe sur le mont Sacré, sur la rive droite de l'Anio, à trois milles de Rome. Là, sans général, ils firent un camp entouré d'un fossé et d'une palissade, et, paisibles, se bornant à prendre les vivres nécessaires, ils demeurèrent quelques jours sans attaquer ni être attaqués.
Le sénat envoie alors à la Plèbe Menenius Agrippa, consul romain issu de la Plèbe en -503, sur le mont Sacré (ou sur le mont Aventin) où s'était réfugiée la Plèbe. Ayant le devoir de réaliser la concordance et prêchant la Coopération entre patriciens et Plébéiens, il employa le fameux apologue : « Les membres et l'estomac » grâce auquel il tenta de montrer que la cité ne pouvait exister sans la Plèbe, mais que, parallèlement la Plèbe ne pouvait vivre sans la cité.
En fait, la Plèbe ne consent à rentrer à Rome qu'après avoir reçu des garanties concrètes : on se mit alors à traiter de la réconciliation et l'on consentit à accorder à la Plèbe des magistrats spéciaux et inviolables, chargés de prendre sa défense contre les consuls, et à exclure tout patricien de cette fonction. Aggripa est resté célèbre pour son apologue (plus tard repris par La Fontaine). Les dettes sont effacées.

Après s'être donné des institutions et avoir prêté serment, la nouvelle entité politique réintègre la cité. Cette Révolution permanente légalisée parvient à équilibrer les institutions oligarchiques de Rome, au cours d'un siècle de Luttes, entre la pression quotidienne de l'intercessio tribunicienne et la menace de la sécession, de la Grève de la guerre et de la défense de la cité, lorsque la Plèbe se retire sur l'Aventin. . Au cours du -Vè siècle, les Plébéiens obtiennent la création de dix tribuns de la Plèbe, chargés de défendre leurs intérêts. Ils peuvent s'opposer à n'importe quelle loi proposée par les autres magistrats. C'est l'intercessio. Peu à peu la Plèbe obtient l'accès à toutes les magistratures. Cependant la plupart des magistrats sont toujours des patriciens.

-486 : vote de la première loi agraire. Les consuls suivants furent Spurius Cassius et Proculus Verginius. On conclut avec les Herniques un traité qui leur enleva les deux tiers de leur territoire. Cassius se proposait d'en donner la moitié aux Latins, et l'autre moitié au Peuple. Un grand nombre de patriciens étaient alarmés du danger qui menaçait leurs intérêts et leurs propres possessions; mais le sénat tout entier tremblait pour la république, en voyant un consul se ménager, par ses largesses, un crédit dangereux pour la Liberté. Ce fut alors, pour la première fois, que fut promulguée la loi agraire, qui, depuis cette époque, n'a jamais été mise en question sans exciter de violentes commotions. L'autre consul s'opposait au partage, soutenu par les sénateurs, et n'ayant pas même à lutter contre tout le Peuple, dont une partie commençait à se dégoûter d'un présent qu'on enlevait aux Citoyens pour le leur faire partager avec les alliés.
-473/-472 : À la Paix extérieure succèdent immédiatement les discordes civiles : la loi agraire était toujours l'aiguillon dont les tribuns stimulaient la fureur du Peuple. Les plus effrayés étaient les tribuns, qui apprennent, par la mort de leur collègue Gnaeus Génucius, à quel point les Lois Sacrées sont pour eux un faible secours. On disait hautement qu'il n'y avait que la violence qui pût dompter la puissance tribunitienne.
-472/-471 : Aussitôt après cette victoire de l'aristocratie, paraît l'édit qui ordonne les enrôlements militaires. Les tribuns épouvantés ne font aucune opposition, et les consuls procèdent librement à la levée des troupes. Le Peuple alors s'irrite plus encore du silence des tribuns que de la rigueur des consuls : « C'en était fait de leur liberté; on en revenait à l'ancien état de choses : avec Génucius était morte et descendue dans le tombeau la puissance tribunitienne : il fallait recourir, aviser à d'autres moyens de résister aux patriciens ; la seule ressource qui restât au Peuple, puisqu'il n'avait plus aucun appui, c'était de se défendre lui-même ».
Tandis qu'ils s'animent ainsi l'un l'autre, un licteur vient, par ordre des consuls, saisir Publilius Voléron, homme du Peuple, qui, ayant été centurion, refusait de servir comme soldat. Voléron en appelle aux tribuns et aucun d'eux ne venant à son secours, les consuls ordonnent qu'on le dépouille de ses vêtements, et qu'on prépare les verges : « J'en appelle au Peuple, s'écrie Voléron, puisque les tribuns aiment mieux voir un Citoyen romain frappé de verges sous leurs yeux, que de s'exposer à être égorgés par vous dans leur lit ».
Ainsi excitée, la foule se prépare comme pour un combat : la crise était menaçante. Les consuls, qui voulurent résister à cette violente tempête, éprouvèrent bientôt que la majesté du pouvoir est un appui peu sûr sans la force.
Contre l'opinion générale qui s'attendait à le voir user de la puissance tribunitienne pour inquiéter les consuls de l'année précédente, Voléron, sacrifiant à l'intérêt général ses ressentiments personnels, propose au Peuple un projet de loi pour qu'à l'avenir les magistrats Plébéiens fussent élus dans les comices par tribus. Elle n'était pas sans importance, cette loi qui, à première vue, se présentait sous un titre peu alarmant : en réalité, elle enlevait aux patriciens la possibilité d'appeler au tribunat, par les suffrages de leurs clients, les hommes qu'ils avaient choisis. Cette proposition, si agréable au Peuple, les patriciens la combattirent de toutes leurs forces. Voléron fut renommé tribun. Le sénat, voyant que cette affaire se terminerait par un combat à outrance, créa consul Appius Claudius, fils d'Appius, qui, depuis les démêlés de son père, était odieux et hostile au Peuple. Les patriciens ont créé, non pas un consul, mais un bourreau pour tourmenter et torturer le Peuple. Le sénat lui adjoignit pour collègue Titus Quinctius.
Dès le commencement de cette année, on ne s'occupa que de la loi. Quinctius eut beaucoup de peine à calmer le Peuple ; les patriciens en eurent plus encore à calmer l'autre consul. D'abord la crainte et la colère firent émettre tour à tour des avis très différents; mais à mesure que le temps s'écoule, et que l'emportement fait place à la réflexion, tous les esprits renoncent à l'idée d'une lutte violente, et l'on en vint à rendre des actions de grâce à Quinctius, pour avoir, par ses soins, apaisé les discordes civiles.
Tandis que les consuls et les tribuns tirent chacun de leur côté, le corps de l'état reste sans force : on s'arrache la république; on la déchire; chaque parti songe moins à la conserver intacte qu'à décider entre quelles mains elle restera. Finalement, la loi passe sans opposition : les patriciens concèdent enfin à la Plèbe le droit d´élire ses magistrats avec l'établissement de quatre représentants (deux tribuns de la Plèbe et deux édiles Plébéiens).
-467 : Efforts du consul Fabius pour calmer le mécontentement de la Plèbe.
Après la prise d'Antium, Titus Aemilius et Quintus Fabius sont faits consuls. Déjà, dans un premier consulat, Aemilius avait proposé de distribuer des terres au Peuple. Aussi, lors de son second consulat, on vit se ranimer l'espérance des partisans de la loi agraire : les tribuns, certains de l'emporter, puisque cette fois le consul est pour eux, renouvellent des tentatives qui si souvent avaient échoué devant l'opposition des consuls. Les possesseurs des terres et la majorité des patriciens se plaignirent qu'un chef de l'état s'associât aux poursuites tribunitiennes, et achetât la popularité par des largesses prodiguées aux dépens d'autrui ; ils détournèrent sur le consul tout l'odieux que ces menées avaient excité contre les tribuns.
Un conflit terrible allait éclater, si Fabius, par un expédient qui ne blessait aucun des deux partis, n'eût terminé la querelle. L'année précédente, sous la conduite et les auspices de Titus Quinctius, on avait enlevé aux Volsques une portion de leur territoire : Antium, ville voisine, favorablement située sur le bord de la mer, pouvait recevoir une colonie : il était donc facile de donner des terres au Peuple, sans exciter les cris des propriétaires, sans troubler la Paix de Rome. L'avis de Fabius est adopté. On invite ceux qui veulent des terres à donner leurs noms. Mais, dès lors (comme toujours), l'abondance fit naître le dégoût, et si peu se firent inscrire qu'on fut obligé de leur adjoindre des Volsques pour compléter la colonie. Les autres, en grand nombre, aimèrent mieux solliciter des terres à Rome que d'en obtenir ailleurs.
-462 : le tribun de la Plèbe Terentilius demande la mise par écrit des droits des consuls, pour limiter leur arbitraire. Ce projet est repoussé par les patriciens, ce qui engendre dix ans de crise civile à Rome.
Les succès militaires ramenèrent bientôt les troubles intérieurs. Gaius Terentilius Harsa, cette année tribun du Peuple, persuadé, en l'absence des consuls, que le champ était ouvert aux entreprises du tribunat, déclame plusieurs jours contre l'orgueil des patriciens, et attaque surtout l'autorité consulaire comme excessive, comme intolérable dans un état Libre. « Le nom en était moins odieux, le pouvoir plus révoltant peut-être que celui des rois. Ce sont deux maîtres au lieu d'un, avec une puissance sans contrôle et sans bornes. Indépendants et déréglés eux-mêmes, ils font peser sur le Peuple toute la crainte des lois et des supplices ». Les patriciens tremblent que l'absence des consuls n'aide à leur imposer ce joug, et le préfet de Rome, Quintus Fabius, convoque le sénat. « Mais vous, s'écrie-t-il, tribuns mes collègues, nous vous prions de vous rappeler avant tout que c'est pour la protection du Citoyen, et non pour la perte de l'état que cette puissance vous fut accordée, qu'on vous créa les tribuns du Peuple et non les ennemis du sénat ».
L'an d'après, la loi Terentilia, présentée par tout le collège des tribuns, attaqua les nouveaux consuls. Les livres de la Sibylle (grande « prêtresse », souvent hermaphrodite, à laquelle on attribuait des pouvoirs de médium, entre autres à cause de ses « particularités » anatomiques, considérées alors comme une intervention divine ; chargée par les dieux de transmettre leurs Oracles aux humains et en particulier aux puissants, elle le faisait dans un langage énigmatique permettant de nombreuses interprétations, ce qui la mettait à l'abri de toute contestation ultérieure), consultés par les duumvirs sacrés, répondirent qu'on était menacé d'une nuée d'étrangers, qui s'empareraient des hauteurs de la ville, pour y répandre le carnage; ils recommandaient surtout de s'abstenir des dissensions civiles. C'était fait à dessein pour entraver la loi, disaient les récriminations des tribuns : un conflit violent se préparait.
Jamais aucun des jeunes patriciens aristocrates, soit en public, soit en particulier, ne se montrait farouche sauf lorsqu'on arrivait à traiter de la loi. Autrement, cette jeunesse était populaire. Peu à peu, ces caresses, ces attentions avaient adouci le Peuple. Grâce à ces moyens, on éluda toute l'année l'adoption de la loi.
-460 : Prise du Capitole par l'armée des esclaves et des bannis et nouvelles tentatives des tribuns pour saper l'autorité des consuls et du sénat.
Présenter la loi, la repousser; voilà ce qui occupait les esprits. Plus la jeunesse patricienne s'insinuait auprès du Peuple, plus, à leur tour, les tribuns, par leurs accusations, cherchaient à la rendre suspecte : « on tramait une conspiration ; c'est la mort des tribuns, le massacre du Peuple qu'on médite. Les vieux patriciens ont chargé les jeunes d'extirper de la république la puissance tribunitienne, et de rendre à l'état la forme qu'il avait avant qu'on se retirât sur le Mont-Sacré ».
Rome cependant craignait que les Volsques et les Èques ne reprissent des hostilités, pour ainsi dire périodiques, et dont chaque année amenait régulièrement le retour. Mais, plus pressant, un nouveau danger surgit tout à coup. Des exilés et des esclaves, au nombre d'environ deux mille cinq cents, le Sabin Appius Herdonius à leur tête, s'emparent, la nuit, du Capitole et de la citadelle. Quelques-uns, au milieu du trouble, entraînés par l'effroi, volent au forum : « Au armes ! » et « L'ennemi est dans la ville ! ». Les consuls redoutent et d'armer le Peuple, et de le laisser sans armes. Ignorant quel fléau soudain, étranger ou domestique, produit du ressentiment populaire ou de la perfidie des esclaves, s'est jeté sur la ville, ils veulent calmer le trouble, et, souvent, ne parviennent qu'à l'exciter. Sur cette multitude tremblante et consternée, l'autorité n'avait plus d'emprise. Cependant on distribue des armes, mais avec réserve, assez seulement, comme on ignore quel est l'ennemi, pour former un corps de troupes qui suffise à tout événement. Le jour enfin dévoila quelle était cette guerre, quel en était le chef. C'étaient les esclaves, qu'Appius Herdonius appelait à la Liberté du haut du Capitole : « il avait pris en main la cause du malheur ; il voulait ramener dans leur patrie ceux que l'injustice en avait exilés, et détruire le joug pesant de l'esclavage ».
Mille sujets divers excitaient les alarmes, les esclaves surtout. Chacun pouvait avoir son ennemi chez soi. Se fier à lui, s'en méfier, au risque de provoquer sa vengeance, était également dangereux. À peine, avec de la concorde, semblait-il possible de sauver la république.
Néanmoins, dans ce redoublement, dans ce déluge de maux, personne ne songeait à l'animosité des tribuns et du Peuple ; ce mal peu dangereux n'en était un qu'en l'absence de tout autre, et, dans ce moment, la peur de l'étranger devait le faire cesser. Et cependant ce fut presque le seul danger réel dans cette crise malheureuse. Tel était le délire des tribuns, qu'à les entendre ce n'était pas la guerre, mais un vain simulacre de guerre, et que cette invasion du Capitole n'était imaginée que pour détourner de la loi l'attention des esprits. Ils font donc quitter les armes au Peuple, et l'appellent à l'assemblée pour y voter la loi. Les consuls, de leur côté, convoquent le sénat, plus alarmés des craintes nouvelles qu'inspirent les tribuns, qu'ils ne l'avaient été de la surprise de la nuit.
Le spectacle d'une Révolte dans Rome se préparait pour les ennemis. Cependant la loi ne put passer, ni le consul marcher au Capitole. Les tribuns reculèrent devant la peur des armes consulaires. Délivrés des auteurs de la sédition, les patriciens se mêlent au Peuple, s'avancent au milieu des groupes, et y sèment des paroles adaptées à la circonstance. Là, Publius Valérius, tandis que son collègue veillait à la garde des portes, formait déjà ses bataillons. Il avait promis « qu'après la délivrance du Capitole et le retour de la Paix dans Rome, si le Peuple consentait à l'écouter, il lui dévoilerait la fourberie dont la loi des tribuns devait assurer le triomphe, et qu'ensuite, plein du souvenir de ses ancêtres, de leur part d'obligation, en quelque sorte héréditaire, de protéger les intérêts populaires, il n'apporterait plus aucun obstacle à l'assemblée du Peuple ». Sous ses ordres et malgré les réclamations des tribuns, les bataillons se mettent à gravir la pente du Capitole.
Une foule d'exilés souillèrent le temple de leur sang, beaucoup furent pris en vie. Herdonius fut tué. Ainsi fut recouvré le Capitole. Les prisonniers, selon qu'ils étaient Libres ou esclaves, subirent chacun le supplice réservé à leur condition.
La Paix une fois rétablie, les tribuns pressent le sénat d'accomplir la promesse de Publius Valérius et laisse présenter la loi. Le consul proteste qu'avant d'avoir remplacé son collègue, il ne permettra point la présentation de la loi. Au mois de décembre, grâce à tous les efforts des patriciens, on nomma consul Lucius Quinctius Cincinnatus, père de Céson, qui dut entrer en charge aussitôt. Le Peuple était consterné : il se voyait aux mains d'un consul irrité, tout puissant par la faveur du sénat, par son mérite et par l'influence de ses trois fils, mais qui, par leur prudence et leur modération quand les circonstances l'exigeaient, lui étaient supérieurs.
Dès qu'il fut revêtu de sa magistrature, assidu à son tribunal, il y déploya une égale énergie pour contenir le Peuple et réprimander les patriciens : « c'était, disait-il, par la faiblesse de cet ordre, que les tribuns se perpétuant dans leurs charges, régnaient non sur la république du Peuple romain, mais comme sur une famille en désordre, par la langue et les invectives. À l'avenir, continuer les magistrats dans leurs charges, réélire les mêmes tribuns serait, au jugement du sénat, une atteinte à la république ». Les consuls se conformèrent à ces décrets ; mais les tribuns, malgré les réclamations des consuls, furent réélus. Les patriciens, à leur tour, pour ne rien céder au peuple, portaient de nouveau Quinctius. Jamais, de toute l'année, il n'y eut sortie plus véhémente de la part du consul : « Faut-il s'étonner, pères conscrits, du discrédit de votre autorité auprès du Peuple ? C'est vous-mêmes qui la ruinez. Ainsi, parce que le Peuple viole vos décrets en continuant ses magistrats, vous allez les violer vous-mêmes, pour égaler en dérèglements cette multitude ».

-459 : Quintus Fabius et Lucius Cornélius ne furent pas plutôt en charge, qu'avec l'année commencèrent les troubles. Les tribuns aigrissaient le Peuple. Une nouvelle guerre terminée, celle que les tribuns font dans Rome vient agiter le sénat.
L'autorité consulaire allait succomber sous les efforts des tribuns, lorsque survinrent de nouvelles terreurs. La crainte du péril décida les tribuns à permettre l'enrôlement, non, toutefois, sans une condition. Comme pendant cinq ans on avait pu éluder leurs efforts, et qu'ils avaient peu profité à la cause populaire, ils demandent qu'à l'avenir, il soit créé dix tribuns du Peuple. La nécessité arracha aux patriciens leur consentement, seulement ils spécifièrent qu'on ne pourrait réélire les mêmes tribuns. Mais afin d'empêcher qu'après la guerre, cette clause, comme tant d'autres, ne demeurât sans effet, les comices, se réunirent sur-le-champ pour l'élection des tribuns. Trente-six ans après la création des premiers tribuns on porta leur nombre à dix, deux de chaque classe, et on prit des mesures pour qu'il en fût de même à l'avenir.
-454 : Recherche d'un compromis entre patriciens et Plébéiens : une délégation part consulter les lois d'Athènes.
Les mêmes tribuns du Peuple, réélus l'année suivante, sous le consulat de Titus Romilius et Gaius Véturius, ne cessaient de prôner leur loi dans toutes leurs assemblées. Au moment où toute leur activité se concentrait sur cette affaire, des courriers arrivent tremblants de Tusculum, et annoncent que les Èques sont sur leurs terres. On eût éprouvé quelque honte, après les services récents qu'avait rendus ce peuple, à différer le secours. Plus de sept mille ennemis y restèrent, les autres prirent la fuite. Le butin fut immense. Mais, pour réparer l'épuisement du trésor, les consuls firent tout vendre. Cette mesure excita néanmoins le mécontentement de l'armée, et fournit aux tribuns des motifs pour noircir les consuls auprès du Peuple.
Aussi, dès qu'ils sortirent de charge, et sous le consulat de Spurius Tarpéius et d'Aulus Aternius, ils furent cités à comparaître : Romilius par Gaius Claudius Cicéron, tribun du Peuple ; Véturius par Lucius Aliénus, édile Plébéien. L'un et l'autre, à la grande indignation des patriciens, furent condamnés. L'échec qu'éprouvèrent ces consuls ne rendit point leurs successeurs plus traitables : « on pouvait bien, disaient-ils, les condamner, mais le Peuple et les tribuns ne sauraient faire passer leur loi ». Renonçant alors à une loi qui avait vieilli depuis qu'on l'avait présentée, les tribuns traitèrent les patriciens avec plus de douceur. Ils les priaient de « mettre un terme à leurs dissensions : si les lois plébéiennes leur déplaisaient si fort, ils n'avaient qu'à autoriser la création, en commun, de commissaires choisis parmi le Peuple et parmi les patriciens, pour rédiger des règlements dans l'intérêt des deux ordres, et assurer à tous une Egale Liberté ». Les patriciens étaient loin de rejeter ces offres; mais « nul, disaient-ils, n'était appelé à donner des lois, s'il ne sortait de l'ordre des patriciens ». Ainsi, d'accord sur le besoin de nouvelles lois, on n'était divisé que sur le choix du législateur. On envoya donc à Athènes Spurius Postumius Albus, Aulus Manlius, Publius Sulpicius Camérinus, avec l'ordre de copier les célèbres lois de Solon, et de prendre connaissance des institutions des autres états de la Grèce, de leurs mœurs et de leurs Droits.

-452 : Fondation du premier décemvirat.
Cette année se passa encore sans guerres étrangères, mais, à l'intérieur, des troubles s'élevèrent. Déjà les envoyés étaient de retour avec les institutions d'Athènes. Les tribuns n'en apportaient que plus d'instance à demander qu'on se mit enfin à rédiger les lois. On convint de créer des décemvirs avec une autorité sans appel, et, pour cette année, de n'élire aucun autre magistrat. Devait-on en choisir quelques-uns dans l'ordre des Plébéiens ? On agita longtemps cette question. Enfin on céda aux patriciens, à condition seulement que la loi Icilia, au sujet du mont Aventin, et les autres lois sacrées, ne sauraient être abrogées.

-451 : Entrée en charge des décemvirs : les tribuns de la Plèbe obtiennent enfin que les lois soient écrites et connues de tous. Dix anciens consuls, les Decemviri, investis du pouvoir absolu, rédigent la Loi des Douze Tables publiée sur le forum. Elle établit l'Egalité devant la loi entre patriciens et Plébéiens, mais interdit les mariages mixtes.
L'an trois cent deux de la fondation de Rome, la forme de la constitution se trouve de nouveau changée, et l'autorité passe des consuls aux décemvirs, comme auparavant elle avait passé des rois aux consuls. Le plus influent d'entre eux tous était Appius, que soutenait la faveur populaire. Il avait si complètement revêtu un nouveau caractère, que, de cruel et implacable persécuteur du Peuple, il en était devenu tout à coup le courtisan, et captait ses moindres faveurs.
Tous les dix jours chaque décemvir rendait au peuple la justice. Tandis que cette justice, « incorruptible comme celle des dieux », se rendait également aux grands et aux petits, les décemvirs ne négligeaient pas la rédaction des lois. Pour satisfaire une attente qui tenait toute la nation en suspens, ils les présentèrent enfin sur dix tables, et convoquèrent l'assemblée du Peuple. Pour le bonheur, pour la gloire, pour la prospérité de la république, pour la félicité des Citoyens et celle de leurs enfants, ils les engageaient à s'y rendre et à lire les lois qu'on leur proposait. Ils avaient établi entre les droits de tous, grands et petits, une exacte balance (mais on pouvait attendre davantage du concours de tous les esprits et de leurs observations réunies). Ils devaient en particulier, et dans leur sagesse, peser chaque chose, la discuter ensuite, et déclarer sur chaque point ce qu'il y avait d'additions ou de suppressions à faire. Ainsi, le Peuple romain aurait des lois qu'il pourrait se flatter non seulement d'avoir approuvées, mais encore d'avoir proposées lui-même.
Après que chacun des chapitres présentés eut subi les corrections indiquées par l'opinion générale, et jugées nécessaires, les comices par centuries adoptent les lois des dix tables. Dans cet amas énorme de lois entassées les unes sur les autres, elles sont le principe du droit public et privé. Le bruit se répandit alors qu'il existait encore deux tables, dont la réunion aux autres compléterait en quelque sorte le corps du droit romain. Cette attente, à l'approche des comices, fit désirer qu'on créât de nouveau des décemvirs. Le Peuple lui-même, outre que le nom de consul ne lui était pas moins odieux que celui de roi, ne regrettait pas l'assistance tribunitienne.

-450 : Création du deuxième décemvirat.
Lorsqu'on eut indiqué le troisième jour de marché pour la réunion des comices qui devaient élire les décemvirs, les premiers personnages eux-mêmes (dans la crainte, sans doute, que la possession d'une si grande autorité, s'ils laissaient le champ libre, ne tombât en des mains qui en seraient peu dignes) se mirent sur les rangs, et cette charge, qu'ils avaient repoussée de toutes leurs forces, ils la demandaient en suppliant à ce même Peuple contre lequel ils s'étaient élevés. Appius se sentit aiguillonné et se faisait valoir auprès du Peuple. Ce fut au point que ses collègues eux-mêmes, tout entiers à lui jusqu'à ce moment, ouvrirent enfin les yeux, et se demandèrent ce qu'il prétendait. N'osant encore s'opposer ouvertement à son ambition, ils entreprennent d'en paralyser les efforts, en feignant de les seconder. D'un commun accord, ils lui assignent la présidence des comices, sous prétexte qu'il était le plus jeune. Cet artifice avait pour but de l'empêcher de se nommer lui-même, ce dont personne, à l'exception des tribuns du Peuple, n'avait jamais donné le détestable exemple.
Mais lui, après avoir invoqué le bien de l'état, se chargea de tenir les comices, et sut tirer parti de l'obstacle Il fait élire au décemvirat des hommes qui étaient bien loin de les égaler en illustration. Lui-même se nomme le premier, et encourt par ce fait des reproches d'autant plus amers qu'on croyait cette audace impossible. Dès ce moment Appius jeta le masque : il s'abandonna bientôt à son caractère, et réussit à façonner ses nouveaux collègues à ses manières avant même qu'ils fussent entrés en charge. Chaque jour ils se rassemblaient sans témoins. Après avoir arrêté de concert les plans ambitieux que chacun préparait en secret, ils cessèrent de déguiser leur orgueil, en se montrant difficiles à aborder, répondant à peine.
Dès le début, le premier jour de leur magistrature se signala par un appareil de terreur. Les premiers décemvirs avaient établi qu'un seul aurait les douze faisceaux (de licteur : instrument de punition – verges de bois –, à l'origine du mot fascisme), et cette marque de souveraineté royale passait à tour de rôle à chacun d'entre eux. Ceux-ci parurent tous ensemble, précédés chacun de douze faisceaux. Qu'une voix favorable à la Liberté vînt à s'élever dans le sénat ou devant le Peuple, aussitôt les verges et les haches (le faisceau de licteur et la hache sont le symbole de la Révolution française de 1789, toujours en cours dans notre république) la réduiraient au silence et rendraient les autres muettes d'effroi. En effet, outre qu'on ne pouvait recourir au Peuple, l'autorité des décemvirs était sans appel : ils étaient en cela différents de leurs prédécesseurs, qui avaient souffert que par ce moyen on modifiât leurs jugements, mais qui avaient tout de même renvoyé devant le Peuple certaines affaires qui semblaient être de leur ressort. Pendant un certain temps une égale terreur régna sur toutes les classes, mais peu à peu elle s'appesantit tout entière sur les Plébéiens. On ménageait les patriciens et ce fut au bas Peuple que s'attaquèrent le caprice et la cruauté. Un bruit s'était même répandu que leur conspiration ne limitait pas au temps actuel l'asservissement de la république, mais qu'un accord clandestin les avait entre eux engagés par serment à ne point réunir les comices, et à perpétuer leur décemvirat pour conserver le pouvoir qu'ils avaient dans les mains.
Le Peuple alors jette autour de lui ses regards : il les porte sur les patriciens, épiant un souffle de Liberté du côté d'où naguère ses soupçons n'attendaient que la servitude, soupçons qui ont amené la république à cet état de malheur. Les chefs du sénat détestaient les décemvirs, détestaient le Peuple. S'ils désapprouvaient ce qui se passait, c'était avec la pensée que ces violences avaient été méritées. Ils refusaient leur secours à des humains que leur avidité pour la Liberté avait plongés dans l'esclavage, et voulaient laisser les griefs s'accumuler pour que le dégoût du présent fît du retour des consuls et de l'ancien état de choses un objet de désir. Ce qui seul inquiétait le Peuple, c'était de savoir comment la puissance tribunitienne, boulevard de la Liberté, et dont il avait interrompu l'existence, pourrait se rétablir.

-449 : Menaces extérieures; les décemvirs convoquent le sénat. Les Decemviri qui se maintenaient illégalement au pouvoir sont chassés par une Révolte de l'armée et une menace de sécession de la Plèbe. Les praetores prennent le titre de consuls. Par la loi Horatia Valeria, les tribuns de la Plèbe deviennent sacrés, leurs plébiscites ont force de loi et ils peuvent faire appel auprès du Peuple (provocatio).
On n'avait substitué aux décemvirs aucun autre magistrat : quoique rendus à la vie privée, ils se montrèrent en public sans rien diminuer de leur arrogance dans l'exercice du pouvoir, rien de l'appareil qui entourait leur dignité. La tyrannie n'était plus douteuse. On pleurait la Liberté perdue sans retour. Les Romains n'étaient pas seuls à douter de leur courage : déjà ils devenaient un objet de mépris pour les nations voisines, honteuses de reconnaître un empire là où n'était point la Liberté.
Vaincus par la peur, les décemvirs se décident à consulter le sénat sur deux guerres qui les pressent à la fois. Ils font sommer les sénateurs de se rendre à l'assemblée, n'ignorant point quels orages de haine allaient fondre sur eux : la désolation des campagnes, la cause des périls dont Rome était menacée, leur seraient sans nul doute imputées.
Lorsqu'on entendit, au forum, la voix du crieur qui convoquait les sénateurs à se réunir auprès des décemvirs, ce fut comme un événement nouveau, car on avait, depuis longtemps, négligé la coutume de prendre l'avis du sénat : le Peuple en fut dans l'étonnement. C'était aux ennemis et à la guerre qu'il fallait rendre grâces, si l'on observait encore quelque forme de Liberté. On parcourt des yeux toutes les parties du forum pour y chercher les sénateurs ; mais à peine en peut-on découvrir un. De là on se porte à la salle du sénat, on y observe la solitude qui règne autour des décemvirs. Ceux-ci comprirent alors combien la haine de leur pouvoir était générale, et le Peuple vit bien, dans l'absence des sénateurs, leur refus de reconnaître à des particuliers le droit de convoquer le sénat : c'était le commencement d'un retour à la Liberté.
À peine voyait-on un sénateur dans le forum, fort peu se trouvaient à la ville. Dégoûtés de l'état des choses, ils s'étaient retirés dans leurs terres, occupés de leurs intérêts particuliers, à défaut des intérêts publics, et persuadés qu'ils seraient d'autant plus à l'abri des vexations, qu'ils s'éloigneraient davantage de la société et de la présence de leurs farouches oppresseurs. Les décemvirs aimaient mieux qu'il en fût ainsi que de savoir les sénateurs présents et Rebelles à leur autorité. Ils ordonnent de les mander tous, et fixent l'assemblée au lendemain. Elle fut plus nombreuse encore qu'ils ne l'avaient espéré : le Peuple en conclut que les patriciens trahissaient la cause de la Liberté, puisque le sénat reconnaissait le droit de convocation à des hommes dont la charge était expirée, et que la violence seule élevait au-dessus des simples Citoyens. Ce que personne n'avait supporté d'un roi, ou du fils d'un roi, qui donc le supporterait chez tant de simples Citoyens ? Il ne tenait qu'à eux d'éprouver combien la douleur, combattant pour la Liberté, est plus énergique que la cupidité luttant pour une injuste domination. On proposait de délibérer sur la guerre contre les Sabins, comme si le Peuple romain avait quelque ennemi plus redoutable que ceux qui, créés pour faire des lois, n'avaient laissé subsister dans l'état aucune ombre de légalité ; par qui, comices, magistrats annuels, succession dans l'autorité, uniques gages d'une Egale Liberté, tout avait été renversé ; qui enfin, simples particuliers, conservaient les faisceaux et une autorité royale ! Les rois, une fois expulsés, on avait créé des magistratures patriciennes ; puis, après la retraite du Peuple, des magistratures plébéiennes. C'était trop compter sur la terreur qu'ils inspiraient : les maux qu'on endurait semblaient enfin plus cruels que ceux qu'on pouvait avoir à craindre.
Les consulaires eux-mêmes et les plus vieux sénateurs, par un fonds de haine pour la puissance tribunitienne, dont le Peuple, à leur avis, désirait bien plus ardemment le retour que celui de l'autorité consulaire, aimaient mieux, en quelque sorte, attendre que les décemvirs sortissent volontairement de charge, que de voir le Peuple, en haine des décemvirs, se Soulever de nouveau.

Aux désastres causés par l'ennemi, les décemvirs ajoutent deux crimes affreux, l'un au camp, et l'autre dans Rome. Lucius Siccius, qui servait dans l'armée dirigée contre les Sabins, exploitant la haine qui s'attachait aux décemvirs, engageait secrètement les soldats à rétablir les tribuns et à se Révolter. On l'envoie reconnaître une position pour y placer un camp, et des soldats l'escortent, avec ordre de le tuer au premier endroit favorable. On annonça au camp que Siccius, malgré des prodiges de valeur, a péri dans une embuscade, et quelques soldats avec lui.
On crut d'abord ceux qui rapportèrent ces nouvelles, mais très vite on ne douta plus que Siccius avait péri de la main des siens, et on rapporta son cadavre. L'irritation fut à son comble dans le camp, et c'est à Rome qu'on voulait sur-le-champ transporter Siccius. Mais les décemvirs se hâtèrent de lui décerner des funérailles militaires aux frais de l'état. On l'ensevelit au milieu des regrets des soldats et de l'exécration que le nom des décemvirs avait excitée parmi le Peuple.
La ville fut ensuite témoin d'un forfait enfanté par la débauche, et non moins terrible dans ses suites que le déshonneur et le suicide de Lucrèce, auquel les Tarquins durent leur expulsion de la ville et du trône : comme si les décemvirs étaient destinés à finir pareil que les rois et à perdre leur puissance par les mêmes causes. Appius Claudius s'enflamma d'un amour criminel pour une jeune plébéienne et la viola. Son père était l'exemple des Citoyens, l'exemple des soldats. Sa femme avait vécu comme lui, et ses enfants étaient élevés dans les mêmes principes. Il avait promis sa fille, Virginie, à Lucius Icilius, ancien tribun, homme passionné, et qui plus d'une fois avait fait preuve de courage pour la cause du Peuple.

Les hommes, et surtout Icilius, n'ont de paroles que pour réclamer la puissance tribunitienne et l'appel au Peuple ; toute leur indignation était pour la patrie. La multitude s'anime et par l'atrocité du crime, et dans l'espoir qu'il serait une occasion favorable de recouvrer sa Liberté. Le décemvir cite Icilius, et, sur son refus de comparaître, ordonne qu'on l'arrête. Comme on ne laissait pas approcher ses appariteurs, lui-même, suivi d'une troupe de jeunes patriciens, perce la foule et commande de le conduire dans les fers. On voyait déjà autour d'lcilius la multitude et les chefs de la multitude, Lucius Valérius et Marcus Horatius.
La Lutte s'engage furieuse. Le licteur du décemvir veut porter la main sur Valérius et Horatius : le Peuple brise les faisceaux. Appius monte à la tribune, Valérius et Horatius l'y suivent : le Peuple les écoute et couvre de murmures la voix du décemvir. Déjà, au nom de l'autorité, Valérius ordonne aux licteurs de s'éloigner d'un simple Citoyen. Spurius Oppius, voulant prêter secours à son collègue Appius, se précipite, d'un autre côté, sur la place, et voit l'autorité vaincue par la force. Il se décide enfin à convoquer le sénat. Ainsi, voyant que la plus grande partie des patriciens désapprouvait la conduite des décemvirs, et, dans l'espoir que le sénat mettrait un terme à leur puissance, la multitude s'apaise. Le sénat fut d'avis qu'il ne fallait point irriter le Peuple, et qu'on devait songer surtout à empêcher que l'arrivée de Verginius à l'armée n'excitât quelque mouvement.
On dépêche donc au camp, qui se trouvait alors sur le mont Vécilius, les plus jeunes sénateurs, pour recommander aux décemvirs d'arrêter à tout prix la Révolte parmi les soldats. Mais Verginius (le père de Virginie) y avait excité une effervescence plus grande encore que celle qu'il avait laissée à Rome. Outre qu'il parut avec une escorte de quatre cents Citoyens que l'horreur de ces indignités avait amenés de la ville avec lui, l'arme qu'il tenait toujours à la main, le sang dont il était couvert (il avait tué sa fille pour lui éviter de devenir esclave, ruse d'Appius pour sauver son statut), attirent sur lui les regards. Les décemvirs, troublés de ce qu'ils voient et de ce qu'ils apprennent de Rome, courent sur différents points du camp, calmer l'agitation. S'ils emploient la douceur, on ne leur répond pas ; s'ils invoquent leur autorité, ils ont affaire à des hommes, et à des hommes armés.
Les soldats marchent en ordre vers la ville, et occupent l'Aventin. À mesure qu'on accourt, ils exhortent le Peuple à recouvrer sa Liberté et à créer des tribuns. Spurius Oppius convoque le sénat : celui-ci se refuse à toute mesure violente, car les décemvirs eux-mêmes ont provoqué cette sédition. On envoie trois députés consulaires, Spurius Tarpéius, Gaius Julius, Publius Sulpicius, demander, au nom du sénat : « En vertu de quels ordres les soldats ont quitté le camp ? Ce qu'ils prétendent faire en occupant armés le mont Aventin ? Ont-ils abandonné la guerre contre l'ennemi pour s'emparer de leur patrie ? ». À ces questions les réponses ne manquaient point, mais il manquait quelqu'un pour les faire. On était encore sans chef avoué, personne n'osant s'exposer seul à tant de haines. Seulement, un cri unanime s'éleva de la multitude ; elle demande qu'on lui envoie Lucius Valérius et Marcus Horatius : c'est eux qu'on chargera d'une réponse. Mais eux s'y refusaient, à moins que les décemvirs ne déposassent les insignes de leur magistrature, expirée dès l'année précédente. Les décemvirs se plaignent qu'on les dégrade et protestent qu'ils ne déposeront point leur autorité avant qu'on n'ait adopté les lois pour l'établissement desquelles on les avait créés.
Persuadé par les conseils de Marcus Duillius, ancien tribun, qu'il n'obtiendrait rien en prolongeant ces négociations, le Peuple passe de l'Aventin sur le mont Sacré : « tant qu'ils n'abandonneront pas la ville, assurait Duillius, ils n'inspireraient au sénat aucune inquiétude ; le mont Sacré devait lui rappeler la constance du Peuple ; il saurait que le rétablissement de la puissance tribunitienne peut seule ramener la Concorde, imitant la modération de leurs pères, et sans se livrer à aucune violence ». Le Peuple suivit l'armée, et pas un de ceux à qui l'âge le permettait ne resta en arrière. À leur suite venaient leurs femmes, leurs enfants, demandant avec douleur pourquoi ils les laissaient dans une ville où la pudeur, la Liberté, rien n'y était sacré. Déjà plusieurs voix, jointes à celles de Valérius et d'Horatius, s'écriaient :
« Qu'attendez-vous encore, sénateurs ? Si les décemvirs ne mettent pas une borne à leur obstination, souffrirez-vous que tout périsse dans une conflagration générale ? Est-ce pour les toits et les murailles que vous ferez des lois ? N'avez-vous pas honte de voir dans le forum plus de vos licteurs que de Citoyens en toge ? Que ferez-vous si l'ennemi marche sur vous ? Que ferez-vous si le Peuple, voyant sa retraite sans effet, se présente en armes ? La chute de Rome est-elle nécessaire pour amener celle de votre autorité ? Il faut vous passer du Peuple ou lui rendre ses tribuns. Nous nous passerons plutôt, nous, de magistrats patriciens, que les Plébéiens des leurs. Ces reproches retentissent de toutes parts, et les décemvirs, vaincus par cette unanimité, s'en remettent à la discrétion du sénat. Ils prient seulement et préviennent les sénateurs de les protéger contre la haine publique, pour que leur supplice n'accoutume pas ce Peuple à voir répandre le sang des patriciens.

Alors Valérius et Horatius reçoivent mission de se rendre auprès du Peuple, de lui faire, pour son retour, les conditions qu'ils jugeront convenables, et de préserver les décemvirs de la haine et de l'exécration de la multitude. C'étaient ses Libérateurs : leurs efforts avaient commencé le mouvement et allaient le terminer. Icilius parla au nom de tout le Peuple. Il exigeait le rétablissement de la puissance tribunitienne et de l'appel au Peuple, qui, avant la création des décemvirs, étaient la sauvegarde du Citoyen, et une amnistie générale pour tous ceux qui avaient engagé les soldats ou le Peuple à se retirer pour recouvrer leur Liberté. Les décemvirs seuls furent de sa part l'objet d'une demande cruelle. Les députés répondirent : « Les demandes que vous avez délibérées en commun sont si justes, qu'on vous les eût de plein gré proposées : vous demandez des garanties pour votre Liberté et non la faculté de nuire à celle des autres. Votre ressentiment se pardonne; mais on ne saurait l'autoriser. En haine de la cruauté, vous devenez cruels, et presque avant d'être Libres, vous voulez déjà tyranniser vos adversaires. Est-ce donc que notre cité ne fera jamais trêve aux vengeances des patriciens contre le Peuple, ou du Peuple contre les patriciens ? Le bouclier vous convient mieux que l'épée. C'est assez, c'est bien assez abaisser vos adversaires, que de les réduire à une Egalité parfaite de Droits, de leur ôter les moyens de nuire aux autres, en empêchant qu'on leur nuise. Aujourd'hui, il vous suffit de revendiquer votre Liberté ».

-449 : Élection des tribuns de la Plèbe sur l'Aventin.
D'un accord unanime on s'en remet à la décision des députés qui promettent de revenir après avoir tout terminé. Ils vont exposer au sénat les conditions dont le Peuple les a chargés, et les décemvirs voyant que, contre leur attente, il n'est question pour eux d'aucune peine, ne se refusent à rien. Un sénatus-consulte portait que les décemvirs abdiqueraient au plus tôt, que Quintus Furius, grand pontife, nommerait des tribuns populaires, et qu'on ne rechercherait personne pour la Révolte de l'armée et du Peuple. Ces décrets achevés, les décemvirs lèvent la séance, se rendent au forum, et prononcent leur abdication au milieu des plus vifs transports de joie.
Aussitôt, formés en comices et présidés par le grand pontife, les Citoyens nomment leurs tribuns, et en tête Lucius Verginius, après lui viennent Lucius Icilius et Publius Numitorius, oncle de Virginie, auteurs de l'Insurrection, ensuite Gaius Sicinius, descendant de celui que la tradition regarde comme le premier tribun du Peuple élu sur le mont Sacré, et Marcus Duillius, qui s'était fait remarquer dans la même charge avant la création des décemvirs, et dont l'appui n'avait pas manqué au Peuple dans sa Lutte contre eux.
Aussitôt, la création de deux consuls avec appel au Peuple fut décrétée sur la proposition de Marcus Duillius.
Un interroi nomma ensuite les consuls Lucius Valérius et Marcus Horatius, lesquels entrèrent aussitôt en fonction. Ce consulat populaire ne lésait en rien les droits des patriciens, et fut cependant en butte à leur haine. Tout ce qui se faisait pour la Liberté du Peuple leur semblait une usurpation sur leur puissance. D'abord, il était un point de droit en contestation pour ainsi dire permanente : il s'agissait de décider si les patriciens étaient soumis aux plébiscites. Les consuls portèrent dans les comices par centuries une loi déclarant que les décisions du Peuple assemblé par tribus lieraient tous les Citoyens. On donnait ainsi aux tribuns l'arme la plus terrible. Une autre loi, émanée des consuls, rétablit l'appel au Peuple, unique soutien de la Liberté. Le sort des Plébéiens était ainsi suffisamment assuré par l'appel au Peuple et l'appui du tribunat.

-445 : le tribun de la Plèbe Caius Canuleius obtient l'autorisation du mariage entre plébéien et patricien (Lex Canuleia).
-444/-443 : les Plébéiens réclament l'Egalité politique. Les patriciens remplacent le consulat par le tribunat militaire avec pouvoir consulaire, accessible aux Plébéiens, et par la fonction de censeur (recensement quinquennal des Citoyens romains par niveau de fortune ; ils inscrivent les nouveaux Citoyens romains dans les registres de leur centurie et de leur tribu, passent en revue les chevaliers et sont chargés de mettre à jour l'album, c'est-à-dire le registre des personnes admises au sénat – leur fonction les amène également à surveiller les mœurs, ce qui leur permet de rayer de l'album sénatorial les sénateurs indignes, mais aussi de flétrir publiquement la réputation d'une personne par la nota censoria) réservée aux patriciens.
-439 : Distributions illicites de blé et Révolte plébéienne, matée par le dictateur Cincinnatus (magistrature exceptionnelle qui attribuait tous les pouvoirs à un seul homme, le dictateur – étymologiquement « celui qui parle » –; cette magistrature suprême, assortie de règles de désignation précises et temporaire – 6 mois maximum –, était accordée en cas de danger grave contre la république ; elle fut abolie après les dictatures de Sylla et Jules César).

À cette époque Spurius Maelius, de l'ordre des chevaliers, et qui était prodigieusement riche pour le temps, donna le dangereux exemple d'une chose utile en elle-même, mais dénaturée par ses détestables intentions : il avait, par l'entremise de ses hôtes et de ses clients, fait à ses frais des achats de blé en Étrurie (ce qui rendit inutiles les mesures prises par l'état pour adoucir la disette). Il se mit à distribuer des grains au Peuple. Maelius porta encore plus haut ses vues trop ambitieuses : voyant qu'il fallait arracher le consulat aux patriciens, il aspira au trône : c'était le seul prix digne de tant de combinaisons et de la lutte terrible qu'il allait soutenir.
Or Minucius, chargé par l'état des mêmes soins (intendant des vivres) que prenait Maelius de son propre mouvement, ayant découvert ce qui se passait, en avertit le sénat : « On portait des armes dans la maison de Maelius, et lui-même y tenait des assemblées. Il avait évidemment le projet de se faire roi. Le moment de l'exécution n'était pas encore fixé; mais on avait arrêté tout le reste. Des tribuns, gagnés à prix d'argent, avaient vendu la Liberté ; les chefs de la multitude s'étaient déjà partagé les emplois ».
Le lendemain, après avoir placé des corps de garde, il descend sur le forum, et étonne le Peuple par cet appareil inattendu. Maelius et ses partisans sentirent bien que c'était contre eux qu'était dirigée la puissance de cette redoutable magistrature ; mais les Citoyens qui ignoraient leurs complots, se demandaient : « Quelle sédition, quelle guerre soudaine avait rendu nécessaire l'autorité dictatoriale, ou avait fait confier la direction de la république à Quinctius Cincinnatus, qui était plus qu'octogénaire ? ».
Maelius se réfugie au milieu d'un groupe de ses complices. Enfin, sur l'ordre du chef de la cavalerie, un appariteur l'arrête. Délivré par les assistants, il s'enfuit en implorant le secours de la multitude ; il dit que c'est une conspiration des patriciens qui l'opprime, parce qu'il a fait du bien au Peuple ; il le conjure de venir à son aide dans un danger si imminent, et de ne pas du moins le laisser égorger sous ses yeux. Au milieu de ces clameurs, Ahala Servilius l'atteint et lui tranche la tête; puis, couvert de son sang, entouré d'une troupe de jeunes patriciens, il va annoncer au dictateur que Maelius, cité devant lui, a repoussé l'appariteur, soulevé la multitude, et subi la peine due à son crime. Alors le dictateur : « Je te félicite de ton courage, Gaius Servilius, lui dit-il : tu as sauvé la république ».

La Paix régna au-dedans et au-dehors cette année et la suivante, où furent consuls Gaius Furius Paculus et Marcus Papirius Crassus. Ce fut alors que l'on célébra les Jeux que les décemvirs, sur un décret du sénat, avait voués lors de la retraite du Peuple. Vainement, Poetélius chercha l'occasion d'exciter des troubles : il s'était fait nommer pour la seconde fois tribun du Peuple, en annonçant tout haut ses projets, mais il ne put obtenir que les consuls proposassent au sénat le partage des terres, et, lorsque après de longs débats, il parvint à faire soumettre aux sénateurs la question de savoir si l'on tiendrait les comices pour la création de consuls ou de tribuns militaires, il fut décidé que l'on nommerait des consuls.

-433/-432 : Luttes de la Plèbe pour obtenir le pouvoir.
Les tribuns du Peuple qui, dans leurs harangues continuelles, s'opposaient à la tenue des comices pour l'élection des consuls, et qui avaient presque amené la nécessité d'un interroi, obtinrent enfin qu'on nommerait des tribuns militaires avec la puissance consulaire ; mais le fruit qu'ils espéraient de cette victoire, la nomination d'un Plébéien, leur échappa : tous les tribuns militaires se trouvèrent des patriciens, Marcus Fabius Vibulanus, Marcus Folius, Lucius Sergius Fidénas. La peste fit taire pour cette année les dissensions publiques.
Mais toute décision fut ajournée à un an, et l'on défendit, par un décret, toute réunion avant cette époque.
Sur ces entrefaites, à Rome, les principaux Plébéiens, fatigués de poursuivre en vain depuis si longtemps l'espoir de plus grands honneurs, profitent de la tranquillité du dehors pour tenir des assemblées dans la maison des tribuns du Peuple, et là ils dévoilent leurs pensées secrètes : « Ils se plaignent de l'indifférence du Peuple, qui est telle que, depuis tant d'années qu'on nomme des tribuns militaires avec la puissance consulaire, pas un Plébéien n'a été encore promu à cet honneur. Leurs ancêtres, par une sage précaution, ont interdit aux patriciens les magistratures plébéiennes, autrement, on aurait eu pour tribuns du Peuple des patriciens : tant ils obtiennent peu d'estime, même auprès des leurs, tant ils sont méprisés par le Peuple, aussi bien que par le sénat ! » D'autres essaient d'excuser le Peuple, et rejettent la faute sur les patriciens : « C'est par leurs brigues et par leurs artifices que le chemin des honneurs est fermé aux Plébéiens. S'ils laissaient respirer le Peuple, s'ils ne le poursuivaient pas de leurs prières et de leurs menaces, il se souviendrait de ses défenseurs en allant aux suffrages, et après s'être donné un appui, s'emparerait du pouvoir ».
Pour arrêter la brigue, il fut décidé que les tribuns présenteraient une loi par laquelle il serait défendu à tous les candidats de rien ajouter à leur toge blanche. Cette mesure presque puérile, et qui, aujourd'hui, n'est pas digne d'un examen sérieux, souleva alors de violents débats entre le sénat et le Peuple. Les tribuns l'emportèrent enfin, et leur loi passa. On pouvait prévoir, à l'irritation des esprits, que la fureur du Peuple se porterait sur les siens; mais de peur qu'il n'usât de cette Liberté, un sénatus-consulte ordonna qu'on nomme des consuls.

-421 : Luttes entre Plébéiens et patriciens à propos de l'élection des questeurs et de la loi agraire : pour la première fois, un Plébéien devient questeur (gardiens du Trésor, chargés des finances de l'armée et des provinces).
La faveur avec laquelle les discours étaient accueillis engagea quelques Plébéiens à briguer le tribunat militaire, et chacun d'eux annonçait les lois qu'il proposerait pendant sa magistrature, à l'avantage du Peuple. On lui faisait entrevoir, pour le gagner, un partage des terres, une fondation de colonies, un impôt levé sur les propriétaires-fermiers, et dont le produit serait employé à la solde des troupes.
Mais si à la guerre la lutte avait été moins acharnée qu'on ne l'avait craint d'abord, dans la ville, au contraire, du sein d'une Paix profonde surgit tout à coup, entre le Peuple et le sénat, un amas de discordes, au sujet des questeurs dont on voulait doubler le nombre. Les consuls en avaient fait la proposition, et les sénateurs l'appuyaient de tout leur pouvoir, quand les tribuns du Peuple s'établirent en lutte ouverte contre les consuls, pour qu'une partie des questeurs, jusque-là choisis parmi les patriciens, fût prise dans le Peuple. Les consuls et les sénateurs commencèrent par repousser de toutes leurs forces cette prétention ; ensuite ils accordèrent qu'on suivrait le même mode que pour l'élection des tribuns consulaires, et que le Peuple serait libre de choisir les questeurs dans l'une et l'autre classe, mais cette concession ayant eu peu de succès, ils abandonnèrent entièrement le projet d'augmenter le nombre des questeurs.
Les tribuns le reprennent et soulèvent à ce propos plusieurs motions séditieuses, entre autres un projet de loi agraire. Au milieu de ces agitations, le sénat eût mieux aimé nommer des consuls que des tribuns. Mais les oppositions tribunitiennes rendant tout sénatus-consulte impossible, à la fin de ce consulat, la république en revint à un interroi, encore eut-elle de la peine à l'obtenir, car les tribuns empêchaient les patriciens de s'assembler.
À la fin, Lucius Papirius Mugillanus, élu interroi, attaqua avec force sénateurs et tribuns du Peuple. Il fallait des deux côtés abandonner une partie de leurs droits, et travailler à ramener la Concorde : les patriciens, en permettant que l'on créât des tribuns militaires au lieu de consuls ; les tribuns du Peuple, en ne s'opposant plus à ce que les quatre questeurs fussent indifféremment choisis parmi les Plébéiens et les patriciens par le Libre suffrage du Peuple.

-418 / -416 : Prise de Labicum, retour de l'Agitation à Rome (-417/-416)
Le dictateur ramena dans Rome l'armée victorieuse; et, le huitième jour après sa nomination, il abdiqua sa magistrature. Aussitôt le sénat, pour que les tribuns du Peuple n'eussent pas le temps de porter quelque proposition séditieuse, relative au partage des terres, à l'occasion du Labicum, décréta, en assemblée nombreuse, qu'on enverrait une colonie à Labicum : quinze cents colons, envoyés de la ville, reçurent chacun deux arpents.
Durant deux années, tout fut tranquille au-dehors, mais au-dedans il y eut du trouble à l'occasion de lois agraires.
Les agitateurs de la multitude étaient les Spurius Maecilius et Marcus Métilius, tribuns du Peuple, celui-ci pour la troisième fois, celui-là pour la quatrième, tous deux nommés en leur absence. Ils avaient émis une proposition pour la répartition Egale et par tête des terres prises à l'ennemi, et comme, par suite de ce plébiscite, les biens des nobles eussent été déclarés biens de l'état (car la ville, bâtie sur le sol étranger, ne possédait pas un coin de terre qui n'eût été conquis par les armes, et le Peuple n'avait guère que ce qui lui avait été vendu ou assigné par la république), une guerre à outrance devint imminente entre le Peuple et les patriciens. Les tribuns militaires, convoquant tantôt le sénat, tantôt des assemblées particulières des principaux sénateurs, ne voyaient pas comment sortir de l'impasse.
Alors Appius Claudius, petit-fils de celui qui avait été décemvir pour la rédaction des lois, et le plus jeune dans l'assemblée des sénateurs, leur dit « qu'il apportait de sa maison un vieil expédient de famille, car son bisaïeul, Appius Claudius, avait enseigné aux sénateurs le seul moyen d'anéantir la puissance des tribuns, qui est de mettre de l'opposition parmi eux. Les hommes nouveaux sacrifient assez volontiers leur opinion à l'autorité des grands, surtout quand ceux-ci, oubliant leur supériorité, se contentent de mettre en avant les circonstances. L'intérêt seul les anime : dès qu'ils verront que leurs collègues, auteurs de la proposition, ont usurpé toute faveur dans l'esprit du Peuple, sans leur y laisser une place, ils inclineront fortement vers le parti du sénat, pour se concilier l'ordre entier par les premiers d'entre ses membres ». Tous ayant approuvé, et particulièrement Quintus Servilius Priscus, qui loua le jeune homme de n'avoir point dégénéré de la race des Claudius, il fut décidé que chacun travaillerait, selon ses moyens, à détacher des tribuns quelques-uns de leurs collègues pour les leur opposer.
La séance levée, les premiers du sénat s'emparent des tribuns, et après leur avoir persuadé, démontré, promis qu'ils feraient chose agréable à chacun d'eux, agréable à tout le sénat, ils obtiennent six voix pour l'opposition. Le jour suivant, comme, d'après le plan arrêté, on avait fait un rapport au sénat sur la sédition que Maecilius et Métilius excitaient par une largesse d'un si funeste exemple, les principaux sénateurs, tenant tous le même langage, répètent à l'envi qu'ils n'imaginent aucune mesure suffisante, et qu'ils ne voient de salut que dans le recours à l'assistance des tribuns. La république opprimée a foi en leur puissance, et, comme un Citoyen qu'on dépouille, elle cherche auprès d'eux un refuge. N'est-ce pas une gloire pour eux et pour la puissance tribunitienne, de montrer que si le tribunat est assez fort pour tourmenter le sénat et pour soulever des querelles entre les divers ordres, il n'a pas moins de force pour résister à de mauvais collègues ?
Un murmure d'approbation s'éleva dans le sénat, tandis que de tous les côtés de l'assemblée on invoque les tribuns. Alors on fait silence, et ceux que les séductions des grands avaient gagnés déclarent que, puisque dans la pensée du sénat la demande de leurs collègues ne tend qu'à dissoudre la république, ils s'opposent. Les auteurs du projet, ayant convoqué une assemblée, proclament leurs collègues traîtres aux intérêts du Peuple, esclaves des consulaires, et, après les avoir accablés d'autres invectives, retirent leur proposition.

-413 : Élections consulaires, élection de trois questeurs Plébéiens (-409), élection des tribuns militaires (-408).
Le moment eût été bien choisi, après avoir frappé les séditions, de proposer, pour calmer les esprits, le partage du territoire de Bola : on eût affaibli par là tout désir d'une loi agraire qui devait chasser les patriciens des héritages publics injustement usurpés. Le Peuple était alors vivement préoccupé de cette indignité avec laquelle la noblesse s'acharnait à retenir les terres publiques qu'elle occupait de force, et surtout de son refus de partager avec lui, même les terrains vagues pris naguère sur l'ennemi, et qui deviendraient bientôt, comme le reste, la proie de quelques patriciens.

On créa consuls Gnaeus Cornélius Cossus et Lucius Furius Médullinus, celui-ci pour la seconde fois. Jamais le Peuple ne s'était vu fermer avec plus de douleur les comices tribunitiens. Il montra sa colère et se vengea dans les comices pour l'élection des questeurs, où pour la première fois il choisit des questeurs parmi les Plébéiens ; de sorte que sur quatre nominations, un seul patricien, Gaius Fabius Ambustus trouva place, trois Plébéiens, Quintus Silius, Publius Aelius, Publius Pupius furent préférés aux jeunes gens des plus illustres familles. Ces choix hardis furent imposés au Peuple par les Icilius, de famille ennemie déclarée des patriciens.
Les patriciens, de leur côté, murmuraient, non du partage, mais de la perte de leurs honneurs : « S'il en est ainsi, disaient-ils, à quoi bon élever des enfants, qui, repoussés du rang de leurs ancêtres, verront des étrangers maîtres de leur dignité, et qui n'ayant plus d'autre ressource que de se faire saliens ou flamines, pour sacrifier au nom du Peuple, demeureront dépouillés des commandements et des magistratures ? ».
Les esprits s'étaient aigris des deux côtés. Comme le Peuple avait pris de l'audace et que la cause populaire était aux mains de trois chefs d'une immense célébrité, les patriciens, prévoyant que toutes les élections où le Peuple avait son Libre suffrage auraient le même résultat que celle des questeurs, demandaient les comices consulaires qui étaient fermés au Peuple. Les Icilius, au contraire, voulaient une nomination de tribuns militaires, en disant que le Peuple devait enfin avoir sa part des honneurs publics.

À Rome, le Peuple eut l'avantage dans le choix des comices, mais, quant au résultat des comices, l'avantage demeura aux patriciens. En effet, contre l'attente générale, on nomma pour tribuns militaires, avec puissance de consuls, trois patriciens, Gaius Julius Iulus, Publius Cornélius Cossus, Gaius Servilius Ahala. Les patriciens usèrent d'une ruse que les Icilius eux-mêmes leur reprochèrent à cette époque : ce fut de confondre les plus dignes Citoyens au milieu d'une tourbe de candidats indignes, qui, pour la plupart, portaient de telles marques de souillures, que le Peuple s'éloigna par dégoût des Plébéiens.

-390 : défaite romaine à l'Allia contre les Gaulois menés par Brennus. Les vestales et les prêtres sont mis en sécurité dans la ville étrusque de Caere (Cerveteri), Rome est mise à sac, des sénateurs restés sur place sont massacrés. Résistance de Manlius Capitolinus sur le Capitole (Episode des oies du Capitole). Brennus évacue Rome contre rançon. (formule du Vae Victis).
-384 : accusé d'aspirer à la royauté, Manlius Capitolinus est précipité du haut de la roche Tarpéienne.
-375 à -370 : blocage politique à Rome, les tribuns de la Plèbe Lucius Sextius Lateranus et Caius Licinius Stolon empêchent la tenue des élections tant que leur projet de loi n'est pas soumis au vote du Peuple.

À mesure que les succès militaires de cette année rétablissaient partout la Paix au-dehors, dans la ville croissaient de jour en jour et la violence des patriciens et les misères du Peuple, auquel on ôtait tout pouvoir de payer ses dettes, en s'obstinant à l'y contraindre. Une fois donc leur patrimoine épuisé, ce fut leur honneur et leur corps (à l'obligation de dette s'étaient substitués) que les débiteurs, condamnés et adjugés, livrèrent en paiement à leurs créanciers. Une telle dépendance avait abattu les esprits et des plus humbles et des plus distingués Plébéiens ; et si bien, qu'ils ne cherchaient plus non seulement à disputer aux patriciens le tribunat militaire, ce prix de tant de Luttes et de travaux jadis, mais même à solliciter ou à prendre en main les magistratures plébéiennes. Mais pour troubler l'extrême joie de ce parti, survint un léger incident, qui amena (comme souvent il arrive) de graves événements.
M. Fabius Ambustus, homme puissant parmi les membres de son ordre et même auprès du Peuple, qui savait n'être point méprisé de lui, avait marié ses deux filles, l'aînée à Ser. Sulpicius, la plus jeune à C. Licinius Stolon, homme distingué, Plébéien toutefois; et cette alliance même, que Fabius n'avait pas dédaignée, lui avait mérité la faveur de la multitude. Un jour, il arriva que, pendant que les deux sœurs, réunies au logis de Ser. Sulpicius, tribun militaire, passaient le temps, comme d'ordinaire, à converser ensemble, Sulpicius revenait du Forum et rentrait chez lui : le licteur heurta la porte, suivant l'usage, avec sa baguette ; à ce bruit, la jeune Fabia, étrangère à cet usage, s'effraya : sa sœur se prit à rire, étonnée de son ignorance. Elle avait l'esprit encore troublé de cette récente blessure, quand son père la vit, et lui demanda si elle était malade. Elle déguisait le motif d'un chagrin qui n'était ni assez bienveillant pour sa sœur, ni fort honorable pour son mari, mais il lui arracha enfin l'aveu que le motif de son chagrin n'était autre que l'inégalité de cette union qui l'avait alliée à une maison où les honneurs et le crédit ne pouvaient entrer. Ambustus consola sa fille, lui commanda d'avoir bon courage : bientôt elle verrait chez elle ces mêmes honneurs qu'elle avait vus chez sa sœur. Il commença dès lors à se concerter avec son gendre, après s'être associé L. Sextius, jeune homme de cœur, auquel il ne manquait, pour aspirer à tout, qu'une origine patricienne.

Un prétexte se présentait de tenter des nouveautés, c'était la masse énorme des dettes ; le Peuple ne devait espérer de soulagement à ce mal qu'en plaçant les siens au sommet du pouvoir : c'est à ce but qu'il fallait tendre. À force d'essayer et d'agir, les Plébéiens avaient déjà fait un grand pas ; quelques efforts de plus, et ils arriveraient au faîte, et ils pourraient égaler en dignités ces patriciens qu'ils égalaient en mérite. D'abord ils avisèrent de se faire nommer tribuns du Peuple : cette magistrature leur ouvrirait la voie aux autres dignités.
Créés tribuns, C. Licinius et L. Sextius proposèrent plusieurs lois, toutes contraires à la puissance patricienne et favorables au Peuple – la première sur les dettes – on déduirait du capital les intérêts déjà reçus, et le reste se paierait en trois ans par portions égales ; une autre limitait la propriété, et défendait à chacun de posséder plus de cinq cents arpents de terre ; une troisième enfin supprimait les élections de tribuns militaires, et rétablissait les consuls, dont l'un serait toujours choisi parmi le Peuple : projets immenses, et qui ne pouvaient réussir sans les plus violentes Luttes. C'était attaquer à la fois tout ce qui fait l'objet de l'insatiable ambition des humains : la propriété, l'argent, les honneurs.
Épouvantés, tremblants, les patriciens, après plusieurs réunions publiques et privées, ne trouvant point d'autre remède que cette opposition tribunicienne éprouvée tant de fois déjà dans des luttes antérieures, engagèrent des tribuns du Peuple à combattre les projets de leurs collègues. Ces tribuns, le jour où ils virent les tribus citées par Licinius et Sextius pour donner leurs suffrages, parurent, soutenus d'un renfort de patriciens, et ne permirent ni la lecture des projets de lois, ni aucune des autres formalités en usage pour un plébiscite. Plusieurs assemblées furent convoquées encore, mais sans succès : les projets de lois semblaient repoussés. « C'est bien, dit alors Sextius, puisque l'opposition de nos collègues a ici tant de force, ce sera notre arme aussi pour la défense du Peuple.
Ces menaces ne furent pas vaines : aucune élection, hors celles des édiles et des tribuns du Peuple, ne put réussir. Licinius et Sextius, réélus tribuns du Peuple, ne laissèrent créer aucun magistrat curule, et comme le Peuple renommait toujours les deux tribuns, qui toujours repoussaient les élections de tribuns militaires, la ville demeura cinq ans dépossédée de ses magistrats.

Partout, heureusement, la guerre dormait. De plus violents combats s'élevaient dans Rome. De concert avec Sextius et Licinius, qui avaient proposé les projets de lois, et qu'on avait renommés huit fois déjà tribuns du Peuple, un tribun militaire, beau-père de Stolon, Fabius, premier auteur de ces lois, s'en proclamait sans hésiter le défenseur. Dans le collège des tribuns du Peuple, il s'était trouvé d'abord huit opposants ; il en restait cinq encore, et ces tribuns (comme presque toujours ceux qui trahissent leur parti), embarrassés, interdits, n'appuyaient leur opposition que de cette leçon que des voix étrangères, à domicile, leur avaient apprise : « Une grande partie du Peuple est loin de Rome, à l'armée, devant Vélitres. Jusqu'au retour des soldats, on doit différer les comices, afin que tout le Peuple puisse voter sur ses
intérêts ».
Sextius et Licinius au contraire, soutenus de leurs collègues et du tribun militaire Fabius, et devenus, par une expérience de tant d'années déjà, habiles à manier les esprits de la multitude, prenaient à partie les chefs des patriciens et les fatiguaient de questions sur chacune des lois proposées au Peuple : oseraient-ils réclamer, quand on distribuait deux arpents de terre aux Plébéiens, la Libre jouissance pour eux de plus de cinq cents arpents ? chacun d'eux posséderait-il les biens de près de trois cents Citoyens, quand le Plébéien aurait à peine assez d'espace en son champ pour un logis bien juste, ou la place de sa tombe! Leur plairaient-ils donc à voir le Peuple écrasé par l'usure, et forcé, quand le paiement du capital devrait l'acquitter, de livrer son corps aux verges et aux supplices? et chaque jour, les débiteurs adjugés, traînés en masse loin du Forum? et les maisons des patriciens remplies de prisonniers, et, partout où demeure un noble, un cachot pour des Citoyens?
-369 : Les tribuns de la Plèbe demandent qu'un des consuls soit obligatoirement choisi dans la Plèbe.
Après avoir ainsi tonné contre ces déplorables abus devant la multitude tremblant pour elle-même, et plus indignée que les tribuns, ils poursuivaient, affirmant que les patriciens ne cesseraient d'envahir les biens du Peuple, de le tuer par l'usure, si le Peuple ne tirait de lui-même un consul, gardien de sa Liberté. « On méprise désormais les tribuns du Peuple : cette puissance a brisé ses forces avec son opposition. L'Egalité est impossible quand pour ceux-là est l'empire, pour les tribuns le seul droit de défense : si on ne l'associe à l'empire, jamais le Peuple n'aura sa juste part de pouvoir dans l'état. Personne ne peut se contenter de l'admission des Plébéiens aux comices consulaires ; si on ne fait une nécessité de toujours prendre un des consuls parmi le Peuple, jamais on n'aura de consul Plébéien. A-t-on donc oublié déjà que, depuis qu'on s'était avisé de remplacer les consuls par des tribuns militaires, afin d'ouvrir au Peuple une voie aux dignités suprêmes, pas un Plébéien, pendant quarante-quatre ans, n'avait été nommé tribun militaire? Il faut emporter par une loi ce que le crédit ne peut obtenir aux comices, mettre hors de concours un des deux consulats, pour en assurer l'accès au Peuple : s'ils restent au concours, ils seront toujours la proie du plus puissant. Les patriciens ne peuvent plus dire à cette heure ce qu'ils allaient répétant sans cesse, qu'il n'y avait pas dans les Plébéiens d'hommes propres aux magistratures curules. La république a-t-elle donc été plus mollement ou plus sottement servie depuis P. Licinius Calvus, premier tribun tiré du Peuple, que durant ces années, où nul autre qu'un patricien ne fut tribun militaire? Au contraire, on a vu des patriciens condamnés après leur tribunat, jamais un Plébéien. Les questeurs aussi, comme les tribuns militaires, sont, depuis quelques années, choisis parmi le Peuple, et pas une seule fois le Peuple romain ne s'en est repenti. Le consulat manque seul aux Plébéiens : c'est le dernier rempart, c'est le couronnement de la Liberté. Si on y arrive, alors le Peuple romain pourra vraiment croire les rois chassés de la ville et sa Liberté affermie. Car de ce jour viendront au Peuple toutes ces distinctions qui grandissent tant les patriciens : l'autorité, les honneurs, la gloire des armes, la naissance, la noblesse, biens immenses pour eux-mêmes, et qu'ils lègueront plus immenses à leurs enfants ».
Dès les premiers jours de l'année, on en vint à la lutte dernière au sujet des lois ; et comme leurs auteurs avaient convoqué les tribus sans s'arrêter à l'opposition de leurs collègues, les patriciens alarmés recoururent aux deux remèdes extrêmes, au premier pouvoir, au premier Citoyen de Rome. Ils résolurent de nommer un dictateur, et nommèrent M. Furius Camille, qui choisit pour maître de la cavalerie L. Aemilius.
De leur côté, les auteurs des lois, en présence de ces redoutables préparatifs de leurs adversaires, arment de grands courages la cause du Peuple : l'assemblée de la Plèbe convoquée, ils appellent les tribus aux votes. Le dictateur, environné d'une troupe de patriciens, plein de colère et de menaces, prend place au Forum : l'affaire s'engage par cette première Lutte des tribuns du Peuple qui proposent la loi, et de ceux qui s'y opposent ; mais si l'opposition l'emportait par le droit, elle était vaincue par le crédit des lois et de leurs auteurs. Alors Camille :
« Puisque désormais, Romains, dit-il, c'est le caprice des tribuns, et non plus la souveraineté du tribunat qui fait loi pour vous, et que ce droit d'opposition, cette antique conquête de la retraite du Peuple, vous l'anéantissez aujourd'hui par les mêmes voies qui vous l'ont acquis, dans l'intérêt de la république tout entière, non moins que dans le vôtre, je viendrai, dictateur, en aide à l'opposition, et ce droit, qui est à vous et qu'on détruit, mon autorité le protégera. Si donc C. Licinius et L. Sextius cèdent à l'intervention de leurs collègues, je n'interposerai point la magistrature patricienne dans une assemblée populaire, mais si, en dépit de l'intervention, ils prétendent imposer ici des lois comme dans une ville prise, je ne souffrirai point que la puissance tribunicienne s'anéantisse elle-même ».
Au mépris de ces paroles, les tribuns du Peuple n'en poursuivent pas moins vivement leur opération. Transporté de colère, Camille envoie des licteurs dissiper la foule, et menace, si on persiste, de contraindre toute la jeunesse au serment militaire, et d'emmener à l'instant cette armée hors de la ville. Il avait imprimé au Peuple une grande terreur ; quant aux chefs, son attaque avait plutôt enflammé qu'abattu leur courage.
Mais, avant que le succès se fût décidé de part ou d'autre, il abdiqua sa magistrature.
Entre l'abdication du premier dictateur et l'entrée de Manlius en fonctions, les tribuns profitèrent d'une espèce d'interrègne pour convoquer une assemblée du Peuple. On put voir alors celles des propositions que préférait le Peuple et celles que préféraient leurs auteurs. Il acceptait les lois sur l'usure et les terres, et repoussait le consulat Plébéien, et il allait se prononcer séparément sur l'une et l'autre affaire, si les tribuns n'eussent réclamé pour le tout une seule et même décision. P. Manlius, le dictateur, fit pencher ensuite le succès vers la cause du Peuple, en nommant maître de la cavalerie le Plébéien C. Licinius, qui avait été tribun militaire. Le sénat en fut mécontent : le dictateur s'excusa auprès des sénateurs sur la parenté qui l'unissait à Licinius, et nia en même temps que la dignité de maître de la cavalerie fût supérieure à celle de tribun consulaire.

-367 : fin de la période des tribuns militaires à pouvoir consulaire : les tribuns de la Plèbe Lucius Sextius Lateranus et Caius Licinius Stolon font enfin voter leur loi qui rétablit le consulat avec obligatoirement un consul plébéien ; création en réaction des fonctions de préteur et d'édile curule, réservées aux patriciens.
Licinius et Sextius, une fois fixée la date des comices pour l'élection des tribuns du Peuple, déclarèrent : « Depuis neuf ans déjà, nous sommes là comme en bataille contre la noblesse, et toujours à notre très grand risque personnel, sans aucun profit pour la république ; avec nous ont vieilli déjà et les lois que nous avons proposées et toute la vigueur de la puissance tribunicienne. On a combattu nos lois d'abord par l'intervention de nos collègues, puis par l'envoi de la jeunesse à la guerre de Vélitres; enfin la foudre dictatoriale s'est dirigée contre nous. Maintenant que ni nos collègues ni la guerre ne font obstacle, ni le dictateur, qui même a présagé le consulat au Peuple en nommant un Plébéien maître de la cavalerie, c'est le Peuple qui se nuit à lui-même et à ses intérêts. Il peut tenir la ville et le Forum libres de créanciers, les champs libres de leurs injustes maîtres, et sur l'heure, s'il le veut. Mais ces bienfaits, quand donc enfin les saura-t-il assez reconnaître et apprécier ? Il serait peu délicat au Peuple romain de revendiquer l'allègement de ses dettes et sa mise en possession de terres injustement usurpées par les grands, pour laisser là, vieillards tribunitiens, sans honneurs, sans espoir même des honneurs, ceux qui l'auraient servi. Il doit donc déterminer d'abord en son esprit ce qu'il veut, puis aux comices tribunitiens déclarer sa volonté. Si on veut accueillir conjointement toutes les lois proposées, on peut réélire les mêmes tribuns du Peuple, car ils poursuivront leur œuvre ; si, au contraire, on ne veut accepter que ce qui peut servir l'intérêt privé de chacun, ils n'ont que faire d'être maintenus dans une dignité si mal voulue : ils n'auront point le tribunat, ni le peuple les lois proposées ».

Le discours d'Appius ne réussit qu'à différer pour un temps l'acceptation des lois. Réélus tribuns pour la dixième fois, Sextius et Licinius firent admettre la loi qui créait pour les cérémonies sacrées des décemvirs en partie Plébéiens. On en choisit cinq parmi les patriciens et cinq parmi le Peuple : c'était un pas de fait dans la voie du consulat. Content de cette victoire, le Peuple accorda aux patriciens que, sans parler de consuls pour le moment, on nommerait des tribuns militaires.

-366 : Lucius Sextius Lateranus est le premier Plébéien élu consul. Le sénat doit valider son élection sous la menace d'une sécession populaire.
À peine eut-il mis fin à une guerre contre les Gaulois, qu'une plus atroce sédition accueillit le dictateur dans Rome. Après de violents débats, où le dictateur et le sénat succombèrent, on adopta les lois tribuniciennes ; puis, en dépit de la noblesse, s'ouvrirent des élections consulaires, et là, pour la première fois, un Plébéien, L. Sextius, fut créé consul. Les débats n'étaient point encore à leur terme. Les patriciens refusaient d'approuver l'élection, et le Peuple faillit en venir à une retraite, après avoir fait d'ailleurs d'effroyables menaces de guerre civile. Cependant le dictateur présenta des conditions qui apaisèrent les discordes ; la noblesse accordait au Peuple un consul Plébéien, et le Peuple à la noblesse un préteur, qui administrerait la justice dans Rome et serait patricien.
Les longues querelles cessèrent enfin, et la Paix revint parmi les ordres.

-364 : pour la première fois, un Plébéien, devient édile curule.
-356 : pour la première fois, un Plébéien, Caius Marcius Rutilus devient dictateur. Indignés, les patriciens refusent l'élection de consul plébéien, jusqu'à ce que l'agitation populaire l'impose de nouveau en -352.
Les patriciens l'année suivante, sous le consulat de C. Marcius et de Cn. Manlius, les tribuns du Peuple M. Duilius et L. Menenius présenter, sur l'intérêt à un pour cent, une loi que le Peuple, au contraire, accueillit et adopta avec empressement.

Quatre cents ans après la fondation de la ville de Rome, trente-cinq ans après sa délivrance des Gaulois, onze ans après la conquête du consulat par le Peuple, deux consuls patriciens, C. Sulpicius Peticus pour la troisième fois, et M. Valerius Publicola, entrèrent ensemble en fonctions à la suite d'un interrègne.
À Rome, les consuls eurent une plus rude guerre à faire au Peuple et aux tribuns. Ils pensaient que leur foi, plus que leur honneur encore, était engagée à remettre à deux patriciens ce consulat que deux patriciens avaient reçu : on devait ou le céder totalement, si on faisait de ce consulat une magistrature plébéienne, ou le posséder totalement, suivant l'entière et pleine possession qu'ils en avaient reçue de leurs pères.
De son côté, le Peuple murmurait : « Pourquoi vivre et se faire compter au rang de Citoyens, si un droit que deux hommes, L. Sextius et C. Licinius, ont acquis par leur courage, tous ensemble ils ne peuvent le conserver ? Plutôt subir des rois, des décemvirs, toute autre domination plus odieuse encore, que de voir deux patriciens consuls, sans alternative d'obéissance et de commandement, afin qu'un parti éternellement établi au pouvoir s'imagine que le Peuple n'est jamais né que pour servir ».
Les auteurs de tout désordre, les tribuns, sont là, mais, dans ce Soulèvement universel, les chefs se distinguent à peine. Plus d'une fois, sans succès, on descendit au Champ de Mars ; plusieurs jours de comices s'usèrent en séditions. Enfin, vaincu par la persévérance des consuls, le Peuple laissa éclater une si vive douleur, que les tribuns criant : « C'en est fait de la Liberté, il faut abandonner et le Champ de Mars et la ville même, captive et esclave sous la tyrannie des
patriciens » ; la multitude affligée les suivit. Les consuls, ainsi délaissés par une partie des Citoyens, continuèrent, sans se déconcerter, les comices dans cette assemblée incomplète.
Le Peuple romain n'était point si heureux dans la ville que dans les camps, car, bien que la réduction de l'intérêt à un pour cent eût allégé l'usure, le capital encore écrasait le pauvre, qui tombait en servitude. Aussi, ni l'élection de deux consuls patriciens, ni le souci des comices et de ses intérêts publics, rien ne put détourner le Peuple du soin de ses douleurs privées.

-351 : arbitrage de nombreuses dettes populaires. Nouvelle tentative d'écarter les Plébéiens du consulat. En réaction populaire, Caius Marcius Rutilus devient censeur pour la première fois.
À la fin de l'année, les débats des patriciens et du Peuple interrompirent les comices consulaires : les tribuns refusaient de consentir à la tenue des comices, si les élections n'étaient conformes à la loi Licinia, et le dictateur obstiné eût plutôt détruit à jamais le consulat dans la république, que de le partager entre les patriciens et le Peuple. D'ajournement en ajournement des comices, le terme de la dictature expira et on en revint à l'interrègne. Les interrois trouvèrent le Peuple indigné contre les patriciens, et la Lutte, accompagnée d'Emeutes, dura jusqu'au onzième interroi. Les tribuns mettaient sans cesse en avant la défense de la loi Licinia, alors que le Peuple était plus touché de voir s'aggraver ses dettes, et les douleurs privées éclataient dans les débats publics. Lassé par ces querelles, le sénat ordonna, pour le bien de la Paix, à l'interroi L. Cornelius Scipion, de suivre la loi Licinia dans les comices consulaires. Après ce premier retour des esprits vers la Concorde, les nouveaux consuls essayèrent d'alléger aussi la charge de l'intérêt des dettes, qui semblait un obstacle à une entière union. De la liquidation des dettes, ils firent une charge publique, en créant des quinquévirs, auxquels leur mission de répartition pécuniaire valut le nom de « banquiers ». C'était là une opération difficile, qui mécontente souvent les deux parties, et toujours l'une d'elles ; mais, grâce à la modération qu'ils montrèrent, et par une avance plutôt que par un abandon des fonds publics, ils réussirent. On dressa dans le Forum des comptoirs avec de l'argent : le trésor paya après avoir pris toutes sûretés pour l'état, ou bien une estimation à juste prix et une cession libéraient le débiteur. Ainsi, sans injustice, sans une seule plainte d'aucune des parties, on acquitta un nombre immense de dettes.

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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22 juillet 2009 3 22 /07 /juillet /2009 14:42

Qui dit dogmes dit Contestation(s), et même Révolution(s) !
Télécharger le fichier : 09-Les aubes des dogmes et leurs Contestations.pdf


Vers -2 100 : La première grande Révolution sociale se produit en Égypte.

« La Sublime salle de justice, ses écritures sont enlevées, les places secrètes sont divulguées. Les formules magiques sont divulguées et deviennent inefficaces, parce que les humainss les ont dans leur mémoire. Les offices publics sont ouverts ; leurs déclarations (titres de propriété) sont enlevés ; malheur à moi, pour la tristesse de ce temps !... Voyez donc : des choses arrivent qui n’étaient jamais advenues dans le passé : le roi est enlevé par les pauvres... Ce que cachait la pyramide est maintenant vide. Quelques hommes sans foi ni loi ont dépouillé le pays de la royauté. Ils en sont venus à se Révolter contre l’Uraeus (cobra dressé, symbole de la royauté) qui défend Râ (dieu du Soleil) et pacifie les Deux Terres (Haute et Basse Egypte)... Les pauvres du pays sont devenus riches, tandis que les propriétaires n’ont plus rien. Celui qui n’avait rien devient maître de trésors et les grands le flattent. Voyez ce qui arrive parmi les humains : celui qui ne pouvait se bâtir une chambre, possède maintenant des (domaines ceints de) murs. Les grands sont (employés) dans les magasins. Celui qui n’avait pas un mur pour (abriter) son sommeil est propriétaire d’un lit. Celui qui ne pouvait se mettre à l’ombre possède maintenant l’ombre ; ceux qui avaient l’ombre sont exposés aux vents de tempête. Celui qui ne s’était jamais fabriqué une barque a maintenant des navires ; leur (ancien) propriétaire les regarde, mais ils ne sont plus à lui. Celui qui n’avait pas une paire de bœufs possède des troupeaux ; celui qui n’avait pas un pain à lui devient propriétaire d’une grange ; mais son grenier est approvisionné avec le bien d’un autre... Les pauvres possèdent les richesses; celui qui ne s’était jamais fait de souliers a maintenant des choses précieuses. Ceux qui possédaient des habits sont en guenilles ; mais celui qui n’avait jamais tissé pour lui-même a maintenant de fines toiles. Celui qui ne savait rien de la lyre possède maintenant une harpe ; celui devant qui on n’avait jamais chanté, il invoque la déesse des chansons... La femme qui n’avait même pas une boîte a maintenant une armoire. Celle qui mirait son visage dans l’eau possède un miroir de bronze... Les esclaves (femmes) parlent tout à leur aise, et, quand leurs maîtresses parlent, les serviteurs ont du mal à le supporter. L’or, le lapis, l’argent, la malachite, les cornalines, le bronze, le marbre... parent maintenant le cou des esclaves. Le luxe court le pays; mais les maîtresses de maison disent : « Ah ! si nous avions quelque chose à manger ». Les nobles dames en arrivent à avoir faim, tandis que les bouchers se rassasient de ce qu’ils préparaient pour elles ; celui qui couchait sans femme, par pauvreté, trouve maintenant de nobles dames. Le fils d’un homme de qualité ne se reconnaît plus parmi d’autres : le fils de la maîtresse devient fils de servante... » (selon les Admonitions d’un vieux sage, du scribe Ipuwer). En effet, à la faveur des troubles qui marquent la fin de l’Ancien Empire, les interdits religieux ne sont plus respectés, et la richesse change de mains. Le pharaon et les possédants furent destitués de leurs privilèges. Les rapports de propriété furent abolis. Au bout d´une trentaine d´années, cette première tentative Révolutionnaire pour établir une société où les travailleurs et les paysans se gouvernent eux-mêmes échoue.

Sous Menkaouhor (Akaouhor), de -2 450 à -2 441, les fonctionnaires provinciaux et ceux de la Cour ne sont plus nécessairement choisis parmi les membres de la famille royale. Ils acquièrent progressivement une certaine indépendance qui minera progressivement l'autorité centrale.
Bien que puissante et présente dans les régions voisines et organisant des expéditions militaires et commerciales vers la corne de l'Afrique, la VIème dynastie (-2 364 à -2 181) voit se développer le pouvoir local de certains nomarques (administrateurs des nomes / provinces) et la remise en cause du pouvoir central memphite, ce qui aboutira à un profond bouleversement. Les grands fonctionnaires locaux constitueront une véritable noblesse féodale dont les intérêts seront souvent en opposition avec ceux du souverain. Ils obtiendront le droit de transmettre leurs charges en héritage, aussi les terres et les paysans qui en constituaient l'apanage.
Avec la Vème puis la VIème dynastie, suite à des séries de Révoltes populaires contre la construction des pyramides (construites par des artisans, dont une partie avec du « béton »), les dimensions de celles-ci se réduisent (on augmente la taille des centres Collectifs, on diminue celle des insignes de pouvoir personnel) : la plupart des souverains de cette dynastie seront ensevelis à Saqqarah, dans des pyramides de petites dimensions. Les tombes des nobles, appelés mastabas, prendront place au pied de ces pyramides.
La VIème dynastie (règne de Téti, de -2 364 à -2 334) débute dans un climat d'Insurrection. Téti monte sur le trône et, afin de légitimer son pouvoir, épouse une fille d'Ounas qui lui donnera Pépi Ier. Il engage des mercenaires nubiens pour mâter la Révolte dans plusieurs nomes et pour rétablir son autorité. Il confie à son architecte Mineptah-Ank-Mériré la mission de construire un double palais royal et une « petite » pyramide pour son tombeau de 80 mètres de côté et de 45 mètres de hauteur. Le pharaon saura s'entourer de premiers vizirs compétents, notamment Kagemmi et Méri qui rétabliront l'ordre et le pouvoir sur les nomes Rebelles.
La vallée du Nil sera colonisée jusqu'à la troisième cataracte sous la VIème dynastie. Les souverains enverront de nombreuses expéditions, Pacifiques, vers le Sud sous les règnes de Pépi Ier (-2 315 à -2 250). Les 35 années de son règne connaîtront plusieurs Soulèvements de nomes qui feront alliance dans les petites provinces pour s'opposer au pouvoir du pharaon. Les victoires remportées par le vizir Ouni dans le Sinaï et en pays de Canaan ne suffiront pas à rétablir l'autorité du roi, qui assistera impuissant à la montée du courant séparatiste qui marquera l'avènement de la VIIème dynastie. Une conspiration dans le harem laisse supposer que le règne de Pépi Ier n'a pas été facile. Il mènera une politique de grands travaux dans les principaux sanctuaires de Haute-Egypte à Dendera, Abydos, Eléphantine et à Hiérakonpolis. Il tente alors de rehausser la symbolique de son pouvoir en glorifiant la religion et les dieux, justement à l'origine (ou en tout cas justification) de son autorité.
Méren Rê II (mort vers -2 181) n'aurait régné qu'un an et serait l'époux de Nitocris qui, selon Manéthon, sera la dernière reine de la VIe dynastie. Elle aurait entraîné dans sa mort les meurtriers de son époux. Cette figure légendaire pourrait recouvrir celle de Neith, femme de Pépi II. Celui-ci succède au court règne de son frère et va régner plus de 60 ans sur l'Egypte, menant de nombreuses expéditions, devenues militaires sous son règne, vers le Sud. Mais il n'osera pas prendre position sur les princes conspirateurs.

A la fin de la VIème dynastie, une crise économique, politique et sociale de grande ampleur frappe progressivement l'état égyptien. À terme, elle provoque notamment la désagrégation de l'état centralisé. Après la mort de Nitocris, qui marque la fin de l'Ancien Empire, la dynastie est victime d'une Révolution sociale. La monarchie memphite s'effondre définitivement sous le choc d'une invasion étrangère. À l'est du Delta, les nomades ne cessaient de s'approcher des terres cultivées pour y abreuver leurs troupeaux. Ils regardaient les riches campagnes avec convoitise et, seule, une organisation bien conçue pouvait les empêcher de s'introduire en Égypte et de s'y installer, car ils étaient insaisissables, se déplaçant sans cesse et n'exposant aux coups des sédentaires que des fractions minimes de leurs tribus. La décomposition du pouvoir central et, sans doute aussi, l'incapacité des nomarques locaux expliquent leur pénétration dans l'intérieur du pays. D'ailleurs, les féodaux livrés à eux-mêmes finirent par négliger l'intérêt général. Leur égoïsme engendra une Révolution au cours de laquelle les titres de propriété furent abolis, les lois divulguées et foulées aux pieds et les grands réduits à la misère. Les tombes royales et le palais royal furent violés et le souverain divin, lui même, avili.
Cette fronde expliquerait en partie notre manque de renseignements sur les noms des divers architectes royaux de la IVème dynastie qui ont également construit des pyramides et le martelage des figures de Chéops : la seule image que l'on possède de lui provient d'une petite statuette brisée en mille morceaux ; même les trésors des pyramides ne furent pas épargnés. Comme le révèle le chant mélancolique du harpiste : « Les dieux (les rois) qui furent jadis ensevelis dans leurs pyramides, qu'est-il advenu d'eux ? Leurs murs sont tombés en ruines, leurs places ne sont plus ; c'est comme s'ils n'avaient jamais existé ! ». Et jaillit de ses lèvres comme une philosophie qui explique aux générations futures la vanité des choses et la nécessité de mourir : « Les corps passent et disparaissent, tandis que d'autres demeurent depuis le temps des ancêtres. Les plaintes ne sauvent personne du tombeau, car il n'est accordé à personne d'emporter avec soi son bien, et aucun de ceux qui sont partis n'est revenu ! S'il est une chose que tu peux acquérir et que jamais tu ne perdras : donne du pain à celui qui a faim et n'a pas de champ et assure-toi à tout jamais un bon nom auprès de ta postérité ».
Il faut noter, par ailleurs, que cette catastrophe sociale eut un résultat positif et durable : l'accession du Peuple aux rites funéraires. Les conceptions et pratiques funéraires n'échappent pas à l'esprit de réforme et voient apparaître le rôle important accordé à Osiris.
Seul le roi possédait de plein droit l'immortalité, parce qu'il était dieu. Il pouvait la communiquer à qui il voulait pour se donner dans l'au-delà une cour et des serviteurs. Il possédait des recueils liturgiques qui assuraient son existence impérissable, les Textes des pyramides. Or, après la Révolution, les simples particuliers s'approprièrent des rituels similaires qui sont à l'origine des Textes des sarcophages, que l'on inscrira sur les parois des cercueils au Moyen Empire. Les Égyptiens attachaient donc au moins autant d'importance à assurer la pérennité de leur vie d'outre-tombe qu'à acquérir des biens immédiatement utilisables. C'est un trait de caractère que le Peuple souligna dès cette époque.

L'effondrement de l'état engendra toute une série de principats indépendants du pouvoir central. Cette période, qui coïncide avec les VIIème-Xème dynasties (vers -2 180 / -1 987), est appelée la Première Période Intermédiaire. Elle est marquée par une importante crise économique, due aux lacunes du contrôle centralisé de la crue du Nil, qui provoqua des récoltes insuffisantes, engendrant ainsi des conflits sociaux qui créèrent un climat général d'instabilité. Les pharaons de Memphis, qui se chevauchent parfois, n'interviennent que très rarement dans les rouages du pouvoir administratif en place à Abydos. L'alternance au pouvoir est rapide.

-1 169 : Ramsès III (de -1 198 à -1 166) se consacra à la reconstitution du pays, en particulier les temples. Des problèmes économiques, en l'an 29 de son règne, entraîneront les travailleurs, chargés de la décoration des monuments de la Vallée des Rois, de Deir el-Medina dans la Grève : ils Protestèrent contre le retard de ravitaillement (deux mois), se couchant devant les remparts de Médinet-Habou, après avoir commis un mauvais coup contre le tombeau de pharaon. Les salaires avaient été détournés par de hauts fonctionnaires peu scrupuleux et les ouvriers se tuant à la tâche n'avaient pas été écoutés.

Les Israélites ont témoigné d'une des fois les plus brûlantes, mais ont également Contesté avec beaucoup d'audace non seulement les puissants – maîtres de l'intérieur ou de l'extérieur qui les dominaient –, les guerres, le luxe insolent, l'injuste répartition des richesses, mais aussi l'ordre établi par Yahweh.
L'une des plus anciennes et des plus profondes Contestations de l'humain surgit du Livre de Job (dates et origines difficilement précisables, mais il ne semble pas être juif et il daterait d'avant le Pentateuque, cinq livres traditionnellement attribués à Moïse, donc vers le -XIIè siècle). Etant un juste, il intente un procès à Yahweh qui, ayant fait un pari avec le diable, joue avec lui. Il est le cas-type de l'injustice divine.
Le prophète postérieur Hababuc expose ses griefs à Yahweh, formulant devant lui sa plainte : « Pourquoi conserves-tu le silence quand le méchant engloutit un plus juste que lui? »

Les prophètes israélites, différents par le tempérament, par leurs conclusions s'accordaient dans une totale austérité, dans un pessimisme immédiat, annonçant la ruine du pouvoir, de la société, de la nation. Leur Révolte partait de l'inégalité que l'évolution des structures avait rendue plus criante : « A la possession Collective du sol s'était substituée la propriété individuelle. La Solidarité du clan, si rigoureuse chez les nomades, s'était relâchée et la Fraternité qui y régnait autrefois avait laissé le champ libre aux égoïsmes des particuliers ». Ainsi, la scission entre les classes sociales ne cessait de s'accentuer : il y avait d'une part les riches qui se trouvaient en même temps les juges, et d'autre part les pauvres, exploités par leurs maîtres, victimes de l'arbitraire du roi.

Vers -1 000 : Jonadab, fils de Rekab, préconise le retour à la vie nomade qui agrée au dieu du désert. Plus de champs ni de vignes : c'est la civilisation matérielle toute entière qu'il met en cause.

-970 à -931 : Grand réformateur, Salomon dota son royaume d'une administration perfectionnée, de prestigieuses constructions et d'un commerce florissant. Qu'il s'agisse de l'entretien de l'armée et de l'administration, ou de la construction du grand Temple de Jérusalem, les réalisations de Salomon firent peser une très lourde charge sur les ressources nationales.
-934 : Ahia de Silon, prophète de Juda, réclama, au nom de Yahweh, la rénovation sociale de Juda, dénonçant impitoyablement les injustices sociales. Jéroboam, qui se Révolta contre Salomon, fuit en Égypte.
-931 : A la mort de Salomon, le Peuple réclama à son fils héritier Rohoboam (brutal et mauvais gestionnaire des affaires politiques), l'allégement d'un fardeau financier (levée de lourds impôts et institution de la corvée) devenu écrasant. Les Anciens se réunirent à Sichem et exigèrent de Rohoboam, également présent, qu'il allège les charges devenues si accablantes sous Salomon. Rohoboam refusa brutalement. Le mécontentement de onze tribus sur les douzes, entretenu par les manœuvres du pharaon Chechonq Ier, vint à bout de l'unité du territoire (les Anciens ayant rompu avec la dynastie de David) qui fut scindé en deux royaumes rivaux : au Nord, celui d'Israël mené par Jéroboam (les Anciens l'élevèrent à la royauté d'Israël, car avant qu'il ait levé la main sur Salomon, le prophète Ahia de Silo l'avait déjà désigné comme futur roi d'Israël au nom de Yahweh) et au Sud, celui de Juda, fidèle à Rohoboam.

-882 : Élisée était un prophète d´Israël, disciple d´Élie (individualiste, il lutta pour maintenir dans sa pureté l'ancien culte de Yahweh, notamment en détruisant les hauts lieux de Baal, dieu phénicien de l'orage et de la fertilité, lié au culte du Veau d'or). Il ne s´adressait pas aux riches et aux puissants mais encourageait le Peuple à se Libérer lui-même. Il fut l´un des premiers à mener une action Révolutionnaire. Il préconisait la suppression des corvées et de l´esclavage (vers -820).

-841 : En Chine, succès de la Révolte contre le cruel roi Li-Wang.

-IXè ou tout début du -VIIIè siècle : Lycurgue (« celui qui tient les loups à l'écart ») est un législateur mythique de Sparte, petit-fils du roi spartiate Prytanis, de la dynastie des Eurypontides. Il a pour demi-frère Polydècte, né d'un premier lit, qui devient roi quand leur père meurt. À la mort de Polydècte, Lycurgue est destiné à être roi, quand on s'aperçoit que la femme de son défunt frère est enceinte. Celle-ci fait appeler Lycurgue, devenu régent, en secret. Elle lui propose alors de tuer l'enfant à naître si lui, Lycurgue, accepte de l'épouser. Celui-ci feint d'accepter et, lorsque l'enfant – un garçon – naît, le proclame roi de Sparte et le baptise Charilaos (littéralement, « joie du Peuple »). Furieux, les parents de la reine répandent sur son compte des rumeurs qui l'obligent à s'exiler. Lycurgue se rend d'abord en Crète, où il étudie les institutions locales et rencontre le poète Thalétas. Il se dirige ensuite vers l'Ionie, réputée alors indolente et décadente, afin d'analyser les mœurs et les institutions locales. Il se rend ensuite en Égypte, d'où il prend l'idée de séparer les guerriers des travailleurs, puis il pousse jusqu'en Inde où il rencontre les Gymnosophistes.
Rappelé par ses concitoyens, Lycurgue rentre à Sparte et décide de composer une constitution. Il se rend donc à Delphes pour interroger Apollon, dispensateur de la justice, par son oracle. La Pythie le salue alors comme « aimé du dieu, et dieu lui-même plutôt qu'être humain ». De retour à Sparte, Lycurgue convoque les trente Citoyens les plus importants sur l'agora, qui l'aident à composer sa constitution, la « Grande Rhêtra ».
Sa première mesure est d'établir la gérousie (équivalent spartiate du sénat : c'est un élément aristocratique, par opposition à l'assemblée du Peuple ; c'est une assemblée de 28 hommes âgés de plus de 60 ans – cette limite d'âge correspond à la fin de l'astreinte du service militaire –, les gérontes, élus à vie, sans reddition de comptes ; elle est présidée par deux rois : l'un fait partie de la famille des Agiades, l'autre celle des Eurypontides, deux familles issues, selon la légende, de jumeaux descendants d'Héraclès/Hercule, Eurysthénès, père d'Agis Ier et Proclès, père d'Eurypon) pour compenser le pouvoir des rois. La deuxième est la redistribution des terres : la Laconie est divisée en 30 000 lots (kléroi) et le territoire civique de Sparte, en 9 000 lots. Il décrète ensuite la cessation du cours de la monnaie d'or et d'argent, et les remplace par de lourds lingots de fer – trempé au vinaigre afin d'en augmenter le cassant et d'en diminuer la malléabilité. De la sorte, Lycurgue espère mettre fin à la thésaurisation (accumulation en vue de spéculation). De même, il instaure l'autarcie et bannit les arts jugés inutiles, c'est-à-dire l'artisanat du luxe. Il oblige les Spartiates à prendre leurs repas en commun (syssities) et à se nourrir frugalement. Enfin, il met en place l'éducation spartiate, obligatoire et dispensée par l'état.
Ayant établi toutes ces lois (rhetrai), Lycurgue souhaite demander l'avis d'Apollon, à Delphes, et défend aux Spartiates de modifier les lois nouvelles avant qu'il soit revenu de Delphes. Il part donc pour la ville sacrée, et demande à Apollon si les lois qu'il a édictées sont bonnes. Le dieu acquiesce. Estimant son œuvre accomplie, et ne voulant pas délier ses compatriotes de leur serment, il se suicide en se laissant mourir de faim. A sa demande, son corps est brûlé et ses cendres répandues en mer : il veut éviter que les Spartiates ne rapportent ses restes à Lacédémone, et se tiennent pour déliés de leur serment.
Lycurgue est, selon Plutarque, borgne. Il reçoit cette infirmité lors d'une altercation avec de riches citoyens, indignés par les mesures édictées contre le luxe : « L'un [de ses adversaires], Alcandros, jeune homme violent et emporté qui par ailleurs n'était pas dépourvu de qualités, le poursuivit et le rejoignit : comme Lycurgue se retournait, il le frappa de son bâton et lui creva un œil ». Loin de s'abandonner à la douleur, Lycurgue fait face à ses adversaires. Honteux, ceux-ci baissent les armes. Alcandros, livré par les siens, est pris par Lycurgue à son service. À force de vivre en compagnie du législateur, le jeune homme s'amende.

Pour Georges Dumézil, cet épisode revêt une grande importance. Il compare le législateur légendaire à d'autres figures tutélaires indo-européennes. Il établit ainsi un parallèle avec la légende ossète de Fælværa, protecteur des moutons, et de Tutyr, le berger des loups. Le motif de l'aveuglement se retrouve également dans la légende du dieu nordique Odin, qui abandonne son œil en échange de la sagesse, et du sage Zoroastre, aveuglé par ses disciples quand il veut les quitter, et dévoré par les loups.

-712 à -664 : Archiloque était né d'un noble et d'une esclave, il mena la vie aventureuse d'un soudard, vendant ses services comme mercenaire, et appréciant les rixes. Il fut le maître de l'invective, et dans ses poésies, il accusait la société divisée en classes et défendait le Libre épanouissement de la personne humaine, mais sans illusions sur les valeurs exaltées par ses contemporains. Il fut un des plus grands poètes lyriques grecs. Il était un versificateur raffiné et un écrivain de combat, connu pour ses satires malicieuses et féroces, redoutées par ses ennemis. Il est considéré comme le créateur de la poésie en vers ïambiques, poésie de la passion et de la satire mordante.

-636 à -564 : Ésope était un esclave phrygien, prisonnier de guerre, laid et boiteux (son nom signifie « pieds inégaux »), bossu et bègue, qui contait avec esprit des apologues et des récits familiers. C'est à Samos que se serait formée sa légende. Acheté par un marchand d'esclaves, il arrive dans la demeure d'un philosophe de Samos, Xanthos, auprès duquel il rivalisera d'astuces et de bons mots avant de réussir à se faire affranchir. Il se rend alors auprès de Crésus pour tenter de sauvegarder l'indépendance de Samos et il réussit dans son ambassade en contant au roi une fable. À la même époque, l'auteur comique Alexis mit en relation Ésope avec Solon dans le but évident de donner plus de consistance à sa réputation de sagesse et ainsi de le mettre sur le même pied que les Sept Sages de la Grèce. Il était en un pur « produit » de l'époque des tyrans (tout le -VIè siècle) alors que la Liberté de s'exprimer devint plus dangereuse. La fable a été d'abord employée à des fins politiques. Les penseurs ne pouvant exprimer leurs idées directement à la foule l'auraient fait de manière détournée par le biais de la fable. Chargé, par Crésus, de porter des offrandes au temple de Delphes, il dévoila les fraudes commises par les prêtres d'Apollon. Ceux-ci se vengèrent en l'accusant du vol d'une coupe en or consacrée au dieu. Esope fut jugé et condamné à être jeté du haut d'un précipice. Tout le récit de la vie d'Ésope est parcouru par la thématique du rire, de la bonne blague au moyen de laquelle le faible, l'exploité, prend le dessus sur les maîtres, les puissants. En ce sens, Ésope est un précurseur de l'anti-héros, laid, méprisé, sans pouvoir initial, mais qui parvient à se tirer d'affaire par son habileté à déchiffrer les énigmes. Ses fables à personnages d´animaux prennent parti pour les Droits des pauvres contre les nobles et les riches.

-594 : Réformes Démocratiques de Solon. Il promulgua une série de réformes accroissant considérablement le rôle de la classe populaire dans la politique athénienne.
Pour les historiens grecs postérieurs, ses poèmes étaient la principale source d'informations sur la crise économique et sociale à laquelle il tenta de remédier. la cité athénienne traversait une crise politique et sociale très grave, due à l'accaparement des terres et des fonctions dirigeantes par les nobles (Eupatrides). Comme la constitution était ainsi organisée, et que la foule était l'esclave de la minorité, le Peuple se Révolta contre les nobles. Alors que la Lutte était violente et que les deux partis étaient depuis longtemps face à face, ils s'accordèrent pour élire Solon comme arbitre et archonte (« commander, être le chef » : remplaçants des rois après la mort de Codros au -XIè siècle, titulaires des charges les plus élevées, qui avaient d'importantes fonctions judiciaires et politiques) pour -594/-593, avec pour principale tâche de remédier aux troubles civils qui menaçaient : l'esclavage pour dettes réduisait fortement le nombre d'humains Libres. Les nobles et la foule étaient en conflit pendant un long temps. En effet, le régime politique était oligarchique en tout ; et, en particulier, les pauvres, leurs femmes et leurs enfants étaient les esclaves des riches. On les appelait « clients » et « sizeniers » (hectémores) : c'est à condition de ne garder que le sixième de la récolte qu'ils travaillaient sur les domaines des riches. Toute la terre était dans un petit nombre de mains ; et, si les paysans ne payaient pas leur fermage, on pouvait les emmener, eux, leurs femmes et leurs enfants; car les prêts avaient toutes les personnes pour gages jusqu'à Solon, qui fut le premier chef du parti populaire. Donc, pour la foule, le plus pénible et le plus amer des maux politiques était cet esclavage ; pourtant, elle avait tous autres sujets de mécontentement; car, pour ainsi dire, elle ne possédait aucun droit.
Devenu maître des affaires, Solon affranchit le Peuple pour le présent et pour l'avenir par l'interdiction de prêter en prenant les personnes pour gages ; il fit des lois et abolit les dettes tant privées que publiques, par la mesure qu'on appela sisachthie (rejet du fardeau), parce qu'on rejeta alors le fardeau. Cette loi Libéra rétroactivement les victimes de cette pratique de l'esclavage pour dettes, et limita l'enrichissement foncier des grandes familles.
On lui confia ensuite la tâche de rédiger une nouvelle constitution, qui établit les premières bases de ce qui est devenu plus tard la Démocratie athénienne. Il institua une timocratie, oligarchie où les droits politiques sont définis par la richesse immobilière et la capacité de production. Quatre classes furent créées : les pentakosiomedimnoi (ceux dont les revenus dépassent les 500 boisseaux par an) ; les hippeis (chevaliers, c'est-à-dire ceux qui pouvaient se payer un équipement militaire et un cheval pour aller à la guerre, soit un revenu de 300 boisseaux par an) ; les zeugitai (laboureurs, c'est-à-dire les propriétaires d'une paire de bêtes de labour, ayant un revenu d'environ 200 boisseaux par an) ; les thètes (manouvriers).
Des taxes proportionnelles étaient établies, aux taux suivant l'échelle de 6-3-1, les thètes ne payant aucun impôt, ne combattant pas lors des guerres, mais étant inéligibles. Il créa également la boulè (conseil de 400 hommes). Il réforma la justice : tous les Citoyens purent porter plainte devant un tribunal, créa des jurys ouverts aux classes populaires dans un nouveau tribunal, l'Héliée, qui était aussi compétent pour juger les archontes à leur sortie de charge.
Cette constitution fut un compromis entre l'oligarchie et la Démocratie, acceptable par l'aristocratie et le Peuple. Dans l'activité politique de Solon, voici les trois mesures les plus Démocratiques : tout d'abord, ce qui est le plus important, l'interdiction de prendre les personnes pour gages des prêts ; puis le droit donné à chacun d'intervenir en justice en faveur d'une personne lésée ; enfin, mesure qui donna le plus de force au Peuple, le droit d'appel aux tribunaux ; en effet, quand le Peuple est maître du vote, il est maître du gouvernement.
Il encouragea également la croissance économique en offrant la Citoyenneté aux travailleurs étrangers les plus habiles.

-567 : Ézéchiel, prophète juif biblique, proclama : Paix, Droits et Egalité des biens pour tous. Il professa également la Liberté du choix entre le bien et le mal (Responsabilité Individuelle, engagement moral envers ses actes).

-510 : Avec l´aide de soldats spartiates, Soulèvement victorieux qui marque la fin de la tyrannie à Athènes. La Démocratie est instaurée. L´année suivante (-509), nombre d´esclaves recouvreront la Liberté et gagneront des Droits civiques.
Clisthène l'Athénien (-570 à -507) fut un réformateur et un homme politique, qui instaura les fondements de la Démocratie athénienne. Après la fuite et l'exil d'Hippias en Asie Mineure, le jeu politique laissant plus de place aux grandes familles aristocratiques, Clisthène revint sur le devant de la scène. Il se posa alors en champion de l'isonomie et renversa les aristocrates.
La figure de Clisthène est paradoxale : il a établi les fondements de la première Démocratie au monde, or c'est un personnage qui a laissé peu de traces dans les sources hellènes, contrairement à un Solon par exemple. Cette énigme historique résulte d'une « conspiration par le silence ». La tradition écrite a gommé systématiquement l'œuvre de Clisthène ; ainsi les raisons de la réforme, son contexte, les faits du personnage n'apparaissent que dans deux sources qui ne sont pas contemporaines. Bien souvent, c'est chez les adversaires de la Démocratie que Clisthène et ses réformes sont le plus souvent cités.

En -510, c'est la fin de la tyrannie. Hippias, le dernier tyran d'Athènes, est chassé par un groupe d'aristocrates en exil mené par les Alcméonides, avec l'aide des Spartiates. Parmi ces aristocrates, on retrouve Clisthène. On essaye d'abord le retour à l'oligarchie qui résulte en des luttes pour le pouvoir. On voit alors la formation de factions. D'une part, il y a Isagoras, un aristocrate plutôt réactionnaire et d'autre part il y a Clisthène, progressiste.
Clisthène est le petit-fils d'un tyran, Clisthène (vers -600/-570) qui a conduit une réforme assez obscure des tribus. Clisthène est athénien, son père appartient à la famille des Alcméonides. Avant Clisthène, plusieurs membres de ce clan ont joué un rôle politique. Dans un premier temps, Isagoras l'emporte sur le plan politique en devenant archonte pour -508 à -507, mais il n'arrive pas à s'imposer. Isagoras réveille alors un vieux démon d'Athènes, le procès des Alcméonides. En -636/-632, Cylon avait tenté d'instaurer une tyrannie. Les Révoltés se réfugièrent sur l'Acropole mais ils furent assiégés par les archontes. Quand ils descendirent de l'Acropole, ils furent assassinés et le principal responsable fut Mégaclès, le grand-père de Clisthène. Mais cela ne suffit pas. Isagoras fait alors appel aux Spartiates et 700 familles sont chassées d'Athènes. Il essaye ensuite de dissoudre le Conseil mais celui-ci résiste. Cléomène et ses partisans prennent alors l'Acropole, les 700 familles et Clisthène sont rappelés.

On assiste à un progrès de la souveraineté populaire qui s'est développée grâce à la tyrannie où l'Egalité et la Participation étaient impossibles. Hérodote nous parle d'un nouveau pouvoir, l'isêgoria, l'Egalité du Droit de parole (aristocrates ou non, riches ou pauvres) à l'Ekklêsia. La politeia a été remise entre les mains du Peuple par Clisthène. Clisthène restructure le corps civique par cette souveraineté qu'il veut faire durer à long terme. Il part de l'idée d'instaurer un régime plus Egalitaire, l'isonomie, l'Egale répartition (de isos « Egal » et nemô = répartir, couper). Mais ceci n'est pas encore la Démocratie. Il faut cependant neutraliser le pouvoir aristocratique qui se manifeste surtout dans l'Aréopage et qui présente un obstacle à la Participation de tous.
L'Aréopage est constitué d'anciens archontes à vie, c'est un fief aristocratique. Il prépare les décisions soumises à l'assemblée et assure la permanence de l'état. Le Conseil des 400 établi par Solon n'arrive pas à contrebalancer le pouvoir de l'Aréopage. Il faut une chambre de réflexion restreinte faisant preuve de recul, et un autre conseil avec une composition incontestable, une légitimité populaire totale. Il faut pour cela s'appuyer sur des subdivisions, les tribus sur base ethnique. À Athènes, il y a quatre tribus anciennes où le pouvoir aristocratique est considérable. Clisthène crée alors de nouvelles tribus sur base territoriale car les emprises aristocratiques sont très fortes par le biais des cultes locaux. Clisthène redistribue tout en essayant de faire éclater les noyaux aristocratiques.
Clisthène élimina les derniers vestiges de l'organisation politique fondée sur les groupes familiaux, et en particulier sur les quatre tribus ioniennes, pour les remplacer par un nouveau système fondé sur la répartition géographique. Les anciennes structures (tribu, dème, phratrie, etc.) sont conservées mais redéfinies et réformées.
Il divisa le territoire de l'Attique, y compris Athènes, en dèmes. On développe la vie locale pour s'affranchir mieux des emprises aristocratiques. Clisthène encourage un sentiment d'implication au niveau du dème par une initiation aux institutions. Le dème est une cité en miniature et peut servir d'école de Citoyens. Tous les Citoyens étaient inscrits dans un dème, et un grand nombre de métèques (étrangers domicilié dans une cité autre que celle dont il est originaire) et d'affranchis accédèrent à la Citoyenneté. Au niveau des dèmes, on procède à une préélection des membres du nouveau Conseil, cinquante membres de chaque tribu. D'abord on élit des candidats, puis on procède à un tirage au sort au niveau du dème, ce qui est radicalement nouveau. Cependant il faut souligner que les changements se font quand même en douceur.
Clisthène regroupa ensuite tous les dèmes dans 10 nouvelles tribus, de telle sorte qu'aucune tribu n'eût un territoire d'un seul tenant ou ne représentât une force locale : l'Attique fut divisé en trois régions – l'astu (zone urbaine), la mesogée (zone rurale, intérieure) et la paralia (zone cotière) –; chaque dème faisait partie de l'une des 30 trittyes, 10 par région ; chaque tribu fut constituée par la réunion de trois trittyes, à raison d'une par région.
Grâce à cette répartition, des groupes de gens venus des différentes parties de l'Attique, donc d'origine et de culture différentes furent obligés d'agir en commun. Clisthène a une habileté exceptionnelle. Il laisse les vieilles structures en place (sacrées, ancestrales), mais leur enlève tout poids politique. Les quatre tribus anciennes deviennent les cadres culturels et les phratries n'ont qu'un rôle sociopolitique restreint. En ce qui concerne les clans aristocratiques, il faut que les membres s'adaptent individuellement aux nouvelles institutions.
Les phratries originelles survécurent dans l'organisation politique comme une sorte de communauté religieuse responsable de certains cultes. Clisthène les obligea vraisemblablement à admettre les habitants qu'il avait affranchis afin que nul Citoyen ne fût exclu.
À la structure sociale hiérarchisée, Dème - Trittye - Tribu - Cité, Clisthène fait correspondre une structure hiérarchisée du pouvoir : Prytanes - Boulè - Ecclésia ; Juges - Héliée - Ecclésia.
Chaque tribu fournissait chaque année à la boulè 50 Citoyens, tirés au sort dans les dèmes de chaque tribu. Ces groupes de 50 Citoyens formaient chacun à leur tour un comité exécutif de la boulè, chaque groupe occupant les fonctions pendant un dixième de l'année, les prytanies.
Clisthène soumit la boulè et l'Aréopage à l'autorité de l'Ecclésia ou assemblée.
Sa réforme ne retint pas le vote comme mode d'élection, lui préférant une alternance régulière (pour l'élection des prytanes) et le hasard (pour l'élection des bouleutes, des héliastes ou des juges) ce qui fait de la Démocratie athénienne une stochocratie (ou lotocratie).
Il fut néanmoins conservateur sur un point : il semble qu'il ait conservé les limites fixées par Solon pour l'éligibilité aux magistratures supérieures : il faut attendre -487 pour que les archontes soient tirés au sort (mais ils perdent alors l'essentiel de leurs pouvoirs, au profit des stratèges qui restent, eux, élus par tribu).

Il y a des progrès réalisés mais également une certaine continuité. L'isonomie est la première base de la Démocratie. Il n'y a pas de Révolution et les aristocrates restent au commandement de la cité. Ils s'accommodent du système. Il n'y a pas de pouvoir en terme de classe sociale mais à titre individuel. Cependant, par le renouvellement, le clientélisme des aristocrates est difficile à réaliser. La Boulè est l'exercice de la souveraineté populaire. Cependant, on laisse les magistratures aux aristocrates. On maintient les 4 classes censitaires. En plus, la charge n'est pas rémunérée, il faut donc disposer de ressources personnelles. Un atout pour les aristocrates est aussi leur culture de l'oisiveté, il s'agit donc d'une question de disponibilité. En plus, tout le monde n'a pas forcément envie d'exercer une magistrature alors que les aristocrates, par leur éducation, sont conditionnés à cela. Cette culture de l'agôn (affrontement) peut plus tard être acquise par les gens enrichis, grâce aux Sophistes. Les aristocrates ne sont en effet pas des adversaires de l'isonomie. C'est un régime qui convient à tout le monde et qui est renforcé par les difficultés à l'extérieur.

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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20 juillet 2009 1 20 /07 /juillet /2009 10:11

Des micro-états aux royaumes, puis à l'empire
Télécharger le fichier : 09-Les aubes des dogmes et leurs Contestations.pdf


La contrepartie de cette splendeur matérielle est peut-être l’invention de la guerre régulière. Entre des cités voisines et indépendantes les unes des autres ne pouvaient que naître des conflits. Les cités sumériennes ont pratiqué, pour la première fois, la guerre à l’aide d’armées régulières (aucune trace antérieure ne nous est parvenue de combats entre des troupes organisées ayant cette finalité spécifique). Il faut dire aussi que la guerre est un moyen pour le roi d’institutionnaliser sa fonction, s’affichant comme vainqueur et conquérant.
Avant les Sumériens, point d’armée ni de tactique (même si la violence a toujours existé, déjà dans la Préhistoire lointaine). Or, leurs villes, qui partageaient une culture identique et un même niveau de développement, ne cessèrent de se jeter les unes contre les autres.
Vers -2 500, la stèle des Vautours (au Louvre) offre un bon exemple de propagande guerrière : elle illustre le conflit qui opposa deux villes, Lagash et Umma, distantes de 25 km, en précisant bien les causes économiques de ces empoignades.
Par le texte et l’image, le conflit des rois terrestres est transposé dans le monde des dieux, les divinités tutélaires des deux états étant les véritables protagonistes de cette opposition, s’appuyant chacune sur leur bras armé, leur roi. Sur ce monument, le roi Eannatum, souverain de Lagash, est représenté brandissant les symboles du dieu Ningirsu (notamment l’aigle tenant des animaux dans ses serres), dont il est le conquérant. Une fusion est ainsi opérée par le texte et l’image entre les mondes terrestres et divins, et l’action guerrière de l’état se trouve justifiée. Eannatum est le bras armé de Ningirsu, engagé dans une lutte contre le dieu d’Umma, Shara.
Malgré un arbitrage ancien, Umma s’était emparée d’un territoire appartenant à Lagash. Le prince Eannatum de Lagash récupéra la région controversée et creusa un canal d’irrigation parallèlement à la frontière. Les gens d’Umma reprirent l’offensive, asséchèrent le canal, mais perdirent la bataille. Toutefois, ils réitérèrent la tentative. Cette fois, ils s’emparèrent des troupeaux de l’ennemi et asséchèrent à nouveau le canal.
La stèle monument célèbre la victoire de Lagash (et surtout de son roi). Le préambule de l’inscription rappelle les raisons de la guerre et résume les opérations militaires, plusieurs registres représentent les épisodes marquants de la lutte. L’ensemble est placé sous la protection du dieu de Lagash, Ningirsu. Au sommet de la stèle, le prince de Lagash s’avance à la tête de ses troupes. Les soldats, disposés en une phalange serrée, accompagnés de chars, écrasent leurs ennemis sous leurs pas ou roues. Dans le champ planent des vautours. Il s’agit d’un défilé de troupes victorieuses après la victoire, plutôt que d’un combat. Les corps des vaincus sont empilés A côté, on prépare un sacrifice.
Le texte conclut en appelant la malédiction divine sur les contractants qui enfreindraient les clauses du traité.

L’infanterie s’est transformée en une lourde phalange blindée, assez proche des hoplites des phalanges grecques : une troupe qui combat pique en avant maniée à deux mains, la seule différence morphologique avec les guerriers d’Ur ou de Lagash résidant dans l’armement défensif, la traditionnelle armure de bronze occidentale, contrastant avec l’équipement maladroit et encombrant des Sumériens. On peut alors se demander si l’on n’avait pas affaire à des batailles rangées de citoyens, peut-être dans des champs clos réservés à cet effet, c’est-à-dire à une forme très policée de la guerre.
Les effectifs des soldats ne devaient pas être très nombreux, tout au plus quelques centaines d’hommes dans chaque cité. Les territoires sont petits et les ressources mobilisables modestes. Ce n’est qu’au cours du -IIè millénaire que le nombre des combattants augmentera considérablement.
Le combat en rase campagne ou en champ clos ne sont pas les seules actions militaires, l’assaut des villes devait tenir une place importante : les cités sont ceintes de remparts, avec des tours et des bastions en saillie. Ces murailles datent souvent du Protodynastique I.
Tout cela ne suffit pas à faire de la société sumérienne une société militaire, mais il existe des armées dotées d’un équipement spécial, marchant au combat selon un certain ordre, le prince s’avançant à leur tête. La guerre sévit de façon endémique car, sur un territoire restreint, les rivalités ne peuvent plus, comme jadis, se résoudre par la segmentation et le départ, mais par le conflit. Cette société a inventé l’armée et sur ce point comme sur beaucoup d’autres, l’époque sumérienne marquer un tournant décisif.


Déjà, la culture sémitique émerge, ce sera les Akkadiens (les Sumériens, issus de la culture d’Obeid – -6 500 à -3 700 –, ne sont pas sémites ; on ne connaît pas la raison de leur présence dans la région sud mésopotamienne ni leur date précise d’arrivée).

L’avènement de Sargon, fondateur de l’état d’Akkad (-2 340/-2 280), marque une étape importante dans l’évolution de la Mésopotamie. Ses armées abattirent le royaume d’Ebla, envahirent la Syrie du Nord, poussèrent jusqu’aux vallées du Taurus (Anatolie/Turquie du Sud) et lancèrent des expéditions vers les rivages du Golfe. Par ses conquêtes, le roi Sargon fera disparaître les cités indépendantes sumériennes au profit d’un état centralisé traversé par des conflits permanents.

Durant l’époque d’Akkad, une succession de rois a su réunir une mosaïque de cités en un seul ensemble. Un tel évènement a eu un retentissement considérable et l’histoire de l’état akkadien comme celle de sa chute ont marqué de façon profonde la mémoire mésopotamienne.
Cette expansion rapide s’appuie sur un changement de l’organisation politique : la Mésopotamie est unifiée en un véritable état. Il ne s’agit pas d’un empire, si l’on compare cette entité modeste aux grands empires « universels » du -Ier millénaire, mais plutôt d’un état primitif, conquérant, guerroyant sans cesse aux marges de son territoire. Mais la logique qui structure l’état akkadien est territoriale et non fondée sur le contrôle de liens personnels unissant lignages et parentés, comme c’était le cas à l’époque des Dynasties Archaïques : désormais on fait parti d’un état parce qu’on y réside ! Il a donc tendance à s’agrandir parce qu’il n’est pas la propriété d’un seul lignage. Il existe entre l’avant et l’après Sargon des différences dans tous les domaines, qu’il s’agisse de l’organisation politique désormais centralisée, de l’organisation sociale, de la religion et de la production artistique : à une idéologie royale affirmée et une religion plus élaborée correspond une individualisation des représentations royales et des figures divines.
En principe, le roi mésopotamien n’est pas considéré comme un dieu, ni de son vivant ni après sa mort, même si le culte des ancêtres royaux avait une grande importance dans les rites du palais. Si des rois de l’époque de la formation de l’empire d’Akkad, et encore au moment de la restauration néosumérienne, ont revendiqué une nature divine, l’opération avait pour but de renforcer l’institution même de la royauté dans des situations de grande crise et de tensions idéologiques.

Sargon, chef de guerre sémite originaire de Kish, prit le nom de Sharrukin, signifiant « roi légitime », sans doute parce qu’il ne l’était pas (on peut traduire plus exactement par « que le dieu affermisse le roi »). Il fonda une nouvelle capitale, Akkad (ou Agadé), dans la région de Kish. Sargon d’Akkad, qui fut d’abord soumis au roi de Kish, s’est lui aussi placé sous le patronage d’Inanna, introduisant son culte dans sa nouvelle capitale. En effet, il doit son ascension politique à la déesse qui, s’étant éprise de lui, lui a toujours accordé son aide. Inanna, choisissant de s’établir à Akkad, y bâtissant son temple, elle attire toutes sortes de prospérité sur la ville.
Son règne très long (environ soixante ans : -2 300 à -2 240) devint légendaire : il fut décrit comme Moïse, mis au monde en secret et abandonné dans une corbeille de jonc au fil d’un fleuve. Sur les stèles, il ne différencie guère des dynastes sumériens (non sémites) : stylistiquement, Sargon est un roi protodynastique.
La composition et les thèmes reprennent également les représentations guerrières sumériennes. Mais si le combat est identique, le champ de bataille a changé : l’état fondé par Sargon se voulait universel. Lui et ses successeurs ont cherché à contrôler, à la périphérie du monde sumérien, les routes qui menaient aux produits exotiques indispensables, biens de première nécessité et de prestige (nettement moins nécessaire, sauf pour les rois pour marquer leur autorité).
Les solutions apportées au vieux problème du monde mésopotamien dépourvu de la plupart de ces richesses, furent nouvelles. Sur la route des hautes terres boisées et minières d’Anatolie, le royaume d’Ebla fut détruit (pour casser son monopole sur ce transit de matériaux) et l’Anatolie atteinte, tout le nord de la Syrie fut conquis, Suse (porte du monde iranien) fut annexée, les rives du Golfe furent contrôlées, la péninsule d’Oman abordée. Dans toutes ces directions, Sargon et ses successeurs livrèrent des guerres incessantes.
Cette volonté expansionniste fut formalisée par le petit-fils de Sargon, Naram-Sin, quatrième roi de la dynastie (vers -2 210 à -2 175), où il adopta le titre nouveau de « roi d’Akkad et des quatre régions (du monde) », affirmant ainsi une prétention à gérer la terre entière, ce titre étant un manifeste politique : il rappelle que les quatre régions s’étaient levées contre lui et qu’il en avait triomphé neuf fois en une seule année par la force des armes.

Lors de l’époque d’Akkad, à cette construction territoriale centralisée correspond un nouvel idéal du pouvoir, dont la vocation universelle est affirmée. Cette nouvelle échelle de la royauté aboutit à l’instauration d’une distance supplémentaire entre la société et le souverain, lequel se rapproche de la majesté surnaturelle des dieux.
Roi des 4 régions : avec la prétention universelle qu’elle exprime, cette titulature aboutit à la divinisation du roi, de son vivant. L’iconographie du pouvoir révèle le caractère sacré de la royauté, le souverain s’identifiant au dieu. La stèle de Naram-Sîn illustre cette nouvelle option de la royauté : le roi propose une assimilation multiforme de sa personne au monde divin. En se plaçant sur la montagne, qu’il gravit et où il précipite ses ennemis en rejoignant les astres des grands dieux, il fait référence au dieu Nergal, dieu des Enfers qui bouscule vers le séjour des morts, la montagne, tout ce qu’il détruit pour que la vie puisse reprendre. La référence est également implicite à la puissance du dieu Shamash, le soleil qui dissipe les ombres, image de la justice et qui procède chaque matin de l’est en gravissant les montagnes qui bordent l’horizon oriental de la Mésopotamie. Un texte de son grand-père, Sargon, relate d’ailleurs comment ce dernier sut gravir la montagne et fait référence aux anciens rois disparus dans la mer (à l’ouest) pour gravir ensuite la montagne (à l’est), évoquant la course de l’astre solaire.
Enfin, la montagne, qui est souvent considérée comme le séjour divin par excellence, est également une épithète d’Enlil, dit « Grande Montagne », rappelant son temple de Nippur, l’ « é-kur » (maison-montagne). Le roi et sa victoire juste s’inscrivent dans la résidence divine par excellence, celle du dieu monarque.
Au cours de son règne, il finit par faire précéder son nom du déterminatif divin : l’époque témoigne donc d’un renforcement du pouvoir royal, même si l’on peut hésiter entre une réelle divinisation du roi ou une assimilation symbolique. Le concept de domination de l’univers qui avait été l’apanage des seuls dieux est désormais appliqué au roi ! Le roi devient le thème presque unique de la statuaire comme du relief (la diorite, des rives du Golfe, est une pierre assez dure et difficile à travailler, mais elle devint la pierre royale par excellence : peut-être existait-il un atelier officiel exécutant des monuments en série ?), sa fille étant faite grande prêtresse du dieu Sin d’Ur (tradition mise en place par Sargon et poursuivit après lui).

C’est avec la reconstruction de Mari (vers -2 300), comme ville refondée après l’intervention brutale de Naram-Sîn, qu’une innovation nouvelle et essentielle affecte le palais, témoignant d’une nouvelle idéologie : c’est le premier et le seul exemple de symbiose temple/palais. Le pouvoir, victorieux, remit sans attendre le palais en état. Ainsi apparaît pour la première fois un édifice tout imprégné de sacralité, qui s’adjoint rapidement une salle dont la fonction royale prévaut.
Or, c’est au même moment que l’on voit apparaître, pour la première fois également, une représentation royale pourvue des signes de la divinité : Naram-Sîn, sur sa stèle, ne se contente pas de gravir la montagne en conduisant l’assaut de ses troupes contre les ennemis : coiffé de la tiare à cornes, attribut divin, non seulement il dépasse par la taille les autres humains (là ne réside pas la nouveauté), mais encore il les surpasse tous puisque, en progressant le regard dirigé vers le sommet, il vise le monde céleste. Aucune représentation antérieure n’avait donné au roi une telle envergure : le choix de la verticalité des stèles au lieu de l’horizontalité du déroulement des cylindres est bien évidemment dominé par la volonté de montrer la nouvelle dimension du personnage royale.

Les grands mythes ne reçurent leur forme définitive qu’au cours du -Ier millénaire, à Babylone, alors qu’à l’époque d’Akkad, l’iconographie était indépendante des textes. Durant la période akkadienne, les graveurs représentent des mythes, où dans cette iconographie foisonnante des dieux bien personnalisés sont enfin présentés comme gouvernant le monde. C’est une étape décisive de l’élaboration de concepts véritablement religieux, tandis que la grande statuaire et le relief restent accaparés par la louange du roi et de ses victoires : sur ce plan, l’époque d’Akkad est une époque théologique !
Cependant, la créativité iconographique de la période d’Akkad s’est épuisée assez vite pour laisser place, aux époques postérieures, à des illustrations répétitives de cérémonies cultuelles. Le texte était alors capable d’exprimer, bien mieux que l’image, la subtilité des thèmes.

La capitale Akkad n’ayant pas été retrouvée, il est difficile de décrire l’organisation de son état, même si on entrevoit l’existence d’une centralisation administrative. L’écriture fut uniformisée, comme le calendrier, même si les résistances furent vives (notamment de la part des gouverneurs de province). Il y eut aussi probablement centralisation économique. Sargon se vante d’avoir fait accoster aux quais de sa capitale les bateaux provenant de la côte indienne, de la péninsule d’Oman et de la côte d’Arabie et de Bahreïn.

Il fallut d’abord soumettre les cités sumériennes du sud, Ur, Uruk, Umma ou Lagash. Contre Sargon, Rimush, son successeur immédiat, mais aussi Naram-Sin (vers la fin de son règne, il doit faire face à une Insurrection générale, fomentée à l’intérieur de son empire) et Shar-kali-sharri, les Révoltes furent nombreuses (c’était la première Lutte contre l’impérialisme). Rimush vint à bout d’une Révolte du pays de Sumer (rassemblant Ur, Uruk, Umma et Lagash, cités ennemis coalisées contre plus fort qu’elles) en faisant preuve d’une férocité exceptionnelle. Dès lors, le pays de Sumer fut contrôlé de manière stricte, permettant à Rimush de guerroyer en Iran. Les stèles montrent l’aspect conquérant du roi, où les dieux sont témoins de la victoire, voire les garants du succès royal. Les monuments marquent une prétention nouvelle de la monarchie d’Akkad à l’empire universel, en exaltant comme jamais l’image royale, franchement présentée comme divine. L’initiative prise par Naram-Sin de se faire déifier de son vivant est à l’origine directe de cette présentation nouvelle de la victoire.

On a souvent décrit Akkad comme un état militaire, l’armée étant, équipée de piquiers et d’archers, plus souple que la lourde phalange sumérienne.
Les sculptures témoignent d’une idéologie royale à base militaire : des inscriptions triomphales énumèrent les victoires, les statues royales prennent une ampleur nouvelle et sont empreintes d’une grande majesté. On voit apparaître un art officiel, outil de propagande indiquant que nous sommes en face d’un véritable état qui tient en main les moyens de sa propre existence. La guerre devient le support de l’activité économique. Le très lointain successeur de Sargon, le roi d’Assyrie Sargon II (fin du -VIIIè siècle), en sera bien conscient, qui reprendra pour son compte ce nom illustre.
Les listes de butin sont impressionnantes et les pays voisins sont mis au pillage : à l’époque d’Akkad, l’étranger est devenu une proie !

La tentative d’organisation et d’unification du monde mésopotamien par la dynastie d’Akkad sur les plans politiques et religieux fut de courte durée (deux siècles). Les cités relevèrent bientôt la tête : le règne d’un des derniers rois akkadiens, Shar-kali-sharri (environ de -2 175 à
-2 150), fut ponctué d’inscriptions relatant des succès militaires remportés sur les Elamites du Sud-Est, les Guti du Zagros, ou les Amorites de l’Ouest. L’état était-il désormais menacé de toutes parts ? Les Guti du Zagros, en particulier, semblent rôder jusque dans les environs d’Umma ou de Lagash.
La mort de Shar-kali-sharri ouvre une période de troubles internes : certains princes se prétendent ses successeurs, d’autres bénéficient d’une totale indépendance (la Liste Royale Sumérienne résume la situation : « Qui était roi ? Qui n’était pas roi ?). Des hordes Guti, peuple montagnard mal vu des citadins et des paysans, ont-elles dévasté les terres d’Akkad ? Il n’y a pas de trace de destruction massive, mais au contraire, il semble qu’une certaine stabilité ait persisté jusqu’à la fin de l’époque paléo-babylonienne, au début du -IIè millénaire. Toujours est-il que la mémoire d’Akkad ne se perdit jamais : on en fit le modèle de l’état universel, une sorte d’âge d’or fondé par un Sargon légendaire et largement mythique.


Akkad ne fut pas une entreprise durable, des princes tentèrent un retour en arrière. La IIIè dynastie d’Ur retint de l’expérience l’intérêt de la centralisation, mais elle se perdit dans la bureaucratie. Lorsque les difficultés extérieures surgirent, l’état d’Ur ne survécut pas. Avec lui, le vieux monde sumérien sombra définitivement et les contemporains en étaient conscients.
Dans le désordre qui suivit l’écroulement d’Akkad, nombreux furent les princes qui voulurent restaurer la gloire des antiques cités.
Dès les derniers temps de la dynastie akkadienne, un prince local, Ur-Bau, rendit à Lagash son indépendance politique. Vers -2 150, à la chute d’Akkad, son gendre Gudea en fit un état qui combattit jusqu’en Elam. La place prise par la statuaire officielle relégua les figurations populaires dans le champ de la terre cuite moulée, moins coûteuse, les princes monopolisant les grands blocs de pierre dans lesquels ils font sculpter leur effigie. Il existe un véritable engouement pour la diorite, qui connut son apogée sous Gudea : la statuaire est devenue l’apanage des rois, soulignant l’importance des souverains (malgré un archaïsme du style volontaire), alors qu’aucune statue ne semble être celle d’un dieu. Pour autant, Gudea entrepris la réfection de nombreux temples : Gudea reçoit les instructions divines durant des songes, la déesse Nanshe fournissant le programme, le prince l’exécute et en rend compte sur des cylindres.
Cela se fit dans une atmosphère religieuse, marquant l’absence de glorification militaire et belliqueuse : le prince fort est désormais le prince pieux, représenté en prière et non plus à la tête de ses troupes.


Après la période troublée qui suit la disparition d’Akkad, un état unitaire se reconstitue autour de la ville d’Ur (IIIè dynastie d’Ur, vers -2 100/-2 000), dans une atmosphère de retour plus ou moins factice à la culture sumérienne. Avec Ur pour capitale, le roi Ur-Nammu recueille l’héritage des Sargonides, restaure l’unité du pays et met en place pour la première fois un véritable appareil d’état. Expérience unique d’une bureaucratie hypertrophiée, l’état d’Ur III disparaît en une catastrophe générale aux causes multiples, qui marqua longtemps la conscience collective mésopotamienne !

Dans le domaine religieux, la divinité n’apparaît sous la forme humaine que tardivement, dans la seconde moitié du -IIIè millénaire (à partir de -2 500), la tiare à cornes (couronne haute, souvent de forme cylindrique, rétrécie vers son sommet, faite de tissu ou de cuir et richement ornementée d’une paire de corne de buffle comme décoration et symbole d’autorité, ainsi que d’un cercle de courtes plumes entourant le sommet) étant son signe de reconnaissance.
L’anthropomorphisme n’est pas un progrès, il répond seulement à un besoin de l’humain de tout ramener à son image.
Au cours du processus de formation du micro-état, les rapports du groupe social avec la divinité (un panthéon principal, mais une divinité marraine de la ville) vont se trouver institutionnalisés avec l’invention d’un système inséparable du social et du politique, qui déterminera ce que l’on considérera comme sacré en référence aux croyances et à l’idéologie du groupe, ce système contribuant lui-même à structurer la société : c’est le véritable début de la religion. L’alliance du sabre (l’état) et du goupillon (la religion) était née !
Ainsi, les dieux eux-mêmes sont organisés : un « roi des dieux » n’est pas, par rapport aux autres, dieu comme un roi par rapport à ses sujets, mais comme un roi par rapport à ses ministres. Les fonctions traditionnelles attribuées aux différents dieux, en dehors du dieu souverain, ressemblent en effet à ceux d’un gouvernement. Ce panthéon assure la marche du monde, comme la maison royale assure la marche de l’état. Les dieux principaux étaient considérés comme de hautes autorités, dont An était le souverain, fondateur de la dynastie tant divine que royale. Détenteur des insignes royaux, il jouissait d’une préséance, auréolé de prestige, d’expérience et de sagesse. An (sumérien) / Anu (akkadien) est le dieu suprême du panthéon. Maître du ciel, il est le père de tous les dieux, de la végétation ainsi que de la pluie. Uruk est son lieu de culte principal. Très rarement représentés dans l’art, la tiare à cornes le représente de manière symbolique.
Son fils aîné, Enlil, était aussi un monarque. C’est lui qui exerçait véritablement le pouvoir et devant qui se prosternait l’assemblée des dieux, conformément à un schéma reflétant le modèle du pouvoir temporel, rassemblant un souverain et son assemblée, placés ensemble sous la bienveillance d’un ancêtre fondateur. Enlil (Ellil en akkadien), le « Seigneur-souffle », règne sur l’air et l’atmosphère, et est le créateur de la terre. C’est le dieu souverain par excellence, celui qui exécute les décisions des assemblées divines. Enlil est également symbolisé par la tiare à cornes et son lieu de culte principal est Nippur. Il fait partie de la triade divine suprême, composée en outre d’An et d’Enki. Enki (Ea en akkadien), fils d’An, le « Seigneur de la terre », incarne les eaux douces primordiales. Dieu de la sagesse, il est celui qui connaît toute chose et qui protège les humains. Il patronne les arts et les métiers. Sa ville est Eridu, où il est souvent associé à l’homme-oiseau ou au démon-lion.
Il existe également Utu (Shamash en akkadien), le dieu du soleil. Frère d’Inanna-Ishtar, comme il dispense la lumière, il est rapidement vu comme le dieu de la vérité, du droit et de la justice. Il règle aussi le cours des saisons. Il tend au souverain les emblèmes du pouvoir, le bâton et le cercle. Honoré à Sippar et à Larsa, il est symbolisé par un astre.

Créée par les dieux, la royauté avait pour mission de leur garantir que l’ordre du monde soit conforme à leurs objectifs : le souverain était donc placé dans une relation de dépendance, et aussi de délégation de pouvoir.
Dans une société ou civilisation bureaucratique, cet aspect est encore plus accentué puisque la religion admet que certains humains puissent à leur mort être immortalisés pour remplir certaines fonctions divines. Pour autant, tous les rois n’ont pas été dieux de leur vivant, certains ne l’ont été qu’après leur mort, et d’autres encore ne l’ont jamais été ni avant ni après.
Ainsi, les dieux peuvent être envisagés comme des fonctionnaires : comme eux, ils peuvent être démis de leurs fonctions et ils obtiennent leurs positions en fonction de leurs mérites (un humain dont la vie a été exemplaire peut remplacer un dieu dans un poste qu’il a tenu trop longtemps et sans éclat).
Pour certains, cette religiosité aurait été l’instrument d’une vaste politique de légitimation et de propagande, permettant de justifier le pouvoir civil et ses abus éventuels par l’affirmation qu’une volonté divine le sous-tendrait.
Si la mobilisation du monde divin a pu rentrer dans la stratégie politique des souverains de l’époque, on ne saurait cependant prétendre qu’elle fût l’unique composante, cynique, d’une religiosité royale qui aurait été dénuée de sincérité. Il semble plutôt que la religion du roi ait permis de mêler croyance et utilisation politique des croyances.
Au vu de ses liens avec le monde des dieux, le roi est investi d’une fonction sacerdotale de premier plan, qui engage sa responsabilité envers l’état, l’entretien des dieux conditionnant l’ordre général du monde.
Cette obligation passe avant tout par la construction des demeures divines. Le roi est le bâtisseur des temples, le soin qu’il apporte à leur construction témoigne de l’importance accordée à cette charge.
Cependant, en dépit de l’intérêt supérieur de cette charge, la fonction sacerdotale du souverain n’a pas toujours été facile à exercer : les tensions entre palais et temple laissent supposer que le roi n’a pas toujours gardé la mainmise sur le domaine du dieu de l’état.

Au sein des villes sumériennes se dressent de vastes constructions qui sont, pour la première fois, des bâtiments religieux spécifiques. Durant la IIIè dynasties d’Ur, le pouvoir s’identifie à des monuments mystérieux (pour nous), les ziggurats ou tours à étage, qui demeurèrent durant près de deux mille ans les édifices mésopotamiens par excellence. Une véritable religion, avec des personnages divins individualisés, se met en place, desservie par des spécialistes du culte. Sur les sceaux-cylindres, des personnages de nature divine témoignent d’une théologie et d’un panthéon. Le répertoire de la glyptique, renouvelé, est centré sur l’identification de multiples dieux garants de la société (même si il existe un seul dieu patron par cité). Cette imagerie n’a que peu de rapports avec l’iconographie stéréotypée des époques précédentes. Là aussi, le -IIIè millénaire marque une rupture, illustrant un univers conceptuel nouveau. L’iconographie occupe alors une grande place au sein des sociétés étatiques qui ont recours à ce moyen pour marquer leur unité ou renforcer leur cohérence.
Des constructions qui ne sont pas de simples maisons d’habitation émergent du tissu urbain (encore plus qu’aux périodes précédentes). Palais « royaux » ou bâtiments aux multiples usages, elles sont de dimensions imposantes, suivant un plan compliqué et comprenant un étage réservé à l’habitation proprement dite.
A côté de l’habitat privé du Peuple, ces édifices religieux et civils témoignent de l’existence d’une élite sociale qui s’accapare le pouvoir au sein de la cité. Ils posent toutefois le problème très ardu de la naissance des fonctions royales et sacerdotales et de leurs rapports mutuels.

Dès la fin du -IIIè millénaire, le centre des villes mésopotamiennes sera marqué par d’imposants bâtiments religieux, des temples incontestables existant dès le milieu de ce millénaire. Il s’agit alors de constructions spécifiques destinées à l’exercice d’un culte envers une, et presque toujours plusieurs, divinités. Ces temples sont construits selon des plans caractéristiques, et leur fonction est proclamée sur les briques dont ils sont faits.
Reconnaissables sur les sceaux (attributs, tiare à cornes, rameaux, armes jaillissant du corps ; leurs pieds reposent sur des animaux qui leur servent d’escabeau), les dieux sumériens anthropomorphes trouvent naturellement leur place, c’est-à-dire leur résidence, au cœur de la ville des humains : ils reçoivent des offrandes et des libations (rituel religieux consistant en la présentation d’une boisson en offrande à un dieu), participent à des banquets ou à des scènes de guerre. Garants de l’ordre des choses (comme les rois, eux au niveau social) qui tiennent du bon fonctionnement du monde conceptuel, ils sont présents dans le paysage urbain, qu’ils écrasent de la masse imposante des bâtiments qu’ils occupent (on visualise leur temple de tous les coins de la cité et même d’en-dehors sur des kilomètres). Mais tous ceux qui le voient n’y entrent pas, sauf les spécialistes du culte formant désormais un clergé qui connaît, pour les avoir établis, les rites. Chaque société s’adresse différemment aux puissances surnaturelles qu’elle reconnaît, mais partout elle s’adresse à elles comme aux plus élevées des pouvoirs politiques qu’elle connaît.
Les dieux régnèrent dans leurs temples comme les rois en leurs palais. Comme les rois, les dieux ne furent jamais que ceux d’une ville, ou d’une ville dominante, ou d’une région organisée en royaume ; pareillement, tous deux régnèrent loin de la foule. Les dieux s’honorent de se voir attribuer des titres qui, s’ils ne sont pas ceux des rois, sont toujours ceux d’une instance politique suprême : partout ils s’honorent de titres empruntés au vocabulaire profane de la société (concernant le dieu Baal, son nom n’est qu’un terme courant pour désigner le maître). On appelle aussi bien un dieu suprême qu’un homme riche et puissant (capable d’organiser des fêtes et de mobiliser des travailleurs à son service).
Ce parallèle se décèle non seulement dans les titres, mais également dans les attitudes. Attitudes des humains d’abord envers les dieux. Ils leur font des cadeaux, car les offrandes en tous genres (dont les sacrifices), sont des formes de dons. La raison de donner à un plus puisant que soit est de donner pour obtenir une faveur. Celui à qui on offre ainsi ce que l’on peut appeler des dons de sollicitation détient un pouvoir dont le solliciteur est dépourvu. L’offrande n’est en rien comparable à un échange ou à un monnayage : celui qui offre ne fait que solliciter, est certain de ce qu’il perd en donnant et ne l’est jamais de ce qu’il espère seulement obtenir en retour, tandis que celui qui échange est certain de récupérer d’une main ce qu’il donne de l’autre. L’échangiste peut exiger de son partenaire qu’il lui donne la contrepartie ; le donateur ne peut jamais rien exiger, se contentant de solliciter.
Ce caractère convient aux rois : comment pourrait-on exiger d’eux ? Et ce caractère convient aussi aux dieux. Dieux et rois peuvent exiger, tandis que les humains – le commun des humains – ne peuvent que leur adresser modestement des requêtes sous forme de sollicitations ou de prières.

Il y a ainsi un décalage de plusieurs siècles entre l’apparition des premiers palais et l’existence des premiers temples. Les édifices religieux apparaissent dans les sociétés qui en ont besoin.
A l’époque sumérienne (de -2 900 à -2 350), la rigueur des parcelles, la similitude des habitations (grandes ou petites), expriment qu’à cette époque il n’y a pas de véritable propriété privée : les habitants ne sont que les usufruitiers de la parcelle qu’ils occupent, le sol urbain, comme les domaines ruraux, appartenant encore au groupe. Cependant, même dans un contexte très marqué par la Collectivité, les patrimoines Collectifs commencent à s’effriter. Les inégalités s’accroissent et certaines maisons témoignent de l’accentuation des inégalités sociales, encore plus qu’avant.
Une hiérarchie encore plus marquée existe, et permet à une classe de nobles de disposer d’un pouvoir absolu sur les biens et les personnes qui vivent sur leurs terres. Ils tirent leur noblesse de leur proximité avec le chef suprême marié à la déesse (ou descendant du dieu dans d’autres cultures), et sont libérés de tout travail autre que la guerre et l’accomplissement des rites. Le maintien de la cohésion de groupes humains de plus en plus nombreux, pousse la classe dirigeante, les chefs, à renforcer leur autorité et surtout à la légitimer en se réclamant d’un principe supérieur, transcendant et unificateur. La vie en commun et l’équilibre du groupe social passent alors par une régulation des pratiques rituelles et des croyances.
A l’époque d’Uruk, ce n’était pas encore le cas : le temple spécialisé et le clergé qui le dessert sont le résultat d’une évolution lente, qui ne naîtront que bien plus tard.
Les sociétés qui construisent des temples, c’est-à-dire des résidences spéciales pour les dieux, accordent à ces derniers des attentions particulières (un culte) et ont recours à des spécialistes (un clergé) observant des règles (un rituel). Cette complexité n’est pas encore atteinte à l’époque d’Uruk : on construira des temples quand on représentera des dieux et des fidèles, voire des prêtres, selon une iconographie reconnaissable.
Des figures divines commencent peut-être à se préciser à l’époque d’Uruk. Le personnage qui accueille le roi au sommet du vase d’Uruk est-il déjà la déesse Inanna elle-même ? Le roi et la déesse, en se rencontrant au sommet de ce vase, préfigure peut-être déjà le mariage sacré, garantie de la prospérité du pays, dont le rituel est bien connu, mais mille plus tard. Le roi exerce peut-être des fonctions religieuses, mais parmi d’autres et de manière non séparée (alors qu’un prêtre ne fait que ça). Pour autant, ce serait les premières ébauches d’une théologie où les dieux sont représentés à l’image des humains. Ce sera clairement le cas des dieux cosmiques du monde sumérien. Comment échapper à l’absurdité, sinon en concevant peu à peu le monde des dieux sur le modèle de celui des humains ? Ce point de départ obligatoire de toute élaboration religieuse peut alors effectivement remonter à l’époque d’Uruk. De l’invention de l’écriture, les Mésopotamiens ont gardé le sentiment que le monde lui-même peut se déchiffrer à la façon d’une écriture, et que l’on peut donc tout interpréter. Ils ignorent le concept et les lois abstraites, universelles, dont les Grecs se feront les virtuoses, mais ils ont mis au point un système d’interprétation sans lequel le savoir grec n’aurait pu s’organiser. Les savants cherchent à extrapoler, à définir des règles de probabilité, soumises à une rationalité universelle. Le monde, pensent-ils, a été modelé par les dieux à partir d’une matière préexistante unique. Les dieux assurent en quelque sorte la gestion de ce grand corps. Ils décident, par le fait même, de notre destin. Ce destin, les sages de Mésopotamie le lisent et le déchiffrent dans les « signes » des choses. Les dieux, visiblement, se manifestent ou se trahissent ainsi par des idéogrammes matériels (anomalie à la naissance, éclipse, évènement naturel) qu’il importe de décoder, et qui attestent une sorte de langage divin, de logique divine. Les rêves y tiennent une place éminente.
Il existe une longue tradition orientale de communication préférentielle établie entre roi et dieux, lesquels s’adressent aux premiers dans leurs songes. La plupart du temps, ces adresses n’étaient pas directes et réclamaient que le souverain fasse procéder à l’interprétation de ses rêves. Cependant, si les dieux communiquaient avec eux, les rois n’étaient pas des prophètes (interprète des paroles d’un dieu ou d’un oracle; devin ; le terme désigne aussi, ici par rapport au rôle royal, une personne considérée comme l’envoyé, le messager d’une divinité, venu pour prévenir, mettre en garde ou révéler la « vérité »). Ces derniers, les interprètes, demeurèrent une classe, certes proche du pouvoir, mais distincte de lui et par l’entremise de qui les dieux s’adressaient aux souverains.

En basse Mésopotamie, la fin du -IIIè millénaire est marquée par la naissance d’un nouvel état, la IIIè dynastie d’Ur. Cette ville réussit à rétablir un état centralisé, le dernier du monde sumérien, entre -2 100 et -2 000. Au -XXIè siècle, les souverains d’Ur, dont la dynastie est originaire d’Uruk, reprennent la thématique du roi aimé et même amant de la déesse.
Les scribes produisent alors une quantité stupéfiante de textes de toute nature en sumérien, traduisant un recours massif à l’écrit, véritable délire. C’est la trace du rêve d’un contrôle administratif minutieux au-delà du raisonnable, qui fut l’une des causes de l’écroulement du système. Il s’agit essentiellement de pièces comptables de la gestion des grands domaines, et, à côté de ces textes administratifs, de quelques textes juridiques (dont un « code » de Ur-Nammu), d’inscriptions royales et de textes mythologiques, épiques ou historiques.

Après les tentatives de Gudea et de sa lignée de ressusciter le modèle du micro-état, cette nouvelle dynastie, qui établit sa capitale à Ur, représente la dernière tentative (néo) sumérienne. Ses rois se veulent les héritiers de l’époque archaïque, tout en intégrant les innovations akkadiennes : l’état d’Ur sera donc sumérien, mais moderne. Il est centralisé sur le plan économique comme sur le plan administratif. En deux générations, les rois d’Ur, appuyés sur une armée et des bureaucrates à leur service, étendirent leur influence sur une grande partie de la Mésopotamie (Babylonie centrale et méridionale, vallée de la Diyala) et sur une petite partie des terres iraniennes, en Elam.
Le fondateur Ur-Nammu, installa un homme à lui à Lagash et pacifia le pays. Il reprit le titre de roi de Sumer et d’Akkad et contrôla la terre mésopotamienne de Nippur à Eridu. Ses inscriptions glorifient ses entreprises de reconstructeur : sanctuaires, remparts et canaux sont l’objet de son attention. Au cours d’un long règne de 48 ans, son fils Shulgi poursuivit et amplifia son œuvre. Ur connaît une expansion territoriale rapide. Shulgi construit en même temps un état centralisé dans tous les domaines : création d’une armée régulière, réforme de l’écriture et du système des poids et mesures, tentative d’instaurer un calendrier unique à travers un état que parcourent les messagers royaux. L’état prend également le contrôle des propriétés qui appartenaient jadis aux temples. Dès l’an XXIII de son règne, à l’imitation de Naram-Sin, Shulgi est divinisé et reprend le titre akkadien de « roi des quatre régions ».

Un tel état ne peut être qu’expansionniste. On voit Shulgi guerroyer à l’est. Des tentatives diplomatiques (Shulgi marie une fille au roi d’Anshan/Elam) n’empêchent pas les confrontations de reprendre avec les pays d’Iran. En réalité, les armées sumériennes ne réussirent jamais à établir leur contrôle au-delà des cols du Zagros.
Pendant le règne d’Amarsin (fils de Shulgi), de son successeur Shusin et le début du règne du dernier roi Ibbisin, Ur Contrôle la plaine mésopotamienne et les contreforts du Zagros. Sur l’Euphrate, les bonnes relations sont assurées avec Mari et Ebla par des alliances matrimoniales.
Cet état centralisé et bureaucratique ne dura guère. Après la mort de Shulgi, ses trois fils lui succédèrent l’un après l’autre. La pression croissante de populations nomades occidentales (les Amorites) finit par désorganiser l’état. Les Amorites, des éleveurs originaires du désert, prirent le contrôle des grandes villes (Isin, Larsa, Babylone, Mari), y instaurant des états cousins et rivaux, dont les luttes fratricides occuperont tout le début du -IIè millénaire.

Le caractère le plus frappant de l’état d’Ur est la centralisation politique, administrative et économique qu’ont réussi à imposer Shulgi et ses successeurs. La bureaucratie atteint alors un degré nouveau. L’état est géré par une organisation qui distingue le cœur suméro-akkadien du pays et sa périphérie, plus exposée aux menaces. Dans les régions de Sumer et de Babylonie centrale, le pays est divisé en provinces correspondant aux anciennes cités-états sumériennes.
C’est le cas de la région d’Ur (la capitale), d’Uruk (berceau de la dynastie), de la vieille cité religieuse de Nippur, de Lagash et d’Umma. Mais ces villes ont perdu toute indépendance politique et sont administrées par des gouverneurs (ensi) nommés par le roi, choisis parmi les grandes familles locales. Ils devinrent, à la fin de l’époque, une menace envers le pouvoir royal. A la périphérie, les gouverneurs militaires (shagin) sont fréquemment des fonctionnaires d’origine élamite, akkadienne ou amorite plutôt que sumérienne (rien ne vaut un traître pour se battre à mort, sachant qu’il et déjà perdu pour les « vrais » siens, et défendre les intérêts de sa nouvelle patrie). Souvent mutés d’une province à l’autre, ils dépendent entièrement du roi ou d’un « grand vizir » (sukkalmah) chargé du contrôle de ces territoires.

Les temples, au sein desquels se dressent de hautes tours, les ziggurats, sont des unités de production économique autonomes. Le roi lui-même gère également des ateliers ou de grands troupeaux. Parallèlement, un secteur privé se développe rapidement.
Une des nouveautés de l’époque est l’existence de mécanismes originaux d’accumulation et de redistribution des biens, instaurés par Shulgi. Ils reposent sur des centres de rassemblement et de redistribution des biens agricoles ou animaliers.
Chaque province devait approvisionner à tour de rôle les centres, selon ses capacités. En contrepartie, elle recevait de l’état les biens qu’elle ne produisait pas. Cette tentative de nationalisation d’une partie de la production agro-pastorale (et non artisanale, réservée aux élites) ne fonctionna qu’au cœur de l’état.
Ce système semble n’avoir fonctionné que pendant une trentaine d’années à partir de la fin du règne. La lourdeur d’un tel système n’a pas été étrangère à l’écroulement de l’état : lorsque la mort d’un seul mouton est mentionnée trois fois dans les archives gouvernementales sur trois tablettes différentes, on a peine à croire que cet idéal bureaucratique n’est pas devenu un obstacle. La Babylonie ne réussira plus à échapper à ce culte de l’écrit administratif. Lorsque la machine économique se remettra en route en Babylonie, après l’effondrement de l’état d’Ur, les secteurs « contrôlés » joueront un rôle bien moins important que le secteur privé. Ce dernier existe dès l’époque d’Ur, prouvé par des tablettes qui enregistrent des ventes de maisons, de vergers ou de bétail, ou les archives personnelles d’homme d’affaires (même si ces acteurs privés écrivent peu).

De nombreuses personnes sont entretenues par l’état selon un système de rations : un texte enregistre la distribution, à Ur, de rations annuelles à quelques 20 000 personnes (le nombre d’individus ainsi entretenus a pu atteindre le demi-million).
C’est une force de travail impressionnante qui est ainsi au service du roi. On comprend dans ces conditions que la dynastie ait pu engager des travaux d’ampleur considérable. Nulle part la trace n’en est aussi évidente que dans le domaine de l’architecture religieuse. Ur-Nammu et ses successeurs entreprirent la construction de temples dans les grandes villes du pays, à Ur et Uruk, Eridu et Nippur. Chaque sanctuaire est pourvu d’un monument nouveau, qui devint le symbole de la Mésopotamie et que les Modernes appellent une ziggurat (la pointe) : il s’agit d’une terrasse haute d’une dizaine de mètres portant au moins un étage de hauteur moindre. Cette « tour à étage », qui est en réalité un empilement de terrasses, construites en brique crues, se dresse à l’intérieur d’une cour ou de plusieurs cours adjacentes.
A Ur, la capitale de l’état, cet imposant monument mesurait 60 m de haut et 40 m à la base. La construction d’une telle masse (on estime à 7,5 millions le nombre de briques, crues et cuites, nécessaires) ne peut se concevoir sans une planification et une surveillance extrêmement développées. Il faut reconnaître aux bureaucrates néo-sumériens une certaine efficacité. L’architecture est soignée : des orifices permettent d’évacuer l’humidité interne, des « drain gouttières » verticaux évacuent les eaux de pluie provenant des étages.
Pour autant, les textes contemporains sont très discrets (pour ne pas dire muets), sur la fonction de ces édifices. On sait seulement que ces constructions ne sont pas un tombeau, ni un simple observatoire astronomique, même si elles ont pu en tenir lieu accessoirement. Il n’existe qu’une ziggurat dans chaque ville, dédiée au dieu poliade (protecteur et patron/parrain de la cité). A Ur, le Giparu, au sud de la ziggurat, est la résidence d’une grande prêtresse.

Le mythe sumérien « Inanna et Enki », qui traite des « modèles » de société, confirme que l’artisanat comprend les techniciens du bois, du métal, de la fonderie, du cuir, des étoffes, de l’architecture, de la vannerie.
A l’époque de la IIIè dynastie d’Ur, les artisans travaillent dans des ateliers dépendants du roi ou des temples : les ateliers des fondeurs, des orfèvres, des corroyeurs (ouvriers qui apprêtaient le cuir manuellement), et d’autres sont contrôlés par les autorités. Ils ont d’abord vécu par le luxe qu’exige le train de vie du seigneur/roi et de sa cour (meubles, bijoux), les notables ont suivi, puis le clergé car le culte dans les temples implique la fabrication de statues, de vases, d’ornements de toutes sortes.
La matière première est fournie, son emploi est surveillé et l’objet fabriqué sévèrement examiné.
Pour autant, les ateliers ne fonctionnaient pas à l’intérieur des palais, sauf exception (des petits travaux, notamment de prestige, comme ceux de bijouterie, ont pu y être exécutés).
Les particuliers aussi font travailler les artisans. Les rémunérations consistent soit en rations alimentaires (comme pour les autres travailleurs), soit en un salaire (pour les plus experts, car eux seuls pouvaient « exiger » un vrai paiement, non pas en nourriture de singe).

Les ateliers de sculpteurs et de graveurs se montrèrent timides et académiques. Dans ces domaines, l’art néo-sumérien mérite bien son nom : il exprime un retour aux sources et transcrit l’héritage dans un vocabulaire peu inventif.
Ur-Nammu a fait représenter son activité de constructeur, et se présente devant le dieu Nanna et, en symétrie, devant sa parèdre (littéralement « qui est assis à côté de », s’emploie pour qualifier une divinité souvent inférieure habituellement associée, dans le culte, à un dieu ou une déesse plus puissant ; cependant l’usage actuel tend à appeler parèdre le ou la consort d’une déité, et peut lui être égale, ou complémentaire).
La même religiosité imprègne la glyptique (sceaux-cylindres notamment, souvent en chlorite). La banalité de la glyptique néo-sumérienne, dont l’inspiration est presque toujours religieuse, atteste d’un fait plus général. La glyptique n’est plus le support privilégié de l’expression d’une pensée cosmologique ou religieuse : la littérature y supplée désormais d’une manière plus subtile, l’expression figurée de la pensée a perdu son importance.

Dès le début de son règne, Shusin construisit une ligne de défense entre l’Euphrate et le Tigre, pour contenir des bandes amorites. Sous son fils Ibbisin, la situation s’aggrava : la ville d’Eshnunna se Révolte, Suse également. Le roi perd le contrôle d’Umma, Gursa et Nippur. L’un des gouverneurs militaires entre lui-même en dissidence et fonde, à Isin, une nouvelle dynastie.
En -2 004, Ur capitule devant des troupes élamites et Ibbisin est emmené en captivité à Anshan par le roi de Suse Kindattu.
Les princes sumériens ne retrouvèrent jamais le pouvoir en Mésopotamie. Un siècle après ces évènements, des « lamentations » (ce genre littéraire si particulier préfigure le livre biblique – lui sémitique, pas sumérien – des Lamentations, qui déplorera la destruction du temple de Jérusalem par les troupes babyloniennes) sur le sort d’Ur, Nippur, Uruk et Eridu, décrivent la destruction de ces villes et le ravage de leur arrière-pays. Abandonnées des dieux, les cités se vident de leurs habitants.


Depuis la sédentarisation de certains groupes (vers le -XIIIè millénaire), des premiers villages (-Xè au -VIè millénaire) et l’apparition des chefferies (-VIè au -IVè millénaire), le Proche-Orient a vécu une évolution extraordinaire (mais pas toujours heureuse), et extrêmement rapide (en considérant la durée des temps préhistoriques qui ont précédé). Les pesanteurs paléolithiques devaient être énormes et le Néolithique proche-oriental, voire même l’époque des premiers villages, en sont encore très imprégnés.
A partir du -Vè millénaire, dans certaines régions plutôt que dans d’autres, s’ébauche une évolution qui conduira, d’un pas rapide, à l’apparition des premières villes puis des premières organisations étatiques.
Cette évolution correspond à l’émergence de l’humain (dans l’iconographie) et donc de l’historique plus ou moins linéaire, par opposition à des temps où le cyclique et le permanent semblaient être la règle. L’apparition d’une figure humaine beaucoup plus réaliste que les représentations préhistoriques (où quasiment seule la femme était montrée, en tant que concept maternel : reproduction – humaine –, et fertilité – de la descendance pour la survie du groupe, autant qu’abondance à la chasse et dans la collecte), coïncide avec celle de l’écriture et de la vie en ville.
La naissance historique correspond donc à l’apparition du temps de l’humain actif, non plus « passif » face à son monde qu’il subit.
Vers -2 000, en quelques endroits, on a vu apparaître des structures de type étatique. En Mésopotamie, à l’époque de la troisième dynastie d’Ur, l’état est bien là, sur un territoire, avec une administration – déjà envahissante –, une armée, une lignée de princes à sa tête. Au début du -IIè millénaire, l’urbanisme est quadrillé avec une séparation (matérialisée par un mur d’enceinte) entre la population de statut social élevé et les familles modestes. Une enceinte fut construite pour protéger les zones résidentielle et administrative, quartiers d’habitation des dirigeants, élite privilégiée qui était responsable de l’organisation socio-économique des habitants, et de leur famille.

De même, dans certaines autres régions (Indus et Syrie notamment), les organismes artificiels que sont les villes font partie du paysage et ne le quitteront plus, même si l’urbanisation est un phénomène réversible. On verra par la suite naître des monstres qui mériteront le nom d’empire et dont le choc avec une multitude d’états nationaux plus petits, remplira du bruit des armes le Proche-Orient du premier millénaire (ogres remplacés par la suite par des Méditerranéens ou des Asiatiques, chacun à son tour voulant conquérir et contrôler le monde et ses richesses matérielles autant qu’humaines).

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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20 juillet 2009 1 20 /07 /juillet /2009 10:08

Des micro-états aux royaumes, puis à l'empire
Télécharger le fichier : 09-Les aubes des dogmes et leurs Contestations.pdf


Le cas le plus typique du besoin de matériau étranger est celui du lapis-lazuli. Présent en Mésopotamie de manière parcimonieuse dès la fin de l’époque d’Obeid (-4 500) et celle d’Uruk, il est plus abondant dès les premiers siècles du -IIIè millénaire (-2 900). Les importations s’accélèrent à partir du Protodynastique II (-2 800) et il devient abondant au Protodynastique III (-2 600), où on en fait des perles, des pendentifs, des incrustations (pour souligner les yeux et les sourcils de statues), pour orner les caisses de résonance des instruments de musique, les tabliers de jeu, le fond de panneaux iconographiques. On taille également en lapis de petits vases, des manches d’armes d’apparat, de nombreux sceaux-cylindres de prix, dont la vogue persistera, dans une moindre mesure, durant l’époque d’Akkad (-2 300) et jusqu’à la IIIè dynastie d’Ur (-2 100).
Or, les sources d’approvisionnement sont encore plus rares et plus lointaines que celles de la stéatite ou de l’albâtre, et le lapis n’en est alors que plus prisé (la lazurite – vrai nom du lapis-lazuli –, belle pierre opaque d’un bleu soutenu, provient des mines d’Afghanistan du Nord, acheminé par terre ou mer de main en main, sous forme de blocs dégrossis).
Ces exemples soulignent l’étendue des relations du pays de Sumer avec les mondes voisins, même si il n’en dépend pas au sens strict : il s’agit d’objets et de matériaux superflus dont on peut très bien se passer dans la vie quotidienne (du moins le Peuple, pas les chefs qui en ont besoin pour rehausser leur pouvoir, de prestige).

La dépendance est plus forte en ce qui concerne le minerai de cuivre, elle est presque totale pour le bois de construction (surtout pour les résidences des chefs et les temples religieux).
Les Sumériens furent de remarquables métallurgistes (leur avance n’a pas d’équivalent dans le reste du Proche-Orient ancien), bien que le pays soit dépourvu de minerais (notamment de cuivre dont ils firent grand usage). Ils ont travaillé l’or avec prédilection, vraisemblablement parce que ce métal est le type même, à cette époque comme par la suite, de l’inutile : s’il est inoxydable et ne s’altère pas, il sert moins que le bronze ou le cuivre dans la vie quotidienne. C’est un métal mou et facilement rayé qui n’offre aucun avantage, à part sa rareté et sa brillance. Avec l’or, on est dans le domaine du prestige et des signes extérieurs, selon une convention qui n’a de valeur que si l’ensemble de la société le reconnaît. A ce titre, l’or est devenu indispensable dans le monde sumérien, et les tombes royales en sont la manifestation éclatante.
L’acquisition des différents métaux (or, argent, plomb, cuivre, étain), parfois présents sur le territoire, mais en quantité insuffisante pour répondre aux besoins de l’économie palatiale, est l’une des raisons du développement des relations extérieures.
La production de bronze suppose l’importation de l’étain. Des Sumériens se rendaient ainsi au palais de Mari pour prendre livraison d’étain. Acquisition de techniques nouvelles, importation de matériaux indispensables sous-tendent le développement des relations entre les civilisations voisines.
Les artisans sont ainsi au cœur de l’activité économique du système palatial. Leurs productions sont indispensables aussi bien aux besoins de la vie quotidienne, comme celles des éleveurs et agriculteurs, qu’aux exigences de prestige de l’élite au pouvoir.

La société sumérienne, qui ne dispose en grande quantité que de terres arables et d’eau, a su compenser, pour le reste, ses handicaps. Ces apports extérieurs sont-ils les termes d’un échange qui supposait, en contrepartie, des exportations ?
On pourrait penser que l’équilibre économique sumérien reposait sur des « échanges invisibles » : contre ces produits exotiques, la Mésopotamie du sud exporterait la laine de ses troupeaux ou des tissus finis, la récolte de ses champs et de ses vergers (céréales ou dattes). Mais les textes ne mentionnent guère d’échanges Pacifiques de ce genre. Ils évoquent plutôt des rapports hostiles avec les populations du Zagros et du plateau iranien. Les modalités de ces relations sont donc obscures. Mais peut-être que les Sumériens, à la manière de revendeurs/distributeurs (équivalent de dealer), achetaient à « bas prix », souvent directement à la source, en gros, des produits rares que « tout le monde » voulaient, pour les revendre chèrement une fois les risques de pillage et d’accidents de livraison écartés voire, à la façon des mafias, se faisaient payer en nature (sous forme de taxes) des droits de passage sur leur territoire, assurant en contrepartie la sécurité et le bon acheminement des marchandises vers d’autres contrées encore plus lointaines. Bien évidemment, si certains ne voulaient pas payer la « rançon » de sérénité de circulation des biens de consommation et de prestige, c’était directement les sociétés installées sur ce territoire qui pratiquaient l’insécurité et le pillage : bref, soit on paye « un peu » pour être tranquille, soit on perd toute la marchandise voire des hommes et des bêtes !
Il n’en demeure pas moins que l’abondance et la diversité des liens entre les villes sumériennes et le monde extérieur sont un des traits de la période : la culture sumérienne, dont les voisins ont ressenti les capacités, fut adoptée sans grande modification par Suse, Assur et Mari au nord en sont fortement imprégnées, ainsi qu’Ebla près d’Alep en Syrie.
On remarque, en ce milieu du -IIIè millénaire (donc à partir de -2 500), les premières traces d’une globalisation des relations. Le monde sumérien ne peut se passer de rapports avec ses voisins comme avec des pays fort éloignés. Dépourvu de matières premières (bois de construction, minerais, pierres semi-précieuses), il a été contraint de développer des relations avec l’extérieur sur des distances qui peuvent surprendre. Notamment dans des tombes très riches, on a découvert des matériaux ou des objets venant de fort loin : perles en cornaline ornées de motifs blancs incrustés en réserve à l’aide d’une solution alcaline, selon une technique décorative inconnue en Mésopotamie mais attestée sur les sites harappéens de la vallée de l’Indus (donc on n’importe pas que des matériaux, mais aussi des objets finis). Le lapis-lazuli, si abondant en Mésopotamie à l’époque du Protodynastique III, vient d’Afghanistan du Nord-Est ou du Baluchistan. Le cuivre, l’or, l’argent, les pierres rares trouvent leur voie jusqu’en Sumer.
Pour autant, la Mésopotamie n’en est pas le centre convergent : des vases fabriqués dans une pierre tendre et facile à travailler de couleur grise ou verdâtre (appelée stéatite, serpentine ou chlorite), furent trouvés depuis Mari sur l’Euphrate jusqu’à la vallée de l’Indus, en passant par le sud et l’est de l’Iran, le Baluchistan et la rive arabique du Golfe. Ils étaient fabriqués puis exportés des rives du Golfe et d’Iran oriental (notamment Jiroft).
La présence de ces vases en stéatite ou en albâtre en Mésopotamie ne peut s’expliquer par les besoins de la vie quotidienne, car la stéatite est fragile et l’albâtre est poreux et résiste peu à l’humidité.
Or il existe des vases d’albâtre inscrits datant du Protodynastique III : ces inscriptions mentionnent de hauts personnages, dynastes ou membres de leur famille. Elles soulignent la valeur de l’objet, due à l’exotisme du matériau. Ce sont des vases symboliques, rares et luxueux, qui ne sont pas d’utilisation courante : ce sont des marqueurs de statut social, nécessaires à l’élite qui se distingue ainsi du commun.
Le palais est un centre économique, avec ses réserves se situant au rez-de-chaussée. C’est d’abord un centre de consommation important (pour les cérémonies en l’honneur d’alliés ou pour des réunions), mais il faut aussi le voir comme un centre de gestion salariale puisque le personnel au service du roi est rétribué en nature. Le palais devient par conséquent aussi un centre de gestion bureaucratique, laquelle est assurée par une équipe de scribes sous le contrôle des intendants, tandis que d’autres scribes sont au service des secrétariats qui gèrent la vie politique et les relations « internationales » (plutôt interurbaines, intercommunautaires et interterritoriales/interrégionales).


Sur le plan de la symbolique, nous sommes à Jiroft dans une situation comparable à celle dans laquelle se trouvent la basse Mésopotamie et la Susiane vers la fin du -IVè millénaire, avec leurs figurines et statuettes d’orants et de porteurs d’offrandes processionnant vers des symboles en relation avec le concept émergeant du divin.
L’humain de Jiroft a-t-il un dieu? Quand il se dépouille de son habit de lion, qu’il redevient un simple citadin de la vallée fertile, il scrute le ciel, comme le soleil et la Lune qui figurent à ses côtés sur les vases en chlorite. On est à ce stade de la pensée humaine où l’idée d’un principe supérieur est en train d’émerger. Mais nous sommes avant Sumer, un millénaire avant le vase d’Uruk sur lequel figure la première représentation du divin. L’humain de Jiroft se cherche. Il teste ses forces et ses peurs. Sera-t-il le lion ou le scorpion, le dominé ou le dominant ? Quel secours attendre du monde ? A qui se fier, entre les serpents des marécages et les panthères des forêts ? La Lune et le soleil, à égalité picturale, sont les deux signes qu’il cisèle près de sa solitude. Echos bouleversants d’un monde qui fut, comme toute aventure humaine, hanté par la trace et la durée.
Jiroft date de l’horizon du Dynastique archaïque I (-3 100 à -2 900), avec une iconographie qui correspond au stade de développement de la pensée religieuse qui est celui de la basse Mésopotamie et de la Susiane. Un des vases sculptés s’avère particulièrement frappant : au-dessus d’une scène pastorale prenant pour décor un paysage de torrents et de montagnes, un homme, derrière lequel se trouvent le soleil et la Lune, tient, les bras levés, ce qui pourrait être un arc-en-ciel ou une représentation de la voûte céleste. Il est à la recherche d’un principe supérieur.
L’étude de l’iconographie de ces objets montre que cette notion de principe supérieur est en train de se concrétiser. L’idée du divin est déjà présente, mais elle ne se traduit pas encore sous figure humaine. Cela ne viendra qu’après, en Mésopotamie.
L’art proto-élamite se développe de manière originale, s’éloignant de la culture mésopotamienne pour plus se rapprocher de celle du plateau iranien d’où proviennent les nouveaux maîtres du pays, originaires de l’Anshan. L’art redevient animalier. Les animaux ont dans ces représentations des activités humaines. Ils remplacent l’être humain dans les activités quotidiennes, et les figures mythologiques sont animales.
Dans une région qu’on ne croyait habitée que par des nomades poussant des moutons devant eux, on a une civilisation évoluée, un foyer rayonnant au moins égal sinon supérieur à ce que l’on trouve en Mésopotamie au même moment : un autre monde a précédé Sumer. Au début du -IIIè millénaire, il y avait là une population dense et déjà hiérarchisée. Divers ateliers fabriquaient les objets en chlorite. Il existait ici une culture totalement différente de la culture mésopotamienne.
Bienvenue à Jiroft, la vallée perdue des premiers artistes philosophes. La pensée humaine, sa vision du beau et du terrible, sa quête d’une organisation sociale, son exploration chaotique d’un principe supérieur, tout cela a pris forme quelques siècles avant Sumer, 1000 km plus au sud, à Jiroft, en Iran, véritable paradis oriental. Cette région qu’on croyait habitée à cette époque par des nomades était en réalité le cœur d’une civilisation prodigieusement avancée. Elle abritait une population dense et hiérarchisée. Elle possédait sa propre vision du monde qui n’a rien à voir avec celle de Sumer. Transposée dans le contexte culturel mésopotamien, cette iconographie y demeurera exotique – sous la forme d’objets de prestige – ou y sera réinterprétée en fonction du milieu (elle sera éventuellement modifiée dans ses éléments et son organisation). L’ornementation traduit l’idée que les humains se faisaient du monde qui les entourait et de leur place à eux dans ce monde (les yeux des carnivores sont ronds, alors que ceux des herbivores et des humains sont de forme ovale).
Le concept du divin est constitué, mais il ne se traduit pas encore sous la forme humaine. Il le sera, en Iran comme en Mésopotamie, dès l’étape suivante.

En Mésopotamie, la première représentation d’une divinité, vers -3 000 à Uruk, a été précédée par la confection de statuettes et de figurines de personnages dans le geste de la prière ou dans l’attitude de porteurs d’offrandes. Il en est de même à Suse en Iran, dès le milieu du -IVè millénaire, la notion paraît exister dès lors d’un principe supérieur, transcendant.
C’est dans ce contexte socioculturel et spirituel d’une religion en formation que se situe l’iconographie de Jiroft, au tournant du -IVè et -IIIè millénaire, sur l’horizon de la civilisation du pays de Sumer.

A partir de -2 700, l’image est souvent accompagnée du nom du propriétaire du sceau, au moment où apparaît aussi le nom du dédicant sur les statues d’adorant : le nom compte alors plus que l’image elle-même, et en glyptique, elle importe moins que le fait même de sceller (des productions, des textes). Les thèmes qui ornent les sceaux-cylindres du Protodynastique II sont peu variés : des combats d’animaux fabuleux ou d’êtres hybrides et de héros, ou des scènes de banquet, sont disposés selon une composition savante, souvent symétrique. Cependant, les mythologies qui les accompagneront par la suite sont plus tardive, et n’expliquent ni ne commentent l’imagerie sumérienne !
Que signifient ces combats d’animaux, ces héros dompteurs de fauves, ces hommes-taureaux, ces taureaux androcéphales (à tête humaine), cet aigle aux ailes déployées dominant des animaux divers ? A côté des monstres prolifèrent des personnages héroïques, « maîtres des animaux », souvent vêtus d’une seule ceinture et dotés d’une abondante chevelure bouclée. Et que dire des animaux humanisés, musiciens ou échansons (officier chargé de servir à boire à une divinité, à un roi, à un prince ou à tout autre personnage de haut rang) ? version humoristique de mythologies savantes ???
Les monstres de la glyptique personnifient-ils des êtres cosmiques ? Le taureau androcéphale (sorte de sphinx à corps de taureau : gardien des portes des palais et des villes), le héros nu, l’aigle à la tête de lion (symbole du tonnerre annonciateur de l’orage et porteur de fertilité), sont-ils les symboles d’êtres divins ? Des dieux cosmiques, dieux du ciel, de l’air, de l’abîme ou des astres, les seules divinités (élémentaires, dans le sens fondamentales, relatives aux éléments) qu’évoquent les textes seraient représentés par un répertoire animalier venu du fond des âges, désormais transposé avec une nouvelle symbolique graphique. Ce répertoire de monstres dressés et de héros les maîtrisant est plus organisé à partir du Protodynastique III, quand apparaissent les textes littéraires. On observe alors un symbolisme plus précis : hommes-taureaux (le taureau renvoie à la chasse ou à l’élevage, il est l’image de la société humaine : il supporte de ses cornes la voûte céleste), taureaux androcéphales, hommes-scorpions, lions androcéphales, dominés par des aigles léontocéphales (à tête de lion), par des lions ailés et par des héros nus.

L’aigle attaquant une bête à cornes (taureau ou bouquetin) est un motif commun en Mésopotamie, où il signifie que les forces destructrices de la divinité (la mort) s’abattent sur les humains. Souvent, l’aigle a une tête de lion, et le taureau une face humaine, pour indiquer que les deux figures, loin d’être réalistes, ont une valeur uniquement symbolique. Parmi les thèmes caractéristiques apparaissent les bêtes à cornes (caprinés ou bovidés, symbolisant la société en Mésopotamie) attaquées par un lion ou un aigle, l’aigle aux ailes éployées (se dit des oiseaux et animaux chimériques représentés avec les ailes étendues, ou ramenées sur la tête comme lorsqu’un humain gonfle ses biceps), le scorpion et l’homme-scorpion, le dompteur de fauves, les bêtes à cornes broutant l’Arbre de Vie, ou encore le personnage nourrissant une bête à cornes.
Seul le thème des serpents (enlacés, confrontés à des fauves, maîtrisés par l’aigle aux ailes éployées ou par une figure anthropomorphe) est peu mésopotamien (symbolisant la société à Suse).
Les fauves et les rapaces font allusion au pouvoir destructeur de la divinité, de telle sorte que l’association fréquente des uns et des autres dans des scènes conflictuelles évoque la mort qui s’abat sur les humains. Ici, dans une conception cyclique du temps, la mort est toujours annonciatrice d’un renouveau.
Le héros dompteur de fauves (ou « Maître des animaux ») représente la royauté maîtrisant les forces délétères (nuisible, pernicieux, nocif, dangereux pour la santé, qui peut causer la mort), une des fonctions royales étant en effet de garantir l’ordre sous toutes ses formes.
Le thème de la bête à cornes broutant l’Arbre de Vie rappelle que la société se nourrit de la substance divine ou, si l’on préfère, que la divinité est la source de la société humaine.
Le thème du personnage nourrissant ou abreuvant une bête à cornes apparaît dès la fin du IVè millénaire. A travers la métaphore du pasteur et de son troupeau, la royauté apporte à son peuple prospérité, fécondité, fertilité, sous la forme de l’Arbre de Vie ou de flots jaillissants, images de l’essence divine (que le pouvoir royal veut capter à son profit).
L’humain y est montré en compagnie de bœufs et de vaches : les animaux domestiques représentent ce qui est bon pour lui.
Le danger pour l’humain vient du scorpion et du serpent, de la panthère aussi, mais à un moindre degré. Elle se renverse sans façon devant l’humain porteur d’une parure protectrice et devient même son allié contre le serpent, aux côtés de l’aigle.
Ainsi, les forces, bonnes, mauvaises ou neutres, sont clairement identifiées.
Il est des cas cependant où l’intervention d’un pouvoir supérieur à celui de l’humain ordinaire est nécessaire : interviennent alors des personnages mi-humain mi-animal. Ils détiennent la force et la puissance de l’animal qu’ils représentent, le taureau et le lion.
L’homme-taureau joue avec des panthères. L’homme-lion renverse brutalement l’homme-scorpion, qui est le symbole du Mal.
Il existe ainsi une hiérarchie des puissances surnaturelles au sommet de laquelle se place l’homme-lion, seul capable de dominer le Mal incarné par l’homme-scorpion.
Réduit à ses propres forces, l’humain élève les bras vers la voûte céleste ou vers quelque arc-en-ciel, flanqué des symboles du soleil et de la Lune.
Cette scène apparaît comme une parfaite illustration d’une situation dans laquelle la société humaine grandissante aspire à un ordre comparable à celui que de longue date elle a observé dans le ciel.
Face à une situation sociale de plus en plus complexe et conflictuelle sous la pression du nombre, l’humain « achevé » (c’est-à-dire l’humain habité par le sens de l’universel et, par là même, par la raison ; on pourrait même dire l’humain e-néolithique) cherche en conscience à établir à des fins évidemment politiques un ordre devenu nécessaire. Cet humain est conduit, au-delà des comportements individuels et des obligations ordinaires, par-dessus les structures familiales, lignagères, claniques et tribales, à inventer un système auquel nous pouvons désormais appliquer le terme de religion (l’emploi jusque là aurait été prématuré, parlant plutôt de spiritualité).
La religion est un système de représentations, de rites et de comportements organisant les échanges entre l’humain et le monde divin, permettant à chacun de penser l’invisible et sa propre situation dans le monde, lui donnant ainsi la possibilité d’agir symboliquement sur l’univers, par des prières et par des gestes rituels.
Cette définition a le mérite de rappeler un fait important : la vie religieuse et les manifestations de l’esprit religieux ne concernent pas uniquement le monde des prêtres.
La relation au sacré peut se comprendre principalement selon deux acceptions. D’une part, comme une religion de l’intériorité, c’est-à-dire comme une religion personnelle voire intime qui s’exerce dans la prière et la méditation. D’autre part, la religion de l’extériorité qui se manifeste dans la collectivité, dans un espace ouvert, donc dans la visibilité.

De ce système, qui amalgame les vieilles pratiques, les superstitions, les croyances et l’ancienne sagesse à un ensemble de règles, à une morale sociale, à l’expression d’un idéal et d’une éthique, l’humain trouve le modèle au-dessus de sa tête dans le mouvement régulier des astres, des jours et des nuits et des saisons.
De ce nouvel ordre social, la religion est comme l’ordinateur ; son logiciel est tiré des étoiles. Les icônes divines font leur première apparition, mais pas encore sous leur forme humaine.

Des changements profonds affectent la société et ses modes d’expression, aboutissant à la naissance de l’art narratif et de l’écriture, avancées qui témoigne d’une volonté nouvelle de pallier les effets du temps. Dans le domaine des images, ce bouleversement explique l’apparition d’une nouvelle forme de sceaux et le développement de nouveaux types de monuments sculptés qui permettent le déroulement d’histoires illustrées.
Un homme, qui se distingue par ses particularités physiques et ses actions, y joue un rôle de premier plan. Il s’agit d’un homme d’âge mûr agissant comme un chef militaire, politique ou rituel, d’où le nom de « roi-prêtre » qui lui fut donné. De nombreuses scènes le mettent en présence d’une femme, dont le statut est au moins équivalent au sien.
Dans les liens entre souverain et monde divin, elles pourraient être les premières attestations d’un rite relevant de l’obligation royale : le mariage du roi avec la déesse Inanna. Un des titres des souverains de la Dynastie Archaïque est « en » (seigneur), déjà employé dans certains textes de la fin de la période proto-urbaine sous la forme GANA en, désignant une catégorie de terres, et sous celle de « en », en tant qu’institution ou personnalité à qui sont livrées de grandes quantités de marchandises, évoquant un rôle économique ou social important. Cette question de l’existence d’un « en » à l’époque proto-urbaine et de sa possible relation à l’iconographie du « roi-prêtre » est cruciale puisque, à l’époque suivante, ce titre désignera un souverain dans sa relation maritale au monde divin, et notamment à Uruk dans sa relation à la grande déesse. Le rite est ancien, comme le montrent les images et les titres des souverains des époques proto-urbaine et Dynastique archaïque.
Bientôt les textes permettront d’entrevoir l’existence de divinités conçues elles-mêmes à l’image de l’humain (idéalisée, mais naturelle dans ses contradictions : les dieux sont autant Amour/Paix que haine/guerre, comme les humains/animaux). Avec l’écriture et par conséquent du temps historique, c’est le temps de l’humain qui apparaît.
Parallèlement, les textes conservent la mémoire de dynastes locaux (dans certains cas, on peut établir la succession des princes régnants : dès -2 900/-2 800 à Uruk, -2 700 à Kish, -2 600 à Lagash, -2 500 à Umma). Mais occupent-ils déjà des palais de forme spécifique ? Les textes prouvent l’existence, à l’époque protodynastique, de dynastes ou de princes : les sceaux et les stèles, autant que les statues, en ont conservé l’image. A l’époque sumérienne, il n’y a pas de formule architecturale spécifique associée à la fonction. Cette incertitude reflète celle qui grève la fonction royale elle-même, non clairement établie à cette époque.

Tout d’abord entre quelques familles, avec des chefs régnants sur des petites unités, sinon des villages, puis des chefs entourés seulement par des proches, des parents et quelques fonctionnaires, le pouvoir politique finit par se concentrer dans la courant du -IIIè millénaire entre les mains de rois suffisamment puissants pour dominer des régions entières et pour l’administration desquelles ils ont besoin d’une armée de fonctionnaires.
Mesannepada, fondateur de la Ière dynastie d’Ur, s’empare de Kish et domine la Mésopotamie du Sud vers -2 560. Mais Lagash, longtemps en conflit avec sa voisine Umma (pour le contrôle d’un territoire frontalier, convoité pour son intérêt économique, objet d’un contentieux qui donna lieu, régulièrement, à de violentes confrontations), prend de l’importance et Ur-Nanshe y fonde la Ière dynastie de Lagash vers -2 520. Après cette victoire, Lugalzagesi prend le pouvoir à Uruk et s’empare de toute la Basse-Mésopotamie. Son règne durera de -2 340 à -2 316 avant d’être défait par Sargon d’Akkad (l’utilisation de l’arc, jusqu’alors réservé à la chasse – car ce n’est pas loyal de tuer à distance, « rien ne vaut le bon vieux » corps à corps –, représente une innovation d’importance dans les conquêtes de l’empire d’Akkad, -2 370 à -2 230).

Entre le Tigre et l’Euphrate, chaque cité, lorsqu’elle en annexe une autre, se borne à digérer le panthéon du vaincu. Nous sommes véritablement ici dans un univers concentrique, gérant avec dynamisme ses indispensables contacts commerciaux. La Mésopotamie se contente, d’une certaine façon, comme la plupart des cultures de l’époque, d’être au centre de son monde, sans se poser la question de l’humanité en général.
Le monde se divise en deux entités, nous et les Autres, comme si on évoluait insensiblement du cercle familial à ceux du voisinage, de la collégialité et de l’amitié, pour franchir enfin le cercle de l’hostilité. Cette vision concentrique épouse, du reste, les conceptions géographiques selon lesquelles la Terre est figurée avec un centre hautement civilisé, auquel s’oppose une périphérie composée de quatre régions et peuplée de sauvages ou de barbares, eux-mêmes caractérisés au moyen de critères négatifs que l’on peut résumer en huit points : ils vivent hors des espaces domestiqués, dans la steppe et la montagne ; ils ont l’intelligence canine et les traits du singe, bref leurs caractères psychiques et physiques les distinguent des humains ; leurs langues sont confuses (pour ceux qui ne les parlent pas et ne cherchent pas à les comprendre d’ailleurs) ; ils ignorent l’agriculture, les aliments cuits (ce qui est moyennement vrai, mais en tant que sauvage animal cela justifie ce mensonge), les boissons fermentées (ils préféraient sûrement les autres drogues, naturelles à l’état pur) et les manières de la table ; ils ignorent les maisons et les villes (même s’il peut y avoir de gros villages de huttes) ; ils ignorent les sépultures (les morts étant rendus à la Nature, peuplant ainsi l’ensemble de leur territoire et non pas des points restreints) ; ils ignorent les interdits (alors qu’il existe des tabous et obligations dans toutes les cultures) et n’ont pas de parole (sûrement à force de s’être fait avoir par les urbains, qui signent des traités qu’ils ne respectent jamais, dès que ça les arrange) ; ils ne manifestent nul respect envers les dieux (car pour eux les esprits, et non les dieux – liés à l’état qu’il rejette de toutes leurs forces –, sont partout et vénérés à tout moment). A travers ce discours qui allie ethnocentrisme et xénophobie, la société mésopotamienne scelle son unité (autant qu’elle dégoûte ceux qui penseraient que la vie peut être mieux ailleurs, en-dehors les murs fortifiés de la cité).

Aux divinités du village ont succédé pareillement dans le monde du surnaturel des dieux organisés en panthéon et dont le prestige a été rehaussé à la hauteur du pouvoir politique.
Parmi les civilisations, celles qui n’ont ni roi ni états n’ont pas de dieux. Un dieu est caractérisé par son immense supériorité par rapport aux humains.
De nombreuses civilisations, en particulier celles sans écriture, n’ont pas de croyances en de telles entités surpuissantes, mais des croyances en des entités surnaturelles qui n’ont qu’une supériorité relative par rapport aux humains (ces derniers pouvant combattre et vaincre ces entités, alors qu’un dieu est intouchable et encore plus imbattable). Les humains ne disposent pas du pouvoir de contraindre les dieux contre leur gré, seul le roi peut intercéder en faveur des autres humains puisqu’il se place à l’égal des dieux ou au minimum en tant que super croyant.
De fait, il existe une troublante corrélation entre l’apparition des dieux dans la pensée humaine et l’institution de l’état, c’est-à-dire tout d’abord du roi ou du despote (maître ou seigneur possédant un pouvoir absolu sur ceux qu’il dirige, obtenu non par l’hérédité mais par la reconnaissance de personnes plus puissantes) exerçant un pouvoir coercitif (exercé contre quelqu’un pour le forcer à agir ou l’amener à s’en abstenir, il existe par la violence, ou sa menace, physique et/ou psychique : l’autorité légitime, dont l’état est le sommet dans les sociétés modernes, est en principe la seule à pouvoir l’utiliser, pour assurer la « discipline légale » parmi ses membres) sur l’ensemble de la société.

De tout temps, la figure des dieux a été modelée sur celle des rois. Et en retour, l’image des rois se pare de vertu divine. Tout dieu ou toute déesse, sans avoir aucune fonction judicaire dans ses attributs, punit celui qui lui manque de Respect, et l’idée même de punition suppose celle de jugement. Les dieux sont partout, d’une façon ou d’une autre, juges et bourreaux. Les rois l’étaient de même (la fonction du bourreau étant l’égale de celle du roi : sa basse besogne, son permis de tuer pour protéger la société, est aussi forte que le pouvoir décisionnel du roi, bien que plus obscur mais autant « indispensable » – application d’une peine certes, mais la capitale n’a jamais empêcher qui que ce soit de quoi que ce soit – au bon ordre social), l’attribution par excellence des rois étant celle de juge, de juge suprême et en dernière instance. Ainsi, le pouvoir dont disposent les dieux à l’égard des humains, même s’il est très différent dans ses moyens, est, dans sa forme et sa nature, copié sur le pouvoir politique.
Mais la royauté divine n’est pas qu’un reflet de celle des humains. Les dieux représentent un modèle imaginaire plus tolérable du commandement des humains. Il est comme la science-fiction qui ne crée un monde nouveau qu’en empruntant au monde réel, mais en laissant de côté certaines réalités tout en en systématisant d’autres pour les pousser jusque dans leurs ultimes conséquences. Tout travail de l’imaginaire procède ainsi. Il n’est jamais création pure, il se borne à sélectionner et à réarranger, mais le monde imaginé s’en trouve suffisamment différent du réel pour qu’il acquière une force qui manque à la réalité. Toutefois, si l’on fait bien des offrandes aux dieux et si on leur offre des sacrifices, à la différence des rois, on ne leur paye jamais d’impôts ! Manque ainsi le trait le plus significatif de l’organisation étatique, l’impôt en biens et « l’impôt du sang » (le service militaire voire le sacrifice).
La deuxième différence évidente est que les dieux souverains sont toujours légitimes. Ils ne sont pas toujours bons ni exemplaires, mais leur pouvoir est toujours de droit. On ne compte pas parmi eux d’usurpateurs, ou plutôt ces usurpateurs et tous les mauvais dieux ont été éliminés au cours de guerres antérieures.
La troisième différence est que les dieux, à la différence des rois, ne font pas la guerre (même s’ils ont dû la faire à l’origine du monde). Les dieux sont comme les rois mais sans les trois palies habituelles de la royauté terrestre : impôts écrasants, tyrans et usurpateurs, guerre civile ou extérieure.
La religion imagine selon le modèle du réel, mais en l’idéalisant. Quoi de plus aimable qu’un régime politique où l’on ne paierait pas d’impôts et où l’on offrirait seulement ce que l’on veut aux dirigeants ? Cette aimable fiction constitue la base de la plupart des religions : c’est une réalité idéale ! Non point une réalité parfaite, car il ne suffit pas de faire des sacrifices pour obtenir des faveurs divines. Les dieux sont à l’occasion injustes, ont leurs faiblesses toutes humaines. Ce réalisme rend l’image des dieux plus plausibles, et plus humaine à la fois, plus proche du cœur des fidèles. Finalement, pourquoi des dieux ? Les dieux représentent en réalité une royauté non pas parfaite, mais au moins tolérable ! C’est le rêve d’un monde meilleur, où l’excès de puissance des rois rêvés que sont les dieux ne serait pas synonyme de domination abusive. Ainsi, l’humain religieux a de bonnes raisons de croire, et il croit en ses dieux parce qu’il veut bien y croire : les rêves sont la réalisation des désirs !

Après avoir opéré une unification des chefferies locales, le roi s’installe sur le trône, signe du pouvoir tout comme le sont la couronne et le sceptre. L’idéologie de la divinité royale vient renforcer cet apparat traditionnel du pouvoir : les rois et empereurs aiment s’attribuer une essence divine (en tant que dieu vivant – capable de faire des miracles –, fils du dieu suprême, ou messager / intercesseur entre les dieux et les humains).
Les royautés sacrées sont propres aux sociétés agraires ! Le roi est considéré comme celui qui est responsable de la pluie, de la fertilité des sols et, globalement, de l’intégrité et de l’harmonie du royaume (il existe ainsi un rituel sacrificiel qui veut que le roi divin, tenu pour responsable de la pluie et de l’abondance des récoltes, soit tué par un prétendant au trône lorsque ses forces déclinent et qu’il risque ainsi de mettre en péril la survie de la société dont il avait la charge).
Les Mésopotamiens considèrent la royauté comme un des apports les plus importants de la civilisation et un don des dieux (normal, puisque les dieux ont été créé justement pour justifier la prise de pouvoir des rois).
Dans le courant du -IIIè millénaire, la royauté se qualifie, dans le cadre politique des cités mésopotamiennes, comme une des institutions principales (avec le clergé) des états naissants (l’éternel alliance du sabre et du goupillon), chargée de gérer le pouvoir et d’administrer la justice, sans référence à l’autorité des chefs tribaux voire des ancêtres.
Cérémonie privée, le culte funéraire était célébrée chaque mois, au moment de la disparition de la Lune, dans le cadre domestique. Le culte funéraire assume une dimension particulière quand les morts appelés à participer au rite ne sont pas des parents appartenant à la famille proche, mais les ancêtres, réels ou fictifs, d’un clan ou d’une tribu. Dans cette perspective, le rite n’est plus privé, mais il devient un acte de culte religieux et public, avec une forte signification politique pour un groupe de personnes ou de clans, qui reconnaissent ainsi une identité commune et un lien privilégié avec un lieu ou un territoire précis, marqués par la présence rassurante de l’Ancêtre. Concernant les offrandes, les libations de liquides différents laissent penser qu’à l’origine le geste sacrificiel était un rite destiné à nourrir les ancêtres, dans leur résidence souterraine, transféré ensuite à la sphère du divin.
Ce type de culte n’est pas documenté directement dans la tradition écrite mésopotamienne, produite par les élites du pouvoir urbain, parce qu’il est propre à des populations tribales dont la culture est considérée comme opposée et hostile à celle de la ville et surtout à celle de l’état gouverné par un roi absolu.
Les cultes funéraires célébrés par les rois en l’honneur de leurs prédécesseurs, dans le cadre du palais royal ou des temples, avaient également une valeur particulière, les cérémonies étant une occasion solennelle de réaffirmer la légitimité du roi en titre, en tant que descendant direct de la dynastie, et éventuellement de revendiquer, en constituant des listes ad hoc de rois ancêtres associés, des relations de parenté avec des dynasties ou des populations, différentes ou étrangères, à des fins politiques et de propagande. Dans ces occasions, les rois se chargeaient aussi d’évoquer l’ensemble des morts du pays et de la région, en particulier les morts en bataille et toutes les autorités défuntes, afin de se protéger, et de protéger la population de leur pays, contre l’attaque d’esprits oubliés ou sans descendance pour commémorer leur nom.

Le souverain est légitime quand il descend d’une dynastie légitime et quand il manifeste des qualités personnelles exceptionnelles, d’héroïsme, de sagesse, d’intelligence, de justice et de piété religieuse. A partir de la IIIè dynastie d’Ur, une abondante propagande graphique et textuelle a pour but d’exalter et de renforcer le rôle du roi (sûrement parce qu’il était justement remit en question) décrivant ses conquêtes militaires et ses relations privilégiées avec les divinités, qui le protègent (donc il est « intouchable ») et qui lui délèguent une partie de leur propre autorité. De son côté, le roi œuvre sans cesse afin d’organiser, dans la société qu’il contrôle et avec l’apport des pays conquis, le service des dieux, raison même de l’existence de l’humanité selon la théologie mésopotamienne attestée explicitement dès les débuts du -IIè millénaire (mais en place implicitement bien avant) : pour cette raison, il est responsable de la construction et de l’entretien des temples, et reste le pourvoyeur principal des sacrifices, des offrandes et des biens nécessaires à leur culte quotidien. Le roi est aussi un berger, un « bon pasteur » de son Peuple : il « améliore » ses conditions de vie, élargissant par la construction de canaux les terres agricoles, bâtissant des grands ouvrages publics, administrant la justice et allégeant la charge des dettes.

« Lorsque la royauté descendit du ciel, elle fut à Eridu avec deux rois.
Je laisse Eridu, sa royauté à Bad Tibira fut transportée. Le divin Dumuzi, un berger, régna, puis deux autres ». Le roi est un berger qui rassemble, guide, nourrit et protège son troupeau (de Panurge), son Peuple. Il y avait alors cinq cités.

Dumuzi le berger devint le nom d’un dieu de la végétation qui, en tant que tel, mourait et ressuscitait, invitant l’ensemble de la nature à suive le cycle des saisons.
Dumuzi épousa la grande déesse Inanna, bien que celle-ci lui préférait l’agriculteur, aux vêtements moins rugueux !
Inanna (Ishtar en akkadien) est la plus grande déesse du panthéon mésopotamien. Elle est liée à la fertilité et à l’amour. C’est l’amante, la sœur, l’épouse et la mère de plusieurs divinités. Elle acquiert progressivement un caractère guerrier, très agressif, fournissant aux souverains les armes et se tenant à leurs côtés pendant les combats. Identifiée à Vénus, la plus brillante des étoiles / planètes, elle peut être figurée sous la forme d’un astre, d’une femme nue dévoilant ses charmes ou au contraire vêtue mais armée, des masses d’armes émergeant de ses épaules. Son sanctuaire, l’Eanna, se trouve à Uruk et fut en activité depuis le -IVè millénaire. Dans les pays du Levant, elle est l’équivalent de la déesse Ashtart (Astarté).
L’hésitation initiale de la déesse en ce qui concerne la personnalité de son futur époux, berger ou fermier, aboutit au choix du berger comme amant (comme dans Caïn et Abel), et ainsi comme roi de la communauté humaine, choix qui fait écho à la présence de groupes humains aux modes de vie différents et à la légitimation, à un moment donné, de la montée sur le trône du représentant des bergers, reflet dès cette époque reculée d’une métaphore assimilant troupeau et communauté humaine, métaphore qui restera attachée à la personnalité royale et, plus loin, aux guides des Peuples, fussent-ils religieux.
Ce passage illustre l’importance du rôle divin dans la légitimation des pouvoirs.
Elu du cœur de la déesse, Dumuzi l’épousa, épisode heureux qui servit de fondement au rite de la hiérogamie, dans lequel le roi jouait le rôle de l’époux d’Inanna en lieu et place de son ancêtre héroïque Dumuzi. Ce rituel garantit symboliquement la fertilité de la terre et du bétail, mais désigne aussi Inanna comme source du pouvoir royale.

Dans le mythe de la « descente d’Inanna aux enfers », la déesse maîtresse du monde supérieur décide de descendre aux enfers pour y supplanter sa sœur Ereshkigal, mais se fait tuer par les juges des enfers. Enki la réanime, mais pour obtenir l’autorisation de regagner la terre, elle doit trouver quelqu’un pour la remplacer dans les enfers. C’est alors qu’elle désigne Dumuzi, son époux. C’est sur cette idéologie du berger, qui rassemble et conduit un peuple sur l’ordre d’un monde supérieur dont il est l’intermédiaire, et dont l’ancêtre symbolique mourut pour assurer le retour à la vie de la végétation, que se fonderont la plupart des idéaux royaux postérieurs.
Le roi se mariant à Inanna se sacrifierait-il pour, après avoir toute sa vie fait exécuter les ordres venus d’en haut, être condamné au séjour éternel aux enfers afin que la déesse puisse continuer à prodiguer l’Amour (mais aussi la guerre) ?

« Après que le Déluge se fut répandu, lorsque la royauté descendit du ciel, la royauté fut à Kish. Etana, un berger, celui qui monta au ciel, devint roi.
Kish fut soumise par les armes, sa royauté à Eanna (Uruk) fut transportée.
A Eanna, Meskiangasher, fils d’Utu, devint grand-prêtre et roi. Il devint le soleil en entrant dans la mer et en sortant par la montagne. Enmerkar, fils de Meskiangasher (roi d’Uruk qui construisit la ville) devint roi.
Suivi le divin Lugalbanda, puis Dumuzi, tous deux berger. Le divin Gilgamesh (son père était un démon lilû, un esprit maléfique qui hantait les déserts et grands espaces, son action étant particulièrement néfaste aux femmes enceintes et aux enfants), grand-prêtre de Kullab devint
roi ».

Au -IIIè millénaire, dans toute l’antiquité, on bascule vers un roi dynastique. Etana vole le secret de la fertilité, de la masculinisation. On créé des statues mâles (dieux), alors qu’avant c’était essentiellement des femmes (déesses).
Le mythe d’Etana est une légende sumérienne ayant pour personnage principal Etana, le roi de Kish, qui tente désespérément d’obtenir un fils pour lui succéder.
Le récit commence par l’histoire d’un serpent et d’un aigle, liés d’amitié avant que le second ne mange les enfants du premier. Celui-ci va chercher conseil auprès d’Utu, le dieu-soleil, qui lui dit de piéger l’aigle en se cachant dans le cadavre d’un bœuf, et d’attendre que le volatile s’approche, pour le capturer. C’est ce que le serpent fait, avant de jeter l’aigle dans un trou après l’avoir molesté pour l’empêcher de s’envoler, et il dépérit.
C’est alors qu’entre en scène Etana, le roi de Kish. Celui-ci désire ardemment un fils. Pour cela, il fait une demande à Utu, qui est aussi prié par l’aigle de lui venir en aide. Faisant d’une pierre deux coups, il dit à Etana que la solution serait d’obtenir une « plante d’enfantement », qui se trouve au Ciel, là où résident les dieux. Pour se rendre dans ce lieu inaccessible aux mortels, le dieu lui conseille de sortir l’aigle du trou, de le soigner, et qu’alors celui-ci l’aiderait à la trouver. Dans un premier temps, l’aigle ne veut pas l’aider. Il ne cède qu’après qu’Etana l’ait longuement imploré.
Etana s’envole donc vers le Ciel sur le dos de l’aigle. Après un long vol, il ne voit plus la Terre, et s’approche du Ciel. Mais l’altitude l’effraie, et il prie l’aigle de stopper l’ascension. Il tombe alors du dos de l’aigle, qui réussit à le rattraper avant qu’il ne touche le sol.
La suite de la tablette est brisée et la fin nous est donc inconnue, désolé ! Cependant, la Liste royale sumérienne indique qu’Etana a eu un fils comme successeur, ce qui indique que la fin de ce mythe est heureuse pour son héros.
Ce mythe représente le passage d’un style de vie matriarcal à un style patriarcal, Etana étant selon la légende, premier roi de la civilisation sumérienne.

L’humain de Jiroft, comme celui de Sumer, a la chance de vivre parmi les eaux salvatrices. Il fallait l’Euphrate pour créer une société et une écriture, il a fallu le Halil Roud pour inventer, un peu plus tôt, une esthétique et, peut-être, une philosophie. Cet ancêtre vit de doute et d’observation. Le monde animal lui sert de métaphore. Tantôt les vases décrivent l’affrontement entre l’homme-lion et l’homme-scorpion (l’orgueil contre la reptation, le fait de « ramper » ? : il existe une hiérarchie des puissances surnaturelles au sommet de laquelle se place l’homme-lion, seul capable de dominer le mal incarné par l’homme-scorpion), tantôt ils décrivent jusqu’à l’obsession les enlacements des serpents qui s’enroulent et se dévorent dans des entrelacs interminables (le serpent – animal du chaos originel, opposé en tout, jour/nuit, bien/mal, vie/mort, féminin/masculin – est le fondateur du monde terrestre, lorsqu’il pondit l’œuf primordial). Le serpent a le même signe qui désigne la vie constamment renouvelée (ouroboros : le serpent se mord la queue, ce qui donnera plus tard le nœud gordien, l’infini grec) ; la femme, symbole de ce renouvellement, est aussi celle qui dispense les soins. Les idéogrammes MI (femme) et NIN (féminin) sont abondamment employés dans les textes concernant les soins de l’âme et du corps où interviennent la miséricorde, la pitié, la tendresse du cœur, le secret.

Le serpent, voilà l’ennemi ; comme dans la bible, qui ne sut rien de Jiroft, mais dont elle recueillit probablement la trace par la grâce des hallucinants métissages asiatiques !
Après le retour d’Etana sur la terre ferme, avant qu’il n’ait un fils, voici la suite de l’histoire, manquante sur les tablettes mais présente sur les vases de Jiroft. L’humain étatique (en somme le personnage, Etana, justificateur de la religion, donc du roi), s’épuise à combattre le serpent, tentateur de la connaissance du bien (et forcément du recto de la médaille, du mal – mais qui peut être le bien perçu par les humains de la servitude volontaire, celle du monde civilisé). L’aigle et la panthère sont les « preux » qui, à ses côtés, étouffent la bête immonde (du véritable bien, celui de la société d’avant). Et, pourtant, l’immonde est un monde envoûtant. L’artiste est habité par ses anneaux luisants. Le serpent est à la base du décor, incrusté de bleu et de feu : s’il est le « mal », il est aussi la beauté. Au poignet des Persanes et des Mésopotamiennes d’aujourd’hui scintille toujours sa tentation en bracelets graciles.
« Deviens ce que tu es », comme disait le vieux Nietzsche en reprenant le grec Pindare.

Le serpent, le féminin, ne s’oppose pas au masculin, il contient et réunit les deux aspects récepteur et émetteur.
L’antériorité, la préséance du féminin éternel est indiquée par un sexe féminin voilé, prononcé NIN. Ce n’est pas une personne, c’est une énergie, une réalité profonde, symbolisée par des figures féminines dont la beauté est perçue comme une présence du divin créant l’amour dans l’humain, éveillant en lui le désir de la pénétration métaphysique. Dès la plus ancienne époque sumérienne, même les noms des divinités masculines sont précédés par l’idéogramme NIN, qui signifie Féminin.
Une des fonctions essentielles du Féminin est de soigner. Selon les Sumériens, la maladie est un moyen salutaire pour inciter l’humain à se transcender dans une quête d’immortalité toujours renouvelée. La femme, symbole de ce renouvellement, est celle qui dispense les soins. Thérapeute et prêtresse, elle agit afin d’aider son patient à trouver la Vie (c’est-à-dire la santé) à travers les épreuves (crises curatives), qui préparent à des renaissances.
L’aigle est le roi des oiseaux, qui descend du ciel pour s’abattre sur la terre. Il est symbole de puissance et de combattivité, mais aussi d’âme qui s’envole vers le ciel rejoindre les dieux.
Animal capable de regarder le soleil sans ciller des yeux et d’évoluer dans le ciel inaccessible aux humains, tueur de serpent, l’aigle est le symbole masculin de la victoire de la lumière sur les forces obscures, c’est pourquoi il est souvent représenté tenant dans son bec un serpent, symbole féminin. Il représente finalement la puissante vertu de la justice.


Pour certains, une première période de la royauté aurait vu l’existence de centres urbains dominés par des divinités féminines, dont les rois, des « en », auraient été les princes consorts. Par la suite, les états du -IIIè millénaire possédant presque tous une double capitale (Girsu et Lagash, Umma et Zabalam, Nippur et Tumal), la capitale religieuse aurait été la plus ancienne, celle qui avait une déesse à sa tête, doublée d’un époux humain, l’ « en » de la cité. Pour des raisons militaires, les capitales politiques se seraient développées en miroir avec un dieu masculin à leur tête, un « ensik » (statut du roi, vicaire, par rapport au propriétaire divin de sa cité). Cette situation expliquerait qu’à terme, le roi de l’époque Dynastique archaïque finale ait pu être tout à la fois époux de la déesse (« en »), vicaire d’un dieu masculin (« ensik ») ou encore homme fort de l’état (« lugal »).
Les rois reçoivent du plus puissant des dieux le sceptre (crosse de berger) et le fléau (flagellum du bouvier ?), ou une couronne (forme très particulière et adéquat du couvre-chef, placée sur la tête elle domine le corps humain – donc la matière – et participe du ciel vers lequel elle s’élève, établissant un pont entre l’humain et l’azur).
Les rois d’Uruk, comme les héros d’épopées, revendiquent des liens très forts avec Inanna et voient volontiers en elle la source de leur pouvoir. Il en va de même des souverains de Kish, dans la partie nord de la plaine, autre centre du culte de la déesse. Ainsi, Eannatum de Lagash (vers -2 450), lorsqu’il prend le titre de roi de Kish, explique : « Inanna, parce qu’elle aimait Eannatum, gouverneur de Lagash, lui a donné de gouverner Lagash et d’être roi à Kish ».
Pour autant, Gilgamesh revenant d’une victoire dans la Forêt des Cèdres (le Liban) refuse d’épouser Inanna, en lui reprochant d’avoir toujours provoqué le malheur de ses amants, mettant ainsi en avant les aspects violents et dévastateurs de la personnalité de cette déesse de l’Amour, mais aussi de la guerre.
Lugalkiginnedudu, roi d’Uruk (vers -2 400), porte lui aussi le titre de roi de Kish ; il offre à la déesse un vase de pierre, déposé dans son sanctuaire à Nippur et le texte figurant sur cet objet indique qu’Inanna lui a accordé la souveraineté à Uruk et la royauté à Ur. Néanmoins, lorsqu’il offre un vase au dieu Enlil, il y fait graver une inscription montrant qu’il voue la même reconnaissance à Enlil, pour des raisons identiques : Inanna n’est donc pas la seule à conférer le pouvoir, et les déclarations des souverains varient selon la divinité qu’ils souhaitent honorer.
L’institution royale introduit la personnalité du roi dans un monde mythique, voire divin par filiation ou par titre. Le choix d’un roi procédait du dieu tutélaire de la cité, par élection ou par naissance. Toutefois, le dieu Enlil lui-même conférait également la royauté, tandis que l’amour de la grande déesse Inanna pour le roi est également censé confier et légitimer le pouvoir royal. Cette caractéristique ne conduit cependant pas à reconnaître au souverain une nature divine puisque sa longévité ne lui permet pas de goûter au privilège des dieux : l’immortalité.
L’Epopée de Gilgamesh est un des textes majeurs traitant de la royauté et de sa définition au travers d’une prise de conscience de sa nature par une confrontation à celle des dieux et à leurs prérogatives. Gilgamesh fut un roi, qui régna aux environs de -2 700 sur Uruk. En dépit des attestations d’une divinisation de ce roi, son Epopée le confine, au terme d’une longue initiation, au rang de roi, humain, à qui le secret de l’immortalité n’est pas révélé. Ce chemin initiatique est voulu par les dieux, qui cherchent ainsi à lui faire comprendre et accepter sa condition de roi, certes placé au-dessus de ses sujets, mais devant exercer sur eux un pouvoir juste et mesuré, dans le cadre d’une finitude humaine.
Les titres royaux traduisent la nature intermédiaire attachée au souverain, mettant en valeur le principe de réciprocité des relations entretenues avec les dieux. Le roi est donc dans la posture subalterne d’un régent (qui gère au nom de), en même temps qu’il est l’élu et le chéri des dieux, nourri par la grande déesse, façonné par les dieux.

Ils existent des tombes collectives, d’autres sont individuelles, souvent simples fosses accessibles par un puits, disséminées dans l’habitat.
Les tombes sumériennes, richement pourvues (au Protodynastique III : bijouterie de lapis et de cornaline, objets de cuivre et d’argent) ou à peine dotées, renferment presque toujours des objets déposés par les vivants. En ce sens, les funérailles valent plus pour les vivants que pour les morts.
De manière quasiment universelle, tout défunt est accompagné de vases, d’objets ou de parures, qui ne sauraient passer, à cette époque, pour l’affirmation d’une quelconque croyance en un au-delà : la matérialité du cadavre et sa disparition rapide sont une constatation générale, mais il faut une réflexion approfondie pour réfléchir sur l’éventualité d’une vie après la mort !
La vision de défunts lors des rêves a été le point de départ de cette méditation, mais aucun texte sumérien n’indique qu’on en soit déjà à affirmer la pérennité d’un esprit du mort, qui éprouverait le besoin d’utiliser des objets de la vie quotidienne ou de porter des parures : pour l’instant, la vie d’outre-tombe était morne, dans la poussière et la pénombre, sans espoir de paradis, de résurrection, de réincarnation, d’accession au rang divin, et à peine un peu plus agréable pour les souverains chargés de riches présents. Il s’agit plutôt de souligner l’importance du vivant durant son existence. Le matériel d’une tombe richement pourvue représente, de ce point de vue, un investissement où s’exprime le rang social du mort. A l’exception de l’argile de quelques vases de terre cuite, le métal (or, argent ou cuivre), le lapis, la cornaline, viennent de région non sumériennes. C’est dire la capacité du monde sumérien à organiser à son profit un réseau d’approvisionnement qui s’étend bien au-delà des frontières de la Mésopotamie. Il faut aussi remarquer le talent des orfèvres. Au milieu du -IIIè millénaire, l’élite sumérienne de basse Mésopotamie a atteint un niveau de richesse et d’inégalité sociale qui transparaît jusque dans la mort, sinon surtout à travers elle !
Les princes sont enterrés avec des dizaines de personnes de leur entourage, soldats ou « dames de compagnie », tous parés de bijoux, pourvus d’armes, avec leur véhicule d’apparat et leurs instruments de musique. Cependant, aucun texte ne mentionne ou n’évoque, même de manière voilée, l’existence de sacrifices humains ou de suicides collectifs, auxquels font immédiatement songer ces macabres découvertes (en réalité, la finalité répondrait plutôt au culte du dieu Lune Nanna, dirigé par une grande prêtresse, souvent fille du souverain régnant : ainsi, ces morts d’accompagnements témoignent de la dépendance du clergé envers cette grande prêtresse, éventuellement chargée des péchés qui avaient provoqué la colère des dieux). La fin de l’époque des Dynasties Archaïques (-2 900 à -2 340) nous montre que les rois et les dieux entretiennent un mode de relation complexe, ce que confirment les images, qui témoignent des deux versants du pouvoir. Le sentiment du roi à l’égard des dieux est à la fois centrifuge et centripète (donc qui attire et qui écarte), fondé non seulement sur la crainte, le respect et l’obéissance, mais aussi sur une grande proximité, établie sur une forme complexe d’assimilation au monde supérieur doublée de la certitude d’un légitime amour en retour. Cependant, cette intimité n’aboutit pas à la divinisation du souverain de son vivant.

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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20 juillet 2009 1 20 /07 /juillet /2009 10:05

Des micro-états aux royaumes, puis à l'empire
Télécharger le fichier : 09-Les aubes des dogmes et leurs Contestations.pdf



Au niveau de l’Egypte, deux pôles distincts se développent pendant la première moitié du -IVè millénaire : au nord, les cultures de Basse-Egypte, très faiblement hiérarchisées, où les nécropoles font figure de parent pauvre ; au sud, la culture de Nagada, avec une population marquée par des inégalités sociales, et leurs nécropoles qui déploient sur les rives du Nil leurs richesses opulentes.
A une néolithisation tardive de la vallée du Nil, succède en moins d’un millénaire une mutation extrêmement rapide des sociétés nilotiques qui inventent leurs élites et conduisent vers la civilisation des pharaons.
Parler de Nagada, c’est évoquer l’Egypte du -IVè millénaire, mais dire de la civilisation égyptienne qu’elle est nagadienne, c’est-à-dire originaire du Sud, ce serait oublier que les espèces domestiques adoptées dans la vallée viennent d’Orient (sauf le bœuf), ce serait ne pas prendre en compte le rôle joué par les cultures de la Basse-Egypte dans la construction de la pensée égyptienne du -IIIè millénaire naissant.

Concernant les cultures de Basse-Egypte, Bouto et Maadi, contemporains de Nagada I (-3 800) en Haute-Egypte, sont les sites les plus anciens. Ces localités sont en relation plus étroite avec le Levant qu’avec la Haute-Egypte, leur origine venant indubitablement d’une tradition locale : cette culture s’étend depuis le delta et la partie nord de la vallée du Nil, en direction du Fayoum, voire jusqu’en Moyenne-Egypte. A Bouto, outre les traces d’agriculture et d’élevage qui constituaient la majeure partie de l’économie de subsistance, on trouvait quelques chiens, mais surtout des ânes, première trace de cet animal en Egypte, utilisés comme moyen de transport et non pas simplement pour la consommation (ailleurs, le premier animal affectée à cette tâche, le cheval, est domestiqué vers la même période, en Europe de l’Est). Cette découverte confirme toute l’importance du commerce pour les habitants du delta à cette époque : les arêtes de poissons nilotiques retrouvées sur les sites de Palestine méridionale mettent en évidence l’exportation de denrées depuis la Basse-Egypte vers le Levant.
A Maadi, des habitations à demi enterrées s’apparentent aux abris chalcolithiques semi-souterrains de la région de Beersheba, au sud de la Palestine. Ces structures ont été réalisées par de nouveaux arrivants levantins, établis temporairement à Maadi : en effet, il y a un regroupement de ce type d’aménagements ainsi que de nombreux puits et des pithoi enterrés (grands vases de stockage), au caractère clairement économique.
La Palestine est le lieu d’origine d’un grand groupe de vases à pied, à bec, utilisés comme emballage des produits importés, tels que l’huile d’olive ou le vin.
Cette culture de Basse-Egypte pratiquait également le brassage de bière, dans des cuves et brasseries spécialement aménagées à cet effet. Preuve des contacts avec la Haute-Egypte, des céramiques importées de cette provenance ont été collectés dans les brasseries.

Le cuivre semble être d’une importance particulière à Maadi. Il n’y a pas que des éléments de parure, mais aussi des outils. Les cultures plus anciennes du nord de l’Egypte ne connaissaient pas du tout ce matériau (contrairement à celles du sud). Son apparition soudaine et sa relative abondance ainsi que des techniques de production très avancées posent de nombreuses questions. Dans la Palestine voisine, à la même époque, les haches en pierre polie disparaissent presque complètement, et sont remplacées par des outils en cuivre. Pour autant, les sources d’approvisionnement des habitants de Maadi se trouvaient dans le Ouadi Arabah, au Sinaï, et ce progrès technique à Maadi ne reflète pas exclusivement une influence palestinienne et une forte symbiose entre les deux régions. Par contre, des objets suggèrent des relations plus étroites entre la population de Basse-Egypte et les communautés levantines. Ainsi, le cuivre et ses techniques ont été diffusés grâce à ces contacts commerciaux, mais les formes d’outils étaient une invention originale des habitants du Delta.

Le commerce (notamment avec le Levant et la Haute-Egypte) avait donc un rôle important pour les habitants du Delta, même si l’intensité des échanges était faible (alors que les imitations de la céramique nagadienne témoignent d’une certaine popularité de ces modèles).
En Moyenne-Egypte, sur une région de près de 250 km le long du Nil, il n’y a presque pas de lieu d’habitation, ce qui pouvait limiter les contacts entre le Nord et le Sud. Il était plus facile aux Nagadiens d’établir des contacts avec les habitants de l’actuelle Nubie ou du Désert oriental, à distances plus courtes et avec des marchandises plus attractives. En outre, les habitants de la vallée du Nil à l’époque badarienne devaient déjà avoir lié des relations fréquentes. Les rares importations en provenance du Sinaï, de Canaan ou du Delta lui-même, pouvaient être transportées plus rapidement en traversant le désert oriental, depuis les rivages de la mer Rouge, que le long du Nil.
Ainsi, les populations du Nord dépensèrent la plus grande part de leur énergie dans les contacts avec le Levant pour importer : poteries, vases en basalte, cuivre, rognons de silex et lames cananéennes, coquillages de la mer Rouge, pigments, résines, huiles, bois de cèdre, bitume. En retour, de la poterie, des vases en pierre, des objets en silex, des coquillages du Nil et du poisson étaient exportés, ainsi que du porc.
La route commerciale courait du delta central à travers le Sinaï septentrional jusqu’au sud de la Palestine.
Cependant, au fur et à mesure, la quantité d’importations du Sud s’accroît visiblement à la fin des cultures de la Basse-Egypte, la culture nagadienne s’étendant de manière lente et pacifique jusqu’au delta. La poterie du sud commence à dominer au moment même où s’introduisent les constructions faites de briques crues, où la plus grande d’entre elles indique la résidence d’un personnage impliqué dans le commerce palestinien.

Les défunts étaient inhumés dans des cimetières distincts des habitats, bien que l’on trouve à Maadi des ossements humains dispersés sur toute la zone d’habitation et que cela puisse suggérer des pratiques liées à un groupe de défunts particuliers (qui prennent alors possession symboliquement de tout le village en tant que grands Ancêtres qui veillent au grain).
Alors que, contrairement aux cultures du Sud, ici au Nord les tombes sont modestes en mobilier funéraire, il existe un grand nombre de tombes d’animaux (chèvres – tombes les plus riches –, chiens – aucun traitement exceptionnel –, et moutons, groupés dans le secteur le plus ancien du cimetière).
Dans la phase ancienne, il n’y a pas d’architecture funéraire et les défunts sont inhumés sans aucune règle. Dans la phase plus récente, les têtes des défunts sont orientées au sud, le visage vers l’Est (direction du lever du soleil, « ressuscitant » du royaume obscur des morts) : cette pratique est en contradiction flagrante avec celle de Haute-Egypte où les défunts sont orientés vers l’Ouest (direction du coucher du soleil, plongeant dans le royaume des morts).


Les humains installés au Sud sur les rives du Nil, regroupent leurs habitations sur des hauteurs pour échapper à la crue du fleuve. Le limon déposé alors par les flots rend la terre très fertile. Mais comment, après la décrue, régler l’attribution à chacun des terres qu’il pourra cultiver ? Et comment organiser la gestion collective du drainage des terres, les retenues d’eau, l’irrigation ? Grâce à la mise en place d’un pouvoir fort, qui s’approprie toutes les terres, organise et redistribue la production. Ce chef s’entoure d’une élite, une administration capable d’arpenter les champs quand l’eau s’est retirée puis de calculer les répartitions. Les premières cités naissent de cette nécessité d’organisation. D’abord appliqué à l’agriculture, ce communisme autoritaire s’étendra à tous les secteurs : commerce, artisanat, construction. Le pouvoir absolu du futur pharaon est en germe.

C’est bien dans ces communautés de Haute-Egypte que se sont développées très tôt des inégalités sociales, phénomènes propres à générer des formes sociales plus complexes au sein desquelles un ou plusieurs individus sont amenés à exercer un pouvoir sur un ou plusieurs groupes. Or, l’état archaïque qui émerge au début du -IIIè millénaire s’inscrit dans une relation étroite entre les élites, les biens de prestige, l’artisanat spécialisé et les échanges à longues distances, ce qui a pour conséquence une compétitivité accrue et l’expansion territoriale. Cet état est fondé sur une royauté sacrée dont les racines plongent au cœur même des cultures nagadiennes.

A Nagada, à une vingtaine de kilomètres au nord de Louxor, des milliers de tombes ne rappellent en rien les traditions pharaoniques : de simples fosses où les défunts ont été enterrés en position fœtale, accompagnés de vases rouges à bord noir et de poteries décorées.
A partir de -3 800, la première culture de Nagada annonce une stratification toujours plus marquée de la société égyptienne : des offrandes funéraires témoignent d’une société capable de production luxueuse, manifestement réservée à certains. Le désert ne leur était pas inconnu, notamment le désert oriental, entre Nil et mer Rouge, qu’ils traversaient en quête de coquillages marins et dont ils exploitèrent très tôt les richesses pétrographiques : la grauwacke (pierre gris foncé, aux cristaux très fins et brillants, était exploitée dans le désert oriental de la vallée du Nil) pour les palettes à fard, la stéatite pour les perles, la malachite broyée pour obtenir le fard vert.

Vers -3 800, l’aire occupée s’agrandit vers le sud et gagne toutes les régions traversées par le Nil, jusqu’à la première cataracte. Nous sommes alors au cœur de la culture et de la période nagadiennes : tout au long du Nil s’échelonnent en véritable chapelet des petits villages, où l’on pêche, l’on élève des bœufs, des chèvres, des moutons et des porcs, où l’on chasse encore, mais où l’agriculture marque une nette avancée, comme l’atteste l’importance croissante des silos enterrés.
La diversité des modes d’inhumations s’accentue : peu à peu, un fossé se creuse entre des sépultures de plus en plus grandes, où le matériel s’accumule tout à la fois en nombre et en quantité. On repère, à travers leurs tombes, les élites des villages, ces notables qui, parfois à l’écart du commun, n’ont pas rechigné à la dépense et ont payé au prix fort la cérémonie funéraire.
Mais c’est dans les premières cités, telle la « Cité du Faucon », à Hiérakonpolis, dans les premiers haut lieux de ce qui peut correspondre à une aristocratie naissante, que l’on rencontre les marques les plus évidentes d’inégalité sociale : dans des tombes à présent maçonnées de briques crues et compartimentées, les pots de stockage s’entassent par dizaines, voire par centaines, à côté de la vaisselle de qualité, des armes, des bijoux, des métaux précieux et des pierres venues de contrées lointaines. L’agriculture, et particulièrement la céréalière, domine à présent l’économie, fixant davantage au sol les tout premiers fellahs (paysan, laboureur : travailleur agricole du Moyen-Orient, en Égypte et en Syrie en particulier) de l’Antiquité.

Hiérakonpolis a joué un rôle éminent bien avant l’époque prédynastique. Occupé sans interruption depuis la période badarienne (vers -4 500), le site a connu une histoire mouvementée. Son apogée se situe vers -3 800/-3 500, au moment où la localité ne se limitait pas seulement à la plaine d’inondation, mais au contraire jusqu’à l’actuelle limite désertique, où se trouvait le plus grand établissement que l’Egypte prédynastique ait connu (plus de 2,5 km le long de la bordure du désert, remontant sur près de 3,5 km dans le grand ouadi qui divise le site), avec ses habitations, cimetières, zones artisanales, centres cultuels.
Les premiers témoignages d’urbanisation dans la vallée du Nil sont contemporains du début de l’unification des principautés qui sont à l’origine de l’état égyptien. Vers -3 700, Hiérakonpolis a été l’un, voire même le seul, des plus grands foyers urbains des bords du Nil : un centre régional de pouvoir et la capitale d’un futur royaume. Auparavant, les agglomérations du -Vè ou du -IVè millénaire ne comportent pas les caractéristiques de véritables villes. Ainsi, Mérimdé, qui couvrait 24 ha, était essentiellement formée de huttes ovales espacées.
Peu à peu, des quartiers spécialisés, réservés par exemple au stockage des céréales, commencent à rendre compte d’une gestion communautaire des biens de production et de consommation.
La « palette des villes », découverte à Hiérakonpolis et contemporaine de la fin de cette période de transition, est considérée comme un témoignage de la volonté politique d’urbanisation des souverains de la dynastie « 0 » qui précède immédiatement la réunion du Sud et du Nord en un seul pays. L’émergence de l’état contribue considérablement à la constitution de véritables villes pourvues d’édifices importants, aux quartiers bien différenciés, et dotées d’enceintes.
Le site de Hiérakonpolis, en Haute-Egypte, permet de suivre cette évolution rapide du village à la ville. Celle-ci se manifeste par le regroupement progressif de l’habitat dans la plaine alluviale de la vallée du Nil au détriment des collines (qui subissent une nette désertification), mais également par l’apparition d’une architecture monumentale palatiale, défensive, religieuse et funéraire en brique crue. Les nécropoles de certaines de ces villes renferment des cimetières royaux dont les superstructures monumentales sont destinées à les distinguer et à souligner ainsi le caractère divin de la monarchie. Ces nouveaux chantiers de construction nécessitent une main-d’œuvre croissante, qui a provoqué un exil rural. Des témoignages de rezzou (razzias), destinés à compenser une main-d’œuvre insuffisante, existent dès l’époque thinite (Iè et IIè dynastie).

Des ateliers, des maîtres, des élèves. Seule une société fortement structurée, déjà hiérarchisée, pouvait soutenir l’existence de tels groupes, car les artisans de l’Egypte n’étaient pas fondamentalement plus habiles que les autres, ils répondaient à une demande, à des commandes d’aristocrates capables d’élaborer des règles, de monopoliser les produits, d’acheminer les matières premières, de s’attacher les services des « meilleurs en leur art ». Ce n’est pas un hasard si les plus grandes œuvres sont issues des ateliers royaux.
L’émergence puis l’essor pris par les artisans sont ainsi étroitement liés au pouvoir. Parce qu’ils possédaient la faculté de modeler la matière, parce qu’ils pouvaient élaborer les objets capables de refléter le prestige et le rôle social de ceux qui les avaient commandés, les artisans sont devenus indispensables aux humains de pouvoir, puis humains de pouvoir eux-mêmes.
Artisans ou artistes ? L’objet issu de la main humaine ne devient « œuvre d’art » que par rapport et en fonction du contexte social de celui qui la définit comme tel. Ainsi, l’art est un phénomène social plus qu’individuel. Si l’on se limite au sens restreint que l’Occident donne au mot « art », il n’existe ni en Egypte ni dans aucune société traditionnelle.
Toutefois, la maîtrise de la matière (le savoir-faire) est reconnue, établie et honorée, non parce qu’elle produit du « beau », mais parce que celui-ci représente le groupe social qui le contrôle. Le clivage pourrait s’opérer à ce niveau : l’artisan produisant des biens de consommation (paniers, pots à cuire, outillage de base), le « spécialiste » étant producteur idéologique. Et la frontière entre les deux, d’inexistante à subtile au départ, s’est dessinée de plus en plus nette au fur et à mesure que prenait son envol une élite politique, qui légitimait et justifiait son pouvoir par la possession de ces objets symboliques.
La fabrication de céramique a été une activité grandissante au cours de la période prédynastique. Il existe un changement plutôt rapide des poteries, depuis les productions domestiques des périodes les plus anciennes, jusqu’aux productions de masse, plus récentes, réalisées à l’apogée du développement de la ville.
Si les capacités et les investissements technologiques étaient assez réduits pour ces productions, les compétences requises étaient totalement différentes pour obtenir ces vases rouges à bord noir, l’une des céramiques les plus fines produites en Egypte, très difficile à fabriquer. Les fours employés pour cuire ce type de poterie étaient situés très loin dans les falaises pour garder leur mode de fabrication secret. En effet, une grande habileté était nécessaire pour monter, sécher et cuire ces vases élégants aux parois fines, et cette maîtrise (autant que son usage) n’était pas l’apanage de tous.
Le double phénomène d’accumulation et d’ostentation caractérise le milieu du -IVè millénaire (-3 600), quand, trop à l’étroit dans leurs 500 km de vallée, les Nagadiens s’étendirent au nord jusqu’aux marges de la Palestine, et au sud jusqu’à la seconde cataracte. C’est en effet à un phénomène d’expansion et d’unification culturelles qu’on assiste alors, un phénomène qui submerge tout le tronçon égyptien de la vallée du Nil.
On parla de guerre de conquête des princes du Sud, guerre qui aurait abouti à la conquête du Nord par le Sud et dont la Palette de Narmer glorifierait la victoire ultime. Si les traits culturels de Nagada marquent en effet le pas sur ceux qui caractérisent les cultures de la Basse-Egypte vers -3 500, les modalités du processus et les phénomènes d’acculturation sont évidemment plus compliqués qu’il n’y paraît.
Néanmoins, on peut considérer que, tout comme sa voisine et contemporaine Uruk, en Mésopotamie, Nagada est expansionniste « par nécessité » : pour assurer leur prestige, pour faire face aux besoins que leur statut impose, il convient que les élites nagadiennes s’assurent l’accès aux ressources essentielles. Le long du Nil, des chefferies s’établissent qui commerce entre elles, s’affrontent, s’allient. Le fleuve est l’unique axe d’extension pour les cités les plus actives. Pour gagner un meilleur accès aux ressources naturelles, un roitelet attaque la ville voisine et progresse de quelques kilomètres le long du Nil. Et ainsi de suite.
On peut comparer ce processus de concentration à une partie de Monopoly : chacun profite d’opportunités (bonne récolte, bénéfices commerciaux, découverte de nouvelles ressources, etc.) pour pousser plus loin son avantage. Comme dans le jeu de société, tout gain de territoire équivaut à un nouvel avantage compétitif. La gestion même du fleuve devient plus efficace lorsqu’elle s’applique sur un tronçon plus long de la vallée.
Hiérakonpolis, profitant de sa position de verrou vers le sud du pays, a progressivement conquis et dominé ses rivales : la « cité du Faucon » répand le culte d’Horus d’un bout à l’autre de la vallée et ses seigneurs ouvrent la voie des premiers pharaons. La conquête de la vallée permet aux premiers seigneurs de contrôler la Route d’Horus. Cette voie commerciale qui suivait le Nil, voyait transiter le cuivre du Sinaï, les vins, huiles et résines d’Orient, l’ivoire, l’or, les peaux et les éléments d’autruches (plumes, coquilles d’œuf) de Nubie.
C’est l’époque où se développe un artisanat de haut niveau impliquant des ateliers, des maîtres, des élèves et des gens assez puissants et riches pour les entretenir : c’est bien de pouvoir dont il s’agit ici ! Acheminer la matière première en toute sécurité jusqu’aux lieux de transformation, s’assurer les services des meilleurs artisans, les libérer de toute contrainte (notamment la production alimentaire), afin qu’ils puissent donner le meilleur au seul profit d’une personne ou d’un groupe, tout cela implique la mise en place de rouages, de structures à caractères administratif : tout cela indique l’émergence d’un pouvoir politique !

Parmi tous les fours (quinze ensembles), certains étaient associés à une autre activité artisanale de Hiérakonpolis que la céramique : la bière. Huit grandes cuves en céramique constituent les plus anciennes traces d’une production de bière à cette échelle en Egypte. D’une capacité de plus de 1 000 litres de bière par jour, le dispositif pouvait fournir leur ration quotidienne à plus de 500 personnes.
L’existence de cette brasserie (plus une, peut-être davantage consacrée aux libations – offrandes liquides – pour les morts) suggère que la prééminence de Hiérakonpolis peut provenir d’une organisation de type « économie de redistribution » connue à l’époque pharaonique, dans laquelle les productions agricoles étaient centralisées puis redistribuées, sous forme de salaire.
Comme toutes les civilisations anciennes, la civilisation égyptienne est agricole. L’introduction de l’agriculture en Egypte est relativement tardive, compare aux régions voisines du Proche-Orient. L’adoption, entre le -VIè et le Vè millénaire, des espèces domestiques venues du Proche-Orient (blé, orge) s’est d’abord opérée comme un complément, un appoint aux ressources habituelles de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Ce n’est que vers -3 500 que l’agriculture s’impose comme base de l’économie dans des groupes sociaux fortement structurés, déjà hiérarchisés, en marche vers l’état. Ce contrôle d’approvisionnement en nourriture est une étape clé dans le processus de concentration du pouvoir aux mains d’un petit groupe, et il n’y a pas de meilleure façon de consolider ce pouvoir qu’en faisant appel aux dieux.

La vie même du pays dépendait des « respirations » du grand fleuve qui le constitue et dont les débordements, de juillet à octobre, permettaient à la végétation de croître au milieu du désert. De tout temps et en tout point de la planète, les cycles de la Nature, très vite liés aux mouvements des astres, ont exercé sur les groupes humains une fascination, située au fondement de toute pensée, de toute science. Mais peut-être ici plus qu’ailleurs, dans cette étroite vallée, au carrefour de l’Asie et de l’Afrique, le renouveau végétal, surgi du limon imbibé du lent retrait des eaux, a marqué plus profondément la représentation que les humains se sont faits du monde et d’eux-mêmes. Le rôle central du mythe d’Osiris, dieu de la végétation, de l’éternelle naissance, de l’agriculture et du pouvoir royal, est là pour le prouver. Interférer sur les forces naturelles, les détourner en quelque sorte à son profit, ne peut être que l’œuvre d’un dieu, et Osiris ouvrira aux humains la voie de la domestication et de la royauté. La domestication des végétaux et des animaux participe de la même mise en ordre que celle des êtres humains, du même équilibre essentiel et précaire. Ainsi, les humains se sont-ils insérés dans les grands cycles de la Nature, dont ils ont commencé, imperceptiblement, à modifier les règles. La responsabilité du chef ne se situe alors plus dans sa valeur propre (chef de chasse), mais dans sa capacité à intercéder entre les humains et les puissances divines : il devient le garant indispensable de l’inondation et du succès des récoltes.
Outre le dieu local d’Hiérakonpolis, le faucon Horus, intimement lié à la royauté divine, les premiers rois d’Egypte avait un intérêt particulier pour la localité. La palette de Narmer, icône de la naissance de la civilisation égyptienne, représente une bataille décisive de la guerre d’unification (et non de conquête puisque l’influence du sud était déjà omniprésente dans le nord depuis peu) qui opposa la Haute et la Basse Egypte, menée par Narmer, roi de la Ière dynastie vers -3 100. Les Âmes de Nekhen, dieux à tête de chacal, honorés comme les compagnons du pharaon régnant, étaient généralement considérés comme les représentants des rois défunts de la Haute-Egypte, dont la capitale avant l’unification était Hiérakonpolis.
La preuve la plus évidente du rôle si important joué par la localité au cours de la période prédynastique se trouve dans les dimensions et la complexité des vestiges qui couvrent ce site immense.

Un complexe cérémonial impressionnant, l’un des plus anciens temples d’Egypte, dominait le centre de la ville prédynastique : une grande cour ovale, située devant un sanctuaire monumentale, était entourée d’un mur de 40 m de long.
On utilisait dans le temple des vases aux formes singulières : un type de jarre noire lissée, en forme d’œuf, et un type de bouteille, rouge mat. Le contraste entre les surfaces rouge terne et noir brillant avait une certaine signification, et l’on peut y voir une association avec l’événement le plus important de l’année, la crue du Nil : les bouteilles rouges symbolisent la terre rouge et sèche avant l’inondation, les œufs (symbole suprême de fécondité) noirs représentent le résultat espéré, la renaissance d’un pays humide et noir !
Avec une inondation du Nil sur six tantôt trop haute tantôt trop basse, et une fertilité des sols reposant uniquement sur elle, la crue est aussi l’événement le plus chaotique de tous les temps. Le contrôle symbolique de ce chaos naturel est représenté par des animaux sauvages et dangereux (crocodiles, hippopotames, gazelles et chèvres sauvages) spécialement capturés pour des sacrifices censés faire plaisir aux dieux et éviter les catastrophes.

Une poterie du temple illustre le thème de la fertilité et du pouvoir. Sur l’un des côtés se trouve une image de Bat, la déesse de la fertilité, tandis que le revers montre une femme stylisée tenue captive par un symbole ancien de l’autorité royale, la tête de taureau sur un poteau. Le temple proclame et renforce l’autorité du roi. Dans le royaume égyptien, les souverains avaient un rôle religieux, supposé déterminant, dans l’obtention de belles récoltes. D’autant plus, que les élites sociales (d’où le roi tenait une partie de sa légitimité, du moins de ses fidélités étatiques) étaient les seules à posséder des terres agricoles et que le financement du pouvoir politique reposait principalement sur les tributs/impôts. La propriété de la ressource la plus vitale, la terre, donc ses fruits, était monopolisée par les potentats nobles. Un contrôle effectif apparaît, également, dans le domaine des matériaux rares et des biens de prestige (mais son poids économique demeurait forcément limité). Le contrôle des ressources était donc autant « terre à terre »
qu’ « éthéré » (purement symbolique) : le pouvoir royal relevait de ces deux dimensions fondamentales à la fois, matérielles et idéelles.

L’ordre social établi s’exprimait également par le biais des tombes.
En effet, Hiérakonpolis est l’un des rares sites où l’on a des cimetières distincts, représentant plusieurs classes de la société. On y voit notamment, pour certains, une préoccupation grandissante pour la conservation du corps, ce qui témoigne des premières étapes du développement de la momification artificielle.
D’autres, comme le dieu Osiris, ont eu droit à un rituel funéraire post-mortem de démembrement et de recréation. On définit peut-être alors le mythe, plus tardif, d’Osiris, le dieu qui fut tué et démembré par son frère Seth, reconstitué par son épouse Isis, puis enveloppé et momifié par le dieu Anubis avant d’atteindre l’au-delà en tant que souverain du monde inférieur.
L’histoire du cimetière des élites (situé à 2 km du premier, au cœur du ouadi qui traverse le site) est plus compliquée et plus fascinante encore, avec pour preuves la richesse, la puissance et la créativité des premiers dirigeants de la cité, le tout donnant de la substance au mythe des âmes de Nekhen. L’élite n’exprimait pas seulement son statut élevé par de beaux objets en ivoire et en pierre, de grandes quantités de vases en céramique (certains portant un décor peint complexe), des bijoux, des palettes et des rames en silex très habilement façonnées. Certains défunts étaient enveloppés d’épaisses couches de lin et portaient un masque funéraire sur le visage. Les préparatifs pour accéder à l’éternité ont pris là une échelle beaucoup plus monumentale.
Une tombe remarquable par ses dimensions est la plus grande sépulture de cette période (avec une chambre funéraire rectangulaire) et le plus ancien des monuments funéraires égyptiens avec une superstructure (au-dessus du trou).
A l’est du tombeau existait une structure de surface séparée (une chapelle de culte) avec tout autour une enceinte funéraire de 16 m de long et 9 m de large, avec une entrée sur le côté nord-est. Daté d’environ -3 700, il s’agit d’un exemple précurseur des complexes funéraires en brique crue qui furent construits pendant la première dynastie, près de 500 ans plus tard. Il s’agit aussi de l’ancêtre lointain du grand complexe en pierre entourant la pyramide à degrés de Djeser à Saqqarah. La tombe contenait des objets précieux et uniques qui convenaient à un propriétaire de statut seigneurial. Le rôle du propriétaire dans le maintien du cycle naturel de l’univers est également attesté par plusieurs de ces vases particuliers noir brillant et rouge mat, qui n’ont de parallèles que dans le temple : cela exprime que la renaissance du seigneur exigeait des rituels semblables à ceux qui présidaient à la renaissance de la terre. Ce processus de sacralisation est à l’œuvre dans la formation de sociétés très hiérarchisées comme celles des castes, où les prêtres sont chargés de sacrifier aux dieux, jouissant d’une position privilégiée et de revenus liés à leur fonction. Ils dépendent pour leur existence matérielle du travail des basses castes, paysannes et autres, et pour leur défense, de la caste des guerriers, qui leur est immédiatement inférieure dans l’échelle de la pureté. Enfin, la consécration, au sommet de la société, d’un monarque divin comme le pharaon d’Egypte représentera d’ici peu l’aboutissement de ce processus avec la sacralisation de l’état.
Outre de magnifiques animaux patiemment et soigneusement taillés dans du silex, le propriétaire de la tombe a emporté avec lui des compagnons pour l’au-delà. Le plus impressionnant d’entre eux est un jeune éléphant de 10 ans qui a été inhumé près de l’enclos funéraire, comme s’il s’agissait d’un être humain (enveloppé dans de grandes quantités de lin et doté de belles offrandes funéraires). La possession et l’entretien d’un tel animal, à la fois dans cette vie et dans l’autre, étaient un témoignage éloquent du pouvoir et de la richesse du propriétaire.
Le cimetière des élites de Hiérakonpolis est unique par le nombre de tombes d’animaux exotiques et singuliers qui y sont enterrés. Ces enterrements d’animaux représentent une partie de la ménagerie seigneuriale ou des manifestations de la puissance naturelle que leurs maîtres souhaitaient contrôler.

Le site d’Adaïma, en Haute-Egypte, se trouve sur la rive ouest du Nil, au cœur de la culture nagadienne. Il comprend deux cimetières séparés par le lit d’un ouadi. Sur la rive occidentale, le cimetière de l’Ouest occupe une butte sableuse qui domine le site. Il s’est développé depuis la fin de la première période de Nagada (vers -3 700) jusqu’au début de la troisième époque de Nagada (vers -3 200). Sur la rive orientale, le cimetière de l’Est est divisé en deux zones : l’une au sud, datée du début de la troisième époque de Nagada, et l’autre au nord, datée de la fin de cette période (entre -3 000 et -2 800 environ), ce qui correspond aux premières dynasties égyptiennes. Ces ensembles funéraires diffèrent dans leur organisation, leur recrutement (ou composition de la population) et aussi dans leurs pratiques funéraires, reflets de la mise en place d’une société hiérarchisée et, de manière plus générale, de l’émergence de l’état au cours du -IVè millénaire.
Le cimetière de l’Ouest est dans un premier temps un lieu d’inhumation privilégié. L’implantation, au sommet de la butte, d’une sépulture multiple contenant six sujets, représente l’acte de fondation de cette nécropole. Viennent ensuite des tombes doubles, datées du début de la deuxième période de Nagada (vers -3 700) et situées à distance de la première tombe. Les individus qui y ont été inhumés sont des personnages de haut rang comme le prouve le mobilier associé.
Un ensemble de tombes, datées de la phase suivante (-3 500), s’implante alors à proximité de la toute première sépulture. Il s’agit d’un groupe familial que l’on peut appeler notable en raison de l’inhumation en coffres de bois et du mobilier.


A Hiérakonpolis, ancienne Nekhen, capitale de l’Egypte prédynastique, on trouva la palette de Narmer. Celle-ci précise le domaine du divin, du rituel et de la guerre : un véritable « traité » égyptien sur la royauté !
Pour autant, si avec Narmer le processus étatique atteint son apothéose, sa genèse en revanche se situe un demi-millénaire auparavant.

Quelle était la situation avant les conflits entre communautés de Haute-Egypte d’où émergent les premiers éléments de la société étatique ?
La scène sociopolitique de la vallée du Nil durant les phases Nagada Ia-IIb (-3 900 à -3 600) est dominée par une pluralité de communautés villageoises organisées selon des liens de parenté, où l’on perçoit l’existence d’une certaine différenciation sociale et la présence de quelques figures de dirigeants : c’est l’âge des chefferies.
Il existe alors des critères d’organisation de l’espace mortuaire associés à la parenté, et en même temps, les pratiques funéraires montrent des différences sociales entre les parties intégrantes des communautés, dans la mesure où une minorité de sépultures détient la plus grande quantité et la plus grande qualité de biens, et ont tendance à se regrouper en nécropoles spécifiques.

Dans quelles circonstances ces transformations se sont-elles produites ?
D’un côté, une quantité importante d’objets et de matériaux provenant de régions lointaines (depuis l’Afrique subsaharienne jusqu’à la Mésopotamie et même plus loin) constituait des biens de prestige pour les élites méridionales.
De l’autre, il existait des conflits entre les différentes communautés de Haute-Egypte (luttes liées aux disputes intercommunautaires pour les biens de prestige convoités par les élites). Dans le cadre de ces luttes, les communautés triomphantes ont décidé de maintenir leur domination sur les vaincus, cherchant ainsi à éviter que les communautés défaites, la guerre finie, ne reprennent la compétition pour les biens de prestige convoités.
On assiste alors à l’apparition d’un premier type de liens sociaux permanents soutenus par le monopole de la coercition (le pouvoir de la force, d’un seul groupe/individu, sur les autres), ce qui caractérise les liens sociaux de nature étatique.

Or, vers -3 600/-3 300, le tableau change à nouveau. La situation dans le Nord présente une hétérogénéité sensible. D’un côté, certains sites comme Bouto ou Maadi offrent des caractéristiques qui indiquent l’existence, dans la région du Delta, d’une culture différente de celle qui se constitue dans la vallée. Les niveaux contemporains de Bouto, l’équivalent de Hiérakonpolis dans le delta, ne peuvent être directement comparés à ceux de la métropole méridionale. Mais des éléments décoratifs en forme de clous d’argile colorés et de briques plano-convexes établissent l’existence de liens entre Bouto et Uruk.
De l’autre, la présence d’un site comme Minshat Abou Omar dans l’angle nord-est du Delta, avec une culture matérielle tôt compatible avec celle de la Haute-Egypte, indique la stratégie des élites méridionales pour obtenir les biens de prestige provenant de l’Asie et suggère, par là, que le dynamisme social et économique du Sud était déjà en plein essor pendant la phase Nagada II (-3 400).
En Haute-Egypte, tous les ingrédients de l’idéologie pharaonique sont réunis (notamment un saut qualitatif par rapport aux pratiques funéraires préexistantes). Ces variations se produisent dans le cadre d’une implantation qui accuse une importante expansion démographique, accentuant le processus de différenciation sociale en cours, de spécialisation du travail (existence de sites spécifiques pour la production de pain, de bière et de céramique), et qui coïncide aussi avec l’époque où se construit une impressionnante enceinte de briques crues et de bois (de plus de 40 m de long), définie comme un grand complexe cérémoniel.
Dans un tel contexte, il existe un monarque prédynastique, et la Hiérakonpolis de l’époque est le noyau central d’un proto-état étendu dans une petite région de la vallée du Nil.
Parallèlement, le cimetière des élites situé dans le ouadi d’Hiérakonpolis (resté en activité de -3 800 à -3 600), fut abandonné pendant 300 ans, lorsque le cimetière seigneurial s’est déplacé vers la partie sud du site (-3 300 : début de la dynastie 0). Ce déplacement vers le sud ne s’est pas déroulé pacifiquement : la grande tombe a été brûlée, peu de temps après sa construction, et la statue qui devait s’élever fièrement dans la chapelle de culte ne fut pas simplement cassé mais intentionnellement détruite par des coups qui l’ont transformée en petits morceaux.

Vers -3 400, le cimetière d’Adaïma (au cœur de la culture nagadienne, à 50 km au sud d’Hiérakonpolis) commence à accueillir les gens du « commun », plus à l’est sur le plateau, et ce phénomène ira croissant jusqu’à la fin de l’utilisation de la nécropole, vers -3 200.
Le cimetière de l’est, au Sud, ne comprend que des tombes d’enfants (datant de -3 300), alors que le nord (daté des premières dynasties égyptiennes, accueille toute la population du village d’alors.
Des cérémonies parfois complexes attestent de la présence d’officiants spécialisés, le clergé commence à naître. Trois sujets dans le cimetière de l’Ouest et un à l’est, présentent des traces d’égorgement, suivies parfois de mutilations destinées à décoller l’extrémité céphalique. Dans la mesure où ces sujets appartiennent à des tombes multiples dans lesquelles les autres individus ne présentent pas ces stigmates, il s’agit d’un « sacrifié » (plus ou moins volontaire). De plus, ce sujet, déposé dans la tombe quelques temps après que le sujet principal a été inhumé, fut mêlé aux vases d’offrandes.
Le sacrifice humain, bien attesté sous la Ière dynastie, est à mettre en relation avec les monarchies naissantes, au paroxysme de l’affirmation du pouvoir. Les mises à mort sont rituelles dans les grands bouleversements qui secouent, en cette fin du -IVè millénaire, l’émergence d’une forme nouvelle de rapports entre les humains : l’état.
Il existe aussi des manipulations de cadavres dès le Prédynastique. Le fait que tous les corps ne subissaient pas le même traitement traduit une diversité dans les pratiques funéraires. Peu attestées dans le cimetière de l’Ouest (celui initialement des élites), où ces manipulations se limitent à des prélèvements crâniens (vers -3 500, pour le culte des Ancêtres), elles se développent au début des temps pharaoniques et correspondent alors à cet état de « crise » de la fin du Prédynastique. On a par exemple affaire à un adolescent inhumé dans un coffre de terre crue. Ici, le membre supérieur droit a été sectionné au milieu du bras et à l’extrémité de l’avant-bras lorsque l’os était encore frais (à l’aide d’un objet tranchant et contondant), puis a été reconstitué dans la tombe. L’attestation de telles pratiques reste énigmatique car elles ne renvoient pas à l’image traditionnelle de l’Egypte ancienne où l’intégrité du corps était recherchée. Cependant, les rites de démembrement et de rassemblement des parties de cadavres en un même endroit (sépulture secondaire, après pourrissement des chairs) rappellent le mythe d’Osiris, mort puis dépecé, reconstitué et ressuscité, mythe fort du pouvoir royal. L’abandon de ces rites va de pair avec le soin particulier apporté au traitement du cadavre (embaumements), au moins pour les personnages importants.
La diversité des pratiques funéraires reflète la complexité croissante d’une société qui se diversifie en même temps qu’elle se hiérarchise. Par ailleurs, elle met en évidence l’existence de traditions funéraires opposées et complémentaires, où le sens même du dépôt funéraire a évolué au cours du -IVè millénaire, précédant la formation de l’état, autour de -3 000.

Or, à l’époque où Hiérakonpolis subissait ces changements sociaux, deux autres localités de Haute-Egypte connaissaient des transformations similaires. A Nagada, les pratiques funéraires correspondant à la fin de la phase Nagada II suggèrent une différenciation sociale accentuée, aussi bien dans la taille spécifique des aires sépulcrales réservées à l’élite (plus gros cimetière), que par la présence d’une série de tombes gigantesques.
Un mur de 2 m d’épaisseur, une série de constructions résidentielles et des empreintes de sceaux sur argile révèlent une activité de type administratif.
Le mode d’organisation proto-étatique est apparu de manière plus ou moins simultanée à Hiérakonpolis, Nagada et Abydos durant cette époque (-3 300/-3 200). En effet, dans des conditions sociopolitiques génériquement similaires, les changements survenus dans l’un de ces centres ont pu très vite intervenir dans les autres. La mise en application des nouveautés dans les centres « émulateurs » pourrait avoir eu à son tour des répercussions dans le noyau où s’étaient introduits les premiers changements.

Or, vers -3 300/-3 200, le tableau change encore, sensiblement.
Vers -3 300, les processus de hiérarchisation sociale entamés au début du millénaire connaissent une accélération nouvelle. Des formes anciennes s’éteignent, l’architecture de briques crues se développe (pareil qu’en Mésopotamie), la poterie décorée disparaît en même temps que les premiers signes d’écriture surgissent d’un univers mental déjà fortement structuré (encore une fois, comme en Mésopotamie), les palettes à fard deviennent de simples rectangles ou bien, sous la forme de large écus, offriront leurs faces lisses et brunes aux premières iconographies royales (toujours tout pareil, comme en Mésopotamie).
L’écriture égyptienne est le résultat d’un long processus de formation, impliquant des influences mésopotamiennes. C’est au cours de la période de Nagada I à la fin de Nagada II (qui couvre presque entièrement le -IVè millénaire, donc quasiment en même temps qu’émerge l’écriture sumérienne) que les Egyptiens ont créé des images présentant des valeurs symboliques que l’on peut qualifier de protoécriture ou de prééciture. Pour comprendre la signification de ces signes, il faut l’avoir apprise auparavant.
Toutefois, les plus anciens exemples indéniables d’écriture hiéroglyphique proviennent du début de la période de la culture de Nagada III (aux environs de -3 300/-3 200) qui couvre la totalité du territoire égyptien et qui voit l’apparition de la royauté.

Il faudra encore attendre environ cinq siècles de tâtonnements pour constater enfin, au début de l’Ancien empire (vers -2 700), l’achèvement de la normalisation des signes. Ces points sont contemporains d’une évolution notable de la société (réorganisation de l’état sous Djeser), de la sculpture et de l’architecture (chantiers colossaux des complexes pyramidaux et des nécropoles, architecture de pierre de taille).
Il est à noté que c’est à la IIIè dynastie aussi qu’apparaissent les premiers véritable textes (plutôt énoncés), comme les premiers éléments de biographie ajoutés à la suite des titres de défunts dans leur tombe. On constate alors que l’égyptien présente une structure proche des langues sémitiques (donc qui n’a rien à voir avec le sumérien).
En Egypte, parce qu’ils proviennent des dieux, les hiéroglyphes n’évoluent pas (alors qu’à Sumer, l’écriture est un acquis de l’humanité).

Ces modifications prennent place dans des espaces géographiques qui s’étaient progressivement dessinés et qu’on identifie comme de réels centres de pouvoir : en Haute-Egypte, on perçoit la présence de deux grands centres, autour d’Abydos et de Hiérakonpolis.
Le premier abritait un ensemble de tombes exceptionnelles, avec des offrandes funéraires composées d’une grande quantité et d’une grande diversité de biens. Une tombe se démarque par la quantité et la qualité du mobilier, permettant de l’interpréter comme le tombeau d’un important monarque de l’époque, le roi « Scorpion ».
Les tombes d’élites, bien connues ailleurs pour cette période, sont absentes d’Adaïma. Les personnages importants ont plutôt choisi d’être inhumés ailleurs, dans les haut-lieux de l’époque, comme Abydos ou Hiérakonpolis. Sur le second centre, à Hiérakonpolis, la présence d’une ville d’importance se perçoit aussi bien par les caractéristiques complexes des structures d’habitat que par les dimensions de certaines tombes.
La taille des tombes, le nombre et la qualité des offrandes traduisent la réalité sociale, mettant en évidence très clairement le double phénomène d’accumulation et d’ostentation, qui exprime un processus de hiérarchisation.
Le mobilier lié directement au défunt (associé au corps, pas à la tombe) renvoie à son identité, son intimité et à sa fonction dans le monde des vivants. Les autres objets (placés à proximité du corps, pas sur lui, mais dans le reste de la tombe) relèvent de la vie publique et évoquent une activité ou le statut social (comme des sandales en stuc qui évoquent un statut social élevé, puisqu’en Egypte, seuls les personnages importants portaient des sandales, les autres allant pieds nus).
Dans les tombes des élites, on trouve des offrandes en grand nombre, notamment des pots de stockage et des objets de prestige.
La conjonction des divers mobiliers renvoie donc plus à une dimension identitaire qu’au milieu dont le défunt était issu car ils conjuguent à la fois son activité, son portait et son statut social.

Vers -3 300, c’est le début la dynastie 0, avec des souverains aux noms d’animaux : Faucon, Lion, Scorpion, Eléphant, Taureau.
La coexistence de ces deux grands centres au début de Nagada III (-3 200) laisse perplexe. Compte tenu du fait que les deux entités se renforcent de façon simultanée lors de la crise du noyau intermédiaire de Nagada, les deux centres pourraient avoir conflué face à un ennemi commun, pour constituer ultérieurement un proto-état unique à l’échelle de la Haute-Egypte au début de la phase Nagada III.
A la même époque, la Basse-Egypte est au cœur d’un processus d’homogénéisation sous l’influence de la culture de Nagada, beaucoup plus dynamique et expansive avec ses structures sociopolitiques d’ordre étatique déjà anciennes.
Du point de vue spécifiquement politique, dans le cadre du flux culturel venant du sud, les élites locales de la Basse-Egypte ont tenté d’adopter également les pratiques politiques méridionales : il existe alors de petits proto-états locaux, finalement subordonnés au proto-état de Haute-Egypte, dans le processus d’expansion qui atteint son point culminant avec le roi Narmer.

Le cimetière des élites du ouadi de Hiérakonpolis fut ainsi réutilisé dès le début de la première dynastie (vers -3 100), lorsqu’on construisit de grandes tombes en briques crues. Elles furent construites directement au-dessus, et même à l’intérieur des monuments de la période antérieure, reflétant ainsi un désir conscient entretenu par les élites postérieures d’être étroitement associées à leurs lointains ancêtres (et au prestige qu’ils avaient encore en ces temps reculés).
Cela suggère, alors même que la civilisation pharaonique était en train de naître, que les Egyptiens s’inspiraient déjà du passé pour justifier leur pouvoir, comme ils le feront encore et toujours au cours de leur longue histoire, dans toutes les époques de désordres !
Pour le roi comme pour les particuliers, la référence aux modèles du passé est essentielle. Dans ces sociétés patriarcales, même si les femmes y tiennent un rôle important, les Anciens sont puissants et Respectés : ils détiennent le pouvoir politique, au travers d’assemblées formées de ceux qui ont passé l’âge de combattre. Car la guerre est la grande affaire des ces peuples, qui doivent lutter pour se développer.
Les Anciens en général sont des êtres soignés et consultés de leur vivant, honorés après leur mort : on honore en effet ici-bas les défunts pour vivre soi-même dans l’éternité de l’au-delà. Les rois ancêtres reçoivent un culte à travers leurs effigies. Ils cautionnent en retour le règne de leurs descendants ou successeurs qui entretiennent ainsi leur souvenir et assurent par là même la continuité indéfectible de la monarchie. Dès l’Ancien empire, les vivants communiquent par écrit avec les morts, auxquels ils demandent protection en échange d’un culte funéraire consistant à prononcer le nom du défunt (afin qu’il reste vivant, au moins dans les mémoires) et à lui assurer des offrandes quotidiennes.
En bordure des terres cultivées, dans la nouvelle partie sud, une tombe prédynastique était peinte. Ses murs en brique conservaient une peinture funéraire unique avec des bateaux, une scène de chasse, une scène de combat et de victoire, bref, toute une iconographie qui sera utilisé par la suite pour identifier le roi.

Que se passait-il dans la vallée du Nil vers l’an -3 000 ? Lorsque vers la fin de Nagada III (vers -3 000), la société se développe vers un modèle de plus en plus pyramidal, l’élite s’octroie la palette à fard (symbole magico-spirituel) parce qu’elle est un objet de prestige connu de tous et respecté.
La fondation de Memphis, la construction de tombes et d’enclos funéraires aux dimensions monumentales à Abydos et Saqqarah, l’édification de temples, l’installation de centres de contrôle dans le milieu rural, l’existence d’un corps de fonctionnaires et d’un système d’écriture, tout indique qu’à l’époque l’état égyptien disposait déjà d’une puissance suffisante pour tenir sous contrôle le vaste territoire qui s’étend de la première cataracte du Nil jusqu’au Delta, et même pour intervenir au-delà, tout particulièrement dans les régions voisines de la Nubie et de la Palestine (où il existe des postes avancés, disposés par l’état pour obtenir des biens asiatiques et les envoyer dans la vallée du Nil).
Certes, ce vaste territoire ne s’était pas subordonné à l’état de manière soudaine : la Haute-Egypte se trouvait déjà organisée selon des modalités étatiques (notamment via des nomes, sortes de province avec un gouverneur nommé par le roi) depuis quelques siècles ; la Basse-Egypte en revanche ne devait s’incorporer à l’orbite de l’état qu’à une époque relativement récente, au cours d’un processus qui pourrait même s’être terminé à l’époque de Narmer lui-même ou de ses prédécesseurs immédiats.

On n’a plus de tombes, mais de véritables cimetières d’élites : deux nécropoles mais aussi une tombe gigantesque. Point d’orgue de la dépense funéraire, c’est à Abydos que, vers -3 000, les souverains des deux premières dynasties ont choisi de se faire enterrer : Umm el-Qaab, lieu privilégié d’inhumation des personnes de haut rang, depuis près de 800 ans.
La tombe devient complexe funéraire et se déploie sur plus d’une centaine de mètres, espace encore jamais dévolu à un seul homme. Ces tombeaux en briques crues appartiennent aux premiers rois de l’Egypte ancienne.
Qu’est ce qui différencie un chef de communauté d’un roi étatique ? Il ne s’agit pas seulement d’une question de quantité, à savoir que le roi a davantage de pouvoir que le chef. Il s’agit d’une question de qualité. Dans la mesure où les sociétés non-étatiques sont des sociétés organisées par liens de parenté, le chef est aussi un parent : il se trouve par là subordonné aux règles de la réciprocité propres à la parenté et ne peut imposer ses décisions de manière coercitive. C’est bien cela qui caractérise spécifiquement le roi d’une société étatique : sa capacité à établir sa volonté au-delà de la logique de parenté, dans le cadre d’une autre logique d’organisation sociale, sur le monopole légitime de la coercition.
Les seigneurs sont des dirigeants anonymes qui ont été un temps chef dans le cadre de leur communauté de parenté et qui ont réussi à s’imposer au-delà de ce cadre, puis ils sont devenus rois et ont ouvert la voie à la monarchie.
Pendant plus de trois millénaires, l’Egypte a été dominée par une personnalité prestigieuse : le pharaon, intermédiaire par excellence entre le monde des dieux et la société terrestre, il a concentré en lui tous les pouvoirs. A en croire la tradition, les premiers rois d’Egypte auraient été les dieux eux-mêmes.
Soudain, un peu avant -3 000, la civilisation égyptienne naît d’un coup. Dès lors apparaissent tout à la fois l’écriture, une irrigation concertée et l’institution pharaonique.
L’unification de la vallée du Nil et du Delta est l’acte constitutif de l’Egypte pharaonique, dénommée les « Deux Terres », car la dualité du pays restera affirmée : pharaon est « roi de Haute et Basse-Egypte ». Sur d’innombrables scènes, la plante du sud, le lis, et celle du nord, le papyrus, sont liées selon un des rites majeurs de la monarchie pharaonique. Celle-ci se réclame des deux maîtresses qui veillent sur chacune des moitiés du pays : la déesse-vautour d’El-Kab (Sud, non loin d’Hiérakonpolis et d’Adaïma) et la déesse-cobra de Bouto (Nord).
Le polythéisme apparent des anciens Egyptiens, les « plus religieux des humains », est réglé par un principe suprême, celui de Maât, la « Vérité-Justice (ou Justesse) », ordonnatrice de l’univers et plus particulièrement de la société des humains, en maintenant perpétuellement l’ordre et en chassant le chaos. Le rôle essentiel de pharaon est d’assurer le triomphe de Maât, elle-même fille de Rê, le tout-puissant dieu-soleil. Le souverain doit agir en conformité avec l’ordre cosmique dont il est le support permanent. Pharaon apporte vers les dieux les offrandes de l’Egypte et ses prières. Des dieux, il reçoit bénédictions et bienfaits.
Pour une société où le sacré constitue la dimension suprême, pharaon est le prêtre par excellence. Il est – lui seul – le « maître des rites du culte ». Garant de la prospérité du pays, pharaon assure son bien-être matériel, obtenant des dieux une bonne crue. Plus généralement, il veille à ce que fonctionne avec régularité la grande machinerie du monde tant stellaire, solaire que terrestre. Il institue les lois, fait régner la justice. Face aux désordres éventuels des peuples de l’extérieur, il assure une paix vigoureuse : ses armées ne peuvent qu’être invincibles.
Fils des dieux, Rê le soleil en particulier, pharaon est lui-même un Horus, le faucon maître du ciel, et le fils d’Osiris, qui a su reconquérir contre le méchant Seth l’héritage de son père. A sa mort, il devient lui-même Osiris, régnant sur le monde des défunts, auquel succède sur le trône des vivants un nouvel Horus. Ainsi pourrait-on dire que c’est un seul et même personnage, Pharaon-Horus, qui a dominé l’Egypte au cours de plus de trois millénaires. Le schéma père-fils, associant deux principes (l’un, vivant et dynamique, l’autre, mort et éternel), fonde la permanence de l’idéologie pharaonique. Le début de chaque règne marque le recommencement d’une nouvelle phase du monde.
A ce schéma glorieux, on pourrait certes apporter quelques nuances. Il ne peut qu’y avoir un décalage entre la fonction monarchique, sacrée – voire divine –, et le détenteur du pouvoir, un mortel qu’on peut après tout brocarder. Les Contes ne cachent pas les aspects humains, trop humains parfois, du souverain. Au cours d’une très longue histoire, il y eut aussi une évolution, une sorte de lente dégradation. Cependant, n’a jamais été remis en question ce qu’on peut considérer comme le « dogme royal », conférant à un être privilégié d’assurer l’ordre divin, tant sur les humains que dans l’ensemble du cosmos.

Le clergé a principalement un rôle de substitut du roi, seul officiant des rites. Pharaon était, en même temps que prêtre, dieu lui-même, et donc prêtre de son propre culte.
Les prêtres ne sont pas des guides spirituels du Peuple, mais des « serviteurs du dieu ». La divinité présente dans les temples, sous forme de statue, a besoin d’être entretenue.
L’administration des biens du temple représente une des plus importantes activités du clergé. L’hérédité des charges est fréquente dans les classes sacerdotales, il existe ainsi de véritables dynasties de prêtres. On peut également acquérir une charge sacerdotale par achat ou par faveur royale. Cette dernière technique demeure le meilleur atout du souverain pour contrôler la puissance parfois inquiétante du clergé. Ses membres, qui officient aussi bien pour le culte de la divinité que pour celui du roi vivant ou mort, sont multiples.
Sous l’Ancien empire, la classe sacerdotale la plus nombreuse est constituée par les « prophètes », titre attesté dès l’époque thinite.
Les clergés de Rê (dieu-soleil suprême), de Thot (dieu inventeur de l’écriture et du langage, incarnation de l’intelligence et de la parole, il capte la lumière de la Lune, dont il régit les cycles, à tel point qu’il fut surnommé « le seigneur du temps ») et de Ptah (dieu des artisans et des architectes, il est le patron de la construction, de la métallurgie et de la sculpture ; c’est le dieu créateur par excellence, le dieu impérial avec Rê sous l’Ancien empire), sont parmi les plus anciens de l’Egypte pharaonique.
Sous l’Ancien empire, presque toutes les personnes d’un certain rang exercent une ou plusieurs charges sacerdotales, parallèlement à celles qu’elles occupent dans l’administration civile.

Dès la période thinite (de -3 150 à -2 700 : Ière et IIè dynastie ; Ménès unifie la Haute et la Basse Egypte et fonde la capitale Memphis), l’existence d’un culte funéraire destiné à permettre au corps du souverain de poursuivre sa vie dans l’au-delà est attestée par la mention de fondations et de prêtres spécifiques, par la construction d’aménagements associés aux tombes royales d’Abydos et de Saqqarah. Le culte funéraire royal se développe sur une grande échelle sous la IIIè dynastie avec le complexe de Djoser à Saqqarah, qui comprend un temple d’accueil dans la vallée, une chaussée et un temple funéraire accolé à la pyramide. Parallèlement, se met en place une organisation économique d’envergure pour alimenter ces temples en personnel et en offrandes. Des domaines funéraires royaux sont exploités dans l’ensemble du pays et un système de redistribution des denrées permet d’entretenir non seulement le culte du dernier souverain défunt, mais également celui de ses prédécesseurs.

Deux éléments constituent le tombeau : la tombe elle-même, qui comprend plusieurs vastes chambres, et plus loin, une aire rectangulaire destinée à la célébration des cérémonies. Séparés sous les deux premières dynasties, ces deux éléments fusionneront au début de la IIIè dynastie dans le complexe royal de Djeser, à Saqqarah. Des tombes subsidiaires viennent s’annexer à ces deux composantes (on en compte jusqu’à 600, arrangées en deux groupes autour de la tombe du roi Djer, dévolues à l’entourage royal : des dames du harem, des prêtres, des nains et même des chiens).
On a alors émis l’hypothèse qu’il put s’agir de courtisans « sacrifiés » au cours des funérailles. Dans le complexe de Aha, premier roi de la Ière dynastie, il y avait de très nombreux restes osseux d’hommes de 20 ans environ, ainsi que les ossements groupés de sept lions manifestement gradés en captivité : les uns et les autres furent tués à l’occasion des funérailles royales. Les tombes subsidiaires ont-elles toutes abrité des « compagnons » du royal défunt, tués et embarqués avec lui dans son voyage nocturne ? La pratique n’est pas inconnue et l’accompagnement de défunt de haut rang par tout un personnel mis à son service dans l’au-delà se retrouve en des époques et des lieux divers du monde entier comme l’expression suprême du pouvoir !

L’état est l’expression d’un monopole, celui de la violence, de la force de coercition qui encadre, oblige et puni si besoin est (dans la vallée et le delta, des gendarmes ruraux administrent la bastonnade aux contribuables récalcitrants). La pratique des morts d’accompagnement est l’expression d’une relation de dépendance personnelle, très étroite et très forte : si vous ne pouvez pas survivre à un maître, c’est bien que vous en dépendez totalement (comme les veuves qui se suicident à la mort de leur mari). Il ne s’agit pas d’un acte religieux, mais politique : c’est l’affirmation de la persistance au-delà de la mort d’un lien qui a existé dans la vie.
En Egypte, cette pratique disparaîtra à la fin de la Ière dynastie, et cette disparition même est le témoignage des bouleversements profonds qui se sont opérés au sein de la société égyptienne lors de la mise en place de la monarchie en tant qu’institution. Forme du paroxysme du pouvoir en pleine émergence, la mise à mort d’êtres humains ne sera plus jamais au programme des funérailles royales durant les quelques 3 000 ans d’existence de la civilisation pharaonique : une fois que les fidélités personnelles ont donné naissance à l’état, et lorsqu’il se réorganise sur une base plus bureaucratique, on n’a plus besoin de ces formes de dépendance personnelle. Elles deviennent même embarrassantes parce que, si elles ont donné naissance au pouvoir d’un souverain, elles risquent pareillement de donner naissance au pouvoir d’un grand du royaume qui pourrait s’opposer au pouvoir central.
Il est plus viable pour un état de développer l’idée de fidélité à un principe, de service de fonction, et de faire disparaître l’idée de service et de fidélité personnels.
Dès lors qu’un état développe une structure bureaucratique, les liens personnels deviennent superflus et contraires au bon fonctionnement de l’état.


Des sites du nord du Sinaï illustrent une présence égyptienne, peut-être pastorale, déjà présente dès le milieu du -IVè millénaire (-3 500). Les contacts entre l’Egypte et la Palestine sont contemporains de l’émergence, en Egypte, du système pharaonique et de la montée parallèle d’une élite sociale : les tombes de la dynastie 0 et du début de la Ière dynastie renferment des dizaines de jarres palestiniennes. On constate ainsi, sinon une conquête, du moins une influence de l’Egypte sur la Palestine à cette époque.
Depuis la Préhistoire, les Egyptiens entretiennent des rapports, tantôt Pacifiques, tantôt belliqueux, avec les pays limitrophes de la vallée du Nil et ceux qui sont situés en amont sur le fleuve. L’Egypte connut des époque guerrières à l’époque thinite, mais c’est à l’Ancien empire qu’apparaît une organisation militaire structurée, aux ordres de
« généraux », comprenant un noyau de forces permanentes – corps d’élite de recrues, corps d’auxiliaires nubiens ou libyens, encadrés par des officiers égyptiens – et des contingents provenant des milices ou levés dans les campagnes, avec leurs chefs locaux, pour participer à une expédition commerciale ou à une razzia.
Dans les régions désertiques, les chasseurs et les maîtres-chiens assurent la surveillance des frontières et la couverture des expéditions minières face aux nomades.

Dans une région aujourd’hui semi-désertique, Arad jouissait au début du -IIIè millénaire d’un climat plus favorable, mais son importance est due à la proximité du cuivre de la vallée de la Arabah, sans oublier la présence du bitume de la mer Morte (connu à cette époque pour l’étanchéité dans le bâtiment ou le génie civil – mélangé avec des éléments fins comme le sable –, sous le nom de « bitume de Judée » notamment des Égyptiens, Hébreux et Sumériens ; il avait déjà de multiples emplois : liant, produit pharmaceutique – servant notamment à la conservation des momies égyptiennes – et cosmétologique, mais surtout, et ce dans tout le bassin méditerranéen, pour le calfatage des navires).
En Palestine, au Bronze ancien I (-3 500 à -3 100) des centaines de villages témoignent d’un déplacement de l’habitat en direction des collines et des montagnes centrales où règnent le climat et la végétation méditerranéens.
Ces villages nouveaux indiquent une intensification de l’agriculture : c’est la naissance d’une économie méditerranéenne marquée par l’introduction de la culture de la vigne, de l’olivier et du figuier, qui marginalise les zones où se pratique un pastoralisme toujours présent mais plus discret.
Ces petites bourgades qui se développèrent, restèrent en marge de l’Histoire, car elles ne ressentirent nullement le besoin de recourir à une forme quelconque de comptabilité, encore moins d’écriture. Nous sommes ici loin des modèles mésopotamiens ou égyptiens.
Cette urbanisation modeste ne s’accélèrera qu’à l’époque du Bronze ancien II-III (-3 100/-2 700 à -2 700/-2 300) quand certaines agglomérations se transforment en cités (Meggido, Aï ou Tell el Farah). Pour autant, dès le Bronze ancien I, Meggido renferme de grandes constructions qui ne sont pas de simples habitats, alors qu’en Palestine l’influence mésopotamienne est quasi inexistante.
Beaucoup plus nette est la marque du monde égyptien, plus proche de la Palestine que le pays de Sumer. L’Egypte a toujours été attirée par les terres palestiniennes et ces contacts ne datent pas du Bronze ancien I. Ils s’accentuent alors et l’existence des gisements métalliques de Feinan joue un rôle important : l’Egypte a importé des objets fabriqués avec le cuivre de Feinan, notamment à partir de sa Ière dynastie, marquée par le roi Narmer.
Au point de contact des deux régions, dans le nord du Néguev, le village d’Arad, fondé dès la fin du Chalcolithique, ne tarde pas à devenir une petite ville fortifiée.

La Palestine, riche d’une agriculture originale, est-elle alors entrée dans le monde de la révolution urbaine ? Elle en est plutôt au stade d’ébauche : le monde palestinien ne connaît ni l’écriture ni aucune structure politique contraignante. On remarquera l’absence de tout art figuratif, de la moindre iconographie complexe et en particulier d’un « réalisme » iconographique, cet humanisme narratif qui caractérise la Mésopotamie du Sud dès l’époque de l’Uruk récent (celle des premières cités) et l’Egypte contemporaine. Cet art humanisé fait ici défaut et ce n’est sûrement pas un hasard.
Le Levant pré-urbain de la fin du -IVè millénaire et du début du -IIIè en est encore au stade de la chefferie complexe, auquel était parvenu le monde mésopotamien dès les -VIè et -Vè millénaires, alors que la Mésopotamie et récemment l’Egypte en sont déjà (tant pis pour elles) au stade du micro-état, voire déjà de l’état territorial dans le cas de l’Egypte (Narmer est le nom d’un roi égyptien de la période prédynastique qui passe pour être l’unificateur des deux royaumes d’Égypte – le Nord et le Sud – à la fin du -IVè millénaire : très proche chronologiquement du roi Scorpion, il était originaire de Hiérakonpolis, la capitale du royaume du Sud).

Le -IIIè millénaire est l’Age du Bronze ancien, bien que le cuivre soit encore beaucoup plus employé au sens métallurgique du terme.
En Anatolie, avec le début de l’âge du Bronze tout va changer : le village va se transformer en cité et le territoire en principauté. Le développement du pouvoir royal semble s’accompagner d’un abandon progressif des anciens rites de fertilité, au profit d’un nouveau culte rendu à la puissance physique (les représentations de la femme sont désormais quasi inexistantes).
Succèdent alors aux grandes stèles anthropomorphe celles du guerrier : une forme d’organisation (aberrante pour les Anciens) va se fonder, une personnalité armée, avec ses tendances agressives, imposant ses aspirations à l’ensemble de la communauté. Le mythe de la force, stérile, ennemi même de la vie, allait s’imposer.


En Mésopotamie, les villes structurent désormais complètement un paysage dont elles sont l’élément dominant. Le fondement de ces sociétés urbaines demeure l’agriculture, les villes ne survivant que grâce aux terroirs cultivés et aux steppes qui les entourent, qu’elles contrôlent et dont elles tirent leur subsistance.
Les champs et les troupeaux sont probablement encore l’objet d’une possession Collective. Les sociétés de la première moitié du -IIIè millénaire reposent sur l’appartenance à un groupe cimenté par les liens de la parenté. En leur sein, des élites de plus en plus marquées contrôlent une main-d’œuvre abondante et dépendante. L’ensemble est hiérarchisé selon une pyramide sociale soulignée par des signes extérieurs. La Mésopotamie est alors constituée d’une mosaïque d’entités semblables, les micro-états, qui sont beaucoup plus des cités que des états : on est encore loin d’un état au sens moderne du terme, doté d’une organisation politique et administrative s’imposant à tous (il faudra attendre le milieu du -IIIè millénaire et l’apparition des premières dynasties pour entrer dans une ère nouvelle, celle de l’état fondé sur un pouvoir héréditaire, quand les textes transmettront des lignées de « rois »).
Les villes sumériennes, installées le long des deux fleuves de la plaine mésopotamienne, se multiplient. Une quinzaine de villes, d’Ur et Uruk au sud à Nippur et Kish au nord, sans oublier les cités de la Diyala, se partagent le pays de Sumer. Le monde sumérien marque aussi fortement de son empreinte les villes de Suse, dans le Khuzistan, et de Mari, sur le cours moyen de l’Euphrate, autant qu’à Ebla en Syrie occidentale. Pour autant, l’Anatolie, si diverse, ne dépasse pas le stade de la chefferie ou de principautés autonomes (des seigneuries) : la richesse en minerais de toute nature suffit-elle à expliquer l’aspect particulier de ce développement (n’ayant pas besoin d’importations, la région vit toujours en semi autarcie, mais clairement sans état comme en Mésopotamie) ? Pour le plateau iranien, quelques grands sites sont les pièces d’un puzzle qui s’étend du désert du Karakoum à l’océan Indien. Entre la Mésopotamie sumérienne, la civilisation de l’Indus et la vallée de l’Amou Daria (fleuve d’Asie centrale, anciennement Oxus, qui naît dans les montagnes du Pamir – chaîne de hautes montagnes centrée sur le Tadjikistan –, traverse l’Hindu-Kush puis le désert du Karakoum, avant de former un delta qui se jette dans la mer d’Aral – mer intérieure d’Asie centrale, partagée entre le Kazakhstan au nord et l’Ouzbékistan au sud), le plateau iranien, riche en pierres et en minerais, joue un rôle d’intermédiaire, dont les oasis d’Asie centrale sont une pièce importante.


Les origines de la civilisation sumérienne (Dynastique Archaïque I, -2 900 à -2 800) s’enracinent dans la période d’Uruk, uniquement dans le sud du pays. Plusieurs grands centres se développent. Les rois mythiques d’avant le Déluge auraient régné à cette époque. La royauté s’installe d’abord à Kish, avec Etana (de la Ière dynastie) qui se rendit chez les dieux pour en rapporter la « plante d’enfantement ». Au cours de la période dite du dynastique archaïque, les villes de Kish, Lagash, d’Ur et d’Uruk dominent à tour de rôle le pays de Sumer. La Ière dynastie d’Uruk, en partie contemporaine de celle de Kish, compte d’autres rois mythiques comme Emmerkar, qui serait l’inventeur de l’écriture, ou Gilgamesh qui partit à la rencontre d’Uta-Napishtim, seul survivant du Déluge, en quête du secret de l’éternité.
Bien que les inscriptions royales mésopotamiennes, ainsi que l’iconographie officielle, insistent sur le caractère absolu du pouvoir royal dans le cadre des micro-états et des états proche-orientaux, d’autres textes permettent de voir qu’au niveau local les Assemblées des Anciens, chefs des familles ou des clans les plus importants de la région, pouvaient jouer un rôle important dans la gestion de la ville, du village et de leurs territoires. Les membres de ce type d’assemblée pouvaient d’ailleurs représenter la population dans ses relations avec le gouvernement et l’administration centrale. Plus fréquemment attestées dans les régions de la Mésopotamie du Nord (Akkadiennes donc, Sémites), l’organisation politique était caractérisée par la présence des populations sédentaires, rurales ou urbaines, et des populations semi-nomades.
A la cour royale, par exemple dans la cité syrienne d’Ebla au -IIIè millénaire, l’assemblée des Anciens réunissait de fait les hauts fonctionnaires et les gouverneurs du royaume (au début du -IIè millénaire, l’assemblée de la ville d’Assur a une réelle importance politique, dans une situation où les pouvoirs de la royauté sont très faibles).

Dès le Dynastique Archaïque II (-2 800 à -2 600), cette civilisation gagne la franche septentrionale (nord) de la plaine où elle efface assez rapidement les particularismes locaux et l’emploi de l’écriture se développe. L’écriture demeure rudimentaire, mais la variété augmente (textes administratifs, littéraires et scolaires, contrats, listes lexicales), toutefois, les signes sont de plus en plus linéaires et se rapprochent du vrai cunéiforme (ou écriture en forme de clou, effectuée avec un calame en roseau sur des tablettes d’argile) ; les sceaux-cylindres sont souvent inscrits au nom de leur propriétaire.
A partir du Dynastique Archaïque III (-2 600 à -2 400), l’écriture est clairement cunéiforme et se répand, servant notamment, à titre de propagande, à retracer l’histoire d’une cité ou de son roi en vantant ses victoires. Le dernier roi de cette dynastie, Akka, fut l’adversaire du célèbre roi d’Uruk, Gilgamesh (vers -2 650).
Vers -2 400, certains micro-états sumériens esquissent des alliances et des regroupements politiques : le royaume était organisé en régions dirigées par des chefs de lignée. Le système social était fondé sur la position sociale du père, qui est représentative de la position sociale de la lignée, et sur l’âge. Tous les 5, 12 ou 18 ans, une nouvelle génération accédait au pouvoir.
Mais ces tentatives prématurées furent sans lendemain : on ne voit naître un véritable état territorial que vers -2 350. Cet état, appelé Agadé ou Akkad, fut créé par Sargon. Il regroupa sous son autorité des territoires de plus en plus éloignés du centre de la Mésopotamie, jusqu’à former un royaume qui s’étendait du Golfe à la Méditerranée. Cet état militaire et conquérant est prédateur : il s’est appuyé sur une armée et un renouvellement idéologique complet. Avec Sargon, l’état, qui intègre de manière contraignante les territoires qu’il contrôle, s’impose. La fin du -IIIè millénaire vit s’accélérer les mutations, tout au moins en Mésopotamie.
Quel parcours en quelques centaines d’années : les structures néolithiques, si profondément enracinées dans la Préhistoire, s’effacent, l’état apparaissant progressivement. Les clivages fondés sur des patrimoines particuliers creusent des lignes de fracture visibles (voir les tombes royales d’Ur ou d’Alaca, les trésors de Troie).


Le fondement de la civilisation sumérienne est l’agriculture : le pays de Sumer, dépourvu de matières premières importantes et particulièrement de ressources minérales, est un monde de paysans, dont les seules ressources sont la terre et l’eau. La basse Mésopotamie, longue oasis irriguée par les cours inférieurs du Tigre et de l’Euphrate, a toujours eu la réputation d’une terre extraordinairement féconde. Cependant, la fertilité naturelle est médiocre et les sols, de faible teneur en azote, sont souvent durcis, peu perméable et salés (anciens marais asséchés, naturellement ou par drainage humain). Le climat de l’époque sumérienne était à peu près le même que celui d’aujourd’hui. Cela imposait le recours à l’irrigation, ne tenant pas compte de précipitations faibles et irrégulières. Les terres peuvent être productives lorsqu’elles sont irriguées (condition indispensable), offrant alors une superficie continue de terres arables. L’eau nécessaire provient surtout de l’Euphrate, où la pente, très faible, permet un drainage naturel des champs et l’irrigation par gravité sans nécessité de travaux gigantesques. Le contrôle de l’eau exige seulement de creuser et d’entretenir des canaux, d’élever des digues pour contenir les crues. Les champs, cultivés à l’aide de la houe (un des plus anciens outils utilisé depuis le néolithique, sorte de pioche mais plate, utilisé pour le travail superficiel du sol dans les champs et les jardins, indispensable pour effectuer de nombreux travaux, notamment pour remuer et émietter la terre après bêchage, désherber et creuser le sol pour les plantations) et de l’araire (instrument du -IVe millénaire tracté par un animal, considéré à tort comme l’ancêtre de la charrue alors que ces deux équipements aratoires ont coexisté au fil des siècles, chacun ayant ses propres spécificités : l’araire effectue un travail en surface, rejetant sur les deux côtés la terre émiettée et déplacée par le soc, c’est l’instrument typique de l’assolement biennal, adapté aux sols légers, et ne nécessite qu’une bête de trait peu puissante – un âne – ; avec la charrue, la terre est travaillée en profondeur, mais rejetée d’un seul côté, elle est donc plus adaptée aux terres lourdes – notamment des plaines du Nord –, mais demande un attelage plus puissant pour être pleinement efficace – bœufs ou chevaux – ; autrement dit, l’araire scarifie le sol et permet un labour superficiel, tandis que la charrue est utilisée pour les labours profonds), produisaient essentiellement des céréales. En dehors des champs de blé et d’orge, mieux adaptés à ces sols, le paysan cultivait des légumes, complément indispensable à une alimentation à base de céréales, de fruits et de dattes.
Malgré les dangers d’une salinisation excessive (à cause de l’irrigation qui fait remonter le sel par capillarité, donc par la faute même des humains), les rendements étaient très honorables (ni fabuleux ni désastreux). Les agriculteurs sumériens, confrontés à un milieu difficile, à des terroirs peu fertiles et à un climat excessif, sont des paysans habiles qui ont tiré le maximum possible de leur terre, autant qu’ils savent, de longue date, élever bovins et porcins (-VIIè millénaire, un millénaire après les chèvres et moutons). Ils possédaient même des laiteries, témoignant, au milieu du -IIIè millénaire, de la préparation de beurre clarifié destiné à la vente, et donc d’une économie rurale, centrée autour d’une communauté paysanne exploitant les ressources de troupeaux de bovins.
Il n’y a pas de ville sans agriculture, c’est-à-dire sans excédents agricoles susceptibles d’être consommés par les citadins (pour permettre les artisans mais surtout les inactifs, les chefs religieux/politiques). L’agriculture sumérienne et la pêche pouvaient supporter un accroissement notable de population. En ce sens, si la basse Mésopotamie de la première moitié du -IIIè millénaire est bien le pays des villes, c’est parce qu’elle est d’abord le pays des champs agricoles : sans agriculture performante, les micro-états sumériennes n’auraient jamais vu le jour !
Elle ne suffit pas à rendre compte de leur développement : ces villes sont le reflet d’un changement du fonctionnement économique et social plus profond. A partir du -IIIè millénaire, les habitants de la Mésopotamie ne sont plus répartis en petites communautés rurales identiques, mais s’organisent au sein d’une société plus complexe et plus hiérarchisée. Autour de chaque ville se développe un réseau de bourgades grandes et petites et de villages. Chaque micro-état, dirigé par une élite sociale marquée, regroupe, à côtés des agriculteurs, ces spécialistes nouveaux que sont les scribes, les artisans et les soldats, tous plus ou moins retirés du champ de la production agricole.
Quels sont les fondements du système économique ? Quel rôle joue la redistribution des productions (sûrement pas des richesses, accaparées comme biens de prestige par les nantis) ? Quel est le statut familial et le régime des terres ?
Roi et prêtres se sont-ils opposés et l’un a-t-il donné naissance à l’autre ? Les Modernes ont tendance à séparer de manière trop drastique un pouvoir séculier d’un pouvoir spirituel ou religieux, selon des catégories inconnues des Sumériens. Le pouvoir politique, qui garantit l’ordre social, s’est sûrement servi du monde religieux pour assurer son autorité. Dès le Protodynastique II, les villes sumériennes possèdent des temples : la société sumérienne se structure autour de divinités poliades (protectrices d’une ville) multiples, qu’on organisera bientôt en un véritable panthéon. Au Protodynastique III, de grandes tombes pourvues avec une magnificence inouïe d’objets précieux, sont la dernière demeure de hauts personnages (qu’on peut appeler « rois », si l’on veut). Une cosmologie rudimentaire se créée autour de chaque dieu patron de cité : la religiosité sumérienne s’oriente ainsi vers une conception monarchique !

Au Dynastique archaïque III (-2 600/-2 400), le palais et le temple constituent les principales institutions du pays. Le temple gère les terres du royaume où s’activent de nombreux travailleurs rémunérés par un système de rations (une forme d’esclavage « acceptable », pas très éloigné du salariat moderne, où l’on produit beaucoup pour les autres, en récupérant le strict nécessaire à la survie pour soi-même).
L’activité économique est fortement placée sous l’emprise de la religion. Le sacré s’organise dans le cadre palatial autour de la production agricole. La concentration en un même lieu de vastes quantités de denrées indique l’existence d’une centralisation économique sous l’égide de la divinité plus encore que sous le contrôle du roi.
Si le long de l’Euphrate et du Tigre les plaines sont fertiles, la basse Mésopotamie doit sa richesse agricole à l’irrigation. Pour la période historique, il existait ainsi des aménagements de systèmes d’irrigation par la création de canaux ou la modification du cours naturel des fleuves.
L’outillage diffère peu du -IVè au début du -Ier millénaire : il est essentiellement fait de pierres et de bois (comme les faucilles), il faudra attendre le -Ier millénaire pour voir la diffusion du fer et son utilisation dans l’agriculture. Les céréales étaient de loin la culture dominante (essentiellement blé, orge et épeautre), élément de base de l’alimentation des humains, elle était également utilisée pour celle des animaux. Le palmier-dattier tint un rôle important (un palmier artificiel au milieu de la cour du palais représentait l’abondance du royaume) puisque de son fruit peuvent être tirés de l’huile, du miel, etc. Ces aliments sont faciles à conserver : l’entreposage des céréales se faisait dans des silos de pierre aussi bien que dans des jarres. La région du Khabour joua un rôle important dans la production et l’exportation des céréales aux -IIIè et -IIè millénaires : des importations de céréales en basse Mésopotamie depuis cette région sont bien attestées.
Ces petites surfaces agricoles faisaient l’objet d’une économie familiale où les fruits de l’exploitation étaient consommés par la famille et le surplus revendu. C’est le noyau familial qui assure la cohésion de la société, la femme en étant la pièce maîtresse.
Pendant la période des dynasties archaïques (-IIIè millénaire), les terres et leur exploitation se divisaient entre le roi et le temple ; peu à peu, à partir du -IIIè millénaire, c’est le palais royal qui géra cette économie à travers une politique de fermage où le roi s’attachait des personnages importants qui se voyaient attribuer des terres.

Les maisons des artisans ne comportent pas d’atelier proprement dit. Les artisans qui demeuraient dans ces maisons familiales dépendaient des « maîtres » des grands édifices.
Ils s’inscrivent en effet dans un système de « redistribution » : le commanditaire fournit aux artisans matières premières et outils, ceux-ci remettent le produit de leur travail et reçoivent en échange leurs moyens de subsistance, rations alimentaires essentiellement. Bref, nous sommes un peu dans le système prolétaire du XIXè siècle, où le patron ne rémunère ses employés qu’au « juste » niveau, se contentant d’assurer leur survie mais nullement leur développement matériel et de confort, réservés à l’élite !

Pour autant, il existait des artisans privés, installés dans la ville, travaillant pour les besoins généraux de la communauté. Il s’agit surtout d’artisans itinérants qui circulent de place en place, avec leur outillage et leurs matières premières.
Les trois principaux domaines dans la production artisanale sont la poterie, le travail de la pierre et celui du métal.
Il existe des ateliers multiples, spécialistes de céramique fine travaillant pour satisfaire la demande de l’élite au pouvoir et artisans produisant en séries standardisées la céramique commune (amphores, cruches, jarres, marmites).
Il existe une spécialisation très poussée des artisans comme des ouvriers : fabricants d’outils en pierre taillée ou polie, bâtisseurs et carriers, graveurs de sceaux, tailleurs de vases de pierre (objets d’usage courant ou de prestige, ils servaient aussi d’offrandes dans les nécropoles). Ce travail de la pierre était maîtrisé par la plupart des artisans. Ceux-ci étaient intégrés dans un système de travail à la commande, où ils produisent en fonction des besoins des personnes ou des groupes dont ils dépendent.
Le travail du métal était l’une des activités les plus importantes dans l’économie palatiale : le développement de l’outillage de métal a transformé les conditions de travail des agriculteurs et des divers artisans, après avoir été monopolisé pour le plaisir des yeux de l’élite.

Les activités des artisans prennent place dans un ensemble complexe de réseaux d’échanges, relations s’étendant de la Syrie à l’Indus, de l’Anatolie à l’Egypte. Ces artisans, entre traditions et innovations, s’adaptent progressivement aux nouveaux outils et aux nouvelles techniques et modes.
Les palais disposaient, sur leur propre territoire, d’une partie des matériaux nécessaires à l’activité des artisans, mais d’autres devaient être importés. Les matières semi-précieuses de provenance étrangère et plus ou moins lointaine, n’entraient pas dans le cadre de courants commerciaux réguliers.

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Published by Collectif des 12 Singes - dans Lendemain du Grand Soir
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