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20 juillet 2009 1 20 /07 /juillet /2009 09:59

Des chefferies lignagères aux villes métissées
Télécharger le fichier : 09-Les aubes des dogmes et leurs Contestations.pdf


Les premières cités apparaissent vers la fin du -IVè millénaire. Comment et pourquoi passe-t-on du village de quelques milliers d’âmes, aux sanctuaires modestes et aux maisons relativement identiques, à des villes dix fois plus peuplées et étendues (certaines agglomérations s’étendent sur une centaine d’hectares et peuvent compter plus de 10 000 habitants), dotées d’un temple monumental, d’un palais, de quartiers d’habitation et d’ateliers, d’entrepôts, d’un port et d’une enceinte ?
Dans le courant du -Vè millénaire, la diminution des pluies d’été affecte profondément la vie pastorale. Les humains cherchent alors à se rassembler là où l’eau demeure en abondance : dans le delta de la vallée du Nil, dans la basse Mésopotamie et la Susiane (Iran), dans la vallée de l’Indus.
Les conséquences de ce repli vont être lourdes de conséquences sur le plan social : les structures familiales ou claniques (plusieurs familles affiliées) font place à des structures tribales (différentes familles qui ont moins de liens entre elles) de plus en plus complexes.

Certaines communautés villageoises particulièrement dynamiques ont bâti en quelques centaines d’années une civilisation urbaine, inventant non seulement un nouveau mode de vie, mais aussi une nouvelle manière de voir le monde et de l’aménager. La naissance des villes et l’essor démographique furent liés à l’existence d’organisations communes qui avaient mûri dans le sud de l’Irak depuis plusieurs centaines d’années, à partir de -4 300. L’organisation sociale de ces communautés villageoises était adaptée aux exigences de l’agriculture irriguée. De puissants lignages se structurèrent au -Vè millénaire en chefferies.
Les problèmes sociaux issus de la densité de population furent résolus d’abord par le développement des villes : vers -3 000, sur un territoire grand comme la Suisse, existent le long de trois grands chenaux de l’Euphrate et du Tigre une série de micro-états (une quinzaine), qui exploitent chacun une partie du réseau.

En quelques millénaires (du -VIIè au -IIIè millénaire), de simples communautés villageoises se sont progressivement développés jusqu’à inventer l’état. Entre les sociétés villageoises du -Vè millénaire et des états dotés d’une administration, d’une armée et des attributs du pouvoir centralisé, le monde mésopotamien offre l’exemple d’une évolution remarquable : on passe en un peu plus d’un millénaire de la Préhistoire à l’Histoire.
Cette dynamique exceptionnelle (on ne connaît que cinq autres foyers du même genre sur l’ensemble de la planète : chinois vers -8 500, néo-guinéen vers -10 000, nord-américain vers -4 000, centre américain vers -6 500, sud-américain vers -7 000) a différents facteurs.
Les premiers foyers de civilisation seront dans les régions riches en eau : le delta et la vallée du Nil, la vallée de l’Indus, la basse Mésopotamie et la Susiane, porte de l’Iran. Ainsi, l’espace agricole est naturellement confiné par le désert, par la mer ou par des montagnes. Normalement, les sociétés villageoises se scindent et essaiment, au lieu de se transformer, épuisant ainsi leur vitalité en expansion territoriale (ce qui permet de contrôler le fonctionnement et l’organisation de la communauté, en empêchant l’émergence d’une puissance coercitive pour gérer le nombre, protégeant au contraire la notion de « conseil de village », sans véritable chef mais plutôt leaders d’opinion). Des groupes humains étroits sont parfaitement viables, et les communautés préfèrent éclater, plutôt que d’affronter les problèmes que poserait leur élargissement. Cette tendance générale ne s’inverse que si la pratique agricole demande un investissement plus poussé et une collaboration plus étendue qu’à l’ordinaire.
Privés de mobilité horizontale, la population croissante n’a d’autre issue que de se tourner vers l’intensification de la production, la concentration de l’habitat et finalement l’organisation politique pour gérer tout ceci. Dans ce cas seulement les gens restent ensemble et sont donc conduits à s’organiser, dans les domaines politique, social et idéologique, pour gérer un corps social en continuelle expansion.
Pour autant, les communautés qui conservent leur acquis et taille démographique pour faire face aux difficultés que pose l’environnement (comme auparavant les chasseurs-collecteurs de l’ère glaciaire), passaient par des techniques de régulation de la population (par la contraception médicinale voire l’avortement – par intrusion vaginale ou consommation de plantes –, si ce n’est par l’infanticide). La problématique est ici que les gens cherchent à avoir autant d’enfants que possible (notamment à cause de la mortalité infantile), pour les aider tant qu’ils sont actifs, pour les entretenir ensuite.
Cette dynamique a un caractère relativement, irréversible (même si on a vu des retours au nomadisme ou au moins semi avec la reconversion de certains vers le pastoralisme) car, lorsque s’est constitué au fil des siècles un réseau d’irrigation de plus en plus étendu et performant (permettant la survie de ces agglomérations « obligatoires »), nul ne peut espérer se passer d’un tel héritage sans remettre radicalement en cause son mode de vie.
Au-delà même de la pratique agricole, le système social qui s’est mis en place implique des réseaux de parenté irremplaçables (c’est la couverture sociale de l’époque, avec la garantie entre autres de trouver un conjoint pour procréer de futurs aides de champs), une structure politique capable d’assurer l’ordre et la sécurité, des monuments qui sont l’expression même de la prospérité Commune.
Tous ces avantages, réels ou subjectifs, sont propres à dissuader de partir tandis qu’à l’inverse, les agglomérations les plus importantes (les plus prospères, les mieux organisées, celles qui se sont dotées de bâtiments les plus impressionnants) constituent des pôles d’attraction vers lesquels convergent les populations des campagnes environnantes. Avec le temps, les communautés s’amplifient encore et la hiérarchie s’accentue. On aura bientôt affaire à des micro-états, gouvernés par une élite à la tête de laquelle se trouve un seigneur.


Uruk (-4 300 à -3 100) était au cœur d’un vaste réseau de relations et d’échanges dont le développement est étroitement lié aux mutations que connaît alors l’ensemble du monde mésopotamien.
Uruk était le centre très actif d’un important réseau de villages et de petits bourgs situés le long des chenaux de l’Euphrate. Le développement d’un aussi grand centre reposait sur les ressources agricoles des villages situés en amont de la ville. Les grains, accumulés dans les greniers des centres urbains, y arrivaient par voie fluviale. Là, les grandes maisonnées sumériennes redistribuaient sous forme de rations ces céréales à des artisans et aux personnels spécialisés d’unités de production variées. Les céramiques préhistoriques souvent décorées de motifs complexes étaient faîtes à la main dans un cadre domestique, peut-être féminin. On observe à partir de -4 500 d’importantes mutations : le développement de formes standardisées, une simplification des décors peints, puis leur disparition, la manufacture de vases au tour de potier.
Toute la chaîne opératoire de production des céramiques s’adapte à des besoins nouveaux : la distribution de rations alimentaires nécessite la fabrication en série de bols puis d’écuelles grossièrement moulées.
Ces différentes formes de céramique montrent le développement de toute une série de filières économiques nouvelles : l’exploitation et la transformation de produits laitiers, la production de bière et de vin, qui sont autant de marques d’une révolution agroalimentaire aussi importante par son ampleur que la révolution néolithique.

A partir du début du -IVè millénaire, la production textile se développe. Jusque-là essentiellement issue de l’exploitation du lin, la production s’oriente vers la transformation de la laine fournie par de grands troupeaux qui pâturent dans les marécages du pays de Sumer, voire dans les steppes de Haute-Mésopotamie. A la fin du -IIIè millénaire, on estime que le pays de Sumer avait un cheptel de 540 000 moutons, que des villes comme Girsu ou Ur employaient 15 000 femmes dans la production textile. On comprend donc pourquoi on a lié la révolution urbaine à une croissance démographique que la rente agraire de Sumer rendait possible. En effet, installées sur les bras du cours combiné du Tigre et de l’Euphrate, les cités sumériennes exploitent au prix d’un effort humain limité les ressources exceptionnellement riches d’une niche écologique, un immense delta, qui offre d’abondantes ressources de poissons, des roseaux et l’eau de l’irrigation.
De plus, les pluies de moussons affectaient jusque vers -3 500 le pays de Sumer. En revanche, à partir de cette époque, les conditions climatiques actuelles (aridité extrême) se mettent en place, et ces modifications climatiques ont pu nécessiter un encadrement accru des populations. En même temps, cette dessiccation aurait aussi dégagé d’immenses espaces qui auraient alors été mis en culture par irrigation.

La Mésopotamie offre une plateforme ouverte sur deux immensités : l’Orient et l’Occident, qui lui étaient également accessibles : de fait, elle est soumise à tous les flux de circulation.
Elle constitue un ensemble cohérent, mais ne peut s’organiser d’abord sur des frontières naturelles intérieures : tout favorise donc l’éclosion de cités rivales, délimitant leur territoire autour de pôles citadins centralisés. La région, plus riche que fertile, ne dispose pas de matières premières : du limon, du bitume, des roseaux, rien d’autre. Bref, nous disposons là de tout un faisceau de contraintes qui expliquent en partie son dynamisme. Ce peuple mésopotamien doit donc circuler, commercer, voyager (aussi bien aux Indes qu’aux marches de l’Europe), et il suppléé ses carences naturelles par des trouvailles techniques et intellectuelles. Les Sumériens, venus peut -être par la mer du golfe Arabo-persique, semblent avoir coupé les ponts avec leur patrie d’origine. Les Sémites en revanche s’enracinent dans un puissant arrière-monde, remontant jusqu’à la Syrie. Plus dynamiques, plus nombreux, constamment alimentés de sang frais, même s’ils semblent avoir été moins inventifs, ils « décollent » grâce à leur contact avec les Sumériens. Réciproquement, les Sumériens profitent de l’extraordinaire vitalité des Sémites. Il faut aussi compter sur d’autres Peuples, déjà présents sur les lieux, qui nous ont légué de nombreux noms propres tels que Lagash, Uruk, Ur. Nous sommes donc en présence d’une civilisation dynamique, composite. Le choc de l’écriture va la précipiter (dans le sens chimique du terme) dans un double mouvement : l’organisation d’une mythologie et celle, complémentaire, d’un certain esprit « scientifique », les deux se liant.

Les cités échangeaient ainsi les produits issus de leur système économique de production, notamment les textiles, contre des matières premières qui faisaient défaut dans le sud irakien, notamment le bois, les pierres précieuses et les métaux.
Le dense réseau des chenaux de l’Euphrate et du Tigre, qui formait au -IVè millénaire un ensemble unique, était la ligne de vie du pays de Sumer.
Alors que l’on avait affaire à une gestion très poussée dans le cadre des chefferies, on passe avec l’urbanisation à un contrôle de plus en plus absolu des productions et des échanges. Le terme gestion est plus neutre car il ne présume pas d’objectifs. L’idée d’organisation y est implicite et par-là même celle de prises de décision, au moins individuelles, voire au niveau du groupe, supposant alors une volonté ou un objectif communs. Le terme contrôle, quant à lui, contient l’idée d’objectifs à atteindre, de maîtrise, de domination et donc de pouvoir sur les choses ou les êtres. Le seigneur de la cité a alors quasiment un droit de propriété sur ses possessions, ses femmes, ses subordonnés. Le fait de disposer de gens, fidèles et dévoués, est un instrument de pouvoir efficace sur le reste de la société.


Dès le -IVè millénaire, à l’époque dite d’Uruk, la plaine alluviale est partagée en une série de petites principautés indépendantes que l’on appelle des cités-états parce que la population tend à se concentrer dans de vastes agglomérations à caractère urbain, même si la base économique reste fondamentalement agricole. Le passage au mode de vie urbain marque un changement profond. On voit apparaître alors des individus dont la fonction manuelle est masquée par l’activité verbale ou intellectuelle au sens le plus large : marchands, scribes, bientôt les prêtres.
La mutation décisive de l’urbanisation s’est produite avec le site d’Uruk (V-IV, vers -3 500) en basse Mésopotamie (du Sud). La ville est plus qu’une agglomération de maisons, de rues et de monuments. Elle s’étend sur près de 200 hectares, entourée d’une longue muraille de près de dix kilomètres (construite selon la légende par Gilgamesh lui-même), et abrite environ 40 à 50 000 personnes.

Dans un système fondé sur la concentration, la ville est un noyau humanisé, un paysage artificiel.
Une ville est un lieu où les habitants se considèrent comme des citadins. Derrière la boutade, il y a une réalité. De grosses agglomérations paysannes ne sont pas des villes : une cité est caractérisée par la diversité sociale de ses habitants. Ces citadins, comme ceux qui, autour de la ville, assurent sa subsistance, instaurent entre eux des relations d’un type nouveau : la cité est la tête et le centre d’un nouveau système social. Le monde « civilisé » (en terme étymologique) ne peut fonctionner sans ces cités : la ville est un centre de relations et de décisions où se rencontrent les humains, où s’échangent les marchandises et où se diffusent les idées. C’est l’endroit où se rassemblent des formes d’activités différenciées, se distinguant du village par le nombre des fonctions qu’elle remplit. C’est donc un système d’habitat particulier, concentré, qui permet à une société complexe de résoudre des problèmes spécifiques qui ne peuvent être réglés à l’échelon individuel ou familial.
Les relations de dépendance personnelle apparaissent comme antérieures à l’état et jouent un rôle fondamental dans son émergence. Il y a une différence colossale entre un citadin-citoyen et un parent (dans le cadre d’une chefferie lignagère) : la relation seigneur-citoyen est une relation totale, non partagée. Les parents sont des partenaires, avec des droits et des devoirs réciproques, tandis que dans le cas du citoyen, tout est dans la main du seigneur.
La seconde composante de cette relation est la fidélité. Nous voyons toujours la servitude comme une condition contrainte, pleine de ressentiment envers le maître. Ce n’est souvent pas vrai : les citoyens que l’on garde sont fidèles, les autres sont relégués auprès du bas Peuple. Le citoyen est donc souvent plus attaché à son maître que le subordonné libre ou le parent, car c’est à ce prix qu’il a une place, éventuellement importante, dans la société où il vit.
A Uruk V et IV (vers -3 500), de grandes constructions s’élèvent. Les plans dérivent de ceux de l’époque d’Obeid, mais les dimensions s’hypertrophient (jusqu’à 80 m de long), l’ornementation est recherchée (décor de niches et pilastres compliqués, parure de mosaïque). Ces bâtiments ne sont pas disposés au hasard, mais souvent groupés deux par deux et orientés les uns par rapport aux autres. La luxuriance du décor, en mosaïques de pierres et de cônes d’argile aux têtes de couleurs variées, frappe le visiteur. Les architectes tentèrent la mise au point de techniques nouvelles (ils utilisèrent parfois des briques de plâtre, qu’il faudrait appeler des parpaings). Ces essais en disent long sur la dynamique créatrice de l’époque.
Les critères d’une ville sont l’existence d’une architecture monumentale, de l’écriture, d’échanges à longue distance, témoins des caractères sociaux ou économiques attestant la réalité du fait urbain : population nombreuse, artisanat spécialisé, concentration de surplus de production entre les mains d’une autorité centrale, développement d’une hiérarchisation sociale et finalement existence d’un état se substituant peu à peu aux liens de parenté.
La ville, avant d’être une forme d’habitat spécifique, est un lieu où se tissent entre les gens des relations particulières, directement liées à l’ampleur de la population qui y habite.
Le corps social étant très vaste, des relations de voisinage s’ajoutent à celles, traditionnelles, de parenté et d’alliance (qui d’ailleurs se schématisent), et une part d’anonymat s’installe donc entre les gens. Surtout, l’ampleur de la population entraîne sa hiérarchisation, car l’appareil qui contrôle la société doit s’adapter à la nécessité de gérer des effectifs accrus.
Une élite héréditaire s’est dégagée peu à peu de la masse, au point de constituer un groupe relativement à part, dominé par un personnage plus important que les autres, et que l’on appelle le seigneur.
Ces élites (et les institutions qu’elles représentent) sont au cœur d’un immense mouvement de biens centripète (force attirant vers un point central), en raison de leur capacité à mobiliser de la main-d’œuvre, selon un système qui s’apparente plus à la corvée (travail non rémunéré imposé par un maître à ses dépendants, elle est un rouage essentiel du système politico-économique et tire son existence de l’absence de la monnaie à cette époque – inventée par Crésus au -VIè siècle, les sables aurifères de la rivière Pactole lui assurant une fortune colossale) qu’au tribut (se dit de ce qu’on est obligé d’accorder : contribution périodique en nature qu’un état impose à un peuple vaincu comme signe de la dépendance).
Leurs ressources leurs permettent de financer des travaux d’intérêt public (comme le développement du réseau d’irrigation), de doter leur ville de monuments exceptionnels, d’entretenir leurs dépendants, et bien sûr de subvenir à leurs propres besoins (vitaux ou futiles – mais « nécessaires » dans ce type de société – comme avec les biens de prestige).

A partir d’Uruk IV-III (vers -3 000), ainsi qu’à Suse (partie iranienne proche de la Mésopotamie), il existe un vrai dynamisme sur le plan architectural et dans le domaine des objets de luxe. La plupart des édifices d’Uruk IV sont de vastes salles dans lesquelles ont peut pénétrer de tous côtés : ils ressemblent plus à des bâtiments de réception ou d’audience qu’à des temples.
Tant sur les images de la glyptique (« écriture » iconographique) que sur les reliefs, une image nouvelle apparaît : celle du seigneur. Reconnaissable à son costume, il frappe par l’autorité qu’il manifeste : il domine des scènes, il dirige des défilés, il préside à des massacres de prisonniers, il « nourrit » des animaux (allusion probable au vieux mythe de la Maîtresse ou du Maître des animaux). Les destinées d’Uruk (l’imagerie est semblable à Suse) sont présidées par un seigneur, un « potentat » (cette dénomination s’applique lorsque les états n’avaient pas de constitution ou de code des lois qui décrivent les institutions auxquelles sont conférées les délégations de pouvoir dans les états modernes ; la structure étatique elle-même étant embryonnaire, on parlait de potentat). Mais il n’est nulle part engagé dans un culte, aucune figure divine ne paraît honorée.
Le sentiment de l’existence d’un monde supra-humain auquel les humains sont reliés est une forme de pensée spirituelle très ancienne. En revanche, l’attirance vers une dimension supérieure peuplée d’êtres identifiés et organisés en une pyramide de compétences garantissant le bon fonctionnement du monde, suppose l’existence d’une structure équivalente dans la société habitée par ce sentiment.
Dans le monde de l’Orient ancien, une telle structure cohérente voit le jour au cours des -Vè et -IVè millénaires. Cependant, malgré l’architecture, qui dénote l’apparition d’espaces liés à l’expression d’un pouvoir dont l’échelle dépasse celle de la simple chefferie, rien ne permet d’affirmer l’existence d’une monarchie et, en miroir, d’un panthéon. La religion est étroitement dépendante de l’organisation sociale et conçue sur le modèle de la société, elle ne sort pas des terreurs ni des seules psychologies individuelles : elle est une chose sociale !

Même si les mythes sont multiples, curieusement, quelles que soient leur origine, leurs récits évoquent toujours les mêmes images de départ : le vide, le désordre, l’indistinct, l’inerte ! Ce qui ne signifie pas le néant : pour les Anciens, le monde que nous connaissons est vide tout en étant quelque chose !
Qu’il s’agisse d’un abîme sans fond ou d’un océan sans limite (l’air et l’eau sont des éléments respectivement fluide et liquide qui suscitent par leur mobilité l’image d’un dieu capable d’apporter le mouvement et donc la vie, à la matière primordiale figée dans l’immobilité), c’est de cet espace primordial que va d’abord naître la matière. Quelles que soient les traditions, le monde naît du divin ! Le hasard, s’il existe, part d’un dieu créateur et y ramène : souvent, celui-ci jaillit d’un œuf, forme parfaite symbole de l’unité génératrice et réservoir illimité des possibles. Le véritable commencement du monde s’identifie à l’acte qui transforme la matière primordiale en cosmos. La procédure suit trois modèles : le premier fait référence à la procréation, à la génération sexuée ; le deuxième met l’accent sur le savoir-faire artisanal ; le troisième fait appel à la thèse du pouvoir, créateur de la parole divine.
Les dieux créateurs des premiers âges donnent tous naissance à des monstres. Les récits fondateurs n’imaginent pas d’emblée un monde parfait, mais un Univers en gestation où les premières créatures, symboles des éléments naturels (l’eau, la terre, le feu, la sécheresse, le froid, etc.) sont des dragons immondes. Ces monstres, souvenir peut-être des gros lézards de la préhistoire (le serpent est l’une des figures les plus fréquentes, pouvant se déplacer sur terre comme sur l’eau et grimper, logeant également sous terre, donc en rapport avec toutes les grandes forces naturelles), se disputent et s’entredévorent sous le regard agacé de leurs géniteurs, eux-mêmes repoussants.
La vision des premiers âges est toujours violente : le choc des éléments est symbolisé par le combat des enfants des dieux créateurs. Ils se querellent tant et si bruyamment, que le père décide de s’en débarrasser (comme les humains avec le Déluge). Mais l’un des fils le tue : le meurtre familial est l’une des constantes des mythes fondateurs, pour que puissent commencer, après le temps des monstres, l’organisation du monde et l’âge des humains ! En tuant le père, propriétaire exclusif du harem, le fils permet aux membres de la tribu de se partager les femmes et assurer ainsi leur descendance. Après le meurtre, acte fondateur par excellence, le père devient totem et donc tabou : nul ne peut le toucher ! Ainsi naît la loi, à travers un événement traumatique, fondateur du mythe.
Violence sans fin ? Non, nouvelle étape. Si un fils peut supprimer un dieu créateur, c’est qu’il jouit d’une qualité nouvelle, indispensable à l’organisation du monde : l’intelligence ! Le fils criminel est ainsi le plus « sage », et le plus « capable ». Libérés des forces brutes, les dieux « sapiens » peuvent organiser le ciel et la terre et préparer la venue de l’humain. Ces conceptions véhiculent l’idée que le créateur et sa création partagent la même essence !
Aux origines, les dieux vivaient et étaient comme des bêtes ; avec la création de l’humain, ils se civilisent, adoptent des manières de table, se nourrissent de mets panifiés et s’abreuvent de boissons fermentées : la création de l’humain est donc la marque de la naissance des dieux ! Cette dernière se fonde sur la division qui seule peut permettre l’établissement d’un ordre stable et définitif à partir d’un désordre qui confine à l’informe. Le monde naît ainsi de la tension entre l’unité et la division : sa mise en ordre peut soit aboutir à l’établissement d’un pouvoir qui se perpétue à l’aide de la violence et de la persuasion, soit elle est sans cesse remise en cause par un mouvement qui va de l’un au multiple et vice-versa. Souvent, les premières divinités naissant du chaos sont le résultat d’une reproduction non sexuée. Par la suite, lors du premier rapport sexuel créateur d’autres divinités, une forte proximité se crée : cette étreinte est beaucoup trop rapprochée, empêchant la venue au jour des enfants et arrêtant ainsi le processus de division en cours. Pour que ce processus reparte, il faut que le fils rompe l’union parentale par un acte d’une extrême violence, la castration du père, qui permettra l’établissement d’une bonne distance entre dieux et déesses : le masculin et le féminin sont alors bien définis ! Mais la distance instaurée risque de déclencher une réaction inverse (comme souvent, d’un extrême à l’autre), une séparation trop grande : lorsque le masculin et le féminin sont séparés, leur union devient en effet problématique. Un nouveau type de proximité entre les êtres est alors établi : au sexe vécu dans la violence va ainsi succéder l’Amour né de la persuasion ! Avec la castration, la sexualité n’est pas abolie (risquant alors d’entraîner la disparition de l’humanité), elle change d’allure ! Ce n’est plus la peur (souvent les hommes, ou les femmes, étaient échangés pour créer des réseaux d’alliance), mais le désir qui rapproche les sexes. De surcroît, dans le jeu du désir, les deux partenaires tiendront dans la relation amoureuse un rôle qui relèvera de leur initiative.
Pour autant, par le mariage, la femme est pour l’homme le seul moyen d’avoir des enfants et d’assurer ainsi une certaine forme d’immortalité. Mais pour nourrir sa famille, l’homme doit travailler la terre et récolter des céréales. L’espèce humaine peut donc se perpétuer, mais à la condition d’établir entre les hommes et les femmes des relations génératrices de maux associés à la mort et au travail. La lutte contre la mort exige que la femme souffre en enfantant, tandis que l’homme perd sa vie en travaillant. Mais une vie livrée au mal sans amnistie serait invivable. Heureusement, l’espoir de jours meilleurs est là, parce qu’il y a le mal, alors que sans possibilité d’échapper au mal il n’y a pas d’espoir. Les humains ont ainsi foi dans la loi qui ordonne et protège (pour ces humains d’ordre, rien ne les répugne plus que le chaos : le droit, la loi, la codification de toute démarche ont de fait valeur fondamentale), refusent l’individualisme qui affaiblit, sont proches de la nature qu’ils révèrent autant qu’ils craignent, mais ont surtout une forte volonté d’agir sur leur destin !

Les dieux apportent alors la civilisation, débarrassent l’humain des êtres monstrueux, fauves/rapaces et serpents, et mettent à sa disposition les animaux dont il peut se nourrir grâce à la chasse ou l’élevage, autant qu’ils enseignent la culture des végétaux.
Avec tous ces changements, on cherche un monde ouvert, à ordonner ! Et l’on commence par le plus simple : la communauté élémentaire, la famille, le clan, puis la cité. Ces entités assurent leur identité grâce à la généalogie que racontent les récits fondateurs : sont ainsi fondés l’origine, le rattachement à un territoire, la parenté, les liens d’amitié comme les rapports de haine ! Les sociétés polythéistes s’ordonnent et se limitent grâce aux mythes, qui les aident aussi à se problématiser. Essentiels sont les mythes de succession, qui, à travers l’ordre des dieux, nous amènent à l’ordre du monde.
A travers les mythes s’expriment aussi ce que ne peut connaître l’expérience humaine, le royaume des morts. Avec la partition annuelle du séjour d’une divinité (souvent féminine) en Enfer, on assiste alors à un compromis, organisant la relation entre le monde d’en-haut et celui d’en-bas, dans le souci de respecter à la fois l’intérêt des récoltes qui naissent de la terre et celui des morts qui y sont enterrés. Le cycle végétatif (pendant l’hiver, les graines sont sous la terre, invisibles et comme mortes ; au printemps, des tiges commencent à sortir, puis les plantes se forment et poussent avant d’être récoltées) associé à la vie humaine peut également alors faire naître l’espoir d’une survie de l’âme humaine, telle une graine (sachant que les humains vivent sur la terre en dérobant le grain dans le sol) : la vie ne se termine pas avec la mort, elle se poursuit à travers elle !

Tel le jardinier de la vie et l’organisateur de son pré carré, on remarque l’image du seigneur, souvent plus grand que les autres (selon une convention appelé à un long avenir). Il n’est pas symbolisé ou idéalisé, mais représenté de façon réaliste, humaine : c’est un personnage historique et non une idée ou un concept. Le fait qu’il apparaisse en même temps que des signes écrits, qui permettront plus tard le souvenir d’évènements historiques, n’est pas le fait du hasard. En ce sens, les représentations d’Uruk diffèrent de celles des époques antérieures. Ces nouveautés reflètent l’émergence des notables, dont on a vu l’esquisse dans la culture de Gawra, très peu éloignée dans le temps.
A Uruk, le centre de la cité est son cœur politique. L’Eanna est une acropole où se pressent les bâtiments prestigieux dus à la volonté de l’élite de la cité, dorénavant unie autour d’un seigneur reconnaissable. Sur cet emplacement se dressent de grandes constructions, hypertrophies des résidences d’audience de l’époque d’Obeid, plus grandes, plus ornées, plus spectaculaires, mais de même type. On y adjoint des formes architecturales nouvelles : salles à piliers, bâtiments labyrinthiques. Ils ont été construits parce que des seigneurs étaient en mesure de mobiliser à leur profit les ressources qui convergeaient vers eux. La hiérarchisation sociale, devenue pyramidale, a franchi un cap décisif : c’est cela finalement que désigne le mot urbanisation.
Les bâtiments de l’Eanna sont très ornés, ils sont forts accessibles (à travers de multiples entrées) : ils sont peut-être d’ordre rituel, mais d’autres sont des habitations ou des salles de réception dans la tradition obeidienne. C’est un ensemble palatial, mais en pièces éclatées : c’est plus le Kremlin que Versailles. C’est tout l’ensemble de l’Eanna qui est le palais d’Uruk (à l’origine, c’était un village ; sa fusion avec Kullab donna naissance à Uruk). Son maître, le seigneur, chef de la cité, garantit la prospérité du pays, la fertilité des plantes et des troupeaux, il nourrit – ou vivifie – les troupeaux.
Au sommet d’une élite qui en dépend (autant que le seigneur a besoin d’elle), le chef de la cité est à la tête de la société, c’est-à-dire de la ville et de sa région. L’élite qui gravite autour du seigneur se sépare de façon très marquée du reste de la population (il suffit d’observer la richesse de l’ornementation architecturale de l’Eanna). Cette élite exerce un pouvoir coercitif et les prisonniers qui sont attaché et qui gisent devant le seigneur ne sont pas forcément des étrangers (mais peut-être les premiers Contestataires de ce nouveau pouvoir, absolu). C’est l’avènement d’un pouvoir politique sur l’ensemble de la société et le pouvoir dispose de la force : là encore, l’urbanisation témoigne d’un bouleversement en profondeur. Uruk est ainsi le premier micro-état !

Dans le cadre de l’artisanat spécialisé, les céramiques peintes disparaissent au profit de poteries monochromes faites en série : ces nouvelles pièces, désormais fabriquées au tour (une des premières machine de l’humanité), marquent la disparition d’un mode d’expression reposant sur le décor peint. Ce développement des besoins d’ordre ostentatoire, lié à la hiérarchisation de la société (pour se démarquer des autres et en imposer, afin que les autres respectent l’autorité seigneuriale), favorise l’apparition d’artisans de haut niveau et encourage d’autant plus l’innovation que des mécanismes de mode, de surenchère, d’émulation renouvellent sans cesse la demande et la font toujours plus exigeante. Les artisans qui produisent pour l’élite mettent prioritairement en œuvre des matériaux nobles qui, n’étant pas disponibles dans le sud mésopotamien (d’où leur importance et leur prestige), doivent être importés de l’extérieur et souvent de régions très lointaines.
De façon à garder la maîtrise des gains et des dépenses, des techniques gestionnaires de plus en plus performantes sont mises au point : des sceaux-cylindres pour authentifier des scellements, des jetons diversifiés pour comptabiliser les marchandises les plus variées, et surtout l’écriture pour conserver la trace d’informations plus détaillées.
Au sein de quelques agglomérations apparaît l’écriture : la naissance de cet outil est liée à des soucis de classement et de gestion. C’est la première trace d’une administration encore embryonnaire : l’état, qui cherche à contrôler l’ensemble d’une société, en est là aux premières tentatives. L’écriture représente une révolution de l’esprit humain : il a d’abord fallu isoler la pensée, en faire une sorte d’objet reproductible par des pictogrammes, des images aide-mémoire. Cette opération est considérable.

L’écriture permet un travail absolument inédit jusque-là sur tout ce que l’humain peut se représenter, sur l’appréhension et la transmission des faits comme celles des idées. L’humain a maintenant sa pensée devant lui.
Au terme du processus de détachement du pictogramme de l’objet qu’il désigne, le système graphique devient une écriture de mots.
L’humain peut non seulement conserver par écrit la pensée, mais aussi consigner la parole et la langue. On ne se contente plus d’aide-mémoire : on peut informer et instruire. Par là même, une certaine conception de la science et du divin se trouvent bouleversées.
C’est ainsi à Uruk qu’on a retrouvé les premiers documents écrits : les plus anciennes tablettes d’argile recouvertes de signes d’écriture (sur lesquelles un chiffre est suivi d’un nom de personne, d’animal ou de denrée) ont été retrouvées à Uruk IV (vers -3 200). L’écriture est donc bien apparue en Mésopotamie du Sud, dernier stade d’une longue évolution, dans le but de transmettre un « compte » dans le temps (pain d’argile portant l’empreinte de jeton – pour définir l’objet et sa quantité –, et des sceaux – pour identifier le propriétaire). Pour conserver la mémoire d’opérations diverses (essentiellement économiques), on est passé d’une « écriture » en trois dimensions (jetons et leurs enveloppes), à une « écriture » en deux dimensions par impression de signes et de sceaux sur une surface plate.
A Uruk, ces systèmes comptables de la fin du -IVè millénaire débouchèrent sur la création d’une véritable écriture. C’est seulement là que les systèmes de comptabilité ont entraîné la création de signes qui accompagnent et précisent les chiffres. Il ne s’agit pas d’une notation figurative, encore moins d’un véritable langage écrit, mais de simples aide-mémoire (il faudra attendre des siècles avant qu’on invente un système graphique suffisamment souple et précis pour rendre compte des nuances infinies de la langue parlée).
On se contente de comptabiliser les entrées et sorties de biens divers dans le cadre d’une gestion simple, même si elle commence à recourir aux outils écrits. Une petite partie de la population éprouve le besoin de garder trace de quelques mouvements économiques par des signes permanents, se distinguant en cela du comportement du reste des habitants : l’élite maîtrise un outil dont la plupart des citadins n’ont pas besoin.

La ville sumérienne est au cœur d’un réseau de relations : c’est un centre économique lié à un arrière-pays avec lequel il entretient des relations multiples. A 900 km de là (à Habuba Kebira en Syrie, près d’Alep et de Mureybet), les Urukiens créèrent une nouvelle ville, sur les bords de l’Euphrate : c’est un parfait exemple d’un réseau urbain mis en place par les Urukiens dès le milieu du -IVè millénaire (mais qui ne vécut que 150 ans), au bénéfice de la Mésopotamie du Sud. Les Urukiens allaient chercher eux-mêmes les matériaux, en s’installant en Syrie du Nord sur des sites qui leur donnent accès aux gisements métallique d’Anatolie ou aux cèdres du Liban.
Le désert de Syrie est une terre aride, peuplée de nomades qui n’ont d’autres ressources, en cas de sécheresse, que de se tourner vers les terres luxuriantes. L’organisation de défenses de ce côté du territoire est donc primordiale.
Bien que facilité par la topographie, cette tâche nécessite la levée de fortifications et la création de patrouilles sur une assez longue bande. En effet, vu la nature du danger, des razzias, il fallait pouvoir stopper les pillards lors de leur avancée, et éventuellement les intercepter lors de leur retour.
Une telle logistique étant lourde à porter, la solution fut l’implantation de colonies, chargées, en échange de terres, de la surveillance de la frontière. Les forteresses protégeaient les colons, les points d’eau, les routes commerciales, servaient de relais ou de villes administratives. Cette solution permettait de plus de résorber l’excédent de population résultant de la prospérité de territoires unifiés.
Habuba Kariba était le plus grand établissement d’une série d’installations urukéennes dans la moyenne vallée de l’Euphrate. Ces établissements, à l’écart du cours majeur du fleuve pour les protéger des crues, permettait de contrôler et d’exploiter la vallée : on y cultivait surtout les terres basses, et celles du plateau quand les pluies le permettaient. Les établissements contrôlaient aussi la circulation des biens et des personnes le long du fleuve.

L’agglomération d’origine (environ 6 ha) occupait une étroite bande de terrain sur l’ancienne terrasse du fleuve, entre le lit et le plateau désertique occidental. En une seconde phase, la ville s’entoura d’un rempart régulier (de 3 m d’épaisseurs et renforcé tous les 14 m par des bastions), implanté à l’ouest de la cité (donc pour se protéger des attaques venant du désert, pas des crues ou de navigateurs arrivant par le fleuve). Il s’agissait d’un ample projet, qui nécessitait une coordination des efforts.
La ville recouvre alors une dizaine d’hectares. Enfin, en une dernière phase, elle atteint son extension maximum (22 ha) : en 150 ans, la surface de la ville n’a cessé de croître, de manière exponentielle puisqu’au terme de deux phase d’expansion la ville a presque quadruplé de surface. Un tel développement ne peut s’expliquer que par l’arrivée de vagues de colons successives, ce qui souligne l’ampleur de la colonisation urukienne de la région, surtout que cette ville-là n’était pas la seule colonie ni la plus importante.
La phase 1 correspond à la fondation de la nouvelle colonie dans une région encore stable. Une fois le site fermement établi, celui-ci se développe normalement (à proximité des portes de la ville se regroupent des ateliers). La croissance urbaine de la phase 3, faisant illusion, correspond au déclin de l’activité régionale (en crise depuis la phase 2 avec la construction du rempart), annonçant l’abandon prochain de la ville et la fin de l’aventure coloniale urukienne. La croissance urbaine de la phase 3 avait été alimentée par le repli de la population rurale, voire même d’une colonie voisine, sur la ville. Sûrement à la suite de graves conflits avec les locaux ne voulant pas subir ce système nouveau car citadin (et tout ce que cela implique en terme politique et économique), le site est abandonné de manière totale et subit (mais calmement, pas déserté dans la hâte), il ne sera jamais réoccupé.
La maison type de Habuba Kebira est à la croisée de deux traditions architecturales : issue du plan tripartite obeidien, elle marque pourtant une étape importante en direction de la maison urbaine sumérienne du -IIIè millénaire, centrée sur une cour intérieure, en adaptant l’habitat au milieu urbain. Beaucoup plus grande que les maisons obeidiennes du nord de la Mésopotamie (400 m2 et certaines atteignent 1 000 m2), elle marque le repliement de la maison sur elle-même, autour d’une cour intérieure, privée, et l’apparition d’espaces destinés à la réception de visiteurs, ce qui implique des comportements nouveaux, plus individualistes, en un mot, plus urbains. Avec Habuba Kebira, c’est la maison de ville que l’on voit naître.
Dans la partie sud de la ville, sur une colline artificielle (tell), sont regroupés plusieurs bâtiments formant un ensemble, proche de celui d’Uruk. Une résidence tripartite, à l’est, borde une grande cour, il est flanqué d’un magasin renfermant des rangées de grandes jarres. Le long de la cour, à l’ouest, une autre résidence, un peu plus vaste que la première, est construite sur le même plan. Au sud de la cour se trouve un bâtiment de plan original. Enfin, au nord de cet ensemble, fut adjoint un quatrième édifice plus petit : les murs de la salle sont ornés de doubles niches très élaborées. L’ensemble monumental présente donc trois phases de développement, qui coïncident avec celles de la ville.
Ces résidences, serrées les unes contre les autres, mis en évidence par la terrasses qui les supporte et leur permet de dominer les autres constructions, n’ont livré aucun matériel religieux. Ces édifices respectent le plan tripartite des maisons, mais les dimensions, les niches des murs, la terrasse sont là pour témoigner du statut spécial des occupants. L’ensemble de ces bâtiments disposés autour d’une cour correspond à la résidence du chef de la ville et aux salles nécessaires pour recevoir les chefs des grandes familles qui habitant la bourgade : les bourgeois (les notables du bourg) se rencontrent chez leur chef.
Même si la cité est assez petite (avec environ 1 500 personnes à son apogée), elle est l’exemple le plus ancien d’une ville au sens strict du terme, car ce n’est pas le nombre de la population qui fait la ville, mais la structure sociale des habitants !

On retrouve l’expansion de la civilisation d’Uruk, sur le long de l’Euphrate (en Syrie, au-delà de la frontière syro-turque), jusqu’aux sources du Tigre (dans le Taurus anatolien), mais aussi dans les confins iraniens (par-delà le Zagros, en bordure du désert central).
Qu’allaient donc chercher si loin les Urukiens de la basse Mésopotamie ? Faut-il parler d’un « système-monde urukien » sur le modèle de la colonisation européenne du XIXè siècle, dans lequel des cités sud-mésopotamiennes auraient mis à contribution, voire exploité, des chefferies locales qui n’accéderont que plus tard au stade urbain ? Les populations urbaines, socialement plus développées, auraient-elles, en conséquence de l’urbanisation, éprouvé des besoins particuliers, par exemple en matières premières (si possible de luxe), dont des régions moins développées n’avaient que faire ? On a relevé à Habuba Kebira des objets de nature exotique (ou étrangère) : vases d’albâtres d’un type connu à Suse, des fusaïoles (nécessaire au tissage : il servait de poids au fuseau, permettait de maintenir la régularité de la rotation et empêchait la laine de tomber du fuseau pendant le filage) en pierre rouge originaire du Taurus, des jarres de type levantin, des vases anatoliens, des céramiques palestiniennes et même égyptiennes (l’art égyptien prédynastique de Nagada II-III, vers -3 300/-3 100, à la veille de la fondation de la monarchie, trahit des influences thématiques mésopotamiennes, alors que les Urukiens allaient y chercher de l’or dès -4 500). Est-ce suffisant pour faire de Habuba Kebira et des bourgades semblables des postes commerciaux fonctionnant au bénéfice des grandes cités mésopotamiennes ? Mais sinon comment expliquer ces créations de réseaux urukiens ? Et comment rendre compte de ce qui ressemble bien à un écroulement du système à la fin de l’Uruk récent ?

Si l’économie-monde a précédé le capitalisme, il convient de se demander comment a pu fonctionner aussi tôt un système économique unissant plusieurs sociétés différentes, interdépendantes bien que d’un niveau de développement inégal, sur un espace d’échelle continentale. En théorie, il faut un ou plusieurs centres moteurs exprimant loin une demande en produits non disponibles sur place, des nœuds intermédiaires pour relayer ce trafic sur d’aussi longues distances et un système d’échange performant malgré l’absence de monnaie.
Un système d’échange souple et efficace est en place depuis bien longtemps. Il s’agit de l’échange de dons que l’on appelle plus couramment l’économie des biens de prestige. Comme elle en précède largement la mise en place, l’économie des biens de prestige ne suffit pas pour que se forme une économie-monde précapitaliste. Celle-ci exige aussi une hiérarchie de partenaires ordonnés spatialement. Cette forme de centralisation politique, économique et démographique, basée sur la cité, a logiquement engendré un élargissement progressif de l’aire d’acquisition, non seulement pour la subsistance de ces concentrations humaines, mais aussi pour bien d’autres commodités plus sociales que strictement économiques : artistiques, architecturales, artisanales, etc.
Les biens de prestige avaient modifié, par leur simple présence, l’organisation politique des autres communautés, plus ou moins civilisées. Elles renforcèrent leur coordination en se hiérarchisant afin de mieux tirer avantage de la demande : c’est une adaptation des formes locales à des conditions économiques créées par les centres urbains et intégrant un monde de plus en plus vaste.

Certains de ces sites, créés de toutes pièces, sont de véritables colonies où des gens originaires du sud reproduisent le mode de vie qui leur est propre, à côté de populations locales bien moins développées (mais tant mieux pour elles). Les matériaux exotiques extraits ou échangés aux confins du réseau sont drainés vers ces centres de transit, puis convoyés vers les cités commanditaires, à travers une série de gîtes d’étape.
Si l’investissement est aussi lourd, c’est que la forme de circulation à longue distance qui avait cours jusque-là, procédant de proche en proche au gré de multiples intermédiaires, n’autorisait ni la régularité, ni l’ampleur du flux dont les Urukiens ont « besoin ». L’ensemble du système est mis en place et entretenu (ce qui implique l’invention de la diplomatie interrégionale) par les élites des micro-états sud-mésopotamiennes qui, seuls, ont l’autorité propre à mobiliser les énergies, les moyens d’organiser et de financer des projets d’une telle ampleur. Les notables qui tiennent les rennes du pouvoir sont en situation de monopole, et l’acquisition de produits exotiques ne dépend en rien de particuliers qui tenteraient leur chance au loin dans l’espoir de s’enrichir. La libre entreprise n’a pas encore été inventée, et l’on n’est pas dans une logique économique : les biens ainsi acheminés ne dégagent aucun profit, et d’ailleurs ne sont pas destinés à gagner l’ensemble du corps social. Leur diffusion dépend entièrement de l’élite qui contrôle à la fois leur approvisionnement et les spécialistes chargés d’assurer leur retraitement, ce qui permet d’éviter, ou au moins de retarder, l’usure des marques ostentatoires (qui tôt ou tard, sous une forme ou une autre, gagnent le grand public).

La ville effectue ce qu’elle symbolise : outils de gestion nouveaux, dynamisme expansionniste, humanisation soudaine des représentations figurées (amenant les dieux à sa suite). En fin de période, des objets mobilisent l’image, principalement destinés à exalter le pouvoir seigneurial : le vassal, ou le fidèle, s’en remet à la foi et aux ordres de son souverain seigneur ou dieu, où il combattra pour lui et le suivra en tout.
Au même moment, de vastes bâtiments émergent, parfois ornés de manière recherchée : l’art est devenu propagande, aux seules fins de pouvoir, non plus accessible au commun des mortels. A cette époque apparaissent définitivement des représentations humaines « enfin » réalistes : la révolution urbaine est une révolution humaniste en ce sens que l’humain, enfin reconnaissable (alors que la femme et son principe naturel reproducteur l’est plus ou moins depuis les Vénus préhistoriques de -35 000 environ, en Europe), s’assure dans le monde des représentations figurées la place éminente qu’il ne quittera plus et qu’aucune figurine néolithique n’avait occupée à ce degré. Sur ce point aussi cette époque marque une rupture. L’anthropomorphisme des représentations figurées permet l’avancée notable des conceptions religieuses. La charnière du -IVè au -IIIè millénaire est l’époque où s’élaborent les premières esquisses théologiques et où sont définies les premières figures divines.

A l’intérieur des bâtiments résidentiels, des temples juxtaposés apparaissent également (et pour la première fois), pour matérialiser la présence divine et fournir ainsi une référence indiscutable (grand juge qui justifie et ordonne les actes du seigneur). Seigneurs régnants ou princes écartés de la succession, ils sont de la race des nobles, et nobles légitimes en raison de leurs qualités hors du commun. Honorés, glorifiés, riches et puissants. Ce sont ces seuls seigneurs qui sont comme des dieux. Et s’ils sont comme des dieux, c’est aussi que les dieux sont comme des seigneurs. Eux aussi sont honorés, glorifiés, tout comme le sont les rois, puissants mais plus que les seigneurs.
L’existence de pratiques spirituelles est attestée depuis les débuts de la sédentarisation. Mais le temple, tel qu’on le connaît en Mésopotamie à l’époque historique, n’émerge qu’à Eridu (puis Uruk) dans le courant du -Vè millénaire. Il y eut certes des lieux de culte auparavant, mais, sous sa forme construite, le temple apparaît comme un phénomène strictement lié à la cité. Le temple est le lieu où le dieu a choisi d’habiter et où se réalise le service que les humains lui doivent, puisque tel est le destin de l’humanité. Composé d’un podium (emplacement du trône divin), d’une table ou autel d’offrande et d’une porte d’accès (ou vestibule) qui assure la relation entre le lieu sacré et l’extérieur profane, cette organisation ternaire implique une progression du profane vers le sacré qui, en guidant le service du dieu, symbolise la démarche humaine vers l’absolu. Le temple est donc davantage un lieu de vie qu’un lieu d’adoration. Ainsi, même si il existe plusieurs degrés de complexité et de mode de construction, pour partie signes d’une certaine évolution de l’importance spatiale du temple au sein même de la cité, cela ne modifie en rien le principe de base du culte, ni les constituants fondamentaux du temple tels qu’ils étaient établis dès l’origine.
Les prêtres ne jouent qu’un rôle politique subalterne ou indirect. La séparation du palais et du temple est une règle d’or : ou bien ils sont séparés et relativement éloignés l’un de l’autre, ou bien ils sont juxtaposés, mais jamais ils ne se mélangent ! Le pouvoir temporel s’exerçait depuis le Néolithique dans les villages, puis dans les bourgs, et n’a certainement subi aucune éclipse. La maison tripartite, élaborée dès l’origine du Néolithique et que l’on retrouve partout dans le Proche-Orient, est la maison commune du chef et de son clan. Le principe en est simple : au rez-de-chaussée les réserves et les communs, éventuellement les ateliers, à l’étage l’habitat et le séjour des humains.
A l’époque d’Uruk, le mode tripartite reste en usage, mais il s’agrandit considérablement et donne naissance à des ensembles de grandes dimensions auxquels s’ajoutent parfois des dépendances. C’est seulement durant la génération des palais de l’époque amorrite (vers
-2 000 à -1 600) que la présence d’une salle du trône s’impose, après de nombreuses complexifications de l’architecture. Contrairement aux premières théories, temples et palais ont chacun pour leur part poursuivi une route autonome dès le début et tout au long de l’histoire syro-mésopotamienne. Il n’y avait pas de confusion des pouvoirs, malgré la tentative de divinisation du personnage royal à l’époque d’Akkad et dans les siècles qui ont suivi, mais elle montre clairement que la tentation d’une divinisation du pouvoir royal, toujours sous-jacente, était contenue dans les premières institutions. Dans la nature sacerdotale de la royauté assyrienne, le roi, grand prêtre du dieu Assur, ne pouvait prendre la place du dieu !

Les prêtres jouaient-ils un rôle économique en gérant de grands domaines qui servaient à assurer le culte et l’entretien du clergé ? Ce rôle était essentiel : il existait des centres administratifs liés aux temples, parfaitement organisés.
La tâche dont est investie l’humanité, selon les anciens Mésopotamiens, est de faire durer le monde. Elle s’en acquitte principalement par ses actes de dévotion, lesquels, pour être efficaces, nécessitent un personnel stable. Celui-ci exerce sa compétence dans des temples qui sont autant de grands complexes économiques et dans lesquels les dieux demeurent en maîtres. On entendra donc par clergé non pas les seuls agents du culte mais aussi tous les agents administratifs et domestiques.
La plus haute fonction cultuelle est détenue par un grand prêtre lorsqu’il s’agit d’une déesse, une grande prêtresse dans le cas d’un dieu. Les activités de certains membres du clergé sont associées à la sphère du savoir et de l’écriture. Elles exigent donc, contrairement aux autres, des connaissances approfondies. La transmission du savoir est donc l’une des préoccupations de ces sages et théologiens et l’enseignement des scribes est très largement le fait du clergé, généralement à leur domicile. Quant au statut des personnes, on retient le principe de l’hérédité des charges, les mêmes fonctions restant fréquemment l’apanage d’une même famille pendant des générations (histoire d’apaiser les tensions : les familles dépossédées du pouvoir politique ont en compensation le pouvoir religieux, équivalent voire éventuellement supérieur, car si on n’apprécie pas le roi, on aime toujours les dieux).
Le roi se consacre à l’accomplissement d’un certain nombre de rituels qui lui sont réservés. Il prend l’initiative de fonder les temples.
Les divinités mésopotamiennes demandent à être nourries, abreuvées, baignées, parfumées, habillées, promenées et distraites, le culte qui leur était rendu ressemblant à un service royal.


L’époque proto-urbaine (-3 700 à -2 900) constitue un tournant majeur de l’Histoire. L’émergence de la civilisation urbaine au -IVè millénaire s’accompagne d’une complexité croissante des liens sociaux et d’une transformation de l’exercice du pouvoir.
Ces époques du -IVè et -IIIè millénaire voient donc la mise en place des principaux fondements de l’idéologie royale orientale, où la dialectique qui s’instaure entre les mondes terrestres et divins passe par la personnalité du souverain. Dès l’époque proto-urbaine, la royauté contient les germes de la divinisation, lesquels vont s’affirmer avec l’empire d’Akkad, puis tout au long des deux millénaires qui suivent. Mais, si la divinisation du souverain fut acquise à certaines époques, elle ne le conduisit jamais à ce que la nature du roi ne changeât : le roi, un mortel, demeure un intermédiaire entre deux mondes, ce que confirment à la fois les titulatures, les images et les rites.
Deux mondes bien définis, celui des dieux et celui des rois, coexistent dans la cité (pas de pouvoir religieux dominé par des prêtres ou des « rois-prêtres », encore moins de démocratie primitive). Une attitude humaine envers les dieux prend pour modèle un rapport social entre les humains et dont les puissances surnaturelles étaient tout d’abord totalement absentes. Les dieux sont à la fois pareils et supérieurs à nous : les divinités ont donc été imaginées comme un reflet surexalté du pouvoir politique. Ainsi, pour se les figurer, on eu recours au visage, non des humains du commun, mais des spécimens les plus excellents et les plus accomplis pris dans la classe des tenants du pouvoir politique. Et cette conception a dû évoluer parallèlement à l’évolution du pouvoir politique. Les héros, les seigneurs, sont « des dieux parmi les humains ». Ce ne sont ni des demi-dieux, ni des dieux qui seraient descendus parmi les humains. Ce sont des humains, mais qui sont comme des dieux parmi les humains : ils sont incomparablement supérieurs au commun des mortels. Ce commun, ce sont tous ceux qui se battent aux côtés des héros, qui vont à pied, tandis que les héros vont en char, et qui meurent par centaines, sans que l’on en parle, sans que l’on décline leur identité, tandis que chaque combat se centre sur le héros qui annonce longuement ses titres de gloire avant d’affronter un adversaire à sa hauteur, un autre héros.
Bientôt les textes permettront d’entrevoir l’existence de divinités conçues elles-mêmes à l’image de l’humain (idéalisée, mais naturelle dans ses contradictions : les dieux sont autant Amour/Paix que haine/guerre, comme les humains/animaux). Avec l’écriture et par conséquent du temps historique, c’est le temps de l’humain qui apparaît.
Ces « avancées » se feront sentir, à des degrés divers, sur l’ensemble de l’Orient. Si la plupart des traits évoqués étaient en gestation, comme toujours, dans les époques antérieures, leur fusion assez subite fait de cette époque une étape cruciale du développement du monde oriental.

Les micro-états urukiens, par leur prospérité, par leur exubérance, représentent l’apogée de la civilisation mésopotamienne, et servent de modèle aux cultures qu’elles côtoient.
En dépit de leurs conflits, ces micro-états étaient liés entre eux par un sens profond de leur unité culturelle, matérialisée par l’usage de l’écriture et par une langue, le sumérien.
Ainsi, il existait vers -3 000 un sceau sur lequel étaient gravés les symboles des principales villes, expression d’une ligue qui contrôlait la circulation de certains produits.
Par-delà l’appartenance à une communauté politique, les Sumériens conçurent une vision ethnocentrique du monde, nourrie par un sens marqué de leur identité (eux qui n’étaient pas « chez eux », entourés qu’ils étaient de Sémites) et par l’idée que le reste du monde était destiné par les dieux à ravitailler leurs cités.
Les micro-états du -IVè millénaire sont florissants, mais leur dynamisme même fini par rendre leurs intérêts antagonistes, tant dans la plaine alluviale que dans leurs réseaux lointains.
Les colons syriens sont rappelés par leurs cités-mères, soucieuse de regrouper leurs forces pour s’entre-déchirer. C’est le début d’une longue phase de conflit, marquée par le recul momentané de l’influence sud-mésopotamienne sur les régions avoisinantes, où les particularismes locaux réapparaissent et se renforcent.
Les micro-états sémites (et non sumériens qui se font des guerres à outrance), depuis Kish au sud jusqu’aux grands sites de la Diyala à l’est, créent des forteresses pour garder la route qui leur permet d’obtenir du cuivre du plateau iranien, et reprennent à leur compte des contacts avec la Mésopotamie du Nord.
En Syrie du Nord, comme sur le plateau iranien, l’échange suscite des mécanismes d’évolution secondaire, en ce sens que les communautés locales se regroupent et s’organisent pour tirer partie de la demande mésopotamienne (et des autres). Dans le domaine de l’écriture naissante, les tablettes « proto-élamites » correspondent à ce même stade du processus de développement de l’écriture que représentent, en basse Mésopotamie, les tablettes « proto-sumériennes », avec cette différence que, en Iran, les tablettes se rencontrent déjà sur l’ensemble du plateau (ce serait donc là qu’il faudrait voir la naissance de l’écriture). En somme, le développement culturel du plateau iranien n’est ni en retard ni tributaire de celui de la basse Mésopotamie, ce serait même plutôt le contraire (dans une certaine mesure).
Les sites périphériques qui se constituent ou s’amplifient alors servent d’intermédiaires (sur la route des métaux précieux d’Anatolie, celle du lapis-lazuli d’Afghanistan), mais peuvent à l’occasion développer leur propre production, comme celle des vases en pierre du plateau iranien.
Celle-ci est d’abord destinée à l’exportation, mais, parce qu’elle est valorisée, et parce que les communautés impliquées dans l’échange tendent à se hiérarchiser, les mêmes objets en viennent à être consommés localement.

Au début du -IIIè millénaire (vers -3 000), la disparition des « colonies » urukiennes le long de l’Euphrate et du Tigre et la réorientation de la Susiane vers les hauts plateaux iraniens (plutôt que vers la Mésopotamie du Sud) ne sont en rien une crise de la ville. Au contraire, la Mésopotamie est entrée définitivement dans le monde des cités. Les pays voisins y entreront à leur tour et à leur rythme, à commencer par la Syrie voisine. Peu à peu se met en place le monde des micro-états, dont Uruk était la préfiguration.
En ne parlant que de l’Orient, l’époque d’Uruk, entre Préhistoire et Histoire, est une phase fondatrice dont les ébranlements se firent sentir loin.

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20 juillet 2009 1 20 /07 /juillet /2009 09:52

L'âge des chefferies dans un monde globalisé
Télécharger le fichier : 09-Les aubes des dogmes et leurs Contestations.pdf


De manière significative, en Palestine et Mésopotamie, on observe du -VIè au -IVè millénaire une modification des rapports sociaux et l’émergence d’une classe de chefs locaux. Les sociétés néolithiques étant des sociétés de production, le contrôle des ressources fut une préoccupation quotidienne.
Pour désigner ces sociétés plus complexes que de simples communautés villageoises, le terme de chefferie est approprié : le pouvoir de décision est désormais assumé par quelques individus, sous l’égide d’un chef, dont les liens avec la société qu’il gouverne sont souvent instables. Le statut de chef ne se transmet pas nécessairement aux héritiers naturels et les chefferies peuvent être provisoires. Pour dire les choses autrement, la gestion du corps social, plus centralisée, passe par des intermédiaires, pour la seule raison que la population est plus large.
Dans ces régions privilégiées (en terme de ressources, de tous genres) se constitue alors le milieu économique et social au sein duquel apparaîtront, de manière assez soudaine à la fin du -IVè millénaire (vers -3 000), les agglomérations urbaines.
Chaque région d’Orient a marché de son propre pas et selon son rythme. On n’est pas passé d’un seul coup et partout en même temps du stade du village, plus ou moins autarcique (en vase « clos ») et plutôt Egalitaire, à celui de la chefferie.

Le mouton domestique est présent, à Ramad (Syrie), dès -6 500. Deux siècles plus tard, il a atteint le sud de la Jordanie. Vers -4 500, grâce à lui, le peuplement a gagné les zones semi-arides jusqu’alors peu habitées. Bénéficiant d’une mobilité supérieure, des pasteurs, en liaison avec des villageois plus stables (tels que ceux d’Ain Ghazal ou Basta), sont en mesure d’exploiter des zones semi-désertiques. Dans le Levant méridional cohabitent désormais des sédentaires vivant en village et des pasteurs habitant sous la tente. La Genèse fait de Jacob et d’Esaü des jumeaux, reflétant la symbiose de ces deux activités, rivales mais complémentaires.

De -4 500 à -3 500 se développe la culture plus élaborée de Ghassoul. Ces habitants de Palestine savent tirer parti d’un milieu géographique difficile, même si la région devait être plutôt marécageuse, avec une moyenne de précipitation plus élevée qu’aujourd’hui. Ils y cultivent du blé, de l’orge, des dattes, des oignons, des lentilles. L’olivier n’a jamais poussé sous ce climat et donc les olives qu’ils consommaient devaient venir d’ailleurs. En revanche, le cochon (domestiqué tout comme la chèvre et le mouton, puis le bœuf) est un habitant naturel des zones marécageuses. Partout, des barattes en terre cuite prouvent qu’on sait exploiter les ressources laitières (de brebis ou de chèvre).
Les villages ghassouliens sont plus grands que ceux des époques précédentes : la plupart dépassent 8 ha (Ghassoul 20 ha), à comparer aux 2 ha en moyenne des sites du Néolithique récent du Néguev.
Les habitats diffèrent selon les régions : sur le plateau du Golan, les maisons rectangulaires à une seule pièce, sont construites en blocs de lave et disposées en longues rangées ; à Ghassoul, elles sont serrées les unes contre les autres et mesurent en moyenne 3,5 à 12 m ; dans la vallée du Jourdain il existe une ferme ghassoulienne avec maison et cour clôturée.

Quelques sépultures ghassouliennes sont enfouies sous le sol des maisons ou à proximité des habitats. Le cimetière de Shiqmim (plus grand village ghassouliens du Néguev sud, avec 9,5 ha de superficie), constitué de coffres en pierre ou d’installations circulaires de deux ou trois mètres de diamètre, occupe 8 ha. A Ghassoul, un champ de dolmens et de coffres de pierre voisin est contemporain. Sur la côte, on déposait dans des chambres creusées dans la roche tendre des ossuaires de terre cuite ou de pierre, en forme de petits coffres fermés (certains sont en forme de maison ou d’animal). Ces « boîtes à ossements » sont des inhumations secondaires (après que les corps aient été donné en pâture aux vautours ou autres êtres psychopompes : littéralement « guides des âmes », ils sont les conducteurs des âmes des morts – guide ou passeur –, les guidant dans la nuit de la mort ; beaucoup de croyances et de religions possèdent des esprits, des déités, des démons ou des anges qui ont la tâche d’escorter les âmes récemment décédées, en somme de laisser les vivants tranquilles en allant vers l’autre monde ; ils sont souvent associés avec des animaux tels que les chevaux, les corbeaux, les chiens, les chouettes, les moineaux ou encore les dauphins).

Dès la fin du -Vè millénaire, à En Gedi, sur la rive occidentale de la mer Morte, il existe un enclos (couvrant 600 m2) isolé, sans lien avec le moindre habitat : il comprend un vestibule d’entrée, une petite pièce rectangulaire et une grande pièce barlongue de 5 x 20, m réunis par un mur commun. Aux deux extrémités de la grande pièce, des bassins contenaient des cendres et des ossements brûlés ainsi que des tessons et fragments de coupes sur pied, une installation circulaire de 3 m de diamètre occupe le centre de l’espace.
Cet aménagement éloigné de tout village ne peut être qu’un temple ou lieu de pèlerinage, desservant la zone qui l’entoure, en même temps que lieu de rassemblement des tribus de la région.
La Palestine est divisée en entités contrôlant chacune un territoire. Le long des torrents du Néguev septentrional, sur soixante-dix sites chalcolithiques, une trentaine sont des villages à maisons rectangulaires (certains sont vastes – plus de 8 ha –, d’autres ne sont que de petits hameaux de 0,2 à 5 ha). Les lieux de culte éparpillés ça et là prennent alors tout leur sens. En Gedi, Ghassoul, Gilat sont les centres d’entités régionales, et les nécropoles la marque de l’occupation d’un territoire par des populations pastorales, qui le parcourent sans s’y attarder.

La Palestine ghassoulienne voit fleurir des objets dépourvus de caractère utilitaire : figurines de pierre ou d’ivoire (d’hippopotame), vases anthropomorphe et zoomorphes, galets coloriés, ou « supports à offrande » en basalte. Il existe ainsi des ateliers de taille du silex spécialisés, les uns dans la fabrication de micro-perçoirs (pour artisans de bijoux et statues), d’autres dans celle de grattoirs ou de lames de faucille.
On a vu dans la métallurgie naissante (assez répandue en Palestine) une réponse à une demande d’objets plus symboliques qu’usuels, destinés à souligner les différences plutôt qu’à faire partie de la panoplie de chacun. La compétence technique requise (le cuivre fond à 1083 °C) témoigne d’un savoir-faire que peu maîtrisent. Le travail du cuivre n’est pas une activité domestique banale, contrairement à la fabrication de poterie. Il faut se procurer du minerai, le transformer en métal, couler et produire des objets dont le « coût », par conséquent, en fait des objets rares destinés à un usage hors du commun. Ainsi, les sites ghassouliens de la région de Beersheba sont à 150 km des gisements de cuivre les plus proches, et d’autres trouvailles, de par leur qualité exceptionnelle, ont peut-être mérité un minerai provenant du lointain Caucase. Certains ont-ils été fabriqués sur place par des artisans métallurgistes itinérants ou sont-ils importés ?
Il faut d’ailleurs noter qu’Arslan Tepe (au bord de l’Euphrate) devient la métropole du cuivre : dans la résidence du chef local furent trouvés des sceaux en argile servant de « bulletins de livraisons » pour les métaux vendus, attestant ainsi la première forme de transaction purement commerciale.
Le cuivre n’est pas seul en cause : dans la grotte de Nahal Qanah, dans les collines de Samarie occidentale, des sépultures à ossuaire ghassouliennes renfermaient huit anneaux d’or (entre 88 et 165 g chacun, étant des lingots plutôt que des bracelets), les plus anciens objets en or retrouvés au Levant. Coulé et martelé, l’or peut venir de Nubie ou du désert oriental de Haute Egypte (du sud).
Faut-il voir dans cette métallurgie si élaborée l’indicateur d’une transformation sociale profonde ? Entre -4 500 et -3 500, les sociétés néolithiques palestiniennes évoluent-elles en chefferies regroupant une élite, disposant des symboles de son pouvoir, et la population qui l’entretient ?
Toujours est-il que le cuivre, produit en plus grande quantité, est conditionné en lingots et sert alors aussi de monnaie : à dos d’âne, commence alors véritablement le commerce (non plus pour des notions d’échanges sociaux, mais uniquement pour l’enrichissement matériel au sens strict) vers l’Egypte, Gaza ou le désert de Néguev. Ceci permet de répandre la connaissance de la métallurgie.

Le Chalcolithique palestinien témoigne d’une organisation économique et sociale particulière.
Les villages produisent des céréales, parfois à l’aide de systèmes de micro-barrages destinés à retenir l’humidité, voire de vastes systèmes de citernes et de canaux (comme à Jawa, dans le Désert Noir de Jordanie). On y élève également des moutons, chèvres, porcs et bœufs. La chasse (aux gazelles et aux cervidés) a perdu de son importance.
La taille des troupeaux augmente vite, pour les besoins d’obtenir des produits « secondaires » ou dérivés que les animaux fournissent à condition de rester vivants (le lait et la force de travail).
Ces observations confirment la mise en place d’un pastoralisme spécialisé, complémentaire de la production agricole. Les troupeaux de petit bétail parcourent la steppe pendant l’époque de la croissance des récoltes. Les pasteurs peuvent ainsi exploiter des zones semi-désertiques et en tirer des moyens de subsistance, à condition d’être assez souples pour suivre les troupeaux. L’élevage des chèvres et des moutons sur une grande échelle est une adaptation récente, la naissance d’un nouveau mode de vie adapté à ces zones climatiques et appelé à un grand avenir dans la région.
Un système socio-économique cohérent se met en place durant le Chalcolithique palestinien, premier chapitre de la longue histoire d’une collaboration indispensable mais souvent mouvementée entre les sociétés agricoles sédentaires et les sociétés pastorales nomades.

L’organisation sociale s’achemine donc vers un niveau plus complexe durant le Néolithique : une élite dirigeante restreinte se dégage. On y voit l’apparition d’une société déjà hiérarchisée, même de façon embryonnaire, qui encadre et structure les populations. Shiqmim est un des plus grands villages de l’époque en Palestine occidentale : ses 9,5 ha rassemblent des grands bâtiments et de petites maisons. Les maisons les plus complexes, à plusieurs pièces, sont dans la partie haute du village et les plus petites, à une seule pièce, sont à la périphérie.
De cette complexité témoigne aussi la diversité des échanges qui irriguent ces sociétés : la période chalcolithique (-4 500 à -3 500) est une transition entre les sociétés à peu près autarcique du Néolithique et les sociétés urbaines du Bronze ancien.
Les outils de silex, les objets d’ivoire et de basalte, les produits métallurgiques, circulent dorénavant sur de vastes distances. Des objets en basalte, statuettes ou récipients, sont taillés dans une matière première qui n’est pas répandue à profusion. Les gisements se trouvent sur le plateau du Golan, dans le Désert Noir de Jordanie, en Galilée ou dans le Néguev. La matière première de certains objets ne se trouve qu’à 300 km. La matière et probablement aussi les produits finis circulent (donc forcément aussi les idées, voire les personnes – qui partent s’installer dans d’autres groupes, plus ou moins lointains et affiliés). L’importance du commerce à longue distance n’est pas une innovation, mais le développement et la transformation de systèmes préexistants, sous l’effet d’un contrôle de plus en plus affirmé par les élites locales qui émergent alors, sont des marqueurs importants de nouveaux fonctionnements sociaux et économiques.

Les petites unités sociales sont désormais en rapport les unes avec les autres au sein de chefferie complexes. La métallurgie du cuivre ne pouvait se développer au sein d’un ou deux villages vivant en autarcie : il faut se procurer du minerai, le transformer, fabriquer des objets et les mettre en circulation. Le métier de métallurgiste est sans doute le plus ancien artisanat spécialisé.
Des chefs sont capables de prendre des décisions concernant autant un groupe de plus en plus vaste que les réseaux d’échanges nécessaires. Les objets métalliques, nullement indispensables à la vie quotidienne, sont d’ordre symbolique et ne sont nécessaires qu’à une élite. Le commun des mortels, paysans ou éleveurs, n’en a que faire. Le chef et ses dépendants, en revanche, peuvent se distinguer à l’aide de ces « sceptres », « masse d’arme » (masse lourde accrochée au bout d’un bâton plus ou moins long, cette arme voisine du gourdin, fut l’une des premières armes utilisées par l’humanité) ou « couronnes ».
Le chef engendre l’existence du spécialiste : l’un est le corollaire nécessaire de l’autre. Comment, en effet, se distinguerait-on des autres avec des objets fabriqués dans un matériau que tout le monde peut se procurer ?

L’enracinement religieux de la reproduction des rapports sociaux ne concerne pas seulement les sociétés les plus simples, relativement peu différenciées. Il est encore plus fortement impliqué dans l’émergence de hiérarchies d’ordres ou de classes sociales. Différents degrés de stratification ont été observés, allant vers une séparation croissante des fonctions politico-religieuses. Le clan le plus noble tire sa position de la divinisation de son ancêtre, et son chef dispose du contrôle de l’attribution des terres à l’ensemble des groupes composant la société. Il est aussi celui qui accomplit les rituels d’ouverture et de fermeture des activités productives. Pour autant, les nobles ne sont pas exemptés du travail agricole (enfin quelque fois ne le sont pas).
En fait, l’exercice de ces fonctions religieuses et politiques est apparu au cours de l’Histoire et dans de nombreuses sociétés comme une tâche bien plus importante que les diverses activités productrices des conditions matérielles de l’existence sociale des humains, l’agriculture, la pêche, la chasse, etc. Le « travail avec les dieux » des chefs et des prêtres ne devait-il pas apporter à tous prospérité et protection contre les malheurs ? Les gens du commun qui n’étaient ni des prêtres ni des puissants se vivaient comme endettés de façon irréversible vis-à-vis de ceux qui leur procuraient les bienfaits des dieux et les gouvernaient. La dette était telle que ce qu’ils donnaient (leur travail, leurs biens, leur vie même, dons qui nous apparaissent aujourd’hui comme des « corvées », des « tributs » – mais plutôt sous la forme de cadeaux que d’impôts –, bref des « exactions ») à ceux qui les gouvernaient ne pouvait jamais être à leurs yeux l’équivalent de ce qu’ils avaient reçu et continueraient de recevoir s’ils restaient à leur place et remplissaient leurs obligations. La naissance des classes et des castes fut un processus sociologique et historique qui a impliqué à la fois le consentement et la résistance de ceux auxquels la formation de ces groupes sociaux dominants faisait peu à peu perdre leurs anciens statuts et repoussait vers le bas de la société et de l’ordre cosmique. La violence y a joué un rôle, mais le consentement à la servitude volontaire encore plus.


Entre -10 000 et -4 000/-3 500 (période d’aridification), des alternances climatiques ont permis aux humains et aux troupeaux de vivre dans ce qui est aujourd’hui le désert du Sahara oriental. Des sites, par centaines, s’échelonnent des déserts soudanais jusqu’à l’oasis de Siwa, révélant un univers nomade, pastoral, animé d’allées et venues entre les lacs et la vallée.
Mieux que ça : toute une civilisation du Sahara existe, englobant le Maghreb, le Tchad, le Mali, la Libye, le Niger (zone plus grande que l’Europe). Des Noirs montent du Sud qui s’assèche vers le Sahara central pluvieux. Des Mésopotamiens et des Palestiniens descendent avec leurs chèvres et moutons vers le Sahara en passant par l’Egypte. Vers -8 000, on assiste au premier métissage ethnique entre les Noirs locaux du Sud-Ouest et les « Bronzés » émigrés de Mésopotamie et de Méditerranée. Les groupes se composent de 4 à 5 familles (total de 40 personnes), avec 3 vaches et 10 chèvres, qui vivent dans des huttes. La vie est gérée par des règles sociales et des coutumes culturelles mais la société est Egalitaire, se répartissant équitablement les pâturages et l’eau.
Il n’y a pas de jugement sur le rang ou l’ethnie : c’est une société de compassion et d’amour avec une notion de vie après la mort.
Courant du -Vè millénaire (vers -4 600), des gravures présentent un humain avec un masque de chien et un arc. 1 000 ans avant Anubis à tête de chacal, dieu égyptien de l’embaumement des morts et gardien/dieu des défunts, des « prêtres » officient avec un masque des rituels de renaissances, de vie future. Qui plus est, ces tribus avaient déjà développé la technique de la momification, 2 000 ans avant les Egyptiens. Il existe aussi en Algérie et en Libye des nécropoles de bovidés (importantes dans l’Egypte ancienne).
Ces pratiques religio-mythiques avec sacrifice rituel de bœufs sont répandues dans tout le Maghreb et sur tout le pourtour méditerranéen avec le monde de la tauromachie. La vache est le symbole de la puissance et de la vie, elle fait le lien avec les dieux, et représentera plus tard la déesse égyptienne Hathor. Celle-ci est la déesse des festivités et de l’Amour, mais aussi la déesse du ciel. En sa qualité de divinité funéraire elle accueillait dans l’au-delà les défunts auxquels elle prodiguait des boissons et de la nourriture. Hathor est certainement une des divinités les plus anciennes de l’Égypte, car sa représentation est marquée sur la palette du roi Narmer. Son nom signifie « Demeure du dieu Horus », ce qui fit d’elle l’épouse du dieu-faucon. Durant toutes les époques les pharaons craignirent et respectèrent la déesse et se mirent sous sa protection. Elle est considérée comme leur nourrice et représente la reine. Elle est aussi la reine des pays étrangers : Dame de Nubie, Reine de Libye, Épouse de Syrie et Grande de Palestine.
Dans le Messak libyen, on pratiquait un culte du bétail avec sacrifice de bovins en rapport avec ce rite (cercle d’offrande aux dieux), ainsi que la crémation des morts. On plaçait la patte, qui bougeait encore, d’une vache dans la bouche du défunt pour favoriser sa réincarnation.
On allumait ensuite un feu sacré pour le début du rite, accompagné de prières pour la pluie, en sacrifiant des biens précieux pour satisfaire les dieux (bovins et poteries).

Peu à peu, les humains ont dû apprendre à vivre, puis à survivre dans des conditions de plus en plus arides, s’adaptant à la désorganisation des réseaux hydrographiques et à la baisse de la nappe phréatique. Jusqu’au jour où la vie n’a plus été possible : les humains ont alors gagné des rivages plus cléments, laissant aux seules caravanes le soin de suivre les points d’eau subsistants dans cet univers devenu minéral.
La vallée du Nil a alors constitué une zone précieuse de refuge, bénéficiant non seulement d’un apport nouveau de population, mais aussi de traditions qui ont joué leur rôle dans la constitution de communautés nouvelles : c’est à ce moment que naît le Prédynastique.

Alors que le Néolithique du désert s’épanouit dans les oasis du Sahara oriental entre le -IXè et le -VIIè millénaire (de manière contemporaine avec les autres grands centres néolithiques), avec des groupes humains vivant sous un climat assez humide, utilisant déjà la céramique et ayant déjà domestiqué le bœuf africain, les premiers indices de sédentarisation dans la vallée du Nil ne sont attestés qu’au milieu du -VIIè millénaire, dans la région de Khartoum (Soudan), et les premières traces d’un Néolithique accompli ne remontent qu’au -VIè millénaire, accusant par là un retard de plusieurs millénaires sur l’apparition d’une économie de production au Levant.
C’est dans la région du Fayoum, près du lac Qaroun (à 80 km au sud du Caire), seul grand lac d’eau douce en Egypte, qu’apparaissent les plus anciens vestiges de la vallée du Nil. Des populations de chasseurs-collecteurs fréquentaient alors cette oasis verdoyante, depuis au moins le -VIIIè millénaire. Elles y pratiquaient la pêche, avec notamment des harpons fabriqués à partir de mâchoires de poissons-chats, et pour une part moins importante de leur économie, la chasse aux grands mammifères (gazelles, cerfs, hippopotames, etc.) et la collecte.
Ces populations n’avaient pas encore domestiqué les plantes ou les animaux, comme le faisaient déjà, quelques centaines de kilomètres plus au sud-ouest, les groupes fréquentant à la même époque la région de Nabta Playa dans l’actuel désert occidental. Ce site, qui occupe une dépression située en plein désert de Nubie (partie orientale du Sahara), se trouvait sur l’ancienne piste caravanière qui reliait Abou Simbel à Kir Kiseiba et au-delà.
Vers -9 000, les moussons d’été en provenance d’Afrique centrale arrosèrent la Haute Egypte et des lacs temporaires se formèrent. La dépression de Nabta Playa, d’une superficie voisine de 70 km², est l’un d’eux, situé aujourd’hui dans le désert occidental (à 100 km à l’ouest d’Abou Simbel). En son sein furent découverts des restes de gazelles, de lièvres, de chacals, de petits mammifères, de bovins, datant de -8 000. Ce sont là les traces d’une occupation saisonnière par les bergers et leurs troupeaux. Cette ancienne peuplade noire d’origine nubienne, descendit d’abord le Nil pour s’en éloigner ensuite, colonisant des sites sahariens beaucoup moins arides qu’aujourd’hui.

A El-Barga, localisé en Nubie à la hauteur de la 3è cataracte, le caractère archaïque de la céramique indique qu’il s’agissait d’une occupation antérieure au Néolithique, relevant d’un horizon correspondant au Mésolithique de Khartoum, globalement situé entre les -VIIIè et -VIè millénaires. Selon un schéma connu en d’autres endroits de la vallée du Nil, les occupations holocènes les plus anciennes se répartissent du côté du désert, tandis que les établissements plus tardifs ont tendance à se concentrer plus près du cours actuel du Nil. Cette situation peut être mise en relation avec les fluctuations climatiques, qui sont passé d’un maximum d’humidité vers -9 000 à une aridité croissante à partir de -4 000. Aux époques les plus humides, le fleuve devait former une sorte de delta intérieur, avec plusieurs bras s’étendant sur toute la largeur de la plaine alluviale et créant de vastes îles, probablement accessibles lors de la saison sèche. Au Mésolithique et au début du Néolithique, la plaine alluviale devait être trop inondée pour être d’un accès facile. Les populations s’étaient donc installées légèrement en retrait, à proximité d’un plan d’eau alimenté par les rivières se formant à la saison des pluies.
Aux périodes arides, le cours du Nil devait correspondre à son état actuel, laissant à sec une grande partie de la plaine alluviale. Le site d’El-Barga représente ainsi un jalon important pour la compréhension du Mésolithique et du début du Néolithique dans la vallée du Nil.

Sur les sites mésolithiques du Soudan central (aux environs de Khartoum), les structures d’habitat sont quasi inexistantes. Il faut se tourner du côté du désert occidental égyptien, à Nabta Playa, pour trouver des établissements comparables à celui d’El-Barga, à savoir une série de fonds de cabane creusés plus ou moins profondément dans le sol. Organisées en deux rangées parallèles, ces structures abritaient des foyers et étaient entourées de fosses de stockage et de puits. La reconstitution de deux d’entre elles évoque des huttes, dont la toiture de forme conique est composée de branchages recouverts de peaux. Elles contenaient un mobilier très abondant : céramique, matériel de mouture, objets en silex, restes de faune, coquillages, perles en coquille d’autruche, ainsi que deux armatures en os et un pendentif en nacre.
Les sépultures que l’on peut attribuer sans conteste au Mésolithique sont au nombre de onze.
La plupart des squelettes d’adultes présentent une robustesse et une taille impressionnantes. Ces caractéristiques contrastent avec celles des individus du cimetière néolithique, dont la morphologie est généralement plus gracile et la taille plus réduite.

Sur l’ensemble des sépultures, seul un individu était accompagné d’une offrande ; il s’agit d’un homme auprès duquel était déposé un bivalve. Les tombes du Mésolithique signalées au Soudan central sont, elles aussi, parfois accompagnées d’un bivalve, mais cette pratique n’est pas fréquente et il est exceptionnel que d’autres types d’objets se retrouvent dans les sépultures. Dans la vallée du Nil, le rituel qui consiste à placer régulièrement auprès du mort des offrandes ou des objets lui ayant appartenu se développe à une époque plus récente.
Alors qu’au Mésolithique les populations avaient un mode de vie sédentaire adapté à l’exploitation des ressources du Nil, au Néolithique, le développement du pastoralisme va conduire les groupes à une mobilité plus grande. Les habitats mésolithiques livrent beaucoup d’objets, tandis que les sites néolithiques présentent généralement de très faibles densités de mobilier. Dans le domaine funéraire, la situation est complètement inversée. Les tombes mésolithiques sont rares et dispersées dans l’habitat (les onze tombes d’El-Barga représentent un nombre maximal), alors que les sépultures néolithiques sont groupées en véritables cimetières qui comptent souvent plus d’une centaine d’individus.
Dans ce contexte, le cimetière d’El-Barga, utilisé sur une période de cinq siècles, entre -6 000 et -5 500, se démarque nettement de ce que l’on connaît à la période précédente. Non seulement du mobilier est régulièrement déposé dans les tombes, mais en plus la nécropole réunit un nombre élevé d’inhumations. Certes, ces indices ne suffisent pas à conclure sur le statut économique du groupe, mais ils témoignent de changements importants de la société, dont les mécanismes sont liés au début de la domestication.

Vers -7 000, de petites communautés s’installent à Nabta Playa, comme en attestent les vestiges d’un village constitué de dix-huit habitations, de puits larges et profonds, de lieux de culte abritant les ossements de nombreux bovins. Les similitudes entre les poteries nubiennes de Nabta Playa et celles soudanaises de Khartoum (poterie rouge à bord noir décorée en ondulés) traduisent l’arrivée au Sahara d’humains vivant de l’exploitation des cours d’eau et provenant du moyen Nil.
En plein désert, la pêche n’est évidemment pas possible ; la perte de cette ressource traditionnelle que constituait la pêche (et accessoirement la chasse au gibier d’eau) a du favoriser, sinon susciter l’appropriation d’espèces alimentaires les plus facilement accessibles.

Vers -5 000, des alignements mégalithiques et des cercles de pierres furent érigés, orientés en direction des points cardinaux ou solsticiaux - en d’autres termes, en direction des positions de lever ou de coucher du Soleil le jour de l’équinoxe de printemps ou d’automne, le jour du solstice d’été ou d’hiver, ainsi qu’ils marquent le passage du soleil en son zénith (qui arrive tous les ans, trois semaines avant et après le solstice, marquant ainsi le début des moussons d’été.
Qui plus est, ces pierres indiquaient le levé de l’étoile Sirius (étoile la plus brillante du ciel après le soleil), de la ceinture d’Orion, et Duhbe, ainsi que les alignements nord-sud et est-ouest pouvaient aider les Nabtiens à s’orienter et à suivre les mouvements stellaires.
Le Soleil se rapproche de Sirius, jusqu’à entrer en conjonction avec elle début juillet. À partir de ce jour, Sirius est invisible à tout observateur terrestre durant quelques dizaines de jours, jusqu’à ce qu’elle effectue son lever héliaque, c’est-à-dire sa réapparition dans les lueurs de l’aube. Durant la période prédynastique, ce lever héliaque coïncidait avec le début de la crue du Nil observée à Thèbes vers le 20-25 juin, donc au solstice d’été dans notre hémisphère. La réapparition simultanée de l’étoile la plus brillante et de l’eau avait une signification hautement symbolique. C’est également la période la plus chaude de l’année, d’où le nom de canicule (dérivé de canicula) donné par les romains, et que nous utilisons pour définir une période de grande chaleur.
Il s’agit là des toutes premières traces d’astronomie observationnelle, qui sans doute s’inscrivaient dans un contexte cérémonial, voire funéraire. L’ensemble de ces informations suggère en tout cas le développement précoce de sociétés néolithiques complexes. Des sociétés nomades qui, à compter de la fin du -IVè millénaire, date à laquelle le climat redevint hyperaride (-3 200), participeront à l’éclosion de la civilisation égyptienne.

Au carrefour de la vallée du Nil, du désert saharien et du Proche-Orient, le Néolithique du Fayoum participe d’une fusion de plusieurs univers : les ovicapridés (chèvres et moutons) domestiques évoquent un courant de néolithisation venu du Proche-Orient, alors que l’industrie lithique (avec ses pointes de flèches à base concave et l’utilisation des œufs d’autruche pour la confection de petits objets) rappelle les traditions du Néolithique du désert.

La première installation connue dans le delta du Nil se situe sur la lisière du désert libyque, à l’ouest du Nil, dans une zone périphérique protégée des crues (Mérimdé Beni-Salâmé, à 45 km au nord-ouest du Caire). La plus ancienne phase d’occupation remonte entre -5 000 et
-4 700 et montre un établissement limité pratiquant l’agriculture et l’élevage, avec une forte influence proche-orientale.
Une réelle implantation apparaît entre -4 700 et -4 100 : fosses et foyers sont beaucoup plus nombreux et marquent une nouvelle stratégie d’occupation du sol. Le campement saisonnier de la première phase laisse la place à une occupation plus dense, avec des structures consacrant une part plus importante au stockage de la production agricole. En rupture avec le niveau précédent, la céramique se démarque des productions antérieures par sa technique et la variété de ses formes (mais sans décor).
Il existe également des petites statuettes de bovidés et des figurines anthropomorphes (parmi lesquelles un petit visage humain modelé dans l’argile, constituant la plus ancienne représentation humaine de l’Egypte).
Ces niveaux supérieurs de Mérimdé sont représentatifs d’une culture proche de celle du Néolithique du Fayoum, avec une importance de plus en plus grande accordée au stockage qui indique la part croissante des espèces végétales cultivées et l’enracinement progressif d’une population d’agriculteurs et de pasteurs.
Les défunts étaient enterrés dans des secteurs abandonnés de l’habitat, avec pour seul mobilier d’accompagnement quelques poteries ou un simple coquillage. Ce faible investissement en matière funéraire est resté jusqu’à la fin de la période prédynastique l’une des principales caractéristiques des habitants de Basse-Egypte.

A la pointe du delta égyptien, à 3 km au sud du Caire, la localité d’el-Omari abritait une des premières cultures néolithiques de la vallée du Nil. Sur la bordure d’une terrasse formée de graviers et de sable, au pied d’un massif calcaire, les installations domestiques comprennent plus de 200 structures en fosse, rondes, ovales ou complètement irrégulières.
Des coquillages marins et des fragments de galène (minerai de plomb le plus abondant, également utilisé en tant que teinture noire ; les gisements de galène contiennent souvent des quantités notables d’argent comme impuretés, et, de ce fait, ont longtemps constitué une source importante de ce métal) reflètent des contacts avec la mer Rouge et le Sinaï. Si les habitants d’el-Omari partagent avec ceux du Fayoum et de Mérimdé la pratique d’une économie de production (élevage, agriculture, stockage), encore à un stade peu avancé, ils s’en différencient toutefois par l’absence de la belle poterie lissée ou de l’inventivité plastique des artisans de Mérimdé, et l’intégration très forte à l’environnement local, encore sous-tendue par l’existence de traditions épipaléolithiques autochtones.

Alors que dans le nord de l’Egypte se développent ces foyers néolithiques aux influences levantines, le sud de l’Egypte connaît, entre -4 500 et -3 800 un complexe culturel uniforme qui annonce déjà les structures socio-symboliques du Prédynastique.
La région de Badari, en Moyenne-Egypte, offre un précurseur néolithique, témoignant au -Vè millénaire (vers -4 300) des balbutiements de l’éclosion symbolique et culturelle du Nagadien (dont on remarque dans les traits culturels et techniques des inspirations nubiennes). Cette culture badarienne se distingue par l’opulence de ses sépultures et des objets qui accompagnent les morts (notamment de petits objets en cuivre). Leur univers funéraire déploie dans les offrandes une richesse symbolique et artistique inouïe. Cela traduit des diversités sociales au sein d’une société basée sur des établissements encore très mobiles, avec une agriculture encore balbutiante, même si il existe une certaine importance accordée au stockage.

Le mobilier funéraire prédynastique, dès l’époque badarienne, est remarquable par sa diversité. Les communautés badariennes inaugurent le formidable processus d’accélération sociale et culturelle qui marque alors la vallée du Nil. La production lithique rappelle l’industrie du Fayoum, autant que la céramique (de facture soignée et bien polie, rouge à noire) se rapproche des exemplaires d’el-Omari et de Mérimdé (même si leur facture n’est en rien comparable à la qualité esthétique des réalisations badariennes).
En-dehors de la céramique, élément le plus commun et de grande qualité, le matériel funéraire le plus répandu correspond aux éléments de parures et aux palettes à fard, c’est-à-dire aux biens luxueux directement liés au prestige des individus.
Ces palettes et le fard ont une grande importance à l’aube de l’histoire pharaonique et un énorme impact dans la mise en place du nouveau pouvoir central. En complément d’une meilleure compréhension du processus de création de l’état, ces objets permettent d’appréhender l’organisation sociale des communautés prédynastiques, mais surtout d’entrevoir la pensée symbolique de ces humains du -IVè millénaire.
Il existe trois catégories d’offrandes : les offrandes à caractère purement funéraire, les objets de communication entretenant un lien entre le monde des vivants et le monde des morts (expression du deuil) et les objets appartenant au défunt (objets personnels et identitaires, qui sont le plus souvent des marqueurs sociaux).
Le matériel cosmétique nous renseigne sur les fondements de la culture prédynastique et l’identité des défunts (identité individuelle mais avant tout sociale) et sur les gestes qui relèvent de rites protecteurs et qui font appel à la religiosité des vivants.

La peinture conçue comme un masque permet ainsi à l’individu de se transformer et d’incarner un personnage qui se rapproche du monde surnaturel, en faisant appel à la pratique de la magie, autant que cette dernière est considérée avoir des vertus médicinales.
Pour l’Egyptien, la maladie nie l’ordre constitué et le pharaon organisera très tôt les moyens de lutte, dès les premières dynasties (vers -3 000). Il s’entourera de médecins compétents et différents remèdes pouvant remonter à la lointaine Préhistoire comme d’autres, plus récents, que crée la réflexion médicale.
A l’ancien empire (-3 000 à -2 000), le médecin ordinaire ne soignera que les affections que l’on sait traiter avec des remèdes éprouvés. Les grandes calamités (épidémies et épizooties), certains traitements dangereux (chirurgie), seront l’apanage d’une classe de praticiens particuliers, les prêtres de Sekhmet (déesse guerrière personnifiant les ravages du soleil, elle est l’instrument de la vengeance de Rê contre l’Insurrection des humains, son corps brûlant et ses flèches incandescentes détruisant les ennemis du roi ; elle est représentée par une femme à tête de lionne portant le disque solaire ; de sa bouche de lionne sortent les vents du désert), à la fois médecins et magiciens.

Ainsi, la décoration corporelle à l’aide de fard (à la malachite, donnant une couleur verdâtre) opère différemment sur le corps masculin et féminin : sur les hommes, la marque corporelle met en avant le prestige et le pouvoir, alors que sur les femmes on exhibe la capacité à donner la vie à travers des thèmes comme l’eau et la fertilité. La peinture corporelle féminine offre donc une plus grande possibilité de création et devait être liée aux manifestations publiques à caractère magique.
En effet, la femme jouait un rôle dans ces cérémonies où la danse était une des composantes essentielles.

La magie, que ces pratiques sous-entendent, devait être effective non pas seulement dans le domaine funéraire, mais dans la vie quotidienne, parce qu’elle était essentiellement liée au système de subsistance de la communauté (récoltes, crues, chasse, pêche), et les personnes dépositaires de cette fonction relative à l’intercession entre les humains et les forces cosmiques, étaient investies d’un grand pouvoir, non pas (déjà) politique mais spirituel. Cette fonction pouvait incomber aussi bien aux hommes qu’aux femmes (leur rôle, à elle, étant loin d’être négligeable).
La magie et le pouvoir sont renforcés par la fabrication même de la peinture, l’acte de broyer étant ritualisé par la présence constante d’un support spécifique (la palette).
La palette est un marqueur social, définissant l’activité spécifique de son détenteur, et par ce biais son pouvoir au sein de la société.
La forme de celle-ci renvoie bien évidemment à des notions qui entrent dans un discours faisant corps avec la pensée symbolique des prédynastiques.
Ainsi, la palette et les pigments entretiennent un rapport étroit avec l’univers magico-spirituel. Les personnes dépositaires de l’outil et des minerais étaient investies d’un grand pouvoir, plus spirituel que politique.


Alors que l’Egypte émerge tout doucement (en tant que zone secondaire, sous influence levantine), sur la route des élites et de l’urbanité, la Palestine a été rapidement dépassée par la Mésopotamie : le Levant et l’Anatolie restèrent prisonniers d’une certaine compartimentation qui empêcha l’émergence d’unités sociales d’envergure. En Mésopotamie, une évolution continue cumula régulièrement les acquis et ce n’est pas un hasard si, de manière assez subite apparurent, à la fin du -IVè millénaire, les premières agglomérations méritant le nom de ville.
Entre les montagnes de Turquie et d’Iran, la Mésopotamie est composée au nord d’un plateau ondulé, la Djezireh, à travers lequel le Tigre et l’Euphrate issus des montagnes anatoliennes ont creusé leurs vallées, au sud d’une plaine alluviale où ces fleuves achèvent leur cours avant de se jeter dans le Golfe, à l’ouest s’étend le désert syro-arabique.
Steppes et déserts occupent la majeure partie du territoire. Mais, contrairement aux pays qui l’entourent, les vallées disposent en abondance de terre et d’eau. On peut pratiquer une agriculture sèche dans le nord, mais les villageois du centre et du sud, en zone aride (la plaine alluviale ne connaît que des pluies irrégulières et trop rares), doivent recourir à l’irrigation malgré le fait que l’érosion et la salinisation des sols soient des obstacles redoutables. Les terres cultivables ne sont que d’étroites bandes de part et d’autre des cours d’eau principaux, et les sols ne sont guère fertiles.
Cependant, les populations mésopotamiennes se convertirent rapidement au nouveau mode de vie. Dès le -VIIIè millénaire, des agriculteurs produisent des céréales en Djezireh, et au -VIIè millénaire ils élèvent des animaux domestiques. En basse Mésopotamie à la même époque (sinon plus tôt), des villages naquirent, ce qui signifie que leurs habitants maîtrisaient des techniques d’irrigation embryonnaires.

De -6 500 (juste après les débuts de la céramique) à -3 500 (avec l’apparition des premiers signes pictogrammes), les Mésopotamiens ornèrent leurs vases de motifs divers, la plupart du temps géométriques ou abstraits (décorés d’abord à l’aide de simples incisions ou de pastilles en reliefs, puis de motifs peints). Après des débuts très simples (lignes ou bandes ondulés), les thèmes se compliquèrent. Les vases des époques de Halaf, Samarra ou Obeid, sont ornés de motifs qui recouvrent toute la surface, exécutés avec une grande finesse (notamment des swastikas à Samarra vers -6 200, allez comprendre d’où ça sort !). Ces ornements ne sont pas de simples décors : ils sont plutôt un langage imagé, un système de communication symbolique (même si ils ne furent pas un moyen de transmettre un discours précis : on n’est pas passé du décor peint à l’écriture). Leur apparition sur les murs des maisons ou les parois des vases marque une étape supplémentaire vers l’émergence de sociétés plus complexes que celles des villages précéramiques.

A l’époque de Hassuna (vers -6 500, au cœur de la Djezireh), de petits villages regroupent chacun quelques familles autour de greniers Collectifs qui sont le cœur de l’habitat et le symbole de la communauté (ce fonctionnement de la société paysanne néolithique de Mésopotamie du Nord était déjà en gestation à Magzalia).
La culture de Samarra (de -6 200 à -5 700) est un prolongement temporel et spatial de celle d’Hassuna. Elle est caractérisée par une céramique peinte de grande qualité et surtout par l’apparition de nouvelles techniques, appelées à un avenir durable. Les Samarréens s’adaptèrent à un environnement plus aride à l’est et au sud de la région hassunienne grâce à la maîtrise de techniques d’irrigation. Les maçons utilisèrent pour la première fois la brique crue moulée qui permet d’uniformiser les techniques de construction. Jusqu’ici, on n’avait construit que des murs en pisé ou en briques façonnées à la main. Cette homogénéité du matériau de construction entraîna une rationalisation des constructions elles-mêmes : les maisons sont alors toujours identiques les unes aux autres, et construites selon un plan pré-établi. Maîtrisant la technique de la brique moulée standardisée, les Samarréens savent désormais construire de vastes bâtiments conçus à partir d’un système de mesure cohérent : cette innovation sera la clef de l’architecture mésopotamienne. Les constructions sont désormais pensées avant d’être érigées. La Mésopotamie est prête à devenir le pays de l’architecture de brique, celle des ziggurats et des grands bâtiments.

A l’Obeid 0 (de -6 900 à -6 400), une grande infrastructure de grenier (installation la plus importante des sociétés céréalières, construite au milieu du village, en hauteur, donc sur le point le plus sain) atteint 80 m2, ce qui dépasse les besoins de la conservation d’une production céréalière familiale et indique donc une gestion communautaire (mise en commun de toutes les récoltes, les mieux lotis aidant ceux qui ont eu moins de chance dans leur production).
A l’Obeid 1 (de -6 400 à -5 800), les greniers sont nettement plus petits (30 m2) : la conservation des récoltes est désormais plus collective. Il n’y a plus un grand grenier commun, mais plusieurs petits, familiaux. Chacun commence à gérer à titre familial son stock, tant pis pour ceux envers qui la terre a été ingrate, on trouvera toujours à s’arranger : ceux qui n’arriveront plus à payer leur dette morale (autant qu’alimentaire) deviendront esclaves, notion inséparable du pouvoir. En effet, l’esclavage (pas seulement pour fournir des ouvriers ou paysans, mais aussi des gardes du corps voire des administrateurs : on naît esclave ou on le devient, après avoir été capturé à la guerre, mais également à la suite de dettes insolvables) est une institution offrant un terrain favorable à l’émergence de l’état.
On entrevoit ainsi l’existence de petites communautés fragiles, pratiquant par nécessité l’irrigation, ce qui n’était pas le cas de celles du Nord. Dans ces sociétés Egalitaires, les familles se regroupent en de petits villages où aucune autorité contraignante ne semble disposer d’un pouvoir supérieur.

Pendant que la Mésopotamie du Sud évoluait ainsi, le nord du pays voyait les cultures hassunienne et samarréenne peu à peu remplacées par une autre, celle de Halaf (originaire de Syrie du Nord, vers -6 000). La céramique de cette culture se retrouve sur des régions très étendues : des rives de la Méditerranée aux piedmonts du Zagros, du lac de Van en Arménie jusqu’au lac de Tibériade. Dans les villages halafiens coexistent des constructions circulaires et rectangulaires. Ces édifices ronds, baptisés tholoi, sont des maisons et non des bâtiments spéciaux.

Vers -5 200, de nombreux scellements d’argile apparaissent (les plus anciens datent de dès la fin du -VIIè millénaire, à Halaf), scellant des conteneurs mobiles, paniers ou vases. On y reconnaît, gravés ou peints, des capridés, des motifs végétaux et géométriques, mais curieusement aucun sceau réaliste ne les accompagne. Pour autant, ils ne sont pas la trace d’une quelconque « administration », mais plutôt d’un marquage identifiant une famille ou un village de production (peut-être les premières Appellation d’Origine « Contrôlée » – plutôt Certifiée, par leurs producteurs eux-mêmes).
L’expansion démographique de la culture de Halaf (qui s’est étendue progressivement en Mésopotamie du Nord, au détriment des cultures de Hassuna et Samarra) est la conséquence de la nature même de cette société : elle a connu un lent essor démographique, les communautés essaimant au lieu de s’agrandir sur place, et leur essor c’est traduit par l’apparition, de proche en proche, de nouveaux villages qui se sont reproduits à l’identique. Ils colonisèrent petit à petit un vaste territoire, empreint d’une grande homogénéité culturelle, mais ne se structurèrent pas en sociétés plus complexes.

C’est pendant la seconde phase de l’époque d’Obeid (3 à 5 : -5 400 à -4 200) que la Mésopotamie a donné le signal d’une accélération des transformations. On constate alors, au Nord comme au Sud ainsi que dans le Khuzistan iranien voisin, en particulier sur le plan architectural, des transformations profondes de la société, en une étape capitale du long cheminement vers l’urbanisation. En Mésopotamie du Sud, Eridu a livré une architecture exceptionnelle : dès Eridu IX, un édifice de 130 m2 est érigé sur une plateforme. Eridu VII offre un bâtiment de 230 m2, toujours sur le même plan tripartite (dans le droit-fil des débuts de l’époque d’Obeid), puis un édifice identique encore plus grand lui succéda (Eridu VI : 280 m2). On en connaît de semblables à Uruk et Tell Uqair près de Babylone. Il ne s’agit pas de temple (en Mésopotamie du Centre et du Nord, les maisons privées sont construites selon le même plan), car ce n’est qu’au milieu du -IIIè millénaire que des bâtiments spécifiques seront consacrés à des divinités, en même temps qu’apparaîtront un clergé et des rituels clairement définis.
En Mésopotamie du Sud, où les habitations particulières sont en matériau léger (en nattes et en roseaux, comme à Ur et Obeid), les techniques de constructions en dur (brique ou pisé) sont réservées aux édifices importants (grandes salles de réception, maisons d’hôtes, et salles de réunion). Ces vastes édifices ornés de pilastres décoratifs, de plan régulier et toujours identique, munis de nombreuses portes ouvertes sur l’extérieur, accueillent les visiteurs de marque. Il s’agit ainsi de salles de réception, nécessaires au sein d’une société très patriarcale où les chefs de famille élargie jouaient un rôle éminent.

Dans une société obeidienne encore peu structurée, la construction de ces salles Collectives destinées au rassemblement des dépendants (chefs de familles alliées ou parentes), est le seul indice d’une inégalité et d’une hiérarchisation naissantes. Nous assistons alors à la mise en place de la pyramide sociale. Le travail-fête nécessaire à la construction de grands bâtiments est ainsi également une manière de mobiliser une main d’œuvre abondante, représentant une des variantes de l’économie des biens de prestige. Pour autant, d’autres sites restent à des formes de village céréalier assez proche des villages antérieurs.

Les cimetières de cette époque, à Ur et Eridu, sont des nécropoles et non plus des inhumations sous le sol des maisons comme depuis le début de la sédentarisation. Dans les tombes d’Ur et d’Eridu, assez semblables les unes aux autres, rien ne distingue les défunts entre eux, sinon l’âge et le sexe.
Loin de cet Egalitarisme apparent, la succession des grands bâtiments d’Eridu indique que des notables émergent et qu’une élite commence à se distinguer de la masse des villageois. L’organisation sociale repose désormais sur la prédominance d’un clan sur les autres. Un lignage familial commence à asseoir sa domination et les capacités de décision ont tendance à se concentrer entre quelques mains. Un grenier apparaît au milieu d’un habitat très dense, près d’une habitation plus vaste que les autres. Son propriétaire, un chef de lignage dominant, est le gérant du grenier attenant. On a encore affaire à des greniers publics d’une certaine façon, mais qui ne regroupent plus les réserves communautaires. Ce sont plutôt des installations qui sont mises au service d’un responsable pour lui permettre d’exercer ses fonctions, qu’il s’agisse de répondre à des exigences de représentation, d’organiser des fêtes, ou de venir en aide aux membres de son groupe qui sont dans le besoin. Dans tous les cas, ce n’est pas la gestion qui donne à ces gens du pouvoir, mais l’inverse, car la hiérarchie sociale est toujours fondée sur la parenté, même si elle devient dépendante d’une lignée dominante, « supérieure » aux autres.

Arrivés à ce stade, les Obeidiens firent preuve d’une capacité d’expansion remarquable. On trouve les traces de cette culture loin de la Mésopotamie, le long des côtes du Golfe, jusqu’aux Emirats Arabes Unis. En Mésopotamie du Nord, les sociétés halafiennes disparaissent progressivement en adoptant les modes de vie obeidiens (dès -5 000).


Même si la néolithisation de l’Iran fut moins précoce que celle du Levant, dans ce milieu steppique, la domestication des plantes et des animaux était achevée dès -7 000, et la technique de l’irrigation fit bientôt son apparition, à l’imitation de la Mésopotamie voisine.
Ainsi, des villages naquirent dans la plaine de Susiane. Vers la fin du -Vè millénaire, un village s’établit à Suse (Suse I, -4 200 à -3 700), sur les bords de la rivière du Chaour. En plus de lambeaux d’un habitat d’inspiration obeidienne, il existe un énorme massif de briques crues et de terre tassée : haute terrasse dont la face méridionale est longue de plus de 80 m, avec une façade de huit mètres ornées de grands « clous » de céramique enfoncés dans la maçonnerie. Cette terrasse monumentale représente, à cette époque, une entreprise unique. On ne peut la comparer qu’à celle entr’aperçue à Oueili en basse Mésopotamie, qui date d’une époque antérieure (Obeid 3, fin du -VIè millénaire) : près d’un millénaire plus tard, la haute terrasse de Suse I, par sa masse et son décor, est d’une autre ampleur. Dès -4 000, Suse, dans la mouvance iranienne, voit s’élever la plus ancienne des « hautes terrasses », ancêtre des ziggurats : la première date de l’époque proto-élamite, entre -3 100 et -2 600. Sur ce même horizon, l’architecture de Jiroft, avec ses vastes édifices et ses murs d’enceinte à redans (type de construction typique de l’art de l’Ancien empire égyptien destiné à réduire la poussée par arc-boutement entre deux contreforts ; le plus célèbre est celui autour du complexe funéraire de Djeser, mais on en trouve aussi autour des complexes funéraires royaux du Moyen empire), est comparable à celle du pays de Sumer ou du delta égyptien.
La ziggurat du plateau iranien est composée de 4 étages superposés placés sur une terrasse et décorée à son sommet d’une corne. Un édifice identique (mais ne comptant que trois étages) apparaît sur une plaque de chlorite à Tépé Yahya. Cette ziggurat de trois étages surmontée d’une paire de cornes est construite sur un massif décoré de pilastres, ces colonnes semi encastrées, et limité sur ses deux côtés d’un motif décoratif en zigzag. Or, de tels pilastres ont été exhumés, en grandeur réelle, au Pakistan, sur le site de Mundigak (on reconnaît également ces pilastres sur le « complexe cultuel » d’Altyn Tépé en Asie centrale).
Les cornes marquent le caractère divin de l’être qui les porte ou l’aspect sacré du monument qu’elles décorent. Sur toutes les constructions à étages représentées sur les vases, plaques de chlorite ou les reliefs, on distingue clairement une ou deux cornes.
D’ailleurs, la narration du sac de Suse par Assurbanipal est sans ambiguïté à ce sujet : « Je détruisis la ziggurat de Suse qui avait été faite de briques de lapis-lazuli ; je brisai ses cornes fondues de cuivre brillant ».
Enfin le caractère religieux de la ziggurat peut être précisé par certaines épithètes divines, en particulier celle du grand dieu de Suze, Insusunak, qui est dit « Seigneur de la mort dans le kukunnum ». Or, le Kukunnum est le temple haut de la ziggurat. En d’autres termes, c’est l’aspect funéraire du bâtiment qui apparaît dans cette expression. Il importe également de souligner que le mot ziggurat est vraisemblablement un terme d’origine élamite et non pas akkadienne. Ce mot signifie « élévation de l’humanité », manifestation architecturale de l’humanité désireuse de s’élever au-dessus de la terre.
Les différentes représentations de la ziggurat élamite datent de l’époque proto-élamite située généralement entre -3 100 et -2 600. Certains éléments de cette documentation semblent donc antérieurs à ceux découverts en Mésopotamie. Il sera donc désormais difficile de considérer l’Elam ou le Plateau iranien comme une « vaste zone irriguée d’influences mésopotamiennes ». Jiroft constitue un ensemble homogène qui indique, pour le moins, que les influences étaient réciproques !
Jiroft présente un style décoratif déjà rencontré, aussi bien en Mésopotamie que dans la vallée de l’Indus, mais jamais identifié. Une civilisation urbaine organisée a prospéré dans cette vallée longue de 400 km, à l’aube du -IIIè millénaire : des constructions monumentales, les premières ziggurats attestent d’une organisation étatique. On peut même y voir le mythique royaume d’Aratta, mentionné par quatre légendes sumériennes.
Le tournant du -IVè et -IIIè millénaire est une période cruciale pour les civilisations iraniennes. Plusieurs cultures brillantes naissent à cette époque : les proto-élamites, à Jiroft, dans le Kermân, dans l’Hindu-Kush, en Bactriane, jusqu’en Sogdiane. Ainsi va se constituer un monde constitué de régions entretenant d’intenses rapports d’échanges commerciaux comme culturels entre elles, et aussi avec les deux régions se trouvant à ses extrémités, la Mésopotamie sumérienne à l’ouest et l’Indus à l’est.
Jiroft est la ville principale de cette culture élamite dans le Kerman. Entourée sur trois côtés par des montagnes culminant à plus de 4 000 mètres, cette cuvette isolée située dans la province de Kerman, aux frontières du Pakistan et de l’Afghanistan, abrite à 600 mètres d’altitude des villes de plus de 120 ha, protégées par des murailles de brique.
La civilisation de Jiroft a été parfaitement intégrée dans les échanges inter-iraniens, bien aidée par sa position centrale. Les Elamites y exploitaient les ressources minières et minérales de la région et contribuèrent au courant d’échanges entre la Mésopotamie et la civilisation de l’Indus. L’Elam apparaît ainsi comme une civilisation originale, mais méconnue, ou se développa un étonnant art du bronze et de la céramique. Les premiers artistes consacrent leurs talents à l’architecture, la statuaire et la gravure des sceaux cylindriques aux motifs animaliers et réalistes.
Les Sumériens, alliés aux Susiens, installent des colonies jusqu’en Egypte prédynastique. Les dynasties archaïques du -IIIè millénaire étendent leur influence jusqu’à Mari, dans le Moyen-Euphrate. Sumer est gouverné par un roi dont dépendent plusieurs états indépendants tels Ur, Lagash, Uruk et Kish, dirigés par des princes.
A partir de Jiroft, une route vers l’ouest menait en Élam, et plus loin en Mésopotamie. A l’est, une autre route conduisait au Balûchistân et à la vallée de l’Indus. Vers le nord-est, on rejoignait la route du lapis-lazuli qui traverse le Seistan (Shahr-i Shokta), l’Hindu-Kush (Mundigak) puis la Bactriane (Shortughaï). Sans oublier au sud la proximité des côtes du Golfe Persique. Les habitants de la région vont ainsi pouvoir facilement exporter leurs productions. Les objets en cornaline vont ainsi connaître une très large diffusion, puisqu’on en retrouve dans tout l’Iran, dans l’aire bactro-margienne, dans la vallée de l’Indus, en Élam, en Mésopotamie, et même sur la côte sud du Golfe Persique, en Arabie (Tarut) et en Oman (Tell Abraq).
Au -IVè millénaire, l’Elam devient le véritable foyer de la civilisation en Iran. Les premiers états se développent alors autour d’Anshan, la capitale, et de Suse, la grande ville culturelle, favorisant les échanges commerciaux de l’or, la cornaline, la turquoise de Nishapur et le lapis-lazuli du Badakhshan (Afghanistan). Durant cette période, la région resta sous l’influence de Sumer pour ensuite être envahie par une culture nouvelle, qualifiée aujourd’hui de proto-élamite, et qui occupa toute la région montagneuse du Fars jusqu’à Kermân et même jusqu’au Sistan.
L’Elam, dont le nom signifie le « Pays haut », était une entité double, géographique et ethnique, avec deux capitales. Il comprenait d’une part, le plateau du Fars actuel avec la ville d’Anshan (ou Anzan), et une population montagnarde largement nomade, d’autre part, la plaine autour de Suse habitée par une population sémitique plus urbanisée, proche parente de celle de Mésopotamie dont elle reçut l’influence.

A la fin du -IVè millénaire, la civilisation proto-sumérienne de Mésopotamie traverse une crise (fin de la période d’Uruk, début de celle de Jemdat-Nasr). Si celle-ci a des effets tout compte fait assez peu importants en Mésopotamie même, mais elle aura des répercussions en Susiane, qui est abandonnée par les proto-sumériens. Toute la plaine susienne est alors abandonnée au nomadisme, et seule la ville de Suse reste une agglomération importante grâce aux échanges inter-iraniens subsistant. La ville tomba rapidement aux mains des proto-élamites, des nomades élamites descendus des monts du Zagros, à l’est. Ceux-ci vont créer une civilisation portant leur nom autour de la ville de Suse, qui allait transmettre à ceux-ci l’héritage sumérien. Mais cette cité n’allait pas être leur capitale, et allait rester une colonie. C’est en effet à cette époque qu’est fondée dans le Fars, à Tepe Malyan, la ville d’Anshan. Cette cité, beaucoup plus vaste que Suse, devenait ainsi la capitale politique de l’Elam, marquant la domination du Haut-Pays sur la Susiane, dont la ville principale restait cependant la capitale culturelle, très influencée par la Mésopotamie dont elle fait géographiquement partie, avec laquelle elle entretient des rapports commerciaux intenses en temps de Paix. L’équilibre entre les deux Elam se bâti à cette période.
Fort de leur autonomie, les Proto-élamites allaient imiter les Sumériens et installer des comptoirs dans les sites les plus importants de l’Iran méridional, et devenir des marchands efficaces, un lien entre l’Iran riche en bien que convoitait la puissante Mésopotamie, dépourvue de ressources naturelles importantes. Dans plusieurs sites iraniens furent retrouvés des tablettes en proto-élamite, témoignant de l’implantation et de la maîtrise du commerce par les Proto-élamites. L’écriture proto-élamite est de type pictographique, et ne franchira pas l’étape menant au système cunéiforme comme à Sumer. Comme les premières formes d’écritures, elle trouvera son application principalement dans le domaine commercial, comme le démontrent les nombreuses tablettes proto-élamites retrouvées sur les sites de l’Iran d’alors. On trouve donc des signes et des chiffres (avec un système qui avait pour base dix, et qui était donc décimal, à la différence du système sumérien, sexagésimal), servant à inventorier les marchandises, certains signes probablement des noms.
Les Proto-élamites jouent donc un rôle de premier plan dans un Iran qui voit à cette période l’émergence de cultures originales importantes. Avec la civilisation proto-élamite et celle de la vallée du Halid, la région de Jiroft et du Kermân deviennent un foyer culturel majeur, autour des grands sites de Tepe Yahya, de Kunar Sandal (près de la ville de Jiroft), et de Shahdad (on peut aussi mentionner les sites proches culturellement de la vallée du Bampur).
Ces trois derniers sites constituent une aire, foyer créateur d’une civilisation qui va influencer les régions voisines, en premier lieu, l’Élam, à partir de l’Anshan, puis ensuite vers la Susiane.

Au sud de la terrasse, un autre massif de maçonnerie était criblé de centaines de tombes (peut-être même deux mille), serrées et superposées les unes contre les autres. Ces tombes contenaient souvent une hache, ce qui représente une masse impressionnante de métal. A la même époque, le cuivre est absent des villages de basse Mésopotamie. Au contraire, Suse utilise le métal du plateau iranien où les premiers pas d’une métallurgie naissante sont indéniables (dès -4 500, on sait couler du métal dans un moule et il existe de nombreux ateliers de fonderie). La thésaurisation du métal des tombes (terme technique du monde financier décrivant une accumulation de « monnaie » pour en tirer un profit, et non par principe d’économie : préférence de la part d’agents économiques pour la liquidité, à des fins de spéculation) et l’érection de la terrasse font de Suse I plus qu’un village : quelques habitants sont plus égaux que d’autres.

Les cachets confirment cela : en Mésopotamie du Sud, l’absence de scellements est surprenante, alors que l’Iran (comme la Mésopotamie du Nord) a développé leur usage.
Les cachets sont destinés à être imprimés sur argile et ne sont pas seulement des « amulettes » ou des parures. Ces scellements servaient à identifier des contenants de grains (lieux clos, sacs, jarres) dont l’usage était ainsi différé, tout en étant « protégé » car la propriété clairement signifiée. Ces scellements sont une protection symbolique car on peut les briser facilement. Ils ne sont pas destinés à interdire les vols, mais attestent l’existence d’une gestion et d’un contrôle dans le temps.

Sur ces cachets et sur les scellements qu’ils ont imprimés, on observe une figure appelée le « Maître des animaux » (silhouette humaine dont la tête est sommée de cornes de capridés, le corps ocellé – avec des taches rondes, comme sur le pelage, le plumage, de certains animaux – et les mains pourvues de trois doigts).
Cet homme, protégé par des parures (ou bracelets, colliers, bandeaux), maîtrise des serpents ou renverse des panthères ; un lion se bat contre de longs serpents qui cherchent à l’étouffer dans leurs anneaux, mais il n’offre en revanche qu’une résistance assez molle au personnage paré qui le soulève de terre et le renversent d’un doigt indifférent. Quoi de plus naturel, puisqu’il s’agit du « Maître des animaux ».
Est-ce un génie maîtrisant le monde, une divinité, un chef, ou même la préfiguration des « rois-prêtres » ?
A une époque qui précède celle de l’apparition des villes et de l’écriture, ce personnage se distingue des autres. Certaines de ses parures ou de ses attitudes le relient au monde animal. On peut le mettre en rapport avec l’apparition d’une hiérarchie dans le cadre d’actes qui ne relèvent pas de la sphère quotidienne. De plus, son affrontement au monde sauvage sur certains cachets suggère qu’il s’agit de la représentativité d’une autorité supra-humaine. La question de la nature de ce personnage renvoie à celle de l’existence d’une hiérarchie spirituelle, ou d’une représentation anthropomorphique d’une entité supranaturelle (ancêtre héroïque, esprit voire dieu).
Quel qu’il soit, ce « Maître des animaux » a une longue descendance iconographique.

Des changements profonds se produisent donc dans le Khuzistan. Est-ce en relation avec la maîtrise des techniques métallurgique ? (alors que, vers -7 200 non loin de Damas, on fabriquait déjà des perles à base de cuivre natif – non chauffé, juste malaxé comme de la pâte à
modeler –, ces raretés n’avaient pas inauguré une ère technique nouvelle et n’avaient pas modifié la structures des sociétés de l’époque).
Toujours est-il que l’iconographie témoigne de conceptions nouvelles. Là aussi, une élite apparaît au sein des villageois, faisant converger vers elle les produits issus des techniques de la métallurgie naissante : elle inscrit sa marque dans le paysage en réalisant des monuments exécutés sous son contrôle, elle élabore une iconographie raisonnée qu’elle saura mettre à son service.

Il existait un lien culturel étroit entre le sud de l’Iran central (Jiroft) et la culture élamite florissante dans le sud-ouest de l’Iran, et plus particulièrement à Suse, dans le Khuzestan. Jiroft (sud-est de l’Iran) est un gros centre de production artisanale du -IVè millénaire, notamment de vases en chlorite. Qui est l’humain de Jiroft ? D’abord un fabuleux artiste. Il vit dans un monde foisonnant, sous des palmiers géants, produisant des vases incrustés de cornaline (sophistication inouïe pour l’époque). S’il fut un Eden, « berceau sémite de la civilisation », abreuvé par un fleuve qui se divise en quatre bras, nommés Pishôn, Guihôn, Hiddeqel et Phrat (ce dernier désignant probablement l’Euphrate), il a peut-être jailli là. Le jardin est d’ailleurs planté à l’Orient d’Éden (edinu, « steppe » en akkadien, ou edin, « plaine » en sumérien), mais non en Éden, qui serait donc le territoire où se situe le jardin, non le jardin lui-même.

La large diffusion, à partir du -IIIè millénaire, des objets du type de Jiroft est étonnante : des Emirats Unis du sud à l’Ouzbékistan au nord et de Mari à l’ouest à l’Indus dans l’est.
Le matériel de Jiroft, la reconnaissance faite de la présence sur les rives du Halil Roud d’un peuplement dense avec des sites grands et petits, la richesse des vestiges, témoignent d’une civilisation complexe.
Cette culture constituait un centre indépendant dans un schéma dynamique d’interaction sur de longues distances, impliquant des mouvements de personnes et de biens par voies terrestres et maritimes à la fois : c’était l’âge des échanges !
Parallèlement à cette concentration des populations, se sont développés les échanges à longue distance de produits rares ou prestigieux.
Jiroft et sa province se trouvent sur la route du lapis-lazuli d’Afghanistan vers le détroit d’Ormuz puis, par voie maritime, vers les côtes du golfe Persique et de la péninsule arabique jusque vers la haute Egypte où le lapis-lazuli apparaît dès le -IVè millénaire. Une autre voie, terrestre, s’ouvre du Kerman vers le Fars, la Susiane et la vallée de la Diyala. Sur cette route, Suse enregistre clairement, dès -3 100, un retour vers l’ouest de l’influence iranienne. Vers l’est, les échanges se développent vers la Bactriane et l’Asie centrale, vers le Baluchistan oriental et la vallée de l’Indus.

Dans le Baluchistan de la fin du -Vè millénaire, une réelle homogénéité existe. Une expansion vaste paraît de même nature que celle de la céramique d’Obeid, en Mésopotamie, de l’autre côté des plateaux irano-afghans. Il existe une vraie similitude des situations sociales : dans le Baluchistan comme en Mésopotamie, et à peu près à la même époque, les cultures villageoises sont prêtes à parcourir de nouvelles étapes.
A Mehrgarh III (-4 500 à -3 800), la dimension du village augmente considérablement (près de 70 ha, avec des maisons, des zones d’ateliers spécialisés – fabrication en abondance de perles et pendentifs lapis-lazuli, cornaline, turquoise et en stéatite noires, à l’aide de petits forets de pierre –, de vastes structures de stockage en briques crues).
A la fin de cette phase, la vallée de l’Indus est colonisée : les premiers villages apparaissent sur les rives du fleuve, un peu avant -3 500. Dès lors, la symbiose entre les sites du piedmont du Baluchistan et ceux de la grande vallée demeureront une constante, expliquant en partie la naissance de la civilisation de l’Indus, dès le milieu du -IIIè millénaire.

Pour un Mésopotamien du -IVè millénaire, le monde s’étend alors de la vallée du Nil, de la Méditerranée et de la mer Noire, à la Caspienne, à la vallée de l’Indus (le bœuf à bosse, ou zébu, est originaire de l’Inde, mais on le rencontre jusque dans la vallée du Jourdain dès le -Vè millénaire) et à la mer d’Oman.
Dès la fin du -Vè millénaire, il existe des déplacements de métallurgistes originaires du plateau anatolien (Turquie), exportant leur production vers le Levant. Au début du -IVè millénaire on constate l’existence d’échanges à longues distances : le lapis-lazuli d’Afghanistan gagne la Haute-Egypte par le sud de l’Iran, le détroit d’Ormuz et la voie maritime ; l’or et l’ivoire du Soudan parviennent au Levant en échange du cuivre anatolien.
S’est créée ainsi une unité géographique, une communauté de fait et un sens nouveau du monde.
Il découle de cet élargissement une intelligence beaucoup plus Collective (avec la circulation des biens, les connaissances et savoir-faire se propagent), une rationalité plus grande, une logique plus ferme, qui vont contribuer à transformer l’agrégat de représentations mentales qui caractérisait la conscience mythique en une architecture de concepts clairs.
Un sens agrandi de l’universalité entraîne une rationalité plus grande, une capacité neuve à connaître, analyser, à classer, à formuler des concepts clairs et élevés.
S’y ajoute, déterminante, la pression sociale dans les régions où des groupes humains ont été poussés à se rassembler par la détérioration des conditions climatiques qui affecte l’hémisphère nord au lendemain de l’optimum climatique à partir du -Vè millénaire.

La distinction s’approfondit entre individuel et collectif, comme le montre l’apparition de seaux, témoignage du développement de la propriété individuelle. La spécialisation artisanale qui s’accentue (auparavant, « tout le monde » devait savoir « tout faire » – dans son domaine social et par rapport à son sexe –, pour qu’au cas où l’un mourait, les autres ne perdent pas le savoir et savoir-faire), conduit à une stratification des sociétés et à leur hiérarchisation.
La société villageoise de l’Obeid final a engendré des chefs locaux, des patriarches qui doivent leur pouvoir au fait qu’ils sont les aînés.
Dans ces sociétés céréalières, ils tendent à centraliser une partie de la production agricole avant de la redistribuer (notamment auprès des familles et clans d’autres villages, alliés). Au fur et à mesure que les groupes sociaux s’agrandissent, la pyramide sociale se développe et le pouvoir de contrôle se concentre entre les mains de quelques individus. La société mésopotamienne est en route vers les bouleversements de la fin du -IVè millénaire qui vont déboucher sur l’urbanisation.

Pour visualiser le processus d’urbanisation, prenons l’exemple du site de Gawra, près de Mossoul (Nord-Ouest de l’Irak), le début des futures cités. Après une désertion, la réoccupation du site (Gawra XI, vers -3 800) est marquée par l’érection d’une forteresse au milieu d’un espace vide. Cette construction ronde est constituée d’un gros mur circulaire de près de 20 m de diamètre. A l’intérieur, dix-sept pièces (rectangulaires ou triangulaires) se partagent l’espace. Au centre, une salle rectangulaire plus grande que les autres est divisée en son milieu par un gros mur de soutien. A l’étage se trouvait l’habitation proprement dite, le rez-de-chaussée étant consacré au stockage. Quelques maisons vinrent ensuite entourer cette forteresse, constituant peu à peu un village. Avec le temps, la forteresse finit par disparaître. Après une nouvelle d’abandon, un village se reconstitue. De petites maisons se groupent de manière assez distante autour d’un bâtiment plus vaste, de plan tripartite, où l’on trouva des scellements. Cette résidence se dresse au milieu du village. C’est l’habitation d’un responsable, un chef de lignage, mais c’est aussi l’endroit où celui-ci reçoit, comme on dirait aujourd’hui, ses administrés. Sa maison est associée à une petite place, dans un tissu très dense, et surtout à un grenier.
A Gawra VIII (vers -3 200), de vastes édifices (dotés d’un proche d’entrée qui leur confère un aspect monumental, en faisant de grandes résidences) se groupent au centre du tell (colline artificielle, formée par l’amoncellement des vestiges des occupations précédentes, rasées). Entre eux, une construction rectangulaire faite de petits espaces carrés contigus, forme le grenier. Des ruelles rectilignes ordonnent le tissu bâti. Durant cette phase, certains grands édifices sont abandonnés, d’autres les remplacent. Les petites maisons se multiplient, mais de grands ensembles, délimités par des murs très longs et très épais, apparaissent. Les gens qui possèdent le pouvoir de décision prennent conscience qu’ils forment un groupe à part, une élite. Le sommet du site n’est plus qu’une acropole où se massent des résidences somptuaires, à côté d’une agglomération qui s’étend en contrebas. La maison du chef se distingue entre autres par son décor. Parce qu’il exerce des responsabilités particulières, le chef est très sollicité, et sa famille en pâtit. Pour remédier au problème et exercer tranquillement ses responsabilités, il en vient à se faire construire un bâtiment spécifique, une salle d’audience, tandis qu’un grenier est implanté non loin. Au bout d’un certain temps, une nouvelle salle d’audience est bâtie, associée à une suite de cours, jouxtant le grenier. Dans le même mouvement, le chef rebâtit sa maison mais, parce que celle-ci est désormais déchargée des contraintes de représentation, elle redevient banale. On trouve dès lors, dans un périmètre restreint, une habitation, une salle d’audience, un grenier, c’est-à-dire tous les éléments qui, mieux intégrés, conduiront au palais.
Au terme de cette évolution, la situation aura changé du tout au tout. A Gawra IX, au début du -IVè millénaire (vers -3 700), les résidences des chefs étaient encore insérées au sein du village ; à Gawra VIII, à la fin du même millénaire (vers -3 200), les grandes résidences sont regroupées sur l’acropole (le sommet du tell), l’habitant commun, plus modeste, étant rejeté en contrebas, à la périphérie.
Il n’y a pas d’image plus claire pour montrer la constitution progressive d’une élite hautaine qui cherche à se démarquer du commun, du bas (c’est le cas de le dire) Peuple !
Les rites funéraires confirment cette interprétation. A Gawra XI, les inhumations sont regroupées en un cimetière. Les corps, déposés dans un coffre, sont accompagnés de mobilier funéraire. A Gawra VIII, la situation est différente. Les corps d’une vingtaine d’adultes sont disposés dans de grands caveaux construits en briques, accompagnés d’un mobilier funéraire subitement fort riche : quelques objets en or ou en argent, en électrum (alliage naturel de trois parts d’or pour une part d’argent, très prisé pendant l’Antiquité, notamment extrait du fleuve Pactole), en lapis-lazuli, en turquoise. Ces matières précieuses sont travaillées avec soin pour constituer des perles, des pendentifs, des rosettes. Les perles de lapis-lazuli (une tombe en a livré plus de 450) sont la plus ancienne attestation en Mésopotamie de cette pierre semi-précieuse bleu foncé dont la source la plus proche est la région du Badakhshan, dans le nord de l’Afghanistan oriental, à plus de 2 000 km de Gawra. Les matériaux exotiques soulignent le statut social élevé des défunts qu’ils accompagnent.
Ce sont les tombes des habitants des grandes résidences qui occupent le sommet du tell, non les tombes banales de la population ordinaire. Comme l’organisation de l’espace et l’architecture, les tombes de Gawra VIII sont le reflet d’une société dont la hiérarchie est désormais de plus en visible. Il n’est donc pas étonnant de constater la présence nouvelle d’objets de métal, si rare jusqu’ici au nord comme au sud. Les haches plates en cuivre apparaissent occasionnellement dès Gawra XII-XI, mais les riches tombes de Gawra VIII renferment de nombreux objets de métal précieux (dont une minuscule tête de loup, petit chef-d’œuvre métallurgique). Une aristocratie est née ! La pratique des scellements, apparue à la fin de l’époque d’Obeid à Gawra XIII et XII (vers -4 000), témoigne que certaines personnes disposent d’une capacité de contrôle et de décision. Ces sceaux/marqueurs ne sont pas là pour le commerce ou les échanges entre des agglomérations voisines (leurs motifs, assez banals, sont reproduits à de nombreux exemplaires et ne pourraient identifier un propriétaire), car de nombreux scellements ont aussi été trouvés (en plus des grandes résidences des notables) dans les maisons ordinaires (les petites gens devaient déjà essayer de se comporter comme les grands).
Il s’agit en réalité de pratiques destinées à interdire ou différer la consommation d’un produit, par des procédés admis de tous (d’autant plus « facilement » que l’on reste ici dans le cadre de quelques familles élargies, où tout le monde se connaît et est lié plus ou moins directement). Ce sont des pratiques de la vie quotidienne, décidées pour gérer les stocks de la communauté, beaucoup plus que d’une gestion économique compliquée (anachronique à la fin du -IVè millénaire).

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19 juillet 2009 7 19 /07 /juillet /2009 16:17

Après les trente siècles glorieux, le krach économico-social
Télécharger le fichier : 09-Les aubes des dogmes et leurs Contestations.pdf


Beidha, au nord du site de Pétra (Jordanie), est un village néolithique, qui constitue avec Jéricho l’une des premières communautés agricoles connues du Proche-Orient (occupé dès -9 000). Les habitations ont bien évoluées durant toute la période d’occupation. Au départ, il s’agit de huttes en bois. La région était alors couverte de forêts de genévriers, de chênes et d’arbustes fruitiers (amandiers, pruniers...) où vivaient un gibier assez abondant (ibex, gazelles, ours, lièvres, chacals...). Puis apparaissent des maisons en pierre, de formes rondes, semi-enterrées et groupées en alvéoles, avec un sous-sol comprenant un garde-manger et un atelier.
Le village commerçait avec d’autres communautés parfois fort éloignées, d’où l’accumulation sur le site de certaines marchandises destinées à l’exportation (silex, ocre rouge et jaune, hématite) ou issues d’importations (obsidienne de Turquie, bitume de la Mer Morte, pierre-ponce et coquillages marins). Des traces d’extraction de sel à une heure de marche du site ont aussi été mises en évidence. Barres de sel qu’ils échangeaient avec un certain nombre de tribus plus ou moins proches contre des outils de pierre, des armes, des parures de plume, bref, des moyens de production ou de destruction, mais aussi des moyens de reproduction sociale (les parures rituelles). A l’intérieur de la tribu, le sel circulait sous forme de dons. A l’extérieur, il circulait comme une marchandise faisant en même temps office de monnaie.
Depuis des temps préhistoriques, les humains ont compté leurs biens. Rapidement, un étalon s’impose dans chaque groupe humain : coquillage, minéraux précieux ou utiles comme le sel, petits lingots de métal (fer, puis argent ou or), etc.
Alors que la monnaie représente déjà une certaine quantité de biens, qu’on ne pourrait pas manipuler aussi facilement, l’étape suivante est la mise en place d’une monnaie de second niveau, qui elle-même représente une grande quantité de monnaie métallique laissée en dépôt en lieu sûr.

Puis c’est la catastrophe et tout cesse ; le site a été abandonné vers -6 500. Des tribus voisines belliqueuses, en quête de meilleures conditions, détruisent l’agglomération.
Fini le rêve de la sédentarisation : des conflits guerriers éclatent pour la première fois car agriculteurs et éleveurs revendiquent les mêmes terres. C’est l’émergence des luttes territoriales pour la pour la propriété : Caïn (étymologiquement « acquisition » ou « chose acquise », fils aîné d’Adam et Ève), premier meurtrier de l’Histoire tue par jalousie son frère cadet Abel (de l’hébreu souffle, vapeur, existence précaire –, qui gardait le troupeau).
Les habitants de Beidha, menacés, trouvent refuge à Ba’ja (gorge étroite de 40 m de hauteur, d’où nécessité d’une échelle, à 1100 m d’altitude, sur un plateau). Les habitants y pratiquent une industrie lucrative du bijou : des bracelets en grès, finement travaillés, sont très exportés (jusqu’à Jéricho à 200 km), ainsi que des aiguilles et boutons pour l’industrie du textile. Ces produits ont une valeur d’échange qui contribue à définir les distinctions sociales (qui produit, qui peut se permettre d’acheter) même si il n’y a pas de différence dans les maisons. La politique est gérée par des clans familiaux à droits égaux, avec un chef de tribu élu.
La logistique pour 600 personnes demande une organisation parfaite. Un barrage (250 m3) est construit pour gérer l’eau qui tombe en hiver et qui coule car les sols sont trop secs. Des réservoirs étanches gardent l’eau : c’est le premier château d’eau.

Lors du passage crucial de l’étape précéramique au Néolithique Céramique, les constructions sont des huttes circulaires ou ovoïdes en bois, une tradition qui avait disparu du Proche-Orient quelque 3 000 ans plus tôt. Il y a eu un afflux soudain de poinçons et d’alènes (pour le travail du cuir), d’autres outils utilitaires en os, ainsi que l’apparition d’un nouveau type de figurines représentant un individu mâle assis sur une chaise à accoudoirs, ainsi que plus d’une centaine de symboles phalliques. Après une période de troubles sociaux, pour certains établissements ou communautés éparpillées, des groupes dirigeants ont été capables de réinstaurer des formes d’autorité.
Lorsqu’apparaît la poterie en Mésopotamie du Nord, vers -7 000, après la disparition de Magzalia, la Djezireh est encore peu occupée. Les communautés agricoles ébauchent une faible inégalité sociale, surtout marquée par l’évolution vers le plan quadrangulaire des maisons.
Avec la poterie, de ses formes et décors naît un nouvel art et, en même temps que les graines qu’elle préserve (en attendant de nouvelles semailles), cela est à l’origine de l’accumulation de capitaux (les semences pour leur valeur d’efficacité après sélection sur des générations de plantes, la poterie en elle-même pour ses aspects utilitaires autant qu’artistiques).

En Anatolie centrale, les sites se multiplient à partir de -7 500. A proximité des sources d’obsidiennes, des ateliers et des villages se construisent vers le -VIIè millénaire. Les groupes de cette culture adaptaient leurs activités principales aux conditions locales. Une attention particulière était accordée tantôt à l’agriculture et à l’élevage, tantôt au tissage et au commerce, tandis que là où le sol recelait des matières précieuses des travaux des mines et d’artisanat faisaient leur apparition. Les activités spécialisées ont permis un développement économique rapide, l’échange des biens, la polarisation de la société et l’enrichissement général de toutes les communautés de cette culture.
Dans les régions productrices d’obsidienne, tout un complexe socio-économique impliquant des mécanismes de contrôle ainsi que des réseaux d’échange fut constitué en relation avec l’exploitation de ce matériau très recherché et sa transformation en outils.
Dans la vaste zone du Proche-Orient qui inclut tout le Levant, l’Anatolie du Sud-Est ainsi que les régions du nord de la Mésopotamie et de la Syrie, le développement culturel qui a duré plusieurs millénaires, a atteint son apogée au début du -VIIè millénaire. Il s’ensuivit un déclin profond qu’on appelle l’effondrement néolithique.
Au Levant, certains repassent de la sédentarisation complète à une vie pastorale semi-sédentaire. En Palestine, en effet, l’économie pastorale marque la période : les sites du PPNB sont abandonnés définitivement et pour très longtemps, les installations sont temporaires.
Dans tout le Proche-Orient, la disparition de la culture précéramique entraîne que presque tous les sites connus ont perdu leur attrait et plus aucun bâtiment important n’est construit : le mécanisme de contrôle social a disparu.
A cette époque, l’établissement de Çayönü décline et perdure sous la forme d’un petit village ou d’un hameau où l’on ne décèle plus aucun indice d’un groupe social dominant.
Asikli et Musular (son site rituel limitrophe), et les sites qui leur sont liés, sont abandonnés vers -7 400. Ayant accumulé un savoir-faire particulier (contrôle du mouton), la société cappadocienne s’est tournée vers un mode de vie pastoral semi-nomade. La lente mutation des pratiques domestiques dans une ancienne société de chasseurs-collecteurs, conjuguée à d’éventuels problèmes de représentation des chefs de famille dans le « conseil de village » au sein d’une population croissante, ont pu créer des conflits conduisant au choix du pastoralisme. La demande toujours renforcée, par les classes montantes, d’objets de prestige, servant à afficher la différence sociale ne pouvant plus être satisfaite (krach à cause de la pénurie de matériau et/ou de la surcharge de travail des artisans face à une demande qui explose, voire des razzias organisées par des groupes jaloux), le système pyramidal ne pouvait plus se maintenir en l’état !
On assista dès lors à l’arrêt des réseaux d’échange, à l’abandon des grosses agglomérations, à la mise en place d’un genre de vie plus mobile.

Au moment où disparaît Asikli, émerge à des centaines de kilomètres de là Çatal Höyük.
Çatal Höyük est un lieu insolite, situé dans la plaine de Konya en Anatolie centrale : il s’agit d’un grand tell de plus de 13 ha, recouvrant une agglomération néolithique, établie de -7 400 à -6 150. Cette ville d’environ 5 000 habitants (population énorme en des temps si reculés), associait prédation et production : l’élevage des chèvres et des moutons n’occupe qu’une place mineure. On chasse beaucoup, en particulier l’aurochs. Peut-être commence-t-on à domestiquer le bœuf, que l’on consomme en grande quantité.
Çatal Höyük avait développé un artisanat varié et plus ou moins luxueux (travail de l’obsidienne, du bois, des coquillages – dentales importés de la côte –, poterie, couteaux à lame de silex de grande qualité et manche en os sculpté, parures en pierre semi-précieuses, perles de cuivre et de plomb, pendentifs en ivoire de sanglier, fabrication de tapis).

Par rapport à Asikli, le recours impressionnant à l’imagerie symbolique (reliefs, bucranes surmodelés, peintures murales, figurines humaines et animales) et l’absence de bâtiments exceptionnels dans un secteur à part, sont des différences majeures.
Ici, la conscience mythique s’exprime de manière maximaliste, ce qui correspond à un besoin spécifique de mobiliser les images afin de renforcer l’ordre social, toujours Egalitaire mais vivant de fortes tensions à tendance hiérarchiques.
Çatal Höyük est d’autre part le seul exemple d’un village regroupant une communauté aussi importante dans la plaine de Konya, ce qui contraste avec la distribution dense des sites plus tôt en Cappadoce. Enfin, alors que les gens d’Asikli ont développé une gestion intensive des troupeaux de moutons sauvages, l’économie plus dynamique de Çatal Höyük était très largement domestique. Les maisons, à une seule pièce la plupart du temps, très semblables, sont fort simples. Les sols et les murs sont enduits soigneusement.
Cette grosse agglomération (qui n’a pas encore franchie le stade urbain, malgré sa taille) présente une structure mêlant intimement habitat ordinaire et habitations rituelles. Ces dernières, chacune au centre de la trentaine de maisons d’une même famille étendue, incarnent l’unité sociale et le lien avec les ancêtres.
Le niveau V (-6 400) marque une rupture dans l’occupation : des espaces publics apparaissent et les bâtiments rituels sont plus accessibles. L’unité est désormais celle de la famille nucléaire, incluse dans le réseau de parenté et le lignage génétique.
Le vocabulaire symbolique des bâtiments représente alors la superposition cosmologique d’un monde d’agriculteurs sur l’ordre du monde ancien des chasseurs-collecteurs.
Ce sont surtout les sanctuaires ainsi que certains lieux de réunion qui font état de l’extraordinaire complexité de la pensée d’une société considérée comme un métissage d’Eurafricains (Européens ayant traversés le détroit de Gibraltar, avant de vivre au Maghreb puis de migrer, notamment vers l’Anatolie), de Méditerranéens et d’Alpins.

Quant aux rites funéraires, ils sont tout aussi complexes. Les morts, après avoir été exposés aux vautours, étaient enterrés, enveloppés de cuir ou de tissus, sous des plateformes d’argile. Parfois, les squelettes étaient sans crâne, cependant que dans certains sanctuaires des crânes avaient été soigneusement exposés. Dans le cadre d’un culte des ancêtres, les ossements avaient été fréquemment peints en rouge, vert ou bleu.
L’un des traits spectaculaire du PPNB est l’attention portée au crâne et au visage. On isole les crânes et on les modifie avant l’enterrement. Outre le fait de les séparer et de les inhumer à part, on façonnait sur eux, par application et modelage d’une couche d’argile, les traits du visage. On a noté les prémices de ce « culte des crânes » au PPNA sur l’Euphrate, en Anatolie du Sud-Est ou à Jéricho, voire à Mallaha dès le Natoufien. On en retrouvera trace à l’époque de Halaf, au -VIè millénaire.
Les habitants de la Palestine ont sans doute poussé le plus loin cette exaltation des crânes de certains personnages.
Les crânes sont souvent regroupés dans des fosses, sans ordre bien défini, accompagnés parfois de statuettes grossières. On vénère, ou simplement on conserve les têtes d’individus mémorables. Souvenirs familiaux ?
A côté de ces crânes isolés, il existe de nombreux exemples de corps sans tête. Mais on connaît beaucoup de corps complets et la pratique qui consiste à détacher la tête du corps et lui faire subir un traitement quel qu’il soit, ne concerne que certains individus. On ne s’intéresse qu’à quelques ancêtres proches, à l’intérieur de groupes assez réduits. C’est soit une affaire de famille, soit une vénération globale et anonyme des ancêtres de la communauté.

Les populations du PPNB vénèrent des crânes d’ancêtres, portent ou utilisent des masques de pierre (à l’occasion de quelles cérémonies familiales ou claniques ?), fabriquent des statuettes. Ont-elles aménagé de véritables sanctuaires pour s’y adonner à des activités cérémonielles ou religieuses ?
Une grande quantité de figurines n’indique pas seulement l’exceptionnelle imagination et talent artistique de leurs créateurs, mais aussi la naissance des mythes et la diffusion soudaine des pratiques magiques et spirituelles.
La diversité thématique des figurines anthropomorphes et le développement de leur style depuis les formes naturalistes jusqu’aux formes abstraites en passant par les formes réalistes témoignent sans équivoque que la magie primitive a été dépassé, autrement dit, que des idées spirituelles précises se sont formées.

Un sanctuaire, pas forcément construit, est un espace consacré à des activités qui ne sont pas du ressort de la vie quotidienne ou matérielle. Le sacré est immatériel mais il peut faire intervenir des objets matériels qui n’ont pas d’autres fonctions.
Il ne faut pas oublier la présence, à côté de ces objets symboliques, de faucilles, de pointes de flèche, de restes de textiles et de vannerie, de cordes.
En Anatolie, associés aux maisons-greniers du -VIIIè millénaire, on remarque trois constructions particulières à pièce unique en longueur, à usage Collectif, qui ont vécu longtemps. Dans le bâtiment « aux crânes », la grande pièce est flanquée de petites cellules dans lesquelles plus de quatre cents personnes ont été inhumées, squelettes entiers ou crânes et os longs isolés. Est-ce un sanctuaire ou le lieu d’une sorte de conseil villageois, en liaison avec un culte des ancêtres ?
Certaines figures d’Anatolie du Sud-Est, des cervidés, des bovidés, des bucranes en grand nombre ou des femmes à longue chevelure ou tête étirée, évoquent un monde assez lointain. Elles ne sont pas sans rapport avec des représentations de Çatal Hüyük, voire avec des images peintes sur les vases des cultures mésopotamiennes de Samarra et Halaf (les orbites du crâne d’une femme ont été garnies de coquilles, ce qui n’est pas sans évoquer les crânes plâtrés de Jéricho et de Palestine du PPNB : les rites de Çatal Höyük en dérivent en droite ligne). Il existe également un rapprochement avec les stèles de Göbekli Tepe, qui sont ornées de reliefs représentant des bovidés, des oiseaux, des bucranes et des serpents.
Pour autant, l’affirmation d’une piété individuelle envers un dieu identifié ne peut être supposée qu’à partir de la fin du -IIè millénaire.
Entre -8 000 et -7 000, on est conduit à s’interroger sur l’univers mental des populations du PPNB. Les grands groupes de parenté, véritables lignages, semblent jouer un rôle de premier plan.
L’architecture traduit ces nouvelles structures sociales. La distinction du profane et du spirituel n’a aucun sens à cette époque. Le répertoire iconographique renvoie à la sphère du mythe, voire du simple chamanisme. Au sein des sociétés profondément Egalitaire que sont celles du Néolithique commençant (mais pas toutes), le monde du symbole est très présent et traduit la force nouvelle des structures Collectives d’un village.

Les villageois chassent encore beaucoup et les fondements de leur organisation sociale ne devaient pas être éloignés du mode de vie des chasseurs-collecteurs paléolithiques : sur certaines fresques sont peintes des scènes de chasse aux bovidés et aux cervidés héritées de la Préhistoire, tout comme le sont les empreintes successives de mains.
Mais si la chasse est une activité toujours masculine, la collecte n’est plus l’occupation principale des femmes.
La Grande Mère, seule ou avec son taureau (son égal ou son parèdre complémentaire), intégrée à tout un ensemble de mythe, participe directement ou indirectement à un grand mythe de la création. Pour en rendre compte, toute une série de cultes liés à la fécondité a été établie.
En effet, le rôle alloué désormais à la femme est d’accoucher de fils mâles, destinés à être échangés contre les mâles d’autres clans à la génération suivante pour créer des alliances. La femme, bras ouverts et jambes écartées, donne naissance, le taureau renvoie à la chasse ou à l’élevage. Pour autant, la femme engendre souvent des taureaux ou des têtes de taureaux : la fécondité féminine (Grande Mère) engendre des fils mâles (taureau). Ce n’est pas la fécondité qui est importante, c’est la filiation.

Les pilastres ornés qui encadrent les reliefs n’ont qu’un sens symbolique, pas architectural. Chaque pilastre représente un lignage. L’insertion d’une femme entre deux pilastres souligne l’alliance entre deux lignages, car une telle société ne peut se reproduire et se développer que par l’exogamie (recherche de partenaires en-dehors du groupe) et donc l’alliance. La femme représente donc la parenté, par la filiation et l’alliance des lignages, c’est-à-dire les deux principes qui permettent à toute société de se reproduire.
Les reliefs expriment un discours relatif aux règles qui fondent l’ordre social. Quant au grand taureau environné de petits personnages, il est l’image de la société environnée d’ennemis.
On trouve également de grands vautours aux ailes déployées poursuivant des humains sans tête, tandis qu’ailleurs des seins en relief contiennent les squelettes de ces mêmes rapaces. Enfin, toujours sculptés, face à face, deux léopards (ou autres félins ailleurs, tels que des lions) s’associent à la Grande Mère en tant que « Maîtresse des Animaux ».

Ces peintures ne sont maléfiques qu’en apparence. Elles annoncent en réalité la survie de la société et la perpétuation du système.
Les représentations géométriques (losanges, triangles, points, zigzags, croix), loin d’être purement décoratives, renvoient au même système symbolique. Tout n’évoque que le principe générateur conçu comme féminin et son produit, présenté comme masculin. Cette iconographie permet de rappeler les valeurs qui fondent l’ordre social.

Les éléments décoratifs, figuratifs ou non, qu’ils soient en relief ou peints, se rangent en deux catégories qui ont trait respectivement à un principe (représenté par une parturiente – femme en train d’accoucher – sous son aspect positif et créateur, par un fauve sous son aspect négatif et destructeur), et à son produit, conçu comme masculin et représenté par un taureau (ou un bucrane : dans les mythologies orientales il supporte de ses cornes la voûte céleste).
En fonction de quelques règles de composition simples, ces éléments se combinent pour former un discours parfaitement cohérent qui se développe selon deux axes : celui de l’alliance, horizontal et relatif à l’espace, et celui de la parenté et de la filiation, lié au temps, et par là au cycle de la vie et de la mort. De façon à la fois synthétique et abstraite, cet ensemble iconographique permet à ses auteurs de rappeler avec entêtement leurs valeurs fondamentales. Il n’est question que du processus de régénération sociale à travers l’alliance, c’est-à-dire des règles qui fondent l’ordre social et auxquelles chacun doit se conformer pour que tous survivent. En réalité, il s’agit de présenter la règle exogamique (recherche d’un partenaire masculin dans une autre communauté) comme aussi naturelle que l’union d’un homme et d’une femme pour la procréation, ou que la vie et la mort.

Dans la continuité du « culte des ancêtres » apparu au Levant au PPNA avec la manipulation des crânes et développé avec les crânes surmodelés du PPNB, les crânes isolés et les squelettes sans crânes enfouis sous les banquettes de Çatal Höyük témoignent de la vénération des ancêtres.
Ils soulignent que le lignage et la référence aux ancêtres jouent un rôle important. On ne parle pas de relations au « divin », mais d’organisation sociale.
Ce qui est nouveau, et dès le début du Néolithique, c’est la figuration de notions abstraites par le relief et la peinture, mais le Paléolithique final franco-cantabrique en avait sans doute déjà montré la voie. Sur ce plan, le Néolithique n’est que le prolongement et le fruit des millénaires qui l’ont précédés. Le poids de la tradition n’a pas cédé immédiatement devant les bouleversements du Néolithique. Les forces de désintégration y sont probablement fortes. Ce village, menacé d’éclatement par sa taille même, ne peut que souligner à profusion, sur ses murs, les règles archaïques de fonctionnement qui sont les siennes.

Pour faire une société, ni la parenté ni les liens de production et d’échange de biens ne sont suffisants. Il faut surtout que des croyances religieuses et des rituels qui les mettent en actes viennent légitimer sa souveraineté et assurer sa reproduction.
Partout dans le monde, les humains vivent au sein d’ensembles sociaux qui leur confèrent une identité globale. Ces entités sociales globales exercent une certaine souveraineté sur un territoire. Quels sont les rapports sociaux (religieux, politiques, économiques) ayant la capacité d’unir en un tout qui les englobe et de conférer une identité globale à un ensemble d’individus qui, de ce fait, forment une société ? On ne trouvait à Çatal Hüyük ni castes, ni classes sociales, mais seulement des clans et des lignages qui partageaient le territoire de la tribu.
Quel fut le rôle de la parenté dans la formation et la reproduction des liens unissant cette nouvelle tribu ? Le principe de descendance est patrilinéaire (héritage du statut social par le père), mais clairement matrilocal (la mère reste dans la communauté, le père vient d’un autre clan, complètement extérieur). Tous ceux, hommes et femmes, qui descendent par les femmes d’un même ancêtre fondateur appartiennent à un même clan et selon la position de leurs ancêtres, aînées ou cadettes, ils forment des lignages différents. Ceux-ci comprennent plusieurs familles. Ni les familles, ni les lignages, ni les clans ne s’autoreproduisent : les mariages se font avec d’autres familles, appartenant à d’autres clans. Ce principe est complété par un autre dont l’application pourrait a priori sembler être capable de lier tous les clans entre eux. C’est l’interdiction pour deux frères de se marier dans le même clan, ainsi que d’épouser une femme du lignage du clan dont est issue leur mère, bref de reproduire l’alliance qu’avait faite leur père. Du fait de ces principes, chaque lignage est poussé à multiplier et diversifier ses alliances. Celles-ci sont la raison d’être de multiples échanges réciproques de biens et de services entre les lignages alliés, échanges qui se poursuivent pendant plusieurs générations.
Familles, lignages et clans possèdent en commun des fractions de territoire où ils cultivent des jardins et chassent. Chaque lignage produit la plus grande partie des ressources nécessaires à son existence sociale, par ses propres forces et avec l’aide de ses alliés.
Chaque lignage Coopérait avec quelques autres. Les activités économiques créaient donc une dépendance limitée entre ces lignages associés, mais celle-ci ne pouvait jamais s’étendre à la société tout entière et de plus cette dépendance existait aussi vers l’extérieur.

Dans cette agglomération, très métissée ethniquement, il est important de saisir la différence entre une « communauté » et une « société ». Un exemple permet de montrer clairement ce qui les distingue. C’est celui de la différence qui existe entre les Juifs de la diaspora et les Juifs qui vivent en Israël. Les Juifs qui vivent à l’étranger forment des communautés au sein de ces différentes sociétés et de ces états. Ces communautés juives ne constituent pas des « sociétés ». Elles coexistent avec d’autres communautés, au sein de sociétés différentes qui, à chaque fois, les englobent toutes et les soumettent au respect de leurs lois et de leur constitution, leur attribuant ou leur refusant les mêmes droits et les mêmes devoirs qu’aux membres de la société qui représentent le groupe dominant au sein de l’état. En revanche, les Juifs de la diaspora qui ont quitté ces pays pour aller vivre en Israël ont fait naître au Proche-Orient une société nouvelle possédant un état et un territoire.
Régulièrement, tous les lignages et tous les villages se mobilisaient pendant plusieurs mois pour produire tout ce qui était matériellement nécessaire à l’initiation des jeunes (garçons : fabriquer des guerriers et des chamanes, capables de défendre la société contre les forces qui la menacent, tribus voisines ou puissances spirituelles hostiles ; filles : en faire des femmes dures au travail et des mères fécondes) et recevoir dignement les centaines de visiteurs des tribus voisines, amies ou ennemies. Ces initiations gouvernaient des rapports sociaux qu’en Occident, aujourd’hui, on appelle politico-religieux. Ils légitimaient la place dominante des hommes (mais une position fondamentale de la femme, donneuse de vie) et le monopole qu’ils exerçaient sur le commerce avec les dieux et les esprits de la nature. Leur symbole est la grande maison où se tiennent les rites, à l’abri du regard des femmes. Le sanctuaire est appelé le « corps » de la tribu dont chaque poteau représente un jeune initié. Les maîtres des cérémonies détiennent les objets sacrés et les formules reçues de l’esprit supérieur par leur ancêtre mythique, et qui permettent d’initier les jeunes. Leur savoir est si précieux que s’ils mourraient sans avoir transmis ce savoir, la tribu serait condamnée à disparaître. L’unité de la société repose donc sur le partage d’un ensemble de représentations spirituelles et sur l’organisation du pouvoir qui en découle. Comme dans la plupart des sociétés, c’est un noyau de « représentations imaginaires » qui soutient les rapports politiques garantissant son unité. Et ces représentations imaginaires, produits de la pensée, sont transformées en réalités visibles, concrètes et donc socialement efficaces par les pratiques symboliques qui témoignent à la fois de leur existence et de leur vérité, c’est-à-dire par les rites des initiations masculines et féminines auxquelles tous et toutes participent mais aussi par les initiations périodiques des chamanes qui ne concernent qu’un petit nombre d’individus, hommes et femmes.

Ni une communauté, ni une ethnie ne sont donc des sociétés, au sens où leur manque le fait d’exercer une véritable souveraineté politique. Si les religions reposent sur des croyances, ces croyances à elles seules ne suffisent pas à fonder une société. A l’intérieur du politico-religieux, ce ne sont pas les rapports entre les humains et les dieux qui ont en tant que tels la capacité d’imposer un ordre politique. Un territoire doit être conquis par la force des armes ou hérité d’ancêtres. Ses frontières doivent être connues sinon reconnues des sociétés voisines qui occupent et exploitent des espaces proches. Dans tous les cas un territoire doit être défendu par la force : force des armes, mais aussi celle des puissances invisibles que les rites qui préparent une guerre ou l’accompagnent sollicitent pour affaiblir les ennemis et soutenir les guerriers. C’est donc seulement quand certains éléments d’une religion sont mobilisés, utilisés pour établir et maintenir la souveraineté d’un ensemble de groupes sur un territoire et ses ressources que se trouve vérifiée l’hypothèse que les rapports politico-religieux ont capacité de fabriquer une société.
Cette société par ailleurs très Egalitaire ne pouvait se protéger et durer qu’en donnant naissance à un système social hiérarchisé. Il faudra attendre la fin du -Vè millénaire. Alors s’ébauchera une évolution qui conduira rapidement à l’émergence des premières villes et des premières dynasties de chefs. A l’époque de Çatal Höyük, nous n’en sommes pas là, loin s’en faut !

La bourgade, devenue un grand marché (non seulement grâce à la valeur de ses propres produits, mais aussi grâce aux matières premières rares et aux objets importés), devint en même temps un grand centre spirituel et artistique, qui exerça une influence capitale sur les populations – multiples et variées – environnantes.
Les pesanteurs sont telles que ce répertoire iconographique symbolique a perduré à travers l’art oriental. La culture de Halaf, au -VIè millénaire, couvrira ses vases de silhouettes féminines et de bucranes. La céramique peinte des -Vè et -IVè millénaires a puisé dans ce répertoire jusqu’au début du -IIIè millénaire. La Mésopotamie historique est encore imprégnée du répertoire néolithique, qui plonge lui-même ses racines dans la tradition paléolithique.

A l’époque de l’apparition de la céramique (vers -7 000 : elle permet la conservation des aliments et boissons, ainsi que la cuisson lente des bouillies de céréales – permettant une meilleure digestion et assimilation des nutriments par l’organisme), une expansion démographique lente, mais continue, couvrit l’Orient de villages : on trouve alors en Anatolie, dans le nord de la Mésopotamie, en Syrie, en Iran, ou sur les piedmonts du Baluchistan (région d’Asie, partagée entre, à l’Ouest, l’Iran, au Nord, l’Afghanistan, et à l’Est, la province pakistanaise du Baluchistan), de nombreuses petites communautés basées sur l’agriculture céréalière et l’élevage.
Certaines régions en resteront là pour longtemps.
Au départ, vers -7 000, l’ensemble des zones cultivables est habité par des villages sédentaires et des éleveurs semi-nomades menant, en gros, le même genre de vie. Champs et troupeaux sont alors à la base de la subsistance. Les villages sont à peu près de même dimension et à l’intérieur d’un village, les maisons sont semblables. Le travail de chacun est similaire, la répartition des biens paraît fort Egale, les tombes renferment un matériel souvent identique. Les échanges avec l’extérieur sont faibles et ne sont pas indispensables : ces villages se suffisent à eux-mêmes !
Une production agricole modeste assure l’existence, il n’est pas besoin de forcer les rendements. De toute façon, l’absence de moyens de transport adéquats interdirait l’exportation de surplus (qui ne sont déjà pas nombreux et que l’on préfère garder au cas où il y aurait une mauvaise récolte à venir !).
L’agriculture céréalière traditionnelle connaît des périodes d’activité intense suivies de moments forts calmes qui laissent latitude à des occupations complémentaires, comme la fabrication/réparation de l’outillage ou des vases en terre cuite. Les outils nécessaires sont fabriqués facilement, la plupart du temps à partir de matières premières disponibles sur place.
La terre est abondante (pour une population très peu nombreuse) et tous y ont accès. Personne n’a de prise sur les moyens de production que sont la terre et l’eau.
Le nouveau mode de production conduit à la mise en place d’une structure adaptée, une Communauté Domestique Agricole. Ce genre de formations se caractérise entre autres par des communautés que l’on dit lignagères, et qui sont organisées à partir du concept d’aînesse, la parenté définissant à la fois le groupe et sa structuration. Les greniers étaient évidemment communautaires et, parce que la communauté avait un représentant, celui-ci jouait un rôle dans le contrôle du grain. Indépendamment du fait que l’aîné a plutôt une autorité morale qu’un réel pouvoir, il ne gère en fait les greniers que parce qu’il est l’aîné. Il n’a aucune raison de profiter de la situation et en serait-il même tenté, il risquerait fort de se faire remplacer. Il se sert de la gestion des greniers pour asseoir son autorité morale, mais cette gestion, parce qu’elle est lourde, fait rapidement place à la gestion des femmes. On ne maîtrise donc que les moyens de reproduction : les personnages importants n’exercent leur contrôle que sur la circulation et l’échange des femmes (ou des hommes, tout dépend si la filiation est patrilocale – les hommes restent sur place – ou matrilocale, les Mésopotamiens étant plutôt patri et les Anatoliens matri). La plupart du temps, lorsque les communautés s’accroissent, elles se fragmentent et certains groupes vont s’établir ailleurs dans un monde sous-peuplé. Aussi peut-on parler, du -VIè au
-IVè millénaire, de l’apogée des cultures villageoises, qui a permis un important essor démographique.

En Anatolie comme au Levant, les villages fabriquent désormais de la céramique.
Vers -6 000, au début du Chalcolithique ancien, l’apparition de vrais villages de fermiers utilisant à plein l’ensemble des espèces domestiquées témoigne d’une certaine convergence entre la plaine de Konya et la Cappadoce. Les conditions ont changé (entre -11 000 et
-6 000, la population humaine est passée de 5 à 50 millions d’individus) et les populations de Cappadoce sont retournées à de petits établissements au bord de sources sur des plateaux plus ou moins exposés.
Cette apparition généralisée de petits sites fermiers marque la re-sédentarisation d’au moins une partie des pasteurs semi-nomades qui ont adapté une fois de plus leur organisation territoriale et leur structure sociale.
Dans le bassin de Konya-Eregli, le remaniement des sites suit la transformation réussie de Çatal Höyük – le site se transporte à proximité immédiate, à Çatal Höyük ouest – en une société agropastorale. Les assemblages céramiques des premiers sites fermiers reproduisent en effet les traditions potières connues à Çatal Höyük est, et témoignent à la fois des migrations néolithiques et d’une acculturation de populations mésolithiques. Une grosse ferme anatolienne est protégée par un mur d’enceinte de deux mètres d’épaisseurs en briques crues. A l’intérieur, deux maisons pourvues d’un étage constituent une petite unité agricole, une annexe abrite un atelier de fabrication de céramique. Les heurts entre la population nouvellement venue, celle des bergers des steppes, et les autochtones agriculteurs, se manifestent par le système des agglomérations fortifiées.
A contrario, l’abandon de la plupart des sites, qui marque l’avènement du Chalcolithique moyen vers -5 500, est à nouveau lié au passage à une économie pastorale. Des immigrants, venant des steppes et à caractère surtout nomade, repoussent de nombreuses cultures et en élargissent leur nouvel espace vital.
Ils imposent leur mode de vie et leurs activités propres : l’élevage et le travail des métaux. Le développement de ces nouvelles valeurs va évincer progressivement les valeurs existantes (le foyer, le lopin de terre et le sol des ancêtres) et fera apparaître des rapports économiques et sociaux ainsi que des conceptions spirituelles désormais inconciliables avec la manière de vivre des agriculteurs. L’arrivée de nouvelles populations et technologies a provoqué la désintégration du vaste complexe culturel et l’apparition de nouvelles entités, pour aboutir au morcellement en un nombre plus important de petits groupes locaux. Les agglomérations des phases plus récentes sont plus petites, le nombre d’objets importés augmente et les modèles des cultures voisines sont de plus en plus imités. Pendant un certain temps l’usage du cuivre ainsi que les influences étrangères avaient exercé une action positive sur la création artistique et la spiritualité : le mélange de cultures diverses, aux connaissances pratiques, aux créations spirituelles et aux styles différents a fait naître des cultures nouvelles.
A présent, l’usage de plus en plus fréquent des métaux, cuivre et or, provoque une crise. Cette culture perd progressivement de son importance et s’éteint lentement.

Au sein des petites communautés de la Djezireh, le nombre de site augmente, ce qui correspond à un accroissement démographique, alors que se développent également, du -VIIè au -Vè millénaire, des sociétés de plus en plus complexes. Peu à peu, le Levant et l’Anatolie, cœurs de l’innovation à l’époque du PPNB ancien et moyen, perdent leur rôle moteur et des régions de plus en plus vastes sont gagnées par la néolithisation.
Les communautés gagneront le centre et le sud de la Mésopotamie, qui va devenir le creuset d’une évolution qui ira en s’accélérant. Cette évolution conduira en seulement quelques centaines d’années, à l’émergence des sociétés urbaines.
Tribus nomades pastorales, premières communautés villageoises prêtes à évoluer vers des systèmes sociaux plus complexes, les structures fondamentales de l’Orient ancien sont en place vers la fin -VIIè millénaire, vers -6 000.

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19 juillet 2009 7 19 /07 /juillet /2009 16:15

Nouveaux rapports sociaux et développement de l'artisanat / des échanges
Télécharger le fichier : 09-Les aubes des dogmes et leurs Contestations.pdf


Puis le PPNB, doté d’une grande force d’expansion, s’étend en remontant l’Euphrate jusqu’en Anatolie méridionale.
A la phase moyenne (-8 200, -7 500), une nouvelle expansion atteint la Palestine à Jéricho et la Transjordanie.
Les agriculteurs-éleveurs n’apparaissent en Mésopotamie du nord qu’aux alentours de -7 500. A Magzalia, au cœur de la Djezireh (Nord de la Mésopotamie, région syrienne située au Nord-Est de ce pays, le long des frontières avec la Turquie et l’Irak actuels), on chasse encore beaucoup la chèvre sauvage, l’âne sauvage, l’aurochs, l’ours et le mouflon. Mais les animaux domestiques semblent plus nombreux que les animaux sauvages. C’est d’ailleurs dans ce village que la chèvre sera domestiquée dès -7 500 (en plus du mouton, déjà apprivoisé ailleurs à la même époque).
Si la chèvre, coutumière des terrains montagneux, se nourrit aisément, elle se laisse difficilement conduire en troupeau. C’est un animal assez sédentaire, facile à domestiquer, mais d’esprit indépendant. Le mouton, habitué des terres plates et des steppes, se déplace en troupeau et contraint l’humain à une certaine mobilité. La pratique de l’élevage d’animaux de boucherie favorise donc un nomadisme pastoral qui n’est pas la survivance archaïque d’un mode de vie issu du lointain Paléolithique. C’est un choix délibéré de certains groupes revenant à la mobilité pour mieux pratiquer l’élevage. Ces groupes, redoutées mais nécessaires (car leurs bêtes ne connaissent pas les limites des champs, mais au contraire aiment à venir y brouter), vivent à côté et en marge des sédentaires.

Diverses influences étrangères ont pénétré ce territoire, en même temps que certains objets culturels (plus ou moins utiles ou de prestige) et matières premières exogènes, portant témoignage de notables modifications comportementales.
Les biens culturels sont tous issus de matériaux exogènes. Ils pénètrent sur le site avec leur rareté et une fonction spéciale que tous les membres de la communauté ne devaient pas partager. Ces objets révèlent une forte convoitise des bergers, l’adoption rapide de nouveaux goûts, la satisfaction de nouveaux besoins, pour certains membres au moins. Ainsi, on observe de nettes différences de taille d’une maison à l’autre, ce qui est nouveau dans toute la région (sauf en Anatolie, sur la route de l’obsidienne).
Rattacher l’entrée de ces objets à des rencontres (fortuites ou organisées) que firent les pasteurs hors du massif, avec des colporteurs non bergers, reste une hypothèse soutenable, à condition de l’envisager assortie d’un échange équitable, inscrit à l’intérieur d’un système de troc. Compte tenu de la haute valeur détenue par chaque objet culturel convoité, on peut s’interroger sur la nature du bien échangé, demandé par les colporteurs.
Dans ce raisonnement, on peut faire intervenir un bien rare, comme par exemple un animal domestique (vivant ou découpé), choisi dans le cheptel, comme denrée susceptible d’avoir pu représenter une convoitise alimentaire de valeur égale, pour des individus non bergers.
De fait, un changement de perception du monde animal se trouve attesté par ces humains au statut de berger. La chasse reste une source d’appoint non négligée durant l’estivage en altitude, alors qu’elle est un moyen de subsistance majeur en période d’hivernage sur les piémonts et dans les plaines. Les bergers la pratiquent comme une épargne pour maintenir leur capital animal et laisser le temps aux troupeaux de s’accroître naturellement. Le cheptel comprend d’ailleurs un petit et un grand bétail : des moutons domestiques (que l’on peut trouver ailleurs) sont entourés de chèvres en voie de domestication complète afin qu’elles acceptent plus facilement la mainmise humaine (puisque les moutons suivent … comme des moutons).

Si les deux termes d’un échange équitable ont pu être acceptés, alors se met en place un « engrenage des échanges », de grands bouleversements dans la nature et la périodicité des rapprochements entre bergers et colporteurs. Biens de prestige et biens alimentaires ont alors conjointement initié une nouvelle synergie en s’échangeant, en s’unissant. A Magzalia, rien ne laisse présager une rupture comportementale au moment même où s’affirment le pouvoir économique et le premier statut social du berger, si ce n’est un rempart (mais construit bien après les premiers échanges), destiné justement à protéger les troupeaux (mais aussi les ateliers de production des outils d’obsidienne), très convoités.
Cela a pu faire sortir les bergers du système autarcique initial (en vase clos) et favoriser l’émergence d’un nouvel ordre social reposant sur le dialogue, la reconnaissance et la valorisation mutuelle des capacités et des savoirs. D’une satisfaction réciproque par l’échange des convoitises culturelles et alimentaires, sort alors les bases d’irréversibles changements comportementaux.
Partant de l’idée que tout animal domestique vivant sur pieds a représenté dès le début de la vie pastorale une nouvelle et haute valeur, pour satisfaire leur alimentation, les premières communautés ont établi et transmis le principe d’un abattage suffisant mais minimum, comme les chasseurs le faisaient déjà lors des chasses (en gage de respect envers les esprits et pour qu’eux-mêmes se montrent généreux avec les humains).
Dans la perspective de la mise en place d’une ébauche de gestion raisonnée et contrôlée du troupeau dès l’époque du Néolithique ancien, l’abattage pour raisons alimentaires est resté, par principe, assez inférieur à l’effectif du troupeau.
Lorsque pénètre le premier bien culturel étranger, la gestion autarcique du troupeau de mouton, avec un abattage sélectif et partiel, est inférieure ou égale à la moitié du troupeau. Pour les chèvres, étant en cours de domestication, il fallu préserver les individus les plus adaptés pour dégager une lignée domestique. Mais on peut très bien se débarrasser des éléments perturbateurs qui empêchent le troupeau en cours de constitution de tourner en rond (quitte à aller chercher de nouveaux individus sauvages à domestiquer ; puisque les autres commencent déjà à être moins farouches, ces nouveaux entrants s’habitueront plus vite que ne l’avaient fait les précédents).
Dès lors, le mode de vie autarcique initial va cesser. En effet, cet échange vient modifier et amoindrir la composition du troupeau. Le mode d’élevage aléatoire initialement instauré se révèle inapproprié puisqu’il ne peut pas suivre le rythme et l’accroissement des acquisitions si celles-ci devenaient très fréquentes.
En effet, la transaction mettant en équivalence un bien culturel convoité et un bien alimentaire échangé, dut faire prendre conscience aux bergers de la diminution de leur cheptel. Cette « perte animale consentie » ne dut pas prédisposer les bergers à renouveler souvent de tels échanges. Pour autant, ils prirent conscience que leur troupeau avait une valeur économique, au-delà de celle alimentaire. Pour la première fois, chaque bête vivante représente un capital disponible, renouvelable, et le troupeau est perçu comme une richesse économique communautaire. Il existe donc plusieurs niveaux, celui de l’animal vivant sur pied, sa valeur non alimentaire pour le berger, le troupeau et son sens capitalistique perçu par le pasteur.

Dans l’esprit de chaque membre se dessine l’idée de pouvoir troquer une des bêtes élevées pour obtenir des biens extérieurs, au caractère prestigieux et rare, entrevus lors des transhumances hivernales.
Cet objet est aussi alors un symbole fondateur d’une première hiérarchie au sein de la communauté, qui dut permettre de distinguer les pasteurs détenteurs de nouveaux biens culturels des autres membres.
Pour que les bergers puissent réaliser d’autres échanges sans diminuer leur niveau de consommation ni réduire leur capital-troupeau, il leur fut nécessaire d’envisager autrement l’élevage des chèvres. Ils ébauchèrent alors un contrôle des naissances, parvenant même peut-être à synchroniser et maintenir en équilibre une programmation des échanges en fonction de celle des naissances.
Par la suite, au-delà de cette gestion raisonnée du troupeau, se mit en place une gestion avec objectif d’accroissement du cheptel, permettant une ouverture de la communauté pastorale sur de plus fréquents actes d’échanges.
Les acquisitions se diversifient alors et s’accroissent, en même temps que le troupeau se développe.
Pour que tant d’actes d’échanges aient eu lieu sans heurts, il a donc fallu qu’aient été négocié, avec équité, les contreparties animales échangées. C’est à ce moment précis de l’entrevue et du dialogue qu’intervient le rôle de la parole donnée, celui de l’engagement (sans aucun contrat écrit bien évidemment).
Pour autant, s’il paraîtrait vraisemblable d’envisager une attribution des nouveaux biens acquis à un nombre plus grand de la communauté, on ne saurait sous-estimer l’installation d’une évidente inégalité entre les membres de la communauté.
Celle-ci aurait alors pu faire éclater le système Egalitaire initial. C’est à la suite d’un engrenage des échanges et des acquisitions qu’une première hiérarchie sociale s’est ébauchée, puis stabilisée, enfin mise en place sans affecter l’initiale cohésion communautaire, à condition de maintenir l’objectif d’accroissement du troupeau, indéniable assurance pour tous les membres d’une valorisation sociale (si tout le monde est riche, il n’y a plus de riches), d’une émancipation individuelle possible, avant de pouvoir essaimer et s’établir ailleurs.
On doit à une constante pression culturelle extérieure, une réponse négociée, mutuellement consentie par les pasteurs et les colporteurs. Le retentissement interne sur le comportement individuel et général de la communauté en a été évident. Le retentissement de cette vie pastorale globale à l’extérieure des montagnes fut lui aussi décisif, puisque ce sont les colporteurs qui durent répandre l’idée d’une viabilité de ce genre de vie, l’idée de ressources alimentaires permanentes, offrant richesses et capital toujours disponibles.

A Magzalia, bien que située dans une zone semi-aride, on y pratique également une agriculture extensive commençante : lorsque des bergers ont rencontré des cultivateurs, leur récolte sert aux humains et pour les animaux, autant que les animaux servent pour les humains et pour l’agriculture (d’abord avec l’engrais à base de leurs excréments puis comme force de traction avec la domestication, tardive, du bœuf).
Chaque village exploite le terroir qui l’environne sans qu’aucune contrainte démographique ne le pousse à le disputer à ses voisins. Cependant, l’originalité de ce village est d’être entouré d’un véritable rempart (le plus ancien de Mésopotamie), gros mur de 60 m de long constitué de blocs de calcaire, et pourvu de tours formant saillie. C’est un véritable ouvrage défensif, non un simple enclos. Il faut dire qu’on y fabrique les très recherchées pointes de flèches en obsidienne.
En échange des animaux, les habitants ont beaucoup utilisé l’obsidienne provenant du Petit Caucase pour fabriquer des pointes de flèche (pointes de Byblos) et ces outils particuliers qui caractérisent le PPNB du Taurus, les « outils de Çayönü » destinés au travail des peaux.
Depuis longtemps, les humains caucasiens taillaient leur outillage dans des galets d’obsidienne charriés par la rivière Kasakh ainsi que dans des blocs, plus gros, qu’ils allaient chercher sur des gisements distants de 30 à 40 km, dans la région du Mont Ararat (Arménie).
Toutefois, une technique particulière de retouche suggère des échanges, de technologie ou de produit fini, avec le Proche-Orient : cette technique est en effet attestée sur des sites des -VIIIè/-VIè millénaires du nord de la Mésopotamie (Magzalia en Irak, Boytepe et Çayönü en Turquie), où elle concerne exclusivement des objets microlithique en obsidienne, bien que ce matériau soit exotique pour cette région. Ainsi, les Caucasiens ont d’abord échangé de l’obsidienne contre des animaux, puis ont récupéré une nouvelle technologie de taille de leur propre matériau, peut-être en n’étant plus autant remboursés de l’obsidienne fournie (forme de brevet technologique : plus d’obsidienne contre moins de chèvres, taxation des savoirs oblige).
On recueille également de petites hachettes en pierre polie, connues depuis longtemps sur l’Euphrate comme dans le Zagros, des bracelets et une vaisselle abondante en marbre.


En Anatolie centrale (Cappadoce), mais à une phase plus récente, Asikli Höyük (-IXè millénaire, -8 400) est une très grande agglomération, toujours de chasseurs-collecteurs dans un premier temps, rassemblant, à l’intérieur d’un mur de protection en pierre, des dizaines d’habitations et des ateliers quadrangulaires en brique crue, en même temps qu’un imposant complexe spirituel. L’artisanat est aussi florissant qu’en Anatolie du Sud-Est à la même époque : pierre polie, perle d’agate, obsidienne taillée, industrie de l’os, métallurgie du cuivre.
Asikli Höyük est au départ d’une des principales routes commerciales de l’obsidienne d’Anatolie centrale et occidentale. Ce verre volcanique (en plus d’être brillant, aux vertus médicinales et/ou magiques), de la région atteint le Levant, le nord de la Syrie et de l’Irak, également Chypre. Au même moment, dans les Balkans, dès la fin du Paléolithique et jusqu’à durant l’Age du Bronze, cette roche est l’objet de systèmes d’échanges à longues distances comparables.

Le commerce de l’obsidienne et du sel était organisé par la classe dirigeante d’Asikli.
Alors que l’économie de subsistance de l’établissement était principalement basée sur une chasse et une collecte intensives (l’agriculture en était encore à une étape primitive), les principales occupations des habitants étaient la chasse et la collecte, la boucherie, le travail du cuivre, la maçonnerie et le commerce de l’obsidienne et du sel. Ces activités devaient être organisées et régentées par une autorité (personne ou groupe), jouissant d’un pouvoir et d’une certaine puissance dans la société. La continuité et la structuration du site témoignent d’une société complexe aux conventions et stratégies sociales très conservatrices, qui s’appuient encore sur une conception cyclique du temps.
Avant les fouilles d’Asikli et de Çayönü, on considérait les communautés du Néolithique Ancien comme de simples groupes plus ou moins Egalitaires, vivant surtout dans une lutte permanente pour leur survie. L’un des résultats de ces fouilles fut que l’établissement de Çayönü était composé d’unités distinctes illustrant clairement l’existence d’une communauté hiérarchisée et complexe, dès le -IXè millénaire. Ainsi, il existait une Fédération de cultures à grandes flèches d’obsidienne, avec de grands circuits de distribution permettant la diffusion dans plusieurs régions du Proche-Orient.

La partie occidentale de l’établissement rassemblait des maisons ordinaires, des petites huttes ou des espaces ouverts, spécialisés dans la fabrication d’objets.
La partie orientale du site était exclusivement réservée au culte, aux bâtiments publics et à des aires ouvertes, destinées à accueillir des cérémonies. La construction des bâtiments publics n’a pu avoir lieu que grâce à l’existence d’un travail considérable et bien organisé. Les vastes espaces cérémoniels étaient régulièrement entretenus et nettoyés, puis après une certaine période, étaient intentionnellement brûlés comme le corps des défunts.
Dans une zone voisine des bâtiments publics, se trouvent des édifices à caractère domestique appartenant selon toute évidence à une classe dirigeante, non seulement parce qu’ils sont plus grands et mieux construits que les autres maisons, mais aussi parce qu’ils contenaient des objets indiquant un statut élevé. La qualité des vases en pierre polie, l’industrie de l’obsidienne et le travail du beau carbonate naturel de cuivre (malachite) et par-là même des systèmes d’approvisionnement et de redistribution de matériaux sur de longues distances, rendent compte à Çayönü de nouvelles formes d’organisation sociale, d’une stratification sociale accentuée.

Les explications cognitives n’expliquent pas pourquoi les valeurs changent, ni pourquoi ces valeurs ne changèrent pas pendant 2 000 000 d’années pour commencer subitement de changer il y a 20 000 ans, et dans les lieux aux ressources de subsistance les plus riches. En effet, les inégalités socioéconomiques caractérisent les chasseurs-collecteurs complexes qui sont associés exclusivement aux ressources très riches, tandis que les sociétés de chasseurs-collecteurs simples (généralistes) ne comportent pas d’inégalités marquées et sont associées aux ressources les plus pauvres et les plus exposées à la surexploitation.
Dans les sociétés de chasse-collecte, la capacité des groupes humains à gérer les fluctuations des ressources dans l’espace et dans le temps (l’instabilité des milieux naturels) constitue une clé de leur adaptation. Pour cela, l’organisation de la prédation repose forcément sur une gamme de décisions qui vont conduire, par exemple :
* soit à exploiter le tout venant, supposant en contrepartie une forte mobilité de l’ensemble du groupe au sein du territoire ;
* soit à hiérarchiser les ressources potentiellement exploitables et à les exploiter en fonction de certains critères (abondance, proximité, facilité d’accès, valeur nutritive… etc.), permettant ainsi au groupe d’aménager ses déplacements, mais supposant, en contrepartie, une division sociale des tâches probablement différente ou un rapport différent entre groupes voisins.

Proportionnellement à la richesse naturelle du milieu, les mésolithiques pratiquent toujours l’exploitation d’une large gamme de ressources (contrairement aux groupes néolithiques). Pour autant, l’exploitation d’une large gamme de ressources, attestée durant ces périodes, ne va pas de soi. C’est d’abord une stratégie, enracinée socialement, qui doit gérer les contraintes de distance d’approvisionnement (entre des ressources pas forcément regroupées), donc de temps d’exploitation, en fonction de la valeur relative des ressources et des risques inhérents à la prédation.
En essayant de comprendre l’organisation socio-économique d’une communauté préhistorique de chasseurs-collecteurs complexes, on peut déterminer les fonctions et les rôles des élites dans les villages de communautés transégalitaires (sociétés intermédiaires : entre les vraies sociétés Egalitaires de chasseurs simples et les chefferies stratifiées). Dans les situations de crises, les élites n’apportent aucune aide à la communauté, mais ils profitent des crises. Les inégalités socio-économiques sont fortement associées aux régions les plus riches en ressources et à la production de surplus. Donc, les théories politiques (alors qu’auparavant les règles/coutumes/traditions faisaient les humains, à présent quelques hommes font la loi) et de contrôle des ressources semblent être les meilleures pour expliquer la concentration du pouvoir politique et socioéconomique.
Quels sont les moyens utilisés par les personnes ambitieuses (les
« agrandisseurs ») pour obtenir ce pouvoir ? Il y a plusieurs stratégies utilisées, et « agrandisseurs » peuvent utiliser plusieurs stratégies au choix. Cependant, certaines, tels que les festins et les objets de prestige, sont extrêmement répandus, et il y a aussi des tendances à sélectionner certaines stratégies selon le niveau de productivité des ressources et la complexité des communautés. Voici les stratégies les plus courantes, utilisées pour acquérir du pouvoir et d’autres bénéfices basés sur la production :
1. Festins ;
2. Prix payés pour les époux/ses ;
3. Investissements dans les enfants (pour augmenter leur valeur comme époux/ses) ;
4. Etablissement du contrôle privé sur les moyens de production ;
5. Utilisation d’objets de prestige pour la compensation des morts, des mariages, des transgressions et la création d’alliances et de toute relation sociale ;
6. Contrôle des échanges d’objets de prestige et établissement des taux d’intérêt sur les dons ;
7. Etablissement des dettes obligatoires ;
8. Etablissement de tabous, d’amendes et contrôle dans la résolution des disputes ;
9. Manipulation de la paix, de la guerre et d’autres catastrophes ;
10. Contrôle de l’accès aux esprits ;
11. Manipulation des valeurs culturelles (propriété privée, contrôle des ancêtres, de la fertilité et de la richesse, besoin alliances pour se défendre, acquisition des épouses par le paiement, compensation de crimes par le paiement, etc.) ;
12. Séparation des élites et des autres (comportement, étiquette, langue, maison, parures, vêtements, etc.).

L’objet fabriqué ne l’est plus seulement pour sa fonction : chargé de plus en plus de symboles, il devient objet rare, beau, spirituel, catalyseur d’un prestige inséparable du statut et du pouvoir.
Le travail social organisé était de mise au Néolithique : la spécialisation des métiers débuta dès le Néolithique PréCéramique A (de -9 800 à -8 800). Çayönü a montré des traces évidentes d’organisation et d’activité sociale qui avaient été strictement mises en application. Chaque étape est bien organisée, c’est-à-dire que les bâtiments (notamment les ateliers et les zones de stockage) ont été construits selon un plan préconçu.
Çayönü a révélé des milliers d’objets non-utilitaires, fabriqués dans des matières premières exotiques qui ont été importé sur le site, qui furent travaillés et finis de façon professionnelle : le travail de ces artefacts requiert non seulement une habileté technique, mais aussi un engagement à plein temps. Ceci est particulièrement flagrant dans la fabrication de perles en pierre, d’incrustations, de bracelets, de vases en pierre décorés, etc. Il serait très difficile d’envisager une communauté luttant pour sa survie et qui possède ou fabrique dans le même temps de tels objets exotiques, mais avant tout inutiles.
Il existe en effet des indications d’un commerce à longue distance très développé et organisé : l’obsidienne, ce verre d’origine volcanique, était transporté dans des régions très éloignées de ses sources. On en a retrouvé à Çayönü une grande quantité qui n’était pas essentielle à la survie de la société, et dont le commerce perdura sans interruption pendant plusieurs millénaires. Sachant que la source d’obsidienne la plus proche se trouve à plus de 150 km, de l’autre côté des montagnes, et que la plus grande partie de cette roche utilisée provient de sources où la qualité est excellente mais qui sont situées beaucoup plus loin, on peut dire que cette présence d’obsidienne est le résultat d’un réseau très organisé.
De plus, on a retrouvé à Çayönü de nombreux coquillages marins provenant, pour une part de la Méditerranée, et pour l’autre de la mer Rouge, ainsi que des pierres semi-précieuses utilisées dans la fabrication de perles.

Perçues à l’origine comme des sociétés simples, vivant de l’exploitation immédiate de leur environnement proche (où chaque unité domestique aurait produit aussi bien ses aliments que l’ensemble de son outillage), elles apparaissent désormais comme des sociétés diversifiées, où l’échange est l’un des fondements essentiels des activités techniques, économiques et sociales : le commerce à longue distance n’est pas plus l’apanage de l’âge du bronze qu’il n’est l’unique explication de l’émergence des chefferies et des premiers royaumes.
Certes, la circulation d’objets à longue distance n’est pas une nouveauté : dès le Paléolithique final, de l’obsidienne circulait déjà, mais sa fréquence augmente à partir du Mésolithique. Mais sur cette tradition millénaire, le Néolithique s’inscrit en rupture : non seulement les quantités augmentent considérablement (de très minoritaire, l’obsidienne devient dominante dans bien des sites), mais la gamme des biens qui circulent s’élargit notablement.
La sédentarisation des groupes, qui caractérise le Néolithique, a entraîné une mutation radicale du statut de l’échange. Lorsque l’humain se fixe, ce sont les biens matériels qui circulent. En premier lieu, la sédentarisation, qui s’accompagne d’une réduction drastique des territoires exploités (environ 3 km de diamètres contre plusieurs dizaines auparavant, densité du nombre – les voisins – oblige), diminue d’autant les ressources localement disponibles et immédiatement accessibles.
Les terres agricoles les plus riches sont celles des bassins alluviaux, où les ressources en roches dures (nécessaires aux moissons, à la découpe de la viande, à l’outillage de meunerie, au travail du bois, etc.) sont limitées et de médiocre qualité.
En second lieu, la sédentarisation s’accompagne d’une diversification des activités techniques et des activités de subsistance (tissage, céramique, polissage de la pierre, meunerie, architecture, agriculture et élevage, etc.), qui reposent sur des savoir-faire élaborés, difficilement maîtrisables dans leur totalité par un seul individu.
Le villageois sédentaire est donc confronté à des besoins nouveaux qu’il est souvent difficilement en mesure de satisfaire lui-même.
Mais les activités agro-pastorales offrent, en compensation, la possibilité de réaliser et de stocker des surplus, qui peuvent servir de base à des échanges organisés. En outre, la saisonnalité marquée des activités agro-pastorales permet le développement d’activités artisanales pendant les « temps morts » et favorise le développement d’une spécialisation artisanale à temps partiel.
Ainsi apparaissent, avec la sédentarisation, à la fois la nécessité et la possibilité d’échanges diversifiés et organisés. Mais les besoins auxquels répond l’échange ne sont pas seulement d’ordre technique : ils sont également d’ordre social !
L’échange de biens et de services (comme de conjoints), facteur d’alliance et d’entraide entre communautés, est tout aussi fondamental entre les proches villages (l’échange est l’alternative aux conflits) qu’entre des communautés plus éloignées, qui devaient parer les risques démographiques et économiques d’un trop grand isolement.
Si l’on ajoute à cela le prestige traditionnellement associé à la possession d’objets exotiques rares, on comprendra qu’il existait des causes multiples à la circulation des biens et des matières premières.
Il n’existe non pas un, mais au moins trois systèmes d’échange, portant sur des biens différents, reposant sur des formes de production différentes, et répondant à différents objectifs socio-économiques. Ce qui s’échange, comment et avec qui, dépend tout autant de stratégies sociales que de besoins techniques. Or, ces choix sont propres à chaque société, et sont susceptibles d’être redéfinis à tout moment.
L’échange, réponse à des besoins techniques : parmi les outils d’usage quotidien d’origine lointaine, les lames et lamelles d’obsidienne sont les plus courantes. L’obsidienne est distribuée (et produite) par des artisans itinérants, qui apportent dans les villages des blocs déjà préformés ou des outils finis (travail à la commande). Il s’agit là d’une activité qui requiert des compétences spécialisées … et du temps. Certains endroits d’approvisionnement sont inhospitaliés, voire l’expédition pour la livraison nécessite une embarcation, la connaissance de la navigation et une logistique importante. Ces artisans itinérants étaient très recherchés : l’obsidienne extraite et commercialisée à Asikli Höyük avait une qualité technique de production médiocre (les habitants préférant faire du commerce que de passer des heures/jours à affiner leurs techniques de taille), par contre, à Çayönü, beaucoup plus distante des sites d’extraction, l’approvisionnement et la production des outils d’obsidienne reste affaire de spécialistes itinérants, alors que dans les endroits encore plus éloignés, l’obsidienne se fait rare (donc d’autant plus précieuse/prestigieuse) et ne parvient plus que par l’échange sporadique de produits finis !
Echange de céramiques et échanges sociaux : cet échange « utilitaire », important en quantité, se caractérise par des méthodes de production techniquement élaborées, mais rapides et standardisées. Elles s’opposent à cet égard à la production des céramiques fines, qui, à partir du Néolithique moyen, porte sur des produits fortement individualisés (dans les formes et le décor), au prix d’un temps de fabrication très important. Ces céramiques feront également l’objet d’échanges, mais moins importants quantitativement et sur des distances beaucoup plus courtes. Or l’échange de la céramique, contrairement à celui du silex ou de l’obsidienne, ne répond à aucun besoin technique : chaque village est producteur, et la qualité comparable. La fonction sociale de l’échange est dans ce cas prévalente : établir et maintenir, par le don de biens de qualité, les relations sociales entre groupes proches les uns des autres (en terme d’alliance ou de liens filiales, pas forcément de distance).
Echanges et prestiges : toutefois, certaines céramiques et autres objets extra-ordinaires (inhabituels donc) connaissent une diffusion bien plus large. Il faut alors les assimiler aux « biens de prestige », biens rares, qui n’étaient pas accessibles à tous et dont la production et l’échange relève de modalités encore différentes. Vases, bracelets et figurines de marbre ou de pierre dure, outils et parures de cuivre, d’or ou d’argent, circulent en très petite quantité mais sur des distances parfois considérables.

Çayönü nous montre que la période précéramique fut un temps d’innovations technologiques importantes, correspondant à l’exploitation intensive des ressources naturelles (de toutes sortes) et à l’expérimentation. A ce propos, le fait le plus surprenant a été la découverte de l’utilisation des métaux. On pensait que l’usage des métaux avait débuté bien après celui de la céramique, même si ces deux techniques nécessitent la maîtrise du feu (mais à des températures bien plus élevées pour la métallurgie).
Cependant, à Çayönü, au début de la phase « bâtiment à plan en grille » (transition du PréCéramique A vers le B, -8 800 à -8 500, soit 2 000 avant l’apparition de la poterie), on utilisait du cuivre natif dans la fabrication de petites perles, d’instruments comme des aiguilles ou des crochets, et dans les incrustations. Le métal avait été traité à chaud et avant sa mise en forme finale, il avait été battu en plaques, ce qui est une technique qui exige la maîtrise de la pyrotechnie.
L’invention de la métallurgie du cuivre (puis encore plus de l’or) est le symptôme de bouleversements socio-économiques plus profonds : émergence de sociétés hiérarchisées, développant une forte spécialisation du travail (mines, métal, outils d’obsidienne, de silex, d’os, poterie, etc.).

Une connaissance de base de métaux et des minerais correspondants reposait sur des expériences pétrographiques (gravure sur pierre) antérieures dont les racines remontent au tout début du Paléolithique.
La production de métaux n’a pu se développer qu’une fois assuré un approvisionnement en matières premières, lequel ne pouvait, à son tour, être garanti que par l’existence d’une industrie minière : là où existent des sources de matières premières conjuguées avec des connaissances minéralogiques, se développe une industrie minière et, par-là même, une métallurgie primaire. Les premiers métaux utilisés furent le cuivre, l’or, plus tard, l’étain et le fer.
Les mineurs extrayaient principalement les carbonates de cuivre, malachite et azurite, premiers minéraux à avoir été utilisés dans toute culture préhistorique.
La malachite, minerai de cuivre dont la connaissance remonte à la plus haute préhistoire dans l’espace eurasiatique, était à l’origine (et plus tard) utilisée pour la confection de parures et en tant que pigment, de par sa couleur naturelle d’un vert profond.
Combien de temps a-t-il fallu pour qu’on s’aperçoive que ce minerai, lorsqu’il est chauffé, acquiert de nouvelles qualités physiques et chimiques et se transforme alors en un métal rougeâtre (le cuivre) ? Il convient d’avoir à l’esprit la technique préhistorique de brusque réchauffement et refroidissement des minerais et de la pierre afin de mieux concevoir le rôle du feu dans ces premières expériences métallurgiques. Le fait que la chaleur modifie les qualités premières d’un matériau – et notamment de la pierre – devait découler d’une expérience remontant à l’époque où les chasseurs du Paléolithique ont domestiqué le feu.
L’acquisition d’une expérience minéralogique, dès la plus haute préhistoire, l’amélioration progressive des connaissances technologies dans le traitement des matières premières, les efforts constants en vue de satisfaire les besoins croissants des communautés néolithiques, tout cela ressort au premier plan lorsque l’on désire expliquer l’apparition et le développement de la métallurgie primitive.
Assez tôt, il exista donc une spécialisation dans l’extraction et la métallurgie avec l’apparition d’un nouveau marché autour du cuivre, extrait et/ou transformé. Bien que le cuivre soit très (trop) malléable, il suffit pour couper du bois (application utile, mais secondaire) et est recherché en tant que tel pour faire des bijoux à vocation de prestige. Les mines de roches à cuivre était à l’état naturel, en extérieur : l’extraction s’effectuait avec des outils en pierre, en tapant contre la roche pour faire tomber des morceaux entiers de minerai (en suivant la veine verte et en creusant en profondeur, la montagne ressembla vite à du gruyère).
Partout où la roche affleure suite à un séisme ou à l’érosion, de multiples mines se creusent, à divers endroits. On assiste alors à la naissance de mineurs, qui creusent de plus en plus profond : c’est un travail pénible avec une faible lumière. Ces forçats de la terre vivent dans des villages rudimentaires, à proximité des mines, protégeant du même coup ces juteux gisements. En effet, l’extraction se concentre sur des filons riches en minerai pour assurer puissance et profit. On assiste alors à la naissance d’une hiérarchie avec des riches (chefs, commerçants, fondeurs) et des pauvres (mineurs). Les ouvriers sont payés en nature, en nourriture : c’est la forme de rémunération de base pour un travail effectué, mais en soumission à un employeur.

La communauté de Çayönü vivait sous le contrôle strict d’un groupe dirigeant, et les pratiques cultuelles y jouaient un rôle significatif. Cette communauté produisait des objets non-utilitaires qui nécessitaient l’emploi de technologies spécialisées, un temps suffisant et une exploitation poussée des matières premières. Se met en place une véritable distinction sociale par les parures et l’apparence, où l’on enterrait les riches avec certains objets de valeur (bracelet en cuivre, bijoux en ivoire, statuettes de divinité féminine en terre cuite).
Dans les sociétés lignagères, les hommes importants le sont car ils sont chefs de lignage : ce sont des patriarches qui doivent leur pouvoir au fait qu’ils sont les aînés, et (surtout, car l’âge ne fait pas tout en terme de qualités) parce qu’en plus ils apportent à leur société une véritable organisation, source profitable à tous si elle n’accaparait pas les richesses dégagées par beaucoup au grand bénéfice de quelques uns (principe de base du capitalisme : le grand nombre travaille pour que le sommet de la pyramide en profite). Dans ces sociétés sans état, ces fidélités sont la base d’un pouvoir certain. Ces relations de fidélité personnelle sont des rapports sociaux qui se jouent par-delà les systèmes et les fonctions, et qui sont tels qu’un humain se déclare le fidèle d’un autre, le sert en tant que tel et lui est entièrement dévoué. Cela se construit sur le même mode que le vassal de la féodalité, qui jurait fidélité à son seigneur : là où il y a un despote d’importance locale, son pouvoir lui vient de ses liens de fidélité personnelle.
Dans les cimetières, loin des tombes des familles puissantes, se trouvaient par ordre celles des guerriers (10% de la société), une majorité de classe moyenne et ensuite les pauvres (esclaves ou sous-classe). Ainsi, dans la « Révolution néolithique », les facteurs principaux n’étaient pas le mode de subsistance, mais bien la formation culturelle : quelles que soient les motivations, il faut voir à travers cet exemple un fort rapport à l’espace, base de l’utilisation, de la gestion mais aussi du contrôle des ressources.

Il est aussi évident que les sites contemporains de différentes régions entretenaient entre eux une interaction active même s’ils pratiquaient des modes de subsistance différentes (d’où des conflits potentiels, surtout à base de jalousie et convoitise devant la puissance/richesse de l’autre).
En raison de conditions environnementales plus favorables et de riches gisements de silex – cette matière si importante pour la fabrication d’outils –, il semble qu’il existait, dans la région d’Urfa, non seulement des villages à organisation interne semblables, mais aussi des lieux plus importants. La grande colline habitée du Néolithique Ancien, qui se situe aujourd’hui sous la vieille ville d’Urfa, semble être un exemple de lieu central auquel se rattachent, sur le plan économique et politique, des sites plus petits. Dans cette partie de la haute Mésopotamie, une industrie lithique utilisant les mêmes formes d’outils, une architecture caractérisée à plusieurs endroits par les mêmes types de constructions, et enfin une même iconographie dans l’art, semblent indiquer des formes d’organisation interrégionales à l’intérieur d’une société de plus en plus paysanne.
Par la construction d’un édifice rituel séparé des bâtiments profanes, naît une tradition qui sera reprise et perpétuée dans les temples sumériens de la Mésopotamie. Dans la représentation d’êtres hybrides et de figures composites formées de l’humain et de l’animal, les vieux rites des sociétés archaïques de chasseurs et de collecteurs semblent toutefois encore subsister, comme on le voyait sur les piliers de Göbekli Tepe. Ce n’est donc pas un hasard si la grande sculpture et les reliefs de la haute Mésopotamie du Néolithique Ancien semblent se rattacher directement, à la fois dans leur mode d’exécution, leur conception symbolique et leur signification, à l’art des cavernes de la zone franco-cantabrique du Paléolithique supérieur, même si les deux régions culturelles sont plus éloignées l’une de l’autre géographiquement que chronologiquement !

Entre -7 500 et -6 300, la néolithisation s’achève.
En Anatolie, sur le haut Tigre, émerge un style particulier, le PPNB Taurus, assez différent du PPNB du Levant. Les habitants fabriquent des vases de pierre polie et font grand usage de l’obsidienne, une roche volcanique vitreuse très brillante, présente dans le Taurus et dans la région de Van (Arménie).
Sur plusieurs sites, des enduits de plâtre couvrent sols et murs colorés en rouge et soigneusement lissés, plus faciles à nettoyer. Ils témoignent de la maîtrise d’une technique complexe : le plâtre est obtenu par la calcination à 850° de calcaire pilé mélangé à de l’eau et des cendres, parfois du sable ou du gravier. Pour produire une tonne de plâtre, il faut recueillir une tonne et demie de pierres calcaires et quatre tonnes de combustible de bois. On note quelques essais timides de vases en terre cuite. On invente un matériau nouveau pour modeler des récipients. Cette « vaisselle blanche » est attestée en Anatolie, en Mésopotamie du Nord, en Iran du Sud-Ouest, en Syrie, au Liban et dans le Nord de la Palestine. Les vases sont faits d’un mélange de plâtre, de quartz et de cendres, avec lequel on moule des bols et des coupes fort simples.

Lors de la phase récente (-7 500 / -7 000) se produit une véritable explosion.
Le Néolithique s’étend aux zones côtières de la Syrie du Nord et au désert intérieur, presque abandonné par l’humain après le Natoufien. Les sites sont beaucoup plus nombreux, en Anatolie, en Syrie intérieure sur l’Euphrate, la côte, dans la région de Damas, en Jordanie et en Palestine. Leur superficie est parfois considérable (douzaine d’hectares). L’agriculture est presque pratiquée partout. Souvent l’élevage l’accompagne. Une économie pastorale aux origines encore obscures se développe et contribue à la diffusion de l’économie néolithique hors de sa zone d’origine. La néolithisation de l’ensemble du Proche-Orient prend son essor.

Au cours des dernières étapes du Néolithique précéramique (fin du
-VIIIè millénaire, vers -7 100), l’agriculture et l’élevage dominent l’économie et entraînent de nouveaux bouleversements sociaux. De grandes infrastructures à plan en gril (début du -VIIIè millénaire) sont constituées de longs murs parallèles espacés de 15 à 40 cm, destinés à isoler l’habitat, accolé à un grenier, installé par-dessus. Désormais les maisons sont plus vastes, mais la variété régionale (ou à l’intérieur d’un seul site) est grande. La généralisation des constructions complexes accompagne l’emploi de la brique crue.

A partir de -7 500 (PPNB récent), la néolithisation atteint le littoral de la Méditerranée (-VIIè millénaire : début de l’habitation de la ville d’Ugarit, jusqu’en -1 180), dans la plaine côtière et le piémont de la chaîne des Alaouites en Syrie.
Dès leur arrivée, les colons cultivent la terre, élèvent des troupeaux et savent construire des maisons. De même, à une centaine de kilomètre de la côte, Chypre est mise en culture. Blé, orge, moutons, chèvres y sont transportés déjà domestiqués.
Au PPNB récent, des villages se développent également dans les steppes semi-désertiques de Syrie, au bord des fleuves ou dans des oasis où l’accès à l’eau est sans problème.
Sur un promontoire dominant la rive droite du moyen Euphrate, Bouqras couvre près de trois hectares. Le village a vécu de -7 400 à -6 800. Les maisons, assez semblables, font de 50 à 100 m² avec plusieurs pièces toutes serrées les unes contre les autres, pourvues de foyers, qui entourent une cour centrale.
L’outillage lithique reste de type PPNB récent, avec des pointes de flèches (pointes de Byblos), des grattoirs et burins, des haches, herminettes et ciseaux en pierre polie. A Bouqras, les villageois exploitent toutes les ressources d’un milieu aride dont ils savent tirer le meilleur parti. Les habitants récoltent plusieurs espèces de blé et d’orge, élèvent des chèvres, des moutons et quelques bœufs, chassent encore beaucoup la gazelle.
Des « outils de Çayönü » en obsidienne proviennent du Taurus (Anatolie du Sud-Est, bassin du Haut Tigre).
Les habitants de la dernière d’occupation ont fabriqué de très beaux vases dans du calcaire, du marbre, de l’albâtre et diverses roches dures.

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19 juillet 2009 7 19 /07 /juillet /2009 16:14

Les prémices de la civilisation : la sédentarisation
Télécharger le fichier : 09-Les aubes des dogmes et leurs Contestations.pdf


Les profonds bouleversements quaternaires de la transition Pléistocène-Holocène (adoucissement du climat, recul brutal des glaciers nordiques, élévation du niveau des mers, extension des forêts aux dépens des steppes) transforment les environnements habituels.

Du -XIIIè au -IIIè millénaire, le Proche et le Moyen-Orient ont connu des changements qui représentent une inflexion décisive du destin de l’humanité, au travers d’un éventail de processus complexes indissolublement liés à de nouvelles et décisives interrogations, adaptations et créations.
C’est ainsi que, suivant les régions, l’Epipaléolithique prolonge les traditions anciennes tandis que le Mésolithique, notamment avec ses industries microlithiques originales et ses pièces géométriques, marque en quelque sorte une rupture. Toutefois, l’arc, largement utilisé comme arme à la fois de chasse et de guerre durant cette époque, est une invention du Paléolithique récent remontant au Gravettien (-26 000 à -19 000, dont la densité de population était importante dans les vallées des petites rivières de Charente, Charente-Maritime, Dordogne et Vienne, se retrouvant aussi en Belgique, en Espagne, en Italie et jusqu’en Moravie).

Ces changements ont conduit à un nouveau mode de vie (sédentarisation, agriculture, élevage, transformation de la matière par le feu – céramique puis métallurgie), à de nouvelles manières de penser et d’agir. Causes et effets se sont enchaînés avec les modifications successives du milieu naturel et social.
La vie sédentaire (déjà pratiquée de manière semi-nomade, avec des campements de quelques semaines ou mois selon la migration des troupeaux sauvages et la pousse de certaines flores), a été rendue possible au lendemain de l’épisode sec et froid du Dryas Récent, par un environnement proche de l’actuel : elle s’est développé là où le permettaient l’abondance et la permanence des ressources naturelles (la présence de blé sauvage et d’animaux domesticables a été en Orient un facteur essentiel de la réussite d’un processus de néolithisation qui s’est étalé sur des millénaires, favorisé par l’optimum climatique de -8 000 à -5 000). La production de subsistance a libéré l’humain de l’angoisse du lendemain. Le « bien-être subjectif » des personnes vivant sous des climats difficiles était bien inférieur à celui des personnes vivant en pays tempéré : rien d’étonnant puisque, dans ces conditions, les besoins physiologies sont aggravés et par conséquent plus difficiles à satisfaire.

Ce que recouvrent les concepts de Néolithique et, dans une dynamique, de processus de néolithisation, a pour fondement une autre relation entre l’humain et l’environnement, entraînant un phénomène capitale dans l’histoire de l’humanité : la sédentarisation.
De l’abandon progressif de l’habitat en campement provisoire, d’un nouveau dialogue nature-culture et d’une autre vision du monde et de l’univers dans le cadre d’un territoire différemment ordonné naissent les maisons, les villages pérennes plus ou moins fortifiés (fossés et palissades), les sanctuaires et les enceintes à caractère rituels et par-là même l’architecture.

Les premiers objets d’art de l’Orient ancien sont des figures de petits ruminants en os ou pierre d’époque natoufienne (wadi en-Natouf, en Israël), entre -12 000 et -10 000. La fin du pléistocène, donc des temps paléolithiques, vit l’adoucissement du climat et la diminution des précipitations.
C’est durant cette phase que commence l’aventure de la néolithisation. Cette évolution a conduit, d’un pas rapide, de modes de vie mobiles aux premiers villages, puis à l’émergence des cités, à l’apparition de l’écriture et à la naissance des états.
L’évolution technique qui menait de l’Âge de la Pierre taillée à celui de l’Âge de la Pierre polie, n’était qu’un aspect d’une mutation plus globale dont les fondements étaient l’apparition de l’agriculture et de l’élevage, c’est-à-dire le passage d’une économie de prédation (les chasseurs-collecteurs du Paléolithique) à une économie de production (les agriculteurs-éleveurs du Néolithique). Par-delà la modification des outils, il convient d’attribuer la place primordiale à l’évolution des comportements humains.

A Mallaha, un des sites les plus importants de la période natoufienne (-12 500, -10 000), on a découvert que le recours à l’agriculture n’était pas la première étape de la néolithisation.
Dans la haute vallée du Jourdain, sur la rive occidentale du lac Houleh, à côté d’une source abondante, on a trouvé des installations sédentaires antérieures aux plus anciennes expériences agricoles. Les habitants de Mallaha étaient des chasseurs-collecteurs qui surent profiter des conditions propices de la région où ils se fixèrent.
Vers -11 000, le lac, les marécages et les montagnes qui l’entourent constituaient un garde-manger : pêche, chasse et collecte assuraient l’existence tout au long de l’année sans trop de fatigue. Avec le radoucissement du climat, il y a abondance de céréales, qui ne pourrissent pas. Les graines les meilleures poussent sur l’humus des déchets organiques des humains.

Les habitations (cinq ou six maisons), à moitié enterrées et groupées sur quelques 2 000 m² étaient installées sur une pente. Un mur de grosses pierres contient la paroi des fosses à maison dont le diamètre peut atteindre neuf mètres.
On connaît ce type de village non seulement en Galilée, mais aussi dans le désert du Néguev, dans la région de Pétra, ou les bords de l’Euphrate syrien. Leurs habitants sont des chasseurs de gazelles, de chèvres sauvages, voire d’oiseaux.
A côté de cela, les Natoufiens collectent en abondance des céréales sauvages. Ils ne se doutent pas que là est l’avenir, ils ramassent ce qu’ils trouvent dans leur région. Il n’y a pas d’outillage agricole. Les meules servent à broyer aussi bien l’ocre que les céréales. Les herminettes en silex travaillent le bois et non la terre. Les faucilles ont pu cisailler joncs et roseaux.
Ces instruments ne deviendront agricoles que par une adaptation ou une spécialisation de leurs fonctions initiales. Tous les outils du néolithique existent en effet dès l’époque natoufienne, destinés à des fins variées, mais autres que l’agriculture.

La nouveauté de la culture natoufienne repose sur le fait qu’elle témoigne, pour la première fois en Orient, d’un mode de vie sédentaire. Ce processus ne concerne pas toute la culture natoufienne, mais quelques unités décidées à expérimenter un choix de vie Collective selon des règles partagées. La présence de tombes auprès des cabanes souligne le caractère fixe de ces installations.
Ces communautés de chasseurs-collecteurs, sédentarisées, vont rapidement générer des différences de statuts entre individus. De véritables nécropoles sont alors associées aux localités fixes en même temps que sont explorées diverses pratiques funéraires : certains défunts sont parés d’objets personnels de distinction et leur crâne préservé, à part.
A proximité du petit village de Mallaha ont été creusées des tombes individuelles ou collectives, groupées peut-être déjà par familles.
Une tombe renfermait le squelette d’une femme âgée, la main posée sur un chien ou un loup apprivoisé (déjà domestiqué vers le -XVIè millénaire : il est le résultat d’une évolution génétique du loup provoquée par l’humain, sélectionnant les individus les moins farouches qui venaient se nourrir sur les tas de déchets carnés des campements ; ses caractères sociables et son état de carnassier, utile à la chasse, en font un excellent compagnon pour les expéditions organisées à la poursuite du gibier, puis dans un second temps, comme gardien des troupeaux et du groupe humain). C’est la plus ancienne trace d’une relation spéciale entre l’humain et un autre animal (au-delà de la mythologie préhistorique). Avec le chien, la relation humain-animale n’est pas Egale, elle est hiérarchisée : l’humain exige que l’animal l’accompagne dans la mort comme un mobilier auquel il tient !
Les squelettes humains (souvent enduits d’ocre rouge) sont ornés de parures abondantes, bracelets, bandeaux de tête souvent faits de coquilles, le plus souvent des dentales provenant de la mer Méditerranée, de dents perforées ou de petits os de gazelle. Quelques parures sont en pierre polie, apparition précoce de la technique de polissage par abrasion, devenue ensuite le symbole du Néolithique mais qui ne semble pas répondre, ici, à une nécessité pratique ou fonctionnelle.
Cette société a donc tenté une sorte de synthèse entre la nécessaire cohésion communautaire et l’espace revendiqué par chaque individu. Comme à Kebara, la violence n’en était pas exclue !
Pourtant, le retour pendant une brève période, d’un froid sec (le Dryas récent) remet pour partie en cause certaines de ces « avancées ». Après cet épisode, le processus de sédentarisation va reprendre sur un large espace (de la Palestine au Zagros iranien).

M’lefaat, le plus ancien village mésopotamien connu (daté du début du -Xè millénaire, à 35 Km à l’est de Mossoul), se compose de cabanes en pisé ; l’une est construite en briques façonnées à la main, la plus ancienne attestation de la brique en Mésopotamie.
Entre les habitations, de grandes fosses servent de silos à grain, car les céréales se conservent relativement bien. C’est d’autant plus utile qu’il y a un brusque refroidissement du climat, entraînant moins de proies et de végétaux.

De -10 000 à -9 500, le Khiamien (Galilée : rive occidentale de la mer Morte, dans le désert de Judée) voit l’apparition d’un outil caractéristique du Néolithique, la pointe de flèche, témoin de l’invention de l’arc dans cette région. Elle est présente entre la côte méditerranéenne, la mer Morte, la vallée du Jourdain, mais aussi sur l’Euphrate, dans l’anti-Liban et jusqu’au Sinaï.

En Syrie du Nord (PPNA entre -9 100 et -8 700), les maisons semi-circulaires et semi-enterrées coexistent avec d’autres à murs droits aux angles arrondis. A la fin de l’occupation apparaissent des maisons à murs orthogonaux (comme les silos de Mureybet). On est passé du simple abri, purement fonctionnel, centre de certaines activités quotidiennes nécessitant la protection, à une véritable maison, centre de la vie familiale, chargée d’un sens symbolique. C’est la naissance archéologique de la « maisonnée ».

L’architecture quadrangulaire marque un progrès technique notable, car il est plus difficile d’assurer la cohésion d’un angle que de construire un abri rond. Autant l’espace intérieur d’un abri circulaire est indifférencié (quoique l’exemple de la yourte mongole indique qu’on peut hiérarchiser un espace rond), autant celui d’un abri quadrangulaire est susceptible d’affectations particulières, voire d’un début de hiérarchisation de l’espace, si l’on en ressent le besoin. On peut le comparer à celui d’une table, très Egalitaire quand elle est ronde, beaucoup moins quand elle est quadrangulaire et permet de distinguer un bas bout et un haut bout, une place d’honneur ou une symétrie.
Répond-elle à une nécessité sociale ? Le désir d’habiter un espace différencié conduit-il à construire des angles ?
Après s’être « enfoui dans la terre » à l’époque des fosses et des maisons rondes semi-enterrées du Natoufien, l’humain construit désormais sur le sol, selon des formes architecturales rectilignes dont la nature montre peu d’exemples : l’humain sédentaire a quitté le trou des origines et l’arrondi matriciel de son premier habitat !

A la surface d’un petit foyer, trois crânes ont été réunis en dépôt. Des pierres gravées de représentations figuratives et de symboles abstraits sont les témoins de l’utilisation très précoce de signes « aide-mémoire ».
Des figures humaines, en terre peu ou mal cuite, sont encore très schématiques. La tête est à peine indiquée, mais le sexe et la poitrine sont clairement reconnaissables. A côté de ces figurines anthropomorphes existent de nombreuses représentations animales, vivantes et réalistes (bêtes à cornes, sangliers, chiens). Mais de véritables sculptures font leur apparition, avec des traits soulignés au bitume, les joues fardées de pigment, les mains ramenées vers les seins en un geste de désignation, première attestation d’une posture qui sera souvent reprise par la suite.

L’orge recueillie est encore sauvage. Au sein de villages semblables vont se dérouler, durant l’étape suivante, les premiers pas de la domestication. Par la production contrôlée de nourriture grâce à la mise en culture des plantes et la domestication des animaux, les humains préhistoriques ont réussi à se protéger progressivement des aléas de la chasse et de la collecte.

Les descendants des Khiamiens vont commencer, vers -9 000, à poser les jalons d’une économie fondée sur l’agriculture.
Le blé amidonnier domestique est présent dans l’oasis de Damas, mais sa domestication a eut lieu ailleurs, probablement dans une zone du Sud ou Sud-Ouest du bassin de Damas. Dans la vallée du Jourdain, le lac Tibériade est asséché. Des terres fertiles apparaissent. Les humains plantent des graines pour gérer leur avenir.
L’orge suit rapidement. La chasse procure toujours la viande, la domestication des animaux viendra plus tard.
A Jéricho (où le Natoufien récent et le Khiamien ne sont pas attestés), on connaît quelques graines de céréales domestiques, blé amidonnier et orge, et ailleurs le seigle. La phase du Sultanien (entre -9 500 et -8 300) y est représentée par les vestiges d’un village s’étendant déjà sur plus de deux hectares. Les maisons sont toujours rondes et à demi enterrées, mais les murs sont désormais construits en grosses briques modelées en terre crue, liées entre elles au mortier.
A côté de ces maisons, se situait une énorme tour construite en pierres, haute de 8 m pour un diamètre à la base de 9 m, munie d’un escalier intérieur de 22 marches permettant d’accéder au sommet. Cette tour impressionnante s’appuie contre un mur de trois mètres de large. Les villageois ont été contraints de s’organiser pour mener à bien une telle entreprise. La tour est un monument religieux, un véritable exploit architectural, et le mur un soutènement de terrasse ou un dispositif de protection contre les crues brutales du wadi voisin : c’est l’architecture qui traduit le mieux l’évolution dans certaines communautés vers un esprit Collectif plus marqué. A côté de maisons « individuelles » sont désormais construits des bâtiments « hors normes », résultant de projets communautaires.

Ces transformations néolithiques ne se sont pas produites en même temps dans l’ensemble du Levant, mais seulement dans une étroite bande alluviale entre vallée du Jourdain et vallée de l’Euphrate : le corridor levantin.

Pourquoi certaines communautés humaines (mais pas toutes) s’étaient-elles « mise au travail » en passant de la simple collecte à l’exploitation besogneuse d’un champ et de la chasse au dressage patient d’un troupeau ? Pourquoi produire et stocker des céréales, ce qui en permettait la consommation différée ? Pourquoi élever des animaux, devenus ainsi plus précieux vivants que morts ?
L’assèchement du climat, après la fin du dernier épisode glaciaire, s’était produit bien avant les premières tentatives de production agricole. L’environnement n’était pas la cause de la domestication, mais le cadre dans lequel elle s’était produite pour d’autres raisons. En effet, il y a un retard de deux millénaires entre la mise en place spontanée de ces plantes sauvages dans les zones semi-arides, et leur domestication.

Les débuts de l’agriculture ne semblaient s’être effectués que dans la zone semi-aride à céréales sauvages qui s’étend sur le piedmont des montagnes qui entourent le désert central, Judée, Djézireh et piedmont du Zagros.
Expansion démographique conduisant à la recherche de ressources supplémentaires ? Mise en culture de zones marginales où les céréales sauvages ne poussaient pas spontanément ? Les humains étaient sans doute peu nombreux et les ressources naturelles loin d’être épuisées.
Les premières maisons natoufiennes datent des environs de -11 000, alors que les premières manipulations de céréales ne remontent au mieux (oasis de Damas) qu’au début du -IXè millénaire et les premières traces de domestication animale à la fin du même millénaire.
Aux environs de -8 700, ces villages sont les héritiers directs des petits groupements de cabanes du Natoufien et du Khiamien, et pratiquent les premières expériences agricoles.

Mais le travail agricole est plus astreignant que la chasse ou la collecte. On peut douter de l’existence, au Néolithique, de nouvelles contraintes extérieures. Mais il vaut mieux voir l’évolution mentale de petits groupes humains.

En ce qui concerne les débuts de la néolithisation en Asie antérieure, la recherche de témoignages ne mène pas à la Palestine ou, plus à l’ouest, dans la vallée du Nil voisine, pas plus qu’aux larges plaines de la Mésopotamie avec leurs civilisations urbaines anciennes, mais au paysage vallonné autour des cours supérieurs de l’Euphrate et du Tigre. Le début de la vie villageoise sédentaire dans les hautes terres anatoliennes du Sud-Est est au moins aussi ancien que dans les plaines du Sud (notamment dans le sud du Levant, en Syrie vers le -Xè millénaire), puisqu’il existait le site permanent d’Hallan Çeni déjà au -XIè millénaire.
Çayönü est situé dans une zone aux riches potentialités environnementales, et où le risque de sécheresse n’existe pas. En outre, le site se trouve au cœur de la zone d’habitat naturel des ancêtres sauvages des espèces domestiquées (tant de la faune que de la flore). Ainsi, les habitants pouvaient vivre dans la prospérité, tout en chassant. Les contraintes environnementales n’ont donc pas eu ce rôle stimulant dans le développement des domestications, alors que les hautes terres d’Anatolie se trouvaient au cœur même de la zone de néolithisation (et non un satellite secondaire du Levant ou de la Mésopotamie).

Voici 11 500 ans, les humains vivaient comme dans le jardin d’Eden!
Sur les rives de l’Euphrate, à l’est de la Turquie actuelle, des centaines d’hommes se sont rassemblés pour organiser une battue. Ils chassent d’immenses hardes de gazelles. Bien organisés, ils guettent les bêtes qui traversent les gués du fleuve, puis ils repoussent leurs proies vers des pièges aménagés en V. En une seule expédition, ils vont récolter des tonnes de viande. La collecte, faîte par les femmes et les enfants (quand ils n’aident pas à rabattre le gibier par leurs cris), elle-même est une partie de plaisir : les pentes des collines sont couvertes de céréales qui poussent à l’état sauvage sur de grandes étendues. Sans avoir rien semé, nos ancêtres remplissent sans fatigue leurs escarcelles.
Quoi de plus normal, puisque avec le réchauffement postglaciaire, les températures gagnent rapidement 9°C et le paysage se couvre de chênes, de genévriers et d’amandiers. Fini le temps où il fallait guetter, par des températures glaciales, le passage hypothétique d’un mammouth ou, à défaut, se contenter de charognes (les immenses canines du tigre à dents de sabre l’empêchaient de manger toute la carcasse de sa proie, laissant les restes aux hyènes, et … aux humains).
En ces temps anciens, l’organisation sociale de la plupart des groupes de chasseurs-collecteurs, dans laquelle l’unité de base est le groupe, était une petite bande nomade de 15 à 50 individus liés par des relations de parenté. La flexibilité et la fluidité de leur composition sociale étaient alors les points-clés de leur organisation sociale. De façon générale, la notion de territoire restait assez vague et renvoyait à une zone plus ou moins délimitée exploitée régulièrement au long de l’année par chaque groupe.
La logique économique qui prévalait dans ces sociétés de chasse-collecte était orientée vers la satisfaction des besoins minimaux de la famille, ce qui est facilement réalisable. Ces économies primordiales ne sont pas systématiquement orientées vers la production d’un surplus, ainsi lorsque les besoins sont satisfaits, le travail stoppe jusqu’à ce que les biens vivriers soient épuisés. Ainsi, la part du temps consacré à l’acquisition de la subsistance n’est pas très importante, une part significative de temps libre étant largement consacrée aux relations sociales. C’est en ce sens que ces sociétés connaissent un état d’abondance, dans un niveau de vie minimum et non de pauvreté. De cette définition, il ressort que la mobilité, le Partage, la Coopération entre groupes, le Partenariat et l’absence de production de surplus sont autant de facteurs susceptibles de limiter l’appropriation personnelle de ressources ou l’usage social de biens alimentaires, voire le contrôle d’un territoire.
Pour quelques siècles, dans ce corridor fertile entre Tigre et Euphrate, un vent chaud a fait cadeau à l’humain d’un vrai pays de cocagne.

Là, en haute Mésopotamie, le passage du chasseur et collecteur nomade de l’âge Paléolithique au paysan sédentaire du Néolithique se fait plus tôt que dans d’autres régions. Il est étonnant toutefois que ces évènements ne résultent pas d’une évolution graduelle à partir de débuts modestes. Le mode de vie sédentaire du paysan trouve ses origines dans des espaces construits, mégalithiques et monumentaux, de nature et de dimensions insoupçonnées. On imaginait nos ancêtres d’alors nomadisant dans une nature hostile par petits groupes de dix ou quinze, voici qu’on les découvre organisés en société puissante, maîtrisant les grands travaux ! Toutefois, ces constructions anciennes ne furent pas érigées pour la vie quotidienne, leur fonction étant plutôt à chercher au sein de la sphère spirituelle.

Ce sont les sites de l’Anatolie du Sud-Est qui ont livré pour l’ensemble de la Turquie les phases les plus anciennes de la néolithisation (en rapport à ses débuts avec celles du Proche-Orient, du Levant au nord de la Syrie et de l’Irak), entre -10 000 et -8 000.
Les premiers habitats sont de simples huttes circulaires à soubassements de pierre, auxquels se trouve associé un sanctuaire en rapport avec le culte de l’aurochs qu’accompagnent d’autres êtres vivants (carnassiers, capridés et serpents).

Göbekli Tepe (la Montagne du Nombril, vers le -Xè millénaire), dans la région d’Urfa (sud-est de la Turquie), est une colline imposante, haute de 15 m, qui ne se trouve pas (comme c’est le cas d’autres tells habités de cette époque) dans la plaine ou dans la partie inondable d’une vallée, mais au point le plus élevé d’une chaîne montagneuse dominant le paysage, à la quasi jonction du Tigre et de l’Euphrate. Ce centre cultuel, bien visible, et de loin, attirait alors les pèlerins à 100 ou 200 km à la ronde.

Les espaces circulaires mégalithiques avec piliers monolithiques, souvent ornés de reliefs et pouvant atteindre plus de 4 m de hauteur, sont les plus fréquents. Ces piliers sont, comme à Nevali Çori, en forme de T, ce qui suggère une figure anthropomorphe et leur donne une signification correspondante (de personnages stylisés). Souvent, les piliers sont pourvus de reliefs qui représentent des lions – animaux de domination, masculins, liés au soleil –, des taureaux – animaux reproducteurs, féminins, liés à la Lune –, des sangliers – animaux forts/courageux et savants –, des renards – la ruse négative -, des onagres (âne sauvage) – animaux humbles et doux, porteurs de la sagesse suprême –, des canards – animaux de couples, érotiques – et des grues – animaux vigilants qui ne se fatiguent jamais et qui exterminent les serpents – animaux du chaos originel, opposés en tout, jour/nuit, bien/mal, vie/mort, féminin/masculin. Ainsi, le symbolisme animal reflète non pas les animaux eux-mêmes, mais l’idée que s’en fait l’humain et, en définitive (clairement exprimé par la suite), l’idée qu’il se fait de lui-même ! La symbolique animale élève à un niveau initiatique où le symbolisme prend toute sa valeur et atteint sa réelle mission, poétique, créatrice. Ces animaux sauvages, souvent redoutables, sont enfermés dans un lieu clos, gravés dans la pierre, façon pour les proto-néolithiques de les « domestiquer », en tout cas de la assujettir !
L’humain, qui commencera bientôt à s’auto-figurer de manière récurrente et imposante, s’accorde déjà une place éminente, traduction d’une prise de conscience de sa capacité à dominer ce qui l’entoure
Des sculptures d’animaux et d’humains de grand format faisaient aussi partie de la décoration de ces espaces, témoignages d’image aussi importants que l’art européen de la période glaciaire. Mais, contrairement aux paléolithiques européens utilisant pour leur lieu de culte un espace naturel (également avec un bestiaire iconographique abondant), au Proche-Orient, le lieu cérémoniel est bâti de main d’humain !
Les pierres, à l’origine isolées, ont été reliées par un mur. Ces cercles de pierres immenses de 20 m, ont deux colonnes jumelles au centre. Elles représentent un couple conceptuel.
Petit à petit les architectes ajoutent d’autres murs d’enceinte avec des passages secrets et des espaces vides. Ce n’est plus un lieu pour les vivants mais pour les morts, d’où l’hermétisme des lieux. Il s’agit alors d’un cimetière colossal du Néolithique relativement sédentarisé, mais sans domestication, ni végétale ni animale.

L’érection de tels espaces nécessite un grand nombre de personnes : les piliers monolithiques pesant parfois plus de 50 tonnes ont été extraits de carrières situées autour du Göbekli Tepe et transportés sur une distance de 100 à 500 m jusqu’à leur emplacement au sien des espaces circulaires. Ils témoignent d’un pouvoir social capable d’exiger un tel rendement : pour ériger cette centaine de piliers, répartis dans une quinzaine d’enceintes, il a fallu des centaines d’humains pour le construire, et les travaux ont duré de trois à cinq siècles ! Cela ne put marcher que grâce à la collaboration de plusieurs tribus ou clans.
Les groupes ont initié une véritable division du travail entre sculpteurs et maçons (les artistes), chasseurs et récolteurs (les cantiniers pour assurer les repas après de grosses journées de travail laborieux : ils ont chassé et collecté à une échelle sans précédent les vastes étendues de céréales sauvages à proximité, pour la construction proprement dite, puis pour les grandes fêtes cérémonielles et leurs banquets).

Durant les phases les plus anciennes, la stratégie de subsistance des habitants du Göbekli Tepe reposait encore entièrement sur la chasse d’animaux sauvages et la collecte de plantes. A cette époque, la construction des espaces monumentaux était donc assurée par des groupes humains qui, vu le nombre de personnes nécessaires et les moyens de subsistance à leur disposition, étaient à peine en mesure de vivre de manière stable en ce lieu.
En prenant en considération les structures de pouvoir que l’on devine à travers ces constructions, il y avait là des rassemblements rituels de chasseurs, qui furent aussi une des causes de la naissance de nouvelles habitudes de vie basées sur la production d’aliments. Ainsi, le développement de la spiritualité (voire d’une forme plus organisée, de religiosité) a pu pousser les humains à se regrouper pour vivre et célébrer les rites en société. Ce qui entraînera le passage de la prédation à la production, pour nourrir tout ce grand monde. Pour l’instant, une partie du groupe se contente de collecter les fruits des pistachiers et des amandiers, tout en surveillant les champs de graminées sauvages, qu’ils protègent des ruminants sauvages en les clôturant : les humains collecteurs s’approprient l’espace en le délimitant pour leur propre survie alimentaire.
En effet le Göbekli Tepe, datant des -Xè et -IXè millénaires, se place sur le plan chronologique juste avant l’introduction des premières plantes utiles (diverses céréales surtout), c’est-à-dire avant les débuts de la paysannerie. Les groupes d’humains rassemblés sur le Göbekli Tepe pour leurs « réunions olympiennes », c’est-à-dire dans un même lieu et pour un certain laps de temps, commencèrent à exploiter, de manière plus intensive que d’habitude, une source alimentaire qu’ils connaissaient depuis longtemps, à savoir les céréales sauvages.

Ces sociétés évoluent et tirent parti d’une situation d’abondance des ressources et il y a intensification ou exploitation intensive des ressources. Dans ce cas la question de la production de surplus est à envisager : l’idéal serait de pouvoir préciser s’ils sont produits à certains moments de l’année, s’ils sont destinés à parer aux risques de soudure saisonniers, et à compenser ainsi des discontinuités d’approvisionnement, dans l’objectif de garantir ainsi la reproduction d’un type de système de subsistance. Ces surplus sont-ils encore destinés à être redistribués (et sous quelle forme ?) dans le but principal d’entretenir des réseaux de relations sociales, les donateurs s’assurant une sécurité pour l’avenir et d’un prestige social et politique dans le présent ? Il semble que ce soit ici le cas, avec la redistribution des surplus aux ouvriers constructeurs du Göbekli Tepe : la surproduction annuelle servit ici à ériger des monuments, en dur, pour marquer la capacité d’organisation et de gestion du milieu de quelques groupes, se Fédérant autant pour s’auto-glorifier et se créer une identité tribale (entité supérieure car surdimensionnée, au-delà de celle du groupe simple) que pour durablement marquer leur empreinte dans un paysage changeant.

La sédentarisation semble s’amorcer parmi des peuples prédateurs répartis sur les aires côtières, tandis que les plateaux voient, indépendamment, l’apparition des premiers agriculteurs, issus de l’est anatolien au -IXè millénaire.
Les humains, devant l’abondance crue inépuisable de céréales et de légumineuses sauvages, du gibier et du poisson, se sédentarisent. La population augmente vite, essaimant dans de nombreux petits campements.

La culture des variétés sauvages a pris des siècles. Elle est d’abord restée cantonnée sur les terrains proches des habitations, déjà défrichés et enrichis par les déchets domestiques. Pour cela, le vaste paysage vallonné autour du Göbekli Tepe offrait des conditions idéales qui permettaient aux céréales d’être semées et récoltées, c’est-à-dire cultivées de manière planifiée. Les établissements se multiplient encore. Ils sont devenus trop nombreux pour subsister uniquement grâce à la chasse (les grands troupeaux ont été décimés) et à la collecte (le milieu naturel s’est épuisé), ceci entraînant des tensions insolvables entre les groupes et leurs « propriétés » de survie (c’est ma chasse gardée, c’est mon espace de céréales).
Le territoire économiquement exploité par un groupe était donc rigoureusement limité. Chacun de ces territoires possédait de l’eau, du bois, du gibier et des fruits comestibles en abondance. Cependant, toutes ces richesses ne pouvaient assurer une vie séculaire étant donné les dimensions et l’isolation des territoires par rapport aux autres groupes. Ces communautés humaines ne pouvaient donc pas assurer leur existence en usant des ressources naturelles de manière élémentaire sans aucun contrôle, mais seulement en établissant un système économique et socioculturel nouveau.
Ce nouveau système se forma progressivement et avec lui une nouvelle culture.
Dans le plus ancien des sites, la communauté qui y vivait comportait trois à quatre familles biologiques, c’est-à-dire au plus une vingtaine de membres. Ce chiffre est en accord aussi bien avec les dimensions de l’espace habité qu’avec le mode de vie traditionnel. Cet accord a cependant provoqué un immobilisme économique et social qui fait que la phase la plus ancienne ne manifeste pas de phénomènes qui la différencieraient essentiellement des cultures mésolithiques contemporaines. En cela, Göbekli Tepe a servi de régulateur de conflits, en regroupant, autour de lui et d’une spiritualité identitaire organisée, des clans qui commençaient sérieusement à se disputer pour leur survie. Le concept d’un principe supérieur, surnaturel, transcendant, l’idée d’une entité/ « divinité » protectrice est le produit de sociétés complexes devant la nécessité d’assurer leur cohésion, et un temps encore sera marqué dans ces sociétés avant que le concept de la divinité y prenne forme humaine.

C’est une tout autre image de la vie économique et sociale que présente la phase suivante : il fut alors décidé, contraint et forcé, de changer de mode de vie, pas complètement dans un premier temps, mais la survie de groupes plus nombreux et denses allait pousser à la production « intensive ».
Devant les besoins croissant de la population, disposant depuis longtemps des outils et des savoirs nécessaires, cultiver pour récolter et élever pour abattre sont devenus plus avantageux que de cueillir/collecter et chasser : quand une population sédentaire augmente, alors même que le volume de nourriture qu’elle peut durablement extraire par prédation sur son territoire est limité, il arrive forcément un moment où le temps que l’on doit passer pour se procurer la nourriture nécessaire, pour soi-même ou ses dépendants, s’accroît ! Au-delà d’un certain seuil de population, ce temps de travail s’accroît même de manière exponentielle !!
Arrivée à ce point, la population est condamnée à la pénurie et à la stagnation sur place, ou bien à l’exode, à moins que toutes les conditions du développement de l’agriculture ne soient réunies : alors, la pratique des cultures et des élevages permet de réduire le temps de récolte des grains et de capture des animaux en dessous d’un seuil acceptable, même si cela se fait au prix d’un travail préalable assez important, voire d’un temps de travail total plus élevé sur l’ensemble de l’année !
Les humains se sédentarisent alors dans des vallées, plus abritées et favorables à l’agriculture. Les descendants des constructeurs de Göbekli Tepe se sont donc définitivement faits agriculteurs. La culture s’étend désormais sur les terrains alluvionnés par les crues des rivières, puis, beaucoup plus tard, les villages grossissant, elle fut poussée sur les terrains boisés, fertiles, préalablement défrichés par un abattis des arbres (rien ne se perd, ils servent à la construction de maisons et au chauffage) à la hache polie, suivi d’un brûlis.
Quand les populations d’agriculteurs, fortement croissantes, eurent mis en culture tous les terrains exploitables avec leur outillage dans les foyers d’origine, elles durent pousser plus loin leurs défrichements. Hors de ces foyers, les agriculteurs migrants ont rencontré deux types de formation végétale à peu près vierges : des formations boisées, dans lesquelles ils ont pratiqué surtout des cultures sur abattis-brûlis ; des formations herbeuses, difficiles à défricher avec l’outillage néolithique, dans lesquelles ils ont développé principalement des élevages pastoraux nomades.

Par l’introduction et la diffusion de l’agriculture puis de l’élevage d’animaux sauvages domestiqués, les conditions de vie se sont considérablement améliorées pour l’humain du Néolithique ancien. Elles vont lui permettre de s’installer, au sein de groupes plus importants, dans des lieux stables, dans des vallées inondables ou dans des plaines. Cette évolution s’affirme nettement avec l’installation de sites de plus en plus nombreux aux pieds du Taurus.
Mais en descendant de leur montagne sacrée, ils ont aussi découvert le monde du travail : leurs ancêtres ne consacraient qu’une poignée d’heures par jour à la recherche de la nourriture ; devenus cultivateurs, ils passeront leurs journées courbées dans les sillons.
L’univers des chasseurs, avec ses mœurs et ses contraintes, avait perdu tout son sens. Ainsi, la fin des espaces cultuels du Göbekli Tepe, qui se place avant la phase la plus ancienne des villages néolithiques et le déplacement des sites de montagne vers la plaine dont témoigne de manière exemplaire le Gürcü Tepe, doit être interprétée comme une
« Révolution néolithique » (mais pas tout à fait dans le sens qu’on lui donne habituellement).
Des endroits comme le Göbekli Tepe, qui doit être compris non comme un site habité de manière durable, mais comme le lieu central d’une amphictyonie, d’une communauté spirituelle (qui vivait dans le voisinage d’un sanctuaire, dont elle avait aussi la responsabilité), ne sont plus fréquentés.
L’établissement dans la vallée, c’est-à-dire le village néolithique, décide désormais du cours ultérieur de l’histoire de l’humanité, car sans le village néolithique, la ville mésopotamienne des temps historiques serait inconcevable.

Avec le début de la Néolithisation, apparaît toute une série de mythes, créateurs d’un nouvel ordre social. Pour un groupe domestique disposant d’un toit, d’un foyer et d’un silo, la plus grande difficulté était de préserver la récolte issue de ses propres semis du « droit de
cueillette » des autres groupes, de soustraire ses animaux d’élevage à leur « droit de chasse », puis de répartir les fruits des travaux agricoles entre les membres du groupe, non seulement au quotidien mais encore lors de la disparition des aînés, du mariage des jeunes et de la subdivision du groupe.
Les changements intervenus dans l’habitat, le mobilier, les sépultures et l’art témoignent de l’importance des transformations qui eurent lieu dans l’organisation (accroissement de la population, agrandissement des villages, extension des zones cultivées) et la culture de ces sociétés (domestication d’autres êtres vivants, nouvelles technologies, transformation de l’habitat, culte des ancêtres et du concept de Grande Mère / terre nourricière qui assure la fertilité et donc de bonnes récoltes et assez de proies). Les groupes sédentaires devenus agriculteurs obéissaient, encore plus qu’avant, à de nouvelles règles sociales permettant leur propre reproduction, ainsi que la reproduction proportionnée des lignées de plantes cultivées et d’animaux domestiques dont dépendait leur survie.

Un étonnant bestiaire se met en place, à travers la sculpture architecturale monumentale, la gravure sur vases en pierre ou le modelage de figurines en argile : la femme, l’homme, le taureau, le félin, le sanglier, le renard, le serpent et d’autres reptiles, l’oiseau migrateur (grue), l’oiseau de proie. Pendant ce temps-là, des pétroglyphes au sud du lac de Van (Arménie) renouvellent les peintures paléolithiques des grottes cantabriques (la Cantabrie est une région du Nord-centre espagnol, entourée par le Pays basque et les Asturies, bordée par la mer Cantabrique dans le golfe de Gascogne) et celles de l’Oural, décrivant des scènes de chasse aux capridés, cervidés et renards.

Par rapport au site de montagne de Göbekli Tepe, Nevali Çori (l’autre établissement majeur de la région d’Urfa), représente un type d’établissement fondamentalement transformé, dans lequel les étapes vers les nouvelles formes de vie néolithiques ont déjà été franchies.
Le site comporte une vingtaine d’habitations et compte au moins une centaine d’habitants. Le nombre ne correspond plus aux dimensions du terrain habité et dépasse considérablement celui des membres de communautés traditionnelles de chasseurs-collecteurs.
Cette augmentation du volume de la communauté primitive est suivie de toute une série de phénomènes nouveaux. Les habitations ne sont plus érigées arbitrairement, mais selon un schéma établi. Leurs bases sont mesurées avec précision et elles ont toujours la forme d’un cercle. Le centre de l’agglomération consiste en une vaste place avec une grande maison autour de laquelle les habitations sont disposées en rang.
La période à laquelle ce lieu (qui comprend cinq phases d’occupation) se rattache, couvre le Néolithique PréCéramique B qui se place entre -8 600 et -8 000. Les premières agglomérations rurales se sont développées dans le même environnement, et leurs habitants ont continué l’économie traditionnelle, celle de la chasse à la gazelle, à l’aurochs et au sanglier, et de la pêche, parallèlement à une culture de la terre très limitée et l’exploitation de pâturages sur base de l’élevage du mouton et de la chèvre. La continuité se reflète non seulement sur les plans économiques et démographiques, mais aussi dans la production des outils en pierre, en os ou en corne, tandis que sur le plan des rapports sociaux, de la création artistique et de la spiritualité, on peut noter des différences considérables.

Nevali Çori offre l’image d’un établissement ordonné, dans lequel des édifices rectangulaires, disposés parallèlement l’un à côté de l’autre, servaient à l’avant d’espace habitable et à l’arrière, qui était plus grand, au stockage des réserves. Ces entrepôts habités à pièces multiples sont érigés en pierre et possèdent un podium massif parcouru par des canaux d’aération. Avec ce nouveau type de construction apparaît pour la première fois la ferme anatolienne traditionnelle.
Outre ces entrepôts, il existe deux autres types de constructions à l’intérieur de l’établissement qui peuvent être rattachées à d’autres fonctions. Une maison offrant plus d’espace habitable en raison de la présence de pièces plus grandes contenant des foyers, comprenait également un atelier de fabrication d’outils en silex, et même de sculptures en calcaire.
Une gestion des réserves, donc, totalement décentralisée, même s’il existe déjà une structure de contrôle, se manifeste par ce bâtiment de réunion. Le mode de production n’est pas encore suffisamment évolué pour entraîner la réorganisation de toute la structure socioculturelle.

Comme à Çayönü, l’autre grand établissement du Néolithique Ancien situé sur le cours supérieur du Tigre, un édifice carré à pièce unique se détache nettement des autres constructions plus modestes. Par sa structure massive et ses éléments de décors impressionnants se présentant sous forme de piliers monolithiques ornés de reliefs, et qui peuvent être interprétés comme des figurations humaines, cet édifice avait un aspect monumental. Dans la paroi orientale de l’édifice (là où se lève le soleil, revenant du royaume des morts) étaient emmurés plusieurs fragments de grandes sculptures figurées en calcaire, ce qui peut être interprété comme une sorte d’enterrement de ces figures. L’iconographie reflète une conception du monde dans laquelle les représentations presque surréalistes de l’animal et de l’humain marquent le caractère rituel de l’espace.
Les grandes œuvres sculptées de Nevali Çori poursuivent la tradition iconographique déjà connu à Göbekli Tepe, mais s’en détachent parce que la représentation de l’être humain, qui exprime une nouvelle conscience et une modification de la conception spirituelle du monde, passe au premier plan. En commençant à maîtriser la Nature, l’humain découvre son devenir supra psychique, considérant qu’il possède une conscience ontologique (étude de l’être en tant qu’être, c’est-à-dire étude des propriétés générales de ce qui existe) qui ne se dévoilera parfaitement qu’à la condition d’assujettir nos fonctions d’esprit. Ces fonctions ainsi domptées perdront l’animalité qui en faisait des ennemis (lutte entre l’animal qui est en nous et l’humain « supérieur » : subconscient Vs inconscient) et gagneront des qualités initiatiques qui les ennobliront à l’état d’alliées spirituelles (l’inconscient d’une humanité Collective, épuré des bas instincts du subconscient, guidera la conscience individuelle vers des jours toujours meilleurs). A la lumière du mythe, les animaux créateur du monde nous éclairent de leur symbolisme spirituel : lorsque le serpent est enroulé autour de l’œuf primordial, il n’est plus question de lui broyer la tête sous le talon, lorsque le vautour accompagne l’âme du défunt, il n’est plus question de le traiter de charognard.

Une manière particulière de gestion économique est accompagnée d’une pratique magicienne et spirituelle, qui se répercutent dans l’art. Les mythes, figurés par l’art, représentent pour tous les membres de la communauté des supports susceptibles de leur révéler les grandes vérités sur le monde tout en déterminant leur comportement dans la vie quotidienne. Les principaux éléments du mythe sont en même temps les symboles des éléments de base de l’économie sans production.
Ainsi, ces évocations figurées assuraient durablement les biens de la communauté, sociaux et économiques, tout en prévenant des perturbations de son équilibre ou des utilisations arbitraires.
A l’époque où la spiritualité et l’art atteignent leur sommet, deux exploits sont réalisés en économie : certaines espèces de céréales sauvages sont définitivement domestiquées et certains animaux sont sélectionnés. Ces acquis ne sont pas dus au hasard : ils résultent d’une observation précise de la nature, de connaissances systématisées, d’une sélection rigoureuse de certaines espèces végétales et animales, et de soins prolongés. De nombreux objets sont ornés de représentations et de marques gravées qui reproduisent des observations données.
L’uniformité de tous les sanctuaires et toutes les sculptures en pierre dans la phase plus récente de la culture, démontre que les connaissances des ancêtres avaient été réunies en un système accompli. Ainsi, ces sanctuaires sont comme une espèce de laboratoire scientifique où les connaissances et les arts de l’époque suivante, le Néolithique, ont déjà été expérimentés.
La gestion de ces bâtiments cérémoniels et la transmission des codes symboliques a engendré une forme de pouvoir intellectuel chez les détenteurs du savoir. La taille de certaine agglomération, de type à place centrale, a favorisé l’émergence de personnages en vue.

De -9 000 à -7 000, à Çayönü et Nevali Çori, une architecture originale, dissociant le profane du sacré, place en ordre lâche, suivant un plan pré-établi, des bâtiments cellulaires rectangulaires et un sanctuaire de plan particulier le long de grands espaces libres pavés.
L’édifice à colonnes de Nevali Çori (-8 550/-8 350) préfigure les temples orientaux et occidentaux des époques historiques. Ainsi, les origines des « temples » mésopotamiens sont aussi anciennes que le Néolithique PréCéramique.
A chaque phase d’existence de Çayönü, on retrouve au moins un bâtiment particulier, à la fois dans son plan que dans la technique employée dans sa construction, et qui se différencie des structures domestiques : il s’agit d’une vaste cour ouverte entourée de bancs, réservés à des spectateurs assistant aux cérémonies, avec un sol soigneusement travaillé pour le rendre imperméable (dalles de calcaire polies, chaux brûlée avec du mortier). Les murs de ces édifices sont toujours faits de pierres verticales décorées de niches et de contreforts. Certains, à l’arrière de la cour, possèdent une crypte construite avec de larges dalles de pierre.
Le bâtiment dit « aux crânes » possède une rangée de crypte qui ont été fermées lorsque l’édifice a été abandonné (Jéricho, à cette époque, a livré de nombreuses sépultures en fosse et on note également l’existence de la coutume d’enterrer à part des groupes de crânes ; à Mallaha
déjà – -XIIè millénaire –, le crâne de certains squelettes manquait : c’est le début d’une pratique qui va devenir, au cours du -VIIIè millénaire, beaucoup plus générale). Ces pratiques funéraires témoignent d’une moindre peur de la mort. La relation avec les disparus est alors empreinte d’une vénération, d’un respect dans lequel entre désormais plus d’affection que de craintes.

A cette époque, les agglomérations permanentes sont accompagnées de camps saisonniers. Ainsi, cette culture développe une économie qui combine vie sédentaire et mobile : cela mène inévitablement au partage des tâches et à la spécialisation.
La complexité des rites funéraires démontre qu’il y a dans la société des individus qui jouissent de privilèges particuliers de leur vivant et du respect durable après leur mort. Un armement fondé sur de belles armatures pédonculées (déjà en gestation auparavant dans le Levant nord) se développe fortement. Bien que la chasse demeurât une activité importante, ces instruments ont parallèlement joué un rôle dans la construction de rapports sociaux : rôle des mâles, affichage de la différence, parade.
La complexité définie comme « qui est composée de multiples interrelations » est devenue un facteur social majeur à partir du début du Paléolithique supérieur européen (soit vers -35 000 ans, en même temps que l’essor de l’art rupestre) et encore plus lors de la transition Mésolithique-Néolithique au Proche-Orient, synonyme de révolution sociale. Les critères généralement retenus pour caractériser cette complexité sont d’abord : une exploitation intensive de ressources abondantes et prédictibles impliquant l’utilisation d’outillages spécialisés, d’équipement spécifiques et de technologies investies, des stratégies spécifiques (des pratiques représentaient des formes de contrôle des ressources, telle que la manipulation intentionnelle, visant à modifier l’environnement en favorisant par exemple la croissance des plantes sauvages), une mobilité réduite des groupes et des densités de population significativement plus élevées.
Ces mêmes caractéristiques sont autant de facteurs favorisant l’émergence d’une compétition pour l’accès à un statut individuel pouvant s’accompagner d’une différenciation socio-économique. Cette complexité est susceptible de s’exprimer également dans la culture matérielle au niveau des sites, du mobilier funéraire ou de l’art.
Ce sont les différentes qualités de perception, d’appréciation et d’invention des individus (ou de regroupements d’individus) qui, sur le long terme, garantissent à une société son potentiel adaptatif et, au-delà, sa réussite ou son échec. C’est probablement parce que les sociétés d’Homo sapiens sapiens ont su se structurer en donnant socialement à chacun de leurs segments une fonction et une importance équivalentes (en d’autres termes, une Egalité d’expression) qu’elles ont pu, au fil des millénaires, tirer profit du potentiel de la diversité de leurs composantes (voire de leurs individus), et s’assurer la postérité qu’on leur connaît.
Mais ce n’est pas parce que les sociétés humaines ont primitivement et durablement fonctionné selon ce principe d’équilibre et d’équivalence que le maintien du principe d’Egalité et sa préséance sur la stratification sociale sont dans la nature des choses : l’Egalité est en effet une règle sociale, et ce n’est que socialement qu’elle a pu et qu’elle peut être mise en œuvre. Sachant, par ailleurs, que les différences individuelles sont inhérentes à l’humanité (à la vie au sens large) et que le destin des sociétés est de devenir et non pas de se maintenir, notre questionnement principal devrait autant concerner le maintien durable et récurrent du principe Egalitaire que l’apparition des inégalités sociales et de la hiérarchisation. Deux questions essentielles se posent alors : au moyen de quelles règles sociales et normes culturelles la diversité a-t-elle été si durablement « aplanie » et contrainte ? Et au moyen de quelles dynamiques et représentations collectives les systèmes sociaux ont-ils donné aux individus une liberté d’ « agissements » suffisante pour que l’adaptabilité liée à la diversité des humains ait été opérante ? Les deux questions ne sont pas contradictoires et s’éclairent l’une l’autre, car les individus ne s’opposent pas de manière frontale et solitaire à la société, et la société ne se réduit pas à la loi. Égalité et différenciation sont deux logiques d’une même réalité et d’une même cohérence : la société.
Parler d’Egalité sociale est donc une convention analytique, nullement exclusive des différences individuelles ou de statut qu’elle contient.
Une telle hiérarchie ne peut reposer que sur la possession de connaissances et de capacités qui sont d’un intérêt vital pour la communauté. Un sens particulier de travaux précis, la connaissance des secrets de la nature ou la capacité à découvrir de nouvelles sources de nourriture ou de matières premières conféraient de l’autorité à certains individus en leur assurant une position privilégiée dans la société.
Il y a donc des conditions tant écologiques que sociales (une exploitation intensive des ressources, avec stockage éventuel, et une territorialité plus stable) qui créent les conditions d’une différenciation économique et politique et favorisent ainsi des formes de gestion des ressources.
Pour autant, il existe une persistance, dans ces sociétés, de facteurs agissant comme un frein à l’émergence d’une telle gestion des ressources et aux conséquences sociales induites. L’Altruisme, la Solidarité, le Partage Equitable constituent des parades socialement efficaces, lors des graves crises d’approvisionnement générant des risques ou des situations de crises. Ces alternatives ne sont d’ailleurs pas une exclusivité de ces sociétés : même les plus complexes et hiérarchisées des formations sociales adoptées par l’humanité ont laissé un large champ d’expression à diverses formes de Coopération. Autrement dit, la primauté de la Coopération interindividuelle ou intergroupe, particulièrement essentielle dans les sociétés de chasse-collecte, est un facteur limitant l’émergence de stratégies de pouvoir.
Cette complexité des rapports dans le cadre d’une petite communauté, compliquée par ses relations avec des populations qui habitent et exercent le contrôle économique du territoire voisin, sous-entend l’instauration de nombreux tabous imposés à ses membres par des cérémonies rituelles ou expliqués par des mythes adéquats.

Dans la phase de construction la plus récente de l’édifice cultuel, une tête plus grande que nature, dont l’occiput (os participant à la formation du crâne, partie postérieure et inférieure de la tête, à l’endroit de jointure avec le cou) chauve est entouré d’un serpent, était emmurée dans une niche de la paroi du fond (ce fragment appartenait à une statue masculine qui, dans l’édifice le plus ancien, avait été placée dans une niche pour servir d’image de culte). Une statue ithyphallique (qui a un phallus – pénis – en érection, signe de fertilité et de fécondité) ainsi que des représentations, probablement contemporaines de la phase d’occupation la plus récente de Nevali Çori, se retrouvent là ainsi que déjà à Göbekli Tepe. D’autres exemples de grandes sculptures apparaissent sous forme d’un torse humain et d’un oiseau debout, dont la tête montre un visage humain. La sculpture d’un oiseau, par comparaison avec une statuette similaire de Göbekli Tepe, montre un vautour (animal prophétique, anticipateur des violences entre humains, conducteur des âmes vers le ciel en dévorant les corps).
Ce lien ancien avec le monde animalier se manifeste clairement non seulement à travers la représentation d’êtres hybrides, mais surtout dans une figure composite étonnante qui forme la partie supérieure d’une colonne figurée. Elle se compose de deux figures féminines accroupies, en position antithétique (qui forme une antithèse), qui sont couronnées par un vautour. La longue chevelure retombant au-dessus des épaules, semble être retenue par un filet. L’œuvre toute entière peut être reconstituée sous forme d’une colonne figurée monolithique, semblable à un pilier totémique : se reflète en elle des visions de fertilité, de vie et de mort à l’intérieur desquelles le vautour symbolise le lien entre ce monde et l’au-delà.
Sur un autre pilier apparaît à nouveau un vautour, qui semble attraper une tête humaine (à nouveau une représentation féminine). Le motif rappelle une peinture murale réalisée plus de 1 000 ans plus tard et qui orne la maison des vautours à Çatal Höyük. Cette peinture macabre montre des vautours qui planent au-dessus de corps humains sans têtes. Ainsi, le culte des crânes attesté à Nevali Çori et dans toute l’Asie Antérieure du Néolithique Ancien est en rapport avec ces représentations.
Les premiers succès de la culture de céréales et de la domestication des animaux n’ont pas menés immédiatement à l’agriculture et à l’élevage : il a fallu plusieurs siècles pour arriver à l’exploitation utile de ces découvertes, même si les habitants ne sont jamais devenus complètement des agriculteurs et des éleveurs. La situation établie préalablement dans les rapports sociaux, dans la gestion économique et la pratique spirituelle, ne changea pas essentiellement durant des siècles.
Cette culture figée est précisément la conséquence d’un nombre croissant de normes restrictives, d’une discipline rigoureuse et d’un enseignement rituel : autant de mesures dont le but est l’instauration d’une attitude psychologique nouvelle et le renforcement du rapport autodiscipliné envers certaines espèces de plantes et d’animaux.
Autrement dit, toute cette « modernité » c’est bien, mais en abuser ça craint ! Continuons la chasse et la collecte, mais avec en plus ce genre de compléments, produits par nos soins grâce à nos connaissances.

Cette conscience nouvelle de l’humain néolithique (symbolisation de la fertilité, de la vie et de la mort) se manifeste dans d’autres petits objets d’art. Les nouveautés par rapport à la culture mésolithique locale précédente ne résident pas tellement dans les formes mais plutôt dans les matériaux employés puisque c’est désormais la terre qui est principalement utilisée et non plus la pierre. C’est dans la terre qu’on jette des semences dont dépend la vie et qu’on ensevelit les morts en position fœtale, avec l’espoir de les voir renaître de son sein maternel ; c’est avec de la terre qu’on revêt les cabanes ou qu’on modèle des objets les plus divers et c’est à la terre que se rattachent les pâturages, les forêts et les minéraux, bref tout ce qui fait la vie d’un paysan.
Autant de raisons qui font de la terre un grand symbole aux significations multiples.
L’apparition des premiers agriculteurs se rattache en premier lieu au modelage de la terre, et c’est en terre que tous les objets cultuels sont désormais faits.
La source de la vie, personnifiée en pierre (matière durable) dans la culture mésolithique, est incarnée par des vases de terre dans la culture des premiers agriculteurs.

Parmi les 700 figurines en argile, seuls 30 exemplaires sont de nature zoomorphes, tandis que les 670 autres sont anthropomorphes (une moitié représente des femmes nues, l’autre des figures masculines parfois vêtues d’un pagne).
La domestication des plantes puis des animaux s’étendit progressivement : l’humain devint alors l’égal des esprits naturels. Il commença alors par leur donner sa propre image, et ceci bouleversa toutes les données historiques, artistiques et sociales, puis il s’aventura grâce à cette nouvelle assurance dans la maîtrise absolu des milieux naturels : flore, faune, bientôt astres et saisons eux-mêmes seront mis au service de la survie humaine selon une action toujours plus conquérante, poussée par un besoin démiurgique (concurrencer les esprits). Chez les humains, la spiritualité, cette « maladie de l’esprit », impose la recherche perpétuelle de causes à un univers qui ne cesse de lui échapper.
Comme toute invention, à ses débuts, l’agriculture n’avait d’autre objectif que la réalisation d’un rêve : maîtriser sa fourniture alimentaire. Ce nouveau mode économique apporta de profonds bouleversements au niveau social et spirituel : de chasseurs-collecteurs (« passifs » envers la nature), les humains devenaient agriculteurs-éleveurs (actifs en tant que producteurs) !
La mythologie néolithique sera donc anthropomorphe et le reste des forces naturelles précédentes en fourniront les « attributs » jusqu’aux ères classiques.
L’une des constantes de ses manifestations symboliques tient au défi spectaculaire, perpétuellement renouvelé, entre la nature et l’humain (la tauromachie, déjà présente en Anatolie/Turquie vers le -VIIè millénaire, nous a laissé un témoignage éloquent de cette domination de l’humain sur la nature, tout comme lorsque sur des peintures l’humain fait face à des rapaces, félins ou serpents). L’emprise sur la vie, garantie par l’image, confirme et prolonge celle acquise quotidiennement par l’esprit. Dans ce défi, les forces spirituelles ne peuvent avoir que des aspects humains : les concepts spirituels puis les dieux sont créés, à notre image !
Les statuettes de « Vénus » stéatopyges (« qui a les fesses grasses ») soigneusement modelées du Néolithique Récent, n’ont pas encore leur place parmi les petits objets du Néolithique Ancien.
L’autre groupe de figurines, de petites sculptures en calcaire, offre encore une autre image. La faune du début de l’Holocène sur le cours moyen de l’Euphrate, est représentée par la panthère, le lion, le sanglier, l’ours, le cheval sauvage et le vautour. Ces images d’animaux soulignent encore la grande importance de la chasse dans l’alimentation des habitants de Nevali Çori. A côté de représentations où les traits du visage sont réduits à seulement quelques détails, apparaissent des sculptures naturalistes tout à fait uniques qui peuvent être considérées comme des chefs-d’œuvres du Néolithique Ancien. Les formes artistiques du Néolithique ancien et moyen ne sont que des symboles aux significations diverses, sans liens avec des mythes précis ou des idées spirituelles définies : seule la pratique magique et spirituelle leur prêtait un sans. Une telle situation ne pouvait stimuler ni la création artistique ni celle d’une spiritualité cohérente.
En conséquence, au Néolithique ancien et moyen, l’art reste un art populaire, artisanal, tandis que la spiritualité est réduite au respect d’un grand nombre de forces élémentaires.

Pour éviter de perdre son identité de chasseurs-collecteurs fondamentalement prédateurs, le renforcement du rapport autodiscipliné envers certaines espèces de plantes et d’animaux est la condition indispensable pour ne pas tomber dans l’agriculture et l’élevage, c’est-à-dire dans une économie de production qui sera à la base de la culture de l’époque suivante, le Néolithique.
Dans les sites de la haute Mésopotamie de la fin du -IXè et du -VIIIè millénaires, comme par exemple sur le Gürcü Tepe qui, visible du Göbekli Tepe, se trouve dans la plaine de Harran-Urfa, le passage au Néolithique est accompli. Les premières communautés d’agriculteurs et d’éleveurs se sont formées au moment même où les succès déjà réalisés dans la domestication d’animaux et la culture de plantes sortent du contexte rituel.
Au moment où ils deviennent des biens communs accessibles à tous, les rapports sociaux traditionnels sont abolis, l’art monumental disparaît, le vieux mythe s’écroule et avec lui cette culture : les constructions et les images qui caractérisent le Göbekli Tepe et Nevali Çori sont absentes et, finalement, vers -8 000, les derniers gardiens de Göbekli Tepe font disparaître leurs sanctuaires en les enterrant.
La stabilisation du climat chaud et humide y a été d’une grande importance. A l’époque, la vie florissait aussi bien dans les plaines que sur les collines, des clairières alternaient avec des forêts mixtes. C’est la foi en la générosité de la terre qui a incité les communautés locales à développer la production de nourriture et à instaurer la culture agricole néolithique.
Les vases à la panse accentuée ou bombée rappellent ainsi le corps de la femme enceinte ou bien l’outre trop pleine, ce qui permet de penser qu’ils expriment l’idée de fertilité universelle, qu’ils établissent le lien magique corps en gestation – terre, et indiquent les richesses inépuisables de la principale source de la vie.
Les motifs et les techniques de décoration indiquent deux aspects de la fertilité : l’épi de blé et la terre labourée. D’autre part, les motifs décoratifs des vases peints (triangle, lignes en zigzag, entrelacs, spirales) symbolisent l’eau qui alimente la terre, des corps astraux et le renouvellement cyclique de la vie. A cette époque, on devine l’importance du principe masculin dans la vie et dans la Nature, ce qui se manifeste par des figurines en colonnette à l’aspect phallique.

De son côté et parallèlement, le Khiamien du Levant ne serait que la phase finale du Natoufien si des traits nouveaux n’apparaissaient à cette époque, ces statuettes anthropomorphes en pierre ou en terre cuite, moins schématiques et plus nombreuses que les quelques représentations natoufiennes, presque toutes zoomorphes.
Les sites khiamiens, en revanche, qui n’ont restitué aucune figure animale, ont livré plusieurs statuettes féminines dont les caractères sexuels sont soulignés avec netteté. Huit figurines en pierre et en terre cuite de la phase suivante (-9 500 à -9 000) ont un caractère féminin encore plus explicite. On y a vu les ancêtres des « déesses-mères », dont les représentations, dans les styles les plus divers, jalonneront ensuite l’histoire des productions artistiques de l’Orient ancien jusqu’aux versions hellénisées.
Les statuettes khiamiennes sont assez analogues, avec leurs traits sexuels accentués, aux « Vénus » du Paléolithique occidental. Sur certains sites khiamiens apparaît également une autre pratique : des crânes d’aurochs (de bœufs sauvages) sont enfouis dans les maisons au sein de banquettes de pisé courant le long des murs. Durant tout le -IXè millénaire, les habitants de Mureybet ont enfouis des cornes d’aurochs dans les murs de leur maison.

Ces deux personnages (Terre-Mère nourricière et taureau/aurochs fertiliseur), véritable couple spirituel, apparaissent aux environs de -9 500 au sein des villages préagricoles khiamiens, les derniers chasseurs-collecteurs du Levant.
Ce bouleversement mental est sans rapport avec les nouveautés techniques postérieures, apparition de l’agriculture et de l’élevage. La maîtrise de son milieu naturel par l’humain aurait une cause cultuelle : pour autant, la « déesse » ne saurait être une divinité agricole, puisque l’agriculture n’existe pas encore.
Ces figurines témoignent seulement de l’apparition de l’humain au sein d’un répertoire qui était, auparavant, presque exclusivement animalier. Ces statuettes, dépourvues de tout attribut spécifique, n’indiquent qu’à peine le visage, stylisé de façon vigoureuse, mais peu reconnaissable. Cet humain est assez déshumanisé. Il évite une représentation réaliste du visage, régulièrement simplifié.
Il n’en demeure pas moins que la femme entre définitivement dans le répertoire artistique de l’Orient ancien, avant toute représentation masculine. Il reste aussi que ces nouveautés ne sont nullement accompagnées de bouleversements des modes de subsistance (en tout cas pas de suite) et que le spirituel semble évoluer indépendamment du technique ou de l’économique. Pour autant, cette nouveauté est assez radicale dans l’évolution des comportements humains au début du -IXè millénaire.

L’époque n’était pas encore pleinement néolithique, mais ce sera le cas de la phase suivante avec le PPNB, qui couvre les environs de -8 700 à -7 000.
Durant le PPNB, l’économie agricole devient la règle et l’élevage apparaît : après des phases plus ou moins longues, suivant les endroits, les biotopes et niches écologiques de manipulation, d’échecs ou d’expériences réussies, d’échanges, à l’économie de prédation succède l’économie de production.
C’est l’âge de la domestication (longtemps après celle du loup ou du chacal, devenus chien à la fin du Paléolithique, vers le -XVIè millénaire), né de la sélection de certains animaux (égagre – chèvre sauvage –, mouflon, sanglier, aurochs) et plantes sauvages (engrain et blé amidonnier, orge spontanée, légumineuses), d’origines locales ou orientales.
Les constructions sont désormais rectangulaires (susceptibles d’agrandissements selon les besoins, contrairement à une cabane ronde) et leur sol est recouvert d’un enduit à la chaux.
Vers -8 000, les vallées fertiles autorisèrent des densités humaines inégalées et la production d’un surplus suffisant pour alimenter une population de non-producteurs, pratiquant des spécialités naissantes : ceux qui travaillent la pierre savent produire des vases soigneusement polis ou des bracelets. La poterie (balbutiement de la céramique) décorée fait l’objet d’intenses échanges de site en site, et même d’un commencement de spécialisation.

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19 juillet 2009 7 19 /07 /juillet /2009 16:13

Des origines fondamentales des dogmes
Télécharger le fichier : 09-Les aubes des dogmes et leurs Contestations.pdf


Toute société humaine exige de se référer à un ordre légitimant son existence et son organisation et, pour s’affirmer, cet ordre doit se déployer dans un récit qui fonde la norme. Ce récit peut être un mythe, cet outil intellectuel qui exprime le système conceptuel permettant de penser l’Univers, qui valide les éléments constitutifs du cosmos, les êtres et les choses, les institutions et les usages par son pouvoir de dénomination et de mise en ordre. Les mythes anciens sont fondamentalement des histoires fabuleuses autour des dieux et de perspectives que l’on veut tracer ! Si ils sont collectifs, l’individu non seulement se les approprie mais crée ses propres « récits », qui sont autant de représentations de son inconscient ! Pour autant, on peut également considérer que les mythes sont l’ « âme du Peuple » et s’imposent comme un caractère inné : le récit fondateur est alors tout à la fois un apport collectif que le sujet retraduit dans son langage individuel, et une construction de l’humain à partir de l’inconscient collectif qu’il a reçu en héritage à la naissance (c’est la notion d’archétype, forme préexistante et inconsciente d’inconscient collectif, qui détermine le psychisme personnel ; il y a trois principaux archétypes qui sont l’animus – image du masculin, animal –, l’anima – image du féminin, être animé –, le selbst – véritable centre de la personnalité : ils provoquent une représentation symbolique qui peut apparaître dans les rêves, l’art ou la spiritualité/religion).
Les mythes sont des histoires que se racontent les humains pour mieux se connaître : ils sont une des nombreuses formes sous lesquelles s’écrit le savoir sur le monde et la réalité, sorte de feuille de route légitimée par une longue tradition. Le discours des mythes est l’élément de cohésion du groupe, sa « charte pragmatique », permettant aux humains d’affronter leurs peurs. Les mythes appartiennent à un contexte historique et culturel à qui ils donnent un sens et qu’ils renforcent, autant qu’ils se laissent aussi transformer pour permettre à l’humain d’affronter la nouveauté, l’inquiétant et l’inconnu. Pour autant, les soi-disant « grands récits » d’autrefois sont faits de fragments dont les affinités recomposent en continu des micro-configurations qui peuvent cristalliser l’adhésion tantôt d’un petit groupe, tantôt du Peuple-Masse. Plus le monde devient complexe, plus nous soupirons pour des explications qui englobent la totalité des phénomènes. Les mythes sont ainsi des jeux de rapports structuraux préétablis entre des figures supra-humaines (puis divines) qui représentent les éléments de l’Univers.

De tout temps, l’humain a cherché, pour survivre, à s’adapter pour mieux s’intégrer à son milieu naturel. Le paysage se présente devant lui comme un champ de forces, avec des pôles positifs, des pôles négatifs, des zones indifférentes. Il est attiré par un lieu, un être, une chose, il éprouve pour d’autres de la répulsion.
Il reconnaît que la nature dépasse son entendement : certaines forces sont favorables à la satisfaction de ses besoins fondamentaux, d’autres peuvent être pour lui source de souffrance et de mort.
De ces forces il se fait une représentation mentale, symbolique, ce qui ne veut pas dire automatiquement sous la forme de dieux ou d’esprits.

La spiritualité peut être considérée comme un éveil, celui d’une pensée qui dépasse les contingences de la vie au jour le jour, de la simple adaptation aux nécessités matérielles exigées par la quête de la nourriture, la reproduction et la survie. L’humain commence à s’interroger sur le monde qui l’entoure et à y rechercher une réalité autre que celle que ses sens lui font percevoir et à laquelle il avait toujours, comme les autres animaux, réagi instinctivement.
Avec les croyances (puis la religion), une étape majeure est franchie : c’est, à proprement parler, l’organisation de la spiritualité. Le monde, interprété à travers l’esprit humain et transcendé (supériorité marquée d’une personne ou d’une chose sur une autre) possède maintenant un sens précis. Il en découle des règles de conduite pour éviter de provoquer des catastrophes, pour faciliter la vie courante, pour obtenir de l’aide des puissances mystérieuses ou pour les aider à conserver l’indispensable harmonie du monde, toujours menacée. L’humain a alors la conscience d’agir sur son destin, autrement que lorsqu’il est confronté aux périls matériels de son milieu. Considérées sous cet angle, spiritualité et croyance/religion sont étroitement liées, puisque l’apparition d’une conscience qui se détache un tant soit peu des contingences matérielles et les tentatives (si frustres soient-elles) d’organiser ses nouveaux apports ne sauraient rester très longtemps séparées.

Que le développement du cerveau ait joué un rôle premier est évident. Où que l’on place le seuil et les premiers balbutiements de la spiritualité, il est certain que, pendant des millions d’années, les créatures qui ont précédé cette évolution cruciale étaient adaptées à leur milieu et survivaient, pouvaient avoir une organisation sociale sophistiquée (comme c’est le cas chez d’autres primates), inventaient et perfectionnaient des outils, et qu’elles étaient déjà engagées sur le chemin de l’humanité. L’ « Homo spiritualis », pour qui le monde se révélait beaucoup plus complexe qu’il n’y paraissait, et qui tenta de s’adapter au mieux à cette complexité nouvelle (à sa prise de conscience) en faisant appel à des forces autres que matérielles, exista assez tôt.

Comment ne pas penser que les rêves aient joué un rôle déterminant dans cette prise de conscience ? Bien d’autres mammifères que les humains rêvent (près de nous les chats et les chiens, mais pas le dauphin sinon il « oublie » de respirer). L’humain a, en revanche, la capacité de se remémorer ses rêves et de s’y référer. Qu’ils lui aient donné l’idée qu’il existait un monde autre (parallèle) où il voyageait pendant son sommeil paraît logique. Cette idée apparemment simple a plusieurs conséquences.
La première est la reconnaissance de l’esprit en tant qu’entités distinctes du corps, puisque celui-ci ne réagit pas pendant les rêves (les muscles sont normalement « paralysés », même si les aires du cerveau s’activent comme pour effectuer réellement le mouvement). Avec cette prise de conscience (au sens propre du terme), nous sommes bien à la racine de la spiritualité.
La seconde conséquence découle de l’instinct de survie. Elle est donc particulièrement forte. C’est la tentative de tirer parti de cet autre monde, de profiter de son existence et de ses particularités.
La troisième est liée à la précédente : puisque cet univers des rêves aux caractéristiques étranges existe, n’influencerait-il pas, ou même ne conditionnerait-il pas les événements de celui de tous les jours ?
Ces idées ont elles-mêmes des conséquences en cascade, qui s’entremêlent de façons variées et inextricables.

Dans certaines situations, les croyances aident notre cerveau à résoudre des conflits provoqués par des interférences entre nos divers programmes mentaux.
Devant la dépouille d’un proche, nous éprouvons une réaction de rejet (système de psychologie du dégoût), d’incompréhension devant son immobilité (schéma conceptuel qui range les humains dans la catégorie des êtres animés) et de refus de sa mort (un « répertoire de nos connaissances » nous pousse à imaginer la personne disparue toujours vivante). Des concepts spirituels proposent une solution à ce conflit – par exemple l’âme du défunt reste à nos côtés – que nous sommes libres d’adopter. Le cerveau présente ainsi une perméabilité particulière aux idées spirituelles, facilité par l’envie (souvent pour se rassurer, notamment face à la mort d’autrui qui révèle notre propre statut mortel) de faire des rêves éveillés !
Les croyances et les mythes mettent en jeu des êtres surnaturels qui violent les lois régissant notre univers. Ainsi, l’étrangeté force l’attention et excite la mémoire. Chaque élément surnaturel appartient à une catégorie ontologique (classifications dans lesquelles notre cerveau range les choses par genre : animal, végétal, personne, objet, etc.). Il se fraie un chemin dans notre machinerie cérébrale d’autant plus facilement qu’il se trouve doté d’une qualité en désaccord avec les propriétés que nous en attendons (ainsi, une vierge ne peut attendre un enfant, et pourtant …).
Ces entorses à ce qui relève du (bon) sens commun ont d’autant plus de chances d’être mémorisées qu’elles stimulent notre esprit, suscitent des interrogations ou des interprétations. Ces idées spirituelles circulent donc assez vite, à la manière d’un virus mental, se répandant dans les populations par le bouche à oreille.

Nous sommes programmés pour croire : il existe en effet une tendance forte à se comporter de façon plus morale lorsqu’on se sent observé. C’est à partir d’un mécanisme de ce genre (« Attention ! On te regarde de là-haut !!! » : on veille sur toi, autant qu’on observe tes fautes pour mieux te punir) que les croyances cherchent à imposer leurs codes de bonne conduite. C’est l’effet « Père Noël » : soit sage et tu auras des cadeaux, sinon c’est le père fouettard qui viendra te voir.
Le self-contrôle, la capacité à contenir ses pulsions et à gérer ses émotions en toute circonstance, a de nombreux avantages : une grande maîtrise de soi permet une meilleure réussite et santé psychique, une vie sociale plus riche, des liens affectifs plus sûrs et limite les excès alimentaires.

Les racines psychologiques des croyances peuvent aussi venir d’autres directions. Par exemple, la tendance irrépressible des humains à se coaliser autour d’esprits correspond à un comportement sélectionné par l’évolution dans un but adaptatif. La croyance pourrait ainsi être un mécanisme de « sélection de groupe » (un caractère pourrait se développer s’il avantage le groupe plutôt que l’individu isolé), c’est-à-dire un comportement sélectionné au cours de l’évolution pour favoriser la Coopération entre individus et rendre ainsi le groupe plus viable. Ainsi, plus les communautés (et davantage les communautés elles-mêmes que les systèmes religieux) encouragent les valeurs communes, la Fraternité, la Solidarité, les comportements moraux, plus grande sont les chances de survie du groupe. Le comportement spirituel serait donc un mécanisme de survie de groupe, au même titre que les comportements parentaux ou la défense du territoire. Pour autant, des comportements « moraux » ont été programmé chez d’autres espèces animales par des mécanismes plus simples (que l’existence d’esprits invisibles, de mythologies souvent abracadabrantes, des rituels, prières et messes Collectives) et directs : l’attachement, l’instinct maternel, l’altruisme, la peur, la hiérarchie.
Pour comprendre comment les humains en sont venus à croire à l’existence d’entités invisibles auxquelles ils vouent un culte, nous pouvons aussi regarder du côté de l’enfance : la croyance en l’existence des « âmes » est un fait universel, qui apparaît très tôt dans l’enfance. Cette croyance est un dérivé accidentel d’un mécanisme simple : nous nous percevons nous-mêmes comme des êtres dotés d’un esprit – d’une volonté, de désirs, de pensées – indépendant de notre corps. Il est donc naturel de transposer à d’autres humains ces mêmes caractéristiques, mais aussi à d’autres animaux ou à des forces invisibles. Penser que le soleil, le tonnerre, les étoiles sont des êtres vivants animés d’une volonté propre est une croyance spontanée des enfants (et pas que eux) : ainsi les enfants sont spontanément théistes (alors que les « matures », déçus et désillusionnés de la vie, ont plus vite tendance à devenir a-théistes : sans dieu, ni maître). De même, quand il nous arrive malheur (une maladie, un accident, un échec), ce mécanisme causal nous fait attribuer ce qui nous arrive à une volonté extérieure (notamment parce qu’il est plus facile de rejeter la « faute » sur autrui que de voir ses propres responsabilités). Ce serait donc aussi une tendance spontanée que de se tourner vers cette cause invisible pour lui demander de l’aide ou pardon lorsqu’on souffre : à la cause naturelle on superpose une cause surnaturelle.
On peut donc ramener le besoin de croire à une régression psychologique de la raison adulte vers les émotions de l’enfance (où tout paraissait aussi plus simple). En effet, la soumission des humains vis-à-vis d’un dieu (ou d’abord d’un esprit) est comparable à l’attitude du petit enfant vis-à-vis de ses parents : face aux épreuves de la vie, il se sent démuni et en appelle à une figure parentale idéale, censée lui apporter soutien et affection (autant qu’il saura, après avoir fait une bêtise, qu’il sera puni : même si il cache son méfait, les parents le savent tôt ou tard).
Au final, la force d’attraction des croyances (quoi que ce soit qu’on y recherche) ne se réduit pas à un insaisissable « sentiment spirituel », mais s’étend à toute une gamme d’émotions et de représentations mentales capables de capter de nombreux esprits aux attentes diverses : la guérison/protection sanitaire, un cadre moral, un épanouissement personnel, un lien avec une communauté, un changement de la société.

Dans les sociétés prédatrices, celles des chasseurs-collecteurs qui ont régné pendant toute la préhistoire humaine, la pensée mythique est omniprésente. C’est pourquoi la notion de « religion » n’a guère de sens à cette époque : elle n’y est pas désolidarisée des autres activités humaines.
Par son extrême universalité, on peut dire que la pensée mythique/mystique/sacrée fait partie de l’esprit humain.
L’existence d’une aire protégée circonscrite par des pierres à Olduvai (il y a au moins 2 millions d’années) restitue la séparation d’un espace culturalisé, opposé au chaos extérieur de la nature. Cette catégorisation spatiale, comme l’habitat lui-même, fut mythique de tout temps.
Tout le fil de l’Histoire voit cette opposition grandir, s’étendre progressivement à la symbolique des espaces domestiques (culinaires, artisanaux, nocturnes), puis aux paysages entiers, par le réseau d’emprise économique (territoires de chasse et de collecte alimentaire) et technique (collecte de matériaux). Au cœur de cette démarche, la délimitation des fonctions s’accentuera avec toujours plus de netteté. Dès les origines, des rapports privilégiés se font jour entre espace et sacralité (focalisés par la suite sur l’exposition cosmique de roches saillantes, sur le mystère des grottes profondes, sur les lieux de sépulture).

Toute société humaine se réfère à un système métaphysique où se concentre les explications du réel (en ce sens la science en a repris les fonctions) et les grandes interrogations, difficilement résolubles.
Comme la parole ou l’outil, l’humanité n’existe pas sans sacralité. Notre pensée fonctionne en effet sur cette dualité constante : la connaissance par laquelle la volonté s’affirme et, en miroir, l’inconnaissable, l’inaccessible, réservé au domaine du sacré.
Dès la plus ancienne préhistoire, cette audace et ce conflit surgissent.
Dès le Paléolithique inférieur (à partir de -3 millions d’années, avec l’apparition des premiers hominidés, Homo ergaster), les humains ont récolté des fossiles ou des roches aux formes étranges, mais comme le font d’autres animaux, tels que certains oiseaux pour leur nid. Pour autant, parallèlement, l’esprit se dégage de l’emprise matérielle par l’emploi/fabrication/reproduction d’outils (avec Homo habilis à partir de -2,4 millions d’années), l’élaboration de la chasse, l’expansion à de nombreux territoires auxquels sa biologie seule ne l’autorisait pas (par Homo ergaster vers 1,6 millions d’années) grâce à la « maîtrise » du feu (utilisation de feux accidentels d’abord, puis domestication par Homo erectus vers -800 000 ans ; le foyer a une forte valeur symbolique : c’est le lieu de ressourcement, de réconfort, d’échange et de protection, réunissant tous les ingrédients de la sacralité, là où précisément la matière se transforme au service de la volonté humaine – et d’aucun autre animal, les humains devenant ainsi, déjà, des demi-dieux – sous une forme Collective et démonstrative). Apparaissent également d’autres activités conceptuelles, comme la récolte de minéraux et/ou de colorants (déjà effectuée par Homo erectus en Afrique, en Inde et en Europe vers -500 000), utilisés comme décoration corporelle ou pour des rites divers.
A chaque fois il s’agit de défier des lois apparemment intangibles, de les surmonter par l’imagination, par l’astuce et la prévision. Cette prise de conscience progressive agit avec le recul, après les succès acquis les uns après les autres et qui élargissent l’emprise sur le monde. En réalité, seul importe le défi qui active la réflexion, et non le domaine exploité (dont la valeur n’est donnée qu’après coup).
L’humain cherche à s’adapter à un milieu naturel changeant pour s’y intégrer et mieux assurer sa sécurité/survie, voire son Bonheur/Epanouissement. Ce qui échappe à sa compréhension du monde extérieur, visible et invisible, trouve place dans ses représentations mentales et dans les projections symboliques qu’il en fait. Chaque groupe se donne une explication du monde qui l’entoure et de sa place dans le monde. Cette explication est à la mesure du territoire qu’il occupe : si l’horizon est limité et peu varié, la rationalité est à courte portée et la pensée peu apte à séparer, à abstraire, à conceptualiser. La nature se présente alors comme un ensemble de forces transcendantes (au-delà du réel, du bas monde) favorables ou néfastes, que l’on pourra traduire par une symbolique, mais en-dehors de toute référence à des dieux. Les mythes servent alors à la saisie des choses, des êtres, des autres et de soi. La fonction du mythe est d’intégrer l’humain à la nature, de lui donner le sentiment de sécurité dont il a besoin. Le mythe est aussi la mémoire du groupe, la totalité de ses connaissances, de ses croyances, de sa sagesse : un héritage partagé que l’on transmet aux générations qui montent afin d’assurer la cohésion du groupe dans l’action et dans le devenir. Le mythe se perpétue par la répétition, par le rite : les pratiques rituelles rythment alors la vie quotidienne, l’existence entière étant ritualisée.
Les espaces réservés aux rites représentent une spécialisation de l’espace humain ; séparé de son environnement il est ouvert au sacré. L’espace rituel n’est pas automatiquement un espace sacré : il peut le devenir par la répétition et l’efficacité du rite. En effet, le sacré n’appartient pas à la substance des objets ou des lieux : il est dans le regard que l’on porte sur eux.
Pour peu qu’un « primitif » ait cédé au vertige de l’émotion, cette énergie (positive ou négative) a pu lui apparaître capable de revêtir un lieu ou un objet d’une vertu (ou vice) plus importante. On peut ainsi imaginer une cristallisation de cet excédent d’énergie sur un lieu ou un objet (ou un phénomène, une réalité marquante) qui devient ainsi une sorte de concrétion mythique, séparée de l’ordinaire, du naturel, « simplement » Autre ! Ce n’est pas une idée claire et distincte, encore moins un concept, mais plutôt un signifiant vague pour ce qui Est, au-delà du pouvoir des humains. Le sentiment du sacré ira en s’affirmant, mais il ne deviendra notion claire qu’avec le développement de l’intelligence et l’émergence de la raison, elle seule capable de conduire à des concepts abstraits ou théoriques.
L’humain a toujours cherché à s’élever : il a besoin de transcendance (quelque chose ou quelqu’un au-dessus de lui, pour le motiver à l’atteindre en se dépassant, cf. la tour de Babel) autant que de connaissance. Il est, de nature, curieux et ses connaissances (à distinguer de ses croyances) ont constamment progressées depuis la plus lointaine préhistoire.

Sur des centaines de millénaires, les humains ont développé des facultés de pensée (à Blombos, en Afrique du Sud, on a découvert des morceaux d’ocre sur lesquels furent tracés des signes à valeur symbolique vers -75 000, annonçant les futures manifestations clairement artistiques), de prévision/anticipation, de planification, de conceptualisation, d’organisation.
Dès le Paléolithique supérieur (-40 000 à -10 000), les humains ont récolté des calottes crâniennes humaines, comme si les parties céphaliques possédaient perpétuellement une valeur symbolique.

La première forme avérée de spiritualité symbolique et complexe se manifeste par l’enterrement : les autres animaux peuvent manifester du chagrin devant la mort d’un congénère, mais ils ne l’enterrent pas et, a fortiori, ils ne pratiquent pas de dépôts funéraires.
Une des premières manifestations en est le site d’Atapuerca en Espagne : il s’agit d’un gisement exceptionnel où plus de trente squelettes humains (présentant des caractères néandertaliens et plus archaïques, attribuables à Homo heidelbergensis, datant d’au moins 350 000 ans) ont été découvert au fond d’un puit naturel. Cette accumulation est une sépulture Collective, où un spectaculaire biface en quartzite, de qualité exceptionnelle, a été trouvé et serait une offrande funéraire. Ainsi, il est vraisemblable que, dès l’Acheuléen (vers -500 000 en Europe), les humains erectus avaient déjà franchi un certain seuil : si l’on ne peut affirmer que l’art existait vraiment (tout dépend de sa définition), les conditions sont toutefois réunies pour déceler une forme de pensée symbolique et une certaine distanciation par rapport à la réalité uniquement matérielle.

Le véritable début des activités rituelles est illustré par les sépultures récurrentes (notamment de Neandertal – plutôt en Europe de l’Ouest vers -50 000, mais représentant seulement un dixième des découvertes de fossiles –, même si les premières, au Proche-Orient, semblent être l’œuvre de Sapiens), attestées à partir d’une centaine de millénaires. Ces humains (d’une autre espèce, d’une autre branche de l’évolution que nous aujourd’hui) croyaient donc en l’existence d’un autre monde et les offrandes qui accompagnaient le défunt avaient pour but de lui faciliter le passage et le séjour dans cet au-delà (outre le fait qu’elles pouvaient témoigner à la fois de son statut social et de l’estime qu’on lui portait).
Suite à une série de gestes cérémoniels, les défunts furent déposés en fosse, de manière précise dans la disposition du mort, et leurs corps, accompagnés d’offrandes symboliques, furent recouverts et donc ainsi protégés. Le destin de l’humain ne pouvait plus être confondu avec celui de l’animal, tué, voué à rester chose, à devenir viande.
Pour preuve, les offrandes faîtes de bois de cerf : les cycles de la vie, de la mort, des saisons et l’idée de renaissance, fréquemment attachée aux cervidés dont les bois se régénèrent chaque année (qui leurs servent autant d’arme de conquête du pouvoir, notamment pour la reproduction, que d’outil pour gratter le sol enneigé), sont au centre de la vision du monde de ces humains.

Les « images » restent matérielles (éléments naturels – telles que des plantes médicinales –, encornures, mandibules) et se réfèrent à l’animalité mais sous une forme indirecte.
La séparation métaphysique avec le reste de la nature était donc bien réalisée et ces gestes rituels rassurants en garantissaient la pérennité, faisaient voir que l’humain échappe aux lois de la nature, même au-delà de son décès. Ces dispositions rituelles prouvent l’existence d’une réflexion précoce quant à la place de l’humain dans la nature. Les humains suivent une voie distincte, guidés par l’esprit, et lancent des défis à leur nature : dans la vie par la chasse de gros ou féroces animaux (alors que nous ne sommes, originellement, pas très bien dotés ni impressionnants), dans la mort par l’ensevelissement.
Pour accomplir tous ces rites, il fallait disposer d’aptitudes à l’abstraction et, donc, utiliser un langage conceptuel. Les modes de chasse, l’organisation de l’habitat, l’élaboration des techniques et la permanence des rites, attestent d’une pensée élaborée dont le langage était le support : les valeurs et les traditions devaient être véhiculées par les voies du récit oral. La puissance de la pensée technique suppose un équivalent dans l’élaboration de la pensée mythique.
La chasse, ses coutumes et ses rituels, tiennent une place privilégiée dans ces rapports d’intimité et d’échanges que le groupe entretient avec un surnaturel qui est immanent (qui réside dans) et non transcendant (qui est au-dessus de) à l’environnement des humains. C’est une religion de type « chamanique », avec des esprits (dont l’un féminin pourvoyeur de gibier) mais sans dieux, avec des officiants mais sans prêtres attitrés, avec des lieux sacrés mais pas de temple. Il ne s’agit donc pas d’une vision du monde de l’humain ébahi devant la violence terrible de la nature, ni de celle d’hallucinés. Cette croyance dans la nature est plus ancienne que la structuration des panthéons, la naissance des dieux (et donc de la religion au sens strict) et des temples du Proche-Orient.

Avec le paléolithique supérieur, vers -40 000, eu lieu un choc entre deux systèmes de valeurs, entre deux univers métaphysiques distinctes voire inconciliables. Jamais les Néandertaliens n’utilisèrent les armes d’origine animale ; tout à coup, les humains modernes (Homo Sapiens Sapiens arrivé il y a peu en Europe) commettent ce sacrilège et tournent les défenses naturelles (ramures) contre les proies elles-mêmes.
Le monde du mythe éclate tout à coup : à la place des encornures symbolisant la nature dans les sépultures des Néandertaliens, Sapiens passa aux représentations de la nature, sous la forme d’images, donc artificielles cette fois, disposées au fond de grottes sanctuaires où leurs agencements se déploient. L’image, accédant au statut symbolique, se substitue à la nature véritable.
Par cette nouvelle emprise, l’humain s’attaque alors à la nature du mythe en lui donnant une consistance visuelle, mise à son service : la nature du monde y est spirituellement maîtrisée via sa représentation. Ceci entraîna un bouleversement conceptuel radical : la création d’icônes permit d’étendre infiniment le champ d’actions mythiques.

Pour les humains de la préhistoire, l’image dessinée sur les parois des grottes fut un moyen de donner vie à l’invisible et au surnaturel. Les mythologies et croyances des peuples chasseurs restent dominées par le monde naturel : l’animalité y tient la place principale. L’animalité, si proche de l’humain dans son comportement, forme le véritable symbole du défi inaccessible, lancé par la partie biologique à sa propre conscience : d’innombrables récits mythologiques s’articulent donc selon cet axe où l’animalité règne absolument. Ainsi, lorsque l’humain moderne débarque en Europe (vers -40 000), les témoignages de ses activités spirituelles se multiplient, principalement par le biais de l’art mobilier (portable : statuettes, objets légers) et pariétal (peintures ou gravures sur parois, en grotte ou sur rocher). Le thème de l’humain-animal y est omniprésent : humain à tête et aux ailes d’oiseaux, humain à tête d’oiseau, à tête de lion des cavernes, à tête de phoque, voire humain composite (« Sorciers » de la grotte des Trois-Frères en Ariège : bois de cervidé, face de hibou, pattes de lion, queue de cheval et jambes humaines ; bison avec arrière-train et sexe humain ; les animaux eux-mêmes sont composites avec tête de bison et pattes de cerf pour l’un, et renne aux pattes antérieures palmées pour l’autre).

Les thèmes, empruntés à la nature environnante, faisaient l’objet d’une sélection qui accordait une nette préférence aux animaux forts et imposants, ainsi qu’aux femmes (de manière beaucoup plus discrète, sans tenter de rivaliser avec les grandes fresques animalières des grottes – on trouve plutôt leurs peintures dans les endroits confidentiels).
A l’Aurignacien (de -35 000 à -26 000), ce sont les animaux dangereux (mais rarement consommés, car respectés) : ours (équivalent de l’humain – car rare animal à pouvoir se tenir droit –, capable de s’accoupler avec des femmes et de donner naissance à des petits d’humains, même si il est considéré comme un symbole féminin de part se fourrure chaude, sa couleur brune comme la terre et l’éducation attentionnée qu’il donne à sa progéniture), félins (le lion est un symbole masculin, lié au soleil, de domination : il détient une grande énergie, qu’il maîtrise cependant de manière souveraine, sans avoir besoin de faire montre de sa force ; mais on ne peut pas contrer celle-ci quand elle rentre en action, faisant du lion un adversaire redoutable), rhinocéros et mammouths.
A l’époque suivante (Gravettien : -26 000 à -19 000), ce sera plutôt les grands herbivores, exprimant un changement thématique profond dans l’expression spirituelle (car ces animaux font davantage partie de l’alimentation, même si les cervidés, la base alimentaire, sont très peu représentés) : chevaux (plus élevé que les bovins, il incarne symboliquement la force et la vitalité : c’est le masculin, souvent associé au royaume des morts), aurochs/ « taureau » (c’est l’autre polarité sexuelle, psychique et spirituelle : il est féminin par sa puissance reproductrice, à une époque où les humains n’avaient pas encore découvert le processus de reproduction ; par sa puissance, sa stature massive, il évoquait également l’aspect redoutable de la nature qu’on ne savait pas encore dominer), bisons.
Les plus anciennes figurations féminines connues (et donc humaines puisque les hommes ne seront que plus tardivement représentés, alors que c’est eux qui pratiquaient la chasse – activité en contact direct avec les autres animaux et donc les forces de la nature –, les femmes s’occupant de la collecte – part importante de l’alimentation, car régulière et non soumis à la chance –, du feu et du foyer au sens large) remontent à la culture aurignacienne (de -35 000 à -26 000), mais elles ne concernent qu’une zone géographique limitée au Jura Souabe (Allemagne), à la Basse-Autriche et au Sud-Ouest de la France. Pendant le Gravettien (-26 000 à -19 000), les représentations féminines deviennent plus fréquentes car elles se retrouvent dans toute l’Europe (disons même Eurasie), jusqu’à la Russie et même la Sibérie (Asie de l’extrême Nord-Est). Ces statuettes sont loin de suivre un canon unique exaltant les formes généreuses de femmes, peut-être enceintes : il y en a aux belles fesses (callipyges), d’autres aux fesses et hanches grasses (stéatopyges) et certaines plus longilignes. Leurs seuls points communs sont d’avoir une attitude figée, leur visage est rarement figuré alors que le corps est assez réaliste, mais surtout elles sont toujours nues. Certaines d’entre elles recevaient des offrandes (pattes de bison, outils), tandis que d’autres étaient ensevelis dans des petites fosses qui leur étaient destinées (souvent non loin du foyer, point vital du groupe : autels privés pour un culte rendu à des entités particulières – ancêtres, forces, esprits –, actes d’intention prophylactique – « veiller sur », qui préserve de tout ce qui pourrait être nuisible, en particulier en ce qui concerna la santé –, dépôts de fondation pour porter chance aux habitants d’une nouvelle habitation, sacralisation de l’espace, …). De nombreuses statuettes ont été volontairement brisées, les morceaux étant ensuite dispersés dans l’habitat, certainement lors de rituels. Ces émouvantes représentations exaltent le mystère de la fécondité et de la vie humaine, que porte la femme. Elles peuvent également indiquer l’appartenance à un groupe, sachant que certaines cultures pratiquent la matrilocalité (la constitution du foyer domestique au lieu même de l’habitation des femmes, les hommes étant alors des pièces rapportées, provenant d’un groupe extérieur – notamment pour éviter les problèmes de consanguinité et favoriser les alliances, l’homme pouvant partir quand il le souhaite puisque la femme reste sur place, chez elle), voire la transmission matrilinéaire du statut ou du rôle social.

Utilisant l’art mobilier, les symboles sélectionnés étaient intégrés dans une action rituelle qui se déroulait au centre du campement (soit dans une hutte principale Collective, soit autour d’un feu) et à laquelle l’ensemble de la communauté assistait. Il y avait derrière des rituels une mythologie très développée.
Dès lors, le monde des sanctuaires s’élabore, s’installe dans les pratiques, s’enrichit, se diversifie, car dès l’image inventée, elle ne fera qu’engendrer d’autres images, comme si cette « vie des formes » fût désormais Autonome, instituée en un langage privilégié propre aux cultes, en communication avec les esprits naturels. Ce sentiment esthétique s’entremêle intimement à l’esprit religieux, comme si la sensibilité artistique servait de vecteur à la foi : rien ne peut être vrai s’il n’est beau !
Dans le cas européen (et peut-être seulement là), cette histoire semble enclenchée par la mise en cause des vérités fondamentales d’une population par l’autre : mises en danger, sinon en concurrence, les mythologies, fondées sur des récits abstraits, durent se matérialiser, se donner des formes afin d’acquérir un surcroît de réalité et de permanence. Statuettes et grottes ornées furent alors réalisées, précisément aux marges de cette extension moderne : tout l’ouest, resté néandertalien (culture de Châtelperron), forma le réservoir densifié des traditions antérieures ; aux limites de ce territoire culturel, l’œuvre d’art spirituel apparaît, sanctifiant l’espace là où il doit être marqué de symboles, délimitant les aires spirituelles récentes.
Les universaux propres à l’esprit humain donnent un sens à l’étroite relation mystique entretenue entre l’architecture d’une grotte, sa décoration monumentale, sa résonance sonore particulière, et ses aires de marquage disposées en début et en fin de cet espace, consacré aux cérémonies les plus graves, celles où l’humain communie avec les forces naturelles, entretenant des rapports de dépendance, de crainte et de respect vis-à-vis de la nature sauvage, omniprésente et omnipotente (qui est partout, tout le temps et toute puissante).

Aller peindre ou graver loin sous terre dans le noir absolu (si ce n’est à la lumière vacillante d’une torche), est exceptionnel dans l’histoire de l’humanité. Pour qu’une telle tradition se soit ainsi perpétuée dans le temps (de -32 000 à -12 000), alors qu’il s’agit d’actions sans nécessité ni justifications pratiques visibles, il a fallu la forte contrainte d’une croyance transmise de génération en génération. Les Paléolithiques sont allés partout, jusqu’au fond, se glissant dans de petits réduits, explorant les galeries adjacentes (tels des spéléologues) et y laissant leurs traces. On constate dans leur comportement deux logiques différentes : ils ont laissé leurs œuvres dans de grandes salles (ou sur de vastes panneaux), ou les ont inextricablement superposées les unes aux les autres. Cela implique des participants à des cérémonies Collectives, fréquentes ou non. Ces images soignées, visibles, pouvaient jouer un rôle dans la perpétuation des croyances, des rites et des manières de concevoir le monde, et de s’assurer l’aide des puissances invisibles. A l’inverse, de minuscules réduits ont été ornés, où seules une ou deux personnes pouvaient pénétrer à la fois. A la logique du spectaculaire est parallélisée une logique du lieu retiré et secret, du dessin en soi. Mais quel que soit le site d’observation, un animal vous regarde, vous interroge.
Aller sous terre, c’est braver les peurs ancestrales, s’aventurer délibérément dans le royaume des esprits, à partir à leur rencontre pour entrer en contact avec eux. L’analogie avec le voyage du rêve est flagrante (nous-mêmes sommes épatés, voire incrédules, devant la beauté naturelle des grottes et de leur concrétions minérales), mais le périple souterrain dépassait de très loin l’équivalent métaphorique de ce voyage : c’était sa concrétisation dans un milieu où l’on se déplaçait physiquement et où les esprits étaient littéralement à porter de main.
Cette recherche des esprits que l’on croyait vivre dans les grottes, de l’autre côté du voile que la paroi constituait entre leur réalité et la nôtre est attestée de diverses façons. L’utilisation des reliefs naturels pour dessiner des animaux fait penser que ces gens voyaient l’animal lui-même dans la roche : en le dessinant ils établissaient le contact espéré. Les fissures, les creux et les fonds de galeries devaient jouer un rôle comparable. Ces accidents naturels offraient des échappées vers le plus profond de la roche, là où se tenaient les esprits.
La volonté de capter une parcelle du pouvoir immanent au monde souterrain a pu se manifester, outre les dessins d’animaux et les signes, par des esquilles osseuses plantées dans les creux des parois. Ce geste présente une symbolique élémentaire (cf. le Mur des Lamentations à Jérusalem, où l’on fiche des petits papiers comme message à dieu). C’étaient peut-être des individus non-initiés, des malades ou des enfants, qui participaient à leur façon au rituel. Il pouvait en être de même pour les empreintes de mains, positives ou négatives, complètes ou non. Lorsque l’on appliquait la main sur la paroi et que l’on projetait (par le souffle de la bouche) sur elle la peinture sacrée (souvent de l’ocre rouge, symbole du sang), la main se fondait dans la roche dont elle prenait la couleur, établissant concrètement une liaison avec le monde des esprits (des doigts repliés pouvaient même signifier alors un langage spirituel des signes).

Avec le redoux climatique postglaciaire, les chasseurs-collecteurs rentraient dans une certaine phase de « confort », ayant moins à craindre la faim et le froid, pouvant ainsi se permettre de moins réguler les naissances et donc de davantage conquérir de nouveaux territoires.
Dans l’affirmation de leur identité et leur singularité, les groupes humains (petites bandes de chasseurs-collecteurs) ont défini des panthéons.
Il existe ainsi un esprit supérieur (pour chaque groupe), vivant dans le ciel et créateur de toute chose. Pour autant, il n’est pas le seul à peupler le monde des esprits : il y côtoie les esprits des ancêtres et les « divinités » totémiques (symboles variés – animal, objet, forme – d’une caractéristique du groupe, de ses croyances), qui jouent un grand rôle dans l’imaginaire et les coutumes de chaque clan.
Ce principe supérieur donna naissance au premier couple, qui lui-même engendra les premiers humains.
Cependant, cet esprit suprême, lointain et distant, n’intervient pas dans la vie ordinaire. Il est à la fois bon et mauvais, ou plutôt ni tout à fait bon ni tout à fait mauvais.
En revanche, les esprits (invisibles) bienfaisants sont des bons génies qui aident à la chasse ou à la protection contre les maladies (autant qu’à la fertilité, facteur de pérennité du groupe).
Ils s’opposent aux démons et mauvais génies qui peuplent la forêt, et président aux nombreux rituels qui organisent la vie quotidienne : ils apparaissent dans les rites d’initiation des jeunes, de chasse, de guérison, de fertilité, de funérailles, etc.

Il n’y a pas de religion sans le sentiment que certaines forces dépassent la mesure de l’humain, de son action, de ses connaissances ou de sa pensée. Le latin religio désigne le scrupule qui le lie à ces puissances que sont les « signes » du divin. Le mot caractérise donc une inquiétude foncière (au moins subconsciente) qu’il s’agit d’exorciser par des pratiques, qu’elles soient orales, gestuelles ou sacrificielles, ainsi que par des croyances, qui peuvent varier au cours du temps, mais restent solidaires d’un rituel. Comme disait Paul Valéry, une religion fournit aux humains des mots, des actes/gestes, des pensées pour les circonstances ou ils ne savent que dire, que faire, qu’imaginer.

Nombre de croyances primordiales sont dites chamaniques. Lorsqu’il s’agit de guérir un malade ou pour tout autre besoin vital pour un individu ou le groupe, les hommes et femmes se réunissent à la veillée autour du feu. Ils chantent, dansent, frappent dans leurs mains jusqu’à ce que l’un d’entre eux (le guérisseur) entre en transe. Il prend alors contact avec le monde des esprits. C’est ainsi, qu’il parvient (du moins les autres le croient) à retirer la maladie du corps du malade.
D’autres sont animistes, s’adonnant au culte des esprits et aux forces de la nature, en pensant qu’ils sont régis par un équivalent de la volonté humaine. Ce n’est pas une croyance mais plutôt une façon d’organiser la perception du monde : c’est le fait de percevoir une continuité (ou une ressemblance) entre l’intériorité humaine (l’intentionnalité) et celle de tous les êtres du monde, mais de fonder leurs différences dans leurs propriétés et leurs manifestations physiques (formes, manière de faire, attributs matériels).
D’autres enfin sont totémistes puisqu’ils vénèrent des totems propres à chaque clan. En plus de la continuité des âmes, cette croyance perçoit et distingue des ressemblances physiques ou comportementales entre les humains et les non-humains, fondant une relation privilégiée entre un groupe et une espèce (animale ou végétale) voire un élément naturel (volcan pour son caractère imprévisible, brutal et dévastateur par exemple).

Mais derrière la diversité des formes, ces croyances possèdent une forte homogénéité reposant sur un noyau commun de pratique et de croyances. Ce dernier comporte quatre éléments fondamentaux : toutes les croyances traditionnelles admettent l’existence d’un monde invisible peuplé de divinités (esprits, ancêtres, âmes ou forces surnaturelles, dieux), les humains cherchent à se rendre favorable ces esprits à l’aide de rituels (prières, cérémonies Collectives, rites propitiatoires – qui a la vertu de rendre propice : sacrifice, victime, offrande), la croyance impose aux individus des règles de conduite, des devoirs et des interdits qui règlent la vie de la communauté, des médiateurs du sacré (chamane/guérisseur, prêtre, devin, maître de cérémonie) sont chargés de présider aux rituels et de transmettre les connaissances relatives au monde sacré.

Dans la plupart des sociétés, il existe un dieu créateur, assez abstrait et distant. Mais ce dieu fait rarement l’objet d’un véritable culte. Dans les pratiques quotidiennes, on invoque plutôt toute une faune d’êtres invisibles (ancêtres, esprits de la brousse/forêt, héros fondateurs, divinités du clan). Ces esprits sont souvent représentés à travers des masques ou statuettes (ou objet divers) qui sont sortis à l’occasion des cérémonies. Ces sculptures prennent alors des formes humaines, animales ou hybrides, parfois monstrueuses. A ces divinités sont associées des mythologies (cosmogonie, théogonie, anthropogénie) qui racontent la naissance et la structure de l’univers, la naissance des divinités, l’apparition des humains et la raison d’être des choses.

Une croyance ne se résume pas à la croyance aux divinités. Elle se définit avant tout par un culte destiné à se concilier leurs faveurs. Les esprits sont alors convoqués dans des moments précis et au moyen de rituels très codifiés. Ils interviennent lors des rites de passage (naissance, initiation des adolescents, mariage, funérailles), des rites propitiatoires destinés à favoriser la chasse, la collecte, l’agriculture ou l’élevage, ou pour guérir des maladies/épidémies. Les dieux et les rites qui leurs sont associés ont donc affaire avec la préservation de l’ordre social, la survie du groupe, la protection de la famille, du clan, de la communauté. La croyance n’est donc pas destinée principalement à affronter l’angoisse de la mort, mais à faire face aux problèmes de la vie : se nourrir, se soigner, organiser la place de chacun au sein du groupe et « assurer » (autant que possible) la bonne marche de la structure sociale.

De fait, les sociétés primordiales considèrent que les troubles qui surviennent dans le groupe (chasse infructueuse, épidémies, conflits, etc.) sont des punitions que les esprits infligent aux vivants parce qu’ils se sont mal comportés (à cause des disputes qui minent la communauté par exemple). Ainsi, lorsqu’on initie un jeune homme sous l’égide d’un esprit, on en profite pour lui rappeler ses Droits et devoirs. La croyance définit donc d’abord la loi du groupe (la coutume, les traditions). Les croyances et rituels religieux assignent à chacun (homme, femme, chasseur, collecteur, spécialiste du sacré) des codes de conduite sur la façon de se comporter en société : l’adultère, le vol, le meurtre sont partout condamnés et partout vont provoquer la colère des dieux. La croyance, dans les sociétés traditionnelles, est essentiellement la gardienne de la loi et de la cohésion sociale. Voilà d’ailleurs pourquoi les divinités prennent des visages à la fois menaçants et protecteurs. Tout l’appareillage symbolico-rituel qui leur est associé (processions, masques, danses, chants, prières …) est destiné à attirer l’attention, à inquiéter, à intriguer et à marquer les esprits (humains) au fer rouge.

Enfin, toutes les croyances traditionnelles confient à des personnages spécifiques le contact avec le sacré. Pour les groupes chamaniques, le chamane est celui qui préside aux cérémonies Collectives et qui communique avec les esprits au cours de son « voyage » (la transe, produite via l’illusion des sens : par la musique, la danse, les drogues, la méditation). Pour les totémistes, il existe un certain nombre de spécialistes du totem, qui négocient rituellement avec leurs animaux symboles, et sont par là capables d’influer sur le comportement de ces animaux. Pour les animistes, le médiateur du sacré peut changer selon le rite : un aîné/ancien pour invoquer l’esprit d’un domaine, le devin/guérisseur pour solliciter les esprits bienfaisants, ou encore le maître-chasseur lors des rituels de chasse.

Dans un certain nombre de culture, il existe également des « anges gardiens », considérés comme les époux de l’autre monde.
On entretient aussi des relations étroites avec les ancêtres, par le biais de prières, qui comportent aussi bien des supplications, des flatteries et des menaces, que des nouvelles du monde d’ici-bas. Cela souligne le fait que la relation relève de l’échange : les vivants s’appuient sur les ancêtres pour les enfants, la bonne fortune et souvent la vie elle-même, mais, réciproquement, les ancêtres ont besoin des sacrifices et des invocations de leurs descendants pour continuer d’exister (au moins dans leur mémoire).
Au fond, les milliers de religions nées depuis la préhistoire comportent les mêmes ingrédients, la même armature fondamentale. Elles ne varient que sur les visages des divinités, l’accent mis sur tel ou tel rituel, l’institutionnalisation de telle ou telle forme de culte, la distribution des rôles entre les différents spécialistes du sacré.

Dans ces sociétés patriarcales (pour ne pas dire machiste), semi-nomades, l’organisation complexe croise des liens de parenté (clans et lignages familiaux), territoriaux (camps) et unités politiques (tribus). Le totémisme et le chamanisme sont des croyances de sociétés de chasseurs-collecteurs, guère désolidarisées des autres activités humaines.
Au sens strict, il n’est de religion sans dieu. La notion de religion implique l’existence de divinités auxquelles les humains rendent hommage. Ainsi, dans ce sens classique, la religion est un phénomène « récent » : ce processus s’enclencha généralement à la suite des temps glaciaires (dans certaines régions limitées, là où le néolithique fit son apparition, à partir du -Xè millénaire), lorsque l’humanité tendit à se sédentariser et à contrôler son destin, en quelques sorte à l’encontre de la nature.

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18 juillet 2009 6 18 /07 /juillet /2009 10:57

Mythologies et symboles
Télécharger le fichier : 09-Les aubes des dogmes et leurs Contestations.pdf


La dimension spirituelle du mégalithisme atlantique se traduit par une nouvelle forme d’art. En construisant ces grands monuments de pierre, les humains néolithiques de l’extrême occident de l’Europe se sont offert un nouveau support pour transcrire par l’image quelques-unes de leurs pensées les plus profondes. Diverses techniques vont être employées : les peintures, les tracés en creux (gravure), les sculptures en bas-reliefs, et la pierre qui va offrir aussi la possibilité de créer la première statuaire, sous forme de stèles ou de véritables statues.
Evidemment, cette spiritualité s’inscrit dans une longue tradition dont maints sites célèbres du Proche et du Moyen-Orient offrent les plus anciennes manifestations (même si les fondamentaux peuvent également remontés au Paléolithique franco-cantabrique, avec ses peintures rupestres). On sait que le culte de la féminité et du taureau y sont omniprésents, et l’on sait aussi que l’art symbolique néolithique, souvent lié au mobilier, s’accompagne d’une capacité décorative étonnante.
Il existe ainsi, malgré quelques similitudes (réelles ou virtuelles), une originalité et une indépendance des trois grands foyers primaires de l’art mégalithique occidental, celui de l’ouest de la péninsule ibérique, celui de l’Armorique et celui d’Irlande (ce dernier se démarquant plus nettement des deux premiers car étant plus récent).
Les symboles les plus réalistes sont ceux de l’art armoricain, dominé par la présence d’une divinité puissante représentée soit sous forme de stèle anthropomorphe soit sous forme de gravures dites en « écusson » (des pierres aménagées pour aboutir à une silhouette vaguement anthropomorphe sont associées aux tombes à couloir précoces du -Vè millénaire, par exemple à l’île Guennoc).
A Avrillé, certaines pierres d’un alignement, en particulier les plus hautes (orienté nord-sud), dont les faces planes (décorées de peintures, voire de gravures) regardent vers l’est (lever du soleil), représentent une silhouette humaine.


La thématique de l’art mégalithique peut être répartie en deux groupes : l’un schématique et plus précisément géométrique, l’autre naturaliste, constitué de soleils et d’armes, de symboles anthropomorphes ou serpentiformes.
Dans le premier groupe, on recense des triangles horizontaux ou verticaux, peints et/ou gravés, des lignes ondulées, des cercles et des cupules.
Les triangles sont propres aux plaques à caractère anthropomorphes.
Les lignes ondulées sont une représentation naturaliste du serpent.
Ainsi, triangles et lignes ondulées sont en quelque sorte des idéogrammes, proches de l’écriture.
Les cercles et les cupules sont associés à des figures humaines, et représentent des thèmes solaires.
Le symbole anthropomorphe, très varié et permettant un rapprochement avec l’art schématique, décrit alors des scènes revêtant un caractère narratif, telles que la chasse, les couples, etc.


L’association du symbole de la crosse avec une pierre dressée est assez fréquente en Armorique (on la trouve aussi au Portugal où l’objet réel existe bien), taillée dans le schiste et parfois brillamment ornementé, tout comme il resplendit de son or dans les tombes princières de Varna en Bulgarie : le symbole a été véhiculé dans toute l’Europe par l’intermédiaire d’ornementations céramiques.
La crosse est donc liée au pouvoir de la divinité féminine (en tant que Maîtresse des animaux), transmis aux grands dignitaires de la société. Elle représente la houlette des premiers bergers, devenue symbole d’une maîtrise « douce » du monde animal (et, par extension, d’un pouvoir politique sur les humains : être sous la houlette de). Cette symbolique, qui elle aussi remonte aux origines du Néolithique, a eu les faveurs de nombreuses civilisations (de l’Egypte à la Rome antique entre autres) pour aboutir, dans le monde chrétien, au thème du « bon pasteur » et à la crosse épiscopale.
Ce symbole de la crosse se retrouve aussi sur les poteries, souvent en éléments opposés deux à deux.

La hache est un objet utilitaire, même si de magnifiques exemplaires ont été réalisés dans des matériaux de luxe tels que la jadéite, alors biens de prestige. Mais la hache est aussi le symbole du feu et de la foudre : c’est un symbole céleste qui peut être associé au serpent, symbole de la terre (ce thème, à Gavrinis, est sous-jacent à la figuration de la divinité féminine à la crosse).
La hache, outil de base du paysan-défricheur néolithique mais aussi « pierre de foudre », est, dans la dualité de base commune à bien des civilisations, constitutif du principe masculin et fécondateur.
Mais cette hache peut aussi prendre une allure différente : toujours emmanchée et équipée d’une lanière, elle représente alors un araire qui ouvre la terre-Mère nourricière en vue d’y semer des graines pour assurer une nouvelle récolte.
La hache s’affirme ainsi comme un incontestable emblème du pouvoir. Ce culte de la hache fut primordial, instrument de la culture, du pouvoir et par extension, outil de mort (le pouvoir c’est la coercition, donc la capacité de rendre justice et de l’appliquer par la peine capitale : chef / bourreau, un qui tranche les conflits, l’autre qui exécute la basse besogne). Fréquemment, ces représentations de hache, d’apparat (forme triangulaire allongée et perforée, à porter en pendentif, tranchant évasé pour certaines), sont étroitement accolées par paires ; or on connaît des cas de bipartition par sciage longitudinal d’objets réels, à l’aide d’un fil et d’un abrasif. Cette curieuse pratique est très présente, s’y attachant une valeur symbolique de la hache partagée.

L’idole écusson, matérialisée dans de nombreux cas par la silhouette anthropomorphique du bloc sur lequel elle est figurée (forme ogivale plus ou moins marquée), connaît de nombreuses variantes qui, en passant par de simples quadrilatères aboutit aux seins et collier, révélant son caractère clairement féminin et terrestre.
A Gavrinis, l’écusson principal, au centre, s’entoure d’une chevelure rayonnante (autre des attributs classique de la déesse). Celui-ci enveloppe aussi une crosse du côté gauche et une lame de hache du côté droit.
On peut donc voir là une sorte de synthèse de ce qu’était la foi des bâtisseurs de Gavrinis : une divinité-mère et ses symboles de puissance : la crosse (héritière de la houlette du pasteur) et la hache (instrument de maîtrise de la forêt). Au niveau inférieur, serpents affrontés et haches évoquent des forces chtoniennes (« la terre », relatif aux divinités infernales, à l’enfer) complémentaires : la terre et le feu.
Un arc accompagné de deux flèches, de deux lames de haches et d’une bande de chevrons (évoquant un carquois ou un baudrier), sont une sentinelle symbolique montant la garde à l’entrée d’un sanctuaire à l’accès strictement réservé.

Les plus célèbres serpents sont les cinq serpentiformes verticaux situés à la base du menhir de Manio à Carnac qui indiquent l’accès vers les mondes souterrains des morts.
Les zigzags et méandres (sinuosité d’un fleuve, d’une rivière, par allusion au fleuve de Phrygie qui portait ce nom) sont un autre thème important, la plupart étant verticaux, renvoyant à la thématique du serpent dressé. Les têtes clairement marquées montrent qu’il s’agit de reptiles affrontés dans une attitude qui n’est pas sans évoquer leur parade nuptiale.

Sur la stèle des Marchands-Gavrinis (débitée et réutilisée pour ces deux monuments), une double figuration de bovidés est exceptionnelle. On sait que le culte du taureau remonte au moins au Paléolithique supérieur et qu’il est repris dans les sociétés néolithiques les plus anciennes. On sait aussi qu’un véritable culte des bovidés se traduit par des sacrifices puis sépultures double de bœufs. Or une telle sépulture a été retrouvée à Locmariaquer.
Dans l’art mégalithique, c’est, avec les petits cervidés et les chiens peints au Portugal (vraisemblablement par les derniers mésolithiques), le seul cas où des animaux soient figurés de façon assez réaliste, malgré la schématisation des membres et de la tête, et de l’exagération emblématique des cornes.
C’est bien par cet emblème que les bovidés manifestent leur puissance, et déjà dans l’art méditerranéen, les cornes sont isolées pour symboliser la force (à Gavrinis, les cornes sont en forme de lyre).
Dans la plupart des figurations armoricaines, quelques fois en Galice, le symbole bovin est simplement évoqué par des signes cornus, parfois multipliés et, encore une fois, la comparaison avec les petits ornements cornus en or de Varna s’impose.

Assez fréquents, les « parcellaires » (quadrillage de parcelles de terrains cultivables) ou « réticulés » (en forme de filet : au XIXème et début XXème siècle, un réticule était un petit sac – sorte de bourse – que les femmes prenaient lors de sorties et où elles rangeaient un mouchoir, un flacon de sel ou une vinaigrette) sont des séries de signes géométriques, possibles figurations de structures agraires : la propriété privée était déjà en place, à contrario des débuts de l’agriculture !

Les signes ondulés représente l’eau et la mer, source de vie et de nourriture (quoique, la pêche était très peu importante après le passage complet à la production d’aliments) suggérée par de rares figurations de bateaux à rames et proue relevée.

Des cupules, petites excavations creusées dans la pierre, se retrouvent à toutes époques (déjà existantes au Paléolithique, vers -300 000), soit sur des monuments soit sur des roches naturelles. Il existe un exemplaire au port de Guipry au milieu de la rivière, où elles sont recouvertes lors des crues et apportent de l’eau au moulin au culte des eaux : les dalles des dolmens étaient sacralisées préalablement à leur utilisation en recevant, dans leurs cupules, l’eau de pluie envoyée du ciel par les dieux. La cupule représente alors la Lune comme énergie de vie, dispensatrice de l’eau bienfaisante.
Ainsi, la Lune est source de l’énergie des humains, et le soleil source de l’énergie de la nature.
Au vu de rigoles qui reliaient les cupules entre elles sur des surfaces plus ou moins horizontales, on effectuait également des libations rituelles (présentation d’une boisson en offrande à un dieu).
Des cupules ibériques étaient remplies d’ocre rouge, d’où partaient des « rayons » gravés et peints en rouge.

Apollon, dieu soleil, n’en finit pas de dominer toute cette mythologie, et lorsqu’à l’aube de l’âge du bronze les peuples aux campaniformes commenceront à édifier l’un des plus grands temples mégalithiques de l’Occident, Stonehenge, ce sera encore à la gloire du soleil (à la mort du défunt l’âme se transforme en cheval pour le Paléolithique et le Mésolithique, elle rejoint la terre au Néolithique, alors que l’âme gagne le soleil pour le bronze et le fer).

Il existe un fort sentiment religieux lié au culte des morts, à la fécondité et à l’agriculture.
Toutes les grandes bases de la mythologie antique sont donc déjà posées, avec un art (apparu dès le -Vè millénaire, soit dès le début des mégalithes) assez abstrait où les représentations végétales et animales (exception, notable, faîte des bovidés et des serpents) sont absentes.
D’aspect schématique et peu spectaculaire, l’art mégalithique révèle en fait une pensée symbolique riche et complexe, évoluant à travers les siècles dans ses représentations, sans doute dans son contenu, mais d’apparence homogène de la Bretagne à la Marne et au sud de la Bourgogne, voire plus loin jusqu’en Suisse (alignements de Sion). La diversité des monuments où il est figuré, certes avec des variantes ou des motifs spécifiques, renforce l’impression bien réelle d’un phénomène de grande ampleur, dépassant les particularismes régionaux et traduisant sur un vaste territoire, il y a plusieurs millénaires, une communauté de pensée que la diversité des vestiges est loin de faire soupçonner.


Au début du -IIIè millénaire, la région Poitou-Charente cesse alors de construire de nouveaux dolmens, ce qui n’est pas le cas pour la Bretagne et la Normandie, mais la notion de démonstration de puissance n’existe plus du tout avec les hypogées et les allées couvertes enterrées, invisibles dans le paysage. Les allées couvertes armoricaines, malgré leur position sur le sol (mais protégées par un tertre) et leur entourage mégalithique, marquent une rupture dans le cadre social : leur rôle funéraire devient primordial, la présence d’une divinité féminine attestant la persistance d’une profonde spiritualité et reflétant un apport mythologique nouveau (ce personnage féminin se manifeste donc dans le monde des morts, il s’accompagne parfois d’une rame, indispensable aviron de gouverne pour manœuvrer le bateau des enfers).
Une grande statuaire de pierre va donner à la figure humaine un rôle essentiel, phénomène se manifestant sensiblement à la même période dans d’autres régions d’Europe occidentale (à partir du Néolithique moyen apparaissaient de petites statuettes en terre cuite et les premiers anthropomorphe peints et surtout, sous des formes diverses et plus symboliques que schématiques, les éléments anthropomorphes dans l’art mégalithique occidental, précurseurs du grand art anthropomorphe qui se manifestera au Néolithique final avec les stèles et statues-menhirs). Les pratiques funéraires communes et la diffusion d’objets tels que les pointes de haches et les poteries, indiquent un réseau d’échanges entre les divers clans.
Tout ceci fini par produire un grand flux de personnes, de produits et d’idées selon un grand corridor européen de création et d’innovation, dont Stonehenge est le prolongement.
Tout ceci va de pair avec de nouvelles structures funéraires, vers -3 000/-2 500, comme le dolmen angevin ou angoumoisin (région d’Angoulême) – l’élargissent et l’allongement de la chambre dolménique offre alors les plus mégalithiques de tous les dolmens –, les « sépultures en équerre » (ou dolmens coudés, propres au Morbihan/Bretagne) et les allées couvertes. Ces monuments sont inspirés du nord de l’Europe et du bassin parisien. Leurs dalles sont à même hauteur tout au long d’une chambre rectangulaire parfois séparée d’une cellule terminale par une dalle transversale. Cette cellule porte l’essentiel des figurations religieuses. La nouveauté est la réalisation de motifs en relief, en ronde-bosse (élément sculpté dont on peut faire le tour, à la différence du bas-relief ou du haut-relief – pour exemple, la Vénus de Milo), souvent intégrés dans des cartouches. Un des motifs essentiels est la déesse-mère figurée symboliquement par une paire de seins accompagnée d’un collier. Parfois, deux paires de seins de tailles différentes sont associées, suggérant une dualité mère-fille.
Dans les hypogées de la Marne, la déesse des morts est sculptée sur la paroi gauche de l’antégrotte et une hache figure de part et d’autre de l’entrée, dans la chambre funéraire.
Son dédoublement est aussi une belle évocation du mythe (bien sûr plus tardif, en tout cas dans cette version) de Déméter et Perséphone (déesse des morts-déesse des moissons, association reprise par la suite dans le monde gréco-romain avec Cérès-Proserpine : le principe de la dualité des idoles trouve son origine au Proche-Orient et en Méditerranée orientale où des idoles doubles en or – Alaca Hüyük, en Anatolie – ou en céramique – Chypre – sont fréquentes), mère et fille, dont les relations délicates règlent les saisons et la qualité des moissons, et qui marquent la liaison entre la terre féconde et la mort.

Fille de Titans Cronos et de Rhéa, sœur de dieux olympiens vainqueurs de ces Titans primordiaux (en tant qu’entité des forces élémentaires, vénérées avant les panthéons organisés et donc la civilisation) Zeus, de Poséidon, d’Hadès, d’Hestia et d’Héra, Déméter
(« la Mère de la Terre ») est avant tout la déesse du Blé, dont elle facilite la germination, et de la Moisson, dont elle assure la maturité.
Outre ses amours avec Iasion, qui s’unit à elle dans un champ labouré trois fois et lui donna un fils qui fut appelé Ploutos et qui devint la personnification de la richesse, le dieu de l’Abondance, et avec Poséidon, qui, changé en cheval, alors qu’elle s’était métamorphosée en jument pour lui échapper, engendra le coursier Aréion (cheval immortel, doté de la parole) ainsi qu’une déesse mystérieuse, dont il était interdit de prononcer le nom (aussi désignait-on cette fille de Déméter sous le vocable de Despœna, « la Maîtresse »), on connaît surtout sur Déméter la célèbre légende qui retrace l’enlèvement de sa fille Perséphone (dont le père était Zeus, frère de sa mère ; elle est d’abord connue sous le simple nom de Koré signifiant « la jeune fille », par opposition à Déméter, « la mère ») par Hadès (dieu et roi des Enfers) qui voulait en faire sa femme. Celle-ci jouait avec ses compagnes en Attique, dans la plaine d’Éleusis, et cueillait des fleurs. Elle aperçut alors un beau narcisse, et, au moment où elle allait casser sa tige, la terre s’entrouvrit, et Hadès apparut : il enleva la jeune fille, qui poussa un cri déchirant. Déméter entendit cet appel d’épouvante et quitta alors l’Olympe. Pendant neuf jours et neuf nuits, elle erra sur la Terre, sans manger, sans se baigner, sans prendre jamais de repos, à la recherche de sa fille et de l’auteur du rapt, négligeant les récoltes de la Terre. Au dixième jour, Hélios (représentation divine du soleil, de la chaleur et de la lumière solaire), pris de pitié, lui révéla le nom du ravisseur. Alors, dans sa colère, la déesse refusa de regagner le séjour des dieux tant que sa fille ne lui serait pas rendue. Elle se réfugia à Éleusis (haut lieu de la mystique grecque, avec ses fameux Mystères, dévoilement initiatique à l’égard du profane, une seule fois dans sa vie) chez le roi Céléos, époux de Métanira, qui l’accueillit avec beaucoup d’égards. Pour remercier son hôte, la déesse voulut accorder à Démophon, le fils du roi, l’immortalité. Mais ses pratiques magiques affolèrent Métanira, et Déméter, surprise, lâcha l’enfant dans le feu. Pour consoler les parents, Déméter enseigna à Triptolème, leur autre fils, l’art de labourer les champs, d’ensemencer la terre et de récolter les céréales. Pourtant, depuis le départ de Déméter de l’Olympe, la terre était devenue stérile ; la famine et les épidémies menaçaient les mortels. Zeus, inquiet, intervint auprès d’Hadès pour que Perséphone fût rendue à Déméter. Mais le dieu des Enfers refusa parce que sa jeune nouvelle femme avait mordu dans une grenade au cours de son séjour chez les morts, ce qui, magiquement, lui interdisait tout retour au séjour des vivants. Finalement, un compromis intervint : Perséphone vivrait avec sa mère six mois de l’année, et les six autres mois elle les passerait en compagnie de son époux Hadès. A la première période de la vie annuelle de Perséphone correspond le printemps, les jeunes pousses qui, comme la déesse, sortent de la terre sous la protection de Déméter ; à la seconde période, l’époque des semailles de l’automne, des grains de blé enfouis dans la terre, comme Perséphone retournant au séjour des morts.

Perséphone passe aussi pour la mère de Zagreus, conçu avec Zeus métamorphosé en serpent.
Zeus le confie à Apollon et aux Curètes, dans l’espoir de faire de l’enfant son héritier. Ceux-ci le cachent dans les bois du mont Parnasse. Héra, jalouse, envoie les Titans à sa poursuite. Ils retrouvent l’enfant grâce à des jouets et des hochets et le mettent en pièces. Ses membres sont ensuite dévorés, à l’exception du cœur, qu’Apollon (ou Athéna, suivant la version) parvient à sauver. Zeus avale le cœur de l’enfant et parvient ainsi à lui donner naissance une seconde fois, sous le nom de Iacchos (d’où une étymologie proposée pour le nom de Dionysos :
« deux fois né »). Les Titans, pour leur part, sont foudroyés par Zeus, et de leurs cendres naît l’humanité.
Ce mythe, très proche de celui d’Osiris (lequel sera assimilé par les Grecs à Dionysos), peut être interprété comme le symbole de la mort de la végétation en hiver, et de sa renaissance au printemps. En effet, Dionysos est associé dans les cultes à mystères à Déméter et Perséphone, déesses de la végétation. Le massacre de Zagreus reflète les sacrifices humains et animaux qui ont cours sur les îles de Chios ou Lesbos.
La partie du mythe sur les Titans, incompatible avec leur histoire narrée par la Théogonie d’Hésiode, permet aux adeptes de l’orphisme de répondre à la question de l’origine du mal : les humains portent en eux la marque des Titans, mais aussi une parcelle du dieu, Dionysos. Le mythe porte toutes les marques de l’archaïsme : il se rapporte à l’ancien rite du sparagmos (démembrement rituel) et de l’omophagia (consommation de chair crue après le sparagmos), et s’appuie sur la conception archaïque de la culpabilité héréditaire.
Divinité infernale, Perséphone est aussi à l’origine une déesse du blé, comme sa mère. La fertilité du sol est étroitement liée à la mort, car les grains de semence sont conservés dans l’obscurité pendant les mois d’été, avant les semailles de l’automne. Ce retour de la vie après l’ensevelissement est symbolisé par le mythe de Perséphone, enlevée, puis restituée, et donne naissance aux rites des mystères d’Éleusis (enseignement sur l’immortalité de l’âme et de son éternel résurrection après la mort). Pour les fidèles, le retour sur terre de la déesse est une promesse formelle de leur propre résurrection. Ce mythe n’est pas sans rappeler ceux d’Attis/Cybèle, d’Adonis ou de Dionysos.

Que son culte vienne d’Egypte ou qu’elle soit d’origine crétoise, il n’est reste pas moins que Déméter joue le rôle bien connu de la grande déesse-mère bienfaisante. C’est elle qui révèle aux humains le secret de l’agriculture, et c’est son fidèle Triptolème qui, sur un char ailé tiré par des serpents, a fait le tour du monde pour répandre ses bienfaits, en particulier la culture du blé.
On reconnaît que cette déesse est l’une des divinités les plus favorables aux humains et qu’elle se réjouit dans la Paix et le labeur. Elle ne faisait pas partie des douze dieux de l’Olympe, puisqu’elle préférerait rester près de la terre et des champs.
Une grande quantité de temples et sanctuaires dédiés à Déméter parsemaient la Grèce, témoignant de l’importance de son culte. Déméter fut honorée dans les mystères d’Éleusis, un culte célébrant le retour à la vie et le cycle des moissons, symboles perpétuels de mort et de résurrection. Il ne s’agissait pas seulement d’une prise de position philosophique, mais ces mystères constituaient plutôt pour les initiés l’expérience par excellence de l’illumination. Les rituels des mystères étaient toujours accomplis par les prêtres de Déméter. Parmi les plus connus d’entre eux, on retrouve Céléos et son fils Triptolème, à qui Déméter avait donné la tâche d’enseigner l’agriculture et de semer le blé sur Terre. L’aspect principal de ce culte se construisait autour de la culture du blé et le cycle vie entreposage–semis–renaissance des cultures.

Au cours des siècles de l’Antiquité, les attributions de Déméter se multiplièrent. La déesse fut vénérée comme une des divinités principales de l’Abondance et de la Fertilité par les initiés aux mystères et par les agriculteurs qui célébraient, au moment des moissons, des fêtes comme les Thesmophories et les Éleusinia. Assimilée à Cérès par les Romains, Déméter est le symbole de la civilisation antique dont elle assure, par l’abondance des récoltes, le perpétuel épanouissement économique et social.


La bouche est toujours absente sur les stèles anthropomorphes du sud de la France, témoignant du silence de la mort. Présentes sur les lieux de vie quotidienne ou près des morts, les stèles jouaient un rôle d’intermédiaire entre ces deux mondes, assurant un lien symbolique entre deux domaines inopposables dans le contexte de la société néolithique.
Les représentations d’armes y sont relativement rares : haches, arcs et flèches sont généralement associés et considérés comme des attributs masculins.
Tous les caractères anatomiques restent discrets et il n’y a jamais de représentation explicite d’organes sexuels, contrairement à des époques précédentes. Pour autant, la distinction devait avoir une réelle importance comme le confirment les exemples de transformation du décor destinés à modifier le sexe symbolisé. Même si ces modifications sont peu nombreuses, il s’agit surtout de statues primitivement masculines transformées en statues féminines par le martelage de l’objet (the thing, signe évoquant une sorte de vase à pied avec une anse, interprété comme un poignard ou un type de hache particulière) et l’adjonction de seins et de colliers gravés. Mais une statue du Tarn a vécu des péripéties : masculine à l’origine avec l’objet, elle a été d’abord féminisée, puis retransformée en homme par la re-gravure de l’objet et son baudrier, pour être finalement reféminisée par un collier.
Ces dernières, dans le midi de la France, font leur apparition dans un contexte où interagissent pression démographique et évolution fondamentale des systèmes sociaux, phase charnière de l’évolution des sociétés néolithiques, à l’issue de laquelle la symbolique de l’âge du bronze, fondée sur des aspects à la fois plus virils et guerriers mais aussi agraires, va se substituer à la symbolique néolithique. Certains aspects de ce renouveau sont en germe dans l’iconographie des statues-menhirs, ce qui montre une certaine continuité conceptuelle, toutefois empreinte de ruptures dont témoignent les réutilisations, les destructions, l’abandon de certains motifs ou leur remplacement.

Vers -3 000, on assiste en effet à des incursions en provenance du Danube et d’Ukraine, avec le cheval et le bronze (après le cuivre). Il s’agit des premières migrations d’Indo-Européens, notamment par le biais de groupes de spécialistes campaniformes, commerçant une panoplie prestigieuse, diffusant de nouvelles idées et rites (le vase campaniforme lui-même aurait pu servir à la consommation rituelle d’une boisson enivrante). A la fin du Néolithique, les contacts sont réguliers. Dans le même temps, des dislocations culturelles révèlent le besoin d’Autonomie et d’identité de certaines régions. Cela révèle des apports, des métissages, de caractères méditerranéens, mais aussi des contacts avec l’Europe centrale.

Les manifestations explicites de tueries guerrières deviennent plus nombreuses au –IIIè millénaire, qui voit la fin du mégalithisme et l’avènement de l’âge des métaux.
Si les campaniformes (il s’agit plus de pratiques et de styles culturels adoptés par divers peuples d’Europe – melting-pot portugais, européen septentrional et central ainsi qu’un foyer rhénan –, plutôt que d’une expansion d’un « peuple campaniforme » imaginaire) les réutilisent (on passe alors d’une tombe mégalithique restant une référence, à un monument à architecture ouverte lié à l’observation du soleil et de la Lune), les gens de l’âge du bronze abandonnent totalement les rituels liés aux monuments Collectifs.

La divergence des branches de l’indo-européen aurait commencé vers -3 500/-3 000, au Chalcolithique, phase comprise entre le Néolithique et l’âge du bronze, définie par l’apparition de l’usage du cuivre.
La culture des Kourganes, à l’origine des Indo-Européens, trouve ses racines vers -4 500 dans les steppes d’Europe centrale (Ukraine et Russie méridionales, avec le nord du Caucase), dont la néolithisation s’est effectuée à partir soit d’Asie Centrale soit du Caucase (et sûrement à partir des deux). Bien que ses porteurs pratiquent l’agriculture (mais nettement plus primitive que celle des Danubiens) et l’artisanat (tissage et céramique, usage du cuivre), leur économie repose essentiellement sur l’élevage de bovins, ovicaprins et chevaux (domestiqué vers -4 000). L’habitation typique, assez frustre, est une maison semi-enterrée et les villages pouvaient être fortifiés ou sous forme de citadelles.
D’abord plates et bordées ou couvertes de dalles de pierre, les tombes sont, à partir du -IVè millénaire, surmontées d’un tumulus (le fameux kourgane). La religion, dominée par des divinités masculines, accordait une large place au soleil et également à un dieu de la guerre. Le rôle rituel du cheval en tant que passeur d’âme est évident.
Il existe une réelle opposition entre la « Vieille Europe » de culture danubienne (autant à Varna, source initiale bulgare de néolithisation de l’Europe de l’Ouest, que sur la façade atlantique) et les cultures des Kourganes. Même si les deux sont fortement hiérarchisées, la base économique est principalement agricole et sédentaire (voire clairement urbaine) dans les cultures danubiennes, avec un culte d’un principe féminin (à la source du développement d’une protoécriture cultuelle, à destination des rituels symboliques envers la Fécondité/Fertilité) et une militarisation moindre que dans les cultures des steppes, pastorales et semi-nomades, agressives et conquérantes.
Ce choc des cultures marquera le triomphe vers -4 200 des conquérants venus des rivages nord de la Mer Noire sur les riches métallurgistes Pacifiques danubiens.

Quand l’Europe passe du Néolithique à l’Age du Bronze, le pouvoir est encore plus concentré. Les individus finissent par acquérir la même notoriété dans la mort que dans la vie. Le paysage se couvre de tumulus individuels. C’est typique de l’Europe occidentale, et ça implique que l’on passait rapidement d’un ancien à un nouveau système. Au Néolithique, les tombes étaient de long tumulus à vocation Collective où on déposait les corps au fil du temps, ce qui leur donnait une valeur ancestrale.
De nouveaux tumulus, de forme arrondie, ne renferme plus qu’un individu. On passe du culte des ancêtres à celui d’un individu. Les magnifiques objets funéraires de ces tumulus expriment deux points importants de cette société : certains individus ont amassé une importante fortune personnelle, la communauté a acquis des capacités artistiques impressionnantes et surprenantes. On a longtemps cru que la technologie était assez rudimentaire, comme leur société. Mais il y a des communautés et des arts plus évolués.
Les tombes individuelles expriment donc les profonds changements sociaux au cours du -IIIè millénaire, époque contemporaine de Stonehenge, bâti pour calculer la course solaire et lunaire.
L’affirmation du pouvoir, par la connaissance des élites de l’astronomie, est la raison d’être de Stonehenge, qui a été commandé par une élite, qui avait un événement majeur à l’esprit à commémorer : le Peuple afflue pour voir un évènement qui, parce qu’on leur a dit, va changer leur vie. Cinquante-six trous de poteau équivalent à trois cycles lunaires, nécessaires pour obtenir un nombre entier de jours correspondant à un nombre comparable de jours du cycle solaire : ainsi, les deux cycles se recoupent et en particulier les éclipses sont prévisibles.
Les gens se pressent également lors du solstice d’hiver : parce qu’avant le soleil, ces peuples vouaient un culte à la Lune, Stonehenge est fait pour le solstice d’hiver (soleil au plus bas, plus longue nuit de l’année) et pas pour le solstice d’été (soleil au plus haut).

Au Chalcolithique en Catalogne, entre -2 800 et -2 400, des monuments continuent à être construits, mais en moins grand nombre : d’autres éléments de prestige apparaissent, tels que des marqueurs d’apparat en métal et des céramique de luxe.
Dans le domaine méditerranéen, les monuments mégalithiques seront utilisés tard dans la protohistoire : même si leur rythme de construction diminue puis s’interrompt, leur fonction funéraire se poursuit.
Vers -2 500, on assiste au véritable début des guerriers et des protections des villages.
En Catalogne, entre -2 400 et -2 100, les dolmens sont toujours utilisés mais leur construction est abandonnée, et ils ne sont plus réutilisés que pour des inhumations uniques : ceci prouve que, si le respect des tombeaux anciens est encore observé, le rituel funéraire change.
Vers -1 500, au cours de l’âge du bronze, les réutilisations des tombes mégalithiques cessent.

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18 juillet 2009 6 18 /07 /juillet /2009 10:56

Organisation sociale et idéologique
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Il existe de nombreux ateliers / usines de production qui fabriquent beaucoup de haches polies (100 par semaine), que l’on retrouve ensuite dans toute l’Europe. Ces objets, dont la fonction est autre que purement utile (surtout les haches qui sont polies et placées dans les tombes sans avoir été utilisées : elles ne servent donc pas à abattre des arbres) mais sont sur-polies, pour briller et faire qu’on se reflète dans la pierre, comme en joaillerie, sont offerts au cours de cérémonies, notamment comme dot pour se payer une femme. C’est le premier exemple connu de tractation commerciale, les pointes illustrant la richesse symbolique et matérielle (car les haches sont faites en jadéite, qui vient du versant italien des Alpes).

Même si la société est prospère, certains accumulent plus de richesse et d’influence que d’autres. Il semble peu probable que ces sociétés si riches le soient devenues grâce à leur agriculture relativement rudimentaire. Ils se sont enrichis grâce au sel. Le changement de chasseur à agriculteur engendre des changements considérables dans les styles de vie et surtout dans l’alimentation. Ils mangent moins de viande et plus de céréales et poissons, donc leur corps à besoin de sel. L’exploitation saline est aussi en relation avec le développement d’un élevage intensif (les animaux nécessitant également cette ressource), source de richesse pour quelques seigneurs, non propriétaire de terres mais de troupeaux.
La mer leur permet d’exploiter la première ressource minérale au monde. Le sel fut historiquement l’une des ressources les plus contrôlées par le pouvoir politique. Il est ainsi emblématique des bénéfices politiques permis par son contrôle. L’exploitation de cette denrée vitale a fait l’objet de contrôles à des niveaux variés : un niveau très local, vraisemblablement insignifiant socialement, lorsque l’exploitation demeurait occasionnelle, ou bien un niveau indirect, dans le cadre d’un pouvoir territorial plus large, en cas d’exploitation régulière : le contrôle s’effectuait moins sur le gisement lui-même que sur la circulation du produit. Ainsi, nous avons affaire à une organisation de type mafieux (comme les fondamentaux de nombreuses structures avant l’avènement du pouvoir au Peuple, la Démocratie), où une élite / famille se contente de taxer pour son profit exclusif le travail d’autrui, en garantissant la bonne circulation sur son territoire de matières utiles ou de prestige à destination d’autres élites. Si l’une des parties ne règle pas son tribut, le circuit de distribution est interrompu voire les responsables amenés manu militari à se conforter aux exigences des parrains/barons locaux.
Ce commerce explique que beaucoup de monuments soient en bordure de mer, pour l’extraction du sel et son expédition vers d’autres tribus. L’Europe pratiquait donc déjà le libre échange, vierge de toute notion de frontières nationales, mais pas de territoires traversés.
Dans les sociétés qui peuplaient de manière assez dense la région, certains se sont détachés et accaparés ces nouveaux objets et ressources de prestige financier d’abord dans le cadre d’échanges compétitifs entre groupes et leaders. Ces personnages qui ont mobilisés autant d’énergie pour capitaliser autant de richesses, pour construire leur tombe funéraire, sont à l’origine de la royauté magique/divine.

Ainsi, Locmariaquer est l’équivalent de la vallée des rois, vu le nombre de sépultures. Tous ces monuments furent entourés de structures plus ou moins complexes. La plus fréquente demeure le tumulus circulaire qui recouvre l’ensemble des dalles de pierre, les rendant invisibles de l’extérieur. C’est la tombe d’un seul individu, riche et puissant (collier de perles, obsidienne, pointes de haches superbement polies).
Il est surprenant que pour ces monuments qui se veulent ostentatoires, le plus gros de l’investissement humain pour leur construction, qui correspond au transport des dalles, ne soit visible qu’à une minorité de la population, ceux qui peuvent pénétrer dans le monument. Au contraire, d’autres monuments, souvent les plus petits, laissent voir leurs dalles. On trouve tout autour de Locmariaquer, pleins de petits tumulus (pour 5 ou 10 personnes), dont l’un avec le plus gros stock d’objets funéraires jamais trouvé en Europe (grandes haches en jadéite, bracelets en variscite, formes en turquoise).


La première fonction des mégalithes, celle de tombe ou de sanctuaire, est leur raison d’être la plus fondamentale. Les pierres dressées, isolés ou organisées en ensembles, sont des sanctuaires, et les stèles sont dédiées aux divinités de la Nature.
Les tombes à couloir sont des sépultures, Collectives pour la plupart. Pour autant, l’utilisation des tombes est très courte, réservée à quelques personnes, d’où l’existence de classes de privilégiées, capables de mobiliser une part importante de l’énergie du groupe social pour extraire, transporter et organiser des tonnes de pierre selon des plans précis et avec une ampleur parfois démesurée, attestant de la présence de hauts personnages.

Un monument comme le tumulus Saint-Michel à Carnac (Morbihan) abritait une série de chambres juxtaposées dans leurs petits cairns individuels dont la plus grande contenait un riche mobilier de lames de haches en jadéite, qui peuvent provenir des Alpes et de pendeloques (pièce de parure suspendue à un anneau ou à une chaînette) en variscite, roche verte dont l’origine se trouve dans la péninsule ibérique.
A l’origine (au -Vè millénaire, vers -4 500), nous avons de petits tertres peu élevés à l’extrémité desquels se dressait un menhir. Ils furent agrandis par l’adjonction de chambres funéraires en dalles de pierre (dolmens) dans leur tumulus de pierre (cairn).
Sur les dolmens, la façade est lisse et oblique, pointant vers le ciel. Ce monument a été édifié pour des personnages importants : le nombre de personnes nécessaires pour le construire est infiniment supérieur au nombre de celles qui en profiteront comme dernière demeure. Une masse de gens travaillèrent pour le privilège de certains, qui les dominaient, d’une façon ou d’une autre (à contrario des petits monuments, les plus fréquents dans l’aire méditerranéenne, qui étaient construits par un petit groupe, où chaque membre était susceptible d’en profiter).
La volonté d’une façade impressionnante, d’énormes stèles érigées formant un arc de cercle, font que le caveau où sont déposés les morts, est à peine visible : seule compte son entrée qui se veut majestueuse et transforme la tombe en temple et en lieu de rituels.

Le reste de la population, voire une partie seulement, pouvait avoir droit aux tertres plus petits ou aux plus anciens dolmens à couloir, accompagnés d’ossements de bovidés.
Les premières tombes à couloir étaient soit de petites chambres en pierres sèches auxquelles un couloir fut ajouté pour assurer l’accès permanent à la tombe Collective, soit il s’agissait déjà de caveaux plus ou moins mégalithiques à ouverture temporaire pérennisée par l’adjonction d’un couloir.
Le nombre de corps dans les dolmens à couloir ne dépasse jamais la dizaine (hommes, femmes et enfants). Il semble donc que des ossements étaient retirés du sépulcre à certaines occasions, mais il est également possible que des paquets d’ossements étaient ramenés d’ailleurs pour ne séjourner que quelque temps dans la chambre funéraire, qui apparaît alors comme un lieu de passage de tout un groupe vivant sur un territoire.
Ainsi, sur un même territoire ou dans une même nécropole, tous les monuments n’ont pas la même valeur : ils ne s’adressent pas aux mêmes types d’individus. Ces monuments étaient de véritables sanctuaires, avec une dimension religieuse au-delà des aspects funéraires accompagnés d’offrandes utiles (poteries, bijoux en dents d’animaux, amulettes de pierre, pointes de flèches, grattoirs, poinçons en os) pour la vie dans l’au-delà. Parfois, des ossements d’animaux consommables (bœuf, mouton, porc) ou de chien (déjà fidèle compagnon suivant son maître dans le grand voyage) se trouvaient également dans les sépultures.

La deuxième fonction de ces monuments est liée au prestige. En-dehors du fait que, dans certaines tombes, des mobiliers particulièrement éblouissants ont accompagné les défunts, révélateurs de la personnalité éminente du mort, l’ampleur des constructions extérieures qui entourent la tombe centrale, révèle une volonté d’affirmer la puissance du groupe, de son chef ou des puissances extra-humaines qui dominent la société. La masse des cairns ne cesse d’ailleurs de s’accroître au fur et à mesure que les tombes viennent se greffer les unes contre les autres, et toujours la notion d’architecture extérieure s’affirme davantage : les nombreuses tombes satellites, d’un développement déjà respectable, magnifient l’ampleur des grandes tombes centrales.
La durée du monumentalisme résulte d’un savant équilibre économique qui sait gérer ses surplus : un monument se calcule en tonnes de céréales et en viande, c’est donc un luxe que seules les sociétés gérant correctement leur territoire peuvent s’offrir.
Pour transporter les pierres et les hisser, il faut réunir un nombre important de personnes et les nourrir. La meilleure solution n’est pas la contrainte, mais la fête : offrir de la nourriture et de la boisson dans un cadre institutionnel demeure un moyen efficace pour rassembler des forces de travail.
La survie d’un système capable de construire des monuments exceptionnels provient donc d’une bonne gestion des surplus agricoles et de la taille des troupeaux (donc d’un haut niveau de contrôle des naissances et de la reproduction des individus du cheptel). Si l’équilibre se rompt, les constructions s’arrêtent, perdant tout leur sens. Une révolte de l’économie, de la démographie et des humains, peuvent interrompre une tradition qui semblait immuable.

Enfin, le dolmen à couloir, monument funéraire en même temps que temple placé sur une hauteur, a également servi de marqueur territorial pour tout le groupe humain qui l’a édifié face à ceux qui pourraient empiéter sur leurs terres. Les grands monuments doivent être vus et voir. Implantés devant de vastes panoramas dominant des vallées et des territoires (comme le Göbekli Tepe anatolien), vus par les habitants de ces contrées, ils contrôlaient un monde. Les grands dolmens, toujours installés dans des positions dominantes, dirigent leur entrée vers le paysage le plus lointain. Des structures extérieures en bois, des peintures, les transformaient en de véritables points de repère dans le paysage que tous voyaient, se sachant tout autant observés.
Par le caractère plus ou moins imposant de la construction, chaque peuple pouvait afficher sa puissance en même temps qu’il marquait son territoire. Certains menhirs (pierres dressées) sont associés aux tombes dolmens, tandis que le plus grand nombre occupe les premières hauteurs granitiques du massif armoricain suivant un axe est-ouest, limitant au nord le territoire des dolmens. Les sociétés néolithiques érigent des monuments parsemant leur environnement.
Quand on cultive ardemment une parcelle précise que l’on a eu du mal à défricher, on défend davantage son terrain, sa propriété et on a une autre vision de ce qui est à moi ou à toi et n’approchez pas : c’est ainsi un sens accru de la propriété et de la possession, qui se développe au fur et à mesure du Néolithique.
La propriété privée donna alors naissance au concept de territoire, au besoin de le défendre et au désir de l’étendre. Paisibles sociétés agricoles honorant la Terre mère nourricière ?
Non, les menhirs sont des représentations phalliques pour marquer les limites d’un territoire et repousser d’éventuels envahisseurs, en marquant l’agressivité et le pouvoir masculin.
Les constructions mégalithiques sont une preuve de pouvoir et font impression dans le paysage en indiquant aux autres tribus le statut des constructeurs, qui sont puissants, forts et doivent être respectés.

Sur la hauteur du Pey de Fontaine qui embrasse toute la plaine environnante, de l’entrée de la baie de l’Aiguillon et donc du Marais poitevin jusqu’à La Rochelle et l’île de Ré à une trentaine de kilomètres au sud, un gros tumulus quadrangulaire de 35 m de côté, qui abritait deux ou trois chambres funéraires, apparaît comme le super-monument local, celui qui tient tous les autres sous sa domination : il était le centre du territoire mégalithique, subdivisé en autant de groupes secondaires qu’il y a de dolmens sur les points hauts du secteur.
Cette occupation territoriale s’est faite progressivement avec le développement démographique : des parties du clan se séparaient du groupe pour former un nouveau village, avec sa sépulture monumentale, son site cérémoniel et ses habitats fortifiés, mais qui restait sous la dépendance du village fondateur et de son centre cérémoniel de plusieurs territoires. Ainsi, il existait une double hiérarchie, celle des personnages introduits dans les tombes mégalithiques, et celle des tombes entre elles.
Mais tout cela ne représentait pas un grand nombre d’individus, pas plus de quinze à trente personnes (hommes, femmes et enfants) par groupes, soit cinq à six cents personnes à la fois sur le territoire défini au plus fort de son occupation au Néolithique moyen : c’est le lieu des morts qui donne à chacun une réalité identitaire et qui lui permet de dire à quel groupe il appartient.
La mise en œuvre des grosses pierres exige un fort rassemblement de population et ce projet Collectif engendre une grande fête. Il existe une symétrie entre le poids des blocs et l’énergie humaine mobilisée. Cette balance entre la masse matérielle inerte et le mouvement impliqué par la réunion de toutes ses vies humaines, apparaît comme essentielle dans le processus de construction du temple/sanctuaire en l’honneur des dieux ou de la tombe en hommage à l’insigne ancêtre.
La mise en place d’un mégalithe, parce que le caractère de ce dernier est d’être particulièrement lourd, implique la Participation du plus grand nombre, qui trouve dans l’effort et le défi une certaine ivresse, entretenue plus ou moins par la boisson, en raison de motifs religieux, ethniques, claniques. Le débordement d’énergie vitale dans la réussite du rite funéraire des dolmens devient le moteur événementiel de la société.


D’autres monuments se détachent de leur contexte par leur taille, comme Gavrinis, la Cueva de Menga en Andalousie, Newgrange en Irlande, Maes Howe aux Orcades (Ecosse), bien sûr Stonehenge en Angleterre, et concernent une population s’étendant sur un territoire beaucoup plus large que les autres nécropoles. Obligatoirement, leur construction a demandé beaucoup plus de gens, qui devaient être recrutés sur de plus grandes distances.
Les blocs proviennent de plusieurs zones, ce qui indique la Participation de communautés secondaires au profit d’une communauté centrale dominante. Ils ont donc été des lieux de pèlerinage et des monuments fédérateurs de plusieurs communautés qui possédaient leurs propres édifices.
Ils n’assument pas la fonction de tombeaux et s’assimilent à des sanctuaires complexes avec de nombreuses salles où des rituels s’accomplirent durant des laps de temps relativement courts.

Pour construire ces structures, il suffisait de choisir les blocs nécessaires (à l’état libre, sur le massif primaire ou au milieu de affleurements granitiques des vallées des ruisseaux, ou sur les calcaires de plaine pour le grès) et de les transporter, parfois sur plusieurs kilomètres, en les faisant rouler sur des rondins de bois. Ces transports de blocs, qui parfois pesaient plusieurs dizaines de tonnes, nécessitaient le concours de plusieurs villages.
Un plan de la construction était préalablement établi par l’architecte du groupe, dessiné au sol à l’aide de pierres calcaires blanches juxtaposées, indiquant les couloirs orientés sur le lever du soleil.
Il fallait un pouvoir politique de décision fort pour extraire des blocs allant jusqu’à 300 tonnes, transportés parfois sur plusieurs kilomètres, ensuite dressés et organisés, donc des ingénieurs du génie civil. Mais on ne peut réduire ces manifestations à de simples manœuvres de force. Elles ont été accomplies grâce à une forte spiritualité, encadrée d’un fort pouvoir religieux.

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18 juillet 2009 6 18 /07 /juillet /2009 10:52

Grands bouleversements sociaux et économiques
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Avant le grand dégel, les deux sexes opèrent en bonne harmonie : les hommes chassent, les femmes cueillent/collectent et s’occupent du reste.
L’organisation est celle de clans familiaux n’incluant pas la belle famille, mais la fratrie et ses enfants. Il s’agit de sociétés Egalitaires où l’exercice du pouvoir et l’accumulation de richesses sont des concepts inconnus (car contenus, empêchés par des pratiques de dons/contre-dons). Ces Peuples mènent une vie nomade car ils ont constamment besoin de trouver de la nourriture. Ils amassent peu de biens et leurs besoins matériels sont modestes et facilement satisfaits. Ils sont plutôt en bonne santé et ne connaissent pas les tensions sociales que nous associons à la vie « moderne ».

La femme a un rôle spirituel : art préhistorique avec les Vénus, culte envers la féminité (fertilité et fécondité, tant humaines qu’animales – chasse – et du milieu en général – collecte). Sur des supports d’art, la femme tient une corne (d’abondance), symbole lunaire : les cycles menstruels (règles) associent les femmes à la Lune et à son pouvoir.
Alors que les hommes organisent la société sur terre et que les femmes la cogèrent au jour le jour, la société est organisée dans le ciel par la Lune.
Les grandes expéditions de chasse sont organisées la nuit sous la lumière lunaire. Elles sont si cruciales au groupe que la Lune devient le guide et la source d’inspiration de l’humain.
La vie est réglée selon le cycle lunaire : la moitié de son cycle, la lumière permet de traquer et chasser les proies, l’autre moitié, plus sombre, les hommes peuvent se reposer et procréer avant la nouvelle Lune.

C’est alors qu’apparaît le changement climatique où la glace disparaît et avec elle les grands animaux qui assuraient la survie des chasseurs du Paléolithique depuis des centaines de milliers d’années. En quelques milliers d’années, l’humain doit s’adapter et subvenir à ses propres besoins par lui-même (production de ses propres aliments).
Les « mésolithiques », ayant déjà domestiqués certains animaux, se tournent définitivement vers le nouveau courant agricole amené par les colons extérieurs, mais déjà partiellement testé par eux-mêmes au cours des siècles précédents.
Cela entraîne des travaux pénibles et fatigants, avec un mode de vie moins stable qu’avant.
L’agriculture n’est pas enthousiasmante car elle est imposée par le besoin de survivre, alors que la chasse induisait un travail d’équipe, de la ruse et de l’expérience. Quand un animal était abattu, il y avait de quoi nourrir toute une famille pendant plusieurs jours.
Avec l’agriculture, la vie devenait aussi dur qu’un sol aride à labourer, aussi passionnante qu’une rangé de choux à planter et les navets à arracher ne provoquaient aucune montée d’adrénaline ni fierté (comparé à l’arrivée au camp avec une belle proie, de taille). On passe beaucoup de temps à améliorer sa terre et petit à petit le concept de propriété privée se développe. Ce facteur va changer les mentalités alors qu’avant on chassait ensemble sans notion de propriété territoriale (du moins au sein du clan).
En outre, de par l’agriculture et ses efforts physiques (en plus du changement alimentaire : la carie dentaire apparaît, constatée régulièrement à partir du début du Néolithique), ainsi que la proximité des animaux domestiques, l’humain est en moins bonne santé qu’avant.
L’espérance de vie décline au cours du Néolithique.

Dès l’arrivée des colons néolithiques, les humains travaillent pendant des semaines et des semaines pour préparer les sols, planter les graines, récolter les produits de la terre, les stocker puis les transformer. Cela représente au final la moitié de l’année en durs labeurs et donc la vie est moins excitante, plus ennuyeuse. Sans le prétexte des longues parties de chasse, les hommes sont obligés de rester à la ferme. Ils sont obligés de rester au même endroit, avec du temps libre pendant les périodes creuses. Mais les humains n’aimant pas l’inactivité, ils vont remplacer l’activité physique par la cérébrale. Ce temps libre a été investi dans des comportements sociaux de plus en plus sophistiqués.
Les changements psychologiques, idéologiques et religieux sont profonds. Il faut repenser en profondeur la conception du monde (cosmogonie et mythes fondateurs).
Les grands monuments néolithiques sont là pour rappeler le bon vieux temps des chasseurs où l’on craignait/vénérait la Lune.
C’est une commémoration d’un passé qui se meurt, pour ne pas l’oublier. C’est une marque de Respect envers le mode de vie ancestrale pour essayer de retrouver les anciennes croyances et rituels où l’on célébrait la Lune.
Mais à présent, c’est le soleil qui impose son rythme, son culte dans la vie et le travail des champs. C’est à ce moment là que les hommes accusent la Lune de leur nuire et d’être responsable de leur nouvelle vie. Ils transfèrent leur allégeance vers le soleil car à présent c’est lui qui les nourrit en faisant pousser les cultures.
Ils ont alors besoin d’un chef, d’un sorcier, en qui avoir confiance et qui les rassure, qui grâce à ses compétences et connaissances sur les cycles du soleil et de la Lune, peut les guider vers de bonnes récoltes et les rassurer pour une meilleure vie. Ces hommes ont mis en relation architecture, science et religion, prenant à témoin le grand mouvement céleste, saisissant l’instant de la mort pour exprimer, dans l’élaboration savante des mégalithes, leur révolte sociale et affective.

La sédentarisation, induite à la fois par les technologies économiques et par les limites géographiques, apportant des ressources alimentaires bien suffisantes, et une forte empreinte des terroirs, ont conduits à la constitution de sociétés puissantes dont on peut imaginer l’essor démographique rapide dans un contexte territorial fini.
Or, cette expansion n’a pu atteindre sa plénitude sans une hiérarchie réglant tous les problèmes d’intégration des autochtones en cours de néolithisation, de spécialisation des tâches et la coordination des diverses professions, aussi bien domestiques qu’intellectuelles, politiques ou religieuses.
La possession de bien territoriaux nécessitait de les contrôler : de cela s’ensuivit les notions de pouvoir puis de prestige. Fatalement, avec l’arrivée toujours croissante de nouveaux colons, les premières tensions entre chefferies apparaissent, les villages se fortifient et se regroupent autour d’un leader.
C’est dans ces contextes sociaux et économiques que naît, vers le milieu du -Vè millénaire, l’architecture appelée mégalithique. Elle est née du développement de brillantes sociétés, et est liée à une religion ostentatoire dans quelques foyers de haute spiritualité. Dans ses phases initiales, les divinités n’y étaient pas seulement protectrices d’un monde des morts souterrain et secret, mais accompagnaient et dirigeaient l’ensemble de la vie sociale !

La construction des monuments a démarré quand les premiers agriculteurs ont commencé à s’approprier des terres dans le Nord de l’Europe.
Vers -5 000, à Locmariaquer, le plus grand monolithe d’Europe est dressé, menhir de 21 m de long, de 300 tonnes en orthogneiss (forme de granit : il fut extrait à 10 ou 20 km et acheminé sur radeau à travers le golfe du Morbihan). Ça devait être un lieu important dans la cosmovision de ces Peuples.

Son édification remonterait à une période du Mésolithique final par un groupe de chasseurs-pasteurs-collecteurs. Devant l’avancées des néolithiques et de la mer (en raison de la fonte des glaces ; en Bretagne, le rivage a reculé de 150 km : vers -7 850, le littoral se trouve à moins 36 m, vers -6 500 il n’est plus qu’à moins de 20-25 m de son niveau actuel – c’est seulement alors que l’Angleterre se sépare du continent – ; certaines pierres mégalithiques ont leur base immergée, comme la pierre dressée de Léan-en-Tréffiagat, ou les piliers des tombes à Kerlouan et à Plouescat) les mésolithiques se sentent acculés et défendent ardemment leurs territoires, tant d’un point de vue plus ou moins guerrier contre les envahisseurs de l’Est, que de manière symbolique contre l’expansion de l’Océan à l’Ouest.
Les graphisme en U représentent les bucranes de bœufs sauvages (aurochs), les « crosses » sont des bâtons de jet (des propulseurs, pour la chasse), la « déesse en écusson » est un esprit (ou concept symbolique plutôt) de la Fécondité, liée à la terre mère nourricière (tant pour les proies et plantes sauvages pour les chasseurs-collecteurs, que pour les récoltes et pâturages pour les agriculteurs-éleveurs par la suite), le grand signe dit « hache charrue » ou araire est en fait un cachalot (signe peu courant, seulement une demi-douzaine d’exemplaires, spécifique des stèles et menhirs ornés).
Ce cachalot a été gravé sur d’autres monuments, en Galice, au nord du Portugal, jusque dans le sud de l’Espagne. Ainsi, cette représentation sur des dalles de réemploi dans les dolmens existe sur le littoral atlantique depuis le sud de l’Espagne jusqu’en Bretagne, confirmant des rapports certains entre toutes ces régions à une période ancienne de la néolithisation, dès la fin du -VIè ou le début du -Vè millénaire (soit entre -5 200 et -4 800).

Le Grand-Menhir de Locmariaquer était au centre d’un gigantesque et prestigieux sanctuaire de pierres taillées, ornées des symboles majeurs de la mythologie méso/néo-lithique, faisant face à l’Occident, au soleil couchant équinoxial.
Une file de calage témoigne d’un alignement mégalithique disparu, composé de 18 fosses empierrées, de taille décroissante et alignées sur plus de 55 m en direction du nord à partir de la base du Grand-Menhir. Elles correspondent à autant de calages de menhirs arrachés anciennement, dépeçage effectué à la fin du -Vè millénaire. De par les rapports entre ce monolithe géant, les menhirs qui lui étaient associés et les autres monuments du voisinage, le Grand-Menhir était ainsi un « guidon de mire » pour des observations astronomiques solaires et lunaires à grande distance.
Le soleil et la Lune ont souvent été associés aux deux sexes. La femme avec ses cycles menstruels mensuels a été associée à la Lune.
Avec l’agriculture, la puissance et la nécessité du soleil et donc de l’homme ne cessent de croître. Les mégalithes sont alors construits pour respecter la Lune, le côté féminin de la société, sans pour autant rejeter le soleil et la force masculine : les monuments sont là pour apaiser les conflits où le soleil (les hommes) prenait de plus en plus de place sur la Lune (les femmes). Le sexe mâle/femelle et le côté soleil/Lune s’alternent ainsi dans un anneau de pierres longues (phallus)/triangulaires (pubis féminin).
Afin d’assurer la cohésion d’une société tiraillée entre ses composantes mésolithiques pastorales et néolithiques agricoles, les sanctuaires de stèles ont été édifiés à la gloire des divinités et de leurs représentants mortels, très hauts dignitaires (ces grandes stèles décorées étaient en relation avec certains longs tumulus contenant un coffre), en mobilisant des énergies considérables.

Quelques siècles à peine après son érection, le monolithe a subi un tremblement de terre.
Cassé en deux, il fut débité (comme toutes les autres pierres constituant cet ensemble sacré) en trois blocs, gravé à nouveau pour y ajouter les symboles néolithiques en plus des représentations mésolithiques qui avaient toujours une signification (même différente) pour ces nouveaux peuples (tel le cachalot, devenant une hache-araire, ou l’aurochs sauvage devenant un simple bœuf domestique).
Le débitage a pu être motivé par le désir de sacralisation des grandes tombes, réceptacles imposants des restes mortels des grands personnages. Ces tombes sont devenues « royales », sacralisées par la mise en place d’un fragment de grande stèle sur la chambre, avec ces symboles d’un passé pas si lointain.
Le fait de les mettre dans les grandes tombes signifiait alors la victoire des grands personnages sur les derniers tenants de la tradition mésolithique. Les néolithiques récupèrent donc ces stèles et développèrent le concept de constructions mégalithiques déjà esquissé à la fin du Mésolithique : la guerre des économies et des traditions (prédation/pastoralisme local Vs production agricole importée de l’est) était finie, les agriculteurs avaient gagné ! Les grands sanctuaires pourraient alors être des sortes d’Arc de Triomphe, d’autant plus colossaux que les tensions avaient été fortes auparavant avec les derniers chasseurs-collecteurs. A présent, il fallait leur en mettre plein la vue pour leur montrer qui était définitivement les maîtres et prouver leur puissance par des constructions grandiloquentes qu’eux ne pouvaient que difficilement réaliser, étant donné leur petit nombre et le temps énorme qu’il leur avait fallu pour ériger les premiers prototypes, alors que les néolithiques, nombreux et très structurés avaient plus de facilités et sur des délais plus courts. Les mésolithiques étaient vaincus, ils ne pourraient plus lutter, les dieux les avaient délaissé (séisme détruisant le Grand-Menhir, source de fierté de ces Peuples) donc autant s’assimiler définitivement et tenter de se faire bien voir auprès de l’occupant en l’aidant à s’intégrer dans son nouvel environnement, connu de longue date par les locaux.


Au Néolithique moyen et final et au début du Chalcolithique, entre le IVè et le IIè millénaire, dans le golfe du Morbihan, de nombreux changements se sont produits : des menhirs sont renversés, les dalles recyclées, des sanctuaires fermés, des tumulus réaménagés ou condamnés.
Les exemples de réutilisation foisonnent, et l’art des tombes à couloir en Armorique est, en grande partie, l’aboutissement d’une vaste opération de récupération de pierres décorées, primitivement installées à l’air libre, sous forme de sanctuaires de stèles et de menhirs (chaque famille était propriétaire de ses menhirs, mémoires du clan, ordonnés selon la généalogie, et à ce titre symboles de la grandeur ou du déclin du groupe).
Le -IVè millénaire est en effet marqué par la formation de la culture chasséenne, ayant un caractère unificateur, qui impose son style aux trois courants précédents (le courant méditerranéen – céramique à décor cardial –, le courant danubien – céramique à décor linéaire –, et l’entité atlantique d’origine mésolithique). Il existe des relations avec l’Italie du Nord et la Suisse, montrant un phénomène de relative stabilité et de contacts culturels entre les différentes régions.
L’arrivée de cette culture est pour autant liée avec l’aménagement de certains enclos et camps à fossés et remparts (protection du troupeau et des habitants, centres économiques et religieux), mais aussi à l’invention de tombes mégalithiques à couloir, ainsi qu’à la fréquentation de pierres dressées. A la place des coffres (simples, de dimensions modestes) apparaissent des chambres sépulcrales faites de grosses pierres ouvertes vers l’extérieur et un couloir d’accès propres à des rites Collectifs. Ces trois critères – tumulus, rites funéraires Collectifs et grosses pierres – caractérisent l’architecture mégalithique.

Des dalles gravées ont été utilisées la face décorée placée à l’extérieur et donc invisible de l’intérieur des chambres (mais aussi de l’extérieur puisque le tumulus ou autre superstructure cachait ces représentations) : elles avaient perdu tout leur sens, voire on les méprisait. Pour autant, une stèle décorée des symboles traditionnels de l’art mégalithique armoricain (crosses, cornus, haches emmanchées et écusson) se retrouva aussi en morceaux dans le bourrage de fermeture du caveau de 4 m sur 3 m du tumulus de Mané-Er-Hroék à Locmariaquer (d’un âge au moins égal à celui de la stèle). La chambre funéraire dans ce gigantesque carin de 100 m sur 60 m pour 10 m de hauteur, contenait un mobilier exceptionnel, lié à l’importance du personnage qui y fut déposé : pendeloques en variscite verte, anneau-disque et plus d’une centaine de lames de haches en fibrolite (pierre dure mais se taillant et se polissant facilement contre un rocher) et en jadéite.

L’usage de plus en plus fréquent de larges dalles pour remplacer les pierres sèches entraîna le passage du plan circulaire au plan hexagonal, comme au Portugal. Le dolmen à chambre rectangulaire et couloir traduit une évolution vers un mégalithisme plus marqué, car il est formé de grandes et lourdes dalles, pour la chambre comme pour la couverture. Le culte des ancêtres l’a emporté sur le culte des idoles géantes !
On trouve le rite des « idoles brisées » (stèles préalablement gravées puis brisées) au Néolithique récent (vers -3 500) où une statue de déesse-mère fut débitée et réutilisée dans la chape de monument. Un rituel nouveau apparaît : la décoration et la sacralisation de dalles avant leur mise en place dans les sépultures.
Cette période voit se mettre en place de vastes ensembles culturels s’accompagnant d’un accroissement démographiques et d’un développement économique agricole et artisanal. Les villages aux maisons peu nombreuses et les nécropoles sont plutôt aménagés sur les hauteurs. Utilisé dans les champs, l’araire facilite une meilleure mise en valeur du sol en créant des sillons qui drainent les eaux de pluie. Des silos sont creusés pour conserver graines et légumes.
Le résultat en est la mise en place d’un système de valeurs largement admis, élaboré à partir de matériaux précieux (jadéite, ambre) et de métaux (cuivre, or, argent), ce qui entraîne une tension sociale qui explique le pourcentage important des armes (pointes de flèches, poignards) et la fortification fréquentes des habitats et autres sites.

L’île de Gavrinis occupe, au centre de la partie occidentale du golfe du Morbihan, une position-clé dans cette région où allait exploser le grand mégalithisme morbihannais des -Vè et -IVè millénaires. Quelques siècles à peine après l’achèvement de sa construction, ce monument exceptionnel allait être enfoui sous un tumulus secondaire qui allait contribuer à le faire oublier tout en le protégeant. L’incendie des structures en bois du parvis, qui précéda de peu la condamnation du monument, est daté entre -3 500 et -3 000. Gavrinis a donc été fonctionnel durant la première moitié du IVè millénaire (-4 000 / -3 500), sensiblement en même temps que la Table des Marchands. La couverture de la chambre est en orthogneiss, roche géologiquement inconnue localement mais qui constitue la matière d’une bonne vingtaine de blocs mégalithiques souvent énormes dans la presqu’île de Locmariaquer et alentour.
Il s’agissait en réalité non d’un tombeau, comme les autres dolmens à couloir, mais plutôt d’un lieu initiatique construit sur le même schéma architectural mais avec les adaptations nécessaires.
Les pierres sont disposées comme un long cheminement initiatique que des pèlerins ou des prêtres auraient emprunté lors de manifestations sacrées. Les piliers de l’entrée sont bruts ou simplement bouchardés (opération effectuée avec un rouleau qui présente des aspérités régulières et que l’on utilise pour le finissage d’une surface). Le décor commence avec un grand écusson-gigogne (couple des divinités mère-fille enchevêtrées) relativement simple, puis il devient rapidement complexe et sophistiqué, avec un paroxysme à mi-longueur du couloir, où l’on trouve notamment la panoplie d’armes (un arc et ses deux flèches entre deux lames de hache). Enfin, pour entrer dans la chambre à l’ambiance déroutante (le décor de cette salle minuscule reste relativement confus et négligé par rapport à celui du couloir), il convient d’enjamber (ou de piétiner ?) un seuil au décor hautement significatif de plusieurs écussons.
Chaque panneau est différent des autres et évoque une relation entre le monde terrestre et le cosmos. Pour autant, l’ouverture orientée vers le sud-est ne laisse qu’à peine entrevoir le ciel de l’intérieur.
On comprend donc mieux l’énergie déployée, à la fin du -IVè millénaire, pour condamner l’accès de cette crypte exceptionnelle, voire en faire oublier l’existence, dans la mesure où il s’agissait d’un lieu doté d’une charge symbolique bien particulière.

Au départ, la dalle de couverture gravée avec la hache de Gavrinis se dressait sous les étoiles, dans un cercle avec au milieu le Grand-Menhir. Un autre bloc (au départ, les deux blocs appartenaient à une même stèle) formera ensuite la couverture du dolmen de la Table des Marchands, à Locmariaquer, autre sanctuaire situé à quelques kilomètres de là.
Le passage des structures à l’air libre vers des allées couvertes reflète de grands changements dans la société néolithique, dans sa phase tardive. Peu de gens avaient accès à la nécropole et peu pouvaient même la voir, cachée dans un tertre allongé. Tout se passe devant, lieu de rituels où l’on vénérait les morts confinés dans un endroit discret.

Les premiers tumulus sont ainsi construits 300 ans après le début du néolithique, vers -4 700 (partie ouest de Barnenez, puis 400 ans plus tard pour la partie est). Les modestes coffres sont remplacés par une chambre dolménique caractérisée par des dimensions assez importantes (2 à 6 m et parfois plus). Elle est accessible par un couloir, depuis l’entrée aménagée sur la façade du tumulus. La tombe était donc fermée ou ouverte pour permettre de nouvelles inhumations, répondant ainsi à une fonction funéraire Collective.
Ils représentent une transformation radicale dans les pratiques religieuses : les signes, les symboles et les cérémonies qui se déroulaient autour des énormes pierres à l’air libre visibles de tous, sont déplacés vers des emplacements enfermés, dans des salles exiguës coupées du monde extérieur où l’on pénètre par des couloirs étroits, recouverts d’immenses monticules qui ne laissent rien apparaître. Seul un petit nombre d’élus avait le droit d’assister à ces cérémonies. C’est le signe de la montée d’un pouvoir religieux exercé par une élite de plus en plus restreinte.

En ce qui concerne les origines septentrionales du mégalithisme post-mésolithique, un groupe d’agriculteurs, émanant du courant danubien du bassin parisien (à céramique à décor linéaire), a atteint au début du -Vè millénaire la côte atlantique. Leurs maisons trapézoïdales allongées ont servi de modèle aux premiers tertres funéraires, maisons des morts à l’image de celles des vivants. Il s’agit d’un phénomène local, de l’ouest, étendu à toute cette grande région et adopté par différentes cultures très proches les unes des autres.
Dans la vaste région qui s’étend de la Seine à la Garonne, les coutumes funéraires des populations établies à partir de -4 700 sont multiples. Parmi elles, un tertre allongé recouvrait une sépulture en fosse pour un corps, limitée ou non par des pierres dressées formant un coffrage.
Sur la Loire moyenne et dans le haut Poitou, le groupe de Chambon dépose ses morts de manière plus ou moins Collective (un à huit adultes et enfants) dans des coffres en pierre (identiques dans le sud de la France, en Catalogne, en Suisse et dans le nord de l’Italie). Les crânes y étaient déposés intacts, mais les corps étaient en plus grand nombre. Au préalable, les cadavres étaient enterrés ailleurs, et, après décarnisation (disparition des chairs, effectuée par des oiseaux de proie– comme les vautours de Çatal Höyük), les os étaient transplantés dans cet ossuaire et rangés selon une disposition méthodique. Des « maisons des morts » en bois, construites près des dolmens, étaient complémentaires des monuments funéraires, dans un but cultuel et de recueillement.


Les gens sont esclaves de l’agriculture et ils gardent comme une déchirure le souvenir de la vie Collective où l’on vivait tranquillement de la chasse, en Liberté pendant des milliers de générations.
Le rôle des femmes a changé, la Lune n’a plus d’influence sur la vie et les actes des humains.
L’agriculture a besoin du soleil et sa nouvelle suprématie a donné de nouveaux pouvoirs aux hommes, alors que les femmes assument un rôle moins important.
Le soleil, homme-dieu qui doit être vénéré, est chaud et inconstant, on ne peut pas se fier à lui. Les récoltes peuvent être mauvaises et donc c’est les autres qui peuvent poser problème.
Les rivalités déclenchent des affrontements, les gens possédant des biens et des terres. Or, dès que l’on possède quelque chose, les autres les convoitent et même les volent. Les affrontements se changent en batailles puis en guerres.
Sous des auvents rocheux de l’Espagne méditerranéenne, des peintures font état d’une forme de guerre en cours de professionnalisation entre le -Vè et le -IIIè millénaire. Elles représentent des scènes d’affrontement entre deux camps constitués de 15 à 20 combattants. Il s’agit surtout de combats d’archers (qui ne sont pas seulement rituels – palliatif traditionnel à la vraie guerre entre tribus, qui désormais font semblant pour se rappeler qu’à présent ils sont en Paix –, puisqu’il y a des blessés et des morts).
Malgré quelques comportements individuels, une certaine organisation (un groupe est disposé en lignes successives de tireurs) apparaît puisque d’éventuels chefs se reconnaissent à leur coiffure ou à des insignes (le chef semble même être couvert par des combattants plus exposés). A la fin de la bataille, il existe des exécutions capitales : des pelotons d’archers foudroient de projectiles une victime ciblée. Dans l’hypogée de Roaix (Vaucluse, -IIIè millénaire), un niveau comprenait trente-cinq squelettes déposés ensemble, correspondant alors à la fonction d’ossuaire suite à un carnage guerrier. A la même époque, deux corps de la sépulture d’Auzau-les-Chateliers (Vendée) ont subi une mort violente, ce qui laisse penser à un sacrifice humain dans un contexte guerrier.
Ce climat d’insécurité a encouragé la Solidarité exprimée dans les caveaux Collectifs.

Comment rendre à un Peuple l’espoir en ce nouveau monde et que tout ira bien bientôt ?
Une élite de prêtres contrôle alors tous les monuments mégalithiques de la Bretagne Sud. Pour mobiliser les énergies Collectives nécessaires à la construction de mégalithes, il doit en effet exister une hiérarchie sociale et religieuse. Même si par ailleurs régnait une certaine Egalité entre les membres d’une population donnée habitant des maisons similaires, avec des modes de vie assez modestes, la mise en œuvre des tombes et des sanctuaires était le fait d’une élite qui maîtrisait le pouvoir politique, la diplomatie, les secrets des dieux (surtout l’astronomie) et la science. La trépanation assez fréquente des crânes humains (opération délicate car il faut limiter les saignements, particulièrement abondants au niveau de la tête, cautériser la plaie qui risque de s’infecter, en utilisant des draps imbibés de vinaigre pour éponger le sang et éviter la putréfaction) révèle un réel souci de connaissance de l’humain et de son environnement (et au-delà laisse entendre que les néolithiques appréhendaient déjà le rôle du cerveau dans le comportement humain, pratiquant après la mort des autopsies pour approfondir leur curiosité expérimentale et scientifique du fonctionnement du corps humain). Les néolithiques savent arracher des dents malades et à l’occasion trépaner avec succès (les rondelles crâniennes perforées étaient aménagées en pendeloques et portées autour du cou en collier). Cette curiosité se poursuit après la mort, comme en témoigne le traitement rituel des ossements humains et les nombreuses pratiques des rites secondaires pendant lesquels ces ossements, et en particulier le crâne, acquièrent le statut de relique. A ce titre, seuls quelques hommes organisaient les travaux Collectifs et présidaient au culte des ancêtres.
Grâce aux secrets des dieux, les prêtres ont ainsi constitué un immense observatoire solaire et lunaire d’une précision étonnante. Les architectures « fermées » comme les tombes mégalithiques, installées sur la crête ou le versant de collines, sont des points de convergence d’où part le grand axe de l’orientation du couloir d’accès rejoignant à l’horizon le point où apparaît le soleil, un jour remarquable de sa course. Car le paysage mégalithique n’est pas seulement terrestre : la topographie modulée fonctionne avec la lumière solaire, source de chaleur et de fertilité. Le mouvement régulier du soleil va de pair avec celui de la Lune, dont l’observation fournit d’autres points de repère sur l’horizon : des alignements permettent de prédire les phases complexes de la Lune. Ce sont des temples pour prouver que l’élite des rois-prêtres peut prédire les mouvements et phases du soleil et de la Lune. Cette démonstration est censée profiter à la société, et justifier le rôle prédominant de l’élite.
Quand un roi-prêtre est capable de le faire et y réussi, il peut rendre la vie de ses sujets beaucoup plus agréable, moins craintive. Et dans le même temps accroître son pouvoir.

Partout dans le monde, quand les agriculteurs commencent à s’approprier la terre, ils construisent des monuments, signes d’un énorme changement dans l’Histoire de l’Humanité.
Ces monuments n’ont rien à voir avec Stonehenge dans le sens où ils sont antérieurs et montrent les changements radicaux dans la société qui passe de chasseurs-pasteurs-collecteurs nomades à éleveurs-agriculteurs sédentaires, qui deviendront finalement propriétaires terriens, ce qui représente le tournant le plus significatif de l’Histoire humaine.
La construction des mégalithes est due à des idées plus fortes qu’auparavant, qui nécessite un effort physique intense et une patience illimitée. Les blocs sont taillés et martelés avec des outils eux-mêmes taillés dans la pierre, les joints se font au bois et au mortier, selon la technique du puzzle.
La compréhension des figures tridimensionnelles, la planification et les efforts n’ont rien de commun en Europe occidentale. Les prouesses techniques sont telles qu’elles pouvaient insuffler au Peuple un haut niveau de motivation pour se mobiliser en vue de tels travaux. En outre, quelqu’un devait avoir la vision du produit fini pour pouvoir gérer le chantier qui devait prendre un temps considérable.
Il faut une main d’œuvre dévouée, pour effectuer d’énormes efforts et supporter les contraintes d’un dur labeur : il faut donc une direction, une vision et une main d’œuvre disponible, comme pour les pyramides (même époque que Stonehenge).
Durant les saisons ou cycles agricoles où la main d’œuvre était disponible, la société était suffisamment complexe et visionnaire pour rassembler la population et ériger des monuments d’une telle ampleur.

Dans ce Néolithique ancien (1 000 ans avant Stonehenge), la société est régie par une éthique communautaire. On place les morts dans des tombeaux latéraux pour les femmes et les enfants, et au fond du tumulus pour les hommes adultes. C’est dans ces chambres funéraires qu’on les laissait se décomposer lentement (alors qu’auparavant les corps étaient préalablement décarnisés par des oiseaux de proie), en leur rendant visite durant tout le processus. C’est ainsi qu’on enterre Collectivement les morts durant le Néolithique, où les tombes à couloir sont un passage vers l’autre monde, peuplé par les esprits des ancêtres : ces rites permettent d’apporter toute la symbolique qui transforme le corps en relique et le défunt en ancêtre. La sépulture joue ainsi un double rôle : à l’intérieur, c’est un mémorial pour les défunts ; à l’extérieur, un lieu de culte devant lequel, génération après génération, les fidèles continuent, une fois le couloir de la tombe bouché, de vénérer le souvenir des ancêtres présents par leurs ossements devenus des reliques.
Ces monuments ont une lourde charge symbolique pour le Peuple, ainsi le chef ou les prêtres peuvent construire de grands monuments dans l’esprit de leur époque, alors que l’Europe en est encore au stade préhistorique.
Au Portugal, comme en Galice, la densité en monuments mégalithiques et parfois proprement stupéfiante. Des monuments décorés mais non à chambres à couloir remontent à -5 300.
Les rites funéraires étaient assez rigides dans leur contenu et reflétaient l’image d’une société sensible à la dimension mythique du passé, de la vie et de la mort, à travers sa propre image. L’humain est alors devenu acteur de son propre devenir et non plus un simple spectateur.

Les buts de ces constructions sont d’observer, de comprendre, de conceptualiser les mouvements du soleil et de la Lune, et expérimenter pour vérifier que leurs cycles se poursuivent en permanence (cela implique une grande exactitude, alors que certains mouvements sont de minuscules fluctuations qui se produisent sur plusieurs années).
Comme lors d’autres grands bouleversements sociaux, l’idée est ainsi de rassurer le Peuple que le nouveau système économique de production n’empêchera pas le monde de tourner !
Si on observe le lever et le coucher du soleil chaque jour, on s’aperçoit qu’il se décale sur l’horizon selon un rythme quotidien. Du solstice d’hiver à celui d’été, le soleil va dans une direction, puis il marque une pause et repart dans le sens inverse : il se trouve à son point le plus méridional (le plus bas dans le ciel) au solstice d’hiver (jour le plus court), puis se déplace un peu plus chaque jour vers le Nord jusqu’à atteindre le solstice d’été avec son point le plus boréal (le plus haut dans le ciel). Du point de vue de l’observateur, le solstice est le moment où l’année change elle aussi de direction. Quand la distance qui sépare sa position boréale de sa position australe est la plus grande, on parle de la station maximum. En somme, le soleil se déplace d’une position maximum au Nord en été, avec une déclinaison de +23°5, correspondant à -23°5 au Sud en hiver.
Les positions de la Lune à son lever et à son coucher suivent un rythme similaire, sauf que le déplacement vers le Nord et le Sud se fait à un rythme mensuel, le temps qu’elle met pour faire le tour de la Terre, dans un mouvement exactement inverse à celui du soleil. L’équivalent du solstice d’été s’appelle Lune ascendante, et du solstice d’hiver Lune descendante.
Mais un autre cycle se surimpose à ce rythme mensuel de la Lune. L’orbite de la Lune est soumise à des fluctuations cycliques d’une période de 18,6 années. Son mouvement relatif est plus compliqué que celui du soleil, car il comporte deux maxima au nord et au sud : dans ce cycle de 18 années 220 jours, la Lune varie de sorte que ses déclinaisons nord et sud varient de 29° à 19° pour revenir à 29°. Il y a ainsi deux extrêmes, 29° et 19°, nord et sud. Ce mouvement pendulaire relatif est composé par les effets combinés de l’inclinaison et de la précession de l’orbite (et ce n’est pas un phénomène facile à préciser en quelques mots).
En bref, la Lune a deux positions extrêmes contre une pour le soleil. A certains moments de l’année (et donc de manière plus fréquente que le soleil), la Lune se lève aux extrémités boréales et australes de l’horizon, et pour l’observateur, c’est un moment spectaculaire. Dans l’Antiquité on calculait précisément les mouvements du soleil et de la Lune car ils avaient une grande importance symbolique et religieuse.

Dans cette dualité soleil-Lune, Gavrinis abrite des lignes serpentiformes, des zigzags, des spirales, des rayons et des cercles concentriques (comme plus tard en Irlande).
La majorité des gravures sont placées dans l’obscurité, à l’intérieur du monument. Par contre, le couloir d’accès à la chambre funéraire est parfaitement aligné sur la position du lever de la Lune à sa position la plus australe, ce qui éclaire les fresques.
Sur le point de rencontre de l’axe de l’alignement de la chambre et de la ligne du lever du soleil au solstice d’hiver, se situe au plafond une grosse dalle insérée dans la paroi. Une pierre cachée dans la chambre funéraire reprend les mêmes symboles qu’en Irlande (elle a peut-être été transporté de là-bas jusqu’à Gavrinis, ou plus sûrement la Bretagne a inspiré l’Irlande).

Justement, à Newgrange, sept siècles avant les pyramides, fut construit le plus ancien observatoire solaire vers -3 000, longtemps après que Gavrinis fut abandonné. Sa disproportion entre l’architecture fonctionnelle interne et sa monumentalité externe montre en outre le but de sa conception : impressionner la communauté.
Il existe d’étroites relations entre l’humain et les astres, induites autant par les nécessité de l’activité agricole que par le respect envers ce dieu puissant mais étrange. Rien de surprenant alors si les monuments sont construits selon des directions astronomiques privilégiées, et précisément le cas de Newgrange est exemplaire puisque le lever du soleil au solstice d’hiver s’effectue exactement dans l’axe du couloir, le pinceau lumineux pénétrant jusqu’au fond de la chambre par une boîte construite au-dessus de la porte.
Au solstice d’hiver, la lumière se réfléchit contre une pierre mais qui ne porte pas de symboles (ils sont sur le côté, dans des zones sombres où le soleil n’accède pas).
Les endroits les plus sombres sont les chambres latérales. L’une est située à l’Ouest avec une grosse dalle de pierre qui portait des restes incinérés. Sur la pierre qui forme le fond de la chambre on voit les symboles spiralés (dessins à l’origine de l’art celtique – triskèles, trois spirales conjointes – qui apparaîtra 2 000 ans plus tard). Cette chambre est alignée avec celle qui donne sur l’Est, à l’endroit où se couche la Lune sur l’horizon tous les 18,6 ans.
Une lucarne sert à faire entrer le soleil, mais qui éclaire au couchant du solstice d’été le renfoncement à gauche de la chambre mais pas le fond.
Par contre, lorsque la Lune atteint une certaine position par rapport à une montagne dans le fond du paysage, la lucarne laisse entrer la lumière de la Lune qui éclaire le fond de la chambre mortuaire (là où se trouve la spirale-triskèle, symboles de la course astrale, autant de la Lune que du soleil), encore une fois lors de la position australe de l’astre, toutes les 18,6 années.
Le site était recouvert de quartz, ce qui demandait d’énormes efforts pour ramener la pierre blanche des lieux d’extraction en remontant la rivière en bateau. La blancheur étincelante de cette pierre devait simuler la lumière de la Lune.

A Knowth, l’évocation fréquente des astres, représentés dans leur parcours céleste, impressionne. L’interprétation de ces compositions s’éclaire quelque peu lorsqu’un véritable cadran solaire révèle la division du temps et l’omniprésence du soleil.
Le couloir est étroit et sombre, assez angoissant, avec une progression difficile. Arrivé au bout, le couloir s’ouvre brusquement sur une large salle voûtée avec un puit au plafond, où l’on sent que l’on est dans un espace très différent de celui qu’on a laissé à l’extérieur. C’est un autre monde.
Des ouvertures existent, à travers lesquelles le soleil pénètre dans la tombe lorsque pointe l’aurore au milieu de l’hiver.
Un triskèle, dans la dernière cellule faisant face au couloir, orienté vers le mort, est éclairé par la lumière matinale du soleil au solstice d’hiver : la lumière solaire est reflétée sur l’arrière de la cellule et illumine ces spirales.
Ainsi, une fois par an, la salle funéraire située en profondeur, est illuminée par les rayons du soleil levant au solstice d’hiver. Une grosse pierre réfléchie les rayons du soleil vers une lucarne qui les renvois vers les profondeurs du tumulus.
A côté du grand tumulus (on pose les couloirs et la chambre funéraire, puis on les recouvre de pierres posées les unes sur les autres, enfin on recouvre le tout de terre et de pierre), on trouve seize petites tombes, où l’on a enterré des gens sur 2 000 ans.
Les reliefs abstraits paraissent dessiner les reliefs visibles de la Lune, ils seraient donc les premières cartes lunaire.
Ils auraient également servi à définir les cycles du soleil et de la Lune (formes en vagues ou spirales).

Un autre exemple de cette évolution des mentalités (même si plus tardif et inspiré par de nouveaux arrivants, des Indo-Européens) en est le disque en bronze de Nebra où le soleil partage la vedette avec la Lune : c’est la plus ancienne représentation de la voûte céleste découverte à ce jour (enfouie vers -1 600, mais sûrement fabriqué plus tôt). Au début, le disque en bronze est décoré de 32 points, d’un croissant de Lune et d’un cercle en or représentant la pleine Lune. Une concentration de 7 points montre les Pléiades, constellation à laquelle les néolithiques accordaient une extrême importance. Deux de leurs dispositions indiquaient deux jours importants dans l’année agricole : le 10 mars et le 17 octobre. Ils marquent le moment le plus tôt possible pour les semences et le plus tard possible pour les récoltes.
Dans une seconde phase, deux arcs d’horizon ont été appliqués sur les bords gauche et droit. Ils dessinent les points du lever et du coucher du soleil, définissant alors un calendrier solaire qui permettait de définir le solstice d’hiver le 21 décembre et d’été le 21 juin.
Dans une troisième phase, une barque solaire est ajoutée. Ce symbole mythologique est une image connue de l’âge du bronze, indiquant le voyage du soleil dans le ciel.
Il existe également des chapeaux pointus et dorés à l’or fin, retrouvés en Allemagne, en France et en Suisse. Il s’agit de chapeaux de sorcier portés par des prêtres ou des sages, pas que comme costume d’apparat, mais à but utile aussi.
Ce sont des calendriers cryptés, servant à calculer les années et les saisons. Et plus important encore, les cycles complets de la Lune : 1 739 symboles du soleil et de la Lune, indiquent les phases quotidiennes de la Lune au cours d’un cycle complet de 19 ans. C’est ce qu’on appelle le cycle métonymique (tour complet de la Lune, 18,6 ans), calculé par le Grec Méton vers -432, soit 500 ans après la fabrication des cônes.
Les personnes qui avaient ces connaissances devaient être des rois-prêtres et tenaient ces enseignements d’une longue tradition.
C’était les maîtres du temps, qui avaient le savoir et donc le pouvoir de définir le temps.
Ils avaient la capacité de prévoir, de maîtriser et de régler les cycles de la vie et de la nature dès le début de l’âge du bronze (et même bien avant).

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18 juillet 2009 6 18 /07 /juillet /2009 10:49

Début des mégalithes dans l'Ouest de la « France »
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Avec le radoucissement du climat, l’effet maritime atlantique du Gulf Stream est accentué et une unité climatique se met en place, du détroit de Gibraltar jusqu’à la Scandinavie méridionale. On constate alors que, lors du -VIè millénaire, des sociétés épipaléolithiques se regroupent au Danemark, en Grande-Bretagne, en France et au Portugal dans des camps semi-sédentaires (occupations de longue durée ou retours réguliers au même emplacement). L’habitat commence à prendre une réelle importance à cette époque, chaque groupe occupant une centaine de kilomètre de territoire.
Ces groupes aménagent des nécropoles en plein air qui présentent tout le long de la côte atlantique de grandes similitudes, à l’embouchure du Tage, dans le golfe du Morbihan (Höedic et Téviec) et sur les rives de la Baltique méridionale.
Cette évolution coïncide avec l’apparition à Téviec des premiers animaux domestiqués (chèvres ou moutons, et chiens) dans la seconde moitié du -VIè millénaire, alors que la céramique est encore inconnue à ce moment-là dans ces régions littorales. Il s’agit donc de cultures mésolithiques en voie de néolithisation, mais par elles-mêmes, sans l’intervention de groupes pleinement néolithisés venant coloniser les terres (premiers tessons de céramique, cardiale, au Portugal vers -5 000).
Les populations mésolithiques (du -IXè au -VIè millénaire) du littoral atlantique pratiquaient dès le début des sépultures Collectives (avec plus ou moins d’individus).
Les corps accompagnés d’un riche mobilier en coquillage et d’un petit outillage en pierre, ont été saupoudrés d’ocre rouge, tradition qui remonte au Paléolithique, et recouverts de massacres de cerfs ou d’aurochs, qui sont respectivement les symboles du renouveau (par la chute des ois qui repoussent) et de la puissance. L’un des corps a même été incinéré.
A la fin du Mésolithique, les nécropoles Collectives de Hoedic et Téviec (Morbihan) présentent des corps déposés parfois dans des coffrages de pierres placés de chant, surmontés d’un petit tumulus et d’une dalle horizontale de pierre. Des pierres dressées, hautes de 1 m, accompagnaient même deux des tombes. Tant du point de vue des coutumes funéraires (sépulture Collective de quelques individus dont les ossements ont pu être manipulés) que de l’architecture même des petites chambres funéraires en pierres qui contiennent ces ossements, l’origine du mégalithisme de l’ouest de la France est locale et date du Mésolithique, donc d’avant l’arrivée des néolithiques. Les figurations des stèles décorées du Morbihan vont d’ailleurs dans le sens des derniers chasseurs-collecteurs (et un peu pasteurs) face aux premiers éleveurs-agriculteurs.


C’est en Europe de l’Ouest et plus précisément dans l’ouest de la France que se trouvent les plus anciens monuments mégalithiques (dolmens – sépultures collectives ou individuelles – et menhirs – pierres dressées).
Dans l’ouest de la France, tout comme d’ailleurs dans l’ouest de la péninsule ibérique et, un peu plus tard, en Irlande, les nouvelles sociétés vont se trouver confrontées à un problème, d’ordre plus philosophique que domestique : elles se trouvent face à l’occident, devant un immense horizon maritime difficile à maîtriser, et l’on peut imaginer leur désarroi lorsque stoppées dans leur progression depuis les confins orientaux de l’Europe, et incapables de comprendre les mécanismes réels de l’univers, elles voient chaque jour l’astre solaire, pièce centrale de leur cosmogonie, disparaître dans cet océan sans limites.
L’ensemble de ces facteurs a joué un rôle prépondérant dans la constitution des unités sociales de ces pays atlantiques, les Finistère bien nommés (Finis Terræ en latin, et Penn ar Bed en breton : Penn ar Bed ne traduit pas exactement la « fin de la terre » ; penn – tête – a le même sens et la même étymologie que cap en français et bed évoque plus le monde que la terre ; originellement, le nom signifierait donc la tête, l’extrémité sommitale du monde).

Les sépultures des adultes dans la culture de la céramique à décor linéaire furent en général regroupées à l’extérieur du village, dans des cimetières. Le phénomène était nouveau et se manifesta avec une certaine ampleur.
Les offrandes sont en général peu importantes et se limitent à un vase, à des pointes de flèches et à une hache polie. De l’ocre est quelquefois saupoudré sur le défunt. A la fin de cette période, vers -4 000, la sépulture de Cys-la-Commune (Aisne) fait figure d’exception en raison de la richesse de ses offrandes.
Vers -4 800, les sociétés trouvèrent nécessaire de vénérer leurs morts et de gérer les cadavres d’une autre façon : une conception nouvelle de la gestion des morts se mit en place, en s’inspirant des modes funéraires mésolithiques. Le respect des ancêtres devint une règle systématique pour les vivants. Lors de leur arrivée, les groupes néolithiques choisissaient des grottes naturelles, puis ils en créèrent des artificielles, creusées dans la roche (hypogées). Dès lors ils inventèrent de nouveaux monuments, investirent dans des constructions durables, toujours dans une volonté d’imiter les grottes. Un changement fondamental s’opéra quand il fut décidé de réunir les morts dans un même sépulcre, en construisant d’abord des tombes Collectives sous forme de petites chambres rondes couvertes d’un encorbellement en pierre sèche, ou rectangulaires et formées de dalles.
Plus leurs moyens le leur permettaient, plus ils les voulurent grandioses. Des écoles d’architectures se créèrent, des spécialistes gérèrent la construction de monuments toujours plus sophistiqués.
Le phénomène des tombes à couloir, qui sont donc des sépultures Collectives, a pris naissance dans l’ouest de l’Europe, probablement dû à l’évolution de la tombe Collective simple, c’est-à-dire à ouverture directe sur l’extérieur, sans couloir, elle-même issue de la tombe en coffre à dépôt funéraire plus ou moins Collectif, connue dès le Mésolithique, dont l’ouverture devenait difficile pour de nombreux dépôts. Ce processus a pu s’établir de manière indépendante dans plusieurs régions du littoral atlantique et interférer assez rapidement d’une région à l’autre, ce qui expliquerait que l’on trouve des dolmens à couloir dans des petits tumulus circulaires – au Portugal, en Espagne, en France – comme dans de très longs tertres – en Angleterre, au Danemark, en France – qui paraissent être une spécificité plus nordique, les longs tumulus n’étant pas connus au Portugal et dans l’ouest de l’Espagne.


Des contacts ont eu lieu entre Est et Ouest, Nord et Sud, des influences furent alors échangées. Pour autant, la zone atlantique construisit des tombes Collectives à une date plus ancienne que ne le fit la Méditerranée.
La matière première, comme celle des haches polies, s’échangeaient sur de longues distances (et en même temps qu’elle les idées), et souvent sur un rapport nord-sud reliant l’Atlantique et la Méditerranée. Les haches en pierre polie sont des objets emblématiques du Néolithique, avec des diffusions parfois massives. L’affleurement de métadolérite situé à Plussulien en Bretagne centrale a ainsi été identifié comme la source de plusieurs millions d’objets qui, entre -4 200 et -2 200, ont massivement approvisionné tout le nord-ouest de la France et essaimé jusqu’en Angleterre, en Belgique, en Alsace et dans la vallée du Rhône.

La façade atlantique montre une belle homogénéité et une logique d’évolution qui implique que le mégalithisme appartient à un phénomène général, bien qu’il ait pu avoir quelques originalités. Ainsi, l’Irlande est très similaire à la Bretagne (les sépultures et les décors sont très ressemblants) car les deux entretenaient des liens étroits avec la mer et étaient prospères. Des pierres pendentifs sont les copies de pointes de haches polies françaises : la Manche et la mer d’Irlande ne sont pas des obstacles, ni la mer du Nord.
Il s’agit de cultures maritimes, et comme elles naviguaient sur les rivières, elles ont forcément été en contact avec d’autres groupes d’autres sites.
Ainsi, il existait un vaste réseau commercial avec une forte intensité des échanges culturels sur toute l’Europe du Nord.

L’opposition entre Atlantique et Méditerranée évoque deux mouvements très différents, qui ont pu être créés sur les deux rivages et évoluer à leur façon. Il y eu pourtant des points de rencontre : à certaines périodes, les deux architectures furent contemporaines et ceux qui remontaient du sud furent en contact avec ceux du nord. La frontière, difficile à cerner, s’établirait quelque part en Dordogne et dans le Lot, sachant que des incursions ponctuelles d’une école se sont produites.
Les grands dolmens de l’Aude s’inspirent-ils de quelque idée venue de l’Atlantique ? Ce qui sera appelé plus tard l’Isthme gaulois passant par l’Aude et la Garonne, bien connu à l’époque protohistorique pour ses échanges, fonctionnait sûrement à des périodes plus anciennes.

Le grand arc de la Catalogne à la Provence présente la plus grande concentration de dolmens de la Méditerranée occidentale.
Tout commence par des tombes uniques en coffre entouré d’un tertre. Entre -4 500 et -4 000, quelques rares coffres contenant plusieurs individus annoncent les systèmes qui vont dominer dans les siècles suivants. Ensuite, des dolmens faits d’une chambre desservie par un couloir, abritant plusieurs défunts, apparaissent vers -4 000 en Catalogne : les coffres ont pris de l’ampleur et émergent de terre pour être visibles et plus ostentatoires. Vers -3 500, les formes se diversifient et le mégalithisme se diffuse intensément jusqu’en -2 900.

Les dolmens sont nombreux dans le sud de la France, notamment sur les Causses (plateaux des piémonts du Massif central), où ils furent construits au Néolithique récent (-3 500), longuement et intensément utilisés jusqu’au bronze ancien (-2 000).
Comme beaucoup de monuments mégalithiques, ils ont souvent été secondairement enfouis dans une masse de condamnation qui les recouvre pour les cacher à la vue.
Les statues-menhirs sont caractéristiques du sud de la France, datant du Néolithique final - Chalcolithique (-IIIè millénaire).
Le groupe rouergat compte la moitié des stèles, réparties sur l’Aveyron, le Tarn et l’ouest de l’Hérault, occupant une région montagneuse à une altitude moyenne de 600 m, implanté de -3 500 à -2 300 dans un milieu montagnard et forestier, déjà localement aéré par l’humain mais où les grands habitats restaient rares. Les statues-menhirs étaient érigées, sans liaison directe avec des habitats, en des points remarquables du paysage : cols, interfluves, clairières, sources, gués. Elles étaient donc placées sur des territoires qui étaient parcourus (voies de passage tels que chemins de transhumance, vallées, etc.) et étaient destinées à occuper l’espace en tant que repères, bornes voire limites. Elles assurent une protection, une défense symbolique exacerbée par le rôle emblématique de l’objet (poignard ?) qui devient alors essentiel, comme si cette protection devait être exercée par un personnage de haut rang et qui en affiche le signe.
Il s’agit de dalles peu épaisses, d’une hauteur moyenne de 1,50 m, qui figurent des personnages, dont les traits sous les yeux sont peut-être les traces de scarifications, de tatouages ou de peintures. Les statues féminines se reconnaissent à leurs seins, à leur longue chevelure et à leur collier. Les statues masculines portent un arc, une hache. Alors qu’il existe des statues-menhirs masculines qui ont été féminisées par adjonction de nouveaux attributs et disparition d’autres, l’inverse n’existe pas.
Le groupe languedocien s’étale de l’est de l’Hérault au Gard et à l’Ardèche, en majorité dans la garrigue, à faible altitude. La représentation humaine se limite au buste et parfois seulement au visage, quand ce n’est pas simplement au T que forme la ligne des sourcils avec celle du nez. Certaines statuettes sont côtelées.
Le groupe provençal compte à peine une quarantaine d’éléments, presque exclusivement dans les plaines intérieures de la Provence occidentale.
Dans les trois groupes, la plupart des stèles ont été trouvées enfouies dans le sol, associées avec des habitats et des milieux sépulcraux qui ont disparu. Seule la stèle de Montaïon (Gard) faisait partie d’un ensemble constitué d’un tas de pierres, d’une autre stèle sans décor et de trois petites dalles dressées : il s’agissait d’un lieu de culte, rassemblant plusieurs groupes de la région.
Il ne s’agit donc pas de petites communautés isolées, même si des territoires sans mégalithes les séparent. Les monuments ne se ressemblent pas tous mais montrent un air de famille et prouvent qu’il s’agit d’un ensemble homogène avec une multitude de variétés micro-régionales.
Pendant la durée du mégalithisme en Méditerranée, les hypogées seront toujours présents et parfois cohabiteront, sans que l’on sache si le choix de la sépulture provenait du social, du religieux, de collectivités différentes. Certains restes de défunts auraient même pu passer de l’un à l’autre (enterrement secondaire).

La Méditerranée est toujours considérée comme une voie privilégiée d’expansion de la connaissance, alors que les régions du Nord était très innovantes et connaissaient les mouvements des corps célestes et maniaient des concepts scientifiques de manière très sophistiquée. Les barbares n’avaient pas besoin de l’apport d’un Peuple autre.
Les tribus du Nord de l’Europe maintenaient des contacts entre elles et commencèrent à accumuler des richesses et à les exploiter.
De la Pologne à la France de l’Ouest en passant par l’Allemagne, le Danemark et le sud de l’Angleterre, l’Europe du Nord est couverte de longs tumulus plus ou moins trapézoïdaux, à l’image des maisons danubiennes. S’ils témoignent d’un gigantisme funéraire, beaucoup de ces tumulus ne sont pas mégalithiques dans la mesure où ils sont souvent construits en terre et qu’ils ne recouvrent qu’une tombe en fosse contenant un seul corps. Ils ne dateraient que de la fin du -Vè millénaire au Danemark et en Pologne, et seulement du -IVè millénaire en Angleterre.
Même si il y a pu avoir différents foyers primaires, tous plus ou moins influencés par la vague danubienne ou la circulation des idées (en même temps que les biens) provenant de l’ouest français, des idées communes commencent à se faire jour entre les régions et ces différents peuples (mélangés au substrat local des anciens mésolithiques). Les relations entre les différentes régions et les époques laissent entrevoir une communauté de pensée, non seulement armoricaine mais du monde atlantique européen (Communauté Européenne des Mégalithes).
Que ce soit à travers les Pyrénées et le long de la côte méditerranéenne, par monts et par vaux ou sur les flots, sans cesse des idées circulèrent et se propagèrent : dans de petits villages, un humain eut l’idée d’un nouveau monument, une petite variante ou un changement radical. Beaucoup de nouveaux concepts n’eurent pas de succès, certains feront date et des milliers de kilomètres.
Le mégalithisme est avant tout la diffusion d’une idée témoignant de systèmes sociaux très structurés.

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