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21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:18

Peu avant la chute du communisme, le capitalisme remontre ses caprices perturbateurs

Télécharger le fichier : 03 - Les crépuscules des dogmes


À la fin de 1979, le nouveau gouverneur de la banque centrale américaine, Paul Volcker, décide d'une violente remontée des taux d'intérêt pour combattre (avec succès) l'inflation. Le remède est sévère : pour une inflation moyenne de 13.5% en taux annuel en 1980, les taux d'intérêt à court terme montent jusqu'à 19%. Les taux d'intérêt réels atteignent des sommets sans précédent et, au prix d'une sévère récession, l'inflation disparaît : en 1983, elle n'est plus qu'à 3.2%. Ces taux d'intérêt réels provoquent un afflux de capitaux aux États-Unis, et le dollar s'apprécie pendant cinq ans, jusqu'à revenir, en mars 1985, au niveau qu'il avait lorsqu'il était, avant 1971, encore convertible en or. Compte tenu des déficits américains, cela est manifestement exagéré : les pouvoirs publics ne peuvent plus s'abstenir de réagir.

À l'Hôtel Plaza de New York, le 22 septembre 1985, les pays dits du G7 (moins le Canada et l'Italie) s'entendent publiquement pour intervenir sur le marché des changes et organiser un repli du dollar. 10 milliards de dollars sont ainsi dépensés, avec un effet immédiat et spectaculaire. En à peine quinze mois, le dollar efface tous ses gains par rapport au Deutschemark et, à la fin de 1986, il se retrouve à son plus bas niveau historique, celui de 1979.
Désireux de stopper le mécanisme qu'ils ont mis en route mais dont la maîtrise maintenant leur échappe, les pays du G7 (moins l'Italie), signent alors à Paris le 22 février 1987 les Accords du Louvre, destinés cette fois-ci à mettre fin à la baisse du dollar.
Seulement, l'économie américaine, dopée par cette dépréciation de près de 50% de sa devise, est en plein boom, les marchés d'actions s'envolent et ... les tensions inflationnistes deviennent inévitables, ce dont les gestionnaires de fonds sur le marché obligataire américain se préoccupent de plus en plus, car ces tensions entraîneront certainement la remontée des taux à court terme par la banque centrale américaine, la Fed.

Au printemps 1987, les marchés obligataires du monde entier commencent à vivre les yeux rivés sur le déficit commercial américain. Chaque publication de données statistiques montrant un accroissement du déficit, ce qui accroît la pression à terme sur le dollar, donne lieu à une plongée des cours des emprunts d'état, c'est-à-dire une remontée de leurs taux.
Si les gestionnaires obligataires sont un peu en avance sur le calendrier, ils n'ont absolument pas tort dans leur raisonnement, car le nouveau gouverneur de la Fed, Alan Greenspan, nommé le 11 août 1987, va effectivement, l'année suivante, remonter violemment les taux à court terme : de 6,50% à l'été 1988, ils passeront à 10,50% au printemps 1989.
Les positions que les gestionnaires obligataires ont constituées, depuis 1984-85, à la baisse des taux d'intérêt sont néanmoins tellement importantes qu'ils doivent réduire celles-ci sans attendre, et ce d'autant plus que les taux remontent en annulant une partie grandissante des gains déjà engrangés. Le mouvement s'accélère pendant l'été puis, au cours du mois d'octobre, il s'emballe carrément et les marchés à terme sur taux d'intérêt deviennent complètement erratiques, étant plusieurs fois limit down puis limit up. Souvent, sur les marchés financiers, un système destiné à diminuer le risque contribue en fait à l'augmenter quand trop de gens l'utilisent. La portfolio insurance, grâce à son adoption massive, s'est ainsi transformée en machine infernale (il s'agissait d'adjoindre à un investissement en actions un put, c'est-à-dire une option de vente, sur les mêmes actions : le rendement sera, compte tenu du coût de la prime du put, moins important en cas de hausse ou de stagnation des marchés d'actions, mais en cas de baisse du marché, les effets de celle-ci seront stoppés net au niveau du prix d'exercice du put).

Les marchés d'actions avaient dans un premier temps accueilli avec plaisir la hausse des taux d'intérêt à long terme, qui abondait dans leur sens et les confortait dans leur optimisme. En effet, cela indiquait que le marché obligataire partageait leur vision d'une économie en croissance.
Néanmoins, à partir d'un certain niveau, les taux d'intérêt deviennent, à un horizon de plus en plus rapproché, un frein à l'investissement et à la croissance économique et, surtout, sont immédiatement incompatibles avec les niveaux de valorisation des actions. Pourquoi détenir des actions, actif risqué, alors que les emprunts d'état qui, eux ne présentent aucun risque en capital, ont un rendement supérieur ? C'est un peu comme si le marché obligataire, tel un personnage de dessin animé, avait brusquement retiré le sol sur lequel se tenait le marché des actions.

Le vendredi 16 octobre le Dow Jones perd plus de 4% dans la journée et « casse » un support technique important. À la réouverture de la bourse le lundi, après le week-end, l'annonce d'un déficit commercial important des États-Unis et le relèvement des taux directeurs de la banque centrale allemande, la Bundesbank, causent un mouvement de panique.
C'est le 19 octobre que le krach, devenu inévitable, arrive sur les marchés d'actions, très agités depuis la mi-août : l'indice Dow Jones de la Bourse de New York, sous la pression de la remontée des taux, perdit 22.6%, la plus importante baisse jamais enregistrée en un jour sur un marché d'actions. Ce mouvement se produit dans un volume tout à fait significatif : en 2 jours, le 19 et le 20 octobre, 600 millions d'actions auront été échangées (ce qui représente plus de 3 fois l'activité du mois de septembre de la même année). C'est le lundi noir, en référence au jeudi noir, du 24 octobre 1929, première journée du long krach de 1929 de la bourse de New York, qui fit entrer les États-Unis dans la Grande dépression.
Cette chute est certes américaine à l'origine, mais mondiale dans ses effets.
Contrairement à 1929, ce krach n'a pas été suivi d'une crise économique, car les taux à long terme s'effondreront dès le lendemain et les marchés d'actions regagneront progressivement le terrain perdu. Les Banques Centrales ont réagi à l'inverse de 1929. Menées par la Réserve fédérale des États-Unis, ou Fed, elles ont assuré publiquement, avec force, qu'elles effectueraient le refinancement d'urgence des banques et maisons de titres qui en feraient la demande, et ainsi écarté le risque systémique qui menaçait l'ensemble des marchés financiers.

Parmi les conséquences de ce krach, on notera la mise en place de coupe-circuits, à la demande du Congrès américain, effectifs dès 1988, qui permettent de bloquer toute négociation sur des titres qui ont soit trop augmenté soit trop baissé. Ainsi, dans l'esprit des instigateurs de ces coupe-circuits, les crises de panique ou de frénésies boursières peuvent être mieux contenues. L'opinion des professionnels des marchés financiers est, elle, généralement radicalement opposée : toute interruption du marché ne sert qu'à augmenter l'inquiétude et donc la volatilité.
Le 19 octobre 1987 a démontré aux ministres des finances du G7 qu'il était dangereux de vouloir bloquer un mouvement du dollar. Celui-ci, resté quasi immobile depuis février et les accords du Louvre, retrouve sa liberté à l'occasion du krach et de l'ajout de liquidités effectué par la Fed pour y remédier.
Le 19 octobre 1987 montre de façon exemplaire l'interdépendance des trois principaux marchés financiers (changes, taux d'intérêt et actions) et comment un déséquilibre né sur l'un peut se propager aux autres.
Pendant dix ans, il va continuer, en tendance, à se déprécier, contrairement aux accords signés solennellement le 22 février 1987, montrant en fait au grand jour la faiblesse des gouvernements face aux marchés.

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21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:17

Les crises pétrolières, avertissements à l'économie mondiale

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Le premier choc pétrolier s'est produit en 1973. L’Arabie saoudite réalise alors 21 % des exportations mondiales de brut. Le roi Fayçal, pourtant ami des Américains, déplore leur soutien inconditionnel à Israël qui met en danger les régimes arabes modérés, entre autre celui de Sadate en Egypte. Lors de la guerre du Kippour, Richard Nixon approvisionne en armement l’état hébreu réduit à la défensive, face à l’attaque égypto-syrienne ravitaillée par les Soviétiques. En réponse, les pays du Golfe augmentent unilatéralement, sans l’accord des compagnies, de 70 % le prix affiché du baril de brut.

Le 17 octobre 1973, les représentants des pays arabes pétroliers (OPAEP), réunit à Koweït, mais pas l’Iran, décident une réduction mensuelle de 5% de la production pétrolière jusqu’à évacuation des territoires occupés et reconnaissance des droits des Palestiniens. Le 20 octobre, Fayçal décide un embargo total sur les livraisons destinées aux États-Unis, puis aux Pays-Bas. Le prix du baril sur le marché libre passe de 3$ à 18$ en quelques semaines. Fin décembre, les pays de l’OPEP réunifient le prix du baril à 11,65$. Entre le mois d'octobre 1973 et le mois de janvier 1974, le prix du baril du brut de référence qu'est l'Arabe léger, est quadruplé, passant de 2,32 USD à 9,00 USD. Dans ce prix,
l'« état producteur » prélève, en 1973, 2,09 USD/baril et 8,7 USD/baril en janvier 1974 soit plus de 4 fois plus.
Leurs revendications portent sur l'augmentation spectaculaire du prix du brut et plus précisément la quote-part de ce prix revenant aux « états producteurs », le contrôle absolu des niveaux de la production afin de maintenir un prix « artificiellement » élevé du brut, la participation croissante, de la part de ces pays, aux opérations de production entraînant la disparition progressive du brut revenant aux sociétés concessionnaires (dit « brut de concession ») au profit du brut qui revient à l'« état hôte » (dit « brut de participation »)

La pénurie suscite une sorte de panique ; les prix poursuivent leur ascension vertigineuse : ils quadruplent à la suite des augmentations d’octobre et de décembre. Les pays consommateurs réagissent d’une manière désordonnée, cherchant à tirer leur épingle du jeu. L’Agence internationale de l'énergie (AIE), créée à cette occasion, n’est pas en mesure d’établir un certain ordre et ce sont les grandes compagnies elles-mêmes qui sont chargées de répartir le rationnement d’une manière égale en jouant sur les sources d’approvisionnement arabes et non arabes.

Certains pays arabes souhaitent une nouvelle réduction de la production pour maintenir les prix à la hausse. Mais les États-Unis refusent cette perspective. Ils tentent de constituer un cartel international de consommateurs face à l’OPEP mais échouent en raison de l’opposition de la France. Pour s’opposer à toute diminution de la production, les États-Unis sont prêts à intervenir militairement dans la péninsule arabique pour prendre le contrôle des principaux champs pétrolifères. A défaut d’une intervention, ils sont disposés à faire de l’Iran le gendarme du Golfe persique.
Après le VIe sommet arabe d’Alger (26-28 novembre 1973), les États-Unis doivent infléchir leur politique jugée trop favorable à Israël, tout comme l’Europe occidentale et le Japon. Le 18 mars 1974, Sadate obtient la levée de l’embargo mais les effets de la crise se feront sentir jusqu'en 1978.

A peine cette crise passée, qu’une nouvelle voit le jour. Le 8 septembre 1978 ont lieu à Téhéran des Emeutes qui sont violemment réprimées. C'est le début de la période active de la révolution iranienne, qui s'achèvera par la fuite du Shah le 16 janvier 1979, et c'est donc aussi le début du deuxième choc pétrolier.
Parallèlement, le 22 septembre 1980 commence la guerre Iran-Irak. Le prix du baril de pétrole atteint 39 dollars soit, en tenant compte de l'inflation, l'équivalent de 92,50 dollars de septembre 2005.

À cette époque, l'arrêt des exportations iraniennes provoque presque instantanément l'annonce de nouvelles hausses de prix officiels, tout d'abord modérées. Avec tous ces bouleversements, les circuits de commercialisation du pétrole sont complètement désorganisés à l'échelle mondiale.
Une psychose s'empare des pays consommateurs du monde entier et chacun tente à « tout prix » de reconstituer ses stocks. Certains gouvernements contingentent les consommations et d'autres, comme les États-Unis, allouent des subventions aux importations tandis que les « traders » profitent de la situation pour jouer la hausse sur les marchés « spot » (données de marché avec pour date de valeur l'instant présent), ceci malgré l'augmentation de la production saoudienne et la reprise partielle des exportations de bruts iraniens.

Devant cet affolement des prix « spot » sur tous les marchés du monde entier, les prix «officiels» s'emballent à leur tour. C'est devenu une spirale ascendante de hausses de prix sans fin. Les hausses des « prix spot » qui, en principe sont « réversibles » entraînent des hausses qui sont « irréversibles » celles-là, des «prix officiels», à partir desquels se développent de nouvelles hausses de « prix spot » et ainsi de suite.
Dans ce contexte, l'échelle de prix n'a plus aucun sens économique et n'a donc aucun rapport avec celle des valorisations véritables basée sur la qualité. Il en résulte que les résultats des sociétés de raffinage dépendent largement de leurs sources d'approvisionnement.
Devant cette cherté, les pays consommateurs cherchent tout d'abord des économies d'énergie et ensuite d'autres sources d'énergie, ce qui entraîne un ralentissement très marqué de la consommation de l'or noir. Ce ralentissement de la consommation de la part des pays industrialisés à partir de 1980 devait fatalement entraîner un retournement de la conjoncture pétrolière, qui est devenue très nette à partir du printemps 1981. Ces nouveaux différentiels de prix mettaient définitivement un terme à la distorsion considérable et erratique imposée par les pays intransigeants et gourmands. C'est ainsi que se terminent les avantages de certaines sources d'approvisionnements aux détriments d'autres sources.

Avec du recul, on voit que cette crise pétrolière a des conséquences considérables, non seulement pour les pays industrialisés, mais aussi pour les pays en voie de développement qui n'ont pas de ressources énergétiques propres. On constate pour les pays industrialisés un renchérissement du coût de l'énergie qui les oblige à investir prématurément dans certaines énergies de substitution, une mise en veilleuse des investissements hautement rentables dans d'autres branches de l'industrie, une politique plus ou moins déflationniste et protectionniste, chacun pour son compte, afin de limiter et contrebalancer le déséquilibre de leurs balances de paiements. Après la crise de 1973 mettant fin aux Trente Glorieuses, celle-ci lance les pays industrialisés dans une crise économique durable. Pour les pays en voie de développement, aux handicaps naturels qui sont déjà très difficiles à franchir, s'ajoute l'absence de ressource énergétique bon marché.
Tous ces faits entraînent une « désoptimisation globale » de l'économie au niveau mondial pour de longues années et la freinent bien au-delà de ce qu'aurait, en toute hypothèse, exigé une gestion prévoyante des ressources énergétiques de la planète.

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21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:16

Viva L'Imagination au Pouvoir (slogan de mai 68, acronyme des montres LIP)

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En 1971, Fred Lip est débarqué par le conseil d’administration. Il est remplacé par Jacques Saint-Esprit. En 1973, LIP fabrique les premières montres à quartz françaises. Mais les difficultés s'accentuent : la concurrence américaine et japonaise met déjà l'entreprise en péril. Le 17 avril 1973, Jacques Saint-Esprit démissionne, Lip dépose le bilan.
Au départ, en avril 1973, quand Lip annonce aux quelque 1 300 salariés que des licenciements vont intervenir dans l’entreprise d’horlogerie, le syndicaliste ouvrier Charles Piaget se montre hostile à la Grève. Il préfère que ses camarades freinent le rythme des machines et celui des mains ; mais « ils avaient tellement les cadences dans la peau que c’était pas possible de ralentir ». Ils arrêtèrent de travailler dix minutes par heure. Ainsi commença la longue aventure des « Lip » qui, comme souvent dans l’histoire des mouvements ouvriers, partit de revendications très « raisonnables » (ne pas perdre son travail à une époque où le chômage reste cependant modeste) et, chemin faisant, découvre que (presque) tout est possible. En mai 68, les étudiants des Beaux-Arts n’ont-ils pas imprimé des affiches où on lit : « Ton patron a besoin de toi, tu n’as pas besoin de lui » ? Justement, mai 1968, c’est hier en avril 1973. Lip, ce sera un peu cette histoire qui recommence, mais sur son versant ouvrier et Autogestionnaire.

Dans les semaines qui suivent, l'usine Lip devient alors le théâtre d'une Grève qui va connaître une audience nationale et européenne. C'est le point de départ d'un conflit emblématique de l'après 68, qui va durer plusieurs années.
Courant mai 1973, un comité d'action (CA), hérité du mouvement de Mai 68, se constitue.
Le 12 juin, lors d'un comité d’entreprise extraordinaire, des ouvriers ouvrent la serviette de l'un des administrateurs, et découvrent les décisions de restructuration et de licenciements qu'on leur cachait. « 480 à larguer : la phrase a choqué. On n’était pas encore à une période où on larguait les hommes comme des bêtes. » Les administrateurs de l’entreprise sont séquestrés : on entend les monnayer pour des renseignements plus précis sur le sort de l’entreprise en difficulté. L'usine de Palente est occupée sur le champ. Dans le quartier de Palente, à Besançon, les cars de CRS encerclent l’usine. Puis c’est l’assaut, les portes défoncées : « Ça nous a choqués, nous qui avions été si attentifs au cours des Grèves précédentes à ne pas rayer un mur. » Les administrateurs sont libérés. Alors, parmi les ouvriers, l’un d’eux dit : et si on prenait les montres ? Soit, mais qu’en faire. Et est-ce un vol ? un péché ? (la tradition chrétienne imprègne la région). Plutôt maoïste, un ouvrier dominicain absout d’avance les « paroissiens de Palente ». Des voitures sont chargées de montres et partent « les planquer ». Mais les ouvriers ont garde d’oublier de s’emparer des fichiers et des plans, car ceux-ci ne doivent pas tomber entre les mains des concurrents de la marque horlogère.
Que faire de toutes ces montres ? On décide de les vendre. La vente est un énorme succès, y compris sur les plages. En six semaines, le chiffre d’affaires ainsi réalisé correspond à 50 % du total d’une année ordinaire. « Le plus grand moment d’exaltation, se rappelle une ouvrière, ça a été notre paie sauvage. On a touché du doigt le fait que c’était possible. »

Le 15 juin, une manifestation rassemble 12.000 personnes dans les rues de Besançon.
Le 18 juin, une assemblée générale décide la remise en route de la production, sous contrôle des travailleurs, pour assurer « un salaire de survie ».
La lutte des Lip est alors popularisée avec le slogan : C'est possible : on fabrique, on vend, on se paie (c’est la base même de l’Autogestion).
L’intersyndicale CGT-CFDT demande à la revue Les Cahiers de Mai de les aider à faire un journal de Grève : « Lip-Unité », qui participera à la médiatisation du mouvement. « Plus le vent soufflera fort, mieux ça vaudra », estime M. Piaget, délégué exemplaire d’une CFDT alors très militante et pleine d’imagination. « La réussite, résume M. Piaget, qui jamais ne succomba aux sirènes du pouvoir, c’est de ne plus avoir besoin des leaders. Leurs voix ne compte que pour un ».

Le 2 Août, le Ministre du Développement industriel, Jean Charbonnel, nomme un médiateur : Henri Giraud. Le 11 août, début des négociations entre les syndicats, le Comité d'action et Henri Giraud. Le pouvoir fait évacuer l’usine, propose un nouveau plan, avec à la clé 159 licenciements. La majorité des ouvriers le refuse. Le 15 août, les gardes mobiles investissent l'usine (ils y resteront jusqu'en février 1974) et chassent les ouvriers. A l'annonce de cette nouvelle, de nombreuses entreprises de Besançon et de la région (d’origine de Proudhon, grand manitou de l’Anarchisme) se mettent en Grève et les ouvriers viennent en découdre avec les forces de l’ordre. Des syndicalistes s'interposent pour empêcher l'affrontement. Ceci n'empêchera pas des arrestations et des condamnations lors des manifestations qui se dérouleront les jours suivants.
Le 29 septembre, une grande marche nationale sur Besançon est organisée. 100.000 personnes manifestent sous une pluie battante.

Entre la CFDT et la CGT, les tensions s'amplifient. Le 15 octobre, le Premier Ministre Pierre Messmer, annonce : « Lip, c'est fini ! » C'est loin d'être le cas.
En coulisse, quelques chefs d'entreprises « modernistes » du CNPF (patronat français : Antoine Riboud, Renaud Gillet et José Bidegain) s'activent pour trouver une solution. Et c'est finalement Claude Neuschwander, alors numéro deux du groupe Publicis et membre du PSU (Parti socialiste unifié), qui accepte de prendre les rênes de Lip.
Le 29 janvier 1974, la délégation de Lip signe les accords de Dôle. La « Compagnie européenne d’horlogerie », dirigée par Neuschwander reprend alors les activités horlogerie de Lip. 850 ouvriers doivent être réembauchés. C'est la fin de la Grève.

Au cours des 2 années qui suivront, la nouvelle équipe de direction doit faire face à des difficultés imprévues : des fournisseurs n'honorent pas les commandes passées (notamment l’état, ayant pris peur qu’une telle bravade démontrant que l’Autogestion fonctionne ne fasse tâche d’huile auprès d’autres entreprises), Renault (entreprise nationalisée) retire ses commandes, le tribunal de commerce demande à LIP d’honorer 6 millions de dettes de l’ancienne entreprise auprès des fournisseurs (contrairement à ce que stipulaient les accords de Dôle), le ministère de l’industrie supprime un versement promis : le robinet à capitaux se tarit d’un coup.
Tout s’explique quand on sait qu’en mai 1974, Giscard d’Estaing a été élu à l’Elysée. Pour lui et pour son premier ministre Jacques Chirac, c’est surtout le second point qui pose problème, ce bras de fer remporté par les syndicats contre le chômage alors que les plans de licenciement essaiment un peu partout en France. Ministre de l’industrie en 1973, Jean Charbonnel confie que Giscard d’Estaing estimait, en substance :
« Il faut les punir. Qu’ils soient chômeurs et qu’ils le restent. Ils vont véroler tout le corps social ». En somme, le patronat et le gouvernement Chirac auraient, délibérément, « assassiné Lip ».
Claude Neuschwander démissionne le 8 février 1976 et la Compagnie européenne d’horlogerie dépose le bilan en avril 1976. Neuschwander en tirera plus tard la leçon que jusqu’à Lip, le capitalisme était dominé par l’entreprise. Après cela, la finance l’emporta.

La mobilisation reprend. Le 5 mai, les Lip entament une nouvelle occupation de l'usine et relancent la production de montre. Libération titre « Lip, c’est reparti ! ».
Face à l’absence de repreneurs, Lip est définitivement liquidée le 12 septembre 1977. Le 28 novembre 1977, après de longs débats, les Lip créent des Coopératives : Les Industries de Palente, des initiales qui sonnent toujours « LIP ».
En 1984, la marque est rachetée par Kiplé. Mais le secteur se porte décidément mal. Six ans plus tard, Kiplé est en liquidation.

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21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:15

Arrêtez de prendre les jeunes pour des cons, ils vont faire la Révolution

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Tout commence avec la Génération perdue (Lost Generation), un courant littéraire américain. Ce terme a été créé par Gertrude Stein pour décrire un groupe d'auteurs américains expatriés à Paris durant l'entre-deux-guerres. Dans Paris est une fête (titre original : A Moveable Feast), Ernest Hemingway dévoile sous la forme d'une anecdote que le nom de « génération perdue » n'a aucune connotation tragique, au contraire de ce qui est souvent admis, même si tous ont vu et raconté la perte de transcendance d'une Amérique bouleversée par les mutations sociales et morales.

Par la suite, de retour de la guerre (pour certains), un nouveau courant littéraire se créé, blasé par la vacuité du pseudo rêve américain (tu as posé ton arme, maintenant reprend une vie pépère). Le terme de Beat Generation fut employé pour la première fois en 1948 par Jack Kerouac pour décrire son cercle d'amis au romancier John Clellon Holmes (qui publiera plus tard le premier roman sur la Beat Generation, intitulé Go, en 1952, en même temps qu'un manifeste dans le New York Times : « This is the Beat Generation »). L'adjectif Beat (proposé par Herbert Huncke) avait initialement le sens de « fatigué », « ramolli », mais Kerouac y ajouta la connotation paradoxale de upbeat et beatific.
Qualifier ce petit cercle d'aspirants écrivains, artistes, arnaqueurs et toxicomanes en tout genre de « génération » fut une façon de revendiquer leur importance, leur représentativité, et surtout le début d'un nouveau mouvement (sur les traces de la Génération perdue). C'était le genre de bravade qui n'aurait pu être qu'illusions de grandeur, mais l'histoire montre que la Beat Generation se permit d'être un véritable mouvement littéraire, social et culturel. Le nom précéda l'essence, renforçant la cristallisation des idées autour du concept.
Les membres de la Beat Generation furent des nouveaux bohémiens qui s'engagèrent dans une créativité vigoureuse et Libertaire. Les écrivains Beat produisirent un corpus d'œuvres dominées par la spontanéité, un quasi-automatisme dans l'écriture, pour provoquer une prosodie Libre et rythmée. Les œuvres majeures de ces auteurs fondateurs sont Sur la route de Kerouac, Howl de Ginsberg et Le Festin nu de Burroughs.
Le mot beatnik apparaît pour la première fois le 2 avril 1958 sous la plume de Herb Caen dans le journal San Francisco Chronicle. Le terme, forgé à partir du satellite russe Sputnik, était initialement péjoratif en cherchant à montrer que les Beats étaient une communauté de communistes illuminés. Le terme resta et devint l'emblème d'une génération de jeunes gens chevelus et débraillés. Les Beatniks rejetaient les tabous des squares (les personnes rigides qui ne profitent pas de la vie). Ils rejetaient la société organisée et corrompue et les valeurs traditionnelles; ils voulaient vivre simplement, à fond. Ils se Révoltaient contre le matérialisme, l'hypocrisie, l'uniformité, la superficialité. Ils voulaient créer une société de sentiments simples, sans préjugés. Ils étaient plutôt intellectuels, individualistes et aventuriers. Ils venaient plutôt des couches défavorisées du Peuple et militaient contre la pauvreté et la misère.

Le mouvement hippie s'enracine ainsi dans une tradition américaine qui prend naissance avec le courant transcendantaliste (Thoreau, Emerson) et la poésie de Walt Whitman, que vont remettre au goût du jour les individualités solaires du groupe Beat (Jack Kerouac, Allen Ginsberg, William S. Burroughs, Neal Cassady, Gary Snyder, Philip Whalen, Gregory Corso, Lawrence Ferlinghetti…). S'ils ne forment pas à proprement parler une école tant leur personnalité et leur œuvre diffèrent, les Beats sont l'expression première de la rupture avec la société de masse. Une vie « à la cool » faite de sexe, de musique et de route. Une évasion hors de l'Amérique post-nucléaire (après 1945) et consommatrice bien-pensante, principalement sous l'influence du Jazz et du mouvement surréaliste dont les membres ont trouvé refuge à New York pendant la guerre. Élève d'Alan Watts, introducteur de la pensée orientale à San Francisco, Gary Snyder, rejoint par Kerouac puis plus tard par Ginsberg, vont populariser la pratique de la méditation, et plus généralement du Tao et du bouddhisme zen.
Reprenant ce flambeau culturel, principalement sous ces aspects si fortement dionysiaques, les hippies naissent du baby-boom (en 1965, 50% de la population américaine est âgée de moins de 25 ans), et de la découverte en 1943 dans le laboratoire suisse Sandoz d'une substance qui va rester légale jusqu'en 1967 : le LSD. L'esthétique psychédélique est directement liée aux visions provoquées par l'acide (autre nom du LSD).

Dans le même registre que leurs prédécesseurs, les hippies (terme péjoratif inventé par les Beatniks pour se moquer de ces enfants de bourgeois, qui avaient honte de l’être, et se soignaient en profitant de la vie, par exemple en usant de drogues diverses ou en recherchant la spiritualité) avaient pour but un style de vie marginal, Communautaire ou nomade, renonçant au nationalisme corporatiste. Ceux-ci s'étaient opposés à la Guerre du Viêt Nam, avaient pour certains embrassé des aspects du bouddhisme, de l'hindouisme, et/ou de la culture religieuse américaine indigène, et étaient en désaccord avec les valeurs occidentales traditionnelles de la bourgeoisie. Ils virent dans l'autorité gouvernementale, le paternalisme et les mœurs qu'il prescrivait, l'industrie de corporation et les aspects sociaux traditionnels, autant d'éléments d'un establishment unifié auquel ils ne reconnaissaient aucune légitimité authentique.
Le mouvement hippie, bien que peu structuré, portait en lui les germes d'un renouvellement inventif de la culture et du mode de vie des années d'après-guerre, qui, par la réussite même de ses buts matérialistes arrivait à un essoufflement particulièrement perceptible par la jeunesse. Dans différents domaines des idées nouvelles perçaient : l'Autogestion, l'écologie, le rejet des religions traditionnelles.
Il faut noter que, durant les années soixante, en France, la majorité des jeunes étaient des yé-yé, c'est-à-dire qu'ils suivaient une certaine mode vestimentaire et musicale qui n’avait rien à voir avec les hippies. Par exemple, ils étaient fans de Sylvie Vartan, et pas de Janis Joplin. De même, ils n'arboraient pas de cheveux longs, mais plutôt des coupes courtes et originales. Bref, ils faisaient plutôt partie des jeunes « branchés », « dans le vent » (véritable origine du mot hippie, utilisé ensuite sous le vocable de hippe, synonyme de ce qui est tendance), alors que les hippies étaient contre le fait de suivre une mode.

En France, dès 1957, le mouvement situationniste avait jeté les bases revendicatives de Mai 68. Héritier de dada et des surréalistes, ce mouvement exigeait une remise en question violente de la culture et voulait combattre toutes les formes d’aliénation de la vie quotidienne (peu avant Mai 68, certains éditorialistes titraient que la « France s’ennuie »). Dépassant le cadre culturel, le mouvement considérait que le prolétariat devait s’organiser en conseils ouvriers. L’abolition du travail, du salariat, du capital et de la marchandise devait annoncer des temps nouveaux.
En France, le mouvement étudiant demandant une amélioration des conditions de vie des étudiants commence en novembre 1967. Ce mouvement rencontre peu d'écho. En 1968, le « mouvement du 22
mars », prenant le relais de la Contestation menée par de petits groupes tels les Anarchistes et les enragés de René Riesel, se fait connaître ce jour-là en occupant les locaux de l'université de Nanterre. L'une de ses principales revendications est le droit d'accès pour les garçons aux résidences universitaires des filles, en invoquant les mânes de Wilhelm Reich (1897-1957), un psychanalyste autrichien promoteur de la Libération sexuelle (la célèbre expression « Peace and Love », c'est à dire « Paix et Amour », signifie en d'autres termes : « Faites l'amour, pas la guerre! » ;elle devint l’emblème des hippies américains afin de choquer les puritains : finie la pudeur, bonjour le plaisir) !!!
L'affaire génère un climat de méfiance entre les étudiants et l'administration universitaire.
Une première grève classique de l'UNEF (Union nationale des étudiants de France) en novembre 1967 étant restée sans effet, différents groupuscules d'extrême-gauche au sein desquels apparaît un certain Daniel Cohn-Bendit entreprennent de harceler les professeurs et le doyen de la faculté de Nanterre. Ce jeune étudiant en sociologie (de parents français et allemand, de confession juive) devient le symbole de la remise en cause de l'autoritarisme.
Les causes de ce mouvement sont diverses selon les analystes, mais toutes tournent autour de l'idée qu'une grande rigidité cloisonnait les relations humaines et les mœurs dans toute la société.
Sur le plan sociologique, la dynamique de groupe s'est répandue pendant les années 1960 dans les formations des responsables de toutes les organisations et des entreprises. La mode est au débat. Mais les clivages sociaux sont encore extrêmement rigides. Le paternalisme autoritaire est omniprésent. On commence à ouvrir des lycées mixtes, mais beaucoup d'établissements scolaires sont encore réservés aux garçons ou aux filles (les filles ne sont pas autorisées à porter le pantalon). La France a autorisé l'usage de la pilule contraceptive dès 1967, mais elle est encore peu répandue et l'éducation n'a pas encore connu de réformes structurelles et le décalage est criant entre les aspirations d'une jeunesse et les cadres moraux qu'ils ressentent comme dépassés. Beaucoup de jeunes Français, prenant exemple sur leurs contemporains américains, méprisaient la plupart de leurs aînés, qu’ils fussent leurs parents (qui d’ailleurs n’appréciaient pas trop leurs goûts musicaux, leurs comportements ni leur look) ou certains politiciens, car ils n’étaient pas d’accord avec leurs idées capitalistes et traditionalistes. Les premiers à se Révolter faisaient en général partie de la classe bourgeoise (les fils d’ouvriers ne pensaient pas à cela). Leurs parents, qui avaient vécu la guerre, leurs donnaient tout (choses matérielles), sauf la Liberté. Les jeunes refusaient de devenir des adultes conformistes, autrement dit de « s’assagir » et de passer par certains rites, comme faire des études, travailler pour gagner un salaire, avoir une voiture, aller à l’armée, etc… Pour eux, tout cela faisait partie d’une société matérialiste qu’ils refusaient. Ils avaient envie d’être Indépendants, mais de manière alternative. Leur but était de remettre en cause toutes les valeurs sur lesquelles la société reposait depuis des décennies. Ils voulaient une société imaginative et plus Egalitaire. Leurs parents leur répétaient sans cesse les mêmes choses en croyant faire cela pour leur bien. En fait, c’était tout le contraire: à force d’obliger leurs enfants à être sages, raisonnables, modèles et à entrer dans le système, ceux-ci n’avaient qu’une seule envie, se Rebeller. Ils ne comprenaient pas l’acharnement de leurs aînés à vouloir toujours plus d’argent et de biens matériels. Eux, tous ce qu’ils demandaient, c’était profiter de leur jeunesse comme ils l’entendaient. Ce n’était pas forcément une preuve d’immaturité, mais plutôt une autre vision de la vie : « Cours camarade, ton vieux monde est derrière nous…».

Au plan économique, on arrive bientôt à l'apogée des « Trente Glorieuses », années de reconstructions après la seconde guerre mondiale. La société de consommation s'est installée sans qu'on prenne vraiment conscience de toutes ses implications et des déséquilibres mondiaux qui se développent.
Au plan politique, les Français viennent de découvrir le vote au suffrage universel pour élire le président de la république (1965) et les référendums pour que chacun donne son avis. La France vient de perdre ses colonies (défaite militaire en Indochine – futur Viêtnam – en 1954 après 8 ans d’un dur conflit, fin de la guerre d’Algérie en 1962 et perte de territoires en Afrique). Le climat international est accaparé par la guerre froide entre les tenants des modèles capitalistes et communistes (la troisième guerre mondiale, non officialisée mais bien réelle) et fait naître des idées anti-nucléaires. Ce contexte s'impose aux choix politiques dans tous les pays, carcan que les jeunes dénoncent face à leurs dirigeants, quel que soit leur système politique. On remarque notamment les comités Viêtnam, formés majoritairement de lycéens et étudiants dans les pays occidentaux, qui dénoncent « l'impérialisme américain » visible par la guerre du Viêtnam.
Le caractère international de ces mouvements relativise les causes purement françaises. Ainsi les gardes rouges de la Révolution culturelle chinoise, depuis 1965, ont rendu perceptible l'idée que les jeunes pouvaient avoir un pouvoir politique dans la société et remettre en cause l'autorité des adultes et des pouvoirs. En avril 1968 ce sont les incidents qui opposent les étudiants allemands et les autorités qui font l'actualité de l'époque.
Au plan religieux la France, encore très catholique, vient de suivre avec passion le Concile de Vatican II qui a profondément ébranlé le catholicisme et surtout les mouvements d'action catholique. En particulier les Scouts de France, représentant à l'époque une part non négligeable des jeunes chrétiens, ont modifié les rapports hiérarchiques dans leurs structures, remettant en cause à partir de 1964, un modèle de type militaire et introduisant la collégialité des décisions au sein des équipes.

La guerre américaine du Viêtnam (1964-1975) va devenir le catalyseur global du « mouvement » : les doux hippies (américains) vont trouver là matière à réflexion politique. Les yippies naissent alors, avec presque les mêmes idées que leurs prédécesseurs beatniks, mais de manière plus engagée politiquement. Ils voulaient continuer le combat contre la société et ses injustices. Ils étaient pour la plupart des jeunes de Gauche actifs, dressés contre la guerre au Viêtnam et le racisme. On ne les trouvait qu'aux Etats-Unis, à la fin des années soixante. Ils établirent un discours Contestataire structuré dont les conséquences auront des répercussions pour longtemps : Pacifisme (le slogan Flower Power – le pouvoir des fleurs – était le symbole de la non-violence, autant que de la défonce naturelle – même si ils tournaient plus au LSD qu’à l’ergot de seigle, son pendant bio), écologie, Internationalisme…
En France, le 22 mars 1968, suite à l'arrestation à Paris de six étudiants qui militaient contre la guerre du Viêtnam, 142 étudiants constituent un mouvement de soutien connu sous le nom de Mouvement du 22 mars. Les militants du mouvement occupent en soirée la salle du Conseil au sommet de la tour qui domine le campus de Nanterre. Ils commencent à parler politique et appellent à une journée de débats le 29 mars. En guise de riposte, le doyen ferme la faculté une première fois du 29 mars au 2 avril, mais sans réussir à empêcher l'organisation de plusieurs journées de débats politique parmi les étudiants.
Plusieurs étudiants, parmi lesquels Daniel Cohn-Bendit, sont traduits pour Agitation devant le Conseil de l'Université de Paris, dont la Commission des affaires contentieuses et disciplinaires doit siéger le
6 mai.

Le 1er mai, jour des travailleurs, une grande Manifestation de la Gauche de la république à Denfert-Rochereau signale l’état de Contestation estudiantine et sociale.
La rumeur court que les « fafs » (mouvement France aux français) vont attaquer Nanterre le 2 mai. Ils ont fait venir des renforts de province. Dès la nuit, avec l’aide des membres des Comités Viêtnam de base accourus en foule, la Faculté est mise en état d’autodéfense.
Tôt le matin, à la Sorbonne, Occident (mouvement fondé en avril 1964 par Pierre Sidos avec des étudiants, essentiellement parisiens, dont Patrick Devedjian – futur maire d'Antony et député des Hauts-de-Seine, conseiller politique et représentant de Nicolas Sarkozy –; Gérard Longuet – futur ministre de l'Industrie et président du Conseil régional de Lorraine –; Alain Madelin – futur ministre, député UDF, président de Démocratie libérale, puis député UMP –; William Abitbol – futur conseiller de Charles Pasqua –; Pierre-Philippe Pasqua – fils de Charles Pasqua, co-fondateur et vice-président du Service d’Action Civique, service de sécurité musclé à tendance paramilitaire du gaullisme, liée au Milieu et auteur de nombreux coups de main –; Claude
Goasguen – futur député de Paris) met le feu au bureau de la Fédération générale des étudiants en lettres, la FGEL. Les pompiers accourent sur les lieux dans les minutes qui suivent et maîtrisent le feu. Sur le mur on découvre un cercle barré d’une croix celtique, l’insigne d’Occident. Personne n’a vu ces incendiaires, dont le feu, vite étouffé dans ce local, va tout embraser. En signe de protestation, les Groupes d’études de lettres (FGEL) annoncent un meeting le lendemain vendredi 3 mai, dans la cour de la Sorbonne : « Nous ne laisserons pas les étudiants fascistes maîtres du Quartier latin. » Mais ils prennent aussi la défense de Cohn-Bendit : « Jamais les étudiants ne permettront que la répression policière s’abatte sur un des leurs par le biais d’un tribunal
universitaire ».

Dès le matin, la rumeur n’est plus mise en doute par personne (les preuves sont là, à la Sorbonne) et va déclencher la Révolte : le mouvement Occident, constitué de militants d’extrême droite et aidé pour l’occasion par d’anciens parachutistes, a fait savoir qu’il s’apprêtait, pour le lendemain, à attaquer Nanterre et à rétablir l'ordre. C’est le branle-bas de combat sur le campus : en prévision, on s’arme de gourdins, de boulons, on fabrique des cocktails Molotov et entasse des barres de fer. L’effectif du commando d’Occident, parachutistes compris, dépasse les 200 éléments.
Le meeting qu’Occident compte tenir n’est qu’un prétexte pour en découdre et l'avertissement est pris au sérieux. Les Pro-chinois de l’UJCml se préparent donc à recevoir dignement leurs visiteurs et transforment la faculté en camps retranché avec occupation « stratégique » des toits, lance-pierres, catapultes géantes pour projectiles géants (en l’occurrence des tables !), cocktails Molotov, caillasses, etc. Des guetteurs casqués ont pris place sur le toit munis des caisses de boulons et de cailloux. Des tranchées creusées sur le campus sont prévues pour enrayer la progression de l’adversaire et bloquer ses voitures. Des contacts ont même été pris avec des ouvriers qui travaillent dans un chantier voisin, pour que, si le besoin s’en faisait sentir, ils appuient les étudiants avec leurs bulldozers ! Les étudiants de l’université de Pékin servent de modèles : ils ont déjà eu recours à cette stratégie de défense qui prévoit de faire du campus un camp retranché. On se passe de main en main un tract d’Occident : « Nous montrerons demain que nous sommes capables de nous opposer à la terreur rouge et de rétablir l’ordre avec les moyens qui s’imposent ». Finalement, Occident ne viendra pas, mais la police si.
En fin de matinée, le doyen de Nanterre, M. Grappin, et le recteur Roche se rendent sur place pour constater la situation avec le directeur des enseignements supérieurs du ministère, M. Olmer. Ils sont inquiets. Grappin ne voit pas d’autre solution que de suspendre les cours, comme en mars. On est à quinze jours des examens, la faculté de Nanterre peut à la rigueur rester fermée jusque-là.
Un tract des « 22 mars » lance le mot d’ordre : « Hors de Nanterre les ratonneurs ! Les commandos fascistes seront exterminés ». Un communiqué de l’UNEF et du Mouvement du 22 mars appelle à une manifestation le 6 mai à 10 h à la Sorbonne pour s’opposer à la répression engagée contre certains étudiants.
Dans l’après-midi, 300 étudiants environ réquisitionnent le grand amphi de la faculté pour la projection de films sur la guerre du Viêt Nam et sur le Black Power. Devant la tournure prise par les évènements, le doyen Grappin, en accord avec le ministre Alain Pierrefitte et le recteur Roche, décide de suspendre les cours et les travaux pratiques à l’Université de Nanterre « jusqu’à nouvel ordre » à compter du lundi 6 mai à 9 heures. Le journal télévisé de 20 heures sur la première chaîne diffuse l’appel du doyen Grappin qui s’élève contre l’action de « petits groupes d’extrémistes ». Le départ pour l’Iran et l’Afghanistan du Premier ministre Georges Pompidou est également diffusé ce même soir.

Le soulèvement des étudiants de Nanterre gagne le quartier Latin à Paris. En accord avec plusieurs organisations d’extrême gauche (la JCR d’Alain Krivine, la FER de Stephane Berg), le Mouvement d’action universitaire, l’UNEF et le Mouvement du 22 mars s’associent au meeting dans la cour de la Sorbonne pour protester à la fois contre l’incendie des locaux de la FGEL par le groupe d’extrême droite « Occident » et contre la comparution de Daniel Cohn-Bendit et de ses camarades devant le conseil de discipline de l’Université le 6 mai.
Un trotskiste de la FER commence par invoquer la nécessaire alliance avec la classe ouvrière. Puis, un militant lit à haute voix l’éditorial de Georges Marchais dans L’Humanité : « Révolutionnaires [...] fils de grands bourgeois [...] [qui] rapidement mettront en veilleuse leur flamme Révolutionnaire pour aller diriger l’entreprise de papa et y exploiter les travailleurs » (avec quelques années d’avance, il avait pressenti la trahison idéologique des meneurs, qui allaient devenir ce qu’ils avaient rejeté).
Ensuite, Cohn-Bendit, harangue le public : « Que la Sorbonne devienne un nouveau Nanterre ! », lance-t-il. Tout ce beau monde attend, en outre, de pied ferme les nationalistes qui, après la fermeture de Nanterre, ont promis de leur faire rendre gorge.
Après la pause déjeuner, à nouveau, 300 étudiants se retrouvent dans la cour de la Sorbonne. Les orateurs s’y succèdent pour inviter à faire du lundi 6 mai, jour fixé pour la séance de la Commission, une grande journée de Protestation. Une heure se passe poussivement ; il faut que les services d’ordre de la Jeunesse communiste Révolutionnaire et de la FER occupent la scène en entonnant leurs hymnes guerriers et prolétariens pour que l’attention se maintienne. Des forces de police, sur requête du recteur soucieux d’assurer la « liberté des examens » quadrillent le quartier et se massent discrètement aux alentours de la Sorbonne. Tandis que la police s’apprête à pénétrer dans la Sorbonne, 45 enseignants de Nanterre se réunissent dans les locaux de leur faculté, désertée après la décision de suspendre les cours, afin de débattre du texte rappelant l’urgence d’une réforme universitaire, qu’Alain Touraine, Paul Ricoeur et Guy Michaud ont rendu public dans Le Monde du 2 mai. Soulignant que la perturbation des cours par l’extrême Gauche a été exagérée, ils estiment que l’Université et les universitaires sont, en partie, responsables de la vague de violence et d’Agitation.

Vers 15h, deux cents militants d’extrême droite du mouvement Occident, armés de matraques, menacent de pénétrer dans la Sorbonne. À leur tête, on reconnaît Alain Madelin et à ses côtés le jeune Alain Robert. Le groupe arrive de la faculté de droit de la rue d’Assas. Ce dernier a battu le rappel des troupes qui passées par l’Observatoire arpentent maintenant le boulevard Saint-Michel et se dirigent vers la Sorbonne aux cris de « Communistes assassins », « Occident vaincra », « Tuons tous les communistes » et « Occident au pouvoir ». Dans la cour de la Sorbonne, une estafette essoufflée apporte la nouvelle. Des observateurs vont et viennent, des sentinelles prennent place aux portes de la Sorbonne, le camp retranché à nouveau s’organise dans les fausses nouvelles, les bruits alarmistes, la confusion. Prochinois de l’UJCml et trotskistes de la JCR sortent les casques de leurs sacs de plastique, on arrache des pieds de chaise, on ramasse des pierres dans un couloir en travaux. Un petit état de siège bruyant et fébrile s’empare de la Sorbonne, où la plupart des étudiants sont en cours ou bien passent sereinement l’agrégation dans l’amphithéâtre tout proche.
Ces préparatifs stratégiques impressionnent le recteur Roche, qui craint la contagion nanterroise. Des responsables de l’UNEF, de la FER et de la JCR s’entretiennent avec le secrétaire général de l’Université, qui leur demande d’évacuer la Sorbonne. Les étudiants refusent. Roche commence alors par faire évacuer et fermer les amphithéâtres où l’on donne des cours, ce qui a pour effet de grossir la petite troupe qui transforme la cour en mini-camp retranché. Puis il appelle ses supérieurs. Tout d’abord, il discute avec le directeur de cabinet du ministre de l’Éducation nationale. Tous conviennent que les conditions d’une intervention policière sont réunies. Couvert par ses supérieurs, Roche appelle alors la préfecture (Jean Paoli, directeur de cabinet de Maurice Grimaud), laquelle, réticente, demande une réquisition écrite pour intervenir. Ensuite, à la demande du recteur Jean Roche qui craint des affrontements violents entre étudiants de Gauche et de droite, les forces de l’ordre bloquent les entrées et sorties de la Sorbonne. Sont visibles dans la cour environ 150 jeunes gens dont une vingtaine sont casqués et munis de barres en bois provenant de tables et de chaises qu'ils ont brisées auparavant. Le secrétaire général de la Sorbonne, Bourjac, est séquestré dans son bureau jusqu'à ce qu'il accorde les clés des amphithéâtres. Des voitures de service, qui se trouvent dans la cour, sont déplacées pour former une barricade devant la voûte d'entrée, et les Nanterrois, avec des pioches, commencent à dépaver la cour pour édifier des barricades.
Le groupe de militants d’Occident arrive rue des Écoles avant d’accélérer dans la foulée. Au même instant, un policier en civil revêtu d’un long manteau de cuir noir ordonne à ses policiers en tenue et casqués de charger le cortège, qui galope vers l’entrée de la Sorbonne et grimpe quelques marches avant de faire brusquement demi-tour. Ils s’éloignent, alors que les policiers qui les traquent ne semblent pas réellement chercher à les rattraper. Le commando d’extrême droite se désagrège et se disperse dans les rues avoisinantes.
A 15 h 35, le commissaire du Ve arrondissement reçoit une missive explosive de quatre lignes qui va entraîner les premiers affrontements du Quartier latin : « Le recteur de l'académie de Paris, président du conseil de l'université, soussigné, requiert les forces de police de rétablir l'ordre à l'intérieur de la Sorbonne en expulsant les perturbateurs. » L'inattendu suscite l'étonnement des plus radicaux : la police va pénétrer dans la Sorbonne, alors que les bâtiments universitaires lui sont interdits (les lieux d’enseignement sont dotés d’une extraterritorialité qui suspend les fonctions répressives de l’état : l’affrontement entre les étudiants et le gouvernement aura, pour une large part, objet de litige les limites de la souveraineté de l’état face à une problématique purement universitaire).
Les gardes mobiles bloquent les issues de la Sorbonne, la rue est évacuée. Une heure plus tard, le calme est revenu parmi les étudiants : il ne se passe rien. Un cri retentit : « Attention, ils arrivent ! » Le commandant Petit et ses hommes pénètrent en longue file dans la cour de la Sorbonne. Stupéfaits, les étudiants hésitent, discutent entre eux. Qu’ils se battent et ils prendront des coups sans espoir de s’échapper. Inutile et dangereux. Pendant ce temps, les quelques étudiants échappés par derrière cherchent des renforts dans le quartier Latin. L’afflux des forces de police, le bouclage de la rue de la Sorbonne et de la rue des Écoles ont attiré, en un clin d’œil, une petite foule. Ceux qui déambulent boulevard Saint-Michel, badauds ou militants arrivés en retard pour le meeting, s’arrêtent devant le spectacle. À 16 h 45, ils sont peut-être mille, mais, par un prompt renfort, ils seront plus de deux milles à 17 heures. Après quelques mots échangés avec le commissaire de police, les étudiants acceptent de sortir sans se défendre si la police les laisse filer. Les forces de l'ordre ne tiennent pas leur parole. Des gendarmes casqués et bâtons en mains font évacuer la Sorbonne. La routine policière veut que l’on contrôle l’identité des « Perturbateurs » désignés par le recteur. Ils sont trop nombreux pour qu’on puisse le faire sur place. Quelques 400 étudiants sont donc embarqués dans les cars qui attendent à l’extérieur.
Un premier convoi (trois cars) d'étudiants arrêtés quitte la Sorbonne sans difficulté. Par manque de « paniers à salade », l’embarquement durera plus de trois heures.
A 17h15 on compte trois mille personnes aux abords de la Sorbonne. Les incidents sérieux commencent à 17 h 15 place de la Sorbonne, lors du départ du second convoi. La place est dégagée à l’aide de grenades lacrymogènes. Des manifestants se regroupent boulevard Saint-Michel et appliquent une technique de harcèlement ponctuée de heurts sévères mais de courte durée envers les forces de l’ordre. Des cris s'élèvent, « Libérez nos camarades », « La Sorbonne aux étudiants », « Halte à la répression » et même « CRS SS » (« Compagnies de Répression Sanguinaire » crées en 1944 par le Régime de Vichy, formant un corps d'élite rompu aux techniques anti-Emeutes, pour mater les Rébellions face à la déroute nazie, et réorganisées en 1948 – après les Grèves de 1947 à la base du slogan ; en effectuant la surveillance et le blocage des manifestations, elles accomplissent la tâche du corps des gens d'armes, créé au Moyen Âge, à l'origine pour mater les Révoltes des pieds bleus – teinturiers dont elles récupèreront la couleur pour leurs uniformes) ; bientôt repris en chœur. La foule grandit, les cars de CRS ont du mal à se frayer un passage. Le préfet Grimaud est là en personne. La police reçoit l'ordre de « nettoyer » les abords. Pour dégager les deuxième et troisième cars de « détenus », secoués par la foule, et permettre le transbordement de certains d'entre eux, un pneu ayant été crevé par les manifestants, la police tire des grenades de gaz lacrymogène. Des manifestants, luttant contre l’asphyxie, brisent une grille d’arbre et descellent quelques pavés, les premiers. Cette fois tout commence de manière sérieuse. C'est ainsi que le conflit entre les étudiants et les autorités se déplace de la lointaine banlieue au cœur de la capitale.

A 17h30 sur le boulevard Saint-Michel, devant le lycée Saint-Louis, un premier pavé fuse. Il fracasse la vitre d'un car de CRS et fend le crâne du brigadier Christian Brunet qui s'écroule. La réponse est immédiate. Les policiers chargent, repoussent les manifestants en matraquant tout sur leur passage. Les rangs des Contestataires grossissent. Tout le monde goûte à la répression, les manifestants, les passants, les étudiants, les clients des cafés, commerçants, touristes, riverains, ceux qui veulent s'interposer... Henri Dacier, qui allait au cinéma, est matraqué au sol devant son amie. Ils se joignent tous deux aux Emeutiers. Au coin de la rue de l’École de médecine, Claude Frèche, arrête sa 404 et demande ce qui se passe à un agent. Pour toute réponse, il reçoit deux coups de matraque et rejoint les manifestants. Un camionneur descend de son véhicule boulevard Saint-Michel et fait tournoyer la grande manivelle qu’il tient à la main. Les policiers reculent.

Les policiers s’efforcent de repousser les manifestants sans cesse plus nombreux vers la place Saint-Michel et la Seine. Les arrestations se multiplient. Elles ont nécessité l'usage de grenades lacrymogènes. Pour la première fois, des jeunes occupent le pavé parisien et retrouvent les réflexes des Communards. Une explosion de violence qui stupéfie les policiers. A 20h00 le recteur Roche ordonne la fermeture de la Sorbonne et l'annexe de Censier, réservée au premier cycle, jusqu’au retour au calme. Le quartier Latin est en état de siège. Les manifestants se comptent par milliers. C’est une mini-guerilla urbaine qui commence. Le quartier Latin est un champ de bataille où s’affrontent des militants de Gauche organisés en petits groupes et des gardes mobiles souvent débordés. Henri Vacquin, ancien de l’UEC, voit un groupe de jeunes secouer un car de police comme un prunier : « Vous êtes fous !- Ta gueule, vieux con, t’es plus dans le coup ». Après de terribles combats, vers 21h00 l’Emeute est maîtrisée. Bien sûr, les leaders sont embarqués : Alain Krivine, dirigeant trotskiste de la Jeunesse communiste révolutionnaire, Jacques Sauvageot, nº 1 de l'UNEF, l'incontournable Daniel Cohn-Bendit et Henri Weber (aujourd'hui sénateur PS ; mais on trouve aussi Brice Lalonde, fiché comme président de la Fédération des groupes d'études de lettres) et José Rossi, futur ministre UDF d'Édouard Balladur, présenté comme « membre du bureau exécutif de l'Association nationale des jeunes du Centre démocrate » et le fils de l’écrivain gaulliste de gauche David Rousset, que de Gaulle avait reçu une semaine plus tôt en lui disant : « Il faut condamner le capitalisme, la société capitaliste. Il faut la condamner expressément. Il faut condamner le communisme totalitaire. Il faut trouver une voie nouvelle, la participation ».
A 22h00, le SNE Sup se réunit rue Monsieur-le-Prince, où siègera pendant plusieurs semaines l'état-major de la Révolte. Le secrétaire général du SNE-Sup, Alain Geismar (29 ans, maître-assistant au laboratoire de physique de la rue d’Ulm) a lancé dans la soirée un mot d’ordre de Grève Générale dans l’enseignement supérieur.
A 23h00, les étudiants arrêtés dans l’après-midi commencent à être relâchés dans les commissariats où ils ont été conduits pour des contrôles d’identité et où vingt-sept d’entre eux, trouvés porteurs d’armes prohibées, sont placés en garde à vue. A minuit, les meneurs étudiants, ceux dont l'arrestation a tout déclenché, sont Libérés.

Deux heures plus tard, une première réunion des représentants de l'Union nationale des étudiants de France (UNEF), du Mouvement du 22 mars, de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR, Alain Krivine et Henri Weber), du Comité de liaison des étudiants révolutionnaires (Cler), du Mouvement d’action universitaire (MAU, Jean-Marcel-Bouguereau et Jean-Louis Péninou) et de l'Union de la jeunesse communiste marxiste-léniniste (UJCml, Robert Linhart) se tient dans les locaux de l'École Normale Supérieure pour décider de la riposte. Les pro-Chinois se désolidarisent très tôt, pour eux, le mouvement est piégé ; il faut l'arrêter, déserter le quartier Latin et chercher le contact avec le Peuple. La jeune organisation maoïste invite ses militants à se détourner d’un mouvement dont elle ne contrôle pas la direction et lance un appel à constituer des « comités de défense contre la répression » afin d’éviter l’encerclement des étudiants au quartier Latin. Sans eux, sont décidées deux manifestations pour le lundi 6, une le matin pour soutenir les étudiants qui passent en conseil de discipline, une le soir à Denfert-Rochereau à 18 h 30.

Les manifestations reprennent ensuite à l'annonce de peines de prison pour les manifestants du 3 mai (jugés en comparution immédiate, les peines seront très lourdes, de l’aveu même de commissaires : l’état venait vraiment de prendre peur pour son ordre sur le déclin), pendant lesquelles commencent à fleurir les slogans Libertaires.
Alors que la police interdit les abords de la Sorbonne (que les étudiants veulent rejoindre) et que les forces de l’ordre (dépassé car bourgeois) bloque le Quartier Latin (CRS, police parisienne, gendarmes et gardes mobiles, et même brigade spéciale d’intervention), la Manifestation du matin se déroule dans un calme relatif. Les policiers chargent par vagues successives, les Manifestants font chaque fois front, mettant des obstacles en travers de la chaussée, obligeant ainsi leurs poursuivants à marquer des temps d’arrêt dont ils profitent pour lancer des pavés.
Dès 15h, les incidents éclatent vraiment : des étudiants tentent de remonter la rue Saint-Jacques pendant que la police les repousse (ou tente tant bien que mal devant la fougue de la jeunesse en Lutte). Les étudiants ne cessent de tourner autour du Quartier Latin, pour le reconquérir ou marquer leur territoire.
On voit apparaître, encore plus nettement que le 3 mai, des velléités de barricades : voitures déplacées, grilles d’arbres arrachées, chaussé dépavée en partie. Mais pour l’instant ce sont des « barrages » plutôt que des barricades.
La soirée et la nuit connaîtront les mêmes scènes que le vendredi (3 mai), à cette différence prêt que la police se fera de plus en plus violente (même si aucun coup de feu ne sera tiré durant toutes les journées de mai, alors que les crosses des fusils furent souvent utilisées contre les Insurgés) et les étudiants de plus en plus audacieux. C’est cette volonté d’attaque qui surprend les pouvoirs publics. Elle procède de la conscience que la Cause est juste, que la population ne la désapprouve pas, qu’ils n’ont rien à perdre, que cela ne peut pas durer, qu’à travers les Manifestations ils peuvent faire craquer cette société dans laquelle ils ne veulent pas entrer. Le mouvement s'étend en province : débats à Montpellier, Doléances Pacifiques à Aix-en-Provence, Grève totale à Clermont-Ferrand, affrontement avec les forces de l’ordre à Grenoble, appel à l’Union des étudiants, des ouvriers et des paysans à Nantes.
Le lendemain, mardi 7, l’UNEF organise une manifestation à partir de 18h : elle sera Pacifique (pour bien montrer que la violence ne vient pas de jeunes cons mais plutôt des gardiens de la paix, sociale mais avant tout bourgeoise), zigzaguant au gré des barrages policiers à travers Paris (rive gauche, rive droite puis à nouveau rive gauche), comme à la recherche de quelque chose ou de quelqu’un de mature à qui parler (sérieusement, pas en étant déconsidéré), en lançant des slogans tels que « nous sommes un groupuscule » (allusion aux mots de l’état pour qualifier un mouvement de masse qui le dépassait).
Vers 22h, cette marée humaine de plus de 60 000 personnes, drapeau rouge et/ou noir en tête, chante l’Internationale (perceptible soit comme hymne communiste, soit plus sûrement comme chant Révolutionnaire en hommage à la Commune Libertaire de 1871) devant la tombe du soldat inconnu sous l’arc de triomphe. Auparavant, aucun cri, aucun geste hostile ne furent observés au passage devant l’assemblée nationale (qui n’était alors pour les étudiants qu’un monument de plus, un musée des vieilleries, kitsch à souhait).
Passé minuit, des incidents se produiront rue de Rennes et boulevard Raspail (grand chimiste, ardent républicain, il se joignit au Peuple parisien Insurgé lors des journées d’Insurrection Révolutionnaire des Trois Glorieuses de 1830 ; au nom du prolétariat parisien en 1848, il ordonna au gouvernement provisoire du Printemps des Peuples de proclamer la république, déclarant que si cet ordre du Peuple n'était pas exécuté dans les deux heures, il reviendrait à la tête de 200 000 hommes; revenu d’exil après 1871, il demanda vainement l'amnistie des communards : comme quoi à un siècle de distance peu de choses changent).
Au cours de ces accrochages, de ces opérations de harcèlement (car les quelques milliers d’irréductibles, jusque vers 3h du matin, harcèlent littéralement les forces de l’ordre), des cafés du boulevard du Montparnasse seront saccagées par des jets de grenades lacrymogènes. Encore une fois, des Citoyens innocents seront blessés, interpellés et brutalisés. Des lettres de lecteurs paraîtront dans divers journaux pour souligner les excès avec lesquels la police « nettoya » les abords du boulevard Raspail (preuve si il en était besoin que le pouvoir perdait non seulement la face, mais aussi la raison).
Les journées du 7 et du 8 mai (mardi et mercredi) montrent clairement la prise de conscience de la teneur de ces évènements : le gros du corps enseignant, des étudiants, les partis politiques, les syndicats (timidement et hostilement) commencent à réfléchir, à prendre position et à faire des déclarations. Le président du SNE-Sup (syndicat des enseignants du supérieur), Alain Geismar, décide de soutenir les Manifestants. Les membres du Parti communiste et des organisations d'extrême Gauche sont d'abord pris de court (pour eux, la Révolution est censée venir des ouvriers, et non des étudiants ; de plus, les revendications du mouvement du 22 mars leur paraissent « puériles » et « petite-bourgeoises » et surtout « gauchistes »). Après un moment de flottement, ils essayent toutefois de gagner les ouvriers à cette « Révolte ». La CGT, pour sa part, ne les suit pas. Mais la base de ces organisations traditionnelles de Gauche dépasse leurs responsables (amorce de la crise de la représentativité, à tous les niveaux et dans toutes les organisations, gouvernementales ou non).

Le 10 mai, les étudiants manifestent en masse pour exiger la « Libération » de la Sorbonne, toujours encerclée par la police en armes. En soirée ont lieu les premiers heurts entre la police et les manifestants. Les premières barricades sont édifiées au Quartier Latin (encerclant bientôt tout le périmètre de la Sorbonne), à l’aide de grilles d’arbres et de panneaux publicitaires notamment, des voitures en stationnement et des arbres sont renversées pour faire barrage. Les affrontements avec la police font plus de mille blessés des deux côtés. Le pays tout entier est bouleversé par les images qui apparaissent sur les écrans de télévision (au-delà des photos vendus après la Commune, c’est la première Révolution visionnée en « direct »). Mais l'opposition parlementaire ne sait sur quel pied danser et se montre hésitante, voire maladroite, face à ces événements qui consacrent la rupture entre la classe dirigeante et... ses enfants. Les centrales syndicales et les partis de gauche commencent à soutenir le mouvement estudiantin : ils appellent dès le lendemain, un samedi, à une journée de Grève Générale pour le lundi suivant, le 13 mai.
La police est retirée du Quartier Latin. Le 13 des Manifestations Unitaires sont organisées à Paris et en province : ce sont les Manifestations Pacifiques les plus massives qu'on ait jamais connue, la Grève Générale étant largement suivie (contrairement à 1871, cette fois le pays, unanime, s’est levé). C'est la première fois qu'une Grève Générale paralyse un pays parvenu au stade de la société de consommation. Le défilé traverse Paris au milieu de la sympathie générale depuis la place de la République jusqu'à Denfert-Rochereau, puis au Champ de Mars. Chez les étudiants, l'ordre du jour est à la Solidarité entre les étudiants et les travailleurs. Le parti communiste dénonce les Manifestations étudiantes, où il voit une manipulation de l'extrême-Gauche. A la fin de la journée, la Sorbonne rouverte est occupée par les étudiants.
Le chef de l'état, le général de Gaulle, en voyage officiel en Roumanie au début des événements, n'accorde initialement pas beaucoup d'attention à ces Manifestations. Il laisse son premier ministre Georges Pompidou s'en occuper. Celui-ci interrompt un autre voyage officiel en Afghanistan pour faire face à la situation. Il exige que les forces de police quittent la Sorbonne, afin de calmer la situation. On croit alors qu'il tergiverse et cède mais en réalité ce mouvement est tactique : il renverse les responsabilités sur les étudiants dont les excès perdraient alors justification au regard de l'opinion. De Gaulle reste à l'écart en se réservant la possibilité d'intervenir si besoin. De retour de Roumanie, le 19 mai 1968, à son arrivée d'avion, le général aurait dit : « Alors, ces étudiants, toujours la chienlit ! » « La récréation est terminée ?» « C'est le bordel partout ». Il déclare devant les responsables des forces de l’ordre : « les réformes oui, la chienlit non (le terme – utilisé par Zola dans l’Assommoir – se voulait un propos fleuri dans la langue du président de la république signifiant la profusion désordonnée des événements, associés à la signification première du mot, à savoir un masque de carnaval) ! ».

Commence alors la plus grande Grève jamais vue en France (8 millions de grévistes).
Des Grèves et occupations d'usine ont lieu jusqu'à mi-mai. Ce sont des Grèves spontanées, la première a lieu à l'usine Sud aviation de Nantes le 14 mai. Le 22 mai, 10 millions de salariés ne travaillent pas (en Grève ou empêchés de travailler). Les revendications sont à la fois traditionnelles (augmentation des salaires, meilleures conditions de travail) et nouvelles. Il s'agit en effet de revendications qualitatives (pour plus d'Autonomie, responsabilité du salarié, forme de cogestion des entreprises...).
La Ve République, née dix ans plus tôt à la faveur du vrai-faux coup d'état d'Alger, vacille sur ses bases et l'on entend les cris de « Dix ans, ça suffit ! ». Une motion de censure déposée par la gauche est repoussée. La crise ne peut se dénouer par un changement de gouvernement.
De Gaulle annonce un référendum, mal accueillit par l’opinion. De nouvelles barricades sont dressées dans la nuit du 24 au 25 mai.
Au grand dam des étudiants, le lendemain, les syndicats vont négocier pour leur compte la sortie de crise sans se soucier de rejoindre dans son combat une jeunesse pour l'essentiel issue des classes privilégiées.
Les accords de Grenelle sont négociés par les représentants du gouvernement Pompidou, des syndicats et des organisations patronales. Parmi les négociateurs figurait Jacques Chirac, alors jeune secrétaire d'état aux Affaires Sociales. Ces accords, signés le 27 mai, aboutissent essentiellement à une augmentation de 25 % du SMIC et de 10 % en moyenne des salaires réels, ainsi qu'à une baisse du temps de travail
(44 h par semaine). Ils prévoient aussi la création de la section syndicale d’entreprise. Rejetés par la base des syndicats, ils ne résolvent pas immédiatement la crise sociale et la Grève continue.

Le 27 mai 1968, la Gauche non communiste organise un grand rassemblement Contestataire au stade Charlety à Paris (encore une fois non homologué par la CGT, à la solde du parti communiste et donc de Moscou). Vendant quelque peu la peau de l’ours avant de l’avoir tué, un certain Michel Rocard se déclara prêt à servir la France et à assumer un pouvoir qu’il pensait déjà à prendre. L’opération, où quelques milliers de supporters jouèrent, en fait, les dindons de la farce, tenta vainement de multiplier encore plus les contacts avec les ouvriers, tout en ne croyant pas, à ce moment-là, que la violence serait une arme efficace.
Le 28 mai François Mitterrand réclame un gouvernement provisoire. Le 29 mai la CGT organise une Manifestation qui demande un gouvernement populaire.
Au plus fort de la Contestation, de Gaulle disparaît pendant plusieurs heures, à la surprise générale. Cela plonge la majorité dans un certain désarroi. Il va en fait consulter le général Massu en Allemagne afin de s'assurer du soutien de l'armée [briseuse de (G)rêve], voire (s’il n’est pas suivi) réfléchir sur son éventuel retrait de la vie politique.
Le premier ministre Georges Pompidou propose de dissoudre l'assemblée nationale pour organiser de nouvelles élections législatives. Il estime avec justesse que le mouvement estudiantin, poursuivant la Grève en dépit de l'accession à ses revendications (plutôt surtout à celles des syndicats, non représentatifs de leur base, encore moins des attentes profondes des jeunes), s'est rendu impopulaire.
Le 30 mai, le président s'étant ressaisi, annonce à la radio la dissolution de l'assemblée nationale. Le jour même, une énorme manifestation de la droite (de même ampleur que la manifestation contestatrice du 13 mai) remonte les Champs-Élysées en signe de soutien enthousiaste au régime gaulliste.
Il provoque des élections qui verront le 30 juin le frisson rétrospectif amener à l'assemblée nationale une écrasante majorité de gaullistes de l'UDR (293 sièges sur 378) et mettront un terme à la crise politique.

Révolution Pacifique et sans résultat tangible, Mai 68 marquera profondément les années 70 avec son idéologie Contestataire, tiers-mondiste, anticapitaliste, anti-américaine et anti-productiviste.
D'une manière générale Mai 68 marque l'ouverture brutale de la culture française au dialogue social et médiatique, qui s'infiltrera dans tous les rouages de la société et de l'intimité familiale, et une étape importante de prise de conscience de la mondialisation de la société moderne (après les guerres « mondiales ») et de la remise en cause du modèle occidental de la « société de consommation ».
L'une des principales influences de la révolution de mai 68 se situe au niveau socioculturel.
De nouvelles valeurs apparaissent. Elles sont notamment centrées autour de l'Autonomie, la primauté de la réalisation personnelle, la créativité, la pluridisciplinarité et la valorisation de l'Individu impliquant le refus des règles traditionnelles de la société et la remise en cause de l'autorité. La redéfinition de nouvelles règles se construit autour de l'idée d'Autogestion et du communautarisme. Le concept d'Autogestion sera concurrencé par celui de Cogestion qui sera cher à Edgar Faure dans sa réforme de l'enseignement qui suivra et d'une manière générale très en vogue dans les organisations politiques inquiètes de cette évolution jugée « Anarchique » (sans chef, mais tous ensemble).
L'influence de Mai 68 est manifeste dans la pédagogie scolaire en France. De disciple, l'élève devient un sujet pouvant intervenir dans la pédagogie dont il est l'objet. La dimension de la parole libre, du débat, s'accroît. La discipline autoritaire fait place à la participation aux décisions. Les enseignants ont été parfois déstabilisés dans l'idée qu'ils se faisaient de leur métier. On critiquera ensuite cette évolution jugée souvent trop permissive. Elle a aussi été à l'origine de la participation des élèves et des parents aux conseils de classe et de la redéfinition des règlements scolaires dans les établissements dès juin 1968.
La libération sexuelle est l'un des grands thèmes de Mai 68, corrélativement à l'arrivée des contraceptifs modernes. Le féminisme aussi se développe, avec son mouvement le plus radical, le MLF, et joue un grand rôle dans l'implosion du militantisme traditionnel au profit de thèmes féministes comme l'autorisation de l'avortement, la remise en cause de la répartition des tâches dans le couple, la « naissance sans violence ».

On assiste à une désaffection des Français pour la sphère publique et politique et pour le militantisme en général. Ce sera sans doute le lit de la fin de la peur de la Gauche au pouvoir en 1981. La fin des années 1970 a été appelée par certains (comme Gilles Lipovetsky) « l'ère du vide ». L'élection de François Mitterrand en 1981, sur le thème très mai 68 « Changer la vie », apparut comme une flambée d'espoir ou une crise de panique catastrophique, selon les courants, dans cette évolution politique en France. Mais cette attitude désillusionnée sur la classe politique reprendra le dessus et est encore très présente de nos jours avec des prises de position critiques, mais une méfiance croissante vis-à-vis du militantisme politique.
Les événements de mai 1968 marquent une division politique qui a des répercussions dans la société française. On situe parfois les personnalités politiques selon le « côté » des barricades où elles se situaient. Le qualificatif péjoratif de « Gauchiste », créé par Lénine en 1920 (« La maladie infantile du communisme »), entre alors dans le langage courant.
La dénonciation des régimes communistes réformistes (l'Archipel du Goulag, le Cri des pierres) se confirme. Cette désillusion sur le communisme, juste après un engagement politique intense, notamment des maoïstes et de l'extrême Gauche qui apparurent un temps parmi les jeunes comme une alternative plus authentique, débouchera sur un pessimisme généralisé dans les milieux de Gauche, un autodénigrement systématique de tout ce qui a pu exister avant la Révolution de Mai. Mai 68 est le chant du cygne du conflit « droite-Gauche » qui n'existera plus que pour les partis politiques et les campagnes électorales.

Le prodigieux effort de redressement économique de l'après-guerre touche à sa fin. Le chômage ne touche guère que 2% de la population active mais il n'en suscite pas moins une critique virulente du système capitaliste dans la gauche marxiste et dans la jeunesse étudiante.
Dans ce domaine économique et social, le conflit de la société des montres « Lip », conduit par Charles Piaget du Syndicat CFDT, à Besançon en 1973, sera une illustration très médiatisée de cette évolution, avec une expérience de mise en œuvre de l'Autogestion de l'entreprise qui fera couler beaucoup d'encre. C'est aussi la période de la naissance de l'idée de « Halte à la croissance ? » (1972) titre d'une publication du Club de Rome fondé en 1968.
Curieusement, si l'on en croit le magazine L'Expansion, le rythme annuel d'augmentation de la productivité « s'accrut » pendant les trois années qui suivirent Mai 68. Il est clair qu'avec la victoire des gaullistes élus par les conservateurs le 30 mai 1968 pour réprimer le mouvement de mai 68 et casser le mouvement, l'objectif politique n'allait pas dans le sens des revendications des manifestants contre qui les gaullistes s'étaient livrés à un bras de fer.
Cette influence aura aussi des conséquences en 1973 dans des mouvements de remise en cause de l'armée et de la force de frappe nucléaire et d'une manière générale dans les mouvements écologiques (en 1967, l'échouage du pétrolier Torrey Canyon dans la Manche a révélé les dangers d'une croissance industrielle effrénée et lancé le mouvement écologique) et antimilitaristes (la lutte contre l'extension du camp militaire des jeunes paysans du Larzac, dont est issu José Bové, le courant de la Non-violence) et les fameuses ONG comme « Médecins Sans Frontières » (Bernard Kouchner), directement issus de la prise de conscience planétaire des mouvements de Mai 68.

L'année brûlante 1968 traduit un tournant dans les mentalités, en France comme dans le reste du monde occidental. Il s'est amorcé quelques années plus tôt avec la minijupe, les seins nus sur la plage et la pilule; les Beatles, les yéyé et Salut les Copains. Derrière la libération des mœurs, l'inquiétude affleure... La violence que les états comme les bien-pensants ont cru devoir déchaîner contre ces mouvements (à la base Pacifiste mais devenu violent par la force des choses, de l’ « ordre » en danger) démontre que l'on ne touche pas impunément au pouvoir, même au sein des « démocraties » avancées. Si ce vaste mouvement international a échoué en grande partie à « changer le monde », force est de constater qu'il a, à jamais, entrouvert pour chaque individu le champ du possible.

Pour toutes ces raisons et d'autres encore, en 1968, le monde entier bouillonne et frémit. L'offensive du Têt, en février 1968, au Viêt-Nam, constitue le moment le plus dur de la deuxième guerre d'Indochine. Elle relance dans tous les campus d'Occident les manifestations contre l'intervention des États-Unis dans cette guerre. En Tchécoslovaquie, Alexandre Dubcek a cru un moment qu'il était possible d'instaurer un « socialisme à visage humain ». Mais en août, les chars soviétiques mettent fin brutalement à sa tentative de Libéralisation du régime communiste. C’est la fin du Printemps de Prague. A Mexico, les Jeux Olympiques, ont été précédés par de sanglantes répressions policières. Ils donnent l'occasion à des athlètes noirs des États-Unis de signifier leur Révolte en levant le poing sur le podium. Les ghettos noirs des grandes villes américaines flambent.

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21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:05

Leclerc dépoussière le commerce à papy

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Au sortir de la guerre, il y a des tickets de rationnement et de longues files d’attentes devant les magasins.
Il y avait toutefois peu de clients en-dehors des rationnements car les prix étaient élevés pour que les commerçants survivent, même si il y avait moins de clients (mais ils étaient plus riche).

Fils d'une famille nombreuse de la bourgeoisie catholique bretonne, Edouard Leclerc fut séminariste avant de s'orienter vers la deuxième mamelle de la famille : les affaires. Avec talent et audace. Sa règle du jeu est simple : vendre moins cher et limiter sa marge (10% juste pour faire tourner la boutique), donc il vend plus (de par son idéologie chrétienne, il préfère vendre 100 fois à 10 F que 10 fois à 100 F, histoire qu’un plus grand nombre en profite). Les paysans sont d’accord car les prix d’achat sont meilleurs (moins de marge du distributeur) et ils vendent en gros.
Le phénomène Leclerc est né et révolutionne le monde de la consommation. Peu à peu se dégage l'image d'un homme d'action, profondément croyant, féroce en négociation, un visionnaire qui comprit qu'il fallait se grouper pour acheter moins cher, tout en formant un réseau d'indépendants. Quitte à octroyer gratuitement l'utilisation de son nom aux propriétaires des nouveaux supermarchés. Edouard Leclerc ne possédera d'ailleurs jamais plus de deux magasins et ne touchera aucun pourcentage sur le chiffre d'affaires du groupe.
Edouard Leclerc, lui, a toujours mis en avant sa volonté de servir l'intérêt du consommateur. Un souci pour son prochain qu'il n'hésitait pas au début de sa carrière à revendiquer au nom de ses convictions religieuses. Sans hésiter à se comparer parfois à l'abbé Pierre de l'alimentation ! C’est la preuve que l’Anarchie Coopérative fonctionne, car l’humain n’est motivé que par son propre intérêt.

Huit ans plus tard, son épicerie installée dans un hangar de Landerneau fait l'objet d'un reportage de Cinq Colonnes à la une.
En 1961, 175 magasins portent son enseigne. Le système Leclerc fait des émules, mais soulève aussi la révolte. Car l'avènement de la grande distribution a marqué aussi pour beaucoup la fin du petit commerce.
La fronde des petits commerçants menée par Pierre Poujade aboutit au refus de certains fabricants d'approvisionner les centres Leclerc. Une grosse guerre des petits commerçants se met en place car les grandes surfaces bouleversent les règles économiques habituelles, où même les grands magasins sont touchés.

Mais Edouard a su trouver l'appui des hommes politiques, notamment de De Gaulle qui veut moderniser la France. Une circulaire ministérielle interdira bientôt le refus de vente et la fixation d'un prix de vente minimum.
C’est le début de la société de consommation car on favorise les grandes séries en automatisant les productions, vu que les prix sont bas et que les foyers ont de gros besoins d’équipement. Alors qu’auparavant la production était du quasi sur-mesure ou de petites séries, donc relativement chères.

Avec les années 70 viennent les crises. La scission d'abord avec le directeur adjoint qui entraîne une partie des adhérents pour fonder Intermarché. Leclerc ne voulait pas privilégier l’appareil sur l’humain, donc de nombreux franchisés « communistes » d’Intermarché font scission pour centraliser la gestion (puis partager le bénéfice, du moins officiellement) et pour faire pression sur les fournisseurs.
Leurs pressions sur les industriels ont pour but de faire baisser les prix pour avoir plus de marge. Comme d’habitude, les répercussions se feront sur les dindons de la farce, à savoir les agriculteurs qui verront leurs prix d’achats fortement amputés, avec le prétexte fallacieux de limiter l’inflation (alors qu’en fait c’est juste pour dégager d’avantage de marge).

Groupement d'Indépendants, l'enseigne E. Leclerc est cogérée via des structures communes originales :
* l'ACDlec, l'Association des centres distributeurs E. Leclerc, coprésidée par Edouard et Michel-Edouard Leclerc et en charge des grandes orientations du mouvement, définit la politique de l'enseigne et veille à son respect par chaque adhérent, notamment en matière de prix ;
* le Galec, le Groupement d'achat des centres E. Leclerc, est l'outil commercial des centres E. Leclerc et négocie auprès de chaque fournisseur les conditions commerciales pour l'ensemble des magasins ;
* les SCA, les centrales d'achat régionales, au nombre de seize, prennent le relais du Galec en négociant les achats au niveau régional, et assurent 60 % des approvisionnements des magasins, ainsi que le stockage, la répartition et le transport des marchandises ;
* Lucie, l'Union des coopérateurs indépendants européens, est l'organe commercial de l'alliance E. Leclerc/Système U.

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21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:03

Les Fronts Populaires contre les nationalismes meurtriers

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Le « Cartel des Gauches », victorieux (car la droite est divisée : la Gauche obtient 48,3% et la droite 51,7% mais le Cartel obtient une majorité de sièges – 327 contre 254) aux élections de mai 1924 (puis plus tard en 1932), est la coalition française des radicaux qui dominent alors la gauche (jusqu'en 1936) et des socialistes. Les premiers députés communistes qui sont élus en 1924 siègent dans l'opposition. Les socialistes ne participent pas au gouvernement de peur de se faire taxer de trahison sociale par les communistes qui verraient en cette alliance une collaboration avec un régime bourgeois.

Le Cartel met en place un réseau de comités dans tout le pays. Cependant le Cartel échoue lamentablement dans la politique financière. En effet les socialistes voudraient remédier à la dette par l'adoption d'un impôt sur le capital ce qui effraye les détenteurs de capitaux tandis que les radicaux ne veulent pas prendre de mesure sévère. Tandis que Herriot a recours à de nombreuses avances auprès de banques, ces dernières le dénoncent en avril 1925 provoquant dès lors la chute de son gouvernement. Se succèdent alors les gouvernements de Painlevé puis de Briand. En juillet 1926, Herriot tente de reformé un gouvernement mais une véritable crise dans le milieu financier provoque la chute finale du cartel : la spéculation provoque la chute du franc. Chute à laquelle seul le retour de Poincaré y remédiera, victorieux de son « Verdun financier » de la fin du bloc national.
Ainsi le Cartel des gauches est mort en 1926 de ne pas avoir su affronter le mur de l'argent qui indique le poids de l'économie dans la politique de l'entre deux guerres.
Edouard Herriot, ayant compris les leçons de son bref retour de 1926, s'oblige à laisser les hommes du centre droit prendre la direction de l'économie honorant ainsi leur politique de déflation qu'ils mènent depuis le début de la crise de 1931. Il s'agit alors pour eux de diminuer les dépenses de l'état par une réduction du traitement des fonctionnaires espérant ainsi provoquer une réduction du déficit budgétaire et une baisse des prix. Cette politique offerte par le radical Herriot ne convient pas aux socialistes qui veulent une augmentation du pouvoir d'achat. Il y a donc un blocage des réformes économiques qui provoquent une fois de plus sous la troisième république la valse des ministères : cette période de grande instabilité aboutit à la crise du 6 février 1934.

C'est en réaction à la journée du 6 février 1934 que les partis de Gauche décidèrent de s'unir contre le danger fasciste, afin d'éviter à la France une situation à l'Allemande. Au cours de cette journée, les ligues françaises comme Les Croix de feu (qui n'avaient pas participé aux violences) ou les Jeunesses patriotes manifestant contre l'investiture de Daladier provoquèrent de graves troubles avec la police (plus de 15 morts et 1500 blessés). Le 12 février, une manifestation commune SFIO et PC a lieu. Elle est le premier acte du Front populaire qui naît officiellement le 14 juillet 1935.

Le Front Populaire est une coalition rassemblant les partis de gauche suivants : le parti socialiste (SFIO à l'époque), les Communistes (PC) et les radicaux dans l'opposition de la république parlementaire de l'époque. C'est le dirigeant communiste Maurice Thorez qui, en 1934, par des articles dans le journal L'Humanité, appela pour la première fois en France à la formation d'un « Front populaire » (l'expression est d’Eugen Fried). Il présenta d'ailleurs son projet quelques semaines plus tard devant la Chambre des députés.
Les accords du Front Populaire permirent la victoire aux élections législatives le 3 mai 1936 et débouchèrent sur le premier gouvernement à dominante socialiste de la IIIe république.
Les causes de la victoire du Front Populaire sont multiples : crise économique, montée d'Adolf Hitler causant un revirement de la doctrine extérieure de Staline qui abandonne le sectarisme contre la social-démocratie (tactique dite « classe contre classe ») et permet aux partis communistes d'entrer dans des alliances gouvernementales, scandales financiers, instabilité du gouvernement de la législature de 1932, existence des ligues d'extrême-droite, armées de plus en plus nombreuses, émeute antiparlementaire du 6 février 1934.
Le gouvernement était alors composé seulement de 20 socialistes, 13 radicaux et deux républicains socialistes, les communistes le soutenant de l'extérieur. Ce gouvernement de Front Populaire fut le premier à accueillir trois femmes ministres (Suzanne Lacore, Irène Joliot-Curie et Cécile Brunschwig) alors que celles-ci n'avaient toujours pas le droit de vote. Un sous-secrétariat d'état aux sports et aux loisirs fut créé (il fut tourné en dérision par la droite et l'extrême-droite qui le qualifiaient de « ministère de la paresse »).

Avant la formation du nouveau gouvernement, des premières Grèves éclatent dans des usines d’aviation, au Havre, à Toulouse et à Courbevoie. Le 11 mai, 600 ouvriers et 250 employés des usines Breguet arrêtent le travail pour demander la réintégration de deux militants licenciés pour avoir fait Grève le 1er mai. L’usine est occupée et les tentatives de la police de déloger les Grévistes échouent, les dockers se solidarisant avec les Grévistes. En deux jours les Grévistes obtiennent satisfaction.
Le 24 mai le rassemblement en souvenir de la Commune de Paris rassemble 600 000 participants, brandissant des drapeaux rouges et chantant des hymnes Révolutionnaires.
Le lendemain de nombreuses Grèves débutent en région parisienne, qui obtiennent généralement rapidement satisfaction. Le 28, les 30 000 ouvriers de Renault à Billancourt entrent dans la Grève. Un compromis est trouvé avec la CGT, mais la lame de fond continue, et à partir du 2 juin des corporations entières entrent en Grève : la chimie, l’alimentation, le textile, l’ameublement, le pétrole, la métallurgie, quelques mines, etc. À partir du 5, les vendeurs de journaux, les tenanciers de kiosques, les employés des salles de spectacles, les commis, les garçons de café, les coiffeurs, des ouvriers agricoles etc. font Grève, souvent pour la première fois.
Pour la première fois également les entreprises sont occupées par les Grévistes, qui organisent des comités de Grève. Se trouve remis en cause le principe de la propriété privée des moyens de production. Des bals sont donnés dans les usines ou les grands magasins, des compagnies de théâtre (comme celle de Jacques Prévert) jouent des pièces. On compte 12 000 Grèves, dont 9 000 avec occupation, entraînant environ 2 millions de Grévistes.
Le patronat hésite à employer la force pour évacuer les usines et préfère la négociation. Le gouvernement Blum formé le 4 juin cherche à faire cesser le mouvement de Grève. Les accords de Matignon sont signés dans la nuit du 7 au 8 en échange de l’évacuation des usines.

Les accords de Matignon furent signés par la CGT et le patronat, à l'initiative du gouvernement. Ces accords mettaient en place entre autres le droit syndical et prévoyaient une hausse des salaires de plus de 7 à 15 % selon les branches soit environ 12% de moyenne sur toute la France. Quelques jours plus tard, bien que ces mesures ne figuraient pas dans le programme du Front Populaire, par deux lois votées par le parlement, les premiers congés payés (2 semaines) furent instaurés, et la semaine de travail passa de 48 à 40 heures. Pour les ouvriers et employés partant en vacances, Léo Lagrange créa des billets de train avec 40 % de réduction.
Ces accords n'empêchèrent pas les Grèves et les occupations de se poursuivre, souvent jusqu'en juillet : bien des délégués des usines en Grève souhaitent continuer le mouvement. À partir du 11 juin, le PC milite pour l’arrêt des Grèves, Maurice Thorez déclarant « il faut savoir arrêter une Grève dès que satisfaction a été obtenue » (ce n’est pas comme ça que la Révolution arrivera à ses fins, mais ça permet aux communistes de garder le contrôle du mouvement et de marquer sa « puissance »). Le mouvement Gréviste reflue peu à peu.
Le 29 juillet, fut votée la retraite des mineurs et, le 28 août, une loi sur les allocations chômage. Une politique de nationalisations fut mise sur pied, dans l'industrie aéronautique, d'armement (7 août), puis dans les chemins de fer (naissance de la SNCF en 1937). La Banque de France ne fut pas nationalisée, mais la tutelle de l'état s'accrut et le droit de vote s'étendit à tous les actionnaires (il était jusqu'alors réservé aux 200 plus gros).
Malgré tous les problèmes auxquels a dû faire face le Front Populaire, il a marqué les mémoires, et suscitera bien des passions. Surtout, on retiendra de cette période ces Grèves joyeuses, et les premiers congés payés qui permirent pour la première fois aux travailleurs de partir en vacances, cette « embellie dans les vies difficiles », comme le dit Léon Blum.

En février 1936, le Frente Popular, une coalition de Gauche comprenant des socialistes, des radicaux, des communistes, des partisans du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, opposé à Staline) et des syndicalistes, remporte les élections et prend le pouvoir. Les Anarchistes ne participent pas directement au gouvernement mais le soutiennent – fait rarissime pour des anti-étatistes, quelle que soit la forme du gouvernement – en appelant à voter pour lui.
Face à la crise économique et politique (montée des protectionnismes financiers et nationalistes), l’Espagne ouvrit le bal par une exemplaire Révolution Libertaire conduite par les travailleurs espagnols dans les zones où ils mirent en échec le pronunciamiento (coup d’état) des généraux contre la république en 1936. « Nous, les Anarchistes, n’étions pas partis faire la guerre pour le plaisir de défendre la république bourgeoise. Non, si nous avions pris les armes, c’était pour mettre en pratique la Révolution Sociale ».
La Collectivisation de très larges secteurs de l’industrie, des services et de l’agriculture constitua en effet l’un des traits les plus saillants de cette Révolution. Ce choix prenait racine dans la forte politisation de la classe ouvrière, organisée principalement au sein de la Confédération nationale du travail (CNT, anarcho-syndicaliste) et de l’Union générale des travailleurs (UGT, socialiste).
Dans une Espagne qui comptait alors vingt-quatre millions d’habitants, le syndicat Anarchiste avait plus d’un million d’adhérents et (fait unique dans l’histoire du syndicalisme) un seul permanent rémunéré au plan national. Quelques mois avant le coup d’état militaire de 1936, le congrès de Saragosse (mai 1936) de la CNT avait adopté une motion ne laissant aucun doute sur sa conception de l’action syndicale : « Une fois conclue la phase violente de la Révolution, seront déclarés abolis la propriété privée, l’état, le principe d’autorité et par conséquent les classes qui divisent les hommes en exploiteurs et exploités, oppresseurs et opprimés. Une fois la richesse socialisée, les organisations de producteurs enfin Libres se chargeront de l’administration directe de la production et de la consommation ».
Un tel programme fut mis en œuvre par les travailleurs eux-mêmes, sans attendre aucune sorte de commandement de leurs « chefs ». La chronologie des événements en Catalogne en offre un bon exemple. A Barcelone, les comités dirigeants de la CNT avaient lancé l’appel à la Grève Générale le 18 juillet 1936, mais sans donner la consigne de Collectivisation. Or, dès le 21 juillet, les cheminots catalans Collectivisaient les chemins de fer. Le 25, ce fut le tour des transports urbains (tramways, métro et autobus) puis, le 26, celui de l’électricité et, le 27, des agences maritimes. L’industrie métallurgique fut immédiatement reconvertie dans la fabrication de véhicules blindés et de grenades pour les milices qui partaient combattre sur le front d’Aragon. Bref, en quelques jours, 70 % des entreprises industrielles et commerciales étaient devenues la propriété des travailleurs, dans cette Catalogne qui concentrait à elle seule les deux tiers de l’industrie du pays. Le mouvement des Collectivisations aurait concerné, au total, entre un million et demi et deux millions et demi de travailleurs.
Dans les entreprises Collectivisées, le directeur était remplacé par un comité élu, composé de membres des syndicats. Il pouvait continuer à travailler dans son ancienne entreprise, mais avec un salaire égal à celui des autres employés. L’activité de certaines branches, comme le bois, fut unifiée et réorganisée, de la production à la distribution, sous l’égide du syndicat. Dans la plupart des entreprises à capitaux étrangers (comme le téléphone et certaines grosses usines métallurgiques, textiles ou agroalimentaires), si le propriétaire (américain, britannique, français, allemand ou belge) demeura officiellement en place pour ménager les « républiques » occidentales, un comité ouvrier prit en main la gestion. Seules les banques échappèrent au « raz de marée » Collectiviste et passèrent sous le contrôle du gouvernement. Celui-ci disposait ainsi d’un important moyen de pression sur les Collectivités connaissant des difficultés de trésorerie.
Le mode d’organisation du syndicat inspira celui des branches socialisées : comité d’usine élu par l’assemblée des travailleurs, comité local réunissant les délégués des comités d’usine de la localité, comité de zone, comité régional, comité national. En cas de conflit à l’échelon local, l’assemblée plénière des travailleurs tranchait ; en cas de conflit à un niveau plus élevé, les assemblées de délégués ou les congrès le faisaient. Mais, du fait de sa présence et de sa puissance, la CNT détenait de facto le pouvoir en Catalogne.

Les conflits majeurs de l'Espagne du XIX et du début du XXe siècle (Lutte autour de la Constitution, montée de l'agitation ouvrière et de l'anticléricalisme, guerres coloniales et Régionalismes), se sont renforcés durant la IIe république et sont à l'origine de la guerre civile. Elle commence les 17 et 18 juillet 1936 par un coup d'état militaire organisé par le général Mola avec pour chef désigné le général Sanjurjo. Franco n'a pas participé à sa préparation et ne s'y rallie qu'au dernier moment. Le soulèvement militaire et le déchaînement de violences qui l'accompagne ou qui le suit ne sont donc pas surprenants. Ce qui étonne, ce qui est nouveau, c'est la capacité de Résistance des forces populaires, et surtout la durée de cette Résistance, encouragée par tous ceux qui, au-delà des frontières (les fameuses Brigades Internationales, venues se faire la main contre les franquistes en espérant calmer les autres velléités nationalistes allemandes ou italiennes), voient en elle le symbole de la défense et du maintien des Libertés.
Le coup d'état de juillet 1936 provoque l'effondrement de l'état républicain. Mais l'ampleur même du conflit et du mouvement Révolutionnaire qu'il entraîne lui donnent des dimensions imprévisibles. Les putschistes ne veulent pas renverser la république, mais le gouvernement du Front populaire, élu en février 1936. Le coup d'état échoue : les insurgés n'arrivent pas à dominer l'ensemble du territoire. Il provoque cependant l'effondrement du pouvoir central. Dès le 19 juillet les organisations ouvrières armées des partis socialistes, communistes et des Anarchistes, ainsi que les Autonomistes basques et catalans, exercent la réalité du pouvoir et assument la défense du Front populaire. Dès lors commence réellement la guerre civile qui juxtapose un conflit militaire entre deux camps et des conflits internes dans le camp républicain.

La situation se dégrada au fil des mois, malgré tous les efforts des Collectivités pour moderniser la production. Dans le domaine économique comme dans les autres, la guerre dévorait la Révolution. Les matières premières manquaient et les débouchés devenaient de plus en plus rares, du fait de la progression territoriale des militaires insurgés. Par ailleurs, l’effort se concentrant sur l’industrie militaire, la production s’effondra dans les autres secteurs, entraînant avec elle une flambée du chômage technique, une pénurie de biens de consommation, un manque de devises et une inflation galopante.
Face à cette situation, toutes les Collectivités n’étaient pas égales. Fin décembre 1936, une déclaration du syndicat du bois s’en indigna, réclamant « une caisse commune et unique entre toutes les industries, pour arriver à un partage Equitable. Ce que nous n’acceptons pas, c’est qu’il y ait des Collectivités pauvres et d’autres riches ». Ces inégalités allaient conduire certains Révolutionnaires à évoquer la menace d’un « néocapitalisme ouvrier ».
En octobre 1936, la Generalitat (gouvernement catalan) entérina par décret l’existence des Collectivités et tenta d’en planifier l’activité. Elle décida de nommer des « contrôleurs » gouvernementaux dans les entreprises Collectivisées. Avec l’affaiblissement politique des Anarchistes, ces derniers allaient bientôt servir au rétablissement du contrôle de l’état sur l’économie.
Sans que « personne, aucun parti, aucune organisation ne donne de consignes pour procéder dans ce sens », des Collectivités agraires se formèrent également. La Collectivisation concerna surtout les grands domaines, dont les propriétaires avaient fui en zone franquiste ou avaient été sommairement exécutés. En Aragon, où les miliciens de la colonne Durruti, dès la fin juillet 1936, impulsèrent le mouvement, ce dernier toucha presque tous les villages : la Fédération des Collectivités regroupait un demi-million de paysans.
Rassemblés sur la place du village, les actes de propriété foncière étaient brûlés. Les paysans apportaient tout ce qu’ils possédaient à la Collectivité : terres, instruments de travail, bêtes de labour ou autres. Dans certains villages, l’argent fut aboli et remplacé par des bons. Ces bons ne constituaient pas une monnaie : ils permettaient l’acquisition, non de moyens de production, mais seulement de biens de consommation - et encore en quantité limitée.
L’argent qui avait été stocké par le comité était utilisé pour acheter, à l’extérieur, les produits qui faisaient défaut et qui ne pouvaient être troqués. Visitant la Collectivité d’Alcora, un gros bourg de cinq mille habitants, l’historien et journaliste Kaminski remarque : « Ils détestent l’argent, ils veulent le bannir par la force et par l’anathème [mais c’est] un pis-aller, valable tant que le reste du monde n’aura pas encore suivi l’exemple d’Alcora. »

Contrairement au modèle étatique soviétique, l’entrée dans la Collectivité, perçue comme un moyen de vaincre l’ennemi, était volontaire. Ceux qui préféraient la formule de l’exploitation familiale continuaient à travailler leur terre, mais ne pouvaient plus ni exploiter le travail d’autrui ni bénéficier des services Collectifs. D’ailleurs, les deux formes de production coexistèrent souvent, non sans conflits, comme en Catalogne, où les métayers devinrent propriétaires de leurs lopins. La mise en commun permettait d’éviter le morcellement des terres et de moderniser l’exploitation de celles-ci.
Les ouvriers agricoles qui, quelques années plus tôt, cassaient les machines pour protester contre le chômage et la baisse des salaires les utilisèrent volontiers pour alléger leur tâche. On développa l’utilisation d’engrais et l’aviculture, les systèmes d’irrigation, les fermes pilotes et les voies de communication. Dans la région de Valence, on réorganisa, sous l’égide des syndicats, la commercialisation des oranges, dont l’exportation fournissait une appréciable source de devises.
L’assemblée générale des paysans élisait un comité d’administration, dont les membres ne recevaient aucun avantage matériel. Le travail s’effectuait en équipes, sans chef, cette fonction ayant été supprimée. Les conseils municipaux se confondaient fréquemment avec les comités, qui constituaient de fait les organes du pouvoir local. Généralement, le mode de rémunération était le salaire familial, sous forme de bons là où l’argent avait été aboli.

Les églises qui n’avaient pas été brûlées furent transformées en bâtiments civils : entrepôts, salles de réunion, théâtres ou hôpitaux. Et, puisque le credo Anarchiste faisait de l’éducation et de la culture les fondements de l’Emancipation, des écoles, des bibliothèques et des clubs culturels apparurent dans les villages les plus reculés.
La Collectivité rémunérait à la fois l’instituteur, l’ingénieur et le médecin, dont les soins étaient gratuits.
Les Collectivités allaient se heurter aux forces politiques hostiles à la Révolution, y compris à l’intérieur du camp républicain. Faible en juillet 1936, le Parti communiste d’Espagne (PCE) vit croître son importance avec l’aide soviétique. Il appliqua la stratégie, prônée par Moscou, d’alliance avec la petite et moyenne bourgeoisie contre le fascisme. Ainsi, dans le Levant, le ministre communiste de l’agriculture, Vicente Uribe, n’hésita pas à confier la commercialisation des oranges à un organisme à la fois rival du comité syndical et lié, avant guerre, à la droite catholique, régionaliste et conservatrice.
Après les journées de mai 1937, durant lesquelles les communistes staliniens tentèrent, en déclenchant des affrontements sanglants à Barcelone, de s’emparer des positions stratégiques occupées par les Anarchistes et par le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM, antistalinien), le gouvernement central annula le décret d’octobre 1936 sur les Collectivisations et prit directement en main la défense et la police en Catalogne. En août 1937, les mines et les industries métallurgiques passèrent sous contrôle exclusif de l’état. Au même moment, les troupes communistes, conduites par le général Lister, essayèrent de démanteler par la terreur les Collectivités en Aragon. Réduites et assiégées de toutes parts, elles survivront néanmoins jusqu’à l’arrivée des troupes franquistes.
Au moment de l’entrée de ministres Anarchistes dans le gouvernement républicain, Kaminski s’interrogeait sur les risques de « l’éternelle trahison de l’esprit par la vie ».

La victoire du général Franco coupa court à ces interrogations. Dans le camp des nationalistes, Franco est élu le 1er octobre 1936 « chef du gouvernement de l'état espagnol » par une junte qui, cherchant un successeur à Sanjurjo, mort dans un accident d'avion dès le début du soulèvement, le choisit notamment parce qu'il n'est pas trop marqué par ses affinités avec l'un ou l'autre des clans en présence.
L'Espagne devient le lieu d'affrontement des grandes puissances et le terrain de manœuvre des grandes armées européennes. La dictature militaire née de la guerre reste marquée pendant des années par ses alliances, même si elle ne participe pas directement à la conflagration mondiale.
La mort accidentelle de Mola donnera ensuite à Franco une pleine autorité. Aidé par l'Allemagne et l'Italie, il parvient à opérer en septembre 1936 la jonction des deux secteurs pris dès juillet par la rébellion, le sud de l'Andalousie et une partie du nord-ouest, séparant ainsi le Pays Basque du reste du territoire républicain. Échouant à prendre Madrid en 1936-1937, il conquiert le Pays Basque en octobre 1937. La guerre se concentre ensuite sur l'Aragon et la Catalogne. Barcelone tombe le 26 janvier 1939 et Madrid le 28 mars. La fin de la guerre est proclamée le 1er avril.
Drapée de rouge et noir, l’Espagne Libertaire est entrée dans l’Histoire, rescapée des désillusions de ce siècle. Un jour, un Peuple sans dieu ni maître a fait des feux de joie avec les billets de banque.

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21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:02

Revoilà la Grande Dépression, le Jeudi noir du 24 octobre 1929

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Les années 1920 marquent une période de forte croissance aux États-Unis. Ainsi, entre 1921 et 1929, la production industrielle augmente de 50 %. Le « boom » boursier n'apparaît donc pas ex nihilo. Toutefois, la hausse annuelle des cours sur la même période est de 18 %, soit une hausse totale de 300 % : le cours des titres augmente plus que les profits des entreprises, qui eux-mêmes augmentent plus que la production, la productivité, et enfin plus que les salaires, bons derniers dans cette course.

Le krach de 1929 est consécutif à une bulle spéculative, qui commence vers 1927. La bulle est amplifiée par le nouveau système d'achat à crédit d'actions, qui depuis 1926 est permis à Wall Street. Les investisseurs peuvent ainsi acheter des titres avec une couverture de seulement 10 %. Le taux d'emprunt dépend du taux d'intérêt à court terme, et la pérennité de ce système dépend donc de la différence entre le taux d'appréciation des actions et ce taux d'emprunt.
Un élément spéculatif se développe, puis devient prépondérant à partir de 1928, date où le cabinet Charles Merrill (aujourd'hui Merrill Lynch) recommande de ne plus s'endetter davantage pour acheter des actions, et indique : « sans que cela constitue une recommandation de vente, le moment est opportun pour se libérer de ses crédits ». Ce ne sont en effet plus les dividendes qui attirent les investisseurs, mais la possibilité de revendre avec une importante plus-value : beaucoup de titres sont achetés à crédit à cette fin.
L'économie, elle, montre des signes de faiblesse dès le début 1929 : ainsi, la production automobile chute de 622 000 véhicules à 416 000 entre mars et septembre. La production industrielle, elle, recule de 7 % entre mai et octobre. Ce ralentissement est en partie dû à un phénomène d'asphyxie : les capitaux disponibles accourent à la Bourse plutôt que vers l'économie « réelle ».
Suite à la hausse des taux d'intérêt en avril 1929, à la première stagnation des cours, le remboursement des intérêts va devenir supérieur aux gains boursiers et de nombreux investisseurs seront alors contraints de vendre leurs titres pour couvrir leurs emprunts (appels de marge), ce qui va pousser les cours à la baisse et déclencher une réaction en chaîne.

Quelques jours avant le krach (les 18, 19 et 23 octobre), les premières ventes massives ont lieu. Ce sont encore des prises de bénéfices, mais elles commencent à entraîner les cours à la baisse.
Le jeudi 24 octobre (Jeudi noir ou Black Thursday) marque la première vraie panique. Le matin, il ne se trouve presque pas d'acheteurs, quel que soit le prix, et les cours s'effondrent. À midi, l'indice Dow Jones a perdu 22,6 %. Une Emeute éclate à l'extérieur du New York Stock Exchange, après que les gardes du bâtiment et la police ont empêché des actionnaires d'entrer. La galerie des visiteurs est fermée. Les rumeurs les plus folles circulent : onze spéculateurs se seraient suicidés, les Bourses de Chicago et Buffalo auraient déjà fermé, celle de New York serait sur le point de le faire. Une réunion d'urgence entre cinq des principaux banquiers de New York se tient au siège de J.P. Morgan & Co. pendant une vingtaine de minutes. À son issue, Thomas Lamont, un des dirigeants de J.P. Morgan, déclare : « il y a eu une petite quantité de vente à perte à la Bourse en raison de conditions techniques sur le marché. Le consensus de notre groupe est que la plupart des cotations de la Bourse ne représentent pas fidèlement la situation. [La situation est] susceptible de s'améliorer. » Le marché rebondit légèrement à la nouvelle que les banques vont intervenir pour soutenir les cours. En effet, vers 13h30, des investisseurs institutionnels menés par Richard Whitney, vice-président du NYSE, interviennent directement : Whitney s'approche du poste de cotation de U.S. Steel, demande le cours en vigueur (195), et annonce « j'achète 25 000 parts à 205 ». Dès que les premiers titres s'échangent, il recommence l'opération pour une autre action, et fait ainsi le tour d'une douzaine de postes. Les cours se redressent rapidement, et la baisse pour la journée est limitée à 2,1% (indice Dow Jones : 299,47). Les volumes échangés atteignent 12,9 millions d'actions pour la journée (un record, le volume normal étant de 2-3 millions et le précédent record de seulement 8,3 millions). Les téléimprimeurs ont jusqu'à une heure et demie de retard sur les cours ; ainsi les vendeurs paniqués ne savent pas encore à quel prix ils ont cédé leurs titres.
Les nombreux investisseurs qui ont emprunté pour spéculer sont contraints de liquider leurs positions (appels de marge ou margin calls) à partir du lendemain. Les cours restent stables le vendredi 25. Le cycle s'emballe le lundi 28 (Lundi noir ou Black Monday), où 9,25 millions de titres sont échangés. Les banques n'interviennent pas, contrairement au jeudi précédent. L'indice Dow Jones perd 13 % (260,64), un record qui ne sera battu que par le lundi noir de 1987. Certains titres sont massacrés : General Electric, -48 points ; Eastman Kodak, -42 ; AT&T et Westinghouse, -34 ; U.S. Steel, -18.
Le 29 octobre (Mardi noir ou Black Tuesday), le volume échangé atteint 16,4 millions de titres. Les téléimprimeurs ont jusqu'à deux heures et demie de retard sur les cours. L'indice Dow Jones perd encore 12 % (230,07) et les gains d'une année de hausse disparaissent. John Kenneth Galbraith écrit qu'il s'agit du « jour le plus dévastateur dans l'histoire de la Bourse de New York, et peut-être aussi dans toute l'histoire des Bourses ». Entre le 22 octobre et le 13 novembre, l'indice Dow Jones passe de 326,51 à 198,69 (-39 %), ce qui correspond à une perte virtuelle de 30 milliards de dollars.
Par un effet de dominos, c'est l'ensemble de la Bourse qui s'effondre, et la chute de 1930 à 1932 est supérieure à celle de l'année 1929. Le 8 juillet 1932, l'indice Dow Jones tombe à 41,22, son plus bas niveau depuis sa création en 1896.

La perte de confiance due à la crise boursière affecte la consommation et les investissements lors des mois suivant le krach. Les investisseurs qui ont spéculé en empruntant ne peuvent plus rembourser et causent des pertes sèches, ce qui conduit les banques à restreindre leur crédit. Les grandes entreprises connaissent alors des difficultés de trésorerie croissantes. Les plus faibles font faillite, ce qui accroît la fragilité des banques. Les épargnants paniquent et se précipitent auprès de leur banque pour retirer leur argent. Sans mécanismes de stabilisation, les banques les plus faibles sont dévastées par l'hémorragie de fonds et doivent faire faillite à leur tour : la crise devient alors une crise bancaire à partir de 1930. Un autre problème fut qu'il n'y avait eu aucune surveillance des marchés boursiers, et qu'au moment de l'effondrement des cours, beaucoup d'actions et plans d'investissements se sont avérés insolvables, voire frauduleux. Malheureusement, de nombreuses banques avaient misé leurs capitaux dans ces affaires douteuses. Avec la déconfiture du système bancaire, et la population s'accrochant au peu de monnaie qu'elle possédait encore, il ne resta pas assez de liquidités sur le marché pour qu'une quelconque activité économique puisse inverser la tendance.
Les crédits se tarissent, la consommation, l'investissement et la production continuent de chuter, le chômage explose (de 1,5 millions à 15 millions en 1933), et la crise bancaire devient une crise économique en 1931.
L'instabilité financière et les mesures protectionnistes (telles que la loi Hawley-Smoot de 1930 sur les droits de douane) favorisent la propagation de la crise à toutes les économies occidentales à partir de 1931. De plus, comme les banques américaines avaient des intérêts dans de nombreuses banques européennes et qu'elles rapatrient d'urgence leurs avoirs aux États-Unis, par un phénomène de cascade, la crise se propage dans toute l'Europe, plus tardivement semble t-il en France. En Allemagne, le taux de chômage atteindra des sommets (plus de 25 % de la population active en 1932), alimentant la désillusion et la colère de la population, et c'est en promettant de régler le problème de la crise qu'Adolf Hitler parvint au pouvoir (30 janvier 1933).
Une tentative de redressement de l'économie américaine sera amorcée par le New Deal et en particulier le National Industrial Recovery Act de 1933, mais une rechute se produit en 1937. Ce n'est qu'avec l'entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale fin 1941 que le pays se redresse durablement.
Les indices boursiers ne reprendront des valeurs comparables à celles précédant la crise de 1929 que vingt-cinq ans plus tard (le pic du 3 septembre 1929 est dépassé le 23 novembre 1954).

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21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:02

La république Radicale d'Espagne : à Gauche toute quand d'autres virent mal, à droite extrême

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Le général Primo de Rivera, pris le pouvoir le 15 septembre 1923 par un décret royal suite au pronunciamiento (coup d’état militaire) du 13 au matin en Catalogne; ce n'est qu'en janvier 1930 suite à la crise économique survenant après cinq ans de relative prospérité économique et sociale, que le roi Alphonse XIII lui demande sa démission.
L'Assemblée nationale consultative nommée par Primo de Rivera, avait mit sur pied un nouveau projet de Constitution, alliant les composantes élue et corporative. La première dérangeait la droite, et la seconde fut rejetée par les libéraux et par la Gauche. Le roi lui non plus n'appréciait guère un système qui prévoyait de lui faire partager ses pouvoirs de destitution avec une copie espagnole du Grand Conseil Fasciste de Mussolini. Ce projet n'ouvrit donc pas la voie du retour à la « normalité » comme le dictateur l'escomptait.

Les sentiments républicains se propagent dans tout le pays. Dès le mois d'août 1930, un Comité associant des républicains de diverses tendances, militants syndicaux de l'UGT (Union Général des Travailleur), des socialistes tel Indalecio Prieto, des nationalistes catalans et même d'anciens monarchistes avaient conclu le « Pacte de San Sebastian », qui envisageait l'installation prochaine d'une république et allait jusqu'à dresser une liste d'éventuels ministres. Les premiers accorderont leur autonomie aux Catalans qui, en échange, s'engagèrent à soutenir une éventuelle Révolution républicaine. À Madrid, trois intellectuels, le docteur Gregorio Marañón , Ortega y Gasset et le romancier Ramón Pérez de Ayala, forment un « Mouvement au service de la république ». Ortega (dont les critiques bien tournées à l'encontre du parlement avaient servi Primo de Rivera, affirmant que le problème essentiel était de donner au Peuple la culture que la monarchie avait complètement négligée et d'européaniser la nation), lance cette célèbre phrase : « Espagnols! Votre état n'est plus! Reconstruisez-le! Delenda est monarchia! » (la monarchie doit être détruite).
Mais, plus important, de nombreux officiers mécontents soutiennent les Rebelles, et même les Anarchistes, débordés, apportent une sympathie agacée aux opposants bourgeois du roi.
Un jeune capitaine de l'armée de l'Air, Ramón Franco (jeune frère du futur Caudillo, il était devenu un héros national, en traversant l'Atlantique Sud à bord de l'hydravion Plus Ultra) décolla de l'aérodrome des Cuatro Caminos à Madrid, avec l'intention de bombarder le Palais Royal, hésita et finalement largua des tracts, avant de s'enfuir au Portugal. L'armée n'était plus un bloc monarchiste. Il n'est donc pas surprenant que la Guardia Civil et une bonne partie de l'armée se soient mises sans difficulté aux ordres du nouveau régime.
Après des pourparlers infructueux avec les politiciens, Alphonse XIII, nomma premier ministre un autre officier, l'amiral Aznar. Le roi et lui, décidèrent de sonder l'opinion en organisant des élections municipales, et non pas générales, prévues pour le mois d'avril 1931.
Le 14 avril, la république est proclamée en Espagne, deux jours après les élections municipales du dimanche 12 avril 1931 qui ont été interprétées comme une défaite du régime monarchiste, même si, avec 40%, la coalition antimonarchiste n'obtient pas la majorité. Celle-ci est seulement obtenue dans les grandes villes, les zones rurales votant davantage pour la monarchie.

L'Espagne de la première moitié de la décade des années 30 est un pays très en retard et pauvre, avec un grand taux d'analphabétisme et d'importantes divisions sociales et idéologiques. Les conflits se succèdent pendant cette période et les positions politiques souffrent d'une radicalisation très accusée.
Les socialistes et les républicains pensaient que le moment était venu. Le 13 avril ils décrètent l'expulsion de la monarchie. Ils sont maintenant les responsables du gouvernement du pays et forment aussitôt un Gouvernement provisoire, présidé par Niceto Alcalá Zamora.

Les élections municipales n'avaient pas pour vocation de changer la forme politique de l'état. La Constitution de 1876, alors en vigueur, ne prévoyait évidemment pas qu'une telle consultation pût entraîner la chute de la monarchie. C'est la raison pour laquelle un certain nombre d'analystes politiques, généralement hostiles à la république, ont considéré que sa proclamation dès le 14 avril 1931, qui plus est sous la pression de la rue madrilène, fut une forme de « coup d'état » et une « Subversion de l'ordre constitutionnel ».
Une heure avant la proclamation de la république à Madrid, Francesc Macià proclamait à Barcelone la république catalane, dont les dirigeants n'avaient pas obtenu satisfaction auprès du premier gouvernement, qui avait du arriver à une transaction avec les ministres de Macià, transformant la république catalane, réintégrée au sein de l'état espagnol, en une Generalitat [députation permanente créée pour assurer l'administration entre les réunions des Corts - « Cours » - dans les différents territoires sous son autorité : les Corts, pendant le règne de Jacques Ier le Conquérant (1208-1276), étaient convoquées par le roi, comme représentatives des états sociaux de l'époque, sous Pierre II le Grand (1276-1285) elles prirent forme institutionnelle ; le roi s'engagea à les réunir chaque année, ce que d'ailleurs il ne fit pas].

Le roi Alphonse XIII, dépourvu de clairvoyance politique, mais qui n'avait rien d'un tyran, craignait des troubles : il ne souhaitait pas (selon ses propres paroles) conserver son trône au prix d'un bain de sang. Poussé par cette vague antimonarchiste et sous les recommandations de ses plus proches collaborateurs, il part volontairement en exil, mais « oublie » d'abdiquer.

La république s'attaque dès le début à plusieurs réformes importantes, portant sur : la répartition des terres (avec son corollaire la reconnaissance de la propriété privée, bien que l'état se soit réservé le droit de l'annuler si le bien commun l'exigerait, ce qui selon la formule de Proudhon était le cas puisque la propriété privée c’est le vol), les nationalismes (notamment par l'octroi du droit de solliciter un statut d'Autonomie, quoique la république n'ait pas été conçue initialement comme Fédéraliste), les relations entre l'église et l'état (dans un pays extrêmement catholique), la réorganisation de l'armée, le monocaméralisme (une seule chambre législative, sans « Sénat » qui bloque tout), l'extension du suffrage universel aux femmes (en retard par rapport aux atres pays, mais 15 ans avant la France) et aux soldats, la renonciation à la guerre et l'adhésion à la Société des Nations. Le 28 juin 1931 ont eu lieu des élections aux Cortès Constituantes, qui donnent le triomphe à une majorité des républicains et à des socialistes. Les Cortès font rédiger une Constitution Démocratique et Autonomiste, inspirée de la Constitution de Weimar ; la nouvelle constitution fait de l'Espagne une république des travailleurs de toutes les classes, un état intégral, compatible avec l'Autonomie des Municipalités et des Régions.

L'avènement d'une république avait réveillé tellement d'espoir chez les ouvriers et les paysans, qu'il ne fallait pas les décevoir sous peine de dissocier à nouveau une communauté aussi difficilement formée. En s'attaquant au plus urgent, le gouvernement se donne pour mission de répartir équitablement les terres et entreprend la reforme agraire. Elle se heurte à un mur; les républicains – communistes, socialistes, et libéraux – ne sont pas d'accord sur les principes. « A qui appartiennent les terres? A ceux qui les travaillent? A l'état? A la famille? » Des Commissions spéciales procèdent à l'étude du problème, ou des problèmes, classifient les terres, proposent des solutions. On créa l'Institut de Reforme Agraire. Mais les réformes vont trop lentement et les paysans grondent. La Constitution républicaine précise que la richesse du pays, quel que soit le propriétaire, est subordonnée aux intérêts de l'économie nationale et pourra être nationalisée, si le besoin social l'exige. En vertu de ce texte, la loi fondamentale de la réforme agraire ordonne l'expropriation des terres (quelques-uns de ces propriétaires se sont expatriés avec la chute de la monarchie), pour y installer cinquante mille paysans chaque année. Alors, l'état va concéder des crédits aux laboureurs, qui vont pouvoir s'organiser en Collectivités ou en syndicats de producteurs. Cette réforme ne s'applique qu'aux latifundiums [à l’origine, grande ferme, avec une importante équipe d'esclaves (familia) qui fournissait une abondante main d'œuvre à bon marché, puis quand le travail servile cessa d'être bon marché (ou d’être autorisé), la familia fut remplacée par des fermiers gérants, les coloni].
En deux ans on avait installé en peu de mois cinq mille familles sur 90 000 hectares de terres expropriées. Le résultat ne répond pas aux objectifs des Constituants. D'autre part, les salaires agricoles sont en augmentation et parallèlement le chômage aussi. L'état devient propriétaire et le colon ne fait que changer de patron. Le caciquisme (réseau de pouvoir et de clientèles locales dont dispose un « homme fort », le cacique) est substitué par le dirigisme. La réforme ouvrière continue avec les mêmes méthodes. L'état intervient dans la production, l'augmentation du coût de la vie (résultat de la crise économique mondiale), annule l'effet des augmentations des salaires. Les syndicats et l'ordre public sont en collision constante. Des Grèves répétées s'aggravent. Ouvriers et laboureurs, mécontents et déçus, dérivent chaque fois vers l'Anarcho-syndicalisme et écoutent avec complaisance les exhortations bolcheviques.
La droite, qui avait été prise de court par la chute de la monarchie, se ressaisit et s'organise en 1933, quand José Maria Gil Robles parvint à rassembler dans la CEDA (Confederación Española de Derechas Autónomas), autour de l'Acción Española, plusieurs autres formations (droite régionale valencienne, agrariens, parti républicain conservateur, etc.). Il mit ainsi sur pied une coalition électorale qui manquait d'homogénéité et la participation des agrariens, parti de classe, hypothéquait tout engagement authentique de la CEDA en faveur de la réforme agraire.
Toutefois, le retrait des socialistes du gouvernement Azaña et la non-participation aux cabinets de transition formés à l'appel du président de la république porteront un coup fatal à la Gauche républicaine. La première dissolution des Cortes, en octobre 1933, fut en effet suivie d'une large victoire de la droite aux élections du 19 novembre, amplifiée par l'effet pervers de la loi électorale. Les consignes d'abstentions des Anarchistes, tenant de la politique du pire au motif qu'un gouvernement « réactionnaire » rendrait plus facile l'appel à la Révolution, avaient aussi exercé une influence notable.
Á partir de ce scrutin, le système politique de la république espagnole se dérégla complètement et va donner le nom de bienio negro (la biennale noire) à la période dès 1933 à1935.

Sur le terrain social, les conflits du travail furent nombreux et importants en 1934, année où un grand nombre de journées de travail furent perdues. Pourtant la production était partie à la hausse, avec en prime, l'excellente récolte céréalière de 1934, égale à celle de 1932, et un léger recul du chômage. Pour sa part l'extrême gauche multipliait proclamations, fracassantes et incidents.
D'autres signes inquiétants étaient perceptibles. Plusieurs formations d'extrême droite de création récente affirmaient leur volonté de renverser la république par la violence; le plus important fut la fusion entre le groupe de Ledesma Ramos et celui d'Onesimo Redondo qui donna naissance aux JONS (Juntes Offensives National-Syndicalistes), dont l'influence demeura cependant limitée à la Vieille-Castille et à Madrid. Enfin surtout, le 29 octobre 1933, au théâtre de la Comédie, à Madrid José Antonio Primo de Rivera définit les aspirations de la Phalange espagnole, mouvement qu'il venait fonder en compagnie de José Ruiz de Alda, et qui fusionne avec les JONS en février 1934 pour former le FE-JONS. Le fils du dictateur prônait la suppression des partis politiques et, sous l'influence du fascisme italien, l'établissement d'un régime corporatiste. La Phalange, qui chercha d'emblée à pénétrer le monde du travail et l'Université, était à l'évidence un mouvement anti-républicain. Primo de Rivera et José Calvo Sotelo (chef du Bloc National) marquent bien, par leurs options et leurs comportements, la distance qui les sépare de la république.
En septembre et octobre 1934, des Insurrections socialistes et Anarchistes planifiées comme coup d'état par leurs chefs, ont lieu en plus de 20 provinces, entre autre en Catalogne, à Madrid et dans les mines des Asturies. Cette dernière est matée dans le sang par les troupes d'Afrique commandées par Franco. L'entente entre Gauche et droite semble de plus en plus impossible : ces événements polarisent les positions et on assiste à une montée fulgurante des extrêmes.
En janvier 1936, quand José María Gil-Robles, le chef du parti majoritaire, CEDA, demande au Président de la République de l'appeler pour former un nouveau gouvernement, le président Niceto Alcalá Zamora préfère dissoudre les Cortès. La situation débouchera sur les dernières élections d'un parlement au bord du précipice vers la guerre civile.

De ces élections le président de la république espère donc, en jouant sur le système majoritaire, dégager une majorité de centre droit. Les conditions dans lesquelles vont se dérouler le scrutin vont au contraire favoriser la Gauche. Celle-ci a été battue en 1933 parce qu'elle était divisée, et que les voix Libertaires lui ont manqué. La montée des fascismes, la renonciation de l'Internationale communiste à une stricte application du principe de la Lutte des classes favorisent partout en Europe un regroupement des Gauches. En Espagne comme en France, l'année 1935 est marquée par un rapprochement des forces « antifascistes ». Le 20 octobre 1935 est formé un Front populaire, qui regroupe les socialistes et les communistes, les groupes républicains de Gauche (Gauche républicaine et Union républicaine), l'Esquerra catalane, et l'ORGA, parti Autonomiste galicien : c'est une coalition quelque peu hétéroclite, mais dont les dirigeants acceptent également de jouer le jeu « Démocratique ». Le programme ainsi annoncé le 15 janvier 1936, reste extrêmement vague dans ses principes : redressement économique, baisse des impôts, Autonomie régionale. Mais il introduit en toute priorité des mesures de réparation à l'égard des victimes de la répression, amnistie des délits politiques, réintégration dans leurs postes de fonctionnaires « épurés » à la suite de l'Insurrection, indemnisations accordées aux familles des victimes. Ces mesures de circonstance sont importantes. Le programme réformiste du Front Populaire était peu fait pour attirer les foules; les promesses d'amnistie ne peuvent laisser indifférente une population sensibilisée à l'extrême par les affrontements de 1934. Les Anarchistes ne peuvent faire abstraction de ces engagements, et, quelles que soient leurs réserves à l'égard de la coalition de Gauche, ils vont lever leur consigne d'abstention. Même des Libertaires aussi intransigeants que Durruti préconisent ouvertement la participation aux élections (trop souvent pièges à cons).
La droite ne semble pas avoir conscience du danger qui la menace. La CEDA s'est sans doute crue trop forte, et son expérience récente montre les difficultés qu'elle a encore à imposer sa politique dans un contexte qui lui est pourtant favorable. Il y a certes des alliances à droite comme à Gauche, mais ces coalitions du premier moment ne sont pas toujours convaincantes, et cachent mal l'opposition qui existe entre les partisans d'une solution parlementaire et d'un régime autoritaire, monarchie ou dictature. Les Basques, malgré leurs positions conservatrices, se refusent à rejoindre une majorité qui vient de leur refuser toute forme d'Autonomie. Cet excès de confiance de la droite espagnole lui fut fatal. On peut tout de même admettre que les abstentions (33 %) diminuent considérablement par rapport aux chiffres de 1933.
Le résultat des élections du 6 février assure au Front populaire une victoire étriquée et, une fois de plus, difficile à mesurer avec précision. Les divers calculs lui attribuent une avance de 15 000 voix au minimum et de 840 000 au maximum, avec des estimations intermédiaires. La fraude, qui avait bénéficié à la droite dans la plupart des consultations antérieures, profita cette fois à la Gauche.
La Gauche et l'extrême Gauche disposaient, avec l'appoint de la formation catalane, de 278 sièges sur 473 aux Cortès, majorité confortable qui donnait à ses détenteurs l'impression trompeuse d'être maîtres du pays. Il n'existe pas de « danger marxiste » imminent, en dépit des prises de position théoriques du PSOE en faveur de cette idéologie. Et, dans le pays, les Anarchistes constituaient une force au moins égale à celle des socialistes. A Droite (137 sièges), la CEDA restait la force principale avec 88 députés, et la Phalange de José Antonio, n'ayant recueilli que 40 000 voix, n'obtenait pas un seul siège.
Dès le 19 février, Manuel Azaña , tenu à nouveau pour l'homme indispensable, forma le nouveau gouvernement. Cette fois encore, le PSOE, parti de la majorité arrivé en tête, ne participe pas au cabinet. En mai, Azaña, élu président de la république, en remplacement de Niceto Alcalá Zamora (destitué par les Cortès constitutionnelles), propose à Indalecio Prieto la direction du gouvernement, il accepte immédiatement, car il était convaincu qu'une alliance avec les républicains de Gauche permettrait aux socialistes d'imposer une législation profitable aux travailleurs par le biais d'une économie planifiée, alors qu'une Révolution sociale trop rapide ne produirait qu'une « socialisation de la misère », tout en précipitant l'étroite classe moyenne espagnole vers le fascisme.
La dernière chance, à supposer qu'elle existait, d'éviter la guerre civile disparaissait du fait de la non-participation du PSOE au gouvernement. Manuel Azaña avait tiré, au moins pour une part, les leçons de son échec précédent. Á peine en place, il prit un décret d'amnistie au bénéfice des condamnés de 1934, puis rétablit le statut de la Catalogne et donna un coup d'accélérateur à la réforme agraire.

Ni le régime installé par Primo de Rivera, ni la IIe république ne sont allés jusqu'au bout de leur logique. Le premier entend maintenir la domination de la classe oligarchique, mais sans briser totalement les Résistances à sa domination; la seconde entame seulement des réformes de structures, qu'elle n'a ni les moyens, ni sans doute le désir d'achever.
La classe dominante garde donc son pouvoir, et la Contestation sociale, qui ne peut s'exprimer dans les institutions traditionnelles liées à un caciquisme toujours vivace, se traduit par la violence. Les dirigeants des syndicats et des partis politiques sont souvent débordés par leurs troupes. L'état républicain, rejeté à la fois par les forces conservatrices (église, armée, oligarchie), qui la jugent impuissant à maintenir l'unité de la Nation, et par les forces populaires, qui ne voient en lui que le dernier avatar d'un état oppressif, doit faire face au terrorisme : aux affrontements armés, aux Emeutes Révolutionnaires. La Révolte asturienne de 1934 et la répression qui y met fin sont des témoignages du recours à la contrainte comme seul moyen de faire triompher les revendications sociales, ou d'assurer l'ordre.

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21 janvier 2005 5 21 /01 /janvier /2005 00:00

On aurait pu éviter Hitler (voire Staline) grâce à la Révolution Allemande

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En 1918, lors du VIIème congrès du PCUS (Parti communiste de l'Union soviétique), Lénine expliquait que « la vérité est que, sans Révolution en Allemagne, nous périrons ». En effet, la Révolution en Allemagne semblait imminente mais surtout indispensable pour les dirigeants russes : imminente de part la force tant numérique qu'organisationnelle de son prolétariat, indispensable, car selon le schéma marxiste, la Révolution socialiste succède à la révolution industrielle et l'Allemagne était un modèle de développement en la matière (contrairement à la Russie). La Révolution russe ne devait donc être qu'une étape dans le processus de la Révolution mondiale, le centre de la Révolution devant rapidement se déplacer de Moscou à Berlin. Le mouvement ouvrier allemand revêt donc une importance particulière au niveau international.

Depuis 1916, l'empire allemand de 1871 est gouverné par les militaires de Oberste Heeresleitung (OHL, commandement suprême de l'armée), avec comme chef d'état-major Paul von Hindenburg.
En Allemagne, le parti social-démocrate, le SPD, est extrêmement puissant. Ce parti de masse regroupant plus d'un million d'adhérents organise la classe ouvrière par des syndicats, des associations de femmes, de jeunes, par des universités populaires, des bibliothèques, des organisations de loisirs, des journaux, etc... Pourtant, c'est ce même parti qui, le 4 août 1914, vote au Reichstag les crédits de guerre, reniant ainsi le principe d'Internationalisme prolétarien. A ce propos, Lénine écrit le 1er novembre 1914 : « La Deuxième Internationale est morte : Vive la Troisième Internationale ! »
Ce vote, qui consacre le ralliement du SPD à la mobilisation générale et à l'Union sacrée, va précipiter la montée de l'opposition interne. Celle-ci est double : d'une part, les « centristes » qui s'abstiennent lors des votes des crédits de guerre ; d'autre part, les « Internationalistes » regroupés autour de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, qui votent contre et qui publient, à partir de 1916, la lettre de Spartakus. Ce courant issu du mouvement ouvrier allemand, marxiste et Révolutionnaire, s'est caractérisé par son refus total de la guerre en 1914, sa défense de la politique communiste, son attachement à la Démocratie ouvrière (notamment contre la vision « militarisée » du parti selon Lénine). Il défend notamment la conception de Karl Marx disant que « l'Emancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes » (et non de petits bourgeois théoriciens, comme c’est souvent le cas en Révolution). Luxemburg écrit alors : « La Révolution prolétarienne n'a nul besoin de la terreur pour réaliser ses objectifs. Elle hait et abhorre l'assassinat. Elle n'a pas besoin de recourir à ces moyens de Lutte parce qu'elle ne combat pas des individus, mais des institutions, parce qu'elle n'entre pas dans l'arène avec des illusions naïves qui, déçues, entraîneraient une vengeance sanglante ». Ce courant est essentiellement basé sur une certaine spontanéité Révolutionnaire du prolétariat, l'attachement à la Démocratie ouvrière et à la Démocratie interne, la critique de la question nationale, la Lutte Collective pour l'abolition du capitalisme et du salariat.

Le 16 janvier 1917, le SPD déclare que « l'opposition s'est elle-même mise en dehors du parti ». Dès lors, et malgré le fait qu'elles n'y soient préparées, la scission est imposée aux oppositions. Rapidement, les spartakistes et les centristes fondent, en avril 1917, un nouveau parti, le parti social-démocrate Indépendant (USPD). Dès sa fondation, ce parti revendique 120 000 adhérents, regroupant les dirigeants les plus connus de toutes les tendances d'avant-guerre. Malgré l'opposition de Lénine, les spartakistes entrent donc dans un parti « centriste » par peur de se couper des masses ouvrières et avec l'espoir d'en redresser la ligne politique. Pourtant, le groupe Spartakus, s'il demeure réel au sein de l'USPD, est peu structuré et sans réels moyens.

La Révolution en Allemagne débute dès avril 1917 par la multiplication des mouvements de Grèves ouvrières. En effet, d'une part, la guerre et le terrible hiver de 1916 accroissent les difficultés des ouvriers et des paysans, et d'autre part, la Révolution en Russie (celle de février) a un énorme retentissement en Allemagne comme dans toute l'Europe. Alors que la Révolution allemande s'amorce, le mouvement ouvrier est divisé, et surtout, il n'existe pas de parti Révolutionnaire d'avant-garde, mais tout juste une tendance encore faible, dans un parti centriste.
Les Grévistes réclament la hausse des rations alimentaires et de charbon, mais aussi la Paix sans annexion, la fin de la censure et de l'état de siège, l'abolition de la loi sur la mobilisation de la main-d’œuvre, la Libération des détenus politique et le suffrage universel à tous les niveaux. En juin 1917, les marins se Soulèvent et forment la ligue des soldats et des marins. En janvier 1918, les Grèves ouvrières reprennent.
Durant le printemps 1918, l'agitation enfle et, dans toute l'Allemagne, se forment des conseils d'ouvriers, de marins et de soldats, refusant d'être sacrifiés pour que l'Allemagne sorte « honorablement » de la guerre.
Lorsqu'il devint évident que la guerre était perdue, l'OHL demanda qu'un gouvernement civil soit formé : afin de désamorcer l'agitation ouvrière, les chefs de l'armée soutiennent la constitution d'un nouveau gouvernement le 4 octobre, comprenant deux ministres socialistes, le gouvernement de Max de Bade, qui ouvre les discussions sur l'armistice, tentant de convaincre l'opinion de la tendance à la Démocratisation du pouvoir.
Le 28 octobre 1918, la constitution de 1871 fut amendée pour faire du Reich une république parlementaire, ce qui avait été refusé depuis un demi-siècle. Le Chancelier serait désormais responsable devant le parlement et non plus devant l'empereur. Le plan originel de transformer l'Allemagne en une monarchie constitutionnelle devint rapidement obsolète alors que le pays grondait de Révolte. La violence était omniprésente, des combats se produisaient entre groupes rivaux de Gauche et de droite.
La Rébellion survint le 29 octobre, lorsque le commandement militaire, sans consultation du gouvernement, ordonna une ultime sortie à la flotte allemande. Une manœuvre presque sans espoir d'un point de vue militaire, et qui risquait de mettre fin aux négociations de Paix. Les équipages de deux navires de Wilhelmshaven se Mutinèrent. Lorsque les militaires arrêtèrent environ 1000 marins, et les transportèrent à Kiel, cette Révolte locale se transforma rapidement en une Rébellion généralisée qui s'étendit rapidement à toute l'Allemagne. Des marins, des soldats ainsi que des ouvriers se solidarisèrent avec les Mutins. Ceux-ci commencèrent à élire des conseils ouvriers qui regroupaient ouvriers et soldats sur le modèle des soviets de la Révolution russe. Ceux-ci prennent alors le pouvoir civil et militaire dans de nombreuses villes.
À l'origine, la demande des conseils d'ouvriers était modeste, ils voulaient obtenir la Libération des marins détenus. À l'opposé de la Russie une année auparavant, ces conseils n'étaient pas contrôlés par le parti communiste (qui n'était pas fondé). Toutefois, avec l'émergence de l'Union soviétique, cette Rébellion provoqua une grande inquiétude dans les classes supérieures et moyennes. Le pays semblait à la veille de devenir une république socialiste. Le 5 novembre, le gouvernement de Max de Bade rompt ses relations diplomatiques avec l'URSS et expulse son ambassadeur marquant ainsi symboliquement sa volonté d'isoler l'Allemagne de la Russie Révolutionnaire. Le mouvement ne s'arrête pas pour autant. Le 7 novembre, la Révolution atteint Munich, provoquant la fuite du dernier souverain allemand, Louis III de Bavière.

Les représentants de la classe ouvrière étaient eux-mêmes divisés. Les Sociaux Démocrates Indépendants (USPD) tendaient à l'instauration d'un système socialiste et se séparèrent des Sociaux-Démocrates. Le reste des Sociaux-Démocrates (MSPD, qui soutenaient un système parlementaire) décidèrent de prendre la tête du mouvement. Le parti social-démocrate majoritaire pose un ultimatum à l'empereur : il doit abdiquer le 8, pour éviter le pire, le SPD « ne [répondant] plus de rien ». Durant cette période, nous pouvons en effet mesurer combien la social-démocratie constitue le principal allié de la bourgeoisie lorsque celle-ci doit affronter une Révolution.
Car la Révolution dans l'Allemagne de 1918 est à l'ordre du jour, et la question de la prise du pouvoir par une Insurrection populaire est posée. Celle-ci est prévue pour le 9 novembre. Cette journée est un énorme succès : manifestations, Grèves, occupations de bâtiments publics, se multiplient. Il se pose alors la question du débouché politique à apporter au mouvement populaire. Le soir même, Max de Bade remet la chancellerie à Friedrich Ebert (SPD). Le parti social-démocrate majoritaire propose à l'USPD la formation d'un gouvernement commun qui devient effectif dès le lendemain, malgré l'opposition des spartakistes : la république est proclamée par Philipp Scheidemann au Reichstag à Berlin, deux heures avant la république Socialiste de Karl Liebknecht.
Toujours le 9 novembre, dans un acte litigieux, le Reichkanzler, le Prince Max von Baden, transféra tous ses pouvoirs à Friedrich Ebert, le dirigeant du MSPD. Il était clair que cet acte ne suffirait pas en lui-même à satisfaire les masses.

Le lendemain, l'assemblée des conseils de la capitale se réunit afin d'élire son comité exécutif : un gouvernement Révolutionnaire appelé Conseil des députés du Peuple fut créé. Il comprenait trois membres du MDSP et trois membres l'USPD, dirigé respectivement par Ebert pour le MSPD et Hugo Haase pour l’USPD. Bien que ce gouvernement fût confirmé par le conseil ouvrier des travailleurs de Berlin, les Spartakistes, qui composaient l'aile gauche de l'USPD (dirigés par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht), s'y opposèrent.
Cette élection menace les positions du gouvernement bourgeois et du SPD. Sous prétexte d'unité, invoquée par le SPD (minoritaire dans cette Assemblée), le vote est annulé et les deux partis sociaux-démocrates se partagent paritairement le pouvoir. Désormais Ebert est donc le chancelier du Reich et commissaire du Peuple, c'est à dire chef du gouvernement légal et chef du gouvernement Révolutionnaire. C'est ainsi que le SPD dirige la pyramide des conseils dans toute l'Allemagne, son influence augmentant de la base vers le sommet.
Le même jour, le 10 novembre, Max de Bade et Ebert s'étaient mis d'accord sur la question de l'élection d'une assemblée constituante. Selon le gouvernement d'Ebert, le pouvoir doit émaner du Peuple entier, et pas seulement des ouvriers et des soldats. Par ailleurs, Ebert avait accepté l'installation d'une ligne directe avec le maréchal Hindenburg afin de pouvoir rétablir l'ordre et l'autorité de l'état. L'élection d'une assemblée constituante constitue une entreprise visant à délégitimer les conseils des ouvriers et des soldats et ainsi à rétablir le pouvoir de la république bourgeoise. Pourtant, le comité exécutif des conseils, malgré les efforts des spartakistes, choisit de ne pas dénoncer ces élections, mais d'y participer afin d'obtenir une Constitution la plus Démocratique possible.
Les jeux semblent faits. Les élections de l'Assemblée Constituante sont fixées au 19 janvier 1919, cette date marquant la fin de la dualité des pouvoirs.
Afin de s'assurer un nouveau gouvernement capable de conserver le contrôle du pays, Ebert s'allia avec l'OHL, dirigé par le successeur de Ludendorff, le général Wilhelm Groener. Ce pacte Ebert-Groener stipulait que le gouvernement ne réformerait pas l'armée tant que celle-ci jurait de protéger le gouvernement. D'un côté, cet arrangement symbolisait l'acceptation de ce gouvernement par l'armée et rassurait les classes moyennes, mais d'un autre côté, l'aile gauche considérait cet accord comme une trahison des intérêts des travailleurs, et faisait de l'armée un groupe conservateur qui aura une grande influence sur le destin de la république de Weimar. Ceci marqua aussi une des étapes du partage de la classe ouvrière entre le SPD et le Parti communiste (KPD).

La rupture devient définitive le 23 novembre 1918 lorsqu'Ebert fait appel à l'OHL pour mater une Mutinerie à Berlin lors de laquelle des soldats Mutins avaient pris le contrôle de la ville et bloqué la Reichskanzlei. L'intervention brutale fit de nombreux morts et blessés, provoquant l'appel de l'aile gauche à la sécession avec le MSPD, qui de leur point de vue avait pactisé avec les militaires contre-révolutionnaires afin de supprimer la Révolution. L'USPD quitte alors le Conseil des députés du Peuple après seulement quelques semaines. La scission devient encore plus profonde lorsqu'en décembre, le Parti communiste allemand (KPD) est fondé par le mouvement spartakiste et d'autres groupes se réclamant du marxisme Révolutionnaire.

Dans une situation Révolutionnaire, les contradictions d'intérêts de classes, mais aussi les clivages partisans se font de plus en plus criants et de façon extrêmement rapide. Ainsi, les spartakistes se rendent-ils compte qu'il ne leur est plus possible, à moyen terme, de militer dans le parti centriste qu'est l'USPD (certains militants de ce parti tel Kautsky affirmant être « pour la Démocratie, contre le bolchevisme »). Malgré l'opposition de Rosa Luxemburg, qui juge cette décision prématurée, et grâce à l'influence et aux interventions répétées d'émissaires du PCUS, les Révolutionnaires décident de fonder un parti communiste en Allemagne (le congrès fondateur du KPD(S) se déroule du 30 décembre 1918 au 1er janvier 1919 à Berlin).
Ebert appela alors à un congrès des « conseils ouvriers », qui eut lieu du 16 au 20 décembre 1918, et dans lequel le MSPD obtint la majorité. Ebert réussit à faire tenir rapidement des élections pour former l'assemblée nationale afin de mettre en place au plus vite une constitution parlementaire, marginalisant ainsi le mouvement pour l'instauration d'une république socialiste.

Le 16 décembre 1918 le congrès des conseils adopte un certain nombre de mesures concernant l'armée, dont l'abolition des insignes de grades, du port de l'uniforme, de la discipline en dehors du service, des marques extérieurs de respect, et la mise en place d'élections des officiers par les conseils de soldats. Rapidement, le maréchal Hindenburg fait savoir que cette décision, signifiant la mise à mort de l'armée traditionnelle, ne sera pas appliquée. L'agitation grandit dans Berlin, où courent des rumeurs de coup d'état militaire en préparation. En effet, depuis le 6 décembre, le général Maercker organise un corps franc de chasseurs volontaires antibolchéviques. En janvier, ils sont 80 000 autour de Berlin, prêts à frapper toute tentative de déstabilisation du régime. Par ailleurs, les ministres indépendants démissionnent du gouvernement le 29 décembre 1918. Le SPD, appuyé par l'armée, est donc le seul maître aux commandes.
D'autre part, le mouvement s'essouffle. Les Berlinois semblent prêts à la Grève, aux manifestations, mais pas à la lutte armée alors que les corps francs préparent la contre-offensive. La situation est explosive. Faut-il se préparer à l'attaque des corps francs et ainsi protéger les conseils Révolutionnaires ou faut-il tenter de négocier avec le SPD pour éviter le massacre ?

Une nouvelle tentative d'établir un régime socialiste par les travailleurs dans les rues de Berlin est lancée. Le 6 janvier débutent les tentatives de négociations. Au même moment, Noske, un social-démocrate proche du corps des officiers, prépare l'intervention des corps francs (Freikorps, groupe paramilitaire composé de volontaires) et confie les pouvoirs de police au général von Lüttwitz. Dès son entrée au gouvernement, il déclarait que « l'un de [nous] doit faire office de bourreau » afin de rétablir l'ordre. Le 8 janvier les négociations sont interrompues, alors que Noske, devenu commandant en chef, lance ses troupes qui reprennent les gares, les imprimeries du Reich, et tous les bâtiments occupés par les ouvriers. La répression est féroce. Les corps francs sont non seulement décidés à déstructurer et démoraliser le mouvement ouvrier, mais aussi à frapper à sa tête. Le point de non retour est atteint le 15 janvier avec l'assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht. À la demande d'Ebert, les meurtriers ne sont pas jugés par une cour civile, mais par un tribunal militaire qui rend des sentences très légères.

Les élections pour l'Assemblée nationale eurent lieu le 19 janvier 1919. À ce moment là les partis de Gauche, y compris l'USPD, n'étaient pas vraiment organisés, et le KPD avait refusé de se présenter aux élections, ce qui mena à une solide majorité en sièges pour les mouvements modérés. Pour éviter les Emeutes en cours à Berlin, l'assemblée nationale se réunit dans la ville de Weimar, lui donnant ainsi son nom non officiel.
Durant les débats à Weimar, les combats continuaient. Une république soviétique fut même déclarée à Munich. En avril, la république des conseils de Bavière, proclamée par des représentants d’organisations Révolutionnaires et par des Libertaires, est écrasée par le Freikorps et des unités de l'armée régulière, provoquant la poursuite des combats dans le pays. De nombreux dirigeants Révolutionnaires sont assassinés. En quelques mois la Révolution allemande est écrasée, ses organisations désorganisées, ses meilleurs militants supprimés.
Des combats eurent aussi lieu dans les provinces orientales qui restaient fidèles à l'empereur et ne voulaient pas d'une république.
Après l'échec de la Révolution de janvier, le KPD est totalement désorganisé, ses principaux dirigeants sont morts. La prise en main du KPD par les bolcheviks entraînera plusieurs séries d'exclusions et de scissions : celle du KAPD en 1919-1920 avec Herman Gorter, les exclus critiquant l'autoritarisme de Lénine et le parlementarisme, puis celle de Paul Levi en 1921, exclu sur décision de la direction de l'Internationale (Levi défendait une Révolution menée par le prolétariat, la nouvelle direction du KPD et celle de l'Internationale voulant une Révolution menée par un parti).
Le parti est déclaré hors la loi. La moindre manifestation ou Grève est systématiquement brisée par les corps francs de Noske. Il n'y a presque plus de parti communiste en Allemagne. Il ne reste que quelques militants éparpillés, découragés, sans direction. La social-démocratie, qui porte pourtant sur les mains le sang de Karl et Rosa, conserve son emprise hégémonique sur la classe ouvrière.

Pendant ce temps, la délégation aux pourparlers de paix signa le désastreux Traité de Versailles, acceptant d'importantes réductions dans l'armée allemande, le payement d'importants dommages de guerre, et une clause de responsabilité de la guerre. Ainsi se créa le mythe du coup de poignard dans le dos qui connut un grand succès. Adolf Hitler reprochera plus tard à la république la signature de ce traité.
Dès le début, la république fut sous la pression des extrémistes de tous bords. La Gauche accusait les démocrates sociaux de trahir l'idéal du mouvement ouvrier en s'alliant aux forces de l'ancien régime, au lieu de poursuivre une Révolution communiste. La droite était opposée au système démocratique et préférait conserver l'état autoritaire qu'était l'empire de 1871.
Le 13 mars 1920 a lieu le coup d’état de Kapp. Des troupes du Freikorps occupèrent Berlin et installèrent Wolfgang Kapp, un journaliste de droite, au poste de chancelier du nouveau gouvernement. Ebert se retira avec le parlement de Berlin et s'installa à Dresde. La riposte fut immédiate, un appel à la Grève Générale fut lancé. Celle-ci fut totale et dura 4 jours, bloquant toute l'économie, ce qui obligea Kapp et le Freikorps à se retirer dès le 17 mars.
Inspiré par le succès de la Grève Générale, une Révolte communiste se produisit dans la Ruhr en 1920 lorsque 50 000 personnes formèrent une armée rouge et prirent le contrôle de la province. L'armée régulière et le Freikorps mirent fin à celle-ci sans avoir reçu d'ordre du gouvernement. D'autres Rébellions communistes furent aussi arrêtées en mars 1921 dans la Saxe et à Hambourg.

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20 janvier 2005 4 20 /01 /janvier /2005 23:59

 

Les Révolutions russes de 1905 puis 1917, toujours la Lutte entre les Libertaires et les autoritaires
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Avant 1905, la Russie était sous la direction d’un régime tsariste, autocratique et répressif, en place depuis des siècles. Au début du XXè siècle, la Russie connut un essor industriel spectaculaire, entraînant un essor urbain et une grande effervescence culturelle : le vieil ordre social était ébranlé, aggravant les difficultés des plus pauvres. Les industries florissaient, la classe ouvrière était concentrée principalement dans les grandes villes. Cependant, cette prospérité du pays n'avait pas profité à la population.

La Révolution russe de 1905 faillit être le tournant décisif faisant entrer la Russie tsariste de Nicolas II dans la Démocratie. L'agitation était entretenue par la crise économique que traversait le pays et aggravée par les désastres militaires, en Extrême-Orient, face aux armées japonaises.
La Révolution commença en janvier 1905, par le Dimanche Rouge et aboutit, dix mois plus tard, à l'octroi d'une constitution : le Manifeste d'Octobre. Celui-ci aurait pu entraîner de grands changements politiques qui auraient transformé l'autocratie au point de la faire disparaître.
L'évolution économique et sociale du pays avait fait monter les oppositions libérales, Démocrates, socialistes et Révolutionnaires au régime tsariste. Il suffisait d'une étincelle pour déclencher une Révolution. Ce fut la fusillade du Dimanche Rouge, ou Dimanche Sanglant qui mit le feu aux poudres : le 22 janvier 1905, près de 30 000 personnes, pour la plupart ouvriers, participèrent à une marche Pacifique organisée par le prêtre orthodoxe Gapon en direction du palais d'hiver, lieu de résidence du tsar Nicolas II à Saint Petersbourg. Les manifestants réclamaient la Libération de tous les Révolutionnaires emprisonnés, de meilleures conditions de travail, la cession des terres aux paysans, la suppression de la censure. Ils demandaient en outre la création d'un parlement. Ceci ne constituait pas alors un acte de Révolution à proprement parler, puisque la manifestation se déroulait de façon Pacifique (certains manifestants étaient accompagnés par leur famille, et des portraits du tsar avaient été hissés au milieu de la manifestation).
Si le régime réussit à survivre à cette première attaque, le mécontentement grandit et l'opposition se radicalisa. Après ce « dimanche rouge » (sanguinaire), les ouvriers de Saint Petersbourg se mettent en Grève. Celle-ci atteint rapidement son apogée avec 150.000 Grévistes. Dés lors, de multiples Grèves tant politiques qu'économiques éclatent un peu partout en Russie, qui vont en se radicalisant jusqu'à l'explosion d'octobre 1905. Commencèrent alors des actes de protestation plus durs, des Soulèvements Révolutionnaires (comme la mutinerie à bord du navire de guerre, le Cuirassé Potemkine ou la fusillade de l'Escalier Richelieu à Odessa), des Emeutes ou encore des meurtres d'industriels. Une vague de protestation se souleva contre la politique du tsar. Une Grève Générale d'ouvriers de tendance socialiste paralysa le pays. Devant la crise, le tsar recula.
Sous la pression de la rue, il accepta le manifeste du 17 octobre, qui accède notamment à une des revendications principales des manifestants, la création d'une Douma d'état, un parlement, sur la base du suffrage universel.

À l'annonce du manifeste, la population laissa éclater sa joie, pavoisa dans les rues et chanta la Marseillaise, nouvelle preuve de l'importance du modèle français dans la vie politique russe d'alors. Mais, si pour les libéraux la victoire était complète, pour les socialistes et les ouvriers, le Manifeste n'était qu'un premier pas. La pression des ouvriers s'accentua. Les soviets ouvriers se multiplièrent. Il y eut même des soviets de soldats parmi les troupes revenant du front. Il y eut des Insurrections de marins : à Cronstadt (à ne pas confondre avec l'Insurrection de 1921) et à Sébastopol en novembre. À l'initiative des Socialistes Révolutionnaires, des soviets de paysans se constituèrent. Des Révoltes rurales avaient toujours lieu : 219 Soulèvements en octobre, 796 en novembre et 575 en décembre. L'Union paysanne panrusse réclamait la nationalisation du sol, donc la suppression de la propriété privée du sol. Les modérés parmi les Socialistes Révolutionnaires créèrent en janvier 1906 le Parti social du Peuple qui joua le jeu de la Démocratie et de la Douma.

Cependant, cette concession n'améliora pas la situation, puisque le tsar décida de dissoudre par la suite l'assemblée de façon répétitive au gré de ses besoins. Les tensions politiques ne s'apaisèrent donc pas. Dans les deux ans qui suivirent, la contre-attaque de Nicolas II réduisit à néant tous les espoirs soulevés par cette Révolution de 1905. Nicolas II avait octroyé une constitution garantissant les Libertés fondamentales et une Douma élue. Apparemment, la Russie prenait la voie de la Démocratie et de la Liberté. Mais, la première Douma, dominée par les KD (libéraux) fut impuissante. Le tsar refusait de nommer un gouvernement correspondant à la majorité à la chambre. Celle-ci refusait toutes les mesures gouvernementales et le gouvernement refusait toutes les mesures proposées par la Douma. Elle fut dissoute deux fois successivement, jusqu'à l'élection d'une majorité docile et favorable au tsar. Il avait fallu pour cela procéder à des modifications des modalités électorales. La Douma dite « des Seigneurs » fut alors docile et on revint à un fonctionnement de type autocratique.
L'élément essentiel de cette période fut l'apparition du premier soviet (en russe conseil : littéralement un conseil d'ouvriers, de paysans et de soldats acquis aux idées de gauche dans la Russie tsariste, qui prit le pouvoir dans une organisation locale (une usine, une ville, une province...), né à la mi-mai 1905 dans le centre textile d'Ivanovo Voznessennk.

La Révolution de 1917 n’est que l’aboutissement d’une longue succession de petites Révoltes. Les réformes nécessaires que ni les Révoltes paysannes, ni les attentats politiques, ni l'activité parlementaire de la douma n'avaient réussi à imposer viendront finalement d'une Révolution impulsée par le prolétariat.
La Première Guerre mondiale, à laquelle la Russie tsariste participe aux côtés de la France et du Royaume-Uni, prépare le terrain aux deux Révolutions de 1917 (février et octobre). Désorganisé et ruiné, le plus ancien empire européen éclate en quelques mois, en proie aux troubles populaires et aux menées d’une poignée de Révolutionnaires marxistes : les bolcheviques.
Dès le début de la guerre, la confrontation avec l’Allemagne, puissante et fortement industrialisée, révèle toutes les faiblesses de la Russie des Romanov : le pays est immense mais ses structures sociales restent archaïques : 85 % de la population russe vit de l’agriculture, et le servage n’a été officiellement aboli qu’en 1861. L’industrie, malgré un essor spectaculaire à la fin du XIXe siècle, reste inégalement répartie sur le territoire. Coupée de ses fournisseurs occidentaux, l’économie russe ne peut répondre aux besoins énormes créés par la guerre.

Les pénuries s’installent au front, où l’on manque parfois de munitions, comme dans les villes, où le pain se fait rare. Mal équipées, mal ravitaillées, mal organisées, les troupes russes essuient d’importantes défaites (Tannenberg, lacs Mazures) : les pertes battirent tous les records (1 700 000 morts et 5 950 000 blessés) et des mutineries éclatèrent, le moral des troupes se trouvant au plus bas. Les soldats supportaient de moins en moins l'incapacité des officiers (on a ainsi vu des unités monter au combat avec des balles ne correspondant pas au calibre de leur fusil), les brimades et punitions corporelles en usages dans l'armée. Au printemps 1917, l’armée se désagrège et la situation dans les grandes villes, surtout Petrograd (l’actuelle Saint-Pétersbourg), devient explosive.
La famine grondait, les marchandises se faisaient rares. L’économie russe, qui venait de connaître le taux de croissance le plus élevé d’Europe était à présent coupée du marché européen. La Chambre basse du Parlement russe (la Douma), constituée de partis libéraux progressistes, mit en garde le tsar Nicolas II et lui conseilla de former une nouvelle sorte de gouvernement constitutionnel. Mais le tsar ignora l’avis de la Douma.
Le mois de février 1917 rassemblait toutes les caractéristiques pour une révolte populaire : hiver rude, pénurie alimentaire, lassitude face à la guerre… Tout commença par des Grèves spontanées, début février, des ouvriers des usines de la capitale Petrograd. Pendant ces Grèves, les participants n’ont pas encore de revendications politiques. Ils réclament seulement du pain.
Les jours suivants, les Grèves se généralisèrent dans tout Petrograd et la tension monta. Les slogans jusque-là plutôt discrets se politisèrent : « À bas la guerre ! », « À bas l’autocratie ! ». Cette fois, les affrontements avec la police firent des victimes des deux côtés. Les manifestants s’armèrent en pillant les postes de police. On compte 200 000 Grévistes dans la capitale russe.

Après trois jours de manifestations, le tsar mobilisa les troupes de la garnison de la ville pour mater la Rébellion. Les soldats résistèrent aux premières tentatives de Fraternisation et tuèrent de nombreux manifestants. Toutefois, les manifestants parvinrent à rallier à leur cause les cosaques, et l’armée : durant les nuits, des troupiers rejoignirent le camp des Insurgés, qui purent ainsi s’armer plus convenablement. Non loin de Petrograd, sur l’île de Kronstadt, le corps d’élite de la marine russe, informé du déroulement de ces événements, se débarrasse de sa hiérarchie qui l’opprime depuis trop longtemps.
Le 27 février la garnison de Petrograd Fraternise avec la foule. Ouvriers et soldats s’emparent de la ville. Le tsar, désemparé, n'ayant plus les moyens de gouverner, avait dissout la Douma et un gouvernement provisoire est formé. C'est le triomphe de la Révolution. De retour du front et devant l’ampleur de la Contestation, le tsar Nicolas II abdique le 2 mars. Tous les régiments de la garnison de Petrograd se joignirent aux Révoltés. Emmenés par le populaire avocat Alexandre Kerenski, les députés socialistes de la Douma se rallient au Soviet de Petrograd. Le 15 mars, ils confient le gouvernement à un noble libéral, le prince Lvov. Bientôt les premières élections au soviet des ouvriers de Petrograd auront lieu.

De Mars à Avril 1917, c’est « la lune de miel de la Révolution » : le pouvoir tsariste déchu, un vent de Liberté souffle sur la Russie, qui pour la première fois fait l’expérience de la Démocratie. A Kronstadt, les marins instaurent un mini état, avec la mise en place d'un corps législatif. Ici plus qu’ailleurs les soviets plébiscitent les débats d’idées et la Démocratie Directe. Une soif de savoir et de connaissance enivre les marins à travers l’apprentissage de la lecture et la découverte de la culture. Chacun se sent maître de son destin et précurseur d’un nouveau monde de Liberté et d’Autodétermination.
Cependant, un gouvernement provisoire élu par la Douma, dirigé par Michel Rodzianko, ancien officier du tsar, monarchiste et riche propriétaire de Terres, s'installe. Ainsi, officiellement, même s'il est issu d'une Révolution des ouvriers et soldats, le pouvoir est aux mains d'un gouvernement provisoire, dirigé par des politiciens libéraux (principalement du parti Kadet, le parti de la bourgeoisie libérale). Mais en réalité, il doit composer avec les soviets. En effet, les ouvriers de Petrograd recréent spontanément les conseils (soviet en Russe) de représentant élus des ouvriers, paysans et soldats, expérimentés en 1905. Dès début mars, des soviets existent dans les principales villes du pays, ils surgiront dans les campagnes en avril et mai.

La période suivant l'abdication du tsar est donc confuse, et les gouvernements provisoires se succèdent rapidement au fur et à mesure que la révolution gagne en profondeur et que la masse des ouvriers et paysans se politise. Une question anime tous les débats politiques : le pays doit-il continuer la guerre ou négocier une Paix honorable avec l’Allemagne ? Le gouvernement provisoire reste fidèle à l’alliance passée avec la France et le Royaume-Uni. Les représentants des soviets exigent au contraire un arrêt des combats et une Paix immédiate, ainsi que la terre aux paysans, la journée de 8 heures et une république Démocratique. Cette revendication est aussi celles des militants bolcheviques qui, à la faveur de la Révolution de février, quittent leur exil pour revenir à Petrograd. Ils organisent une agitation permanente avec pour slogan « Le pain, la Paix, la terre ».
Mais ce programme est bien évidemment inapplicable par la bourgeoisie libérale qui a pris le pouvoir à la suite de la Révolution, et qui ne veut ni rompre avec ses alliés, ni toucher à la propriété des terres par la noblesse féodale, ni accorder la journée de 8 heures. Mais le gouvernement provisoire ne peut gouverner sans l'appui incertain des soviets, qui ont le soutien et la confiance de la grande masse des travailleurs. Le soviet est donc à la fois un club dans lequel les ouvriers se rendent pour discuter de la situation, et un organe de gouvernement.
La Révolution s'étend dans tout le pays: dans les villes et les villages, à l'annonce de la Révolution dans la capitale, des soviets se forment et les notables qui dirigeaient au nom du tsar sont destitués. Les soviets sont alors dominés par des partis socialistes, Mencheviks, et Socialistes-Révolutionnaires, les Bolcheviks qui, malgré leur nom, sont minoritaires (alors que dans un premier temps ils étaient la fraction majoritaire du Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie, en opposition aux Mencheviks – de menchinstvo, « minorité » ; ils étaient vivement critiquée dans l'Internationale, notamment par Rosa Luxembourg, qui dénonçait le « danger bureaucratique de l'ultra-centralisme », bref Lénine était un nouveau Robespierre enclin à se faire accepter par la force).

Malgré la volonté populaire d'en finir avec la guerre, l'implication dans la première guerre mondiale n'est pas remise en cause. En avril, la publication d'une note secrète du gouvernement à ses alliés, indiquant qu'il ne remettra pas en cause les traités tsaristes et continuera la guerre, provoque la colère des soldats et ouvriers. Des manifestations pour et contre le gouvernement causent les premiers véritables affrontements armés de la Révolution. Les socialistes modérés (Mencheviks) entrent au gouvernement, soutenus par la majorité des ouvriers qui pensent qu'ils pourront faire pression pour arrêter la guerre.
Malgré la poursuite de la guerre, la Russie va vivre dans les mois suivants dans une très grande euphorie Démocratique, mais celle-ci sera minée par les agissements des bolcheviques, les partisans de Lénine. Il parvient à s’arroger l’appui des marins de Kronstadt, bien que leurs objectifs soient sensiblement divergents, les uns prônant la Démocratie des soviets, l’autre une dictature bolchevique.
Peu après son retour en Russie, Lénine fait paraître ses Thèses d'avril, dans lesquelles il s'oppose au gouvernement provisoire et explique que seul le plein pouvoir aux soviets (noyauté par son clan) est à même de sauvegarder les acquis de la Révolution. Il prône la confiscation et le partage des terres par les paysans, le passage immédiat à une république des soviets et le boycott du gouvernement provisoire. Avec l'effondrement économique et la poursuite de la guerre, les idées du parti bolchevik, dirigé par Lénine et Trotsky gagnent de l'influence. Début juin, les bolcheviks sont majoritaires dans le soviet ouvrier de Petrograd.

Le 29 juin, une manifestation violente téléguidée par Lénine sert de prétexte à Kerenski (socialiste dirigeant le gouvernement) pour réprimer les extrémistes qui menacent la Démocratie. En juillet, le gouvernement provisoire ordonne une nouvelle offensive sur le front de la Grande Guerre, provoquant ainsi la Révolte de l’armée, qui ne souhaite plus attaquer, mais uniquement se défendre contre les Allemands. Le 4 juillet à Kronstadt, plus de 10.000 marins s’apprêtent à embarquer pour Petrograd, afin de renverser le gouvernement au profit des bolcheviques. Lénine voit d’un mauvais oeil ce mouvement spontané, Démocratique, qu’il juge incontrôlable et dangereux (car même si ce mouvement lui semble favorable, il pourrait très bien se retourner contre lui et son ambition dictatoriale). Il estime que lui seul pourra mettre en place un nouveau régime. Privé du chef qu’ils souhaitent porter au pouvoir, les marins de Kronstadt manifestent dans les rues de Petrograd, rejoints par la population pour réclamer un nouveau gouvernement. Ce dernier fait tirer sur la foule depuis les toits et parvient à mater la Révolte. Les bolcheviques sont alors poursuivis et réduits à la clandestinité. Lénine abandonne ses partisans et s'enfuit sous un déguisement en Finlande. Tout semble perdu pour les bolcheviques, ainsi écartés du jeu politique.

Les manifestations du 4 juillet provoquent le durcissement de la position du gouvernement provisoire en faveur de la poursuite de la guerre. Mais l’armée se Révolte une nouvelle fois et avance sur la capitale, poussant le gouvernement à armer les bolcheviques pour défendre la ville. Ceux-ci parviennent à convaincre les soldats de ne pas se battre, l’Insurrection est évitée.
Pour autant, de plus en plus d'ouvriers et soldats pensent qu'il ne saurait y avoir de conciliation entre l'ancienne société défendue par Kornilov et la nouvelle. Le putsch et l'effondrement du gouvernement provisoire, en donnant aux soviets la direction de la Résistance renforce leur autorité et accroît l'audience des bolcheviks. Leur prestige se trouve grandi : aiguillonnées par la contre-révolution, les masses se radicalisent, des soviets, des syndicats se rangent du côté des bolcheviks. Le 31 août, le soviet de Petrograd et 126 soviets de province votent une résolution en faveur du pouvoir des soviets. Petrograd accorde la majorité aux bolcheviks, et élit Trotsky à sa présidence le 30 septembre.
La Révolution se poursuit, les paysans s'emparent des terres des seigneurs sans attendre la réforme agraire promise et constamment retardée par le gouvernement provisoire. Les soldats désertent en masse les tranchées, qui se vident peu à peu.
Ainsi, les bolcheviks, qu'on qualifiait encore en juillet d'une « insignifiante poignée de démagogues » contrôlent la majorité du pays.

Sortis de la clandestinité et armés, les bolcheviques décident le recours à la force pour prendre le pouvoir, sous l’influence de Lénine rentré d’exil le 10 octobre.

Néanmoins, une assemblée constituante est élue Démocratiquement après les premières élections auxquelles participe tout le pays. Mais les bolcheviques n’obtiennent qu’un quart des suffrages et manœuvrent pour dissoudre l’assemblée au profit de « la dictature du prolétariat » (plutôt le despotisme d’eux-mêmes).

En octobre, Lénine et Trotski considèrent que le moment est venu d'en finir avec la situation de double pouvoir (gouvernement et soviets). Les débats au sein du Comité central du Parti bolchevik afin que celui-ci organise une Insurrection armée et prenne le pouvoir sont vifs, certains considérant qu'il faut encore attendre et agir en accord avec d'autres formations Révolutionnaires. Mais Lénine et Trotski l'emportent et après avoir résisté, le Comité approuve et organise l’Insurrection, qui doit se tenir juste avant l'ouverture du IIe congrès des soviets, lequel doit se réunir le 25 octobre (dans l'ancien calendrier tsariste, ce qui correspond au 7 novembre).
Dans la nuit du 6 au 7 novembre 1917, les bolcheviques s'emparent, par la force (sans véritable soutien populaire), des principaux centres de décision de la capitale russe, Petrograd (anciennement Saint-Pétersbourg). Les évènements à Petrograd se déroulèrent presque sans effusion de sang : les bolcheviks parvinrent à prendre les symboles gouvernementaux sans résistance avant de lancer un assaut final sur le Palais d'hiver. Ce dernier, défendu par des bataillons féminins, céda au prix limité de six morts : les marins de Kronstadt s’introduisent au sein de l’assemblée (au Palais d’Hiver) et demandent à ses occupants de sortir pour ne plus les laisser rentrer. Il est à noter que parmi les troupes cantonnées dans la capitale, seuls quelques bataillons d'élèves officiers (« junkers ») soutiennent le gouvernement provisoire, l'immense majorité des régiments se prononçant pour le Soulèvement ou se déclarant neutres dans le conflit entre les soviets et le gouvernement provisoire.

Ce dernier coup d’état (le troisième en quelques mois !) permet à Lénine d’obtenir les pleins pouvoirs. Alors que Lénine déclare au congrès « Tout le pouvoir aux soviets », ceux-ci perçoivent déjà les ambitions dictatoriales des bolcheviques au détriment de la Démocratie.
Sitôt après sa prise de pouvoir, Lénine met en place les instruments de la dictature. La presse « bourgeoise » est étouffée. La police politique (Tchéka, ancêtre du KGB, en charge de traquer toute Contestation ou critique du pouvoir bolchevique) est créée le 7 décembre, la Grève interdite le 20 décembre !...
Le parti K-D (constitutionnel-Démocrate), ancré dans la Gauche Démocratique est interdit dès décembre. Reste l'opposition du principal parti de Gauche, les S-R (Socialistes-Révolutionnaires). Ces derniers recueillent une écrasante majorité aux élections à l'Assemblée constituante, que les bolcheviques n'ont pas osé annuler.
Lénine ne se démonte pas. Il proclame que le pouvoir des Soviets (les conseils populaires, solidement tenus en main par les bolcheviques) est supérieur à celui de l'Assemblée et le 19 janvier 1918, dès le lendemain de l'entrée en fonction de celle-ci, il ordonne sa dissolution.
Ne craignant plus la contradiction, le gouvernement entame à marches forcées la réforme des institutions.

Ayant porté Lénine et les bolcheviques au pouvoir, les marins de Kronstadt ne peuvent que constater les divergences qui opposent leur rêve de Démocratie des soviets et l’exercice d’un pouvoir fort et sans concessions. Bien décidés à poursuivre leur idéal de Liberté, les marins de Kronstadt s’engagent dans une guerre civile fratricide et sanglante qui durera plusieurs années.
Suite à l’avènement des bolcheviques à la tête de l’état, un fossé se creuse entre le pouvoir politique et la population. Les marins de Kronstadt se trouvent pris dans cet antagonisme, qui va à l’encontre de leurs convictions.

C’est dès le 9 janvier 1918 que le transfert du gouvernement à Moscou est envisagé, alors que les négociations sont en cours à Brest-Litovsk, et que l'armistice avec l'Allemagne tient toujours. Le 30 mars 1918, Lénine échappe à un attentat lors de la visite d’une usine, ce qui provoque chez lui une véritable paranoïa contre-révolutionnaire.
La translation du gouvernement vers Moscou, effective en mars, n'est donc pas due aux offensives allemandes et blanches, mais à une peur que les quartiers ouvriers de Petrograd, toujours affamés et exaspérés, se soulèvent à nouveau, mais cette fois contre le pouvoir né d'Octobre. Il s'agit aussi de démontrer spectaculairement aux opposants de toute sorte que le pouvoir bolchevik peut subsister même hors de son foyer d'origine petrogradois. Lénine fait alors régner une « terreur rouge », prenant pour cible les cosaques, les prêtres, les hommes d’affaires et les intellectuels.
Le 11-12 avril, une vague de répression anti-Anarchiste frappe Moscou. Désormais, les Anarchistes sont qualifiés officiellement de « bandits », un mot qui aura de la postérité. Dzerjinski prévient que cette opération n’est qu’un début. Une recrudescence des SR (Socialistes Révolutionnaires) et des Anarchistes inquiète en effet alors le pouvoir. Leur net regain d'audience se lit aux résultats : là où se tiennent encore des élections locales Libres, ils en remportent plus de la moitié. En réaction, en mai-juin 1918, 205 journaux socialistes sont fermés, et la Tchéka dissout l’arme au poing des dizaines de soviets SR ou mencheviks, alors que ceux-ci viennent d'être élus légalement. Le 14 juin 1918, les mencheviks et les SR de gauche sont expulsés du comité exécutif panrusse des soviets, qui ne comprend alors plus d’autre parti que le parti bolchevik. Le 16 juillet, le journal de Maxime Gorki, La Vie Nouvelle, est interdit par la Tcheka. C'était le dernier journal indépendant encore en activité en Russie.

Dans les villes, la situation alimentaire demeure explosive. Pas plus que Kerensky, Lénine n'a de solution toute prête face à la rupture des échanges villes/campagnes, et au retour des paysans à l'autoconsommation. Les bolcheviks ne peuvent que reprendre la méthode des prélèvements obligatoires effectués par des détachements armés de citadins, ce qui soude les campagnes contre leur pouvoir urbain, et aliène au parti les paysans que le décret sur la terre lui avaient gagné. 150 Révoltes paysannes sont réprimées à travers la Russie pour le seul mois de juillet 1918, sans susciter une amélioration notable du ravitaillement urbain. Au contraire, les rations s’effondrent. Dans des dizaines de villes, la Tcheka et certains Gardes Rouges tirent alors sur des marches de la faim, fusillent des Grévistes, brisent les meetings populaires.
Une nouvelle pratique est même inaugurée : le lock-out des usines… nationalisées ! Un autre moyen de réprimer les Grèves. Le 20 juin 1918, en représailles à l’assassinat d’un responsable bolchevik, 800 meneurs ouvriers sont arrêtés à Petrograd en deux jours, et leur soviet dissout. Le 2 juillet, les ouvriers répliquent par une Grève Générale à travers Petrograd, en vain.

Refusant ces actes mais aussi le traité de Brest-Litovsk qu'ils interprètent comme une capitulation face à l'impérialisme allemand, les SR de gauche rompent à leur tour avec le gouvernement bolchevik. Le 6 juillet 1918, ils tentent de relancer la guerre contre l'Allemagne en assassinant l'ambassadeur du Reich, Von Mirbach. Le même jour, ils tentent de prendre d'assaut le siège de la Tcheka à Moscou. Virtuellement, la guerre civile opposant les bolcheviks à toutes les autres forces est commencée. A la fin de l’année 1918, plus de 6.000 opposants sont assassinés.
Un régiment tchèque composé majoritairement de déserteurs de l’armée allemande se rebelle, de peur d’être livré aux Allemands si la Russie capitulait. Rejoint par des mécontents du régime, ils constituent très vite l’armée blanche forte de 40.000 hommes et s’apprêtent à occuper la ville de Kazan, où la famille impériale est tenue prisonnière. Le 16 juillet 1918, les Romanov sont exécutés par leurs geôliers pour éviter à tout prix le retour de l’ancien régime.
Pour faire face à cette véritable menace, le gouvernement bolchevique envoie les marins de Kronstadt reprendre la ville. Une fois de plus ils font preuve de grand courage et de détermination en remportant cette bataille décisive lors de combats acharnés.
Le 11 novembre 1918 marque la fin de la 1ère guerre mondiale et permet à l’armée rouge de concentrer ses forces à combattre les rebelles blancs. Mais ces derniers reçoivent l’aide des troupes alliées, opérant un véritable blocus du pays.
Nestor Makhno (1889-1939) symbolise à lui seul le courage et la détermination des Anarchistes, opposés au pouvoir des bolcheviks. En 1918, il forme une armée destinée à combattre à la fois l’envahisseur austro-allemand, les propriétaires terriens et les nationalistes ukrainiens.
En pleine guerre civile, l’armée Insurrectionnelle de Makhno aide l’armée rouge des bolcheviks à combattre les troupes blanches antirévolutionnaires.
Mais dès les premiers mois de la Révolution russe de 1917, les bolcheviks ne supportaient pas l’influence des Anarchistes dans certaines régions du pays. Devant le refus de Makhno de se soumettre aux ordres de Moscou et de mettre son armée sous le commandement de Léon Trotski (chef de l’armée rouge), les bolcheviks décident de mater l’armée makhnoviste. Ils l’écraseront après de longs mois de combat. Pour autant, les makhnovistes ont eu le temps d’instaurer en Ukraine ce qui restera certainement la première société Libertaire fondée sur l’AutoGestion : les terres furent cultivées en commun par les paysans, groupés en « Communes Libres » ou en « soviets de travail Libres ». Durant plusieurs mois, les paysans ukrainiens eurent le sentiment de vivre sans aucun pouvoir politique.
Alors que Petrograd est cernée par les blancs, les marins de Kronstadt défendent une nouvelle fois la ville avec succès. Après deux années de guerre civile les rouges l’emportent, mais à quel prix ?
En 1920, on estime à 10 millions le nombre de tués en seulement deux ans : 3 millions de soldats, 2 millions de civils morts des suites des nombreuses maladies, et 5 millions de morts dans la population du fait des famines provoquées par les réquisitions et les exactions de la Tcheka.

Alors que le pays ruiné par l’économie de guerre doit faire face à un hiver difficile et à de multiples épidémies, une intelligentsia de privilégiés autour de Lénine se constitue, en total décalage avec les difficultés du peuple russe. Les marins de Kronstadt, issus de milieux modestes, de familles de paysans, partagent les difficultés de leurs proches à travers lettres et visites. Alors que les ouvriers se mettent en grève à Petrograd, les marins de Kronstadt prennent conscience de l’échec de la Démocratie des soviets et refusent d’appuyer plus longtemps un pouvoir centralisateur et dictatorial que ni la grande guerre ni la guerre civile ne justifient.
Après avoir largement contribué au succès de la Révolution, ils se sentent trahis et réclament « le pouvoir au Peuple » et un système Démocratique décentralisé. En 1921, des milliers de marins quittent le parti ou brûlent leur carte, dénonçant les abus de la Tcheka, le parti unique, et exigeant Liberté d’expression et Libération des prisonniers politiques.
En mars 1921, les marins de Kronstadt forment un Comité Révolutionnaire Provisoire, rédigent un programme de revendications et élisent un chef issu de la base. Comme en 1917 ils font de l’île Kronstadt un territoire Indépendant du pouvoir de Moscou. Ils revendiquent une Démocratie de soviets multipartite, des élections Libres, l’abolition des privilèges et l’Egalité. Ils reprennent les slogans de 1917 et les retournent contre les bolcheviques.
Vétérans des précédentes Révolutions de février et octobre 1917, ils sont déterminés à poursuivre une troisième Révolution qui tendrait à restituer les acquis de la première Révolution de février, trois ans plus tôt. A cette provocation le pouvoir bolchevique réplique par une première offensive le 8 mars 1921. Mais l’efficacité défensive de la forteresse de Kronstadt et l’inexpérience du contingent de l’armée rouge stationné à Petrograd aboutissent à un cuisant échec des attaquants.
Lénine adopte alors une autre stratégie. Il approvisionne en nourriture Petrograd et Moscou, cherche à discréditer les marins de Kronstadt, et surtout envoie à Petrograd 45.000 soldats bien équipés. Les deux camps s’affrontent pendant une nuit et une journée, donnant lieu à des combats féroces. Les marins de Kronstadt sont finalement vaincus le 17 mars 1921.
La Démocratie Directe des soviets imaginée par de simples marins, corps d’élite de l’armée russe, qui ont pourtant tout fait pour être « maîtres de leur destin », restera ainsi lettre morte.
Si une partie des marins de Kronstadt parvient à fuir vers la Finlande, d’autres préfèrent rester et seront soit fusillés aux abords de Petrograd, soit envoyés dans les premiers camps de concentration russe.

       
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